Affichage des articles dont le libellé est résonance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est résonance. Afficher tous les articles

lundi 2 août 2021

Forth Bridge is down

Dans le poème de Frédéric Forte, toujours au chant 3, il reste une dernière référence au Pays de Galles : c'est ici même sur le gazon du bowling / green de Menai Bridge que l'oncle d'Alan serait / mort me dit Z. en plein milieu d'une partie.


Le Menai Bridge est un pont suspendu qui permet de franchir le détroit de la Menai, bras de mer séparant l'île d'Anglesey du comté de Gwynedd. Inauguré en 1826, il est considéré comme le premier des grands ponts suspendus modernes.


Ceci étant dit, je dois préciser que m'échappe complètement le sens de l'anecdote insérée dans la strophe : qui est Alan ? qui était l'oncle d'Alan ? qui est Z. ? Toujours est-il que nous retrouvons avec ce bowling green* la thématique du jeu apparue avec la citation de L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton.

Il est curieux que ce Menai Bridge, près duquel mourut donc l'oncle d'Alan, soit associé justement à des funérailles, et pas n'importe lesquelles, des funérailles royales. En effet, les membres de la famille royale d'Angleterre ont reçu un nom de code correspondant à un pont, déclencheur d'un protocole que l'on activera au moment des funérailles. Quand l'un d'entre eux meurt, et en particulier le souverain, il est aussitôt remplacé par un autre sur le trône. Quant il s’agit d’un héritier ou d’un autre membre de la famille, il est remplacé dans l’ordre de succession, ce qui s’accompagne le plus souvent d’un transfert de titres, de fonctions ou de responsabilités. Le pont symbolise donc la transition entre deux règnes ou deux héritiers. Ainsi la reine Elizabeth porte le  nom de code d’Opération London Bridge. Les funérailles du duc d’Édimbourg se sont déroulées sous le nom de code d’Opération Forth Bridge (pont situé en Écosse). ** Charles, le prince de Galles, porte donc le nom de code d’Opération Menai Bridge.

En ayant en somme terminé avec le poème de FF, je cherche le passage avec le Saisir de Jean-Christophe Bailly : le pont de Barmouth sur la photo de couverture n'en tiendrait-il pas lieu ? C'est qu'il est loin d'être anodin : il s'agit en réalité d'un long viaduc de bois de 900 mètres de long, dont la construction fut achevée en 1867 pour permettre aux Cambrian Railways d’acheminer passagers et marchandises le long de la côte, entre Pwllheli et Machynlleth.

Barmouth bridge

Ce pont de bois affleure justement dans un passage du chapitre introducteur aux quatre aventures, où Bailly cherche à cerner ce qui façonne ce qu'on peut appeler un pays, ici le pays dit de Galles :

"Certes, il y a d'autres mines de charbon que celles de ces vallées étroites descendant presque jusqu'à la mer, d'autres teintes de fougère que celles des collines de Brecon Beacons, d'autres forteresses médiévales que celles, quasi intactes et très impressionnantes, de Pembroke et de Caernarfon, d'autres estuaires que celui de la Mawddach que, sur un pont de bois semblant raser les eaux, franchissent les trains de la Cambrian Line, ou celui du Tâf, le long duquel existe toujours la petite maison blanche qu'habita Dylan Thomas, d'autres gares perdues que celle de Llandridod Wells, d'autres canaux que celui qui passe à Llangollen et ainsi de suite, mais voilà, entre tous ces lieux existe une connivence d'autant plus forte qu'elle est au fond discrète. Ce mystère de la tonalité locale, qui se divise infiniment à l'intérieur de lui-même, filtrant continûment ses secrets via des chemins perdus, on l'éprouve avec joie, imperceptiblement d'abord puis de façon de plus en plus nette, et c'est lui qui fait le prix des voyages, si du moins ils doivent bien être, comme je le pense, l’expérience par laquelle on laisse persister en soi la résonance de lieux qu'on n'avait encore jamais vus et qui répondent à l'imagination comme de stricts et pertinents échos." (pp. 25-26, c'est moi qui souligne)

