Affichage des articles triés par pertinence pour la requête arrietta. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête arrietta. Trier par date Afficher tous les articles

lundi 27 mai 2019

Un ange passe

En 1970, au festival de Pesaro, Marguerite Duras découvre, "abasourdie", écrit Philippe Azoury dans Un ange passe*, le film qu'Adolfo Arrietta a tourné en 1969 avec Florence Delay et Jean Marais, Le Jouet criminel. Ils deviennent rapidement amis. "On allait à la plage, raconte Arrietta, on se baignait ensemble. Elle nageait très bien. Il y avait de grandes vagues. On était dans l'eau, sa tête apparaissait, disparaissait, on se regardait à travers les vagues. De façon romantique, je pourrais dire que tout notre rapport, par la suite, a été comme ça, rythmé de la même manière : des vagues nous séparaient ou nous rapprochaient."
Par la suite, c'est dans l'appartement même de Marguerite Duras qu'Arrietta commence à tourner Le château de Pointilly, moyen métrage inspiré de Sade, avec l'ex-mari de Duras, Dionys Mascolo, dans le rôle du père, et Virginie Mascolo dans celui de la fille.

Le château de Pointilly (avec cette figure de l'ange omniprésente dans le cinéma d'Arrietta)
Il est utile de savoir tout cela pour avoir la clé d'un autre nom de personnage dans Belle dormant, ce conte réalisé plus de quarante-cinq ans après Pesaro et la rencontre avec Duras. Je veux parler de la bonne fée Gwendoline interprétée par Agathe Bonitzer et qui prend figure dans le monde moderne en tant que Maggie Jerkins, soi disant archéologue à l'Unesco.  Oui, me demandai-je, pourquoi Maggie Jerkins ?
Une première recherche sur Jerkins ne me mena guère qu'à un certain Rodney Jerkins, producteur de musique RnB, qui me sembla sans rapport avec notre histoire. Je subodorai alors qu'Arrietta (si l'on  postule que ce choix ne fut pas fait au hasard) avait brouillé légèrement les pistes. Il y suffit parfois d'une lettre. Et si sous ce nom "Jerkins" il fallait lire en réalité "Perkins" ? Alors, bien sûr, on pense immédiatement au Norman Bates de Psychose, à Anthony Perkins. Il reste que je ne voyais toujours pas de lien avec Arrietta.
C'est en consultant sa notice sur Wikipedia que je découvre qu'il a joué dans Barrage contre le pacifique (This Angry Age), film de René Clément (1958) d'après le roman homonyme de Marguerite Duras publié en 1950. Il y incarne Joseph, le fils d'une veuve, madame Dufresne, propriétaire d’une concession en Indochine qui essaie de protéger ses rizières contre les marées et les typhons du Pacifique. Je ne peux croire que cela soit fortuit, d'autant plus que le prénom de l'archéologue s'en trouve éclairé : Maggie n'est-il pas le diminutif anglo-saxon de Marguerite ?

Ce n'est pas tout : au terme de la notice wikipédienne, un lien externe nous renvoie vers une archive de l'Ina, avec un extrait du film projeté le  12 avril 1962 dans l'émission Discorama. On y voit Perkins dansant avec sa soeur Suzanne (Silvana Mangano).




Or, ces danses trouvent un parfait écho dans Belle dormant, où l'on voit justement Maggie Jerkins danser avec le prince Egon lors d'une réception au château royal. Moment inscrit dans la bande annonce du film :



Et si vous l'avez regardé jusqu'au bout, vous aurez vu aussi danser la princesse réveillée. Inutile de préciser que cela n'est aucunement présent dans le conte original, que ce soit Grimm, Perrault ou une version antérieure. Eugenio Renzi, dans une critique parue dans Café des images, et intitulée significativement Arrietta, maître de danse, peut ainsi écrire :
"Le charme de la parole est certes puissant, mais il est aussi facile, immédiat et fondamentalement éphémère: la parole arrête, immobilise, définit. Contre elle, Arrietta et sa fée dressent un héros dont la bravoure consiste, très simplement, à mettre en mouvement ce qui est endormi. D’où la très belle scène où il danse avec Gwendoline un twist qu’il faut prendre au plus près du mot: il annonce moins un amour entre la fée et le prince que le retournement final, quand Egon, sous les yeux quelque peu attristés de la bonne fée, « swinguera » avec sa nouvelle épouse, comme il convient lors d’une première nuit de noces. Par-delà la métaphore sexuelle – to swing c’est à la lettre bouger en avant et en arrière –, il s’agit là, pour Arrietta, d’une manière de remettre en scène l’essence du cinéma."
Twist, swing, cela ne renvoie pas à des danses spécialement contemporaines, de ces années 2000 où s'ancre le film, mais bien plutôt à ces danses que Perkins et Mangano exécutent joyeusement dans les bars de la colonie indochinoise**.

Autre rime entre les deux extrémités temporelles de l'oeuvre d'Arrietta, l'aile d'ange que découvre Maggie Perkins, et qui évoque furieusement les dessins de la petite fille de Pointilly, et les ailes découpées dans le papier lors d'un plan ultérieur.

Belle dormant


Pointilly

_________________________________
* Introduction au livre d'entretien de Philippe Azoury avec Adolpho Arrietta, Un morceau de ton rêve... Underground Paris-Madrid 1966-1995, Capricci, 2012. J'ai commandé ce livre en occasion dans une librairie de l'Ain, dont j'ai beaucoup aimé la mosaïque de timbres sur l'enveloppe :



** Jerkins commence par jerk, autre danse née dans les années 60, dont le nom anglais signifie« mouvement brusque », « secousse ».

dimanche 19 mai 2019

La Belle dans la jungle dormante

"J'avais rencontré Adolfo Arrietta, qui était devenu un ami, et je lui avais proposé de jouer le prof de théâtre, mais il était tellement perché qu'il n'est même pas venu le jour du tournage."

Virginie Thevenet, La nuit porte conseil, entretien in Cahiers du Cinéma, mai 2019, p. 70.

C'est Nunki Bartt, encore lui, qui m'a fait découvrir ce fou d'Adolfo Arrietta, en me prêtant le dvd de Belle dormant (sorti en janvier 2017) qu'il avait lui-même emprunté à la médiathèque de Déols. Comme le titre l'indique, il s'agit d'une adaptation du célèbre conte dont existent plusieurs versions, dont les plus connues sont celles de Perrault et de Grimm. Comme je subodore que peu d'entre vous ont vu ce film, reprenons le pitch d'Allociné : "Dans le royaume de Letonia, le jeune prince Egon (Niels Schneider) passe ses nuits à jouer de la batterie. Le jour, il n'a qu'une idée en tête : pénétrer le royaume de Kentz pour retrouver la belle dormant et briser le charme. Mais son père (Serge Bozon), le roi, qui ne croit pas aux contes de fées, y est totalement opposé. C'est Maggie Jerkins (Agathe Bonitzer), archéologue de l'Unesco, qui va lui donner la clef."On aura compris que la temporalité adoptée n'est pas celle du conte traditionnel : en effet, la belle est devenue dormante en 1900, et c'est donc cent ans plus tard, à notre époque, qu'elle va être réveillée par le baiser du prince.


