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lundi 5 octobre 2020

Mes yeux brûlent de ces larmes mortes

 A Adrien,

Le 29 septembre, l'ami Rémi postait un commentaire sur Tempestaire 111, qui commençait ainsi : "Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecoeur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures." Dans l'article qu'il lui avait consacré à l'époque, Rémi a rajouté une note pointant vers une page du site personnel de Werber où l'écrivain raconte l'anecdote. En voici l'ouverture :

"Je me souviens.
C’était en Septembre 1997, j’avais 36 ans.
C’était une période plutôt basse, je venais de connaitre un échec de vente en librairie avec les Thanatonautes (du coup je songeais à arrêter le métier d’écrivain), je venais de divorcer, le projet de film des Fourmis était stoppé et tous les autres signaux étaient au rouge.
Cela correspond au tarot à la carte du pendu, quoiqu’on fasse, ça n’avance pas et plus on se débat, plus cela serre les cordes et fait encore plus mal, donc il faut rester immobile et attendre que cela se débloque.
Période de solitude, de doute professionnel, et période de cocooning ou je restais seul à la maison à lire des romans et regarder des films.
Arrive mon anniversaire, moment de mise au point annuel ou je réunis les quelques amis qui me restent (durant les périodes de replis la tribu rétrécit) dont Marie Pierre Planchon (l’excellente miss météo de France Inter). Cette dernière me dit : “pour ton anniversaire je voudrais t’offrir la rencontre avec quelqu’un d’extraordinaire’’."

Après une première séance au milieu d'une assemblée féminine, qu'il juge ennuyeuse, Werber change d'avis après une séance privée le lendemain, toujours offerte par Marie-Pierre Planchon. Je n'insiste pas sur l'aspect réincarnation (Werber lui-même n'est pas sûr d'y croire, mais cela lui a du moins fourni de la matière à histoires), non, ce qui m'intéresse plus particulièrement, c'est le contexte de l'anniversaire. Car j'ai pris connaissance du commentaire de Rémi le mercredi 30 septembre, or c'était le jour de l'anniversaire de mon fils Adrien, 32 ans. Ce n'est pas lui faire injure de dire que ce n'est pas un grand lecteur, mais il a néanmoins deux passions littéraires : Rabelais (initiée par une visite passionnante au manoir de la Devinière il y a bien longtemps) et, très précisément, Bernard Werber...

D'ailleurs, que vois-je en contiguïté avec la photo de Werber aux côtés de sa voyante ? une annonce de la publication de La planète des chats le 30 septembre 2020 :


Mais l'attracteur étrange n'avait pas dit son dernier mot. Un autre élément de puzzle, pour reprendre la catégorie inventée par Werber, va venir s'ajouter.

Je m'aperçois que l'article qui précède celui de la voyante se nomme Un arbre dans le dos, des rêves au bout des doigts. Ce qui me fait penser immédiatement à la phrase de Patrick Lowie : « L’arbre des rêves a grandi en moi, mes mains sont des branches et les rêves parlent pour moi »

Werber y raconte qu'il est né avec une maladie bizarre qui se nomme SPA : "Non pas pour Société Protectrice des Animaux mais pour Spondili Arthrite Ankylosante. Spondili ce sont les vertèbres. Arthrite c'est le rhumatisme. Ankylosante cela signifie que progressivement cela bloque tout. En fait mon dos se transforme en petit arbre bien rigide.
C'est ce qu'on appelle une maladie moderne car elle n'a été bien diagnostiquée qu'à partir des années 1980, grâce aux travaux d'un monsieur toulousain comme moi qui s'appelle Jean Dausset et qui reçut précisément en 1980 le prix Nobel de médecine pour ses recherches sur ce problème
." Il revient ensuite sur son enfance, marquée par cette maladie génétique, qui lui permet tout de même d'échapper au service militaire. C'est dès l'âge de 16 ans qu'il entame le projet Fourmis :
"À l'époque je m'étais amusé à créer des acrostiches, c'est-à-dire que les premières lettres de chaque phrase formaient un récit complet caché. La première version faisait déjà plus de 1000 pages (je voulais faire une grande saga dans l'esprit de mes deux livres cultes de l'époque: Fondation d'Asimov, et Dune de Franck Herbert)." "En tout, poursuit-il, je vais en 12 ans (de 16 à 28 ans) écrire 111 versions de ce projet. La dernière version Z85 comprenait 1500 pages."