Ces longues phrases, au-delà du fait qu'elles renferment cette évocation (sans le nommer) du Barmouth Bridge, me semblent parfaitement illustrer le style si particulier de l'auteur, dont l'adverbe continûment pourrait à lui seul être l'emblème : j'en avais découvert la fréquence inhabituelle dans un ouvrage précédent, le magnifique Le Dépaysement, sous-titré Voyages en France, où, semblablement, la phrase parfois s'étire démesurément, comme un convoi ferroviaire épousant les courbes de la réflexion à l'instar des reliefs d'un paysage, et il n'est pas étonnant, devant ce travail de tissage, de relever les mots de connivence, d'échos et encore une fois, de résonance. Mais une autre métaphore s'impose aussi souvent, on en verra par la suite plusieurs exemples, celle du nouage :

"Ainsi sont les pays, et cela contribue à former leur style : des pelotes où les destinations lointaines, départs et retours mêlés, s'enchevêtrent aux fils peut-être plus solides tirés par ceux qui restent, mais aussi aux filages effilochés formés par ceux qui ne font que passer. Réseau de nœuds inextricable et toujours se formant, somme infaisable ou toujours en cours qui renferme des dépôts cristallisés et émet des oscillations indécises."(p. 24)***


_____________________________

*  Bowling green que les Français traduisirent en boulingrin, désignant ainsi une pièce de gazon entouré le plus souvent de bordures : "Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta." Balzac, Le Lys dans la vallée,1836. Le mot est déjà présent chez Mme de Sévigné.

** « Forth Bridge is down » : c'est par ce code que le Premier ministre Boris Johnson a été prévenu du décès du duc.

*** Je retourne à l'essai Le Dépaysement, et je n'ai pas besoin d'aller loin : l'incipit développe la même image de la pelote enchevêtrée :

"Le sujet de ce livre est la France. Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui, par définition, n’existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon-là. Mon idée fut que pour m'approcher de la pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formée par la géographie  et l'histoire, par les paysages et les gens, le plus simple tait d'aller voir sur place, autrement dit de visiter ou de revisiter le pays." (p. 7, c'est moi qui souligne)

Par ailleurs, la phrase suivante développait déjà l'idée de cristallisation visible dans Saisir :

"La matière de ce livre, ce sont donc d'abord des incursions que j'ai faites en divers lieux du territoire, choisis en règle générale parce qu'ils faisaient trembler le motif, soit qu'ils m'aient semblé incarner des points de cristallisation de la forme nationale interne, soit au contraire parce qu'ils étaient sur des bords."

vendredi 30 juillet 2021

Aventure et résonance

"Les moments intenses de bonheur subjectif se lisent ainsi comme des formes d'expérience de résonance, tandis que le sentiment du malheur survient tout particulièrement lorsque, déjouant nos attentes, le monde se révèle indifférent, voire hostile (répulsif) alors que nous comptions qu'il nous accueille et nous réponde. Mais la vie bonne est plus que la somme des moments de bonheur qu'elle a rendus possible (ou que la minimisation des expériences de malheur) : elle est le résultat d'une relation au monde caractérisée par l'instauration et le maintien d'axes de résonance stables, grâce auxquels les sujets peuvent se sentir portés et protégés dans un monde accueillant et responsif."

Hartmut Rosa, Résonance, La Découverte, 2018, p. 40

Examinons de près la seconde strophe du chant 3 de Nous allons perdre deux minutes de lumière de Frédéric Forte : quelqu'un a laissé une pièce de one pound / pour moi sur un siège dans le train vers Bangor. Il est clair que nous ne sommes plus à Paris, près du Jardin d'Acclimatation, car Bangor ici n'est autre qu'une ville du nord du pays de Galles, face à Anglesey, dont elle est séparée par le détroit de la Menai. Ceci préfigure donc le chant 4 où nous avons appris que Bernard Hœpffner avait trouvé la mort, emporté par une vague au Pays de Galles, le même samedi où Frédéric Forte y était. Cette histoire de train au pays de Galles me fit aussitôt remonter le souvenir d'un essai de Jean-Christophe Bailly dont la couverture représentait l'arrière d'un train traversant le pont de Barmouth, à 77 km seulement de Bangor.


