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vendredi 6 octobre 2017

# 239/313 - Le Bélier pense à moi

" -Jean Roudaut. Dans l'Arrière-Pays, dont une réédition paraît chez Skira, vous évoquez le roman Les Sables rouges, lu dans l'enfance. Quelles furent vos autres lectures d'enfant ou d'adolescent ?
Yves Bonnefoy. C'est vrai, j'ai cité, il y a déjà longtemps, Dans les sables rouges, ce récit d'une colonie de la Rome impériale restée vivante, et toujours à parler latin, dans des galeries souterraines du lointain désert de Gobi. Mais plusieurs autres livres de cette nature rêveuse ont compté tout autant pour moi au seuil de l'adolescence, et je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi."

Entretien, in Magazine littéraire, novembre 1992, p. 96.

"(...) je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi." Cette réflexion de Yves Bonnefoy au début de son entretien avec Jean Roudaut me rappela immédiatement une case du roman graphique de Baudoin et Vargas, que je venais de relire la veille :


Le commissaire Adamsberg converse avec son adjoint Danglard. Et il profère donc cette phrase assez énigmatique : "Vous savez bien que je ne pense jamais à aucun truc. Ce sont les trucs qui pensent à moi. En ce moment, le Bélier pense à moi."
L'idée commune à Bonnefoy et Vargas, c'est donc bien une sorte d'inversion des rôles : c'est l'objet de la pensée qui devient en réalité le sujet de la pensée, et celui qui est censé être le sujet pensant devient simple vecteur de la pensée, ou disons le lieu où s'opère cette pensée. Bon, devant de telles affirmations d'aspect paradoxal, on a tendance à ne pas s'attarder, comme s'il s'agissait de simples ornements "littéraires"qu'il serait superflu de prendre véritablement en compte.
Pourtant, si je m'y penche vraiment - et sans doute aurais-je passé moi aussi mon chemin si la coïncidence textuelle ne m'était pas apparue - je ne peux pas ne pas penser à l'anthropologie que cherche à élaborer Eduardo Kohn, dans son livre Comment pensent les forêts, que j'ai évoqué ici, le 25 août.
Il y soutient qu'un autre type de pensée est possible, qui englobe l'humain et le soutient :
"Cet autre type de pensée est celui que les forêts pensent, le type de pensée qui pense à travers les vies des gens comme les Runa (ou les autres), qui interagissent intimement avec les êtres vivants de la forêt d'une façon qui amplifie la logique distinctive de la vie.
Ces êtres vivants enchantent et animent la forêt. Je propose une théorie de la réalité de l'enchantement et de l'animisme au-delà de l'humain, et je m'efforce de l'étayer et de la mobiliser conceptuellement dans le cadre d'une approche anthropologique susceptible de nous emmener au-delà de l'humain : c'est l'offrande que je fais, de la main gauche, pour contrer ce que nous tenons pour être les manières "droites" de penser l'humain." (p. 292)
Je ne veux pas m'avancer plus avant, du moins pour l'instant, sur ce terrain complexe, et je propose plutôt maintenant de nous pencher sur ce Bélier qui pense à moi (Adamsberg). Le Bélier n'est autre, dans l'histoire, que le tueur en série qui menace la vie du jeune Grégoire Braban, et qui doit son surnom à la marque qu'il laisse sur ses victimes.
Le Bélier, à cheval entre mars et avril, est le premier signe du zodiaque, qui débute avec l'équinoxe de printemps.
Or, le paon - que nous avons vu apparaître dans le texte de Bonnefoy sur Ravenne - est lui aussi un symbole de l'équinoxe de printemps. L'iconographie chrétienne et d'abord byzantine, "semble bien s'inspirer, écrit Jean Richer,* de ce qu'on lit au sujet du paon dans L'Histoire des animaux d'Aristote (VI, 564 B1) puis dans l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (Livre X, ch. 22) sur le fait que le paon perd son plumage à la chute des feuilles et qu'une nouvelle queue lui repousse à la frondaison, ce qui, incontestablement, renvoie aux équinoxes."
Par ailleurs, au Moyen Age, on croyait que la chair du paon était imputrescible, ce qui explique qu'on en ait fait un symbole d'immortalité.

Paons affrontés à un vase, sous deux coquilles, détail d’un sarcophage épiscopal conservé dans la basilique de St-Apollinaire-in-classe, Ravenne.
Pas de paon dans Les quatre fleuves, mais curieusement un autre gallinacé, une petite poule dont il me semble intéressant d'examiner la place et le rôle dans le récit.