111 versions... Il ne fait pas allusion ici aux 111 vies antérieures annoncées par la voyante, mais cette récurrence du nombre est assez saisissante. Il relate ensuite les difficultés pour se faire publier, et la réduction à 350 pages de l'ultime version. Et pour lui, c'est très clair, il a été sauvé par l'écriture :

"À 30 ans j'ai donc enfin été publié et mes crises se sont définitivement arrêtées.
Pourquoi lier les deux? Parce que cela me semble évident, en fait, le seul remède contre la maladie est de s'épanouir dans son activité quotidienne.
L'écriture de romans a arrêté la progression de ma maladie.
J'ai trouvé récemment une étude néo-zélandaise de 2009 montrant que les accidentés de la route qui rédigent tous les jours des récits imaginaires guérissent deux fois plus vite que ceux qui ne le font pas... donc il n'y a pas que pour moi que cela fonctionne. L'esprit influe sur la matière."

 

A propos de rêves, il me faut signaler aussi que l'article précédent, Pessoa ou le don du rêve, a été publié le même jour que Itinéraire pour Cesaria (9/19 et demi, sur l'excellent site Baoubaxter, recension par mon ami le Doc d'un poème de Roberto Bolaño, Un tour dans la littérature, qui rend hommage à Georges Perec, en commençant chaque entrée par J'ai rêvé. On peut lire ainsi :

32. J’ai rêvé que je rêvais et que je revenais chez moi trop tard. Dans mon lit je trouvais Mario de Sa-Carneiro dormant avec mon premier amour. J’arrachais les draps et découvrais qu’ils étaient morts, alors me mordant les lèvres jusqu’au sang, je retournais aux chemins vicinaux.

C'est par une lettre adressée le 14 mars 1916 à Mário de Sá-Carneiro que s'ouvre mon édition Bourgois du Livre de l'intranquillité. Ce poète portugais se donnera la mort le 26 avril de la même année, dans un hôtel du 9e arrondissement de Paris, près d'un mois après avoir annoncé son suicide par une lettre à son grand ami Fernando Pessoa. 

Le dernier paragraphe porte le numéro 57 :

57. J’ai rêvé que Georges Perec avait trois ans et pleurait, inconsolable. J’essayais de le calmer. Je le prenais dans mes bras, lui achetais des friandises, des livres à colorier. Puis nous allions sur les quais de New York et pendant qu’il jouait sur le toboggan je me disais à moi-même : je ne suis bon à rien, mais je serai là pour prendre soin de toi, personne ne te fera du mal, personne n’essaiera de te tuer. Ensuite il se mettait à pleuvoir et nous retournions tranquillement à la maison. Mais où était notre maison ?

A la section 30 du Livre de l'intranquillité, où ma dernière lecture s'est arrêtée, je lis : "Mon père, qui vivait au loin, se tua lorsque j'avais trois ans, et je ne l'ai jamais connu. Je ne sais toujours pas pourquoi il vivait loin de nous, et ne me suis jamais soucié de le savoir". L'hétéronyme auteur du Livre est Bernardo Soares ; de fait, Pessoa avait cinq ans à la mort de son père, qui vivait à Lisbonne avec sa famille. Je lis aussi un peu plus haut : "Je reconnais (non sans tristesse, peut-être) que je suis un homme au coeur sec. Un adjectif a plus de valeur pour moi que des larmes sincères, venues de l'âme. [...] Mais il m'arrive aussi d'être différent, de connaître les larmes les larmes brûlantes de ceux qui n'ont pas et n'ont jamais eu de mère ; et si mes yeux brûlent de ces larmes mortes, c'est au secret de mon coeur."

