Affichage des articles dont le libellé est Mallarmé. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mallarmé. Afficher tous les articles

vendredi 23 septembre 2022

Cristal noir #5 : Si tu avais moins peur, tu ne ferais plus d'ombre sur tes pas.

"Le corps n'est pas une cruche légèrement poreuse. Ou, pour changer de métaphore, un jardin n'est pas une tapisserie ; en enlevant toutes les mauvaises herbes, on appauvrit le sol. Pour lui conserver sa fertilité, le jardinier doit, d'une certaine façon, remettre ce qu'il a enlevé : transformer les mauvaises herbes et la gazon tondu en terreau. Ce traitement est comparable à celui que certaines religions réservent aux anomalies et aux abominations en les transformant en pouvoirs au service du bien."

Mary Douglas, De la souillure, La Découverte, 2001, p. 175.


A Leçons, de Philippe Jaccottet, succède Chants d'en bas, autres poèmes de deuil (ici, il semble qu'il s'agisse de la mort de la mère de l'auteur). "Le titre, écrit R.A. Chalard, exprime la retenue du poète en ce qu'il arrime le chant à cet "ici-bas" pour lui éviter les dangers d'une évasion hors du monde."Ici-bas", qui est pour Mallarmé, "ignoble" avec son "odeur de cuisine" (lettre à Henri Cazalis du 3 juin 1863). Dans la série numérotée de 1 à 8, appelée Parler, Jaccottet se livre à une auto-critique sans concession sur le pouvoir de la poésie face à la mort. La parole y apparaît dérisoire :

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

Philippe Jaccottet 

Néanmoins, les poèmes suivants 3 et 4 introduisent une nuance : parler est quelquefois autre chose que "se couvrir d'un bouclier d'air ou de paille...", mais pour saisir cet autre chose, il ne peut passer que par l'image, la métaphore. Il reprend cet adverbe, "quelquefois", et écrit que "c'est comme en avril, aux premières tiédeurs, quand chaque arbre se change en source." Mots de la renaissance, du printemps (primus tempus, le premier temps), de l'autre et du recommencement ; quelque chose coule : "la nuit semble ruisseler de voix comme une grotte", image-énigme, car aucune évidence n'existe d'une grotte qui ruissellerait de voix, sinon d'imaginer dans les tréfonds de la terre une cérémonie magdalénienne où le chant des participants irait se répercuter dans les voûtes, enflerait comme une vague et se perdrait dans les diverticules aux gravures encore inaperçues.

Et R.A. Chalard d'évoquer la nostalgie d'un sacré poétique, animant aussi les dernières pages de Cristal et fumée consacrées à l'au-delà de l'Egypte antique :

"On ne peut plus chanter en choeur. Tout de même, bizarrement, ce n'est encore ni le complet silence, ni le désespoir absolu. On essaie de parler encore une langue dans laquelle l'irrésistible nostalgie de l'hymne, de toutes les sortes d'hymne, jusqu'aux plus anciennes, au lieu de s'étioler en plaintes ou en singeries stériles, nourrirait encore, comme un terreau sombre, quelques graines, juste assez viables pour s'aventurer dans l'espace indéterminé, obscur lui aussi, de l'avenir [...]. (C'est R.A. Chalard qui souligne)

On retrouve au passage l'image du terreau dont usait Mary Douglas, tout comme on retrouve la singerie dans le huitième et dernier poème de Parler :

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls :
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,
habille-toi d'une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
tu ne ferais plus d'ombre sur tes pas.

Pascal Quignard, qui cite davantage les poètes latins ou chinois que ses contemporains, écrit dans Sordidissimes :

"Les sordes à Rome définissaient les loques de deuil. Les endeuillés romains devenaient intouchables. Même, ils étaient intouchables à leurs propres mains. Ils en devaient ni se changer ni manger ni se nettoyer les doigts, les dents, le sexe, l'anus. Sordidi veut dire répugnants.
Les sordes pour les survivants correspondent aux linceuls pour les morts.
La peinture comptait parmi les arts sordides (sordidae)." (p. 36)



