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jeudi 2 mars 2023

Cimetière non-catholique

Un mois sans écrire ici. C'est que la nécessité n'y était pas, n'y était plus. J'ai lu (beaucoup), mais rien ou presque n'appelait à un écho dans cet espace. Et ce n'était pas grave, je ne me suis jamais astreint (sauf pour le projet Heptalmanach) à une régularité de publication. Cependant, pourquoi le nier, une sorte de manque grandissait chaque jour. Je n'avais rien à dire mais je savais aussi que c'est en écrivant que souvent les choses adviennent, dont l'on n'aurait jamais su qu'elles étaient là, présentes, subreptices, en embuscade dans un repli de la conscience. A un moment ou à un autre, je ne doutais pas que le fil se renouerait, qu'une nouvelle sente s'ouvrirait dans le fouillis des jours. Et cela vint, en effet, grâce à un essai emprunté à la médiathèque, Tant de désir pour si peu d'espace, de Karl Ove Knausgaard, sous-titré L'art d'Edvard Munch, publié chez Denoël en 2022.


Sur Edvard Munch, j'avais beaucoup écrit ces derniers mois, et c'est pourquoi je n'avais pas résisté à l'appel de ce livre. Quant à Karl Ove Knausgaard, l'écrivain norvégien, j'avais lu de lui en 2021 Fin de combat, le sixième et dernier volume de son cycle autobiographique. J'en avais été impressionné, j'y avais fait allusion dans un article à la date du 12 janvier 2021, consacré au Malheur indifférent de Peter Handke, et j'avais même précisé qu'il s'agissait d'un livre important sur lequel je reviendrai dans un prochain billet. Et puis, comme souvent, ce ne fut qu'une velléité, j'avais emprunté le livre là encore à la médiathèque, je ne l'avais donc plus sous la main, d'autres pistes se sont ouvertes et je n'y suis plus revenu. Mais j'avais un peu comme une dette vis-à-vis de Knausgaard, et je fus heureux de le lire à nouveau dans cette méditation sur Munch, son illustre compatriote. J'y ai retrouvé la même sincérité désarmante que dans son autobiographie, mais je ne veux pas ici en faire la chronique, ou même un semblant de résumé, non, je veux l'aborder par un détail, qu'on pourra très légitimement qualifier d'anodin. Il se situe dans un paragraphe des pages 176-177 :

"Beaucoup d'autres peintres au Pultosten venaient de la campagne, c'étaient des fils de meunier qui pensaient que devenir peintre leur permettait d'échapper au labeur consistant à porter des sacs de farine de cinquante kilos. Je pense par exemple à un garçon aussi modeste que Skredsvig, qui était si heureux d'être capable de peindre, de rester assis à jour avec ses pinceaux. Munch, lui, était issu de la bourgeoisie culturelle et nourrissait des ambitions à la fois pour son compte et au nom de sa famille. Son oncle était tout de même P.A. Munch, le célèbre historien. En 1927, Edvard visite Rome et peint là-bas la pierre tombale de son oncle au cimetière non-catholique. Le sentiment familial est présent. Il faut penser que Munch sent qu'il représente la famille."

A cet instant, quelque chose fait tilt : ce cimetière non-catholique je viens juste de le rencontrer. Dans un autre livre récemment parcouru, Le Célibataire absolu de Philippe Bordas (lui aussi trouvé à la médiathèque, ô bienheureuse médiathèque, pourvoyeuse de tant de bienfaits !). Un récit-essai consacré à Carlo Emilio Gadda (1893-1973), écrivain italien, de la stature de Joyce et de Céline, et dont Bordas est comme hanté depuis l'âge de vingt ans. Or, si je connais Gadda, ce n'est que de réputation, je n'ai jamais rien lu de lui, et je ne suis pas le seul apparemment, puisque Bordas lui-même se désespère parfois de trouver autour de lui, dans son entourage proche, d'autres aficionados de l'écrivain, reconnu comme un des plus grands mais peu lu même par les Italiens. D'ailleurs, passant ensuite à Arcanes, le rayon consacré à la littérature cisalpine est vierge de Gadda, et ce n'est qu'à la médiathèque que je dénicherai de lui un seul et unique roman, L'affreuse embrouille de Via Merulana.

