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jeudi 2 mars 2023

Cimetière non-catholique

Un mois sans écrire ici. C'est que la nécessité n'y était pas, n'y était plus. J'ai lu (beaucoup), mais rien ou presque n'appelait à un écho dans cet espace. Et ce n'était pas grave, je ne me suis jamais astreint (sauf pour le projet Heptalmanach) à une régularité de publication. Cependant, pourquoi le nier, une sorte de manque grandissait chaque jour. Je n'avais rien à dire mais je savais aussi que c'est en écrivant que souvent les choses adviennent, dont l'on n'aurait jamais su qu'elles étaient là, présentes, subreptices, en embuscade dans un repli de la conscience. A un moment ou à un autre, je ne doutais pas que le fil se renouerait, qu'une nouvelle sente s'ouvrirait dans le fouillis des jours. Et cela vint, en effet, grâce à un essai emprunté à la médiathèque, Tant de désir pour si peu d'espace, de Karl Ove Knausgaard, sous-titré L'art d'Edvard Munch, publié chez Denoël en 2022.


Sur Edvard Munch, j'avais beaucoup écrit ces derniers mois, et c'est pourquoi je n'avais pas résisté à l'appel de ce livre. Quant à Karl Ove Knausgaard, l'écrivain norvégien, j'avais lu de lui en 2021 Fin de combat, le sixième et dernier volume de son cycle autobiographique. J'en avais été impressionné, j'y avais fait allusion dans un article à la date du 12 janvier 2021, consacré au Malheur indifférent de Peter Handke, et j'avais même précisé qu'il s'agissait d'un livre important sur lequel je reviendrai dans un prochain billet. Et puis, comme souvent, ce ne fut qu'une velléité, j'avais emprunté le livre là encore à la médiathèque, je ne l'avais donc plus sous la main, d'autres pistes se sont ouvertes et je n'y suis plus revenu. Mais j'avais un peu comme une dette vis-à-vis de Knausgaard, et je fus heureux de le lire à nouveau dans cette méditation sur Munch, son illustre compatriote. J'y ai retrouvé la même sincérité désarmante que dans son autobiographie, mais je ne veux pas ici en faire la chronique, ou même un semblant de résumé, non, je veux l'aborder par un détail, qu'on pourra très légitimement qualifier d'anodin. Il se situe dans un paragraphe des pages 176-177 :

"Beaucoup d'autres peintres au Pultosten venaient de la campagne, c'étaient des fils de meunier qui pensaient que devenir peintre leur permettait d'échapper au labeur consistant à porter des sacs de farine de cinquante kilos. Je pense par exemple à un garçon aussi modeste que Skredsvig, qui était si heureux d'être capable de peindre, de rester assis à jour avec ses pinceaux. Munch, lui, était issu de la bourgeoisie culturelle et nourrissait des ambitions à la fois pour son compte et au nom de sa famille. Son oncle était tout de même P.A. Munch, le célèbre historien. En 1927, Edvard visite Rome et peint là-bas la pierre tombale de son oncle au cimetière non-catholique. Le sentiment familial est présent. Il faut penser que Munch sent qu'il représente la famille."

A cet instant, quelque chose fait tilt : ce cimetière non-catholique je viens juste de le rencontrer. Dans un autre livre récemment parcouru, Le Célibataire absolu de Philippe Bordas (lui aussi trouvé à la médiathèque, ô bienheureuse médiathèque, pourvoyeuse de tant de bienfaits !). Un récit-essai consacré à Carlo Emilio Gadda (1893-1973), écrivain italien, de la stature de Joyce et de Céline, et dont Bordas est comme hanté depuis l'âge de vingt ans. Or, si je connais Gadda, ce n'est que de réputation, je n'ai jamais rien lu de lui, et je ne suis pas le seul apparemment, puisque Bordas lui-même se désespère parfois de trouver autour de lui, dans son entourage proche, d'autres aficionados de l'écrivain, reconnu comme un des plus grands mais peu lu même par les Italiens. D'ailleurs, passant ensuite à Arcanes, le rayon consacré à la littérature cisalpine est vierge de Gadda, et ce n'est qu'à la médiathèque que je dénicherai de lui un seul et unique roman, L'affreuse embrouille de Via Merulana.

Carlo Emilio Gadda (8 juillet 1960)

Mais venons-en au cimetière non-catholique, dans le Testaccio, dit aussi cimitero degli Inglesi, car il se trouve que c'est en cet auguste lieu que repose Gadda. En novembre 2000, nous raconte Bordas, "les restes de Gadda avaient été transférés de la nécropole anonyme de Prima Porta jusqu'à cet ossuaire de prestige où reposaient John Keats et Percy Shelley, Gramsci et maints artistes, penseurs et poètes, schismatiques divers, affiliés au protestantisme. La capitale lombarde avait réclamé les cendres de l'écrivain abandonné derrière les fausses fleurs en plastique de Prima Porta. Le maire de Milan voulait inhumer le Grand Lombard près de Manzoni. Mais c'est la Giuseppina, peu avant sa mort, qui avait eu le dernier mot : Gadda lui avait confié vouloir être enterré à Rome. Ni à Longone, près des siens. Ni à Milan. Et c'est la gouvernante qui avait décidé, seule contre tous, de son site d'éternité." (p. 417)

La visite de Bordas à ce cimitero acattolico di Roma lui confirme le peu de ferveur qui s'attache aujourd'hui au nom de Gadda : le gardien reste immobile et muet lorsqu'il l'entend prononcer, mieux, aucun visiteur n'a réclamé la tombe depuis des années. Tombe sous l'ombrage et la protection d'un agave immense : "Plus personne, écrit Bordas, ne s'intéressait à Gadda, ni le libraire français, ni le gardien du cimetière ; personne, sinon ce cactus dressé face au visiteur qui, toutes épines dehors, réclamait le respect dû - étymologiquement du moins, le mot "agave", agauos en grec ancien, signifiant "digne d'admiration"."

Est-il besoin de préciser que l'existence de ce cimetière non-catholique ne me fut révélé qu'à travers ces deux passages de livre, on l'a vu, presque synchrones ? Est-il possible maintenant d'aller au-delà de cette simple rencontre a priori fortuite ? 

Reprenons. Munch se rend à Rome en 1927 et peint la tombe de son oncle historien. Le tableau est visible sur Wikimedia Commons.


Huile qui fut précédée d'un dessin :


Or, c'est précisément en 1927 que Gadda place l'histoire contée dans L'affreuse embrouille de via Merulana (plus connu sous la première traduction de son titre : L'affreux pastis de la rue des Merles). Et ce n'est pas une date comme une autre, ainsi que le souligne son traducteur, Jean-Paul Manganaro : "Son but est d'inscrire ces événements de moeurs et de crimes en 1927, à l'intérieur même de l'ère fasciste. La dictature mussolinienne est à l'oeuvre depuis 1922, et à cette époque elle a déjà dépassé la crise provoquée par le meurtre - qui en quelque sorte l'a fondée - de Giacomo Matteoti en 1924 (...)."

