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lundi 5 octobre 2020

Mes yeux brûlent de ces larmes mortes

 A Adrien,

Le 29 septembre, l'ami Rémi postait un commentaire sur Tempestaire 111, qui commençait ainsi : "Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecoeur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures." Dans l'article qu'il lui avait consacré à l'époque, Rémi a rajouté une note pointant vers une page du site personnel de Werber où l'écrivain raconte l'anecdote. En voici l'ouverture :

"Je me souviens.
C’était en Septembre 1997, j’avais 36 ans.
C’était une période plutôt basse, je venais de connaitre un échec de vente en librairie avec les Thanatonautes (du coup je songeais à arrêter le métier d’écrivain), je venais de divorcer, le projet de film des Fourmis était stoppé et tous les autres signaux étaient au rouge.
Cela correspond au tarot à la carte du pendu, quoiqu’on fasse, ça n’avance pas et plus on se débat, plus cela serre les cordes et fait encore plus mal, donc il faut rester immobile et attendre que cela se débloque.
Période de solitude, de doute professionnel, et période de cocooning ou je restais seul à la maison à lire des romans et regarder des films.
Arrive mon anniversaire, moment de mise au point annuel ou je réunis les quelques amis qui me restent (durant les périodes de replis la tribu rétrécit) dont Marie Pierre Planchon (l’excellente miss météo de France Inter). Cette dernière me dit : “pour ton anniversaire je voudrais t’offrir la rencontre avec quelqu’un d’extraordinaire’’."

Après une première séance au milieu d'une assemblée féminine, qu'il juge ennuyeuse, Werber change d'avis après une séance privée le lendemain, toujours offerte par Marie-Pierre Planchon. Je n'insiste pas sur l'aspect réincarnation (Werber lui-même n'est pas sûr d'y croire, mais cela lui a du moins fourni de la matière à histoires), non, ce qui m'intéresse plus particulièrement, c'est le contexte de l'anniversaire. Car j'ai pris connaissance du commentaire de Rémi le mercredi 30 septembre, or c'était le jour de l'anniversaire de mon fils Adrien, 32 ans. Ce n'est pas lui faire injure de dire que ce n'est pas un grand lecteur, mais il a néanmoins deux passions littéraires : Rabelais (initiée par une visite passionnante au manoir de la Devinière il y a bien longtemps) et, très précisément, Bernard Werber...

D'ailleurs, que vois-je en contiguïté avec la photo de Werber aux côtés de sa voyante ? une annonce de la publication de La planète des chats le 30 septembre 2020 :


Mais l'attracteur étrange n'avait pas dit son dernier mot. Un autre élément de puzzle, pour reprendre la catégorie inventée par Werber, va venir s'ajouter.

Je m'aperçois que l'article qui précède celui de la voyante se nomme Un arbre dans le dos, des rêves au bout des doigts. Ce qui me fait penser immédiatement à la phrase de Patrick Lowie : « L’arbre des rêves a grandi en moi, mes mains sont des branches et les rêves parlent pour moi ». 

Werber y raconte qu'il est né avec une maladie bizarre qui se nomme SPA : "Non pas pour Société Protectrice des Animaux mais pour Spondili Arthrite Ankylosante. Spondili ce sont les vertèbres. Arthrite c'est le rhumatisme. Ankylosante cela signifie que progressivement cela bloque tout. En fait mon dos se transforme en petit arbre bien rigide.
C'est ce qu'on appelle une maladie moderne car elle n'a été bien diagnostiquée qu'à partir des années 1980, grâce aux travaux d'un monsieur toulousain comme moi qui s'appelle Jean Dausset et qui reçut précisément en 1980 le prix Nobel de médecine pour ses recherches sur ce problème
." Il revient ensuite sur son enfance, marquée par cette maladie génétique, qui lui permet tout de même d'échapper au service militaire. C'est dès l'âge de 16 ans qu'il entame le projet Fourmis :
"À l'époque je m'étais amusé à créer des acrostiches, c'est-à-dire que les premières lettres de chaque phrase formaient un récit complet caché. La première version faisait déjà plus de 1000 pages (je voulais faire une grande saga dans l'esprit de mes deux livres cultes de l'époque: Fondation d'Asimov, et Dune de Franck Herbert)." "En tout, poursuit-il, je vais en 12 ans (de 16 à 28 ans) écrire 111 versions de ce projet. La dernière version Z85 comprenait 1500 pages."

111 versions... Il ne fait pas allusion ici aux 111 vies antérieures annoncées par la voyante, mais cette récurrence du nombre est assez saisissante. Il relate ensuite les difficultés pour se faire publier, et la réduction à 350 pages de l'ultime version. Et pour lui, c'est très clair, il a été sauvé par l'écriture :

"À 30 ans j'ai donc enfin été publié et mes crises se sont définitivement arrêtées.
Pourquoi lier les deux? Parce que cela me semble évident, en fait, le seul remède contre la maladie est de s'épanouir dans son activité quotidienne.
L'écriture de romans a arrêté la progression de ma maladie.
J'ai trouvé récemment une étude néo-zélandaise de 2009 montrant que les accidentés de la route qui rédigent tous les jours des récits imaginaires guérissent deux fois plus vite que ceux qui ne le font pas... donc il n'y a pas que pour moi que cela fonctionne. L'esprit influe sur la matière."

 

A propos de rêves, il me faut signaler aussi que l'article précédent, Pessoa ou le don du rêve, a été publié le même jour que Itinéraire pour Cesaria (9/19 et demi, sur l'excellent site Baoubaxter, recension par mon ami le Doc d'un poème de Roberto Bolaño, Un tour dans la littérature, qui rend hommage à Georges Perec, en commençant chaque entrée par J'ai rêvé. On peut lire ainsi :

32. J’ai rêvé que je rêvais et que je revenais chez moi trop tard. Dans mon lit je trouvais Mario de Sa-Carneiro dormant avec mon premier amour. J’arrachais les draps et découvrais qu’ils étaient morts, alors me mordant les lèvres jusqu’au sang, je retournais aux chemins vicinaux.

C'est par une lettre adressée le 14 mars 1916 à Mário de Sá-Carneiro que s'ouvre mon édition Bourgois du Livre de l'intranquillité. Ce poète portugais se donnera la mort le 26 avril de la même année, dans un hôtel du 9e arrondissement de Paris, près d'un mois après avoir annoncé son suicide par une lettre à son grand ami Fernando Pessoa. 

