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mardi 20 février 2018

Jan III et la petite Marie

Bus 116 pour rejoindre de bon matin et sous un ciel bleu inespéré le quartier de Wilanów au sud de Varsovie. Une dizaine de kilomètres par de longues avenues rectilignes. Il est à peu près dix heures quand je descends à l'arrêt, j'ai donc à peu près deux heures devant moi pour visiter le palais du roi Jan III Sobieski, héros national polonais pour avoir notamment vaincu les Turcs à Vienne en 1683. Je n'ai pas appris ça sur place, je ne fais que recopier la notice de Wikipedia. Ah c'est bien la peine d'avoir fait tous ces kilomètres quand le renseignement était à portée de clic, dira-t-on fielleusement. Certes, mais si je n'étais pas allé là-bas jamais je n'eusse consulté ladite notice. Le voyage attise le désir de savoir, pas une ligne dans l'Histoire de France sur Jan III Sobieski (et pas grand chose sur la Pologne en général), et pourtant ce roi (qui fut élu, lui, et non advenu au pouvoir par l'hérédité) prit pour femme une française, Marie Casimire Louise de La Grange d'Arquien, née à Nevers le 28 juin 1641, fille d'Henri Albert de La Grange d'Arquien, issu de la moyenne noblesse du Nivernais, dixit Wiki, et de Françoise de La Châtre. Eh oui, de La Châtre, le monde est petit.

Portrait de la reine Marysieńka avec ses enfants, Jerzy Siemiginowski-Eleuter, 1684 (dans le fond, le buste de Jan III Sobieski)
Je lis aussi que dès l'âge de cinq ans, elle accompagne comme dame de compagnie Marie-Louise de Gonzague-Nevers, qui devient reine de Pologne en épousant successivement Ladislas IV et Jean II Casimir. Décidément, on aimait bien les Françaises à la Cour de Pologne. Jan Sobieski n'est d'ailleurs pas le premier mari de Marie Casimire, elle est d'abord mariée à un autre Jan, Jan Sobiepan Zamoyski, dont elle a quatre enfants, tous morts jeunes. Quand ce premier Jan meurt en 1665, elle peut alors épouser Sobieski le 5 juillet de la même année (ça n'a pas traîné). "Ils ont ensemble quatorze ou quinze enfants, dont seuls quatre survivent." Significatif cette incertitude sur le nombre d'enfants, et incroyable quand on y pense cette hécatombe de morts en bas âge, même dans ce milieu hautement favorisé de l'époque.  Marie Casimire est morte vingt ans après Jan (mort précisément à Wilanów), en 1716, à Blois, mais sa dépouille a ensuite été ramenée en Pologne pour être enterrée auprès de son époux dans la cathédrale du Wawel à Cracovie. Il faut dire que sa cote de popularité était forte, on la surnommait amicalement Marysieńka (Petite Marie).

Palais de Wilanów, 31 janvier 2018 (il n'y avait pas foule ce jour-là).
Bon, je ne pensais pas m'attarder si longtemps sur les premiers occupants du site, mais ce lien ancestral entre France et Pologne bien marqué par ces alliances nobiliaires me laisse rêveur quand on voit maintenant le peu de place que tient la langue française en Pologne. Au temps de Marie-Casimire, j'imagine qu'elle devait être très présente, or, ce 31 janvier, m'adressant aux gardiens du palais, je n'en trouvai pas un, à l'entrée, au vestiaire ou dans les salles, qui semblât posséder ne serait-ce que quelques rudiments. Il vaut mieux d'une façon générale, à Varsovie, maîtriser la langue de Shakespeare plutôt que celle de Molière.

Je ne vais pas vous faire la recension complète de la visite, ce serait bien fastidieux. Je ne parlerai là que de la porcelaine. Oui, cette fameuse porcelaine qui m'occupe si fort (devrais-je créer le hashtag #balancetaporcelaine ?) depuis la lecture du livre magnifique d'Edmund de Waal. J'en découvris toute une riche collection dans les premières salles de ce palais-musée, avec, en particulier, des pièces chinoises de grande valeur, comme ce Bouddha hilare.


Je repensai en déambulant devant ces vitrines (fort bien gardées - d'une manière générale, ce matin-là, il y avait plus de gardiens que de visiteurs, pratiquement un par salle), à toutes ces occurrences que j'avais relevées, du thème de la porcelaine dans le roman de Donna Tartt, Le Chardonneret, oui encore lui, pas moins de neuf, dont celle-ci, page 449 :