Cette confrontation des époques donne lieu à une scène assez comique où l'on voit le prince, blouson noir et sac à dos, photographier avec son smartphone, comme n'importe quel touriste d'aujourd'hui, les tableaux figés des habitants du palais dormant.


Les décalages sont intéressants à observer : ainsi est-il dit que ce royaume de Kentz est perdu dans la jungle. Arrietta s'en explique en disant qu'il avait "toujours imaginé le château de la Belle dormant au milieu d’une jungle, et non au milieu d’un bois. Le titre du conte pourrait être La Belle dans la jungle dormante". Ailleurs, il dit s'être inspiré d'une version anglo-saxonne du conte, écrite par C.S. Evans en 1920 et dont les illustrations d'Arthur Rackham lui auraient soufflé l'idée de jungle. On peut les voir sur Gallica, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'avec ses silhouettes noires Rackam n'évoque guère les luxuriances de la jungle tropicale, mais bien plutôt le traditionnel réseau inextricable de ronces entremêlées.



Toujours est-il que ce n'est pas du tout une jungle qui est filmée mais bel et bien un bois, une belle futaie de milieu tempéré (même si l'ambiance sonore est bien celle d'une forêt équatoriale - le contraste produit l'étrangeté). Cependant, les personnages ont adopté la convention et ne parlent que de jungle. La parole est ici souveraine.
Dans le conte, peu de noms propres. Le prince n'a pas plus de nom que le royaume. Ce n'est pas le cas dans le film où Egon est le prince de Letonia. Si cela évoque à l'évidence la Lettonie, Egon ne peut que renvoyer à Egon Schiele, ce peintre autrichien dont l'une des oeuvres les plus célèbres, Le Cardinal et la Nonne, montre précisément un baiser, "paraphrase expressionniste, provocatrice, du Baiser de son aîné, Gustav Klimt" (Wikipedia). 

Le Cardinal et la nonne, huile sur toile d'Egon Schiele (1912). Musée Leopold, Vienne.
Le Baiser, Gustav Klimt, 1908-1909, Palais du Belvédère, Vienne.
Le Baiser dans Belle dormant (photogramme transposé verticalement)
Egon Schiele, mort de la grippe espagnole à 28 ans, en 1918, restera à jamais le jeune peintre aux oeuvres érotiques scandaleuses, classées par les nazis dans l'art dégénéré. Le prénom d'Egon était donc tout à fait cohérent pour désigner un jeune prince en lutte contre son père. 
Quant au royaume de Kentz perdu dans la jungle, comment ne pas penser au Coeur des ténèbres de Joseph Conrad, écrit en 1898, deux ans donc avant cette date de 1900 choisie par Arrietta ? Et donc au film Apocalypse now de Coppola, qui en est l'adaptation cinématographique placée au temps de la guerre du Vietnam. La remontée du fleuve jusqu’au plus profond de la jungle pour éliminer le colonel Kurtz (Marlon Brando) est en quelque sorte rejoué par la percée du prince charmant à travers la forêt maléfique du royaume de Kentz hantée par la méchante fée incarnée par Ingrid Caven, recluse en sa cabane.


D'ailleurs pourquoi avoir choisi Ingrid Caven pour ce rôle ? Actrice et chanteuse allemande, elle fut la femme de Rainer Werner Fassbinder pour qui elle joua dans de nombreux films. Elle monta, semble-t-il, pour la première fois sur scène en 1943, à l'âge de quatre ans, pour interpréter des chants de Noël devant les soldats du Reich. Or, si je me souviens bien (je n'ai plus le film sous la main), c'est de ses chants que la bonne fée Gwendoline prévient Egon de se méfier pendant la traversée de la jungle.

Pierre Eugène, sur le site Critikat, écrit que "Le récit de Belle dormant est sage comme une image : tout le monde le connaît et sa transposition contemporaine (bien qu’imaginaire) et les quelques aménagements qu’Arrietta lui fait subir (malgré l’élision du titre, il y a quand même un bois) ne malmène pas le cours linéaire de l’intrigue." Sage comme une image, vraiment ? On peut donc en douter si on fait la somme de ces allusions à Egon Schiele, Conrad et Coppola. Certes, Arrietta ne souffle mot de ces références, n'entre pas dans les raisons profondes qui l'ont conduit à réaliser ce film, se contentant de dire que la magie du conte lui était réapparue à la relecture. On ne fait pas un film à partir de cette simple observation. Bien sûr on peut se demander si ces connexions, qui me semblent maintenant assez évidentes, sont conscientes chez lui. Je n'en jurerais pas, l'artiste semblant plus s'appuyer sur son intuition que sur un système de pensée très élaboré. Pour en terminer provisoirement (je m'aperçois que je n'ai pas écrit la moitié de ce que j'avais prévu de dire sur Arrietta), je voudrais citer un passage d'Au coeur des ténèbres, qui me semble pleinement résonner avec cette obsession de la batterie dans le film. Une obsession qui traverse toute la filmographie d'Arrietta : "C’est un son qui ne m’a pas abandonné depuis Le Jouet criminel. Je crois que le tam-tam apparait dans le film Les Mines du roi Salomon qui m’avait complétement enchanté. Également dans L’Âge d’or de Buñuel, et dans Le Testament d’Orphée de Cocteau. Par ailleurs, la percussion est la plus ancestrale des musiques. C’est un rythme magique qui existe dans toutes les cultures. Je crois qu’on entend des tam-tams dans presque tous mes films, même dans Flammes. Egon joue de la batterie lorsqu’il ne pense pas à la Belle Dormant. La percussion, c’est sa fuite de la réalité, sa désobéissance. Cette idée était dans le scenario, et quand j’ai rencontré Niels, j’ignorais qu’il savait jouer de la batterie." Et Arrietta oublie de citer son film nommé explicitement Tam-tam (1976). Bref, voici le passage en question de Conrad :
"Les longues avenues d'eau s'ouvraient devant nous et se refermaient sur notre passage, comme si la forêt eût enjambé tranquillement le fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y régnait un grand calme. Quelquefois, la nuit, un roulement de tam-tam, derrière le rideau des arbres, parvenait jusqu'au fleuve et y persistait faiblement, comme s'il eût rôdé dans l'air, au-dessus de nos têtes, jusqu'à la pointe du jour. Impossible de dire s'il signifiait la guerre, la paix ou la prière. [...] Nous étions coupés de toute compréhension de ce qui nous entourait : nous glissions pareils à des fantômes, étonnés et secrètement épouvantés, comme le serait un homme sain au spectacle d'une émeute enthousiaste dans un asile d'aliénés."