Le dernier paragraphe porte le numéro 57 :

57. J’ai rêvé que Georges Perec avait trois ans et pleurait, inconsolable. J’essayais de le calmer. Je le prenais dans mes bras, lui achetais des friandises, des livres à colorier. Puis nous allions sur les quais de New York et pendant qu’il jouait sur le toboggan je me disais à moi-même : je ne suis bon à rien, mais je serai là pour prendre soin de toi, personne ne te fera du mal, personne n’essaiera de te tuer. Ensuite il se mettait à pleuvoir et nous retournions tranquillement à la maison. Mais où était notre maison ?

A la section 30 du Livre de l'intranquillité, où ma dernière lecture s'est arrêtée, je lis : "Mon père, qui vivait au loin, se tua lorsque j'avais trois ans, et je ne l'ai jamais connu. Je ne sais toujours pas pourquoi il vivait loin de nous, et ne me suis jamais soucié de le savoir". L'hétéronyme auteur du Livre est Bernardo Soares ; de fait, Pessoa avait cinq ans à la mort de son père, qui vivait à Lisbonne avec sa famille. Je lis aussi un peu plus haut : "Je reconnais (non sans tristesse, peut-être) que je suis un homme au coeur sec. Un adjectif a plus de valeur pour moi que des larmes sincères, venues de l'âme. [...] Mais il m'arrive aussi d'être différent, de connaître les larmes les larmes brûlantes de ceux qui n'ont pas et n'ont jamais eu de mère ; et si mes yeux brûlent de ces larmes mortes, c'est au secret de mon coeur."

 



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vendredi 25 septembre 2020

Tempestaire 111

 « Car le travail du rêve est le premier voleur. Le rêve vole les valeurs de la veille. Il dérobe les silhouettes de la nature, les saveurs, les êtres du passé, toutes les choses une à une qui manquent, que l’on espère, les tacts, les contacts, les jonctions, tous les caractères qui permettent d’identifier les formes désirables.
Étrange prédation-souche au cœur de la psyché des animaux et des humains.
Toute silhouette désirable vient à son revenir, au cours du sommeil. Chez les tigres. Chez les femmes. Chez les oiseaux. Chez les enfants. Chez les loups. Chez les hommes. »

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020.

Retour sur ce singulier écrivain belge, Patrick Lowie, découvert le 8 septembre, jour de mon rêve de crue. Décrit ici par Pierre Guéry dans Diacritik :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Cet entretien commence avec l'évocation d'une vidéo, réalisée, selon Lowie, par un jeune artiste brésilien, Marcelo Favaretto. Pierre Guéry note "la superposition de diverses langues barrant tout accès au sens de ce qui est dit en chacune de ces langues." Et parle d'un certain brouillage en exergue du projet. Ce que confirme Lowie : "Vous parlez, à juste titre, de brouillage, ce qu’on pourrait comprendre de façon péjorative ; mais le brouillage est le symbole du rêve justement, sa représentation visuelle dans le cinéma ou la photographie. Chez le réalisateur Jean Epstein par exemple, les symboles liés aux rêves sont toujours les mêmes : l’œil, le brouillage, les images au ralenti, les rouages de l’horloge, etc…"


Belle surprise bien sûr pour moi de retrouver cité le cinéaste Jean Epstein, qui s'était imposé ici même ces dernières semaines. Or, l'on retrouve cette idée de brouillage dans les mots mêmes de celui qui  assignait au cinéma la tâche de « brouiller l’ordre qu’à grand-peine nous avions mis dans notre conception de l’univers. » 

Rien n'est plus stimulant pour moi que ces rebonds imprévus : ce Jean Epstein, hier inconnu, refait surface, et ce qui n'apparaissait au départ que comme un cas certes intéressant mais au fond anecdotique se révèle finalement bien plus profond. C'est même un continent nouveau qui se profile, car Jean Epstein non seulement a filmé, mais a écrit aussi, énormément. Et ses Ecrits complets sont en cours de réédition (neuf volumes prévus). Certains sont d'ores et déjà accessibles sur le net, ainsi Le cinéma du diable, publié en 1947, que j'ai découvert en googlant "cinéma + rêve + Epstein".

"Pour Jean Epstein, écrit Laurent Le Forestier, le cinématographe serait une invention du diable, au sens médiéval de l'expression, parce que, par sa novation et ses caractéristiques, il pourrait générer une philosophie " antidogmatique, révolutionnaire et libertaire, diabolique en un mot."(...)
Pour Epstein, le cinéma diffère radicalement du langage oral et écrit et si une analogie est envisageable, elle se situerait plutôt "entre le langage du film et le discours du rêve". 

Il se trouve que j'ai emprunté à la médiathèque, à la suite de mon dernier article, l'ambitieux essai de Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018). J'avais déjà été tenté de m'y plonger l'an passé, mais les cinq cents pages annoncées avaient quelque peu calmé mon ardeur. Là, devant la prégnance soudaine du rêve dans mon existence, c'était comme si je ne pouvais plus reculer. L'audace de Lahire c'est de vouloir soumettre le rêve à l'enquête sociologique, alors que c'était un objet jusque-là quasiment ignoré des sciences sociales. Il se propose donc de repartir du modèle freudien, en en rectifiant les erreurs et les faiblesses, et aboutit donc à une théorie qui donne au rêve une signification liée tout à la fois aux expériences passées des individus (sans se limiter aux événements de la prime enfance) et aux contextes du moment.Or, j'ai été frappé, en parcourant Epstein, de la grande proximité avec ce que je venais de lire chez Lahire. Par exemple, ceci :

"Il existe une étroite parenté entre les façons dont se forment les valeurs significatives d’un cinégramme et d’une image onirique. Dans le rêve aussi, des représentations quelconques reçoivent un sens symbolique, très particulier, très différent de leur sens commun pratique et qui constitue une sorte d’idéalisation sentimentale. Ainsi, par exemple, un étui à lunettes en vient à signifier grand-mère, mère, parents, famille, en déclenchant tout le complexe affectif – filial, maternel, familial – attaché au souvenir d’une personne. Comme  l’idéalisation du film, celle du rêve ne constitue pas une véritable abstraction, car elle ne crée pas de signes aussi communs, aussi impersonnels que possible, à l’usage d’une algèbre universelle : elle ne fait que dilater, par voie d’associations émouvantes, la signification d’une image jusqu’à une autre signification à peine moins concrète, mais plus vaste, plus richement définie, mais tout aussi personnelle."