Une des quatre pistes de ce livre était consacrée à W.G. Sebald, dont tout un pan du roman Austerlitz se déroule précisément au Pays de Galles. Je l'avais évoqué très brièvement dans un article de juin 2019, mais n'avais jamais trouvé le moyen ni le temps d'y revenir de manière plus approfondie. Et c'est donc une bonne surprise que de le voir réémerger à cette occasion, d'autant plus que cela va d'une certaine manière me permettre de renouer avec le fil Austerlitzien, que j'avais suivi de très près jusqu'en mars et que j'avais peu à peu été conduit à délaisser, emporté par le flux des associations vers d'autres rivages.

La matière est riche et je ne dépasserai guère aujourd'hui  le cadre de l'avant-propos du livre de Bailly, qui ouvre sur ce peintre gallois méconnu, Thomas Jones, dont il assure qu'il se tiendra seul, "absolument seul, sur le seuil de ce que produira l'art moderne à partir de Manet", et se poursuit avec Dylan Thomas, dont l'éditeur André Dimanche lui avait proposé de préfacer une édition de l'enregistrement radiophonique (français) de Under Milk Wood (Au bois lacté) :

"Il n'y a bien entendu aucun rapport entre un peintre plutôt secret de la fin du XVIIIe siècle et un poète lyrique exubérant né en 1914 et mort à New York en 1953. Rien d'autre que le fait du hasard de la naissance, du moins en apparence, mais c'est quand une troisième occurrence de la résonance galloise apparut que l'idée de grouper toutes ces tentatives  germa en moi, transformant du même coup chacun des projets. Cette apparition était inattendue puisqu'elle venait d'un livre dont je n'avais pas soupçonné qu'il ouvrirait de ce côté du monde : il s'agit d'Austerlitz de W.G. Sebald, récit dont une importante partie se déroule dans la partie nord du Pays de Galles, notamment autour de la petite ville balnéaire de Barmouth." (pp. 11-12, c'est moi qui souligne)
Cette idée de résonance, qui s'exprime dans ce passage, est depuis longtemps un motif central de ma réflexion (et qu'il soit advenu comme un concept-phare chez le sociologue Hartmut Rosa n'a fait que confirmer à mes yeux son importance). Bailly réemploie le mot dans le même avant-propos après avoir dit qu'une fois la décision prise de réunir les quatre* récits en un seul ensemble, l'idée lui est venue d'intituler chacun d'entre eux "aventure".

"Je ne savais pas alors que cette intuition rejoignait le sens du mot aventure tel que Giorgio Agamben en a restitué depuis la résonance, dans un petit livre où il déploie avec une science formidable tout le faisceau de significations  dans lequel ce mot se rassemble et s'étoile.** L'aventure ce n'est pas seulement le merveilleux ou l'extraordinaire, c'est la façon dont, en chaque individu, du fait de ce qui lui arrive, son destin se forge et se noue, mais c'est aussi le récit de ce nouage : c'est l'événement, c'est l'advenir - et c'est ce qui le raconte." (pp. 15-16)

Il se trouve qu'en reparcourant ce matin en diagonale l'essai de Rosa, je suis tombé devant un extrait traitant de cette notion d'aventure, à la faveur d'une distinction que l'auteur opère entre une relation pathique  et une relation intentionnaliste au monde. La différence, affirme-t-il, tient à la question de savoir si le sujet se vit principalement comme premier ou second diapason :

"Approchons deux diapasons l'un de l'autre, et frappons-en un : l'autre se met à vibrer par effet de résonance. S'il est vrai, comme ce livre en fait l'hypothèse, que tout sujet cherche à faire des expériences de résonance, il peut donc espérer retentir comme "second diapason" au contact d'une chose qui le rencontre, ou bien agir comme un "premier diapason" cherchant à produire un écho.

