CALYPSO – Immortel est celui qui accepte l’instant. Celui qui ne connaît plus un lendemain. Mais, si le mot te plaît, dis-le. En es-tu vraiment à ce point ?
ODYSSEUS – Je croyais immortel celui qui ne craint pas la mort.
CALYPSO – Qui n'a pas l'espoir de vivre.
Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, L'île.
La semaine dernière, en changeant un coffre de place, j'ai dû le vider de son lourd contenu. Il était plein de revues et de magazines anciens. Parmi eux, une belle pile de Magazine littéraire (à une époque, je l' achetais tous les mois). Soudain, l'un d'entre eux, que je ne cherchai aucunement, m'apparut : celui de janvier 2004 : Homère, les métamorphoses d'Ulysse.
"Ulysse est seul sur le rivage de l'île où Calypso le retient depuis maintenant trois ans. Il est seul et il pleure, désespéré de ne pouvoir rejoindre Ithaque pour y retrouver Pénélope. Il ne sait pas encore qu'à quelques pas de là, à l'entrée de la grotte où Calypso s'affaire à ses tissages (car, à l'instar de Pénélope, elle est, elle aussi, tisserande !), un oiseau de mer vient de se poser, qui n'est autre que le dieu Hermès, venu informer la nymphe de l'ultime décision des dieux : il est grand temps qu'Ulysse rejoigne Ithaque et elle doit l'y aider. "Sauf, précise Hermès, si Ulysse choisit de son propre gré de demeurer près de toi."
Or, on a déjà vu, dans l'article du 16 mars, que Cesare Pavese a imaginé le dialogue entre Ulysse et Calypso, où il est bien question de cette immortalité promise à Ulysse par Calypso s'il consent à demeurer avec elle. Homère prête cette réponse à Ulysse : "Je sais que si je demeure près de toi, je passerai le reste de mes jours avec une femme éternellement jeune. Mais je préfère retrouver mon île parce que c'est là seulement, que Pénélope et moi pourrons vieillir ensemble."
Jacques Lacarrière trouve admirables les trois vers de cette réponse, "et surtout surprenants : qui aurait pu penser qu'en cette époque dite homérique où triomphaient l'arrogance guerrière et le cynisme mâle, un homme - et qui plus est un chef de guerre - préfèrera une mortelle vieillissante à une déesse éternellement jeune ?"
Marcel Conche, le vieux philosophe corrézien, mort en 2022 presque centenaire, évoque lui aussi Calypso dans Ulysse : l'homme de la réflexion. Il pose la question : Qui est Ulysse ? un sage ? un héros ? "Mais que penser, écrit-il, d'un héros larmoyant ? Auprès d'une nymphe charmante, qui l'entoure "de soins et d'amitié", il reste sept ans, non sans plaisirs sans doute, mais aussi "sans cesser de tremper de ses larmes les vêtements divins qu'elle lui a donnés" (Odyssée, VII, 259-260). Hermès, rendant visite à Calypso, ne le trouve pas dans la caverne : "Il est assis sur la grève, où chaque jour il pleure, le cœur brisé de larmes, de sanglots, de tristesse" (V, 83-84) Épictète a raison : Ulysse gémit un peu trop."
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| Ulysse et Calypso, Arnold Böcklin, 1883 Kunstmuseum (Bâle). |
Marcel Conche souligne que certains interprètes jugent comme un trait d'héroïsme son refus de l'immortalité proposé par la nymphe. Héroïsme parce qu'il est descendu aux Enfers et qu'il a pu mesurer la cruauté de la condition des morts. Le philosophe n'ajoute pas foi à cette hypothèse : selon lui Ulysse ne croit pas une seconde à la promesse de Calypso : "Comment une simple nymphe pourrait-elle lui donner l'immortalité, alors que Zeus lui-même n'a pas pu rendre immortel son fils Sarpédon ? La nymphe n'avait pas d'homme et, pour le garder, dit n'importe quoi. Les dieux lui ordonnent de le laisser partir. C'est pure jalousie : "Vous m'enviez, ô dieux, la présence d'un homme."
Chez Pavese, Calypso n'est pas une simple nymphe. Dans l'unique phrase introductive au dialogue, il la désigne comme une antique déesse. Elle-même précise qu'elle eut des noms terrifiants : "La terre et la mer m'obéissaient. Puis je me lassai ; il passa du temps, je ne voulus plus bouger."
Chez Pavese, Ulysse ne pleure pas. Calypso parle de la rage de s'en retourner chez lui : "Tu te tourmentes encore. Pourquoi les discours que tu te tiens tout seul au milieu des rochers ?" Plus loin, elle lui dit : "Depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi." Ce à quoi il répond : "Depuis trop longtemps je la cherche. Tu ne sais pas ce que cela peut être que de voir au loin une terre et de clore à demi les yeux, chaque fois, pour se faire illusion. Je ne peux accepter et me taire."
Daniela Vitagliano, dans son article déjà cité, écrit que dans ce dialogue, L'île, et dans le suivant, Le lac, "on retrouve le concept de limite, que l’homme veut franchir à tout prix : on confirme la volonté de rébellion de l’homme face à son destin et donc son refus de la vie immortelle qui n’est rien d’autre qu’acceptation du destin. Le souvenir se détermine ici comme silence, comme un germe mythique qui survit et qui ne doit pas être perdu. Le silence est donc quelque chose de profondément lié aux forces primordiales perdues dans l’oubli."
Dans cet Homère du Magazine littéraire, il y a aussi un très bel entretien avec l'historien François Hartog, qui caractérise les îles comme des espaces sporadiques, au sens propre du mot, "dispersés, disséminés, qui ne communiquent pas les uns avec les autres. Ulysse les relie mais il est le seul à le faire et plus personne ne le fera après lui." Et il termine en affirmant qu'il est "celui qui a atteint toutes les limites, entre l'homme et l'animal (chez Circé, il est menacé d'être transformé en animal), entre l'humain et le divin (Calypso lui promet l'immortalité), entre les vivants et les morts. Il est celui qui est allé le plus loin dans un espace dont en principe on ne revient pas. Plus encore qu'un homme des frontières, il est lui-même un "homme-frontière", faisant l'essai - c'est là son aventure - de toutes ces limites. Mais il reste avant tout "rien qu'un homme et tout un homme", visage même de la condition humaine. C'est à ce titre qu'il ne cesse d'être présent dans l'imaginaire occidental."



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