A mettre en parallèle avec ce passage :

"Pourtant, l'étude de rêves précis montre que Freud est tout à fait conscient du caractère extrêmement personnel des symboles du rêve, dans le sens où ceux-ci renvoient à des expériences particulières. Le rêveur ne retient de son rêve que les éléments les plus parlants pour lui. Ce sont des sortes de symboles personnels, qui représentent et condensent de nombreux aspects de son expérience. Ces "points nodaux où se rejoignent un très grand nombre des pensées du rêve" sont des éléments du rêve qu'il faut chercher à comprendre en s'appuyant pour cela d'abord et avant tout sur les représentations-associations du rêveur avant d'évoquer des symboles généraux ou universels." (p. 332-333)

 


Mais encore :

"Quand le sommeil la libère du contrôle de la raison, l’activité de l’âme ne devient pas anarchique ; on y découvre encore un ordre qui consiste surtout en associations par contiguïté, par ressemblance, et dont l’agencement général est soumis à une orientation affective. Le film, puisqu’il use d’images  semblablement chargées de valences sentimentales, se trouve plus naturellement capable de les assembler selon le système irrationnel de la texture onirique, que selon la logique de la pensée à l’état de veille, de la langue parlée ou écrite." [C'est moi qui souligne]

Qu'il faut rapprocher de ceci : 

"On parle parfois d'"association"  en confondant deux types de lien : l'analogie entre deux réalités (personnes, lieux, objets, situations, etc.) et le lien de contiguïté spatiale, temporelle ou logique (les deux réalités sont contextuellement liées dans l'expérience du rêveur, les deux réalités se sont succédé, l'une est la conséquence de l'autre). [...] Dans son Cours de philosophie au Lycée de Sens en 1883-1884, Durkheim soulignait déjà l'existence de ces deux types d'associations : "Il faut donc admettre au moins deux types : l'association par contiguïté et l'association par ressemblance. Telles sont les différentes espèces d'association des idées." (p. 310-311)

Qu'Epstein ait par ailleurs, en son temps, lu Durkheim, ne serait absolument pas étonnant, tant sa culture philosophique est présente tout au long de ses écrits.

Je reviens à l'entretien avec Patrick Lowie, et en particulier le passage suivant :

"J’ai promis que le quarantième épisode des Chroniques de Mapuetos apporterait des réponses, j’espère qu’il s’agit d’un pressentiment. Et j’ai choisi sans réfléchir le chiffre 40, mais je ne suis pas le premier à l’avoir utilisé. Tout est symbolique en effet et les Chroniques de Mapuetos sont surtout un jeu littéraire. Par exemple, les deux livres qui reprennent les portraits ont deux chiffres symboliques. Dans le premier, il y a 111 portraits (chiffre magique) et dans le second 66. Le 66 est un chiffre qui équilibre la vie spirituelle, physique et matérielle. Il y a des indices partout dans les sept premiers épisodes publiés. J’espère avoir assez de temps pour publier les trente-trois prochains épisodes, tout en sachant qu’un des épisodes sera un livre accompagné de tarots que j’ai l’intention de créer. Ma liberté, donc, consiste à ne pas avoir de plan de route et je pourrais dire que le projet Mapuetos avance un peu comme ces gens qui découvrent une ville en suivant des inconnus puis d’autres inconnus puis encore d’autres inconnus."

C'est ce nombre 111, que Lowie dit magique, qui m'intrigue, car il a surgi à plusieurs reprises dans les jours qui ont précédé le rêve de la crue, et donc la découverte de cet entretien. Comme souvent, c'était des plaques minéralogiques. Mais les jours qui ont suivi ont également été riches en 111. Ce fut (diversion amusante) un galet sur la table d'un restaurant des bords de Creuse (le Petit Roy pour ne pas le nommer) :

 


J'ai commencé hier l'écriture de cet article, et déjà au matin, allant au travail, j'avais croisé un 111 au carrefour de la route de Blois (j'ai constaté depuis longtemps que les carrefours sont les lieux les plus propices aux rencontres numérologiques). Après avoir bouclé une partie de ce texte, je suis allé à la boulangerie, et au carrefour de la rue Fontaine Saint-Germain et de la rue des Etats-Unis, un second 111 passa devant moi. Puis, en allant chercher mon fils, une voiture de pompiers, au même carrefour de Blois que le matin, afficha aussi un 111. Et enfin, à l'adresse où je m'arrêtai, était garé un 1116, qui conclua donc une belle série (le nombre n'en est pas d'ailleurs à sa première apparition, il a déjà émaillé une poignée d'articles ici et là).

La magie et le rêve sont  aussi dans Le Tempestaire, chef d'oeuvre terminal de Jean Espstein :




jeudi 9 juillet 2026

Univers Bloch

A Rémi Schulz, in memoriam,

Le second article issu de la recherche "univers-bloc" sur le site est daté du 4 juin 2019. Il porte le titre du roman qui en constitue son sujet principal, Les Furtifs, d'Alain Damasio. Et s'ouvre sur cette citation :

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..." (p. 466)

Je précise un peu plus loin que je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de son recueil de poésie Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes"-, lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...".  

J'écrivais encore :

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre." 

Ceci étant dit, quel rapport entre ces Furtifs et notre univers-bloc ? 

 

Il faut revenir à l'article Riz amer et longue vie. Où, immédiatement après avoir traité du roman de Valentin Retz, je signale ceci :

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Le nom qui fait le pont entre tout cela n'est autre que celui de fougère, car c'est au hameau de Fougères, sur la commune du Bourg d'Hem, dans la Creuse, que Marc Bloch avait une maison de campagne. C'est là qu'il se retire avec l'armistice pour écrire L'étrange défaite. Et quand il doit retirer son nom de la revue des Annales, qu'il a co-fondé avec Lucien Febvre, c'est sous le pseudonyme de Marc Fougères qu'il continue d'y publier. En somme, il vivait là hors-champ comme un des Furtifs de Damasio.

Et puisqu'il est question de lapsus dans l'article (Carlo Ginzburg : "Nous serions alors face à un lapsus, échappé à Bloch et (si je ne me trompe pas) à ses lecteurs, qui nous permettrait d’entrer soudainement dans l’atelier des Rois thaumaturges. "), je suis saisi par cet écho : ce matin (j'écris le 8 juillet, ma mère a 87 ans aujourd'hui, l'âge même de Ginzburg), je découvris que l'article le plus consulté (avec 111 visites) était Les lapsus du temps, du 22 octobre 2020.