"Poser un pied dans l'entrée revenait à s'avancer sous le portail qui ramène à l'enfance : porcelaines chinoises, tableaux de paysages éclairés, lampes tamisées aux abat-jour de soie, tout était exactement comme quand Mr. Barbour m'avait ouvert la porte le soir où ma mère était morte." [C'est moi qui souligne]
Que la porcelaine arrive première dans cette description d'un lieu-phare pour le narrateur ne doit rien au hasard, on la retrouve un peu plus tard, comme signe symbolique majeur associé à son futur mariage avec Kitsey, la fille du couple Barbour :
"Des heures durant, nous avions arpenté d'un pas lourd le cinquième étage, avec une conseillère nuptiale à nos basques qui essayait tellement d'offrir un Service Parfait et de nous aider à arrêter nos choix que je n'ai pu m'empêcher de me sentir un tantinet harcelé ("un motif de porcelaine devait signifier "ce que nous sommes en tant que couple"... c'est une affirmation importante de votre style") [...]  La porcelaine... (la consultante nuptiale a passé un doigt manucuré de manière neutre sur le pourtour de l'assiette). J'aime que mes couples voient la belle argenterie, le cristal fin et la porcelaine fine comme le rituel de fin de journée. Du vin, des distractions, la famille, la convivialité. Un service de porcelaine fine est un moyen idéal d'injecter chaque jour du style et de l'idylle dans votre union." (pp. 514-515)
Et sans doute y eut-il aussi lors du mariage de Jan et de la petite Marie une semblable attention à la porcelaine. En tout cas, c'est bien ce qui se passa en janvier 1747, avec le mariage de Marie-Josèphe, la fille de Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe, avec le fils unique de Louis XV. A cette occasion, les deux Cours firent assaut de cadeaux prestigieux : la cour de Saxe offrit la première des porcelaines de la manufacture de Meissen uniques en Europe, tandis qu'au printemps 1749 Marie-Josèphe envoya à son père un bouquet de porcelaine, le « Bouquet de la dauphine » qui "était, selon Julia Weber, moins le geste d’une fille pour son père que la réponse de la cour de France au cadeau de Dresde. Une réponse qui devait prouver la capacité de la manufacture de Vincennes à concurrencer Meissen" (créée seulement en 1740, elle avait bénéficié dès l'origine de la protection royale). "Le mariage entre la fille d’Auguste III et le fils de Louis XV, conclut Julia Weber, marque le départ d’une véritable compétition entre Meissen et Vincennes. Cette dernière s’exprime dans un échange non verbal, celui de cadeaux royaux. D’après le marquis d’Argenson, Louis XV gagna le dernier point, le 25 janvier 1754, il écrivit dans son journal : « On voit un beau service que Sa Majesté envoie au Roi Auguste de Saxe comme pour le braver ou l’insulter lui disant qu’on a surpassé même sa fabrique ».

Il faut dire que ce roi Auguste III transpire la vanité par tous les pores. Je regrette de ne pas avoir photographié la porcelaine qui le représente de pied en cap (je ne parviens pas à en retrouver d'exemple sur le net), mais dans plusieurs tableaux, on retrouve son air infatué :



Sur les pièces, il n'est pas mal non plus.

Notons tout de même que par sa fille Marie-Josèphe dont il était question précédemment, il était le grand-père des rois de France Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
Dernière curiosité, le maréchal de France Maurice de Saxe (1696-1750) est son demi-frère adultérin. Or, Maurice de Saxe n'est autre que l'arrière-grand-père d'Aurore Dupin (1804–1876), autrement dit George Sand, par sa fille naturelle Marie-Aurore de Saxe.

vendredi 19 janvier 2018

De Manhattan à Dachau

"Onze heures du soir ; l'air est moite ; entre la circulation dense et les enseignes au néon, on se croirait à Manhattan ; il tombe une fine pluie d'été et je ne sais pas au juste où j'ai pris gîte"

Edmund de Waal, La voie blanche, Autrement, 2017, p. 10.

Edmund de Waal n'est pas à New York, il est en Chine, et plus précisément à Jingdezhen, la capitale de la porcelaine située dans la province du Jiangxi. La première de ses trois explorations sur les sites originels de l'histoire de la porcelaine, les "trois collines blanches", Jingdezhen donc, avant Dresde et Plymouth.
Manhattan, c'est le port d'attache d'Herman Melville, citée dès le premier chapitre de Moby Dick, que j'ai lu aujourd'hui grâce à l'ami Nunki Bartt, qui m'a mis dans les mains voici deux jours le gros volume de plus de 800 pages de l'édition Phébus, dans la traduction pour lui insurpassée d'Armel Guerne. : "Voici par exemple, votre île citadine de Manhattan avec le collier de ses docks tout semblable à celui des récifs de corail ceignant les îles de l'Océan Indien - et c'est l'écume du trafic commercial qui bouillonne autour d'elle."


Moby Dick, présent, on l'a vu l'autre jour, dès l'exergue du livre, et qu'Edmund de Waal invoque à la page 35 :  "J'ai lu Moby Dick. Les périls du blanc, je connais. Je connais les dangers d'une obsession du blanc, de l'attirance irrésistible vers quelque chose d'aussi pur, d'aussi absolu dans son potentiel fusionnel qu'on en serait métamorphosé, transfiguré, qu'on pourrait repartir de zéro."
Moby Dick qui va réapparaître, au chapitre 44, au moment où de Waal s'est installé dans une ancienne usine où on apporte les caisses, les lourds paquets de carreaux achetés à Jingdezhen, et où on rebranche les fours. A l'étage des bureaux, il a dédié une pièce à l'écriture, y a rangé ses livres, pas mal de poésie, dit-il, Goethe et sa théorie de la couleur, et puis, oui, Moby Dick, avec son chapitre 42 intitulé "La blancheur de la baleine", où l'on peut lire : "Dans maints objets de la nature, la blancheur raffine et accroît la beauté, comme par une vertu spécifique, qu'on peut observer dans les marbres, les japonicas et les perles." (Josée Kamoun, la traductrice, n'use manifestement pas ici de la version d'Armel Guerne, lequel écrit : "Quoique le blanc, comme s'il les revêtait d'une vertu toute spéciale qui lui est propre, rehausse infiniment de sa délicatesse la beauté de bien des choses de la nature, telles que les perles, le marbre, les laques (...)").
Et cette "phrase extraordinaire", s'exalte de Waal : " La qualité fuyante, qui fait que les idées de blancheur, lorsqu'elles se détachent des associations bénignes et s'accolent à un objet terrible en lui-même, augmente la terreur au plus haut point."*

La terreur, elle est à la fin du livre, au chapitre 60, quand il évoque la PMA, qui ne désigne pas ici la Procréation Médicalement Assistée mais la Porzellan Manufaktur d'Allach, au nord-ouest de Munich, fondée grâce aux capitaux engagés par Himmler.
"Vingt millions de soldats de porcelaine en marche", tel est le slogan de la manufacture qui vend des figurines et des insignes, le tout au profit de citoyens nécessiteux mais loyaux au Reich. C'est la semaine de l'Anschluss, où les soldats allemands franchissent la frontière autrichienne et sont accueillis par des foules en délire." (p. 447)
Le succès ne se dément pas, au point que l'usine est devenue trop petite pour assurer la demande ; fin 1940, on la déplace au camp de concentration de Dachau.** La main d’œuvre y est bon marché.