Les textes du cycle arthurien***, rédigés au XIIe siècle, pourraient bien représenter à cet égard un tournant décisif : ils marqueraient le passage d'un rapport pathique (médiéval) à un rapport intentionnaliste (moderne), lié à une reconfiguration de l'idée d'"aventure". Le destin n'est plus seulement quelque chose qui "advient " au héros (ad-venire), car désormais celui-ci recherche activement des mises à l'épreuve et des "aventures " dans le monde -même si les décrets du destin continuent de jouer un rôle propre et imprévisible." (p. 141-142)

Il est tout de même singulier de voir revenir une troisième fois en peu de pages le mot de résonance chez Jean-Christophe Bailly : en effet, dès le premier paragraphe de Un pays, qui suit l'avant-propos et sert en quelque sorte d'introduction aux quatre chapitres suivants consacrés chacun à une aventure, il écrit qu'en parcourant le Pays de Galles, "en ayant pris pour axes quatre points de fuite différents, j'ai été naturellement amené à le sonder et à tenter de sentir ou simplement entendre ce que serait sa résonance : ce qu'il a et ce qu'il est, qui n'est qu'à lui et qui n'est que lui, s'il existe." (p. 19) Et deux pages plus loin, il précise que, s'étant rendu au Pays de Galles trois années de suite, "j'ai été amené à retrouver des sensations lointaines éprouvées au cours de ce qui fut mon premier vrai voyage hors des frontières, qui remonte à 1967, il y a un demi-siècle !" Et lisant ceci, bien sûr, je ne peux manquer d'être interpellé par cette date de 1967, que j'ai si longtemps explorée (à tel point qu'elle occupe la huitième place des libellés ou mots-clés de ce site). D'autant plus que cette même date apparaît  à la page 43 du recueil de Forte, dans la cinquième strophe du chant 4, celui des coïncidences : or sortant du métro / en l'espace de quelques secondes je croise / deux fois le même t-shirt de Joy Division / porté par un grand black d'abord avec dreadlocks / + casque puis par un garçon de huit neuf ans./ plus tard au bac à sable cette même image / la pochette d'Unknown Pleasures qui représente / les ondes émises par le premier pulsar / découvert en 1967 / tatouée sur le mollet gauche d'un papa/ en short.


Restons dans la sphère musicale. La notice Wikipedia sur Bangor, la ville galloise du chant 3 m'informe que "c'est dans cette ville que les Beatles et leurs épouses ont été initiés à la méditation transcendantale en compagnie du Maharishi Mahesh Yogi, ce qui devait les conduire un peu plus tard à effectuer leur voyage en Inde. C'est au cours de ce séminaire d'initiation qu'ils apprirent la mort de leur manager Brian Epstein, en . D'après de nombreux observateurs, ce décès devait les conduire à leur séparation en 1969." 

Et il se trouve que cette mort de Brian Epstein est au centre du 35ème épisode de ma fiction 1967, rebaptisée Barbe-bleue ne passe pas le dimanche. Petit extrait :

"Bon, allez, dites-moi ce qui se passe. Je vois bien que vous n’êtes pas dans votre assiette.

Isabelle regarda Lagneau dans les yeux. Un inspecteur quinquagénaire de la PJ, dont les goûts musicaux devaient s’être arrêtés à Piaf et Tino Rossi, pouvait-il être sensible à la mort soudaine d’un manager de groupe rock ? Elle en était d’avance désabusée.

C’est Epstein… concéda-t-elle à mi-voix.

Einstein ?

Vous le faites exprès ? Epstein, je vous dis, Brian Epstein, le gérant des Beatles. Vous connaissez les Beatles, tout de même ?

Les quatre zigotos qui font hurler les minettes ? Oui, bien sûr que je les connais. On fait tellement de foin autour d’eux qu’il faudrait vivre sur Mars pour ne pas être au courant."

Brian Epstein et les Beatles

_____________________

* Le quatrième récit s'articule autour des photos prises en 1953 par Robert Frank des mineurs de charbon au sud du pays, découvertes a la bibliothèque de l'école de photographie d'Arles.

** Giorgio Agamben, L'Aventure, Paris, Rivages Poche, 2016.

 *** Sur le cycle arthurien, on lira avec profit Le roi Arthur, un mythe contemporain, de William Blanc, Libertalia, 2016.