_________________________________________

Ajout du 20/05 : Une quasi-synchronicité : je découvre aujourd'hui le Blow Up de Luc Lagier, "Apocalypse Now en huit minutes". Rien de mieux et de  plus jubilatoire pour se remettre en mémoire ce film incroyable, présenté à Cannes il y a tout juste 40 ans. Francis Ford Coppola y  remporta la palme d’or (ex-aequo avec Le Tambour).


mardi 11 juin 2019

Emporter le feu

« Si le feu brûlait ma maison, qu’emporterais-je ? J’aimerais emporter le feu… »
Jean Cocteau


J'ai enfin terminé Les Furtifs il y a quelques jours. Il m'a donc fallu presque un mois pour parcourir les sept cents pages de ce que je ne crains pas d'appeler un chef d'oeuvre. Cela pourrait sembler paradoxal : si c'était si bon, si fort, pourquoi autant de jours ? Il est tant de livres passionnants, que l'on dévore en une ou deux nuits, que l'on ne parvient à quitter qu'au seuil de la plus noire fatigue, surtout dans la littérature dite de genre, science-fiction, polars, qu'on pourrait être sceptique devant cette longueur de temps. Et pourtant ces livres sont rarement des chefs d'oeuvre, leur souvenir s'évapore le plus souvent très vite au soleil dru des semaines. Le chef d'oeuvre est plus rétif, demande une acclimatation, exige de la patience. C'est un alcool fort aussi qu'on instille à petites doses. L'univers qu'il arpente est si singulier, sa langue si neuve, qu'il demande une attention que l'on n'a plus beaucoup l'habitude d'accorder.

Mais si Damasio a pris autant d'importance pour moi, c'est qu'il est venu aussi s'inscrire dans le prolongement de mon interminable enquête. Il est venu rencontrer le cinéma d'Adolfo Arrietta et la poésie de Gérard Macé. Par le jeu du feu, un triangle s'est formé dont les trois pointes sont Flammes, le film tourné en 1978 dans un petit château proche de Graçay dans le Cher (et je reviendrai sur cette proximité qui fait sens également), Bois dormant, un recueil de poèmes en prose publié en 1983, et donc Les Furtifs, roman dont la genèse aura pris quinze ans à son auteur. Les échos entre ces trois oeuvres sont nombreux, j'en évoquerai quelques-uns ici.

Difficile ceci dit de parler d'un film que très peu de gens ont sans doute vu. Résumons donc grossièrement en reprenant le propos de Philippe Azoury*  :
"(Arrietta) réapprend ses chers thèmes, l'angélisme, le jeu et le travestissement, le fétiche et la pyromanie propre au désir, mais choisit de situer ce monde fantasmatique dans le désenchantement d'une vieille demeure à la campagne, un endroit hors du monde et hors du temps, un manoir littéraire et fantomal : une jeune fille (Caroline Loeb) échappe à son père (Dionys Mascolo) en faisant le tour du monde, elle revient, s'enferme chez elle et retrouve ses vieux rêves de petite fille, qui tous tournent autour du déguisement de pompier. En feu, elle appelle les pompiers, en capture un (Xavier Grandes) et s'enferme avec lui durant des jours, jouant et jouant encore."
Flammes (Dionys Mascolo, Eloïse Bennett)

Flammes fait écho au Château de Pointilly, tourné en 1969, où déjà Dionys Mascolo avait le rôle du père. Arrietta confie à Azoury qu'il voulait "affronter ce rapport finalement peu traité entre une fille et son père".

Or, ce rapport père-fille est au coeur du roman de Damasio, j'en veux pour preuve ce résumé d'un lecteur, jmb 33320, sur le site Babelio :
"L'argument de départ est le suivant : Lorca Varèse n'accepte pas de faire le deuil de sa petite fille, Tishka, disparue mystérieusement une nuit, deux ans plus tôt, alors que l'appartement qu'il habitait avec sa famille était pourtant fermé. Il est persuadé qu'elle a rejoint des êtres mystérieux, appelés les furtifs, qui ont pour particularité de se figer (et mourir) si un regard humain se pose sur eux. Sa femme, Sahar, ne supporte plus cet espoir qui l'anime de retrouver Tishka et a préféré se séparer de lui. Pour retrouver sa fille Lorca ira jusqu'à intégrer une branche secrète du ministère de la défense, appelée le Récif, qui s'est donné pour but de chasser les furtifs."**
Examinons un peu le nom du personnage principal, Lorca Varèse***, ou plutôt son prénom, car ici il s'agit d'un prénom, Lorca. Qui n'est pas choisi au hasard évidemment. Comment ne pas penser au grand poète espagnol, victime du franquisme en 1936 ? Or, on note dans la distribution le nom d' Isabel García Lorca, dont Arrietta dit à Azoury, sans que celui-ci ne bronche, qu'elle est la nièce du poète.  Bel exemple de mystification arriettienne, car Isabel Garcia Lorca s'appelle en réalité Isabel Brousseau, c'est une actrice canadienne qui a adopté le nom de Garcia Lorca par amour pour le poète.****

Flammes (Caroline Loeb, Isabel Garcia Lorca)
Dans le film, elle joue le rôle de la préceptrice, Claire. Est-ce là encore un hasard si l'anagramme de Lorca est claro, clair en espagnol ?

Les anagrammes, Damasio lui aussi en joue dans son roman, en particulier avec le personnage du philosophe Varech, à la barbe de lichen, en voie d'hybridation végétale. Dans un débat télévisé face à Gorner, le ministre de l'Intérieur, il rebondit sur la "nécessaire traçabilité des hommes, des actes et des objets" que ce politicien préconise :
"- Tout est contenu dans le mot "trace" au fond, vous avez raison. Osons donc la nomomancie. Avec le mot "trace", on touche au coeur de ce que gouverner-comme-un -Gorner, j'ai envie de dire : comme un goret du Pig Data...
- Je vous en prie ! Ne jouons pas à ces jeux ! Les Français méritent mieux que des insultes de comptoir !
- ... au coeur de ce que gouverner veut dire. (Varech prend son dé et le jette sur la table. Il fait mine de regarder le résultat.) Car trace donne d'abord caret, tiens, du fil de chanvre qui servait à fabriquer les cordages pour la marine. Une trace n'est rien seule, elle ne prend de valeur que tressée, reliée. (il relance son dé, les journaleux hallucinent). Reliée par une carte, deuxième anagramme, hum... La carte est en effet la trace mise en ordre et en série, reliée par classe de nuages, corrélée par affinités. Les cartes sont les mises en sens et en scène des traces que nous laissons. Elles sont l'outil princeps de vos pouvoirs commerciaux, militaires ou cognitifs. On en cartographie jamais que ce qu'on projette de s'emparer, de coloniser puis d'exploiter, n'est-ce pas ? Tracé nous livre, c'est très joli je trouve, écart si on l'écrit à l'envers. Et c'est bien cet envers, cet écart, l'envers de la moyenne ou de la norme qu'on voudrait lui appliquer, auquel on voudrait le ramener. Sauf qu'au fond, chaque acte individuel est par définition un écart dans la nébuleuse des données. [...] Trace, c'est aussi acter et crate. Le crate de démocrate ou de ploutocrate, le vôtre - le crate qui signifie "pouvoir" en grec. Et acter parce que ce crate est précisément le premier dans l'histoire humaine à considérer et à exploiter directement la liberté individuelle, qu'elle se contente de favoriser et d'acter, comme la source même de son pouvoir. La société de la trace est une société qui a précisément un besoin absolu de notre libre arbitre afin d'en collecter les traces et d'en nourrir ses dispositifs d'aliénation maximale. Qui a d'abord et chaque jour besoin de savoir ce qu'on désire et ce qu'on aime, au plus profond de nos intimités, pour nous faire des propositions qu'on ne saura, qu'on ne pourra plus refuser. Trace, caret, carte, écart, crate, acter. Tout est là... Le tour est fini." (p. 616)
Qu'on me pardonne la longueur de la citation, mais elle est essentielle au propos, et résume bien par ailleurs la position politique de Damasio, dont Varech est en quelque sorte un des porte-parole. En ce qui concerne les cartes, on remarquera leur présence dans Flammes, avec cet atlas que consulte Pascal Greggory, sans que l'on voit de rapport direct avec l'intrigue. Il s'attarde plus particulièrement sur l'Amérique du Sud,  en suivant du doigt la cordillère des Andes, et en terminant par un gros plan sur le lac Titicaca.