 L'expression provenait d'un extrait d'un récit de Camille de Toledo :

Or, avant de me mettre à la table pour écrire cet article, j'ai commencé précisément cet après-midi Thésée, sa vie nouvelle, le dernier livre de Camille de Toledo, acheté hier à Arcanes, et par ailleurs premier livre que je lis de cet auteur, qui s'ouvre sur le suicide du frère aîné, et où je découvre ces lignes :

"(...) on mange place de la Bourse, à Paris, un jour gris ordinaire ; et c'est le vingt-six janvier, jour de naissance du fils mort ; mais le rituel de l'anniversaire a perdu son sens ; on fait semblant de parler, on se quitte sur le trottoir ; puis en fin d'après-midi, juste quelques heures plus tard, la mère est retrouvée  dans un bus, au terminus, endormie pour l'éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de sa mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies", puisque c'est ainsi qu'on les nomme ; des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant tout ce qui relie les noms entre les âges (...)" (p. 19-20, c'est moi qui souligne)

Remontant quelques articles en arrière, cette année-là, je tombe sur Tempestaire 111, daté du 25 septembre 2020, qui tourne autour du dernier film de Jean Epstein.

Blogruz alias Rémi Schulz m'avait laissé un commentaire le 29 septembre :

Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecœur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures.
Ceci m'a fait modifier l'article que j'y avais consacré.
Par ailleurs le titre m'est particulièrement évocateur, en rapport indirect avec Werber, lequel songeait à abandonner l'écriture en 1997 après l'échec de son roman Les thanatonautes. Il y apparaissait des noms d'anges issus d'une série de 72 dont la section 216 du roman donnait l'origine. Werber m'a assuré ignorer que les noms de ces 72 anges étaient formés à partir de 3 versets consécutifs de l'Exode formés chacun de 72 lettres (216 en tout). Ce n'est qu'un aspect d'une constellation dont je donne quelques éléments ici.
Le lien avec le "tempestaire", c'est que Sinoué a aussi utilisé ces anges dans Les silences de Dieu, où leurs messages sont introduits par la formule "Tempesta unus" (j'ignore pourquoi).  

Hier, il se trouve que m'inquiétant de ne pas avoir vu de nouveau billet sur son dernier blog, Vivre, j'ai fait une rapide recherche et découvert, hélas, que Rémi était mort le 3 mai, d'une crise cardiaque, semble-t-il. 

Je veux dire ici toute mon émotion. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rémi et moi, mais l'attention qu'il a porté à mes petites investigations, les nombreux commentaires dont il m'a gratifié m'ont beaucoup touché. Son inlassable recherche personnelle, sa traque des coïncidences où je me reconnaissais pleinement, sans jamais être parasité par une spiritualité frelatée ou un esprit de système prétendant tout comprendre, son honnêteté et son humour lui donneront toujours une place éminente dans ma mémoire et, j'espère, celle de nombreux autres chercheurs de vérité.

 

 

 

mardi 28 novembre 2017

# 284/313 - De l'encre qui fait couler du sang

20/11 - Le Corbeau, sur Arte. Je l'ai déjà vu, et il n'y a pas très longtemps, mais on a bien compris que Clouzot m'obsède en ce moment, on frôle l'addiction, et me voici donc à nouveau devant l'écran. Fort de ce que je sais maintenant sur les conditions de production du film, le contexte brutal d'où il émerge presque miraculeusement, je n'en admire que davantage le créateur de cette sombre histoire de lettres anonymes. Et d'emblée je suis saisi par le nom de la sous-préfecture où elle est censée se dérouler : Saint-Robin.


Pourquoi ce nom me frappe-t-il ? Tout simplement parce qu'il n'existe pas ! Beau constat, me direz-vous, c'est une fiction, bien sûr que cette ville n'existe pas. Oui, mais tant qu'à choisir une ville Saint machinchose, on prend en général un saint existant, qui se décline à moult exemplaires, Martin, Jean, Paul, Pierre ou Jacques... Il n'y a que l'embarras du choix. Sauf que Clouzot nous sort saint Robin, et que vous pourrez toujours chercher, il n'existe aucun saint Robin, ni d'ailleurs aucune commune à ce nom en France. Robin est au calendrier mais on le raccroche à Robert (il existe plusieurs saint Robert), dont il est à l'origine un diminutif.

C'est un détail, mais un grand cinéaste ne laisse pas un tel détail au hasard. Cette désinvolture vis-à-vis du martyrologe catholique est bien à l'avenant de son traitement de la religion, qui nous permet de mesurer en passant l'ampleur de la déchristianisation depuis le milieu du XXème siècle. En 1943, tout le monde ou presque se rend à l'église (seul le docteur Germain, joué par Pierre Fresnay - un des seuls personnages qui échappent à la bassesse générale - s'y refuse, affirmant n'être pas croyant). Et c'est au moment du sermon que tombe en feuille morte de la galerie supérieure  une énième lettre du corbeau, ridiculisant du même coup la péroraison emphatique du curé (celui que l'on nomme parfois corbeau, à cause de sa sombre soutane). Pas étonnant, le verdict sur le film de la Cote Morale de la Centrale Catholique : « À proscrire ».

Ils ne sont sans doute pas nombreux les films à avoir donné un nouveau sens à un mot de la langue française. Oui, le mot même de "corbeau" pour désigner l'auteur de lettres anonymes délatrices s'est imposé avec le film de Clouzot. Dans l'affaire de Tulle dont il s'est inspiré, Angèle Laval, employée à la préfecture, ne signait pas ses lettres sauf sur la fin, en 1921, où elle signa "L'Oeil de Tigre", s'inspirant d'une pierre-talisman qui aurait eu le pouvoir de retourner les mauvaises ondes à l'envoyeur. Lors de son procès, le 5 décembre 1922, un journaliste du Matin la décrivit ainsi : "Elle est là, un peu boulotte, un peu tassée, semblable, sous ses vêtements de deuil, à un pauvre oiseau funèbre qui aurait reployé ses ailes". En 1943, l'oiseau funèbre (qui n'est plus une femme mais un homme, un psychiatre qui plus est) signe ses missives "Le corbeau" en les accompagnant d'un dessin du volatile.

Angèle Laval avait été confondue par une dictée imaginée par Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique à Lyon en 1910, épisode dont le film s'est aussi inspiré (avec perversité : c'est le corbeau lui-même qui a l'idée du dispositif puis qui mène les opérations, il ne risquait pas d'être démasqué)
Edmond Locard, au début des années trente, offrira à Louis Chavance, le co-scénariste du  Corbeau,  une brochure sur l'enquête et son ouvrage sur les anonymographes.
Angèle Laval, qui ne fut finalement condamnée en décembre 1922 qu'à un mois de prison et 200 francs d'amende (malgré une foule prête à la lyncher), mourra à Tulle, recluse à son domicile du 111, rue de la Barrière, le 16 novembre 1967.

