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vendredi 18 avril 2025

L' Ombre du vent

J'ai terminé l'article précédent, consacré à Marianne Alphant et à son très beau L'atelier des poussières, par cette référence qu'elle donne de Sebald : "L’écrivain W.G. Sebald qui n’aimait pas les maisons trop propres où l’on maintient un ordre froid, trouvait réconfortant celles dont les occupants laissent la poussière s’installer. Il a raconté dans un entretien l’expérience de paix, de sérénité merveilleuses éprouvée dans une bibliothèque pleine de poussière en attendant un rendez-vous. " 

Or, il m'avait été donné, peu de temps auparavant, de tomber sur cette même association de la bibliothèque et de la poussière. C'était à la lecture de L'Ombre du vent, de Carlos Ruiz Zafón, livre choisi par R., l'un des deux détenus que j'accompagne à la centrale de Saint-Maur dans le cadre de Lire pour en sortir. L'histoire commence à Barcelone, aux premiers jours de l'été 1945, le père du personnage principal, le jeune Daniel Sempere, le conduit au Cimetière des livres oubliés, une gigantesque bibliothèque secrète, dont la description ne peut manquer de faire penser à celle de l'abbaye du Nom de la Rose, d'Umberto Eco. Selon la coutume, celui qui vient ici pour la première fois doit choisir un livre pour faire en sorte qu'il ne disparaisse jamais. Daniel commence alors par déambuler dans "les mystères de ce labyrinthe qui sentait le vieux papier, la poussière et la magie." Bientôt l'idée s'empare de lui qu'un univers infini s'ouvrait derrière chaque couverture : "Est-ce à cause de cette pensée, ou bien du hasard ou de son proche parent qui se pavane sous le nom de destin, toujours est-il  que, tout d'un coup, je sus que j'avais déjà choisi le livre que je devais adopter. Ou peut-être devrais-je dire le livre qui m'avait adopté." (Hasard et destin, ce couple d'opposés me faisait revenir en mémoire à ce chapitre Hasard et destin du livre d'Etienne Klein, Courts-circuits, que j'ai traité naguère dans Il ne faut jamais éclaircir le mystère.) Ce livre, relié en cuir lie-de-vin, c'était L'Ombre du vent, de Julián Carax. On ne s'étonnera pas de retrouver la poussière au moment de son exfiltration du rayonnage : "Libéré de sa geôle, il laissa échapper un nuage de poussière dorée."

 

Plus tard, menacé par un inquiétant personnage qui veut s'emparer du livre, il revient au Cimetière des livres oubliés pour y dissimuler L'Ombre du vent, et évidemment on n'évite pas la mention de la poussière : "Dans des nuages de poussière, diverses comédies de Moratin et un superbe Curial § Güelfa alternaient avec le Tractatus theologico-politicus de Spinoza. En guise d'ultime pied-de-nez, je choisis de faire reposer le Carax entre un annuaire de 1901 des jugements des tribunaux civils de Gerona et une collection de romans de Juan Valera." (p. 99) Ce moment est réévoqué à peu près cent pages plus loin : Daniel, dans l'appartement de son père (lui-même libraire d'ancien), ouvre une boîte en fer-blanc où il range, selon ses dires, toutes sortes de bricoles inutiles mais dont il est incapable de se séparer : "Au milieu de tout ce fatras surnageait le coin de journal sur lequel Isaac Monfort m'avait noté l'adresse de sa fille Nuria, la nuit où je m'étais rendu au Cimetière des livres oubliés pour y cacher L'Ombre du Vent. Je l'étudiai à la lumière poussiéreuse qui passait entre les étagères et les cartons empilés." (p. 190)

Et il semble bien qu'il soit impossible que le livre ne soit pas corrélé à la poussière. Page 231, Daniel revient encore une fois au fameux Cimetière, accompagné par Beatriz, son amoureuse : "Je m'agenouillai près de la dernière étagère et cherchai mon vieil ami caché derrière les rangées de volumes ensevelis sous une couche de poussière brillant comme du givre à la lueur de la lampe. Je pris le livre et le tendis à Bea.
- Je te présente Julián Carax.
-
L'Ombre du Vent, lut Bea en caressant les lettres à demi effacées de la couverture. Je peux l'emporter ? "

Bibliothèque et poussière, j'en trouvai encore hier une autre occurrence en lisant l'entretien avec l'anthropologue écossais Tim Ingold dans Télérama :

 

Enfin, pour conclure sur une note plaisante, je vous invite à visionner La vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder. A 7'20'', une petite altercation entre Sherlock Holmes et sa gouvernante, Mme Hudson (encore une histoire de domestique) vaut franchement le détour (Merci mille fois à Nunki Bartt, qui m'a envoyé le lien).