Sans doute y a-t-il là autre chose à décrypter, mais j'y échoue du moins pour l'instant .

J'en finirai provisoirement (il y a encore tant à dire) en convoquant la postface de Jean Roudaut à Bois dormant, où l'on va voir que le poète Macé suit une logique proche de celle du philosophe Varech. Que nous dit-il en effet ? Tout d'abord que "nous sommes frappés de somnolence comme "la belle au bois dormant" et laissons la stérilité gagner notre langage." Les poèmes de Gérard Macé reposent sur un "semis de rimes". "Le travail sur les phonèmes, précise Roudaut, permet des effets de concaténation verbale : un mot en appelle un autre, et le texte semble fait de glissements, de lapsus. De l'un à l'autre terme s'établit une chaîne, qui tracte le souvenir. (...) Il importe de faire revivre les "mots dans les mots momifiés" (...) dans Les balcons de Babel, une recension distante est faite de ces similitudes formelles :"sirène sereine  rima mari         bribes de scribe        ragots d'argot      nulle lune     affirme frimas    et singe signe       maigre magie."

Le château de cartes, in Flammes (Caroline Loeb, Pascal Greggory)
 __________________________
 * Ces lignes appartiennent à l'introduction intitulée "Un ange passe", titre que j'ai repris pour mon billet du 17 mai. Or, je me suis avisé un peu plus tard que le poème qui suit Bois dormant (lequel donne donc aussi son nom au recueil tout entier), La mémoire aime chasser dans le noir, commence ainsi : "Un ange passe, et pendant que les conversations se taisent autour de la table, il revient accompagné de son jumeau, les ailes collées par la poussière et la sueur."


** Significativement, ce lecteur a adopté la même posture de lecture que moi :
"Habituellement je lis assez vite un roman qui me happe. Ici, au contraire, j'ai dû m'astreindre à prendre tout mon temps pour tenter de saisir le maximum de ses fulgurances. Et j'ai adoré ça ! "

*** Le nom Varèse mériterait également une exégèse : qu'il désigne un des plus grands compositeurs du XXème siècle (Edgard Varèse) n'est pas anodin, dans le cadre d'un roman accordant autant d'importance au son.

**** Autre mystification : je lis partout sur le net (voir IMDb, par exemple) qu'elle serait née en 1967, ce qui voudrait dire qu'à l'époque de Flammes (1978) elle aurait eu 11 ans, pas mal pour jouer une préceptrice...

jeudi 19 septembre 2019

Portrait de la jeune fille en feu

Il se passe quelque chose. Je consigne ici les synchronicités, les résonances, les coïncidences pétrifiantes, qu'importe le nom, qui surviennent presque chaque jour si l'on sait être disponible aux signaux faibles de la réalité. Mais si je dis qu'il se passe quelque chose c'est que j'ai l'impression d'assister ces derniers jours à la manifestation d'une figure plus vaste, plus complexe, plus imposante, qui trouve son point de cristallisation dans ce petit éloge des brumes de Corinne Atlan, mais remonte bien avant dans le temps, jusqu'à ces jours de 2009, où de la lecture tressée de trois recueils de poésie différents surgirent deux verbes : se retourner/oublier.

C'est en allant voir le nouveau film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, que cette plongée dix ans en arrière a trouvé soudain sa justification. C'est peu dire si je l'attendais ce film, car avant même sa sortie en salles il s'était invité dans le texte que j'écrivais autour de cet autre film tourné quarante ans plus tôt, en 1979, Flammes d'Adolfo Arrietta. Réalisateur espagnol dont le critique de cinéma Jean-Claude Biette qualifiait l'oeuvre de "cinéma phénixo-logique". Et j'écrivais alors :
"Et sur le site Avoir à lire, rendant compte du livre d'Azoury [entretiens avec Adolpho Arrietta], n'est-il pas étrange de voir, en contrepoint à Flammes et à la couverture d' Un morceau de ton rêve..., l'affiche du nouveau film de Cécile Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, où Adèle Haenel semble, comme le Phénix, s'élever au-dessus d'un nid de flammes ?"

Cet article était le 700ème article d'Alluvions. Et il me plaisait que Céline Sciamma ait placé son film en 1770. Date arbitraire, aucun événement historique ne la justifie. Il fallait se placer avant la Révolution, c'est tout, alors oui, 1770, c'était pour moi comme une promesse. 
Marianne (Noémie Merlant), peintre, doit réaliser le portrait d'Héloïse (Adèle Haenel), une jeune femme qu'on vient de sortir du couvent à la suite de la mort mystérieuse de sa soeur et que sa mère entend bien marier. Mais Héloïse refuse de poser et a déjà usé la patience d'un peintre. Marianne se prête à un subterfuge : passant pour une dame de compagnie, elle se fait fort de mémoriser les traits de la jeune femme pour les transcrire sur la toile. Tout ceci se déroule sur une île ou un promontoire de Bretagne, où pas une goutte de pluie ne viendra ternir la lumière estivale. Ce qui donnera lieu incidemment à quelques plans magnifiques, comme celui-ci, dont journaux, magazines et affichistes se délectent :




Cette femme de dos, seule face à l'océan, le dessin net des ombres sur le sable, l'étagement contrasté des falaises du proche au lointain, la lumière des vagues écumeuses se dressant contre le sombre des roches, impossible de ne pas penser à Edward Hopper, même si aucun tableau précis ne s'impose dont ce plan serait en somme le décalque. Non, c'est bien plus fort : l'esprit du peintre est présent sans qu'il y ait, à ma connaissance, aucune référence évidente (mais je veux bien être contesté sur ce point). Ce qui est singulier, c'est que le plan est très court dans le film. Céline Sciamma ne s'attarde pas, et d'une manière générale, c'est ce qu'elle pratique : de courtes séquences, comme ces traits de fusain qui ouvrent le film, rapides esquisses sur le papier grenu.