Carlo Emilio Gadda (8 juillet 1960)

Mais venons-en au cimetière non-catholique, dans le Testaccio, dit aussi cimitero degli Inglesi, car il se trouve que c'est en cet auguste lieu que repose Gadda. En novembre 2000, nous raconte Bordas, "les restes de Gadda avaient été transférés de la nécropole anonyme de Prima Porta jusqu'à cet ossuaire de prestige où reposaient John Keats et Percy Shelley, Gramsci et maints artistes, penseurs et poètes, schismatiques divers, affiliés au protestantisme. La capitale lombarde avait réclamé les cendres de l'écrivain abandonné derrière les fausses fleurs en plastique de Prima Porta. Le maire de Milan voulait inhumer le Grand Lombard près de Manzoni. Mais c'est la Giuseppina, peu avant sa mort, qui avait eu le dernier mot : Gadda lui avait confié vouloir être enterré à Rome. Ni à Longone, près des siens. Ni à Milan. Et c'est la gouvernante qui avait décidé, seule contre tous, de son site d'éternité." (p. 417)

La visite de Bordas à ce cimitero acattolico di Roma lui confirme le peu de ferveur qui s'attache aujourd'hui au nom de Gadda : le gardien reste immobile et muet lorsqu'il l'entend prononcer, mieux, aucun visiteur n'a réclamé la tombe depuis des années. Tombe sous l'ombrage et la protection d'un agave immense : "Plus personne, écrit Bordas, ne s'intéressait à Gadda, ni le libraire français, ni le gardien du cimetière ; personne, sinon ce cactus dressé face au visiteur qui, toutes épines dehors, réclamait le respect dû - étymologiquement du moins, le mot "agave", agauos en grec ancien, signifiant "digne d'admiration"."

Est-il besoin de préciser que l'existence de ce cimetière non-catholique ne me fut révélé qu'à travers ces deux passages de livre, on l'a vu, presque synchrones ? Est-il possible maintenant d'aller au-delà de cette simple rencontre a priori fortuite ? 

Reprenons. Munch se rend à Rome en 1927 et peint la tombe de son oncle historien. Le tableau est visible sur Wikimedia Commons.


Huile qui fut précédée d'un dessin :


Or, c'est précisément en 1927 que Gadda place l'histoire contée dans L'affreuse embrouille de via Merulana (plus connu sous la première traduction de son titre : L'affreux pastis de la rue des Merles). Et ce n'est pas une date comme une autre, ainsi que le souligne son traducteur, Jean-Paul Manganaro : "Son but est d'inscrire ces événements de moeurs et de crimes en 1927, à l'intérieur même de l'ère fasciste. La dictature mussolinienne est à l'oeuvre depuis 1922, et à cette époque elle a déjà dépassé la crise provoquée par le meurtre - qui en quelque sorte l'a fondée - de Giacomo Matteoti en 1924 (...)."

Autre convergence, spatiale celle-ci : l'oncle de Munch, Peter Andreas Munch, est enterré à Rome car c'est dans cette ville qu'il mourut en 1863, à l'âge de 52 ans. Il y était venu à la recherche de documents sur le Moyen Age norvégien, et il fut l'un des premiers non-catholiques à accéder aux archives du Vatican. C'est aussi à Rome que meurt Gadda, en 1973, cent dix ans plus tard, une ville qu'il connaissait bien pour y avoir travaillé dans les années 30 en qualité d'ingénieur électrotechnicien au Vatican. 