 

dimanche 5 janvier 2025

Le tapis navajo

"Quand vous y réfléchissez, tout se déroule le long d’une ligne. Marcher, tisser, chanter, observer, raconter des histoires, écrire et dessiner… L’artiste Paul Klee, par exemple, disait que le dessin est une ligne qu’on emmène en promenade. Et dans son dernier discours, le chimiste August Kekulé [1829-1896, il est célèbre pour avoir découvert la structure du benzène après avoir rêvé d’un serpent se mordant la queue] s’adresse aux jeunes scientifiques en leur conseillant de « suivre les chemins des éclaireurs », « notez chaque empreinte, chaque brindille tordue, chaque feuille tombée, alors, disait-il, vous verrez où placer vos pieds pour aller plus loin ». Ce « pathfinding » de Kekulé, je l’appelle « cheminement » . Selon moi, c’est le mode fondamental par lequel les êtres vivants habitent la Terre. Chaque être vivant doit être imaginé comme la ligne de son propre mouvement ou, de façon plus réaliste, comme un faisceau de lignes. Ce faisceau est ce que j’appelle un maillage [meshwork] et ce que Gilles Deleuze appelle un rhizome. Tout est question de mouvement et pas de statique. La vie des habitants de la Terre n’est pas inscrite sur la surface mais tricotée dans son tissu même. Ils se croisent et se décroisent, leurs chemins convergent et divergent, pour former un maillage réticulé qui ne cesse de s’étendre : un domaine d’enchevêtrement."

Tim Ingold, extrait d'un entretien à Philosophie magazine, 11 janvier 2023.

Monument Valley est donc, selon Fabien Meynier, divisé en deux grandes zones associées à deux communautés distinctes. Le nord dévolu aux colons et le sud aux Indiens relèvent de deux esthétiques différentes. Au nord, certaines buttes visibles à de nombreuses reprises permettent "ainsi de les associer aux cowboys, aux militaires, aux bandits ou aux femmes qui voyagent à leurs côtés. Cette accumulation et cette répétition produisent dans la durée un « espace strié » dans lequel les buttes deviennent des points de repère permettant au spectateur de s’orienter dans ce lieu qui peut sembler uniforme." Comme l'anthropologue écossais Tim Ingold dans l'entretien cité au-dessus, Fabien Meynier en appelle ici à un concept établi par Gilles Deleuze et Félix Guattari  (Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1980), l'espace strié, dont l'une des caractéristiques est en effet que « les lignes, les trajets, ont tendance à être subordonnées aux points : on va d’un point à un autre ». ""D’un point de vue narratif, poursuit Meynier, les Blancs dans les films ne cessent de se déplacer d’un point à un autre, qu’il s’agisse de rejoindre des relais dans le désert, se rendre sur le territoire Indien, retrouver un régiment ou encore rattraper un cavalier solitaire. Dans chacun de ces épisodes, ce sont les mêmes buttes du nord qui reviennent : Gray Whiskers et Mitchell, mais aussi West Mitten, East Mitten et Merrick, ou encore El Capitan ou Stagecoach. À force de répétition et d’accumulation, les personnages tissent des liens entre les espaces, les quadrillent et les balisent. [...] Le striage de Monument Valley a donc pour conséquence de baliser le lieu, de le rendre reconnaissable. Ce qui se joue dans cette construction spatiale, c’est la conquête d’un territoire, la transformation d’un espace en un lieu intégré au territoire national."

La Prisonnière du désert, John Ford, 1956, Warner Bros – C.V. Whitney.
 