Je reviens à l'histoire. Le manège fera long feu, Marianne avouera à Héloïse qu'elle est venue pour la peindre. Le premier tableau ne résistera pas à ses critiques : «C’est moi ? Vous me voyez comme ça ?». Marianne recommencera, consciente qu'elle n'a pas su capter la vie de son modèle. Et de ces jeux de regard, de cette approche chaque jour renouvelée, naîtra la passion, superbement filmée. Passion condamnée à l'éphémère, impossible à poursuivre dans la société d'alors. Et qui trouve un écho dans la lecture d'un passage des Métamorphoses d'Ovide,  l'histoire d'Orphée descendu aux Enfers, où le héros a obtenu d'Hadès de revenir avec Eurydice, à la seule condition qu’il ne pose sur elle aucun regard avant la sortie.
« Ils prennent, au milieu d’un profond silence, un sentier en pente, escarpé, obscur, enveloppé d’un épais brouillard. Ils n’étaient pas loin d’atteindre la surface de la terre, ils touchaient au bord lorsque, craignant qu’Eurydice ne lui échappe et impatient de la voir, son amoureux époux tourne les yeux et aussitôt elle est entraînée en arrière ; elle tend les bras, cherche son étreinte, et veut l'étreindre elle-même, l'infortunée que saisit que l'air impalpable."
"Cette scène des Métamorphoses d’Ovide qu’Héloïse lit aux deux autres un soir près de l’âtre, écrit Ingrid Merckx dans Politis. est un moment clé de Portrait de la jeune fille en feu,  Pas seulement en raison des reflets des flammes sur leur peau qui apparentent les plans à quelque tableau d’un maître flamand. Pas seulement du fait de l’écho des mots sur chacune : Héloïse (Adèle Haenel) s’enflamme dans sa lecture tandis que Marianne (Noémie Merlant) scrute l’effet sur l’une puis l’autre de ce livre qu’elle a apporté et qui semble être le seul à leur disposition. Mais aussi parce que, la mère d’Héloïse étant partie, elles sont – la jeune peintre qui doit portraiturer la future mariée, celle-ci et la petite servante – seules dans une pièce qui abolit momentanément leurs appartenances sociales et les conventions qui régissent leur relation."

Moment clé encore parce qu'il résonnera au départ de Marianne, à qui Héloïse intimera de se retourner avant de passer définitivement le seuil du manoir.
Moment de questionnement sur le sens du mythe : 
« Mais pourquoi ne respecte-t-il pas la consigne ? » (Sophie, la servante)
"En se retournant, Orphée fait un choix, le choix du poète et non celui de l'amoureux (Marianne )
- Mais c'est peut-être Eurydice qui lui a demandé de se retourner ? " (Héloïse)

Se retourner : le retour sur le verbe émergé en 2009 sonnait pour moi comme une évidence. La boucle était bouclée, ce qui n'aurait jamais été possible sans la lecture de Corinne Atlan, sans sa mention de Tomas Tranströmer, sans la coïncidence avec le Flammes d'Arrietta.
Se retourner pour fixer le souvenir, pour ne pas oublier : le second verbe de 2009 prend sens comme on dit prendre feu. Et si l'on veut bien se souvenir que feu* placé devant un nom indique la nature défunte de l'être désigné, tout ceci apparaît furieusement cohérent. L'amour voué à être perdu apparaît d'ores et déjà à Marianne sous une forme spectrale.


Avant même la vision de ce film, un rêve matinal et une coïncidence de recherche avaient déjà contribué à enrichir la constellation symbolique née des brumes, mais il me semblait qu'il fallait d'abord aller au plus vif, au plus ardent. 
Il se passe quelque chose et cela ne fait que commencer.

________________________________

* Feu : "D'un lat. vulg. *fatutus « qui a telle destinée », dér. du class. fatum « destin » (Cnrtl)

vendredi 31 mai 2019

Phénix des hôtes de ces bois (dormants)

En octobre 2015, dans le billet intitulé Les mystères de Bruxelles, j'ai raconté comment j'avais acheté, place des Martyrs, un exemplaire d'occasion du Journal de l'analogiste de Suzanne Lilar. J'y citai ce résumé de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, que l'auteure intégra d'ailleurs en 1956 :
"Le journal de l'analogiste, paru en 1954, lui vaut, à Paris, le prix Sainte-Beuve. Comme Montaigne, l'auteur se prend pour premier sujet d'étude et, à partir d'expériences vécues, retrace la genèse d'une approche originale du phénomène poétique. Lilar définit la poésie comme la nostalgie platonicienne de l'âme qui conserve la mémoire de la présence de Dieu. Breton et Gracq ont approuvé cette distinction entre le beau et la poésie, car si la beauté est dans les choses, c'est nous qui y projetons la poésie. Éternelle habitante des bois dormants de la pensée, c'est en nous qu'elle attend le réveil des analogies et c'est le monde extérieur qui joue le rôle de l'enchanteur." [C'est moi qui souligne]
En cette fin d'année 2015, je délaissai le numérique pour écrire au crayon de papier dans le carnet Pantone sulphur spring 13-0650, et je revenais, à la date du 12 décembre, sur l'approche poétique de Suzanne Lilar, recopiant le fragment suivant où se trouve en toutes lettres la phrase surlignée ci-dessus :
"Si l'on est toujours invité à la poésie, c'est avec l'engagement, l'implication que cela suppose. On pourrait croire que la poésie sommeille, tapie sous l'apparence des choses, prête à s'animer sous la baguette des enchanteurs. Mais c'est à la manière du reflet qui surgit dans l'eau, de l'image dans le miroir. Alors que la beauté est dans les choses, c'est nous qui y projetons la poésie. Éternelle habitante des bois dormants de la pensée, c'est en nous qu'elle attend le réveil des analogies et c'est le monde extérieur qui joue le rôle de l'enchanteur." (p. 98)
Et j'ajoutai que cette idée forte était reprise par Julien Gracq dans la préface qu'il avait donnée à l'ouvrage, quand il affirmait que Suzanne Lilar "sait et dit admirablement que dans l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poésie, c'est à celui qu'elle vient combler de faire la moitié du chemin. La poésie n'est pas un don qui nous est tendu, n'est pas un prêt-à-consommer qui nous trouverait passifs. Elle n'est qu'une proposition dont il dépend du génie de chacun de nous qu'elle se matérialise." [C'est moi qui souligne]

C'est donc à nous, lecteurs, selon Lilar et Gracq, qu'il revient de s'avancer dans ces bois dormants de la pensée, ronces et épines de la réalité livrant passage jusqu'à la poésie. Je notai alors qu'il m'était revenu en mémoire ce beau recueil de poésie de Gérard Macé, intitulé justement Bois dormant (en découvrant Belle dormant, le film d'Adolfo Arrietta, j'avais bien sûr éprouvé la même réminiscence).

