lundi 27 avril 2026

J'accomplirai mon voyage au royaume des morts.

"As-tu jamais connu une personne qui fût mille choses en une seule, qui les portât avec soi, dont chacun des gestes, dont chacune de tes pensées à son sujet, renfermât une infinité de choses de ta terre et de ton ciel, et des paroles, des souvenirs, des jours passés que tu ne sauras jamais, des jours futurs, des certitudes, et une autre terre et un autre ciel qu’il ne t’est pas donné de posséder ?"

Cesare Pavese,  Dialogues avec Leucò, "La Bête", Quarto, p. 675.

Lisant Hotel Roma, le récit de Pierre Adrian, j'étais curieux de voir ce qu'il écrirait sur Dialogues avec Leucò, ce livre de Cesare Pavese que nous avons donc choisi d'adapter avec les camarades de Theatralacs. A la page 172, il apparut dans une lettre d'adieu que l'écrivain envoya à son ami Davide Lajolo, le 25 août 1950, soit deux jours avant son suicide :

  Vu qu'on parle de mes amours des Alpes à Capo Passero, je te dirai seulement que, comme Cortès, j'ai brûlé mes vaisseaux derrière moi. Je ne sais pas si je trouverai le trésor de Montezuma, mais je sais qu'au plateau de Tenochtitlán on fait des sacrifices humains. Depuis des années, je ne pensais plus à ces choses, j'écrivais. Désormais, je n'écrirai plus ! Avec le même entêtement, la même volonté stoïque des Langhe, j'accomplirai mon voyage au royaume des morts. Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage" dans Les Dialogues avec Leucò. Comme toujours, j'avais tout prévu cinq ans à l'avance. Moins tu parleras de cette affaire avec des "gens" et plus je t'en serai reconnaissant. Mais pourrai-je encore ?  C'est toi qui sais ce que tu devras faire.
  Tchao pour toujours, à toi, Cesare. 

Davide Lajolo, écrivain lui aussi, originaire de la même région que Pavese, les Langhe, publia à l'automne 1960 Le Vice absurde, un livre de souvenirs, qui fut traduit en 1963 par Dominique Fernandez et édité chez Gallimard.

 


Pierre Adrian raconte qu'il suivit le conseil de Pavese à Lajolo et relus donc "La Bête sauvage", l'un des Dialogues avec Leucò. En fait, le dialogue en question est nommé plus simplement La Bête et met en scène Endymion, le berger endormi de la mythologie, et un étranger, un simple passant, mais qu'Endymion désigne dans sa dernière réplique comme un dieu errant - et par là, il ne peut s'agir que d'Hermès.

Pierre Adrian présente brièvement le dialogue, en redonne les dernières lignes, mais ne se risque pas à l'exégèse. Il ne répond pas à la question que l'on se pose : en quoi ce dialogue éclaire-t-il la situation de Pavese en août 1950 ? Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage".

Galerie Farnèse, Annibale Carrache, Diane et Endymion (détail), Fresque, 1597-1602, Rome, Palais Farnèse
 

Il le constate lui-même : "Des livres de Pavese, Les Dialogues avec Leucò était sans doute le plus énigmatique et le moins étudié. A sa sortie, rares furent ceux qui s'en émurent, sinon quelques critiques éclairés. Il en parle lui-même comme d'un petit livre écrit dans la lignée de cette tradition humaniste où Boccace et D'Annunzio se rejoindraient. Il en était fier, à tel point qu'il considérait Les Dialogues comme sa " carte de visite pour la postérité."Quand il quitta le domicile familial pour se réinstaller à l'Hotel Roma, à mille mètres de là, il glissa un exemplaire dans sa valise."

Pas plus qu'Adrian, je ne répondrai à la question ouverte par Pavese. Tout au plus poserai-je ici un jalon pour une approche prudente. Au cours de la recherche entamée autour du dialogue de La Bête, j'ai découvert que le cinéaste Jean-Marie Straub l'avait adapté en 2007, prolongeant ainsi  De la nuée à la résistance et Ces rencontres avec eux adaptés des mêmes Dialogues avec Leucò, 


Le blog Des nouvelles du front présente le film ainsi : "Le Genou d'Artémide est l'adaptation du sixième des Dialogues avec Leucò, La fauve dont Cesare Pavese affirmait qu'il y avait glissé son autoportrait, celui d'Endymion conservant son éphémère beauté dans le repos éternel grâce à l'amour de la sauvageonne, Diane-Artémis. C'est un chant de la terre (le film commence par un des Lieder de Gustav Mahler), une cosmogonie d'amour pour l'homme dont le corps de la compagne décédée repose en faisant désormais partie du tout (Danièle Huillet avait de son vivant envisagé cette adaptation). La vie se métamorphose et l'amour continue avec les vivants (le film est dédié à Barbara Ulrich). L'autoportrait de l'écrivain est aussi celui d'un cinéaste qui reconnaît son destin dans celui d'Endymion, l'amant de la fauve où la déesse se cache."

 

 

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