"Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l’Égypte ; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres ; il avait saisi des villes et des royaumes ; ses mains étaient pleines de puissantes réalités ; je n'avais encore pris que des chimères."
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe
Je veux voir une autre manifestation de l’attracteur étrange dans le soudain revival d'un article ancien, #77/313 Le reliquaire de Vivant Denon, publié le 31 mars 2017, parvenu dans le top 5 des articles les plus consultés, alors que je n'ai opéré aucun lien avec icelui dans les derniers articles. Il partage cependant un point commun avec eux, à savoir qu'il évoque Napoléon à travers le peintre Antoine-Jean Gros. Je devais à l'époque cette découverte à Jean-Paul Kauffmann, dont je venais de lire Outre-Terre, récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon, soit dit en passant, une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. Kauffmann commente dans ce livre le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.
Ce tableau, réalisé dans l'hiver 1808 après que le baron Gros ait gagné le concours organisé par Vivant Denon, est exposé précisément dans l'aile Denon, salle 77 (salle Mollien). "Malgré le blanc de la neige, écrit Jean-Paul Kauffmann, - ou plutôt à cause de ce blanc - cette peinture est noire. Gros, en voilà un qui n'a pas transigé avec le sujet qu'on lui a imposé. Sa peinture suscite le malaise comme d'ailleurs tout ce qui touche à Eylau" (Outre-Terre, p. 29). La notice du Louvre précise que les espions de la police suspectèrent ce tableau de rendre la guerre impopulaire : "Toutefois, Napoléon apprécia l’œuvre et lors de la distribution des récompenses aux artistes, il remit sa propre croix de la Légion d'honneur au peintre."
Je rappelle dans l'article que Vivant Denon avait bien précisé l'anecdote à illustrer : " Le moment est celui où Sa Majesté visitant le champ de bataille d'Eylau pour faire distribuer des secours aux blessés, un jeune hussard lituanien [l'homme à la natte], auquel un boulet avait emporté le genou, se soulève à la vue de l'Empereur et lui dit : César, tu veux que je vive, eh bien ! qu'on me guérisse, je te servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre."
Je rapporte ensuite que Kauffmann écrit que son ami, le peintre Édouard Trémeau, "compare le geste du bras de Napoléon à la main levée de Dieu allant vers celle d'Adam, sur le mur de la chapelle Sixtine, pour lui donner vie". "La veille, poursuit-il, l'église était une position stratégique. Dans le tableau elle est devenue le reliquaire de la bataille, la châsse où est enfermé ce qui n'appartient plus au monde sensible mais à un principe supérieur, spirituel, l'âme d'Eylau."
Il me semble aujourd'hui que, bien plus que la main de Dieu dans la Sixtine, c'est le rite royal du toucher des écrouelles que le geste de Napoléon veut suggérer. D'ailleurs n'est-il pas question de guérir dans la supplique du hussard lituanien ? L'historien Jean-Philippe Chimot, dans ce même article déjà signalé, La vérité sur le mensonge, écrit lui-même : "L’autre grand succès esthétique de Gros, Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau joue sur le même spectre que Jaffa : montrer que le chef, au-delà de la guerre, de la mort, de la souffrance, pense à soigner les plaies… qu’il a ouvertes !"
Il n'est peut-être pas inutile de relire la fin de cet article de 2017. J'y écrivais donc que Jean-Paul Kauffmann cherchera pendant tout son séjour à pénétrer dans cette église d'Eylau, mais que celle-ci, reconvertie en usine, est inaccessible à la visite. Il essaiera tout de même de passer outre et, profitant que les esprits soient occupés par la reconstitution de la bataille, s'introduit par l'arrière. Mais il n'en accèdera pas pour autant au clocher, malgré le bakchich donné à une vieille femme qui gardait l'entrée. Il apprendra juste ce qui est fabriqué dans cette église-usine : des vitrines frigorifiques...
Poursuivons : "Il y a bien sûr un aspect de dérision dans cette information qui conclut d'ailleurs l'ouvrage, mais après tout n'est-ce pas d'une certaine façon cohérent avec la fonction de reliquaire qu'il attribue un peu plus haut à l'église ? la vitrine conserve les produits des magasins comme le reliquaire abrite les restes des saints. Et je m'amuse de voir ce mot reliquaire suivre de peu celui de Vivant Denon, lui-même créateur d'un reliquaire des plus étranges, conservé, peu de gens le savent, au Musée-Hôtel Bertrand à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre."