Dans la postface de Jean Roudaut, présente dans cette édition Poésie/Gallimard de 2002, on retrouvait le même appel à l'intervention du lecteur :
"Nous sommes frappés de somnolence, à la façon de "la belle au bois dormant", et laissons la stérilité gagner notre langage. Notre liberté ne dépend cependant que de nous, et de notre capacité à désentraver notre mémoire. Les subterfuges poétiques ont pour rôle d'ouvrir, pour la pensée, une voie parmi les brumes de la distraction."
Plus loin : 
"Nous parlons une langue endormie en un château, isolée par une forêt sauvage."
Et encore : 
"La parole est coupée par la douleur : on s'arrache des mots. De cette misère le poète est le thérapeute ; il éveille notre parler comme le roi la princesse dormant au fond du bois, et, par là, restaure le royaume, celui qu'on a en soi, celui dans lequel on vit."
Même brillant, écrivai-je alors, il faut s'émanciper du commentaire et aller au texte même, au poème en prose Bois dormant, dernier du recueil du même nom :
"Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes, la forêt s'est refermée sur une belle endormie au visage d'ébène, une morte maquillée de vermillon.
Vierge enceinte à son insu, mère du jour et de l'aurore qui la réveilleront bientôt, elle dort sans rêve et sans parole au coeur du livre entrouvert, où l'enfant qui vient d'apprendre à lire la regarde à la dérobée, un doigt sur les lèvres en attendant le baiser sur la bouche.[...]"
Mise en italiques par Gérard Macé, la notation rimbaldienne est extraite de Nuit de l'Enfer, qui fait partie de La saison en enfer. Scrutons le passage en question :
Ah ça ! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde. – La théologie est sérieuse, l’enfer est certainement en bas – et le ciel en haut. – Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.
Que de malices dans l’attention dans la campagne… Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages… Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber… Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d’une vague d’émeraude…
Jésus flagellé, décrit dans les évangiles comme couronné d'épines, recouvert du manteau écarlate par les soldats romains, marche ici sur des ronces, mais "sans les courber", marche magique comme celle du prince qui voit devant lui les ronces s'écarter. Le rouge de son manteau a passé dans les ronces, à moins que ce ne soit là la pourpre de son sang.
Il ressuscitera comme le phénix sur son bûcher, son nid de flammes. Significativement, le mot grec φοῖνιξ / phoînix, avant de désigner l'oiseau fabuleux, nommait la pourpre, tirée d'un petit coquillage (Murex brandaris).


Phénix par Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830.
Comment ne pas s'émerveiller aujourd'hui de la surgie de ces correspondances nouvelles : Adolfo Arrietta ne réalise-t-il pas en 1979 ce film considéré comme son chef d'oeuvre, Flammes ? Film qui sert de fil rouge aux entretiens avec Philippe Azoury : "Histoire d'une jeune femme fascinée par les pompiers, Flammes joue avec le feu, porté par une fille du Palace qui n'avait pas encore gagné un nom dans la chanson (Caroline Loeb) et par un nouveau venu qui ne laissait aucun doute quant à l'acteur qu'il allait devenir (Pascal Greggory)." (Extrait de la quatrième de couverture)



Le critique Jean-Claude Biette n'écrivit-il pas dans le n° 290-291, juillet-août 1978 des Cahiers du cinéma, un article intitulé « Le cinéma phénixo-logique d'Adolfo G. Arrietta » ?

Et sur le site Avoir à lire, rendant compte du livre d'Azoury, n'est-il pas étrange de voir, en contrepoint à Flammes et à la couverture d' Un morceau de ton rêve..., l'affiche du nouveau film de Cécile Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, où Adèle Haenel semble, comme le Phénix, s'élever au-dessus d'un nid de flammes ?




Cet article est le 700ème article d'Alluvions.

lundi 17 juin 2019

Jeter la girafe à la mer

L'attracteur étrange s'amuse. Dernière facétie : un jeu de contiguïté entre le texte du dernier article et la barre latérale affichant l'actualité des sites que je suis dans la rubrique Autres sentes.


Sur cette copie d'écran du 15 juin, en face de la reproduction d'une page du roman damasien mettant en scène Saskia Larsen, la traqueuse phonique, nous avons le titre de l'article du musicien Jean-Jacques Birgé publié le 14 juin, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. Le son est ici l'élément central : Saskia Larsen traque les Furtifs, ces "êtres de chair et de sons", tandis que la phrase mystérieuse renvoie au premier disque du batteur et compositeur Jacques Thollot, dont Birgé affirme qu'il est "un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu".


Thollot. Ce nom déjà est un quasi palindrome, thème de mon dernier billet. "Quoi qu'il fasse, écrit Birgé, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans." Par curiosité, je lis le  long entretien que Raymond Vurluz et Birgé lui-même menèrent  avec Thollot fin 2002 [date palindromique] pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz. Et, dès la première question posée par Vurluz, je reconnais des résonances familières :
"Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques." [C'est moi qui souligne]
Pompiers, tam-tam, c'est bien sûr Arrietta qui surgit à ces évocations. D'autant plus que celui m'a fait découvrir le cinéaste madrilène, le pas encore illustre (mais ça ne saurait tarder), Nunki Bartt, est originaire de Tours (faut-il rappeler la glorieuse expédition Baxter3 en cette ville fameuse, qui déboucha sur la découverte de la magnifique Pietà du tourangeau Jehan Fouquet ?). Et il se trouve que le dit Bartt est l'auteur d'un livre unique fabriqué à Angles sur l'Anglin, L'Angles d'Alice". 

Nunki Bartt, L'Angles d'Alice, page 6bis et 6ter, correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

age 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

Autres coïncidences : un des extraits de Damasio relatant une des traques de Saskia Larsen parle de livres sans doute "tombés ou jetés" (encadré vert), conséquences des mouvements des furtifs. Or, trois sites en vis-à-vis présentent une allusion à un tel geste de jet. "Jeter la girafe" bien sûr, mais aussi le "balance ton poste (de télé) de Diacritik et "l'atelier d'été, c'est lancé" du Tiers-Livre de François Bon.

On peut même se demander si le Aretha One Step Ahead du blog Etc-Iste de Thomas Vinau n'entre pas dans la danse lui aussi ? Aretha résonne fort avec Arrietta.