Autre convergence, spatiale celle-ci : l'oncle de Munch, Peter Andreas Munch, est enterré à Rome car c'est dans cette ville qu'il mourut en 1863, à l'âge de 52 ans. Il y était venu à la recherche de documents sur le Moyen Age norvégien, et il fut l'un des premiers non-catholiques à accéder aux archives du Vatican. C'est aussi à Rome que meurt Gadda, en 1973, cent dix ans plus tard, une ville qu'il connaissait bien pour y avoir travaillé dans les années 30 en qualité d'ingénieur électrotechnicien au Vatican. 

Je m'arrête là pour aujourd'hui. J'ai bien prévenu, cette histoire de cimetière c'est juste un détail. Mais j'ai envie de creuser dedans, fossoyeur à l'envers, profanateur peut-être, on verra, ou pas.


mardi 18 octobre 2022

Le cri de la dernière reine

"Je sens moi jusqu'à en être écrasé moralement et vidé physiquement le besoin de produire, justement parce que je n'ai en somme aucun autre moyen de jamais rentrer dans nos dépenses.
Je n'y puis rien que mes tableaux ne se vendent pas.
Le jour viendra, cependant, où l'on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur et de ma vie en somme très maigre, que nous y mettons."

Vincent Van Gogh, Lettre à Théo, 20 octobre 1888 (Imaginaire/ Gallimard, p. 436)

Au soir de la publication de l'article précédent, Blanc 88, j'ai regardé sur France 5 le documentaire consacré à Edvard Munch, qui accompagne l'exposition du Musée d'Orsay (visible encore jusqu'au 22 janvier 2023). "Un cri dans la nature", réalisé par Sandra Paugam, veut explorer "le parcours de Munch à travers le prisme de la nature, qui a nourri toute son œuvre, littéralement d’abord à travers les paysages norvégiens de ses débuts, symboliquement pour accentuer l’expression des sentiments humains, puis métaphoriquement comme représentation du cycle de la vie." A part le célèbre Cri, je ne connaissais rien de l'œuvre de Munch, et j'ai été impressionnée par sa force, sa vitalité inquiète, son alliance fébrile entre couleur et douleur. La photographie en contrepoint rendait bien compte de la beauté des rivages et des ciels scandinaves, quand le soleil joue avec les vagues, le frisson des arbres et la stupeur des galets.



J'ai eu la surprise de retrouver, parmi les quelques oeuvres présentées qui n'étaient pas de Munch, Les Yeux clos d'Odilon Redon. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce tableau orne la page de couverture du livre que je viens de finir, La neige ne guérit pas de sa blancheur, écrit en hommage à ma petite soeur Marie disparue en décembre 2019. Je devais sa présence à l'avant-propos de Patti Smith, pour son Just Kids, où elle-même salue la mémoire de Robert Mapplethorpe. Retournant à ce texte, je m'aperçois qu'il est question là aussi d'un Edward, le frère cadet de Robert :

"J’ai levé les stores et la lumière du jour a inondé le bureau. J’ai lissé le tissu lourd qui drapait ma chaise et choisi un livre de peintures d’Odilon Redon, que j’ai ouvert sur l’image d’une tête de femme flottant sur une petite étendue d’eau. Les Yeux clos. Un univers pas encore abîmé contenu sous les paupières pâles. Le téléphone a sonné, je me suis levée pour répondre.

C’était Edward, le frère cadet de Robert. Il m’a dit qu’il avait donné un dernier baiser à Robert pour moi, comme il me l’avait promis. Je suis restée inerte, figée ; puis lentement, comme dans un rêve, je suis retournée à ma chaise. À cet instant, Tosca a commencé la sublime aria « Vissi d’arte ». J’ai vécu pour l’amour, j’ai vécu pour l’art. J’ai fermé les yeux et joint les mains. La providence décidait des termes de mon adieu."


Odilon Redon, Les Yeux clos, 1890, Musée d'Orsay.

Juste après le documentaire, j'ai repris la lecture de l'un des livres que je venais d'emprunter à la médiathèque, Contre-chant, de Danielle Bassez, paru au Cheyne en 2022. Une histoire d'amour douloureuse, où le narrateur voit s'éteindre sa compagne, vingt ans plus âgée que lui. Et je lis ce passage, page 184 : "Ta respiration rauque. Hâchée. Ta bouche ouverte. Tes lèvres tordues sur les gencives sans dents. On dirait le Cri de Munch. Mais Le Cri a du muscle. Ta poitrine n'a plus la force de pousser l'air."


Un troisième Edouard va surgir dès le lendemain : Edouard Roux, héros de La dernière reine, le dernier roman graphique de Jean-Yves Rochette. J'ai déjà évoqué Rochette en ces pages, en 2020, avec son superbe Ailefroide. La montagne est encore une fois au coeur de l'histoire, il ne s'agit plus de l'Oisans mais du Vercors, avec la destinée lumineuse et tragique de ce fils de guérisseuse, gueule cassée de la Grande Guerre, auquel la sculptrice animalière Jeanne Sauvage va redonner un visage. Abandonnant la bohème de Montmartre, ils iront vivre leur amour sur le plateau hanté par le souvenir de l'ours. Injustement accusé d'un crime qu'il n'a pas commis, Etienne est promis à la guillotine.

J'ai été saisi par l'âpre beauté du récit, sa splendide mise en images, mais aussi par deux résonances à mon article de Blanc 88. On se rappelle peut-être la mention des trois bouquets de fleurs blanches, or une planche entière montre Jeanne confectionnant sur l'alpage un bouquet de fleurs blanches :



Et puis, au tribunal, Edouard décline son identité et sa date de naissance :


1888, c'est bien entendu un écho aux 8 récurrents de l'article, mais on peut pousser plus loin la dérive. Dix jours après la naissance du personnage d'Edouard Roux, le 21 février 1888, Vincent Van Gogh arrive à Arles, où il vient de tomber soixante centimètres de neige. Il écrit à Théo qu'il a aperçu de "magnifiques terrains rouges plantés de vignes, avec des fonds de montagnes du plus fin lilas. Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches contre un ciel aussi lumineux que la neige, étaient bien comme les paysages d'hiver qu'ont fait les Japonais."

C'est en août de cette année-là, particulièrement féconde, aussi féconde que tourmentée, qu'il peindra quatre tableaux de la série des Tournesols. C'est l'une des copies réalisées par Van Gogh en janvier 1889, le Vase avec quatorze tournesols, qui a été aspergée de soupe à la tomate par deux militantes écologistes le 14 octobre, à la National Gallery de Londres.