Et je terminai ainsi : "J'ai consacré en 2016 plusieurs articles à ce reliquaire et
à son curieux propriétaire, véritable fondateur du musée de Louvre. Il
était au cœur d'un autre attracteur étrange dont j'ai cherché à
surprendre et répertorier les ramifications pendant plusieurs mois. Je
ne vais pas y revenir maintenant, mais je vous livre tout de même la
description par Arnauld Le Brusq du contenu de ce reliquaire :
"C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le
costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints
chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une
petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à
Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os
d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1
mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache
d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de
Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et
encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait
au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de
l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps =
accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters
plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne] Arnauld Le Brusq, Monuments, L'insulaire, 2006, p. 44 "
Par curiosité, je me reporte aujourd'hui, en 2026, à ce beau livre d'Arnauld Le Brusq, déniché dans un obscur recoin de Noz dix ans plus tôt, en mai 2016. Relisant ce chapitre d'où j'ai extrait la citation au-dessus, Traversée de la grande galerie du Louvre, je tombe sur ce passage :
Le long du tunnel maintenant à ciel ouvert sous sa verrière,
la Grande Galerie autrefois lieu de passage le long de la Seine
dans la demeure des rois, désormais dévolue à la religion de
l’art depuis que les rois ne sont plus, un miracle chasse l’autre,
ici ils touchèrent les écrouelles, Le Roi te touche, Dieu te gué-
rit, l’un après l’autre, la succession des rois de France qui
s’avance, tout équipés de l’attirail sorti de la nuit des temps,
tout couverts des fleurs de lys tombées du ciel, coiffés de la
couronne, l’épée au côté, le sceptre doré en main, oints de
l’huile coulée de la sainte ampoule et précédés de la statue de
la Vierge à la main d’ivoire bénissante pour exécuter cette
cérémonie magique, le toucher des écrouelles, sise au gré des
pérégrinations royales, entre deux chevauchées, après chasse
ou guerre, ici ou là, en tout lieu transitoire, chapelle reculée,
jardin d’église ou bien ici même dans la Grande Galerie où
défilait devant eux la longue colonne des scrofuleux venus des
quatre coins du monde d’alors, Italiens de Pérouse et de
Lombardie, d’Urbin et de Bologne, Albigeois et Toulousains
du Pays d’Oc ou du Haut-Adour, Portugais, Flamands,
Suisses et Espagnols et même Bretons de Guingamp, tous
dans l’attente de la guérison, Le Roi te touche, suivant cette
même espérance qui lançait les pèlerins sur les chemins des
grands sanctuaires, Dieu te guérit, poussés vers le Capétien, la
foule gourmeuse dans l’attente de la guérison. Nettoyée de ses
péchés. Régénérée dans le délire du toucher comme dans la
folie du voir. Miracle.
Puis, c’était un peu plus tard : le 2 avril 1810, le cortège
du mariage de Napoléon Ier (le mâle) et de Marie-Louise de
Habsbourg (la femelle) parcourut toute la longueur de la
Grande Galerie entre temps devenue musée, défila devant la
double haie des chefs d’œuvre de la peinture alors rangés par
écoles pour déboucher au Salon Carré où fut donnée la béné-
diction sous le voile, dans un frôlement de la religion de l’art
et de la religion tout court sous les auspices de l’éternelle pro-
création, ce bourdonnement d’insectes accolés le temps d’un
vol nuptial, Marie-Louise, fade nymphe tout de même après
les gracieux papillonnements de Joséphine, déjà lourde du
héros guerrier attendu comme devant sortir d’elle, l’héritier,
là pour ça, pondeuse, un œuf, pour attendrir la victoire et
tempérer l’éclat des armes par la douce majesté d’une reine et
d’une mère, tandis que le fécondateur, l’initiateur de la race,
portait déjà son regard au-delà, ailleurs, plus loin, lui qui
mimait sur le mode emphatique le doux délire royal du tou-
cher des écrouelles en tendant son doigt guérisseur vers les
pestiférés de Jaffa. Redite. Depuis lors il n’y eut plus de main
assez vertueuse pour guérir les écrouelles ni de sainte ampoule
assez salutaire pour rendre les rois inviolables. [C'est moi qui souligne]
![]() |
| « Louis XIV touchant les malades des écrouelles », tableau de Jean-Baptiste Jouvenet, peint vers 1690 |








._jpg.jpg)
