Or, il semble que ce soit une autre logique spatiale qui préside aux représentations du territoire indien, une logique à laquelle s'applique la parole de Tim Ingold : Tout est question de mouvement et pas de statique. Deleuze et Guattari  évoquent un "espace lisse" opposé à l'espace strié : "Alors que la logique figurative du lieu est l’accumulation et la répétition pour les Blancs, c’est le faux-raccord et l’intervalle qui priment pour celle des Indiens. À l’action de tracer des lignes entre des points reconnaissables, ces derniers opposent le mouvement des points en fonction de leurs déplacements. Que ce soit pour accompagner et entourer des étrangers qui pénètrent sur le territoire comme dans La Prisonnière du désert, ou suivre les déplacements des Indiens qui entament un rituel religieux dans Les Cheyennes, les concrétions rocheuses s’adaptent et se meuvent dans l’intervalle des plans : « […] dans l’espace lisse, c’est le trajet qui entraîne l’arrêt, là encore c’est l’intervalle qui prend tout, c’est l’intervalle qui est substance […] » À la sédentarité des Blancs s’oppose donc le nomadisme des Indiens qui s’incarne dans les déplacements magiques des arêtes minérales qui leur sont associées. À la territorialisation du lieu par les colons s’oppose la déterritorialisation du même lieu par les Indiens."

Et c'est à ce moment de l'étude que Fabien Meynier fait appel à cette fameuse notion de lazy line, à travers une proposition (jugée élégante) de Jean-Louis Leutrat, à propos de la correspondance entre l’art du tissage navajo et certains des motifs et des faux-raccords du film : 

"(...) la lazy line est une technique propre aux tapis navajos qui consiste à tisser un écart, une non-concordance dans les lignes d’un motif, de telle sorte qu’un décalage s’opère, inscrivant ainsi dans la matérialité du tapis la signature de l’artisane. Voulant rendre hommage à la communauté navajo ayant travaillé avec lui depuis de nombreuses années, Ford aurait déplacé cet effet de signature dans son film en insérant un certain nombre de faux-raccords et de motifs, au premier chef desquels la cicatrice que l’on retrouve à plusieurs endroits dans le film. Or, il me semble que si lazy line il y a, c’est exemplairement dans la mise en scène de Yei Bi Chei et Totem Pole. Les faux-raccords, les déplacements et les fragmentations des concrétions dans pratiquement toutes les séquences dans lesquelles elles apparaissent produisent une systématicité qui vaut comme effet de signature. Du reste, cette lazy line produite par le montage entre en opposition avec les lignes droites tracées par les Blancs, dont l’expression la plus visible s’incarne dans les plans représentant El Capitan."
Tapis Diné (Navajo) avec lazy lines , 1868 - 1890 (119.3 cm x 81.2 cm), Southwest Museum of the American Indian Collection. 

 

Je me suis souvenu que j'avais dans la bibliothèque un album documentaire sur la religion des Indiens Navajo, de Lawrence E. Sullivan (en vente encore sur Amazon, où l'on indique que l'âge de lecture est entre 3 et 5 ans, c'est un peu vexant...).


Au centre de la couverture, il y a ce dessin d'une femme navajo devant son métier à tisser (cet artisanat est réservé aux femmes dans la culture navajo). C'est bien dire son importance. Le dessin est d'ailleurs repris en page 6, celle du sommaire, un peu agrandi, et accompagné de cette légende : "Femme navajo en train de tisser un tapis. Le métier à tisser est conçu pour être facilement démonté et déplacé. De nombreux mythes se rapportent au tissage et les Navajos lui accordent une grande valeur religieuse. Tisser, c'est lier sa pensée et sa vie à l'harmonie de l'univers, comme les fils s'entrecroisent pour créer l'harmonie du motif qui apparaît dans le tapis." Un autre dessin de la couverture est reproduit dans cette même page du sommaire, et c'est celui du rocher de Spider Rock, autrement dit le Rocher de l'Araignée; Là encore la mythologie qui l'entoure a rapport au tissage.