Le buzz médiatique a été énorme. Les deux jeunes femmes ont justifié leur action devant les journalistes présents : «Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ? Est-ce que ça vaut plus que la nourriture ? Plus que la justice ? Êtes-vous plus inquiets par la protection d’une peinture ou par la protection de la planète et des gens ? Le coût de cette crise du vivant fait partie du prix de la crise du pétrole. Le carburant est inabordable pour des millions de familles qui ont froid et faim. Elles n’ont même pas les moyens de chauffer une boîte de soupe. […] Des millions de personnes meurent. »

Les réseaux sociaux se sont bien entendu jetés dans la polémique avec fureur et délectation. Par curiosité, j'ai jeté un oeil sur Twitter. Nombreux sont les justiciers intrépides qui vous enverraient cette vermine en taule pour vingt ans, sans compter les amendes mirobolantes dont elles devraient s'acquitter pour les dégoûter de recommencer. Surtout, presque toujours, on ne cesse de mettre en avant le prix estimé de l'oeuvre : 84 millions de dollars. Comme si le plus grave, c'était ça : s'attaquer à une oeuvre qui coûte autant de pognon.

Regardons les faits bruts : les Tournesols protégés par une vitre n'ont pas été endommagés (le cadre, si, un peu, c'est grave ? non).  La cause climatique va-t-elle trouver de nouveaux défenseurs ? Les gouvernements vont-ils s'émouvoir de leur inaction ? Non, bien évidemment, parce que la seule façon pour eux de s'émouvoir serait d'être tancés par l'opinion publique. Or, il est fort à craindre que ce genre d'action ne change rien à l'opinion publique. Pire, une forte partie de la population, déjà peu portée à la sympathie envers les mouvements écologistes, ne voyant dans ce geste que stupidité et vandalisme, se verra renforcée dans sa détestation. Mais il ne faut pas mésestimer non plus le sentiment de désespoir de cette jeune génération à laquelle on offre si peu d'avenir. Ce geste, finalement sans conséquence, pourrait bien, si l'on n'y accorde aucune importance et si l'on contente de s'en indigner, en induire d'autres, beaucoup plus dramatiques.

Mais revenons sur la question posée par les deux jeunes femmes : "Qu’est-ce qui a le plus d’importance : l’art, ou la vie ?". Posez donc la question à Vincent Van Gogh, lui qui n'a pas vendu un tableau de son vivant, qui ne cessait de lutter pour continuer à peindre. La question lui eût paru stupide : l'art c'était sa vie, ce pourquoi il se levait chaque jour, y perdait sa santé et sa raison. Il n'y a pas à choisir entre l'art et la vie. Le fait que Les Tournesols coûtent 84 millions de dollars ce n'est pas le fait de l'art, mais le fait du marché, de la spéculation. Combien coûtent les peintures de Lascaux ? Doit-on envoyer une mission commando souiller de soupe Heinz le Grand Taureau Noir ? Van Gogh, le "suicidé de la société", comme disait Antonin Artaud, n'est pas le parangon du capitalisme, quel que soit le business qui l'environne. 

L'art ne s'oppose pas à la vie, il la magnifie. A la fin de l'album, Etienne Roux, qui a récusé son avocat, se défend seul face à la Cour (et pardon pour le spoil, ne lisez pas plus loin si vous ne voulez pas savoir). "J'ai perdu celle que j'aimais, dit-il, le seul endroit où je pouvais apaiser ma douleur était au fond des bois, mais vous avez tout détruit. Le loup a disparu, l'ours a disparu, l'aigle a disparu, et tout le reste suivra. Vous avez exploité le monde jusqu'à sa racine. Mais vous allez bientôt payer pour tout le mal que vous avez fait."

Un message que ne renierait pas, je pense, nos deux jeteuses de soupe. Mais où le trouvons-nous ?  Dans une oeuvre d'art : La dernière reine.





mardi 8 novembre 2022

La serrure de la porte bleue

Rien écrit ici (ni ailleurs) depuis plus de deux semaines. C'est que le covid est passé par là. Le covid que j'avais évité jusque-là, à tel point que je commençais presque à croire que je faisais peut-être partie de cette minorité mystérieusement résistante à la maladie. Illusion qui a donc volé en éclats ces derniers temps. Et de quelle manière : suspectant donc la présence du virus après plusieurs jours de fatigue, de rhume et de toux, je vais en ville de bon matin prendre un rendez-vous pour un test PCR. Fixé à 11 h 15, je tue le temps en arpentant la ville à douce allure, et finit par passer par ma librairie préférée, Arcanes. C'est là que je suis soudain saisi d'un malaise vagal. Je reprends conscience dans le camion des pompiers qui me conduit aux urgences. La salle d'accueil est bondée, je vais rester là dix-sept heures sur un brancard en attendant  les divers examens auxquels on me soumet. J'ai pu mesurer concrètement l'état de tension qui règne dans le système de soins français et rends hommage aux soignants qui font ce qu'ils peuvent dans ce contexte très difficile.

Rentré chez moi à cinq heures du matin, je vais donc affronter la bête : les sept jours qui suivent se résument à un seul symptôme, le mal de crâne obsédant, incessant, que ne parvient guère qu'à estomper le Doliprane qu'on m'a prescrit. Impossible de poser les yeux sur un livre : quand le grand lecteur que je suis n'a plus le goût à sacrifier à sa passion, c'est que les choses vont vraiment mal. Quant à écrire, c'est encore pire : je mesure là combien il faut de forme physique pour pouvoir se consacrer à un effort intellectuel comme celui de l'écriture. Néanmoins, petit à petit, je vais ressortir de ce trou noir, recommencer à lire, marcher dans les rues, laisser la pluie fouetter mon visage. Les céphalées s'espacent, ne reviennent qu'au mitan de la nuit, juste assez pour fragmenter mon sommeil. Parfois, j'ai eu envie de pousser le cri de Munch, épuisé de subir les élancements migraineux, les rêvasseries sans grâce, la fébrilité des membres.

Si je parle de Munch, c'est avec une arrière-pensée : avant d'être terrassé par le covid, j'avais retrouvé dans un carnet de 2016 un texte où était évoqué le célèbre tableau du peintre norvégien (au coeur du dernier article publié, Le cri de la dernière reine). J'avais décidé en mon for intérieur de le reproduire ici, et c'est donc par là que je reviens en ce jour. Voici donc, à peine rectifié, le chapitre XIII, daté du mercredi 16 mars 2016, de ce que j'appelai alors le Carnet de l'attracteur étrange (2), rédigé au crayon noir sur le carnet Pantone Sulphur Spring 13-0650.