 



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lundi 28 septembre 2020

Pessoa ou le don du rêve

"Vis ta vie. Ne sois pas vécu par elle. Dans la vérité et dans l’erreur,
dans le plaisir et dans l’ennui, sois ton être véritable. Tu n’y parviendras qu’en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c’est celle qui, loin de t’appartenir, appartient aux autres.
Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. "

Fernando Pessoa

Ces quelques lignes de Pessoa se trouvent en exergue du portrait onirique que Patrick Lowie a écrit de son interviewer, Pierre Guéry (mais l'entretien nous apprend qu'elles avaient été adressées par Guéry lui-même à Lowie). Le grand auteur portugais est l'une de ses références centrales : "Et lors de mon long séjour à Lisbonne, j’ai découvert évidemment Fernando Pessoa. J’ai écrit mon premier livre au Portugal, envoûté par cette ville et par Pessoa, j’avais la sensation de tout comprendre, la sensation de ne pas avoir besoin de travailler ; tout ce que je voulais c’était écrire et faire du théâtre." Pessoa, c'est le rêve préféré à la vie, le rêve comme fondement même de notre identité. Lowie encore : "n’est-ce pas Pessoa qui a écrit que « le rêve c’est ce que nous possédons de plus intimement nôtre, de plus impénétrablement, inexpugnablement nôtre » ?"

 

Ode Maritime (Fragment d'affiche, Nunki Bartt)

Il se trouve que le 12 septembre dernier, s'est imposé à moi l'achat du dernier volume du Manifeste incertain, le neuvième de la série de Frédéric Pajak, aux éditions Noir sur Blanc. Il était placé juste en face de moi, à peine avais-je franchi la porte de la librairie Arcanes, en ses nouvelles pénates. Un Pajak, je ne réfléchis pas, je prends, j'embarque, je préempte. C'est de la dynamite, de la noire pépite qu'on ne peut pas laisser entre toutes les mains.

On se calme. L'écrivain autour duquel se trame cet ultime volume n'est autre que Pessoa, dont la biographie, entremêlée des souvenirs personnels de Pajak, est tissée comme à l'accoutumée de textes et de dessins (dont la fonction est beaucoup plus qu'illustrative). Le rêve se donne là aussi comme un motif primordial. Ainsi, page 68 :

"Fernando a huit ans. Chez les soeurs irlandaises , comme plus tard au lycée ou à l'école de commerce, il se passionne pour les études. Déjà, il parle et écrit couramment l'anglais. En revanche, il pratique de moins en moins le portugais. Ses notes sont excellentes et les compliments ne manquent pas : very good, excellent, brilliant, entirely satisfactory. Toutefois, même s'il se montre un excellent élève, c'est un garçon rêveur. Dans un sonnet intitulé "Rêve" se résume le leitmotiv de son oeuvre : "Dans ce monde la vie se passe à rêver." Dans Le Livre de l'intranquillité, il ajoutera : " Le Destin ne m'a donné que deux choses : des registres d'aide-comptable et le don du rêve."


Le 19 septembre, à Guéret, avaient lieu les XVèmes rencontres littéraires de Chaminadour, Geneviève Brisac invitait à marcher sur les grands chemins de Virginia Woolf. Je n'avais pu m'y rendre l'an dernier. Cette fois-ci, Gaëlle et moi pûmes suivre les conférences et tables rondes de l'après-midi, et assister en soirée à la lecture de textes de Woolf par le trio Brisac-Agnès Desarthe et surtout Anne Alvaro, dont la voix ensorceleuse, toute de douceur et de gravité, vous tient en haleine comme en une promenade ventée sur une falaise.

Dans la pause de fin d'après-midi, nous rendant au centre-ville piétonnier pour dîner, je pus encore une fois vérifier que le désert s'étendait. A 18 h 33, très exactement, dans la Grande Rue, autrefois artère commerciale de la ville, où plus d'un magasin sur deux est en déshérence, nul être humain n'était visible. 

Guéret, Grande Rue

 

Les organisateurs n'en ont que plus de mérite à maintenir ici ces Rencontres, qui n'ont rien, et c'est heureux, d'un salon du Livre (pas de séances de dédicaces, mais l'on peut acheter des livres de qualité dans le hall de l'espace Fayolle où se déroule la manifestation). Je n'ai pu faire autrement (encore un choix qui s'imposait à moi) que d'acquérir le recueil d'entretiens, que mène auprès d'écrivains, depuis vingt ans, la revue La Femelle du Requin, édité par Le Tripode (il avait nom Vertiges de la lenteur). 