Terminons avec Jacques Thollot dont le vinyle Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer est édité par Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être, précise Birgé, quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)*

Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014". En 1959, dans une émission télévisée Jazz Memories et l'épisode En direct du Club Saint-Germain, on peut le voir à la batterie, âgé seulement de treize ans, et jouant le standard de jazz A Night in Tunisia de Dizzy Gillespie, accompagné par des musiciens aussi confirmés que Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, et Luigi Trussardi à la contrebasse. C'est bluffant et très touchant.**

_____________________
* 22, 111 sont également nombres palindromiques.

** A peine ai-je publié cet article que je m'avise d'une seconde coïncidence basée sur la proximité spatiale avec la barre latérale. J’écrivais donc : "Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014".Or, un peu plus bas, c'est le dernier article d'Arnaud Le Brusq sur Terre Gaste qui titrait L'enfant merveilleux.


mercredi 10 juin 2020

Goya sous le gris du ciel

«Les gestes se transmettent, les gestes survivent malgré nous et malgré tout. […] Les résistants espagnols à l’occupation française, en 1808, levaient les bras – notamment dans les images des Désastres de Goya –, comme en 1924 se sont levés les bras des ouvriers dans La Grève d’Eisenstein. Et comme devaient se lever les bras des Black Panthers à Chicago en 1969. Ou comme se sont levés, en 1989, les bras des Roumains lorsqu’ils ont compris leur victoire sur la dictature de Nicolae Ceaușescu, ainsi qu’on peut le voir dans les Vidéogrammes d’une révolution de Harun Farocki. Exemples multipliables à l’infini: à chaque minute qui passe, j’imagine, il y a quelque part mille bras qui se lèvent dans une rue, une usine en grève ou une cour d’école.»
 Georges Didi-Huberman (dir.), «Par les désirs (Fragments sur ce qui nous soulève)», in  Soulèvements, Paris, Jeu de Paume / Gallimard, 2016, p. 302.

L'évocation du photographe français Gilles Caron, à travers le magnifique documentaire de Mariana Otero, Histoire d'un regard, m'avait conduit à cette exposition qui avait eu lieu du 18 octobre 2016 au 15 janvier 2017 au Musée du Jeu de Paume, Soulèvements, dont le commissaire était le philosophe et historien d'art Georges Didi-Huberman. Dans un entretien avec Joseph Confavreux, pour Mediapart, il avait signifié, sans y insister, l'importance de Goya. Dont l'une des gravures était l'une des images fortes de l'exposition, bien en correspondance avec son titre. 


Los Caprichos, 1799, Francisco de GOYA
Eau-forte, aquatinte et burin, 2e édition de 1855.
Collection Sylvie et Georges Helft. Photo : Jean de Calan

Ceci me rappela qu'un livre m'attendait, acheté le 19 octobre 2019, et laissé jusqu'ici en jachère, un court volume d'une centaine de pages, mais la brièveté est parfois gage d'intensité, et je ne doutais pas qu'il en fût ainsi car j'avais déjà lu plusieurs écrits de l'auteur, Stéphane Lambert, que j'avais eu l'heur de citer ici même à propos de Nicolas de Staël, dont le vertige et la foi - qui formait le sous-titre de la biographie qu'il lui avait consacrée -  se retrouvaient comme par hasard dans le préambule (Portrait de l'écrivain en amateur de peinture) :  "Il n'est pas étonnant que les vies d'artistes aient pris tant de place dans mes livres. En même temps que je me reconnaissais en eux, ce qu'ils avaient accompli me donnait le courage d'exister. [...] Suivre ce chemin à l'écart où se recentrer sur l'essentiel était le seul moyen pour eux de se rapprocher d'un état tenable. Humanités œuvrant sans cesse pour ne pas se décomposer. Existence d'équilibristes tentant de se maintenir dans un fragile balancement entre vertige et foi." (p. 13) Dès lors, je plongeai sans retard dans ces pages volcaniques.



En allant chercher la couverture du livre sur le net pour l'afficher ici, j'ai la bonne surprise de découvrir qu'il a reçu le prix André Malraux 2019 : "De par sa réflexion originale sur Goya, Stéphane Lambert nous transporte à travers une œuvre professant la vitalité inébranlable de la création face à la menace du chaos. Par ses différents parallèles, cette réflexion singulière fait écho à Saturne. Le destin, l’art et Goya, d’André Malraux. »
Rien ne peut être plus cohérent pour moi, car c'est précisément ce livre de Malraux, qui lui aussi était en jachère dans ma bibliothèque depuis que je l'avais chiné dans une brocante (et je suppose là encore qu'il devait s'agir de la mythique Brocante des Marins), que j'ai lu avec ferveur à peine avais-je terminé Visions de Goya.



Sans attendre celle-ci, une autre coïncidence m'avait en quelque sorte confirmé que j'étais sur la bonne piste : alors que j'étais depuis le 23 mai dans la lecture de l'essai malrucien, je continuai en même temps les Chroniques de l'homme d'avant de Philippe Lançon, que je parcourais à raison de deux ou trois par jour, pas plus, or, le 26 mai, j'abordai Le gris du ciel, une chronique du 16 novembre 2005, qui commence ainsi : "La banlieue semble n'exister que pour effrayer ceux qui n'y vivent pas, et soudain s'ouvre sur : "Du vilain divan de béton périphérique jaillissent les monstres de Goya, des sortes de Caprices sociaux. Les Caprices sont des estampes qui représentent des rêves, des hallucinations, des satires. Ils sont mis en vente en 1799 dans une rue de Madrid assez bien nommée, la rue de la Désillusion. Le recueil se trouvait dans la vitrine d'un marchand de parfums et de liqueurs. L'eau-de-vie, pour une fois, était une eau-forte."

Que Philippe Lançon soit dans cette boucle goyesque n'est pas tout à fait une surprise : j'avais en mai 2018 dans La bête dans la jungle signalé la haute teneur synchronistique du livre qui l'a révélé au grand public, Le Lambeau :  "Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte."
De fait, je n'ai pas du tout rendu compte de cette constellation symbolique que j'annonçais à ce moment-là, mobilisé que j'étais sur d'autres fronts (mais je ne désespère pas d'y revenir un de ces jours).
Pour enfoncer le clou, je dois mentionner qu'une recherche googlisante sur Malraux et Goya m'a conduit vers un article de Philosophie magazine de mai 2008, André Malraux / Francisco Goya. Au cœur du désastre (réservé hélas aux abonnés). Or, en regard de l'article, le livre du jour n'était autre que Le Lambeau.


 
El tres de mayo de 1808, 1814, musée du Prado



Je manque maintenant complètement d'innocence par rapport au mot vertige, aussi n'en ferais-je pas état en l'occurrence. Qu'on me permette néanmoins de signaler que Stéphane Lambert (qui en fit donc matière d'un livre sur Nicolas de Staël) en use encore à plusieurs reprises dans cet opus sur Goya, ce que je n'ai pas manqué de relever dans Fixer-les-vertiges. Celui qui m'intéresse particulièrement se loge page 44 :
"On en revient à l'image brouillée de Goya aux côtés du docteur Arrietta, l'une des images les plus fascinantes de l'histoire de la peinture. Son délire ne naît-il pas, plutôt que d'une maladie, de la volonté de se substituer à l'autre dans le rôle de témoin de soi-même ? Dédoublement vertigineux, car plus il se penche sur son image, plus celle-ci se brouille, s'éloigne de lui, échappe à son entendement, car, se répète le peintre, je suis cette illusion impossible à atteindre, cette figure s'enlisant dans la mort."
Goya atendido por el doctor Arrieta, Goya, 1820, Minneapolis Institute of Art
Goya, gravement malade à la fin de l'année 1819, a rendu ainsi hommage à son ami, le docteur Arrietta, qui l'aurait sauvé in extremis : il lui dédie, écrit  Julián Gállego, "comme une sorte d'ex-voto, l'admirable tableau de Minneapolis, où il se représente agonisant dans les bras de son médecin."