Edmond Locard
NB : Par prudence, je copie-colle chaque article sur un Drive personnel. J'en suis au septième fichier enregistré. Au moment de refermer, je m'aperçois que je suis parvenu à la page 111 de ce septième fichier. Ce qui fait directement écho au 111 de la maison d'Angèle Laval (nom palindromique ainsi que le nombre lui-même).



lundi 17 juin 2019

Jeter la girafe à la mer

L'attracteur étrange s'amuse. Dernière facétie : un jeu de contiguïté entre le texte du dernier article et la barre latérale affichant l'actualité des sites que je suis dans la rubrique Autres sentes.


Sur cette copie d'écran du 15 juin, en face de la reproduction d'une page du roman damasien mettant en scène Saskia Larsen, la traqueuse phonique, nous avons le titre de l'article du musicien Jean-Jacques Birgé publié le 14 juin, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. Le son est ici l'élément central : Saskia Larsen traque les Furtifs, ces "êtres de chair et de sons", tandis que la phrase mystérieuse renvoie au premier disque du batteur et compositeur Jacques Thollot, dont Birgé affirme qu'il est "un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu".


Thollot. Ce nom déjà est un quasi palindrome, thème de mon dernier billet. "Quoi qu'il fasse, écrit Birgé, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans." Par curiosité, je lis le  long entretien que Raymond Vurluz et Birgé lui-même menèrent  avec Thollot fin 2002 [date palindromique] pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz. Et, dès la première question posée par Vurluz, je reconnais des résonances familières :
"Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques." [C'est moi qui souligne]
Pompiers, tam-tam, c'est bien sûr Arrietta qui surgit à ces évocations. D'autant plus que celui m'a fait découvrir le cinéaste madrilène, le pas encore illustre (mais ça ne saurait tarder), Nunki Bartt, est originaire de Tours (faut-il rappeler la glorieuse expédition Baxter3 en cette ville fameuse, qui déboucha sur la découverte de la magnifique Pietà du tourangeau Jehan Fouquet ?). Et il se trouve que le dit Bartt est l'auteur d'un livre unique fabriqué à Angles sur l'Anglin, L'Angles d'Alice". 

Nunki Bartt, L'Angles d'Alice, page 6bis et 6ter, correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

age 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

Autres coïncidences : un des extraits de Damasio relatant une des traques de Saskia Larsen parle de livres sans doute "tombés ou jetés" (encadré vert), conséquences des mouvements des furtifs. Or, trois sites en vis-à-vis présentent une allusion à un tel geste de jet. "Jeter la girafe" bien sûr, mais aussi le "balance ton poste (de télé) de Diacritik et "l'atelier d'été, c'est lancé" du Tiers-Livre de François Bon.

On peut même se demander si le Aretha One Step Ahead du blog Etc-Iste de Thomas Vinau n'entre pas dans la danse lui aussi ? Aretha résonne fort avec Arrietta.


Terminons avec Jacques Thollot dont le vinyle Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer est édité par Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être, précise Birgé, quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)*

Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014". En 1959, dans une émission télévisée Jazz Memories et l'épisode En direct du Club Saint-Germain, on peut le voir à la batterie, âgé seulement de treize ans, et jouant le standard de jazz A Night in Tunisia de Dizzy Gillespie, accompagné par des musiciens aussi confirmés que Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, et Luigi Trussardi à la contrebasse. C'est bluffant et très touchant.**

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* 22, 111 sont également nombres palindromiques.

** A peine ai-je publié cet article que je m'avise d'une seconde coïncidence basée sur la proximité spatiale avec la barre latérale. J’écrivais donc : "Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014".Or, un peu plus bas, c'est le dernier article d'Arnaud Le Brusq sur Terre Gaste qui titrait L'enfant merveilleux.


vendredi 31 décembre 2021

111 et les Livres rouges

A Gaëlle qui m'a ouvert les routes de la Terre du Milieu

Jeudi 23 décembre dernier, je publiais le 108ème article de cette année 2021. Cinq jours plus tard, en discutant avec ma compagne, je lui dis que ce serait sympathique de parvenir à 111 (elle sourit, elle sait mon goût un peu maniaque pour les triplets numériques, de 111 à 999, en passant surtout par le 777). Mais c'est un peu matière à plaisanterie, il ne reste que quatre jours avant le passage à 2022. Elle a apporté le premier DVD de la trilogie du Seigneur des Anneaux, de Tolkien, et nous allons le visionner ensemble (encore une oeuvre que j'ai inexplicablement à peu près ignorée jusque-là). Nous voilà transportés dans la Comté, au pays des Hobbits. Un grand événement s'y prépare, le 111ème anniversaire de Bilbo. C'est le genre de signe qui me met au défi : il faut que je les écrive ces trois derniers articles. La matière ne manque pas, il faut juste trouver le temps. Et c'est ainsi qu'en cette matinée du 31 décembre, je m'apprête à boucler l'affaire.


Il se trouve que je viens juste de commencer la lecture du Livre rouge (Liber Novus) de Carl Gustav Jung*, offert à Noël par Pauline (merci infiniment à elle). Un livre qui ne fut pas publié du vivant de Jung, mais livre séminal, à l'origine manuscrit et illustré par l'auteur lui-même, qui a nourri toute sa production théorique ultérieure. Son "premier jet fut écrit en moins de deux cents jours, à partir de novembre 1913, puis médité pendant toute la Grande Guerre", nous dit la quatrième de couverture. Je n'ai pas encore abordé, à l'heure qu'il est, le texte proprement dit. Je viens seulement de terminer la longue introduction du chercheur qui a établi l'édition, Sonu Shamdasani.


En terminant le visionnage de La communauté de l'Anneau, ce premier tome de la trilogie de Tolkien, je me suis naturellement dit qu'il y avait bien des parallèles à établir entre cette geste incroyable et la théorie jungienne, ne serait-ce qu'en raison de l'importance donnée dans les deux oeuvres à la symbolique et à la mythologie. Je ne doutais pas un instant que beaucoup s'en étaient certainement emparés, et qu'il ne devait pas manquer d'interprétations jungiennes des aventures d'Aragorn et de Frodon. Cela ne m'intéressait pas outre mesure. J'eus l'idée de lancer une recherche à partir justement du Livre rouge, qui me servirait en quelque sorte de filtre.