"A Argenton, ce samedi après-midi, j'avais une autre visée, je voulais faire d'une pierre deux coups, et après la visite au musée de la Chemiserie, je voulais rendre visite à Gaëlle Monsacré afin de découvrir enfin de visu les lampes qu'elle façonne dans les calebasses du Mali et d'ailleurs. Nous en avions discuté brièvement lors d'une soirée des Tasons où elle était venue avec Michel Thouseau, son compagnon. Je n'avais pas noté l'adresse précise, croyant l'avoir identifié d'après sa description, au bord de la Creuse, là même où j'allais manger mon sandwich et lire mon journal, avant d'intervenir dans les classes.

La rivière, grossie des pluies récentes, roulait ses eaux turbulentes, et nombre de pêcheurs ponctuaient les berges ou affrontaient le flot avec leurs cuissardes. Je m'étais leurré sur l'adresse : le moulin qui enjambait la partie droite de la Creuse, propriété d'un peintre local, n'était pas ce que je cherchais. Je remontais alors la promenade le long de la rive jusqu'au moulin du Rabois, puis revins vers le centre par les petites rues silencieuses où, ça et là, une échelle de mesure de la hauteur des eaux, une marque datée sur un mur, témoignent encore de la violence et de l'ampleur de la crue d'octobre 1960, à un mois de ma naissance.

J'avais emporté mon appareil photo. J'avais passé des mois sans lui (à Grenade, je n'avais que l'ipad et le Zoom H1) et j'étais comme frustré. C'était un bonheur de partir à nouveau dans cette chasse subtile en sachant que ce qui me requiert ce ne sont pas les humains (non que je les dédaigne, mais je me sens incapable pour le moment du moins de les saisir d'une manière qui me satisfasse), mais la matière, dans les accidents de ses textures, le temps inscrit dans la substance, dans les abstractions qu'elle dessine. C'est ainsi que je m'attardai sur une porte bleue, avec une serrure en forme de coeur. De retour à Châteauroux, une analogie me frappa avec le célèbre tableau de Munch, Le Cri.


J'avais fermé la boucle de ma promenade, et me retrouvai comme le personnage de Munch sur le pont dominant la rivière, le vieux pont autrefois pourvu de maisons, reliant les deux parties de la ville médiévale. Pour autant, aucune détresse, la simple déception de n'avoir pas su dénicher le repaire de la Fée des lumières. Avant de repartir, je contemplais une dernière fois les maisons à galerie donnant sur la Creuse et c'est alors que je la vis, prenant l'air sur le balcon vert de l'une de ces maisons. Elle m'avait aperçu aussi et vint m'ouvrir côté rue.

Long couloir. La maison est la réunion de deux logis antérieurs : au Moyen Age, une rue les séparait, une ruelle étroite qu'on combla ensuite sans remords. Nous sommes au coeur de l'Argenton historique dont les traces affleurent dans la pierre des murs, un arc de porte, l'enchevêtrement des toitures. 

C'est dans l'une des petites pièces de la demeure que Gaëlle sculpte ses lampes. Elle m'en fait admirer certaines, qui jettent sur les murs des broderies d'ombre. Son travail est de plus en plus reconnu, et plusieurs de ses réalisations ont franchi l'Atlantique. Je lui en commande une, qui déploie ses draperies lumineuses sur 360°.

Il y a onze ans, en ce même mois de mars, je me lançai dans l'écriture, avec le blog Fragments de géographie sacrée, reprise de mes travaux antérieurs à partir de l'équinoxe de printemps. Argenton, sur l'axe 0° Bélier, le point vernal, était la première étape du périple zodiacal. Le premier billet s'ornait d'une photo prise au même endroit. Le Bélier c'est la victoire de la lumière sur les ténèbres : à compter du 21 mars, les jours prennent le pas sur les nuits. Les lampes de Gaëlle épousent la symbolique de la cité ; de la galerie verte elle domine le flot puissant de la rivière au nom d'abîme (la Creuse), et je songe que son nom même est merveilleusement accordé à la situation du lieu : Mont sacré.


mardi 15 novembre 2022

L'angoisse est le vertige de la liberté

Nous n'en avons pas encore fini avec Munch. Avec Le Cri. Le tableau ne cesse de m'apparaître, comme s'il était l'emblème du temps présent. Je lus tout d'abord que, dans la matinée du vendredi 11 novembre, des militantes écologistes de l’organisation « Stop à l’exploration pétrolière », trois activistes venues de Finlande, du Danemark et de l’Allemagne, ont tenté de se coller les mains au Cri  exposé au Musée national à Oslo. Les gardiens sont intervenus rapidement et le tableau, protégé par une vitre, n'a subi aucun dommage.  Quand les activistes ont été stoppées, elles ont crié : « Je crie quand les gens meurent ! Je crie quand les politiques ignorent la science ». Elles entendaient dénoncer l’industrie pétrolière en Norvège.

Hier, j'achète Le 1, hebdo du 9 novembre, titré Comment sortir de nos angoisses. L'éditorial de Laurent Greisalmer, Tous angoissés, commence par l'évocation du Cri : "Deux longues mains stylisées encadrent un visage effrayé, deux cercles représentent un regard d'épouvante et plus bas une bouche grande ouverte exprime la stupeur et la crainte. Le Cri, cette oeuvre du peintre norvégien Edvard Munch, dont on peut voir actuellement la version lithographique au musé d'Orsay, symbolise à elle seule notre angoisse contemporaine." L'illustration choisie pour le billet est une reproduction du Cri par l'Américain Nathan Sawaya, en briques de Lego. On peut préférer l'original.



Au coeur du numéro se trouve l'entretien avec la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. Elle rappelle que le penseur de l'angoisse est Kierkegaard : "Chez lui, elle n'est pas qu'une défaillance. Elle est la manière dont le sujet se positionne dans le monde : le sujet n'accède a son propre sujet que par la traversée de l'angoisse qui est existentialiste. Elle est au fondement même de la condition humaine. [...] Kierkegaard a écrit Le Concept d'angoisse, mais cette notion est le fil rouge de son oeuvre, une sorte de concept pivot. Il est le penseur qui a donné ses lettres de noblesse à l'angoisse : l'être humain expérimentant par l'angoisse ce que serait la liberté, qui est d'abord un vertige."

On sait combien ce dernier mot de vertige est cardinal pour moi (qui me suis amusé à en relever toutes les occurrences pendant des mois, en 2018, dans mon Cahier des vertiges). Je ne cesserai jamais, je pense, de m'étonner de sa présence dans le discours de mes contemporains. Ainsi Greisalmer pouvait lui aussi écrire, juste après avoir décrit Le Cri : "Les causes de ce vertige existentiel surabondent, et il suffit d'en citer quelques-uns - le changement climatique, la guerre en Ukraine, la menace d'une frappe nucléaire, les flux migratoires ou la résurgence des épidémies - pour prendre la mesure du phénomène."
Et la dernière page s'achève sur cette citation de Kierkegaard, encore lui : "L'angoisse est le vertige de la liberté."