Je m'arrête là pour aujourd'hui. J'ai bien prévenu, cette histoire de cimetière c'est juste un détail. Mais j'ai envie de creuser dedans, fossoyeur à l'envers, profanateur peut-être, on verra, ou pas.


mardi 12 janvier 2021

Le malheur indifférent

« Dans cette pièce sombre, de ce rez-de-chaussée d’Oakley Street, ma mère faisait briller pour moi la lumière la plus étincelante de bonté que ce monde ait jamais connue : l’amour, la compassion et l’humanité. » 

 Chaplin, Histoire de ma vie, Robert Laffont, 1964, p.23

Quand les pères disparaissent, les mères le plus souvent assurent l'éducation des enfants, malgré les difficultés de toutes sortes, la misère ou l'hostilité ambiante. Le père d'Anne Sylvestre en prison à Fresnes, c'est sa mère qui continue de protéger son enfance : "J'étais une petite fille, raconte-t-elle,  avec un tablier à volants à qui on chantait des chansons, qui avait sa balançoire, son jardin, ses deux frères... Il y avait des silences et des moments de peur, mais je ne l'ai réalisé qu'après." Et sa sœur Marie Chaix confirme : "Nous avions autour de nous un vrai mur d'amour : maman, bien sûr, et Juliette, la « bonne », une femme merveilleuse, arrivée chez nous en 1937 et devenue un membre à part entière de la famille. Après la guerre, alors qu'on ne pouvait plus la payer, elle est restée en disant : « Si je m'en vais, qui s'occupera des enfants ? » 

Dans le beau documentaire de Yves Jeuland, Charlie Chaplin, le génie de la liberté, regardé la semaine dernière, on voit comment Hannah Hill, la mère de l'acteur, actrice et chanteuse de music-hall sous le nom de Lili Harley, s'est battue pour élever ses deux enfants, Charles Spencer et son frère Sydney, abandonnée très vite par leur père Charles Chaplin Sr (qui sombre dans l'alcoolisme et meurt d'une cirrhose à 38 ans). Toutefois, ébranlée par la maladie mentale, les privations et l'insuccès professionnel, elle n'y parviendra pas durablement, et les enfants seront plusieurs fois envoyés dans des institutions pour enfants indigents.


C'est en hommage à sa mère que Chaplin  a donné le prénom d'Hannah au personnage joué par Paulette Goddard dans Le Dictateur (1940). 

Roger Waters, qui hante ces pages depuis fin décembre, avec le Pink de The Wall, consacre dans cet album une chanson à sa mère, intitulée tout simplement Mother, et qu'il interprète encore en acoustique le 17 mai 2020 (ma fille Pauline fêtait ce jour-là ses 30 ans).


Le 14 décembre dernier, c'est une œuvre entièrement tournée vers la mère qui s'impose à moi par trois fois : Le malheur indifférent, de Peter Handke, qu'il écrit en janvier et février 1972, quelques semaines après le suicide de sa mère, le 21 novembre 1971, à l'âge de 51 ans. Un livre bref, intense, dénué du moindre pathos et pourtant profondément émouvant. Je fais allusion à ce livre dans un article du 7 février 2018, où la figure de la mère était déjà au centre de mon attention : dans Elégie/Varsovie, écrit juste après un court voyage dans la capitale polonaise, j'écrivais être tombé sur un entretien récent , donné au Point par Handke, à l'occasion de la parution chez Gallimard de son Essai sur le fou de champignons. Il y faisait mention, poursuivais-je, d'un livre beaucoup plus ancien, Le Malheur indifférent :

"Dans vos livres, à l'inverse, vous bannissez toute résolution finale…
C'est vrai, chacun de mes récits a des fins qui ne sont pas des fins, mais des ouvertures. Sauf le livre sur ma mère, sur sa vie et son suicide, pour lequel il était difficile de trouver une ouverture…

Ce livre sur votre mère, Le Malheur indifférent, vous l'avez écrit quelques semaines seulement après les faits, en 1972…

C'est un livre qui a été écrit dans une grande urgence, une grande nécessité. J'y étais poussé par une sorte de force. C'était tout de suite après sa mort parce que je me suis dit que si j'attendais, ça deviendrait un livre comme il y a tant, de simples Mémoires."