Et il se trouve que Wikipedia recense, dans une page d'homonymie, six oeuvres portant le titre de Livre rouge. Le plus célèbre est bien sûr le Petit Livre rouge de Mao (dont j'ai trouvé à la fameuse Brocante des Marins un exemplaire). Et puis nous avons donc le Livre rouge de Jung et le Livre rouge de la Marche de l'Ouest, de Tolkien :

"Le Livre rouge de la Marche de l'Ouest (Red Book of Westmarch) est un livre imaginaire créé par J. R. R. Tolkien, et censé avoir été rédigé principalement par Bilbo et Frodo Bessac durant le Troisième Âge de la Terre du Milieu, à la suite de leurs aventures respectives. Également connu sous le nom de Livre rouge des Periannath (Red Book of the Periannath), La Chute du Seigneur des Anneaux (The Downfall of the Lord of the Rings), ou encore sous le nom de sa principale copie le Livre du Thain (Thain's Book), il doit son nom à sa couverture rouge et au fait qu'il est censé avoir été redécouvert dans la Marche-de-l'Ouest de la Comté.

Composé de quatre volumes principaux que Tolkien aurait découverts, traduits, et édités sous la forme des romans Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, ainsi que de ses légendes connues sous le nom de Silmarillion, le Livre rouge doit son inspiration principale au Livre rouge de Hergest, un manuscrit médiéval rédigé en gallois vers la fin du xiiie ou au début du xive siècle." (Wikipedia)

Dans le troisième volet, le Retour du Roi, Frodo remet à Sam le Livre rouge.

Et puis j'ai trouvé aussi, autour de ce Livre rouge, la contribution de Becca Tarnas, avec cette conférence donnée en mars 2014, "The Red Book and The Red Book: Jung, Tolkien, and the Convergence of Images". 


A dire vrai, je n'ai pas encore eu le temps de la visionner, mais j'ai lu un texte de cette jeune femme dont je ne parviens plus à retrouver la source exacte. On peut consulter son site, qui est riche en références.

Je n'irai pas plus loin pour l'instant dans cette direction, mais on devine qu'elle est immensément prometteuse. Puisse-t-elle nous donner un peu de lumière après cette année noire, où la pandémie n'a cessé de sévir, où les totalitarismes ont renforcé leur emprise sur le monde, où la crise climatique continue sa marche en avant sans réelle réaction des gouvernements. 

"Toute l'oeuvre de Tolkien, écrit l'historien William Blanc, est marquée par la volonté d'exorciser l'expérience traumatisante de la guerre des tranchées, non par la foi dans le progrès, mais par le désir de réenchanter le monde. Pour cela, il s'inspire nettement du concept cyclique du "Dieu qui meurt" auquel il croyait. Retrouver ce que la modernité a perdu passe pour l'auteur de fantasy par la création d'une nouvelle mythologie. Il esquisse ce projet dès le début du  premier conflit mondial, en expliquant que ses amis du TCBS [ Tea Club and Barrovian Society] et lui, avant d'être en partie fauchés par la guerre, avaient "reçu une étincelle [...] qui était destinée à faire jaillir une nouvelle lumière, ou, ce qui revient au même, à faire jaillir à nouveau une ancienne lumière en ce monde." (Le Roi Arthur, Un mythe contemporain, Libertalia, 2016, p. 315)

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* Jung est encore présent dans le dernier article, publié aussi ce jour, de l'ami Rémi Schulz, dans son Quaternité.

jeudi 14 décembre 2017

# 298/313 - Etoilement

J'ai ouvert ce nouvel article et je sèche. Je l'avoue volontiers, je sèche. Non pas parce que soudain je n'aurais plus rien à dire, et que je voudrais néanmoins me plier par routine au devoir d'écrire un nouveau billet. Non, bien au contraire, c'est plutôt l'abondance des thèmes potentiellement abordables qui me gêne. Je ne sais par où commencer.
Ma préoccupation ici n'est pas seulement de relever des coïncidences, qu'on jugera troublantes, amusantes ou insignifiantes, au choix de chacun. J'ai l'impression, et même la certitude, que j'en produirais dix mille que cela ne changerait rien à l'affaire : l'intérêt des uns contrasterait toujours avec le désintérêt des autres. Inutile donc de chercher à convaincre.* Ce qui m'intéresse, au-delà d'une recension de synchronicités et de résonances, de ce fourmillement de faits insolites, c'est d'en esquisser une catégorisation, de décrire les formes de manifestation, les types d'émergence - et de les relier à la matière même de nos vies. Si la métaphore de l'Attracteur étrange me séduit, c'est qu'elle relie visuellement des phénomènes disjoints, qu'elle donne forme au chaos.
Dans #250, j'ai commencé ce travail, en opposant deux formes, la constellation et les lucioles, le réseau de correspondances et les bulles synchroniques isolées. Ce sont là encore des images : "Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts."
Une troisième forme me semble s'imposer, que je nommerai étoilement. Pour filer la métaphore astronomique, je dirai qu'elle est analogue à une supernova. Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement.
Et en ce mois terminal de décembre, c'est bien à un étoilement que je suis confronté. Je suis comme pris dans un scénario qui multiplierait les intrigues secondaires (et ce n'est sans doute pas un hasard là encore si je suis actuellement dans la découverte de la série Lost, chère à Pacôme Thiellement, qui entremêle les parcours biographiques de plus d'une dizaine de personnages, en alternant savamment les flashbacks et les aventures dans l'Ile.)

Ce scénario, je ne sais pas où il me conduit, je le transcris au fur et à mesure. En voici donc, en vrac, les derniers éléments.


Donna Tartt, Le chardonneret - J'ai dit déjà comment ce livre s'était glissé dans l'histoire, et comment je n'avais pas tardé, dès les premières pages, à y trouver un lien fort avec ce qui s'était manifesté ici (en l'occurrence, la mort, les miroirs, Jean Cocteau**). Fort bien. Je ne m'arrêtai pas là, je me fis un devoir de poursuivre la lecture de l'ouvrage. Or, bien que certains critiques en réfèrent à Dickens, Dostoïevski, Tolstoï et autres auteurs de haut prestige, je ne parviens pas à ne pas éprouver quelque ennui dans ce pavé de presque huit cents pages. Alors qu'il me semble par exemple n'avoir trouvé dans Guerre et Paix que des pages nécessaires, je suis souvent tenté de lire en diagonale des scènes qui me paraissaient inutilement s'éterniser. Malgré l'argument tout à fait intéressant du récit, je ronge mon frein, un peu apeuré par la perspective d'une lecture à vide. Il me fallut atteindre la page 145 pour me rasséréner (une méduse rejoignit la collection), puis la page 242 où j'eus le plaisir de lire ces lignes :
"Le garçon aux cheveux foncés s'est renfrogné et renfoncé plus profondément sur sa chaise. Il me rappelait les gamins à l'air de SDF plantés sur St. Mark's Place à New York qui faisaient circuler des cigarettes et comparaient leurs cicatrices - c'étaient les mêmes habits déchirés et les mêmes bras maigres, les mêmes bracelets en cuir noir emmêlés autour des poignets. Leur complexité à de multiples niveaux était un signe que je ne savais pas déchiffrer, bien que le sens général soit assez clair : On n'est pas de la même tribu, oublie-moi, je suis trop cool pour toi, n'essaie même pas de me parler. Telle fut ma première impression erronée du seul ami que je me sois fait à Vegas, et - ainsi que cela devait se vérifier par la suite - de l'un des grand amis de ma vie."
St. Mark's Place à New York (qui n'est d'ailleurs pas une place, mais une partie de la 8ème rue), c'est bien sûr la localisation des immeubles de Physical Graffiti, le double album de Led Zeppelin. Le héros, Theo Decker, vit au début du roman à Manhattan, mais c'est seulement à ce moment où il rencontre son ami Boris à Las Vegas que Donna Tartt évoque St Mark's Place. Je note que ceci, qui fait donc signe pour moi, est associé à un signe qu'il ne savait pas déchiffrer. Bon, il me reste ceci dit encore bien des pages.