Sacred Spider Rock at the entrance to Del Muerto Canyon, Canyon de Chelly, Navajo Indian Reservation, Arizona, ca.1900

 

"Ce roc de grès de 130 mètres de haut, nous dit la légende du livre, occupe une place importante dans l'histoire et dans la mythologie navajo. C'est de son sommet que la Femme Araignée aurait tissé sa première toile, avant d'enseigner le tissage aux femmes. La Femme Araignée aurait expliqué aux tisserandes comment composer des motifs symboliques correspondant aux récits sur la formation des étoiles. La vie des êtres humains doit en effet se référer aux étoiles, au soleil et aux éléments de la nature, afin que la pensée et l'action soient conformes à l'ordre du monde."

Il se trouve, je le répète, qu'un tapis navajo est bel et bien présent dans l'incipit de La Prisonnière du désert, posé sur une barrière du ranch des Edwards. "Ce tapis, écrit Pierre Gabaston, signale discrètement la présence de l'Autre ; à cheval sur les deux mondes." La barrière, au premier plan, "distribue deux espaces dramatiques caractéristiques de l'univers fordien. En deçà de la barrière, celui d'une maison isolée, perdue, exposée en territoire conquis [...]. Au-delà de la barrière, on entrevoit un environnement ouvert, infini, hostile, ne serait-ce que géographiquement, et, pour tout dire, primitif."

Mais il y a un autre tapis navajo dans cette séquence, qu'on aperçoit plié sur une autre barrière, dans le dos de Debbie, la fillette.

"Les tapis navajo semblent déjà sceller, dit encore Gabaston, le sort mutuel d'Ethan et de la fillette." Pourquoi cela ? Eh bien, parce que Debbie sera enlevée par les Comanches et deviendra la femme de Scar, le chef indien. Debbie qu'Ethan voudra tuer tout d'abord et qu'il ramènera finalement dans le monde des Blancs.

Merveilleux art du détail, chez John Ford.


vendredi 3 juillet 2020

Inverser l'empreinte

"Je vais inverser votre empreinte de pas. Parce que vous avez beaucoup emmagasiné sur votre chemin. Tout est là ici, avec vous, dans cette pièce. Venez", dit-elle en se levant."

Kapka Kassabova, Lisière, Marchialy, 2020, p. 474.

A la fin de son périple, Kapka Kassabova, sur les conseils de son amie Marina, va consulter une guérisseuse, une infirmière à la retraite qui aurait vu passer dans son salon deux générations de militaires affectés dans la zone frontalière entre Bulgarie et Turquie, le personnel de l'hôpital régional tout entier (dont des chirurgiens en chef) et des centaines d'autochtones. Comme nombre de guérisseurs ici aussi en France, on ne donne, cadeaux ou argent liquide, que ce que l'on veut bien donner. La guérisseuse, après avoir affirmé que Kapka n'avait pas le mauvais oeil (uroki), ne l'entraîne pas moins dans le rituel de l'inversion d'empreinte, dans la cour d'une maison abandonnée attenante, envahie par la végétation :
"Il fallait un sol non foulé, calme sur le plan énergétique. Elle m'enjoignit de poser un pied par terre, orteils pointant vers l'est. Pourquoi l'est ?
Avant le rituel du feu, musiciens et nestinari se tournent vers l'est. Les pieds des morts dardent vers l'est. Le soleil se lève à l'est. Avec son couteau, elle traça le contour de mon pied trois fois, dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, tout en marmonnant à trois reprises une incantation que je n'entendis pas. Ensuite, elle retira mon pied et, usant de la lame, délogea la terre retournée à l'endroit où se trouvait mon empreinte.
Elle se redressa.
"Toute la mauvaise énergie reste ici. Tout ce dont vous n'avez pas besoin. Vous êtes libre."

A peine avais-je - nous étions le 24 juin -, lu ce passage que, m'étant tourné vers l'autre livre lu en parallèle (Générations collapsonautes, de Citton et Rasmi), je tombai sur ce paragraphe :
" A l'heure de l'Anthropocène - où s'avère intenable le partage traditionnel entre activité de la sphère humaine et passivité naturelle de l'environnement -, l'échelle, certes fuyante, du climat devient un objet d'attention et d'implication. Comme l'a souligné à maintes reprises l'anthropologue Tim Ingold, le temps qu'il fait n'est pas une simple scénographie immuable derrière nos histoires humaines : nous habitons dedans, nous en sommes imprégné.e.s, nous y laissons des traces. Le monde de notre civilisation surgit au sein d'un milieu météorologique et climatique qui l'influence et qu'elle influence en retour. Chaque empreinte que nous produisons distraitement  - depuis nos traces de pas dans un sol mouillé jusqu'à notre empreinte carbone, en passant par la buée de notre souffle - nous rappelle cette imbrication entre nos vies et le milieu où elles se déroulent : tout monde humain est un weather-world3." (p. 107, c'est moi qui souligne)
 La note 3 de bas de page renvoie à un article de Tim Ingold : "Footprints Through the Weather-World", Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. 16, 2010, p. 121-139."