Et je m'amuse de ce que, ayant décidé d'écrire cet article aujourd'hui, mon navigateur s'est ouvert ce matin sur la page du moteur de recherche Bing affichant (chaque jour on peut y découvrir une photo différente) un requin bleu, qui plus est " se balade dans les eaux des Açores, un groupe d’îles portugaises, situées à l’ouest du continent". Le Portugal, le requin bleu, tout est cohérent.

Vingt écrivains sont interrogés longuement dans ce recueil. Je n'ai pas commencé par le début, mais me suis rendu, sans trop savoir pourquoi (car je ne suis pas particulièrement connaisseur de cet écrivain, mais il faut dire tout de même qu'il a une place ici sur Alluvions), sur l'entretien avec Antonio Tabucchi (p.77), La littérature est une partouze... (non, ce n'est pas ce titre qui m'a spécialement attiré...). Dans la brève présentation des auteurs de la revue, on peut lire ceci : "Derrière l'apparence, on trouve l'erreur et l'ombre. Tabucchi affectionne l'homo melancholicus, nimbé de nostalgie, de rêves et de remords. [...] Peignant reflets de peurs intimes et couleurs des sentiments, l'auteur installe au coeur de nos jours le songe et ses ingrédients : l'absurde, l'angoisse et l'impuissance." Une description qui aurait aussi bien convenu à Pessoa. D'ailleurs Pessoa, confesse Tabucchi, dont on sait l'importance que revêt le Portugal dans son oeuvre, est pour lui "un grand compagnon de route, c'est une présence protectrice".

Sur le rêve, il affirme que "la nature humaine a besoin d'une dimension onirique, parce que n'avoir que la dimension d'une conscience éveillée serait une torture. Le rêve, c'est comme avoir des vacances", ajoute-t-il.

Je n'ai lu pour l'instant qu'un autre entretien, le premier de la liste, accordé par Antoine Volodine, fort réticent par ailleurs devant cet exercice (là encore, je pense que c'est la présence récente de l'écrivain dans ces pages qui m'a conduit à le lire en  priorité). Et là aussi, la présentation de la revue mentionne le rêve : "Les narrateurs d'Antoine Volodine sont souvent schizophrènes et paranoïaques. On peut leur trouver  certaines excuses : ils sont prisonniers du monde concentrationnaire auquel leurs révoltes avortées ont ouvert la voie, et leur discours en peut se déployer qu'à condition de tromper la vigilance des agents d'un totalitarisme mystérieux : gardes-chiourme, bourreaux ou tortionnaires. C'est pourquoi ils engouffrent leurs récits dans les méandres du rêve, de la poésie, du plus sombre des humours."


Auteur d'un roman appelé Lisbonne, dernière marge, Volodine est bien sûr interrogé sur sa proximité avec Pessoa et ses hétéronymes, mais l'auteur s'en défend, en affirmant ne pas être marqué par Pessoa : "Le système hétéronymique que j'ai mis en place de façon tâtonnante les premières années ignorait presque tout de Pessoa. Ensuite, j'ai eu beaucoup de relations avec le Portugal, j'y suis allé très souvent, je suis marié à une universitaire qui a fait une thèse sur Pessoa, mais il y a peu de relations entre l'hétéronymie telle qu'on la voit affleurer dans le post-exotisme et le système de Pessoa. Pessoa définit des voix extrêmement distinctes selon les genres, alors que j'essaie de mettre en place des voix qui sont différentes mais qui disent la même chose, qui traitent à des moments différents des mêmes choses." (p. 39)

Il me restait à aller aux sources, à l'original, autrement dit à Pessoa lui-même, que je dois avouer avoir très peu lu encore, malgré le fait que je possède depuis 1999 son grand oeuvre, Le Livre de l'intranquillité. Difficile de se replacer dans les sentiments de l'époque, mais je crois bien que je m'étais perdu dans la noirceur de cette prose, j'avais été comme asphyxié, je n'avais pas les poumons alors pour supporter son amertume, malgré la beauté de la phrase. Alors m'y revoici, vingt-et-un ans plus tard. Mais j'y vais prudemment, en abordant par la préface de Robert Bréchon*, première source de Pajak  avec sa biographie de 1996. Page 9, il écrit ceci :

"La souffrance ne vient ni du monde extérieur, dont il est capable, comme Alvaro de Campos, de célébrer la multiple splendeur, ni de l'espace intérieur où, à  force d'imagination, il peut tout à loisir vivre son rêve et rêver sa vie."