Himmler inspectant la porcelaine d'Allach à  Dachau le 20 janvier 1941. Photo: Image Bank WW2 – NIOD/Amsterdam  
 La plupart de ces figurines étaient blanches, précise de Waal, à la demande expresse de Himmler : "La porcelaine blanche est l'incarnation de l'âme allemande", clame le premier catalogue d'Allach.

Edmund de Waal a fait le voyage à Dachau, est allé aux Archives où il a pu consulter le témoignage essentiel de Hans Landauer, un socialiste autrichien qui avait rejoint les Brigades internationales à seize ans avant d'être arrêté, déporté en France au camp de Gurs puis transféré à Dachau le 6 juin 1941. Son talent de dessinateur lui vaut d'être embauché à Allach, où il travaille d'abord sur les bougeoirs puis les figurines avant de devenir "irremplaçable" parce qu'il fabrique les chevaux dont raffolent Hitler et Himmler. Dans ses Mémoires, il se remémore, écrit de Waal, "l'étrange paradoxe de la situation : c'était à ce groupe d'ouvriers si cosmopolite qu'il revenait de façonner le symbole culte du parti, la lanterne de Julleucheter destinée aux fêtes du solstice, ce qui augmentait leurs chances de survie."

Bol de bivouac et sa boîte originale. Photo: Alamy
Le camp de concentration de Dachau fut libéré par les troupes américaines le 29 avril 1945. On y releva 3000 morts. La porcelaine d'Allach avait été déménagée : "Il restait bien quelques modèles, mais aucune figurine nazie, aucun commando blanc."
" Au début de l'année 1947, à Windischeschenbach, la fabrique de porcelaine s'est mise à produire toute une gamme d'animaux, oursons, chiots, chevaux, jeunes faons, Bambis. Quand on les retourne, on peut lire Eschenbach, Zone US. Avec au-dessus le nom du modeleur : Kärner.
Car le SS Hauptsturmfürher Kärner est devenu Herr Kärner. Il a enterré la porcelaine de la honte quelques jours avant la libération, emporté ses moules et recommencé à zéro. Plus de runes SS, mais les modèles sont les mêmes." (p. 473)
C'est cela aussi l'histoire de la porcelaine.

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* Traduction d'Armel Guerne : "Cette trompeuse idée de candeur virginale à laquelle le blanc reste pour nous indissolublement lié, quand elle se trouve détaché des objets tout aimables, et revêt quelque terrible objet de sa robe innocente, redouble en nous l'effroi et jette l'épouvante presque au-delà de l'inimaginable."
A comparer avec l'original :
Première citation : "Though in many natural objects, whiteness refiningly enhances beauty, as if imparting some special virtue of its own, as in marbles, japonicas, and pearls (...)."
Deuxième citation : "This elusive quality it is, which causes the thought of whiteness, when divorced from more kindly associations, and coupled with any object terrible in itself, to heighten that terror to the furthest bounds."

** On peut lire (en anglais) un article écrit par Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine nazie (sur le site de l'excellent journal anglais The Guardian).

vendredi 12 janvier 2018

La pureté des belles choses

"Ce voyage est un hommage à tous ceux qui m'ont précédé.

La formule peut sembler dégouliner de bons sentiments, mais il n'en est rien.

Elle exprime une vérité du vécu, un peu grandiloquente, certes, mais une vérité tout de même : pendant qu'on fabrique un objet en céramique, on vit l'instant présent. Je fais venir ma porcelaine de Limoges, en France. Elle m'arrive dans des sacs de plastique de vingt kilos chacun, contenant deux boudins de dix kilos d'argile spéciale parfaitement dosée, couleur lait entier, avec une moisissure verdâtre. J'en déballe un, le jette sur la planche à pétrir et j'en coupe un tiers avec mon fil d'acier. Ce tiers-là, je le cogne sur le bois, je le soulève et l'abaisse en un mouvement circulaire, comme si je pétrissais de la pâte. Il s'assouplit à mesure. Je ralentis, mon argile devient une boule."

Edmund de Waal, La voie blanche, p. 12.

Il existe comme une thématique commune aux ouvrages qui m'occupent en ce moment, que l'on pourrait peut-être définir comme la présence de l'objet, la prégnance de la chose. Edmund de Waal est écrivain, mais aussi potier, ou, dit autrement, potier mais aussi écrivain. Entendons bien, pas un artisan qui se pique de décrire son art ou un littérateur qui s'éprend d'un travail manuel, non, Edmund de Waal est indissolublement l'un et l'autre. C'est ce qui donne sa force à son livre. Monter l'argile c'est aussi construire la phrase : "(...) les parois s'élèvent, le volume change, c'est une exhalaison, une phrase qui s'articule."Rendre compte de l'histoire de la porcelaine, c'est l'inscrire dans une forme qui ne soit pas quelconque, qui soit aussi singulière que le pot élaboré dans l'atelier, aussi proche que possible de cette expérience pratique de la poterie.