Je voudrais raconter maintenant une anecdote personnelle où Le Cri trouve encore place. Il se trouve que ma fille Pauline m'a rapporté de son voyage aux USA, il y a quelques années, un jeu de Memory, le Modern Art Memory Game, basé sur 36 paires d'images.


On remarquera bien sûr sur le couvercle du jeu notre fameux Cri. A signaler qu'en anglais, le tableau est traduit par The Scream. Mot au coeur du tableau central, dû à Ed Rusha (1964).
Il se trouve que je joue assez souvent à ce jeu avec mon autre fille, Violette. C'est ce que nous fîmes le 9 octobre dernier. Nous jouons avec 35 paires et demi (une image de Fernand Léger a disparu on ne sait comment), en disposant les cartes sur un rectangle de 9 x 8.
Or cette après-midi là, nous avons retourné pas moins de sept paires adjacentes, images semblables posées l'une à côté de l'autre. Pourtant, chaque fois, nous prenons soin de bien mélanger les cartes, et avant de les étaler nous les brassons encore une fois face cachée. Il n'est pas rare, ceci dit, d'avoir une paire adjacente, mais nous n'en avons jamais eu plus de deux ou trois à chaque partie. D'ailleurs, j'ai plus tard refait trois essais, où j'obtins 2, 0 et 3 paires adjacentes. Lors d'un quatrième essai, je n'ai pas mélangé les cartes et me suis contenté d'un brassage : je n'ai pas obtenu plus de trois paires adjacentes.

Ce nombre de sept était donc assez étonnant, et me frappa comme ces plaques d'immatriculation que j'ai souvent évoquées ici. Le surgissement d'un ordre au sein du désordre m'étonne toujours. J'ai voulu examiner l'affaire plus en détail : quelles étaient les paires incriminées ? 
On pouvait les ranger en trois catégories :

1/ les portraits : The Song of Love, de Giorgio de Chirico (1914), Girl of Hair Ribbon, de Roy Lichtenstein (1965), Marylin, d'Andy Warhol (1967). 
2/ les personnages : Portrait of Adele Bloch-Bauer, de Gustav Klimt (1907), et (ici nous n'avons pas de certitude, nous n'avions rien noté sur le moment et ce fut un autre travail de mémoire que de se rappeler les paires apparues) soit Birthday, de Marc Chagall (1915), soit Harlequin with Guitare, de Juan Gris (1919)
3/ les oeuvres abstraites : Blue II, de Joan Miro (1961), et Movement in Squares, de Bridget Riley (1961).


Il faut noter 
  • que les portraits sont surreprésentés (trois sur les cinq possibles dans le jeu), au contraire des oeuvres abstraites (2 sur 20 possibles). Le Miro et le Riley sont contemporains (tous les deux créées en 1961).
  • que soixante ans séparent l'oeuvre la plus ancienne (Klimt, 1907) de la plus récente (Warhol, 1967). 
Le 22 octobre, nous avons rejoué deux parties, dans une sorte d'attente délicieuse de ce qui allait surgir ou non. Nous eûmes dans la première trois paires adjacentes, rien de surprenant donc, et Le Cri de Munch dans un des coins du rectangle. Dans la seconde partie, je n'ai pas noté de paires adjacentes, mais en revanche, la présence en coin des trois portraits : Marylin à l'angle nord-ouest, Chirico et Lichtenstein, côte à côte à l'angle opposé, à l'autre bout de la diagonale.

Je ne tire aucune conclusion de tout ceci. Qui m'apparaît un peu comme un rêve dont le contenu latent m'échapperait. 

jeudi 17 novembre 2022

Les deux Adèle

L'attracteur étrange munchien joue les prolongations, en bifurquant sur une voie de traverse. Je m'explique : dans l'article précédent, j'ai oublié une occurrence du Cri, sans doute m'apparaissait-elle un brin triviale, mais j'avais tort, tout a son importance. Lundi 14 novembre, zappant sur la télévision, je tombe sur l'émission de France 2, Tout le monde veut prendre sa place, que je ne regarde jamais d'habitude, mais il se trouve que je l'avais vue la veille avec ma mère, à Aigurande (c'est un rendez-vous qu'elle ne loupe jamais), et je ne sais trop pourquoi, peut-être en souvenir de ce moment partagé, j'ai visionné toute l'émission. Or le thème était les costumes au cinéma, et soudain, surgit la question qui tue : "De quel tableau la costumière du film "Dracula" s'est-elle inspirée pour la robe du vampire ?". Deux propositions étaient faites : Le Cri de Munch et Le Baiser de Klimt. Les quatre candidats ont voté comme un seul homme pour Munch, ainsi que la championne du moment. Manque de bol, c'était Klimt.


Or on a vu que Gustav Klimt était l'un des sept peintres impliqués dans la fameuse partie de Memory que j'ai rapportée. Et mardi, je venais tout juste de poster l'article en question que j'appris que, ce même jour, des militants écologistes avaient aspergé de liquide noir son tableau La Vie et la Mort, au musée Leopold de Vienne. Encore une fois, le tableau étant protégé par une vitre, il n'a subi aucun dommage.


Klimt encore : au moment où je postai l'article, le bandeau latéral "Autres sentes" affichait un billet de Dominique Bry sur Diacritik, consacré au dernier album de la série Adèle Blanc-sec, Le Bébé des Buttes-Chaumont. Je ne pus m'empêcher de tirer un fil entre Adèle Blanc-sec et Adele Bloch-Bauer, dont le portrait constituait l'une des paires adjacentes de la partie de Memory.  D'autant plus que les époques étaient presque contemporaines : le tableau est daté de 1907, et la série de Tardi commence le 4 novembre 1911, autrement dit il y a 111 ans, presque jour pour jour.

Portrait d'Adele Bloch-Bauer, Gustav Klimt, 1907.

Cela me donna envie de relire Adèle Blanc-Sec, et je me rendis à la médiathèque. Un seul album de la série subsistait dans les bacs, le premier, Adèle et la Bête.


Planche 1 de l'album Adèle et la Bête

Je repartis de la médiathèque avec l'album, mais aussi trois autres livres, dont le roman Disparaître de Lionel Duroy. De cet écrivain je n'avais encore rien lu, mais je l'avais entendu dans l'émission La grande librairie, désormais animée par Augustin Trappenard, où Sylvain Tesson présentait en même temps son Blanc. Duroy y racontait comment il avait décidé de rejoindre à vélo Stalingrad, pour peut-être y mourir, disparaître corps et âme, car il  tient plus que tout à ne pas infliger le spectacle de sa mort à ses quatre enfants. Si j'ai bien compris, toute son œuvre est d'inspiration autobiographique, même s'il n'hésite pas à l'entrelacer de fiction. Ainsi la première partie de ce roman, intitulée L'énigme des enfants,  longue tout de même d'une centaine de pages, est la narration d'un déjeuner à Paris offert à ses enfants, où il compte leur annoncer sa décision. Or, un peu plus loin, il écrit que ce repas n'a jamais eu lieu, qu'il les a vus tous les quatre mais séparément.