Minneapolis... étrange court-circuit de l'histoire... impossible de ne pas songer à ce qui s'est passé là-bas le 25 mai 2020, la mort de George Floyd lors d'une interpellation par quatre policiers. Les manifestations, les émeutes, dans la ville, aux Etats-Unis puis partout dans le monde. Comment ne pas penser à ces genoux qui se sont ployés, à ces bras qui se sont levés, comme ceux des Espagnols du tres de mayo, comme ceux de La Grève, comme ceux des banlieues ici en France, ces derniers jours, avec Lançon qui concluait sa chronique par cette phrase : "Il arrive qu'en banlieue les "jeunes" dansent et que leur sourire renverse le gris du ciel."



mardi 8 octobre 2019

L'angle mort est leur lieu de vie

Parfois le flux des associations d'idées, la dynamique des thèmes abordés, m'entraînent sur certains chemins et me font oublier d'autres éléments dûment repérés, mais que le traitement prioritaire de l'information m'oblige à différer la prise en compte. Et parfois même, ils restent tellement longtemps sur la berge que je ne sais plus comment les réintégrer. Je les ai comme perdus de vue. Ce sont branchages échoués, galets naufragés, alluvions en attente de la crue qui leur redonnera la chance d'un nouveau voyage.
Une fois n'est pas coutume, remontons donc le courant, et établissons-nous au 10 mai 1019, à cinq mois d'ici. Ce jour-là, je commence Les Furtifs d'Alain Damasio. Et certes, j'en parle dès le 4 juin dans un article éponyme. Mais je suis vite entraîné vers une série de résonances avec le cinéaste Adolfo Arrietta et le poète Gérard Macé. Et je n'évoque pas une autre rencontre importante, celle avec le penseur belge Henri Van Lier, découvert la même semaine de mai grâce à une vidéo postée par Benoît Peeters - que je me permets de remettre ici car elle est essentielle.


Ce n'est que le 8 septembre que j'ai parlé pour la première fois d'Henri Van Lier, à l'occasion d'un article sur le film de Blake Edwards, Experiment in Terror. Mais je ne faisais aucune mention de Damasio. Et pourtant, très vite, un point commun puissant s'était imposé : le thème de l'angle.

Pour Henri Van Lier (et cela est très tôt explicité dans la vidéo) l'homme est le primate anguleux. Cela est affirmé jusque dans l'en-tête de son site Anthropogénie, où toute son œuvre est généreusement disponible.


La capacité du corps humain à former des angles est exploré dès le premier chapitre,  Corps technique et sémiotique :
"L'angle droit, qui réfère entre eux les trois plans et les trois dimensions selon lesquelles le corps redressé d'Homo distribue son environnement, a envahi ses articulations. Il a plié orthogonalement deux à deux phalangettes et phalangines, phalangines et phalanges, et ainsi de suite de main en poignet, en coude, en épaule, en tronc, comme aussi de doigts de pied en pied, jambe, cuisse, tronc. A quoi s'ajouteront d'une épaule à l'autre les rotations de la tête sur 180°, c'est-à-dire 90° x 2, confirmant l'orthogonalité des trois dimensions à partir du plan transversal. De plus, le Primate redressé entretient en permanence un angle droit circulaire au sol, qui en fait l'animal antigravitationnel. Quand il s'assied, sa station assise (sedere, ad) crée et entretient deux angles droits opposés. Son agenouillement, technique ou révérentiel, comporte un angle droit quand il a lieu à deux genoux, et deux angles droits quand il a lieu sur un genou, avec ou sans fléchissement du tronc. Les bras levés, cette menace des Primates qu'Homo transforma en supplication au ciel, confirment la fécondité anthropogénique des angles. Rien d'étonnant que ce corps orthogonalisant se soit mis un jour à précadrer ses images au paléolithique supérieur, et à cadrer (quadrare, carrer) ses images et tout son milieu au néolithique. La perpendiculaire, en français, est dite normale au sens de normative. En grec, gônia, l'angle de la géométrie dérivait de gonu, le genou."[C'est moi qui souligne]
Or, ce qui frappe très vite à la lecture des Furtifs de Damasio, c'est l'omniprésence des angles. Comme en témoigne déjà l'épitaphe finale :
A la mémoire de Marilou (...)
Dans un angle vif parfois, 
          je te vois encore :
                          tu luis "
Mais aussi le premier chapitre, intitulé LE BLANC, qui commence par une chasse au furtif mené par un des personnages principaux, Lorca Varèse. Il s'agit d'une épreuve de chasse dans un cube, un huis clos, qui décidera ou non de l'admission définitive de Lorca au Récif (Recherches, Études, Chasses et Investigations Furtives), un corps militaire d'élite de chasseurs de Furtifs : "A peine si je distingue les angles droits des murs." Page suivante: "Les quatre angles, je les code NO, NE, OS et ES." Page suivante encore : "Je me loge dans l'angle OS pour avoir la porte dans mon champ de vision. (...) Calé dans mon angle, je regarde le plafond droit à ma verticale puis la totalité du cube blanc, tacheté de croix, qui s'étend devant moi. Rien, bien sûr. Sans parler du silence, presque insultant.
Il est dedans. Je veux bien les croire, putain. Mais où ?
Ça pourrait être une farce. Un bizutage de fin de formation. Mon champ de vision couvre 180° à l'horizontal et 120° à la verticale. Quand je regarde la salle, posté dans l'angle, j'ai l'impression panoptique de tout couvrir - et cependant je laisse de courtes plages hors champ - sol, côté, plafond - où le furtif se cache. "L'angle mort est leur lieu de vie" -c'est la première chose qu'on nous apprend."

L'angle mort est leur lieu de vie. L'angle mort, cette expression ne cessera plus de revenir dans le livre. Regardant en replay l'émission La Grande Librairie où Damasio sera invité le 30 mai, je l'entendrai utiliser par deux fois.

Phonophore, Enquête sonore autour des furtifs.
Cette rencontre orthogonale entre ce philosophe belge presque inconnu et cet écrivain français ne doit-elle pas être pensée comme une occasion de penser une situation proprement politique ? A l'instar de ce que je suggérais l'autre jour, avec la triple récurrence de la date 1770 dans deux opus cinématographiques et l'écho d'une catastrophe ancienne à Rouen, la coïncidence n'est peut-être pas qu'un pur jeu formel et qu'une curiosité sans lendemain, elle porte peut-être aussi la marque d'une urgence, d'une invitation au questionnement. 
Ce qui me conduit à reprendre la question que je posais à la fin de l'article du 4 juin : "L'Attracteur étrange, qui se plaît à ourdir des rencontres entre les éléments a priori désaccordés de nos vies, n'est-il pas à sa manière une sorte de furtif, œuvrant dans le hors-champ de nos parcours algorithmés ?"