Que recherche donc de son côté Phineas G. Nanson le biographe d'AS Byatt, en abandonnant sa thèse et la théorie littéraire postmoderniste ? Il dit avoir "éprouvé le besoin urgent d'une vie pleine de choses." Ce mot de choses, mis en relief par des italiques, on le retrouve plus loin, au milieu du livre, page 151, où il fait une première allusion au célèbre ouvrage de Michel Foucault, Les Mots et les Choses, avant de concéder qu'il "serait très malhonnête de ma part de ne pas rendre hommage à ces penseurs lorsque c'est légitime - et Foucault a bel et bien intégré le désir de Linné d'établir une taxinomie complète dans une vision de la langue et des langages qui est beaucoup plus vaste et l'inclut. Le plaisir pour moi, poursuit-il, je suppose, en écrivant, est que cette fois-là je pensais à Foucault, et encore plus à Linné, parmi des choses, des squelettes de poissons, aplanis, de grands papillons bleus, des reliures, des dessins de la main de cet homme, même si lesdits dessins impliquaient (et pourquoi pas ?) des niveaux de signification, des analogies entre les plantes et d'autres créatures, réelles et inventées, précises et tirées par les cheveux."

Et comment ne pas se rappeler cette tirade du vieil Hobie dans Le chardonneret de Donna Tartt (décidément, je ne sais pas quand je sortirai de ce roman, qui n'en finit pas de déployer ses échos), tirade que j'ai déjà mise en exergue au mois dernier :
" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre cœur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..." (Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.)


C'est moi qui souligne ici, mais si je souligne, c'est que le cinéma m'a donné récemment illustration de l'idolâtrie de l'objet, de la corrosion de l'âme par l'objet, à travers le film de Ridley Scott, Tout l'argent du monde, qui a beaucoup fait parler pour des raisons qui ont peu à voir avec le film en lui-même (l'effacement de Kevin Spacey, suspecté de harcèlement sexuel, et son remplacement par Christopher Plummer, par ailleurs excellent). Plummer qui incarne le multimilliardaire J. Paul Getty, refusant en 1973 de payer le montant de la rançon réclamée pour la libération de son petit-fils John Paul Getty III kidnappé à Rome par un gang calabrais. Ce fait divers authentique voit le magnat du pétrole repousser sans vergogne les demandes de rançon (celle-ci descendant au fil des mois et des refus de 17 millions de dollars à (seulement...) trois millions*), et en même temps continuer à acquérir à grands frais des œuvres d'art, alimentant une collection qui deviendra à sa mort la J. Paul Getty Trust, la plus riche institution culturelle au monde avec un capital de 4,2 milliards de dollars (avril 2009). Dans le film de Scott, on le voit, fortement ému, s’acheter une Vierge à l’Enfant,  et déclarer : « Il y a une pureté dans les belles choses que je n’ai jamais trouvée chez l’être humain ».

C'est pourtant l'être humain, aussi impur soit-il, qui les crée ces belles choses. Je ne sais si la réplique du film est tirée d'un propos authentique de J.Paul Getty, et peu importe, mais elle illustre bien cette pente cruelle où peut glisser n'importe quel esthète, dont le raffinement peut aisément se conjuguer avec la plus grande inhumanité. Edmund de Waal en donne un autre exemple édifiant avec Zhu De, l'empereur Yongle, né en 1360, qui fut à l'origine de la construction de la Cité interdite et fit élever une pagode octogonale de neuf étages toute en porcelaine. Ce même Zhu De, en guerre contre son neveu qui s'était emparé du trône impérial, fit assassiner tous les membres de sa famille "jusqu'au neuvième degré de parenté - grands-parents, parents, frères et sœurs, neveux et nièces, petits enfants - ce qui lui permit de s'autoproclamer empereur dans un bain de sang. Après quoi il effaça des archives le règne précédent."(p .111)

Pagode de porcelaine, Nankin, 1665.
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* "Après que son petit-fils a eu l'oreille coupée par ses ravisseurs, Getty finit par accepter de payer une rançon de 3 millions de dollars : sur cette somme, 2,2 millions sont en effet déductibles des impôts. Il fournit les 800 000 dollars restants sous la forme d'un prêt remboursable par son fils avec 4% d'intérêts." (Wikipedia).

mercredi 10 janvier 2018

La bio du biographe

L'autre jour, ne m'en voulez pas, j'ai un peu simplifié. En réalité, il n'y avait pas deux fils - la porcelaine et Moby Dick - mais trois. Une tresse.
Je m'explique : dans le dernier article de l'année 2017, parmi les pistes à explorer, j'avais mentionné brièvement la romancière britannique A.S. Byatt. Une piste suggérée encore une fois par Rémi Schulz, dans un commentaire du 21 décembre sur l'article 13, rue Linné.

"Ceci me rappelle qu'il est question de Linné dans le vertigineux Conte du biographe, de AS Byatt, où un biographe envisage d'écrire la bio d'un biographe..."
Il n'en fallut pas plus pour déclencher une envie furieuse de découvrir cette auteure que je ne connaissais absolument pas. Et ce roman-ci en particulier. Je le commandai donc presque aussitôt.