Et je poursuis par la lecture de la préface du poète portugais Eduardo Lourenço, qui déclare que "Le Livre de l'intranquillité est le livre de la non-vie de Bernardo Soares, autant dire de la "vraie vie" de Fernando Pessoa". Et de le citer alors : 

" Ce qu'il y a de primordial en moi, c'est l'habitude et le don de rêver. Je ne suis pas seulement un rêveur, je suis un rêveur exclusivement."

 

Pessoa © Frédéric Pajak

_______________________

* J'ai renoncé récemment à fixer les vertiges. J'avais prévenu que je tiendrai ce blog tant que l'exercice me plairait. La lassitude est enfin venue, la tâche à vrai dire  était infinie. Néanmoins, j'ai presque quelques regrets quand je constate soudain une véritable épidémie de vertiges autour de ce Livre de l'intranquillité.  Ainsi Robert Bréchon : "Livre admirable, témoignage bouleversant, parfois vertigineux." Puis Eduardo Lourenço : "Tout est humble dans ces textes, parfois vertigineux." Et la traductrice Françoise Faye : "Nul n'est peut-être allé aussi loin que Pessoa dans l'exploration de cet "autre" énigmatique ; et lire ce poète, c'est le suivre dans une descente vertigineuse, métaphysique jusqu'au fond de l'être."

Et enfin, Pessoa lui-même : " A force de me recomposer, je me suis détruit. A force de me penser, je suis devenu mes propres pensées, mais je ne suis plus moi. Je me suis sondé, et j'ai laissé tomber la sonde ; je passe ma vie à me demander si je suis profond ou non, sans autre sonde aujourd'hui que mon regard qui me montre - clair sur fond noir dans le miroir d'un puits vertigineux - mon propre visage, qui me contemple en train de le contempler." [Texte 193, Cité par Richard Zenith dans l'Introduction).

 


vendredi 25 septembre 2020

Tempestaire 111

 « Car le travail du rêve est le premier voleur. Le rêve vole les valeurs de la veille. Il dérobe les silhouettes de la nature, les saveurs, les êtres du passé, toutes les choses une à une qui manquent, que l’on espère, les tacts, les contacts, les jonctions, tous les caractères qui permettent d’identifier les formes désirables.
Étrange prédation-souche au cœur de la psyché des animaux et des humains.
Toute silhouette désirable vient à son revenir, au cours du sommeil. Chez les tigres. Chez les femmes. Chez les oiseaux. Chez les enfants. Chez les loups. Chez les hommes. »

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020.

Retour sur ce singulier écrivain belge, Patrick Lowie, découvert le 8 septembre, jour de mon rêve de crue. Décrit ici par Pierre Guéry dans Diacritik :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Cet entretien commence avec l'évocation d'une vidéo, réalisée, selon Lowie, par un jeune artiste brésilien, Marcelo Favaretto. Pierre Guéry note "la superposition de diverses langues barrant tout accès au sens de ce qui est dit en chacune de ces langues." Et parle d'un certain brouillage en exergue du projet. Ce que confirme Lowie : "Vous parlez, à juste titre, de brouillage, ce qu’on pourrait comprendre de façon péjorative ; mais le brouillage est le symbole du rêve justement, sa représentation visuelle dans le cinéma ou la photographie. Chez le réalisateur Jean Epstein par exemple, les symboles liés aux rêves sont toujours les mêmes : l’œil, le brouillage, les images au ralenti, les rouages de l’horloge, etc…"


Belle surprise bien sûr pour moi de retrouver cité le cinéaste Jean Epstein, qui s'était imposé ici même ces dernières semaines. Or, l'on retrouve cette idée de brouillage dans les mots mêmes de celui qui  assignait au cinéma la tâche de « brouiller l’ordre qu’à grand-peine nous avions mis dans notre conception de l’univers. » 

Rien n'est plus stimulant pour moi que ces rebonds imprévus : ce Jean Epstein, hier inconnu, refait surface, et ce qui n'apparaissait au départ que comme un cas certes intéressant mais au fond anecdotique se révèle finalement bien plus profond. C'est même un continent nouveau qui se profile, car Jean Epstein non seulement a filmé, mais a écrit aussi, énormément. Et ses Ecrits complets sont en cours de réédition (neuf volumes prévus). Certains sont d'ores et déjà accessibles sur le net, ainsi Le cinéma du diable, publié en 1947, que j'ai découvert en googlant "cinéma + rêve + Epstein".