Bref, ce que je voulais signaler avant tout, c'est que ce déjeuner imaginaire se situe dans un restaurant Boulevard de l'Hôpital, non loin du Jardin des plantes justement, dont le souvenir est particulièrement important pour l'écrivain : "Une ambulance passe en trombe sur le boulevard, puis un souffle tiède et paresseux fait frissonner le tilleul au-dessus de nos têtes. Alors je songe au Jardin des plantes, si étroitement liée à notre reconstruction  quand Esther était entrée dans ma vie, un mois d'avril ou de mai. Je songe au Jardin des plantes comme s'il avait une vertu réparatrice, traversé du souvenir de mes enfants petits, de nos pique-niques "en famille" de nouveau." (p. 79)



mardi 6 décembre 2022

Lichens et Titanic

"Dans nos moments de confusion
souvent j'éprouve le besoin
de contempler un lichen.
Apportez-moi une montagne
et je vous montrerai ce que je veux dire."


         Hans Magnus Enzensberger, Ecriture braille, 1964.

J'ai terminé l'article précédent, consacré à Rainer Maria Rilke, en évoquant un ancien billet du 17 janvier 2017 où j'avais cité des extraits d'un même texte extrait de l'ouvrage de Pierre Desgraupes sur le poète. Le titre en était Le Titanic fera naufrage, lui-même titre de l'essai de Pierre Bayard paru en 2016, et qui commençait par ces mots : L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility, pour décrire l'odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard." Et j'enchaînai ainsi : "Ainsi commence le nouvel essai de Pierre Bayard, tout entier consacré à ces anticipations littéraires de l'avenir. Le paradoxe de la phrase illustre bien le caractère renversant de son hypothèse : les écrivains - il le montre avec force à travers plusieurs exemples puisés chez les plus connus, comme Kafka, et chez les moins connus, Frantz Werfel ou Eugène Zamiatine, par exemple - nous livrent des vues prémonitoires où catastrophes naturelles, guerres et accidents se taillent il est vrai la part du lion. Est-ce pour cela que ces oiseaux de malheur ne sont guère convoqués pour peser sur la marche du monde ? C'est pourtant ce que préconise l'essayiste, qui en appelle à leur confier des responsabilités politiques et à les associer aux recherches de la science. On ne sait trop à quel point Pierre Bayard ajoute foi à cette revendication, mais son humour très pince-sans-rire doit nous inciter à la prudence."

Au moment où je publie, le 2 décembre à 10 h 15, je m'aperçois qu'un article de Diacritik vient de paraître deux heures plus tôt, intitulé Yves-Noël Genod, « Titanic, hélas ». Evoquant la fin d'un spectacle mis en scène par Yves-Noël Genod, sur la péniche La Pop amarrée sur le bassin de la Villette*. J'ai envie bien sûr de signaler cette résonance, mais bon, je m'en abstiens cette fois-ci.


Oui, mais le Titanic ne se laisse pas si facilement oublier : le lendemain le voici qui redébarque, si j'ose dire, dans le chapitre 14 de L'impitoyable aujourd'hui, cet essai de l'historienne Emmanuelle Loyer qui est si délectable que je n'en lis qu'un chapitre par jour (il y en a 20, et il m'en reste encore quatre à l'heure où j'écris). J'aurai l'occasion d'en reparler plus longuement, mais restons sur ce chapitre 14, Halluciner l'histoire - c'est le titre -, où elle commence justement par évoquer l'essai de Pierre Bayard :

"Ecrire la catastrophe, c'est la reconnaître lorsqu'elle a eu lieu ; c'est comprendre et décrire comment elle a vampirisé les décennies qui l'ont suivie et estampillé les lieux qu'elle a touchés - souvent bien au-delà de leur géographie initiale.
Mais ce peut être aussi écrire, en somnambule, les yeux ouverts sur un avenir sombre, la catastrophe à venir. Pour prédire la catastrophe, il faut d'abord l'imaginer. En réalité, comme le plaide Pierre Bayard dans un stimulant essai et exemples à l'appui, les portes de l'anticipation sont largement ouvertes à la littérature qui accouche bien souvent de prémonitions étonnantes de justesse, jusqu'à un degré parfois troublant de précision dans la prédiction." (p. 231)

Et jamais deux sans trois : le lendemain encore, 4 décembre, voici que Bernard Umbrecht publie dans son Saute-Rhin (blog inscrit dans ma catégorie Autres sentes) un hommage à l'écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger (1929-2022), qui vient de disparaître le 24 novembre dernier. Il s'intéresse ici essentiellement au versant poétique de son oeuvre, à travers trois contributions d'amis. Or la troisième est Weitere Gründe dafür, daß die Dichter lügen / Encore des raisons qui font que les poètes mentent, un extrait de Le naufrage du Titanic, Une comédie. Chant 18. NRF Gallimard.1981.


Ce n'est pas tout. Il se trouve que lors de ma dernière sortie à la médiathèque, à la recherche d'Adèle Blanc-sec, j'ai rapporté par la même occasion le Lichens de Vincent Zonca. Rien à voir en apparence, sauf que l'une des deux citations épigraphes de ce livre consiste en ces vers de Hans Magnus Enzensberger que j'ai reproduits en tête de cet article. On retrouve l'écrivain dans le corps de l'ouvrage, par exemple à la page 75 où Vincent Zonca évoque la famille des Graphidaceae, "le lichen préféré des écrivains et donc le mien. L'espèce la plus connue est le Graphis scripta, appelé aussi "lichen script", "lichen à écriture secrète", très commun dans les campagnes françaises. Ses organes de fructification (les apothécies) dessinent sur le thalle de petits traits fendus, qui peuvent être simples, ramifiés, ou encore en forme d'étoiles et ressemblant à s'y méprendre à une écriture ou à une ponctuation (...)".


Et Zonca poursuit ainsi : "Ils sont nommés lirelles, du latin lira, le sillon de la charrue, comme s'ils étaient tracés par un soc : ils renvoient, en cela, à l'imaginaire (lira a donné en français "délire", c'est-à-dire "sortir du sillon"- et à l'écriture (en latin, le sillon de la charrue, c'est aussi le "vers", versus, de poésie). Tapissant les branches ou s'enroulant autour des rameaux des feuillus, ces lichens sont une invitation au déchiffrement : lire les lirelles, les voir et les toucher, comme du braille - titre d'un recueil du poète allemand Hans Magnus Enzensberger (né en 1929) :

Le lichen  a son graphisme
ses inscriptions son écriture
chiffrée qui décrit
un silence prolixe
Graphis scripta.