Je lus donc fin décembre-début janvier deux livres en parallèle : Le Conte du biographe et La voie blanche d'Edmund de Waal.
En faisant des recherches sur le net au sujet d'Edmund de Waal, je tombai sur un article du Guardian du 2 mai 2014 : Porcelain ghosts: the secrets of Edmund de Waal's studio. Je ne le lus pas tout de suite (il fallait que je m'arme de courage et d'un bon site de traduction pour en saisir toutes les finesses). L'onglet resta ouvert plusieurs jours de suite.
Je n'avais pas fait attention à l'auteur : pourquoi faire ? je ne connais aucun des journalistes du Guardian. Or, en l'occurrence, je finis par m'aviser que ce n'était pas un(e) journaliste qui avait rédigé l'article mais... AS Byatt elle-même.


Porcelaine, Moby Dick, AS Byatt, tout se reliait. Une tresse à trois brins, vous dis-je.

Enfonçons gaiement le clou : le commentaire de Rémi ajoutait : "Et Byatt est une fan de Turing et Fibonacci." Cliquons donc sur le lien qui est donné, et nous débouchons sur Here's to you, Alan and Bart, publié le 21 janvier 2013, qui commence ainsi :
"AS Byatt a donc écrit une tétralogie, parfois nommée Frederica, car elle est centrée sur Frederica Potter, qui a quelques traits communs avec Byatt, bien qu'elle soit née le 24 août 35 (alors que Byatt est née le 24 août 36). "
Frederica Potter. Or, potter c'est tout bonnement le nom anglais pour potier. Un nom que l'on retrouve par ailleurs très souvent dans Le chardonneret de Donna Tartt, puisque Potter est le surnom de Theo Decker, le personnage principal. C'est avec ce nom que Boris l'interpelle lors de leurs retrouvailles à Manhattan :
"J'étais sorti du bar et j'avais atteint le milieu de la rue quand j'ai entendu un cri derrière moi : "Potter !" (p. 538)
Enfin, le dernier épisode de ma fiction 1967 évoquait le village de Saulzais-le-Potier, où j'ai vécu entre 1965 et 1969. Les derniers mots étaient ceux de Francis Jammes :
— Dis-moi, dis-moi, guérirai-je

de ce qui est dans mon cœur ?

— Ami, ami, la neige

ne guérit pas de sa blancheur.

Francis Jammes (Élégie septième)
Choisissant alors ces vers, je ne songeai encore pas du tout à la porcelaine ou à Moby Dick. Mais le motif était déjà dans le tapis.

lundi 8 janvier 2018

La porcelaine ?

Qu'est-ce que la porcelaine vient faire là ?
J'ai pourtant écrit ça : La porcelaine ? dans le cahier bleu, à la date du 20 décembre 2017, juste sous l'encart découpé du film de Todd Haynes, Le Musée des Merveilles.
J'étais une fois de plus de passage à la médiathèque, et au rayon des nouveautés, j'avais feuilleté un bouquin d'un certain Edmund de Waal, La voie blanche. Et il avait suffi de quelques lignes pour prendre envie de lire le reste. C'était une histoire de cet art millénaire, à travers le regard d'un écrivain également céramiste. Mais bon, j'avais déjà trop de casseroles sur le feu, pas la peine d'allumer un autre fourneau.

Mais pourquoi soudain s'intéresser à la porcelaine (alors que je n'en possède pas une seule, je pense, à la maison) ?
C'est que j'avais commis en septembre 2014 un assez long article intitulé Sombre pierre, granit de l'âme, qui, à partir d'un parallèle entre un recueil de poèmes du poète et romancier limousin Georges-Emmanuel Clancier et un recueil de textes de Marie Mauron, m'avait conduit à évoquer la découverte de la porcelaine chinoise à Jingdezhen par le père jésuite François-Xavier d'Entrecolles, au XVIIIème siècle. De cette rencontre inopinée, il faut croire qu'il m'était donc resté une fibre porcelainière.

Par ailleurs, je ne manquais pas de pistes nouvelles à explorer. L'une des plus prometteuses avait trait à Moby Dick. Le souvenir de sa lecture est chez moi plus que lointain, j'ai dû le lire il y a bien des décennies dans une édition condensée pour la jeunesse. C'est un des livres préférés de mon ami Nunki Bartt, aussi en cette fin décembre, à la librairie Arcanes, je fus bien près d'en acheter la traduction par Jean Giono.
J'y renonçai là aussi, soucieux d'éviter le pernicieux fléau de la dispersion.
Mais la Baleine ne lâcha pas si facilement le morceau. Le soir-même, recherchant l'auteur de la citation sur le hasard comme pseudonyme de Dieu, je déniche Théophile Gautier sur Wikiquote, le Wikipédia de la citation :
"Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer."
La Croix de Berny, Théophile Gautier, éd. Librairie Nouvelle, 1855, lettre III (« À monsieur le prince de Monbert »), p. 28
Et juste en dessous, il y avait une citation d'Herman Melville, tirée de Moby Dick
"Cette épée agile et indifférence devait représenter le Hasard ; ainsi donc le hasard, le Libre Arbitre et la Nécessité, tout cela travaillé ensemble s'entremêlait : la chaîne droite de la Nécessité ne pouvait être détournée de son cours - pourtant chaque vibration y tendait - la fibre volonté de passer la navette entre certains fils. Et enfin le Hasard qui bien que confiné dans les lignes strictes de la Nécessité et bien que dirigé par le Libre Arbitre finissait par donner son aspect définitif à la chose."
Moby Dick, Herman Melville (trad. Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono), éd. Gallimard, 1996, p. 298
L'épée du hasard allait me désigner aussi ce même soir (j'étais en plein effervescence autour de Lexington Avenue) un passage de La chambre dérobée de Paul Auster, le tome trois de sa trilogie new-yorkaise :
"Le jour de mon trentième anniversaire est arrivé. Je connaissais Sophie depuis environ trois mois, et elle a insisté pour en faire une soirée de célébration. Au départ, j'étais réticent, n'ayant jamais prêté grande attention aux anniversaires, mais le sens de la circonstance dont faisait preuve Sophie a fini par avoir raison de moi. Elle m'a acheté une édition coûteuse et illustrée de Moby Dick, m'a emmené dîner dans un bon restaurant, puis m'a guidé à une représentation de Boris Godounov au Metropolitan." (p. 51)
Mais aussi un article de François Busnel publié le 29 juin 2009 dans l'Express : "New York, cité des lettres", où l'on peut lire ceci :