111 - Les poètes aiment décidément ce nombre. Après Antoine Emaz, c'est Laurent Albaraccin qui publie Plein vent, 111 haïku, aux éditions Pierre Mainard.  Information glanée dans le Poezibao de Florence Trocmé du 8 décembre.


7777 -  Le 1, le 4 et le 7 sont les nombres fétiches de cette fin d'année. Dans les statistiques du 6 décembre, je surprends ceci :


Soit dit en passant, 49 c'est le plus petit nombre de pages vues enregistré depuis longtemps (là c'est sûr, il n'y a plus à douter, j'ai épuisé le lecteur), mais 49 c'est aussi 7 x 7 (ça console), qui résonne donc avec 7777. J'ajouterai que j'ai arrosé ce même jour d'un excellent champagne l'anniversaire d'un ami qui fêtait ses 49 ans (ça aussi ça console).

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* Dans un de ses billets sur sa page Facebook, le grand traducteur André Markowitz a parfaitement exprimé mon sentiment actuel sur cette question : " Ce qui a changé, c’est que je n’essaie plus de convaincre. Je n’ai plus besoin de convaincre. Je ne pense plus que j’ai raison. Je pense que ça n’a pas d’importance, que j’aie raison ou tort. Parce que, même si j’ai tort de sentir ce que je sens, je le sens — et c’est ça qui me fait vivre. J’ai juste besoin de continuer, d’une façon ou d’une autre. De vivre avec le temps de mon travail, qui est un temps que je ne connais pas. Dans un espace, aussi, qui est le mien — d’où, par exemple, ces chroniques. Ça, pour l’espace, comment dirais-je ?... ça se resserre au fil des ans. Et il y a tellement de choses que je voudrais encore faire."

** Il est tentant de mettre en parallèle les deux morts récentes (Jean d'Ormesson et Johnny Halliday) avec les deux morts plus anciennes (Edith Piaf et Jean Cocteau justement). La chanteuse et le poète étaient morts le même jour, le 11 octobre 1963, et bien sûr la ferveur populaire mit complètement sous l'éteignoir le décès du second.

lundi 6 juin 2016

et jouissons du grain de sable

Le bleu du ciel revenu, après la diluvienne semaine passée, il est somme toute logique de revenir  vers les mots qui inaugurèrent ce que j'ai appelé le roman du hasard, les mots de Georges Perros dans La vie ordinaire, que j'ai plaisir à redonner ici :

"(...)
J'aimais me sentir dans le vent
dans le blé bleu qui pique aux jambes
le blé n'est pas bleu je le sais
mais un mot en amène un autre
et tout a la couleur du ciel
quand notre œil est en nouveauté "

 Mots qui entraient en résonance avec d'autres mots, ceux de Tony Hillerman décrivant le geste d'un apprenti-chaman laissant filer entre ses doigts les grains de sable bleu formant l'extrémité d'une plume solaire.
 
Source 

Poursuivant ma lecture quotidienne du recueil de Perros, je découvre hier page 111 ce court poème sans titre (aucun titre d'ailleurs dans ce recueil qui se veut roman poème) :

Certains disent très courageux
j’aurais mon heure C’est à peine
si je m’espère une seconde
dans le grenier de mon prochain
Je n’en suis pas le moins du monde
amer ou triste ou malheureux
Mourir de même ne me semble
ni injuste ni ténébreux
Je ne suis pas né pour me plaire
mon état de vie c’est la guerre
qu’un jour je me suis déclaré
et ce passage entre les cieux
et ce qu’on appelle la terre
me ferait plutôt l’effet d’être
comme un cadeau non dénué
de l’humour le moins contestable
Connaissons-en la vanité
et jouissons du grain de sable
blé de la mer qui le travaille.

et jouissons du grain de sable
blé
de la mer qui le travaille.

Le sable et le blé, écho par mes soins repéré, se suivent ici sans autre forme de procès. Ici encore, un mot en amène un autre, les syllabes ble (bleues ?) s'enchaînent, son et sens accordés, blé et sable étant affaire de grains (et renvoient si l'on veut au "grenier du prochain", au tout début du poème).

dans le sable aquitain

mercredi 6 décembre 2017

# 291/313 - Les Carnets de la Méduse

1er décembre - Je viens de rédiger les deux billets précédents. Il est vingt-et-une heures passées, il est bien temps de grignoter quelque chose. J'allume la télé, elle affiche une série de France 2 que je n'ai pas l'intention de regarder mais le temps de préparer le repas, vu aussi que rien ne m'attire sur les autres chaînes, je laisse couler. Soudain, je vois le Radeau de la Méduse, de Géricault. Le tableau est au cœur de l'intrigue de cet épisode de L'art du crime.



Pour comprendre pourquoi je suis interloqué par cette apparition du tableau, il faut que je dévoile une autre divagation parallèle à celle qui se mène ici avec Alluvions. Depuis la fin de l'année 2015, je tiens en effet ce que j'ai appelé Les carnets de la Méduse, sur un carnet Whitelines à couverture noire, déniché dans ce grand magasin sélect et design de papeterie fine qu'on appelle Noz.

Tout est parti d'un rêve aux marges du cauchemar, que je traduisis alors en poème :


Ce rêve interféra avec une lecture du Walter Benjamin, 1892-1940 de Hannah Arendt (Allia, 2007) où la métaphore du pêcheur de perles me semblait en résonance avec l'affrontement avec la substance sortie de l'abysse.