On le retrouve aussi à l'ouverture du livre III, à côté d'Henri Michaux (dont je ne peux me retenir de citer l'aphorisme extrait de Poteaux d'angle : "Faute de soleil, sache mûrir dans la glace"), avec ces deux vers issus de La Fureur de la disparition (1980) : "Le lichen sur le poteau/survit." Qui me fait aussitôt penser à ces poteaux de béton lichenisé que j'aime à photographier lorsque je vais me promener sur les berges de l'Indre, sur le chemin dit du Lavoir (un lavoir qui n'existe plus).


Dans l'index des noms propres, Enzensberger voisine avec un autre poète, français celui-ci, qui a porté aussi une haute attention au lichen : Antoine Emaz (qui faisait ici même le sujet de l'épisode 6 de Cristal noir). C'est même lui qui donne la raison du sous-titre de Lichens, Pour une résistance minimale, à travers un texte d'entretien donné pour la revue Nu, en 2006 :

"Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d'écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C'est fou ! On n'est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l'espoir pour la poésie, je n'ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s'est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l'économie, du lectorat, pour qu'il ne puisse plus rien lui arriver. [...] Donc l'espoir - on va parler d'un espoir raisonnable - existe. La poésie n'est pas un feu d'artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. [...] Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie pour renaître dès qu'elles redevient acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait." (p. 190-191)

 


Finissosn en reparlant de l'autre Adèle, Adele Bloch-Bauer, dont Gustav Klimt fit le portrait au début du siècle dernier. J'ai écarquillé les yeux lorsque je l'ai vue à la une du numéro 4 du magazine Le musée idéal.


Je n'ai pu faire autrement que d'acquérir l'exemplaire. L'article de la revue ne m'apprit pas grand chose de plus, mais quand j'en eus fini la lecture, et que je retournai au livre de Zonca, il se trouva que la page sur laquelle je l'avais laissé se terminait ainsi, par l'évocation de Prunus blanc et prunus rouge en fleurs, de Chen Hongshou : " On retrouve, sur le tronc, ces ornements de lichens foliacés (Parmotrema), dont le vert clair, prolongé par les étendues de quelques mousses ou lichens lépreux sur l'écorce, contraste, à droite, avec le rouge complémentaire des bourgeons et des fleurs. C'est que, dans la peinture japonaise, les lichens font fleurs, elles sont esthétiquement des fleurs des fleurs au même titre que celles du prunus. Ce tableau m'évoque le raffinement et les contrastes de certaines toiles expressionnistes de Gustav Klimt." (p. 313, je souligne) C'est par ailleurs la seule apparition de Klimt dans l'ouvrage.**

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* "Ce week-end, à contrecœur et presque en douce, Yves-Noël Genod faisait ses adieux à la scène, sur la Seine. Dans la cale d’une péniche parisienne, ses fans s’entassaient sous des manteaux, des plaids, et quelques gilets de sauvetage pour entendre son Titanic, hélas (c’est le titre), révérence tirée à une carrière qui prenait l’eau. Tandis que l’artiste disparaissait dans le noir, main dans la main avec une vieille dame au dos voûté, maquillée de fards colorés et gantée jusqu’aux coudes comme les chanteuses de music-hall, le froid et l’émotion faisaient naître de la buée sur les hublots. Que s’est-il donc passé, dans la société, pour qu’on doive se passer des dingueries d’Yves-Noël Genod ?" Eve Beauvallet, dans Libération (article réservé aux abonnés).

** Il me faut aussi dire deux mots de Munch, dont Le Cri décidément me poursuit (sur un mode plutôt cocasse, on va le voir, fort heureusement). M'étant rendu chez la coiffeuse de la rue de Strasbourg pour une action disciplinaire sur ma chevelure, je me trouvai en voisinage de shampouinage (le salon est mixte) avec une dame qui informa l'assemblée qu'elle était allée avec une sienne copine voir l'exposition à Orsay de Munch et de Rosa Bonheur. Elle me montra même la photo qu'elle avait prise de la lithographie du Cri qui siège là-bas.

Enfin, ayant repris la lecture de Résonance, l'imposant essai d'Hartmut Rosa (quatre ans que je suis sur ce livre, c'est fou), et revenant en arrière au hasard, j'ouvris directement sur la page 329 où je lus ces lignes (que j'avais donc parcourues mais que j'avais depuis longtemps oubliées) : "Ecouter le Voyage d'hiver de Schubert ou l'opéra rock The Wall de Pink Floyd (ou s'absorber dans Le Cri d'Edvard Munch) sur un mode de résonance dispositionnelle, c'est donc éprouver simultanément  deux modes de relation au monde : c'est être touché, ému, saisi par la forme même que le traitement esthétique confère à l'aliénation existentielle soit faire à la fois l'épreuve d'une résonance et d'une aliénation, les deux étant non pas fondues en une forme hybride mais unies par un rapport d'intensification réciproque : plus l'aliénation représentée ou modelée est "authentique", crédible et irrésistible, plus l'effet de résonance est grand."

vendredi 27 février 2026

Je ne suis pas un yakusa

Petite digression en dehors des thèmes abordés ces derniers temps.  De ma dernière visite à la médiathèque, j'ai été séduit par un court volume à la maquette élégante, avec ce titre intrigant, Je ne suis pas un yakusa. L'auteure s'appelle Clélia Zernik, agrégée de philosophie, enseignante- chercheure en philosophie de l’art aux Beaux-arts de Paris et à l’École Normale Supérieure. Il ne s'agit pas pour autant d'un essai ni d'un savant traité, mais d'une "succession de 31 petits tableaux où passent des images du Japon filtrées par une expérience tour à tour inquiète, admirative, curieuse ou amusée : celle, non dépourvue d’autodérision, d’une Occidentale qui savoure sans cesser de vouloir comprendre, et accepte de se plonger dans un monde déroutant." (Quatrième de couverture)

 

Ce qui m'a conduit aussi à emporter ce livre, c'est d'y avoir trouvé en exergue cette citation de Chris Marker (figure toujours pour moi fascinante) : "Aux temps légendaires de la pensée mao-zedong, certaine dévote aurait énoncé une proposition dont la profondeur pataphysique n'a jamais cessé de t'émerveiller : il s'agissait de la fameuse lutte entre les deux lignes et l'une "avait pour caractéristique de se faire passer pour l'autre" (relisez si vous n'êtes pas sûr de n'avoir pas compris). Faut-il se demander quel Japon se fait passer pour l'autre ?" Lignes tirées de son livre Le Dépays, édité par Herscher Format-photo, en 1982 (longtemps épuisé, ce livre est aujourd’hui réédité dans le coffret vidéo que propose l’éditeur Potemkine Films).