Et comme les grands esprits, paraît-il, se rencontrent, il se trouve que j'ai lu avant-hier dans la revue America (c'est la première fois que j'achetai cette nouvelle revue) un grand entretien entre François Busnel et Paul Auster.


Bref, tous les chemins me conduisaient à Moby Dick, et je ne doutais plus que l'année 2018 allait commencer sous les auspices de la baleine blanche (d'autant plus que j'avais commencé depuis fin novembre le livre de Pierre Senges, Achab (séquelles) qui se veut la suite ironique des aventures du célèbre capitaine à jambe de bois (un livre déniché à Noz la semaine précédente). Je dis bien commencé, car ce livre foisonnant, protéiforme voire océanique n'est pas d'une lecture facile (j'avance à la vitesse d'une chaloupe lâchée dans la Mer des Sargasses).



Sur ce, le 26 décembre, j'emmène tout un carton de bouquins à la boîte à livres du Carrefour Market de Déols. C'est que j'ai décidé, pour contrer l'invasion de l'imprimé dans l'appartement, de pratiquer un strict équilibre des masses : un livre qui rentre, un livre qui sort. Comme il en est rentré pas mal ces derniers temps, il a fallu faire des ponctions parfois malaisées dans les rayonnages. Romans qu'on ne relira jamais, essais dispensables, j'en ai donc farci les étagères déoloises. Mais je ne suis pas revenu les mains vides : des livres déjà présents là-bas, j'ai ramené un petit roman de Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux (Alma, 2011). Je n'avais jamais lu Thomas Vinau, mais j'avais croisé son nom plusieurs fois.
Or, dès la deuxième page du livre, que vois-je ?

"Moby Dick

Le port est plein de perdants magnifiques. Walther
hésite entre deux chalutiers des grands fonds.
L'Achab et le Terre Neuve. Il opte pour le premier
et vient s'agglutiner à la longue file des demandeurs
d'emploi. Merlan, cabillaud, thon ? lui demande
le capitaine.
Il répond par un signe de tête et se retrouve embarqué
sur le pont de l'Achab à cinq heures du matin.
Destination : l'archipel de Svalbard en Norvège. "
Enfin, le 28 décembre, me voici de retour à la médiathèque pour une raison dont je ne me souviens pas. Le livre d'Edmund de Waal n'a pas trouvé preneur. Il est toujours à la même place sur les rayonnages des nouveautés. Je l'ouvre, cette fois non pas au hasard, mais à la première page, et je lis la citation en exergue :
Quel est cet objet de blancheur ?
Moby Dick, Herman Melville.
Cette fois, il n'y a plus à hésiter une seconde. Les pistes de la porcelaine et de Moby Dick viennent de se croiser. J'embarque le livre.

lundi 15 septembre 2014

Sombre pierre, granit de l'âme

Dimanche à la Foire du Tout, à Issoudun. Il y a deux ans, j'y avais découvert une édition américaine du Monopoly et un formidable roman de Simenon. Je me souviens aussi l'année précédente d'un coup de vent vers 17 heures qui avait mis fin prématurément au grand déballage. Pas de ça ce week-end, chaleur comme on n'en avait pas connue cet été, les exposants alignés en rang d'oignon sous les parasols, la binouze au pied du transat, regardant passer le flot transpirant des promeneurs.
Violette y fit la chasse aux doudous, et il me fallut dire non à tout un ramassis de peluches, nounours, castors, hiboux et pingouins, avant de céder bien entendu pour un modèle fleur  de taille réduite qui ne paraissait pas comme les autres être un vrai repaire d'acariens.
En ce qui me concerne, je fis une belle cueillette de bouquins, parmi les rares vendeurs qui ne fourguaient pas en masse leurs épouvantables France-loisirs (je hais les bouquins de France-loisirs, même un bon livre, je serai incapable de le lire sous une couverture France-loisirs, c'est comme ça, un vieux livre de poche tout jauni, tout corné, oui, un Rance-loisirs non).
Bref, le soir venu, du butin j'extrayais deux volumes qui m'attiraient à ce moment-là plus que les autres : Passagers du temps, un long poème de Georges-Emmanuel Clancier et Signes de la pierre, de Marie Mauron, un essai illustré de belles photos noir et blanc de Zoé Binswanger. C'était d'ailleurs surtout pour ces photos que j'avais pris l'ouvrage, car je connaissais pas du tout l'auteure. Un euro chacun, je ne m'étais pas ruiné sur le coup.
Clancier, en revanche, je connaissais, j'avais lu un volume de poèmes dans la collection Poésie/Gallimard, et puis la semaine précédente, j'étais par sérendipité tombé sur un article de La Croix relatant le centenaire de l'homme. Oui, Clancier, né le 3 mai 1914, venait d'avoir 100 ans, et il est encore vif d'esprit, comme en témoigne l'entretien qu'il a accordé au journal :