"Pour Jean Epstein, écrit Laurent Le Forestier, le cinématographe serait une invention du diable, au sens médiéval de l'expression, parce que, par sa novation et ses caractéristiques, il pourrait générer une philosophie " antidogmatique, révolutionnaire et libertaire, diabolique en un mot."(...)
Pour Epstein, le cinéma diffère radicalement du langage oral et écrit et si une analogie est envisageable, elle se situerait plutôt "entre le langage du film et le discours du rêve". 

Il se trouve que j'ai emprunté à la médiathèque, à la suite de mon dernier article, l'ambitieux essai de Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018). J'avais déjà été tenté de m'y plonger l'an passé, mais les cinq cents pages annoncées avaient quelque peu calmé mon ardeur. Là, devant la prégnance soudaine du rêve dans mon existence, c'était comme si je ne pouvais plus reculer. L'audace de Lahire c'est de vouloir soumettre le rêve à l'enquête sociologique, alors que c'était un objet jusque-là quasiment ignoré des sciences sociales. Il se propose donc de repartir du modèle freudien, en en rectifiant les erreurs et les faiblesses, et aboutit donc à une théorie qui donne au rêve une signification liée tout à la fois aux expériences passées des individus (sans se limiter aux événements de la prime enfance) et aux contextes du moment.Or, j'ai été frappé, en parcourant Epstein, de la grande proximité avec ce que je venais de lire chez Lahire. Par exemple, ceci :

"Il existe une étroite parenté entre les façons dont se forment les valeurs significatives d’un cinégramme et d’une image onirique. Dans le rêve aussi, des représentations quelconques reçoivent un sens symbolique, très particulier, très différent de leur sens commun pratique et qui constitue une sorte d’idéalisation sentimentale. Ainsi, par exemple, un étui à lunettes en vient à signifier grand-mère, mère, parents, famille, en déclenchant tout le complexe affectif – filial, maternel, familial – attaché au souvenir d’une personne. Comme  l’idéalisation du film, celle du rêve ne constitue pas une véritable abstraction, car elle ne crée pas de signes aussi communs, aussi impersonnels que possible, à l’usage d’une algèbre universelle : elle ne fait que dilater, par voie d’associations émouvantes, la signification d’une image jusqu’à une autre signification à peine moins concrète, mais plus vaste, plus richement définie, mais tout aussi personnelle."

A mettre en parallèle avec ce passage :

"Pourtant, l'étude de rêves précis montre que Freud est tout à fait conscient du caractère extrêmement personnel des symboles du rêve, dans le sens où ceux-ci renvoient à des expériences particulières. Le rêveur ne retient de son rêve que les éléments les plus parlants pour lui. Ce sont des sortes de symboles personnels, qui représentent et condensent de nombreux aspects de son expérience. Ces "points nodaux où se rejoignent un très grand nombre des pensées du rêve" sont des éléments du rêve qu'il faut chercher à comprendre en s'appuyant pour cela d'abord et avant tout sur les représentations-associations du rêveur avant d'évoquer des symboles généraux ou universels." (p. 332-333)

 


Mais encore :

"Quand le sommeil la libère du contrôle de la raison, l’activité de l’âme ne devient pas anarchique ; on y découvre encore un ordre qui consiste surtout en associations par contiguïté, par ressemblance, et dont l’agencement général est soumis à une orientation affective. Le film, puisqu’il use d’images  semblablement chargées de valences sentimentales, se trouve plus naturellement capable de les assembler selon le système irrationnel de la texture onirique, que selon la logique de la pensée à l’état de veille, de la langue parlée ou écrite." [C'est moi qui souligne]

Qu'il faut rapprocher de ceci : 

"On parle parfois d'"association"  en confondant deux types de lien : l'analogie entre deux réalités (personnes, lieux, objets, situations, etc.) et le lien de contiguïté spatiale, temporelle ou logique (les deux réalités sont contextuellement liées dans l'expérience du rêveur, les deux réalités se sont succédé, l'une est la conséquence de l'autre). [...] Dans son Cours de philosophie au Lycée de Sens en 1883-1884, Durkheim soulignait déjà l'existence de ces deux types d'associations : "Il faut donc admettre au moins deux types : l'association par contiguïté et l'association par ressemblance. Telles sont les différentes espèces d'association des idées." (p. 310-311)

Qu'Epstein ait par ailleurs, en son temps, lu Durkheim, ne serait absolument pas étonnant, tant sa culture philosophique est présente tout au long de ses écrits.