 

Chris Marker apparaît encore dans deux des tableaux susmentionnés. Page 45, avec Dans mes pensées, Clélia Zernik évoque son fils qui doit faire une heure de bus le matin et le soir pour rejoindre son collège au centre de la ville. Elle s'inquiète de la fatigue que cela doit entraîner, mais le garçon aime beaucoup, lui, ce temps de transition entre le monde de l'école et le monde de la maison. Il lui raconte les passagers du bus qui jouent à Pokemon-go, et elle les imagine à son tour "projetés dans un monde de fantaisie à l'affût de créatures multicolores, Pikachu, fantômes grotesques et autres monstres gentils, dans ce temps de transition entre la vie réelle au bureau et la vie réelle à la maison." "J'imagine, écrit-elle encore, cette "communauté de rêveurs", comme déjà Chris Marker appelait les usagers des transports en commun japonais. Chacun, les uns à côté des autres, poursuit un rêve, et dans ce temps hors du trajet du bus 21, ouvre un monde à l'intérieur du monde."

Cette méditation se poursuit trente pages plus loin dans Le vertige du toboggan, qui commence ainsi : "Dans Sans Soleil de Chris Marker, les rêves des usagers des transports en commun conduisent leurs pas sur les touches d'un piano électronique géant, tandis que le sommeil les projette dans les luttes interstellaires de leurs mangas." Sans Soleil * est un film documentaire, contemporain du Dépays, sorti à Paris le 2 mars 1983 de façon tout à fait confidentielle puisqu'il n’est projeté que dans un seul cinéma, l’Action Christine. Des lettres de Sandor Krasna, caméraman free-lance et double de Chris Marker, y sont lues par une femme inconnue. Parcourant le monde, il demeure attiré par deux “pôles extrêmes de la survie”, le Japon et l’Afrique, plus particulièrement la Guinée-Bissau et les îles du Cap-Vert (j'ai évoqué ce film dans Quelque part dans le soleil des années 1960, en juin 2021).

 

Clélia Zernik raconte que minuit, l'heure où s'arrêtent les métros dans la capitale, "s'apparente à un sommet de montagne d'où descendraient en une course folle de multiples toboggans aux circonvolutions improbables. [...] C'est un moment étrange et enivrant où l'on se laisse glisser sur le fil de la nuit. On ne sait pas où on va, mais on y va, porté par l'ivresse du toboggan." Elle parle de cette nuit japonaise imprévisible, où il faut accepter les rencontres comme elles viennent, "accepter de casser sa carapace, de lisser tous les comportements en une même euphorie insouciante, sans avoir peur du vertige. Accepter l'invitation à la glissade, ne s’attendre à rien, tout accueillir - comme dans un film."

Le mot vertige, triplement répété (sans compter le titre du tableau) est loin d'être anodin (on sait quelle attention j'y prête depuis longtemps). Dans Sans Soleil, il est pleinement à l'honneur à travers la place qu'y prend le Vertigo de Hitchcock. Dans l'article que le CNC consacre à la réédition du film chez Potemkine (en même temps que La Jetée), un paragraphe entier est consacré aux "Vertiges de Vertigo" :

Vertigo (Sueurs froides en VF) est le film fétiche de Chris Marker. Il a d’ailleurs envisagé son film La Jetée à l’aune de la découverte du chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock sorti en 1958, soit quatre ans avant son court métrage culte. Marker s’intéressait lui aussi à un homme hanté par une image qu’il essayait de recomposer sur le visage de quelqu’un d’autre. Dans Sans soleil, Marker va encore plus loin. Il est retourné sur les lieux mêmes de Vertigo, à San Francisco, et donne à voir son épopée sur les traces de Scottie (James Stewart). Dans l’un des bonus du coffret de Sans soleil, Florence Delay remarque ainsi : « Rien ici n’est cité qu’une fois. Tout revient, comme le souvenir. Rien n’est là tout seul, ça tourne en rond. À la fin du film, il est écrit “composition et montage de Chris Marker”. Et de fait, le film est composé comme le chignon de Kim Novak dans Sueurs froides. » Soit une spirale dans laquelle le protagoniste, comme le spectateur, est happé au point de se perdre. L’hommage de Marker à Hitchcock n’a rien d’une célébration béate ni d’une coquetterie fétichiste. Elle pousse la réflexion de Vertigo dans ses retranchements en promettant une exploration fascinante du devenir des images. Images immortelles, assemblées ici avec l’intelligence du philosophe. 

 

Adrien Mitterrand Munch, dans un article de Critikat consacré aussi à la réédition de Sans Soleil, s'interroge également sur le vertige : 

Il y est question de la quête désespérée de Scottie (James Stewart), un ancien policier cherchant à guérir sa peur du vide. Mais le vertige en question n’est pas celui de l’espace, rappelle Marker, c’est « en réalité le vertige du Temps » (Sans Soleil). Au premier stade de sa folie, Scottie envisage que la pleine conscience de la vie suffirait à en conjurer la fin. Puis, constatant son impuissance à empêcher la mort de sa bien-aimée Madeleine, il s’enfonce dans le projet délirant de la faire revenir par la résurrection de son image, au point de plus différencier l’être perdu de son reflet. Mais n’avait-il pas justement aimé que cette image depuis le début, plus que la femme elle-même ? Ce projet le conduit irrémédiablement vers une nouvelle mort au terme d’une trajectoire circulaire qui n’est pas sans rappeler celle du personnage de La Jetée, film-reflet composé de nombreuses images inspirées des souvenirs de Vertigo. « On ne s’échappe pas du temps », rappelle la voix off du film de Marker en guise de conclusion.**

Clélia Zernik termine son tableau de la nuit japonaise en décrivant les fêtards qui errent comme des bancs de surfeurs sur les quais des premiers métros : "On a pris des bonnes vagues cette nuit, on a bien glissé. Chacun dans notre tube, on a surfé la même nuit, on a éprouvé la même houle urbaine, le même vertige. Cette communauté de glisseurs nocturnes sur les quais de Shibuya, Shinjuku, Roppongi se disloque, laissant la ville vidée avec ses déchets épars, ses sacs poubelles éventrés, ses restes solitaires d'une nuit plus belle que le jour."

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 * "Le titre Sans soleil s’inspire d’une œuvre du même nom du compositeur russe Modeste Moussorgski (1839-1881). Cette œuvre de 1874 se présente comme un cycle de mélodies pour voix et piano. Elle a été composée dans la dernière partie de la vie du musicien, alors en proie à une crise existentielle. On peut en entendre des extraits dans le film Chris Marker. Le cinéaste n’a utilisé que des fragments de Sur le fleuve, qui clôt le cycle en question. Une mélodie où le musicien russe réfléchissait à sa propre mort. Outre Moussorgski, la musique de Sans soleil est composée de La Valse triste de Sibelius, réarrangée au synthétiseur par le compositeur de musique électronique japonais Isao Tomita et d’un chant interprété par Arielle Dombasle." Site du CNC.

** Voir le Blow Up "Quand La Jetée croise Vertigo".