J'avais commandé alors l'ouvrage, qui n'était plus disponible qu'en occasion. Je reçus donc quelques jours plus tard un exemplaire Folio aux pages jaunâtres et aux caractères parfois en voie de disparition. Le lecteur d'aujourd'hui pourra s'épargner cette quête car le récit est inclus dans un Quarto paru en novembre, intitulé Les Cabanes du narrateur, et qui propose, dit la notice de Gallimard, "de suivre le cheminement de l’écrivain à travers un choix qui comprend des récits qui l’ont porté sur le devant de la scène littéraire dans les années 1970-1980 comme d’autres textes, plus contemporains, imprégnés des paysages d’Île-de-France, et reflets de son écriture aujourd’hui". 

Peter Handke a bien voulu se prêter au jeu d'une vidéo promotionnelle, où il cite, ce qui est loin d'être anodin, Le malheur indifférent. A la question (à 5'45) : "On dit souvent que vos livres portent sur l'incommunicabilité entre les êtres. Qu'en pensez-vous ?", il répond "mais ce n'est pas vrai, Le malheur indifférent, c'est la communication douloureuse entre les êtres. Tout ce que j'aime bien c'est l'ouverture entre les êtres."


Le même jour, dans la revue en ligne AOC media, Fabrice Gabriel développait un parallèle "entre deux imposants et très beaux volumes de traductions publiées concomitamment : Les Cabanes du narrateur de Peter Handke et l’Anthologie bilingue de la poésie latine sous la direction de Philippe Heuzé". Il écrivait ainsi : "[...] à moins de n’avoir jamais lu Handke (ou rencontré de poésie latine, au hasard par exemple d’un apprentissage scolaire…), il y a en effet comme une précipitation de la mémoire dans l’appréhension d’un volume qui réactive d’un coup les souvenirs de découvertes anciennes, dans d’autres éditions, ou parfois même manquées, quand par exemple on recherchait en vain Le Malheur indifférent, ce livre magnifique qu’écrivit Handke peu après le suicide de sa mère, en 1973, et qui était depuis longtemps épuisé dans sa traduction française avant de trouver sa place dans le « Quarto »."

 Et le livre est à nouveau évoqué dans le paragraphe terminal : "Et même si le lien pourra sembler forcé, on ne peut s’empêcher de penser alors à la fin de la Conférence du Nobel de Handke, qui s’achève sur un poème, « Voûtes romanes », et clôt le volume des Cabanes du narrateur par ces mots du Suédois Tomas Tranströmer : « une voûte s’ouvrait sur une voûte, jusqu’à l’infini ». Ce qui est une façon de conclure assez proche, au fond, de celle qu’avait l’écrivain de refermer Le Malheur indifférent : « Plus tard j’écrirai sur tout cela en étant plus précis »."


Enfin, il se trouvait que j'étais en pleine lecture du pavé de Karl-Ove Knausgaard, Fin de combat, le sixième et dernier de son autobiographie, un livre important sur lequel je reviendrai dans un prochain article, et qui comporte une référence explicite au Malheur indifférent. Je n'ai plus le volume sous la main, l'ayant emprunté et redonné à la médiathèque, et je n'ai pas noté alors les mots exacts.

Est-ce un hasard encore si je retrouve ces deux auteurs scandinaves à la fin de cette chronique, le suédois Tomas Tranströmer (que j'ai souvent cité dans Alluvions) et le norvégien Knausgaard (qui écrit d'ailleurs Fin de combat en Suède, à Malmö) ? A noter que Tranströmer, né le à Stockholm, fut élevé par sa mère, institutrice, après le départ précoce de son père, un journaliste. C'est encore Chaplin, la misère en moins.

J’ouvre la porte numéro deux.
Amis ! Vous avez bu de l’ombre
pour vous rendre visibles.