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* Jean Richer, Iconologie et Tradition, Symboles cosmiques dans l'art chrétien, Guy Trédaniel, 1984, p. 17.

vendredi 25 août 2017

# 203/313 - Le grondement distant du jaguar

Le rêve va avec l'image, cela semble une évidence. Le rêve se présente le plus souvent comme un film, disloqué, absurde, incohérent tant qu'on voudra, mais ce qu'on ne remet guère en cause, c'est la nature visuelle du rêve. Or, mon expérience est un peu différente. A côté de ces songes marqués par une imagerie forte, je me souviens de ces rêves épuisants auxquels je suis accoutumé lorsque je suis dévoré par une fièvre. Aucune image ne s'impose plus, et encore moins d'hallucination comme on pourrait peut-être le pressentir dans un contexte de maladie. Non, le rêve se décline en raisonnements interminables, en ratiocinations que le réveil détruit sans remède. Tout se passe comme si le cerveau tournait à vide, ne produisant que des énoncés abstraits dont la logique n'est qu'apparente. Mais même en dehors de ces périodes de mauvaise santé, il arrive que le rêve vire au dépouillement cistercien et revêt plutôt une forme radiophonique : ne me reste alors au réveil que des mots, des noms, et parfois un sentiment flou. Ce fut le cas par exemple pour Augenblick dont j'ai parlé ici l'an dernier. Et très récemment, ce fut presque la même chose avec le rêve d'un personnage qui s'est construit dans la difficulté, les épreuves. Impossible d'en dire plus si ce n'est qu'un nom l'accompagnait, qui n'était pas le sien mais peut-être celui d'une ville, d'un pays : Iquitos. Et il me semble bien que dans le rêve lui-même j'étais conscient de la proximité de ce mot avec la capitale de l’Équateur, Quito, mais le mot demeurait inscrit ainsi : Iquitos.

Le lendemain, je commençai un autre des livres achetés à Toulouse : Comment pensent les forêts, de l'anthropologue Eduardo Kohn, avec une préface de Philippe Descola, publié chez cette excellente petite maison d'édition qui s'appelle Zones sensibles.


Ce livre, "magistral" selon Descola, "œuvre d'art" si l'on en croit Bruno Latour, est en effet extrêmement stimulant. Je ne veux surtout pas en donner un résumé ici, d'autant plus que je n'ai pas fini de le lire. Contentons-nous pour l'instant de cette introduction de la notice de l'éditeur : 
Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens interagissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. (...)
Or, sur la première figure du livre, un détail d'une carte du XVIIIe siècle montre la région de l’Équateur  où l'auteur a travaillé, en particulier le village d'Ávila dont il écrit que la distance à vol d'oiseau de Quito est d'approximativement 130 kilomètres.


Iquitos, Quito. La coïncidence était merveilleuse. On pourra bien sûr penser qu'en feuilletant le livre au moment de l'achat mon cerveau a pris inconsciemment des informations. Je ne veux pas disputer là-dessus, mais il reste que le rêve est précisément un aspect crucial de l'analyse d'Eduardo Kohn, ainsi que le pointe Philippe Descola dans sa préface :
" L’interprétation quotidienne des rêves, un trait fondamental de la vie quotidienne des Amérindiens de l’Amazonie équatorienne, devient ainsi un mécanisme très original qui va au-delà de l’oniromancie classique en ce qu’il permet la calibration et l’alignement des points de vue situés de toutes sortes d’êtres qui habitent des mondes différents."
Dans la chronique précédente, Gabriel de Azambuja évoquait la pensée rêvante de J.-B. Pontalis où il voyait la possibilité "d'une passerelle qui permet d'imprégner notre vie diurne de la matière même de nos rêves". Or, cette possibilité est clairement réalisée par les Runas d'Ávila :
"A Ávila, la vie de tous les jours et cette seconde vie que constituent le sommeil et les rêves sont enchevêtrées. Dormir à Ávila n'est pas l'activité ininterrompue, solitaire et sensoriellement pauvre qu'elle est si souvent devenue pour nous. Le sommeil - au milieu de beaucoup d'autres personnes dans des maisons de torchis ouvertes et sans électricité, très perméables au monde extérieur - est entrecoupé de veille. On s'éveille au milieu de la nuit pour s'asseoir près du feu et combattre le froid, ou pour recevoir un bol de thé huayusa fumant, ou parce qu'on a entendu le cri de l'ibijau gris à la pleine lune, ou parfois même le grondement distant d'un jaguar. Grâce à ces interruptions continuelles, les rêves débordent dans les moments de veille, et les moments de veille dans les rêves, tant et si bien que les uns et les autres s'enchevêtrent. Les rêves - les miens, ceux des membres de ma maisonnée, ceux, étranges, que nous avons partagés, et même ceux de leurs chiens - en sont venus à occuper une grande part de mon attention ethnographique, d'autant plus qu'ils impliquaient souvent les créatures et les esprits qui peuplent la forêt. Les rêves font aussi partie de l'empirique, et d'une certaine manière ils sont réels. Ils prennent racine dans le monde et le travaillent ; apprendre à s'ouvrir à leur logique particulière et leurs formes fragiles d'efficacité permet de révéler quelque chose du monde au-delà de l'humain." (p. 37, c'est moi qui souligne)
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PS : J'ai tapé "Iquitos", par acquit de conscience, sur Google et je découvre qu'il s'agit d'une vraie ville située dans l"Amazonie péruvienne ! Wikitravel : "Iquitos est au Pérou ce que Manaus est au Brésil. Perdue au milieu de l'Amazonie, cette ville n'a été très longtemps qu'un regroupement de missionnaires pour se protéger des populations indiennes hostiles à la conversion catholique. Au XIXème siècle, comme pour Manaus, Iquitos va connaître le boom du caoutchouc, et va grandir de manière fulgurante! Aujourd'hui, elle ne vit que du tourisme, et du commerce fluvial (elle borde le fleuve Amazone)."
Ajoutez à cela que Gabriel de Azambuja est précisément d'origine péruvienne.


Iquitos (vue aérienne) - Percy Meza