Je reviens à l'entretien avec Patrick Lowie, et en particulier le passage suivant :

"J’ai promis que le quarantième épisode des Chroniques de Mapuetos apporterait des réponses, j’espère qu’il s’agit d’un pressentiment. Et j’ai choisi sans réfléchir le chiffre 40, mais je ne suis pas le premier à l’avoir utilisé. Tout est symbolique en effet et les Chroniques de Mapuetos sont surtout un jeu littéraire. Par exemple, les deux livres qui reprennent les portraits ont deux chiffres symboliques. Dans le premier, il y a 111 portraits (chiffre magique) et dans le second 66. Le 66 est un chiffre qui équilibre la vie spirituelle, physique et matérielle. Il y a des indices partout dans les sept premiers épisodes publiés. J’espère avoir assez de temps pour publier les trente-trois prochains épisodes, tout en sachant qu’un des épisodes sera un livre accompagné de tarots que j’ai l’intention de créer. Ma liberté, donc, consiste à ne pas avoir de plan de route et je pourrais dire que le projet Mapuetos avance un peu comme ces gens qui découvrent une ville en suivant des inconnus puis d’autres inconnus puis encore d’autres inconnus."

C'est ce nombre 111, que Lowie dit magique, qui m'intrigue, car il a surgi à plusieurs reprises dans les jours qui ont précédé le rêve de la crue, et donc la découverte de cet entretien. Comme souvent, c'était des plaques minéralogiques. Mais les jours qui ont suivi ont également été riches en 111. Ce fut (diversion amusante) un galet sur la table d'un restaurant des bords de Creuse (le Petit Roy pour ne pas le nommer) :

 


J'ai commencé hier l'écriture de cet article, et déjà au matin, allant au travail, j'avais croisé un 111 au carrefour de la route de Blois (j'ai constaté depuis longtemps que les carrefours sont les lieux les plus propices aux rencontres numérologiques). Après avoir bouclé une partie de ce texte, je suis allé à la boulangerie, et au carrefour de la rue Fontaine Saint-Germain et de la rue des Etats-Unis, un second 111 passa devant moi. Puis, en allant chercher mon fils, une voiture de pompiers, au même carrefour de Blois que le matin, afficha aussi un 111. Et enfin, à l'adresse où je m'arrêtai, était garé un 1116, qui conclua donc une belle série (le nombre n'en est pas d'ailleurs à sa première apparition, il a déjà émaillé une poignée d'articles ici et là).

La magie et le rêve sont  aussi dans Le Tempestaire, chef d'oeuvre terminal de Jean Espstein :




jeudi 17 septembre 2020

Le rêve de crue et de Cahus

A Jackie,

La Petite Creuse à Fresselines

Au matin du 8 septembre dernier
, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignâmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.

Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent). 

En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux,  professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au coeur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette  indécision produit des collisions formidables." 


Je reviendrai ultérieurement sur ce rêve de Cahus, qui constitue, selon Karin Ueltschi, la porte d'entrée du Perlesvaus, autrement dit le Haut Livre du Graal, écrit en  français au XIIIe siècle, et qui est le remaniement en prose du Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Je veux noter auparavant un troisième fait, une troisième collision "rêveuse". Ce même matin du 8 septembre, sur la partie latérale d'Alluvions, je vois que sur la revue en ligne Diacritik est paru un entretien de Pierre Guéry avec l'écrivain belge Patrick Lowie. Dont voici l'en-tête :


Pierre Guéry écrit :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Encore une fois, je reviendrai sur cette oeuvre singulière (dont je ne connaissais rien avant ce matin). A ce stade, je voulais juste signaler cette triple occurrence du rêve sur une toute petite période de temps : rêve réalisé, rêve médiéval, rêve contemporain.

Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.  

Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous)
 

Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser.

Vieille croix romane (cimetière de La Cellette -23)