mardi 11 juillet 2017

# 164/313 - Des rythmes et des lignes

"Comme je l'ai dit, la vie n'est pas enfermée dans des points mais se développe sur des lignes."
Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles, 2011, p. 137

Je viens d'achever ce matin la lecture du livre magnifique de Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Age,*acheté aux Rencontres de l'Histoire à Blois, en octobre dernier. 

Richement illustrée, extrêmement bien documentée, rédigée dans une langue claire dépourvu de jargon, cette somme qui revendique pourtant son caractère inachevé, m'a énormément appris, et je la conseille vivement à tous ceux que passionne la matière médiévale. Il se trouve aussi qu'elle a rencontré certains des motifs qui me retiennent ici, et en particulier à travers l'étude d'un ouvrage assez extraordinaire, le Compendium historiae in genealogia Christi, autrement dit un"abrégé de la généalogie du Christ" par Pierre de Poitiers, chancelier de l'université de Paris de 1193 à 1205.

L'ouvrage se présente sous forme de rouleau (volumen), support qui se prête mieux que le codex (forme actuelle du livre) au tracé des généalogies (les trois quarts des généalogies royales anglaises étaient encore établies sur rouleaux entre 1262 et 1327). L'exemplaire conservé à Paris, à la Bibliothèque de l'Arsenal, ne mesure pas moins de 8,75 mètres de longueur pour 40 centimètres de largeur.

Au centre, la ligne généalogique du Christ
La généalogie christique apparaît "avec toutes ses ramifications, sous la forme d'une multitude de lignes et de rondelles colorées portant les noms de tous les personnages bibliques. La ligne généalogique principale, celle du Christ, occupe longitudinalement le centre du rouleau. Elle est scandée par des rondelles individuelles portant le nom des ancêtres directs de Jésus et elle s'éparpille dans une myriade d'autres rondelles réservées aux conjoints de ces personnages et aux branches cadettes qui en sont issues." (p. 516)

Le manuscrit ne se contente pas d'égrener la généalogie biblique, il se poursuit, sans rupture et sans changement de forme graphique, avec la chronologie des papes et des empereurs depuis la naissance du Christ jusqu'à la mort de Frédéric II (1250) et l'intronisation de Benoît XII (1334).

"C'est dire l'importance et l'efficacité de la ligne comme un mode de pensée figuratif, dont Tim Ingold a proposé une interprétation anthropologique générale." Cette appréciation de J.C. Schmitt renvoie à l'ouvrage cité en exergue, Une brève histoire des lignes, que je connaissais déjà, pour l'avoir lu avec passion en avril 2014. Ceci à mon sens éclaire la présence maintes fois signalée d'alignements dans ce que j'ai coutume d'appeler la géographie sacrée d'un pays donné.


Dans le chapitre du livre où j'ai puisé cette citation, intitulé La lignée, Tim Ingold présente une autre figure généalogique plus récente mais qui présente la même ligne centrale que le manuscrit médiéval, et des rondelles similaires pour désigner les personnes.

Il commente ainsi cette figure : "Arbor consanguinitatis français du XVIIIe siècle. Le visage au centre du tronc représente l'Ego. Au-dessous de lui, le long du tronc, figurent quatre générations d'ancêtres. La parenté patrilatérale est représentée à gauche, et la parenté matrilinéaire à droite. Les chiffres arabes et romains indiquent le degré de consanguinité respectivement selon la loi civique romaine et le Canon de l'Eglise. Source : Domat (1777, I, p. 405)"

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* Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Age, Bibliothèque illustrée des Histoires, Gallimard, 2016