Je m'avise aussi que nous sommes encore ici page 111 (et c'est la dernière de ce petit livre), et que le moment était donc peut-être venu d'amener à la lumière du jour ces "éclats de pensée" qui prennent forme autour de la Méduse, ce mythe grec qui se décline aussi en navire naufragé et en animal gélatineux de l'ordre des cnidaires. En tout cas, à partir de cette première rencontre, je ne cessai plus de croiser la Méduse sous les différentes incarnations que j'ai dites. Une pluie de méduses, et puis un beau jour plus rien. Silence radio. Dès lors, il y eut une sorte d'alternance de périodes fastes  et de périodes vides. Je ne cherchais rien, je laissais les méduses venir à moi ou bien me délaisser du jour au lendemain. Quand elles daignaient se re-manifester, j'ouvrais un nouveau chapitre. Le troisième s'était pour ainsi dire clos le 15 janvier 2017 . Dix mois sans méduse (je ne dis pas qu'ici ou là je n'en croisais pas une bien sûr, mais c'était des événements isolés, sans suite) et puis le 25 octobre dernier, avec Tigre en papier d'Olivier Rolin, ainsi que Port-Soudan, je renouais avec le phénomène (douze collisions médusées à cette date, avec celle de ce jour).

L'art du crime sur France 2, série assez moyenne au demeurant, me livrait une autre coïncidence : les deux épisodes s'intitulaient en effet L'oeuvre au noir, la transformation alchimique que je venais juste d'évoquer dans Nigredo.


jeudi 5 septembre 2019

Bron/Broen/Bridge

"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."
Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355.

Connaissant cette propension de Lynch à la pensée magique, je ne puis croire une seconde que le film de Blake Edwards, Experiment in Terror, n'ait pas été séminal dans la genèse de Twin Peaks. Mais, pour une raison que j'ignore, Lynch fait l'impasse aussi bien sur le film que sur son réalisateur. D'ailleurs, aucune véritable indication n'est donnée dans L'espace du rêve sur les sources d'inspiration de la série, tout au plus est-il évoqué une projection de Peyton Place, qui aurait précédé la présentation du projet à la chaîne ABC, mais la série, premier feuilleton télévisé de soirée de la télévision américaine, diffusé entre 1964 et 1969, se déroule dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre, un ancrage géographique bien éloigné de celui de Twin Peaks.

C'est en cherchant les occurrences de Twin Peaks que je suis tombé sur ce passage sur les plaques d'immatriculation, ce qui m'a bien amusé car on a vu (cf. Jurassic Bartt) que j'étais moi aussi depuis quelque temps affligé de la même lubie. Tenez, il faut que je vous conte les derniers développements du délire : le 30 août, j'ai repéré lors du même déplacement, et dans le même quartier, deux plaques 813. Ce nombre a déjà fait l'objet de plusieurs articles en 2018, et Rémi Schulz l'a également souvent évoqué. 813 était le nombre fétiche de François Truffaut. Dans mon petit voyage à Grenade, en février dernier, je suis d'ailleurs tombé par inadvertance, au hasard de mes flâneries, sur une exposition au Centro Cultural Gran Capitan intitulée 813, consacrée aux dessins grand format de l'artiste espagnole Paula Bonet, inspirés de l'oeuvre du cinéaste (je n'en avais pas parlé ici à l'époque, mais je savais bien qu'un jour ou l'autre, j'aurais l'occasion d'y revenir).


Il se trouve encore que depuis le 2 septembre, chaque jour j'enregistre une plaque 813. Cela fait donc quatre jours, et chaque fois, c'est à un endroit différent et avec une automobile différente. Aujourd'hui, c'était une voiture rouge entrée dans la cour de la maison voisine de celle d'Ernest Nivet, à deux pas de chez moi.

Paula Bonet - 813
Il n'y a pas que les 813 qui me donnent le tournis. Je continue à être obsédé par les numéros triples. Ainsi ai-je enregistré en fin d'après-midi, au retour du travail, un 666, suivi d'un 111 et enfin d'un 999 au pied de mon immeuble. Bon, celui-ci, de 999, je me disais que ça ne comptait pas vraiment puisque je le croise souvent, c'est manifestement la voiture d'un voisin. Sur ce, je vais chercher du pain à la boulangerie proche. Juste en sortant, voici que je croise mon 999 qui tourne devant moi rue Ernest Nivet. Sauf que ce n'est pas le même : l'autre est toujours garé à la même place.
Bon, on verra demain si la vague des 813 perdure...

Ce n'est pourtant pas cette histoire de plaques que je voulais consigner ici à l'origine. Non, c'était plutôt une manière de synchronicité avec la vision du film de Blake Edwards. En effet, j'ai été saisi dès les premières images d'Experiment in Terror par la coïncidence avec le thème visuel central de la série télévisée scandinave que je suivais alors, que l'on m'avait prêtée au début de l'été mais que je n'avais commencé à regarder que fin août : The Bridge. Lee Remick, au volant de sa somptueuse américaine, traverse un des gigantesques ponts de San Francisco : c'est là-dessus que s'inscrit le générique. De même, la série se profile et s'ordonne autour du pont de l'Øresund qui relie Copenhague à la ville suédoise de Malmö (un cadavre y est retrouvé sur la frontière exacte entre les deux pays)



The Bridge (Bron-Broen en suédois-danois), générique
Le pont n'est pas le seul point commun entre le film et la série : ce sont tout d'abord deux oeuvres nocturnes. Experiment in Terror commence dans la nuit du pont constellé des lumières des phares et des lampadaires et s'achève dans la nuit du stade de base-ball ; dans The Bridge, tout est filmé en hiver où l'obscurité est reine à cause de la latitude.
Enfin, le criminel est chaque fois un grand solitaire, un homme machiavélique qui agit seul, n'a en apparence aucun scrupule mais pourtant échappe à la noirceur totale : chacun des deux épargne qui, la soeur de Lee Remick, qui, les enfants du policier danois qui mène l'enquête (Kim Bodnia).
Le nom de ce policier est Martin Rohde, qui est bien proche phonétiquement de Ross Martin, l'acteur interprétant Red Lynch. Et, consultant  la bio de l'acteur Kim Bodnia, je vois que sa famille est d’origine juive, en particulier de la Pologne et de la Russie, (Wikipedia se croit tenu de préciser qu'il n’est pas pratiquant). Point commun donc avec Martin Rosenblatt/Artemus Gordon.

En revanche, j'ai bien sûr jeté un coup d'oeil sur les plaques d'immatriculation des deux oeuvres, et là, je dois dire que je n'ai rien remarqué.
Et ma foi, c'était reposant.

Paula Bonet - 813, Françoise Dorléac dans La peau douce.