Particularité du volume, il était dédicacé : "à Myriam Anissimov, à la romancière de talent ce nouveau poème des Passagers du temps, en amical souvenir, G.E Clancier." Je n'ai jamais lu Myriam Anissimov, mais je savais qu'elle avait écrit une biographie de Primo Lévi.
La notice de Wikipédia m'indiquait par ailleurs qu'elle était "née en 1943 à Sierre (Valais) de parents juifs polonais réfugiés en Suisse suite aux rafles qui les menaçaient à Lyon où ils étaient établis."
1943, cette année ne m'était bien sûr pas indifférente (voir le billet précédent sur Casablanca). Et puis il y a autre chose (mais j'y reviendrai une autre fois). Toujours est-il que ce livre était mystérieusement parvenu (Myriam A. s'en était-elle débarrassé ?) à la foire du Tout, sur un étal un peu à l'écart des autres, coincé dans un renfoncement de hangar. Et j'étais heureux de pouvoir admirer l'écriture même, bleue et fine, du poète.

Et voici les premiers vers de ces Passagers du temps :

Sombre pierre, granit de l'âme
Remonte la rivière d'enfance

Quel souvenir, quel chemin cherches-tu
Qui te donneraient cette clé ou cet écho
Si longtemps sans le savoir espérés ?

Un écho, j'en percevais un, bien sûr, dans le titre même du second livre, signes de la pierre, de Marie Mauron, de son vrai nom Marie-Antoinette Roumanille, écrivain de la Provence comme Clancier l'est du Limousin. Dans le chapitre d'ouverture intitulé La montagne, élément pierre, le ton est donné, lyrique :

     C'est cette montagne, cet élément-pierre régnant par tous ses attributs et frappant par ses bras multiples, mais aussi donnant l'eau à boire, l'abri des grottes bénéfiques, la proie pour la faim et le vêtement, le bois pour cuire, et le feu même, qui fut le premier, l'innombrable dieu animiste. [...] Les bords rocheux de Méditerranée où l'on parle si justement de civilisation pétrée, autant que les Thibet, Himalaya et Cordillères ont vu, sans exception, des cultes rupestres s'installer, s'étendre, se perpétuer. Les Pyrénées, les Alpes en fourmillent. Le Monte Bego, à la frontière d'Italie, le Ventoux, le Venturi (qui deviendrait Sainte-Victoire d'Aix) virent nos Anciens prosternés à leurs pieds et sur leurs sommets, tantôt implorant, tantôt rendant grâce. Les offrandes s'accumulaient dans la fumée des sacrifices qui montaient avec leurs louanges et, bien davantage avec leurs supplications. Leurs pentes, les parois de leurs cavernes en portent de multiples témoignages : décalque de mains à l'ocre ou au charbon de bois, à la suie grasse ; effigies, d'abord maladroites mais s'affinant, gravées au silex, rigoureuses, parlantes, belles.
Certaines phrases, témoignant d'une vision un peu datée (sacrifices, louanges, supplications...) prêtent à sourire, mais cette  évocation des bords rocheux de la Méditerranée n'est-elle pas bien venue, alors même que l'on n'avait pas encore découvert (le livre est de 1972) les merveilles de la grotte Cosquer ?

Grotte Cosquer, reproduction d'une main humaine, datée de 27 000 ans avant notre ère Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye

Et puis cette lecture faisait elle-même écho à un documentaire vu peu de temps auparavant sur Arte, le dimanche 21 septembre très précisément, Des pisteurs sur les traces du passé :
 
"Au cœur des grottes pyrénéennes, ornées d’œuvres laissées par les hommes du Paléolithique, les peintures rupestres avaient jusque-là mobilisé l'essentiel de l'attention des chercheurs. Or le sol lui-même y recèle des richesses plus rarement étudiées : des empreintes de pieds nus, aux talons et aux orteils bien dessinés. Comment les interpréter, et que peuvent-elles apprendre sur les personnes qui peignirent les parois ? Tilman Lenssen-Erz, directeur de recherche sur l'art rupestre africain à l'Institut d'archéologie préhistorique de l'université de Cologne, et Andreas Pastoors, chercheur au musée de Neandertal à Mettmann, ont eu l'idée de solliciter les plus grands experts en la matière : trois chasseurs-cueilleurs vivant aujourd'hui dans le désert du Kalahari."
C'était fascinant de voir ces trois hommes, ces Boshimans de l'ethnie San, contempler les traces laissées par les magdaléniens et proposer des hypothèses qui n'allaient pas du tout dans le sens de celles proposées jusque là par les archéologues. Regardant les empreintes laissées dans la pierre, échangeant entre eux dans leur langue étrange parsemée de clics, ils en déduisaient l'âge, le sexe, la vitesse de déplacement. Fascinant de voir la science la plus moderne prendre appui sur la science la plus ancienne, si l'on veut bien consentir à accorder ce nom aux savoirs immémoriaux détenus par les trois pisteurs du Kalahari.*

Et la chaîne d'échos ne s'arrêtait pas là : l'Histoire populaire des sciences de Clifford D. Conner (Points Seuil, 2014), que je lisais aussi dans le même temps, par intermittences, allait jusqu'à proposer le pistage comme possible origine des sciences :

Des anthropologues étudiant le peuple San du désert du Kalahari, les fameux Bochimans, ont montré qu'ils sont non seulement capables de reconnaître et classifier des centaines d'espèces végétales et animales mais, surtout, qu'ils ont une connaissance approfondie du comportement des animaux. Chasser ne se limite pas à repérer un animal et le tuer : la plupart du temps, la proie s'enfuit et il faut suivre sa piste. Pour cela il faut bien connaître ses habitudes et savoir interpréter ses traces. [...] D'après l'historien Carlo Ginzburg, il pourrait s'agir de "l'acte le plus ancien de l'histoire intellectuelle de l'humanité : le chasseur s'accroupissant pour examiner les traces de son gibier". L'anthropologue Louis Liebenberg a repris cette idée dans un livre où il soutient que les talents de pisteur sophistiqués des chasseurs-cueilleurs constituent "l'origine des sciences"." (p. 68-69)
Chaîne d'échos comme parole répercutée par les parois d'un labyrinthe souterrain, soudaine advenue de la pierre et de la trace.
J'avais laissé ce soir-là les deux livres de la foire du Tout, je n'étais pas allé plus loin que ce premier chapitre, laissant résonner en moi les harmoniques de cette rencontre.

Le lendemain, c'est avec un sentiment presque religieux que j'aborde le second chapitre de chacun des livres. Marie Mauron le titre ainsi : La pierre, livre de l'histoire du monde. Et voici que je lis :

Dans les alluvions durcies depuis si, si longtemps qu'elles sont devenues partie de la montagne, on trouve parfois un étrange bloc fait d'un magma de très vieux coquillages pétrifiés au cours des temps.
Alluvions, mots qui se déposent dans la douceur des soirs de septembre, mots qui s'échangent, s'aimantent, s'entrelacent et s'enchevêtrent.

 G.E. Clancier : chapitre II (son poème est un roman) Mais la joie l'ont-ils jamais atteinte...

A présent dans l'herbe des solitudes
Comme il t'éclaire ce jeu d'inventer le monde
A l'écoute d'un frère  qui sait ronde la terre

"On creuserait tous les deux un tunnel...
Un long tunnel noir, noir à travers la terre
Blanche, blanche et douce du kaolin...
        Tu vois, je sortirais, nous finirons un jour
        Par sortir là-bas, sur la colline, en Chine
(...)

Vie souterraine du souvenir, trace
Éphémère qu'un fils, par douleur du temps
Détruit, tente de suivre et de poursuivre
Tracé noir sur la blancheur du vide (...)

Et il n'est peut-être pas inutile de préciser que le mot Kaolin "est dérivé, nous dit Wikipedia, du mot chinois Gaoling 高岭, signifiant Collines Hautes, et qui désigne une carrière située à Jingdezhen, dans la province de Jiangxi, en Chine. Le kaolin est en effet la matière première utilisée dans la fabrication de la porcelaine, découverte et invention chinoise qui a eu lieu à Jingdezhen. La technique de fabrication de la porcelaine n’a été introduite en Occident qu’au XVIIIe siècle par un jésuite français, le père d’Entrecolles, après qu'il en eut observé, à Jingdezhen, les secrets de fabrication."

lettre du père d'Entrecolles de 1712, publiée par du Halde en 1735.
Je poursuis ma quête wikipediesque : le père d'Entrecolles (François-Xavier) est né à Limoges, comme G.E. Clancier, mais bien avant lui, le 25 février 16643. "Il devint jésuite en 1682, puis partit en Chine en 1698. Il fut tout d'abord missionnaire à Yangxi, où il fut rapidement apprécié de tous pour sa profonde connaissance de la langue chinoise, son caractère amical, sa compréhension des coutumes chinoises et son esprit apostolique.
Son apostolat va l'appeler ensuite à Jingdezhen, au cœur de la capitale chinoise de la porcelaine, où il conduira une enquête méthodique sur la fabrication de la porcelaine. En complément à l'envoi de ses deux lettres célèbres, tout au long du XVIIIe siècle arriveront en France nombre d’albums illustrés reproduisant les différents stades de la fabrication4.
Mais il fit aussi connaître en Europe d'autres aspects de la culture chinoise : médecine, botanique, etc."

Clancier, dont la famille maternelle était composée d'ouvriers porcelainiers de Saint-Yrieix, ville où le chirurgien Jean-Baptiste Darnet découvrit en 1766 un gisement d’argile blanche, qui aboutit en 1771 à la création, sous l'impulsion de Turgot, de la première manufacture royale de porcelaine à Limoges.

Car kaolin est argile blanche.

Marie Mauron : "Mais le vrai Livre existe. Dans les strates d'argiles diluviennes qu'une tranchée ou le lit d'un ruisseau révèle, facilement l'on détache un bloc gris, fait de véritables feuillets."

G.E. Clancier : Père-la-famine-verte, Père l'illettré,
                     Seul lui sait lire le lit caché du fleuve
                     Et déchiffrer le gué entre les gouffres

Je ne suis pas allé plus loin, je ne sais si ce système d'échos va perdurer dans les chapitres suivants (qu'il s'efface ne me surprendrait pas, ni me décevrait, car l'attracteur étrange ne se fixe jamais), il me fallait auparavant en rendre compte, ce qui est fait.
Dernière résonance, pour l'heure :

Trace.

Je dis : nuit.
Hors de l'heure et du lieu
cela demeure

Mais les braises ?

Je les vois rougeoyer encore.

Marie Mauron :

Toute l'Histoire d'avant l'homme  et d'après sa naissance la voici, au creux des montagnes car, dans les strates du dessus, gisent des restes de foyers, des os et des cendres de morts, des tessons et des verreries dont la fragilité a traversé des millénaires, n'y gagnant que l'irisation qui poudroie aux ailes célestes.

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* Difficile de trouver sur le web des traces (c'est un comble) de cette expédition. L'émission, visible encore sept jours plus tard sur Arte, a complètement disparu. Je n'ai guère trouvé qu'un site allemand de l'université de Cologne pour relater l'aventure.