samedi 25 septembre 2021

In a sort of Runic rhyme

Un autre thème traverse Nevermore, le roman de Cécile Wajsbrot : celui des cloches. J'y fus d'autant plus sensible qu'il m'a été donné de traiter ce motif à plusieurs reprises, et en particulier en 2017, après avoir vu le premier chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, L'enfance d'Ivan. La première apparition de ce leitmotiv dans le livre est situé à la page 24, qui évoque la pièce musicale composée par le compositeur estonien Arvo Pärt en hommage à Benjamin Britten, qui venait de mourir le 4 décembre 1976 : "Un peu plus de sept minutes trente de musique et de silence s'ouvrant sur trois battements de cloches, le glas qui sonne. Les cordes prennent de l'ampleur tandis que la cloche continue de battre, noyée sous un tapis de cordes ou émergeant, solitaire, le chagrin se déploie en même temps que l'apaisement possible d'une consolation, même si des vagues se succèdent, répétitives, décalées comme dans un canon, cherchant peut-être à traduire la monotonie de la perte qui se déploie à chaque instant." Ce Cantus, je l'avais écouté des dizaines de fois, après avoir acheté l'album Tabula rasa (ECM) à sa sortie, en 1984, fasciné par cette musique minimaliste envoûtante.


"Tintinnabulation  - explique Cécile Wajsbrot, ainsi Arvo Pärt définit-il une partie de sa musique, reprenant un mot inventé par Edgar Poe dans son poème sur les cloches pour désigner le son qui se prolonge, après le heurt du bourdon.*" Edgar Poe en effet, dans ce poème publié seulement en 1949, après sa mort, déploie en quatre parties le déroulement d'une vie rythmée par les cloches, du tintinnabulement gracieux des cloches d'argent de l'enfance au funèbre glas.  

Hear the sledges with the bells—
                 Silver bells!
What a world of merriment their melody foretells!
        How they tinkle, tinkle, tinkle,
           In the icy air of night!
        While the stars that oversprinkle
        All the heavens, seem to twinkle
           With a crystalline delight;
         Keeping time, time, time,
         In a sort of Runic rhyme,
To the tintinabulation that so musically wells
       From the bells, bells, bells, bells,
               Bells, bells, bells—
  From the jingling and the tinkling of the bells.

Dans sa traduction, Stéphane Mallarmé reprend le terme de Poe en le mettant entre guillemets : "avec la " tintinnabulisation " qui surgit si musicalement des cloches". Le mot n'est pas passé tel quel en langue française, on peut lire dans le Dictionnaire historique de la Langue française (Robert) que le verbe tintinnabuler est dérivé tardivement (1839) du latin tintinnabulum "espèce de crécelle en métal, grelot, clochette", dérivé expressif de tintinnire, tintinnare, variantes expressives de "tinnire", "rendre un son clair". Le CNRTL ajoute qu'on trouve en moyen français la forme tintinnabule « sonnette » (1477, Molinet, Le naufrage de la Pucelle ds N. Dupire, J. Molinet, vie, œuvres, p. 284), directement emprunté du latin, et cite comme première occurrence étymologique un passage de Balzac : "1840 part. prés. (Balzac, P. Grassou, p. 449: un paquet de breloques tintinnabulant)". Il est curieux que ce mot émerge dans les deux langues, anglaise et française, indépendamment, à peu près à la même période, chez Poe et Balzac.

Étrangement, cette synchronicité historique se redoubla pour moi d'une synchronicité de lecture : le second livre emprunté à la médiathèque en même temps que Nevermore (un titre soit dit en passant faisant clairement référence au célèbre poème de Poe, The Raven) était La Disparition du paysage, de Jean-Philippe Toussaint (Minuit, 2021), dont nous devons aller voir en décembre l'adaptation théâtrale avec Denis Podalydès. L'alarme d'un téléphone portable constitue une sorte de basculement dans la vie du personnage, cloué, solitaire, sur un fauteuil roulant dans un appartement d'Ostende :

"Longtemps, j'ai essayé de remonter dans ma mémoire pour essayer de reconstituer les dernières heures de cette matinée, celles qui s’approchent le plus de ce point aveugle, de ce mut infranchissable au-delà  duquel tous mes souvenirs sont abolis. Jusqu'à présent, je n'ai réussi qu'à visualiser ma silhouette sur une banquette du Café Métropole, comme si j'étais quelqu'un d'autre, un personnage extérieur à moi-même, mais je ne suis jamais parvenu à revivre cette matinée de l'intérieur pour retrouver mon état d'esprit de l'époque, jusqu'à ce qu'aujourd'hui, à Ostende, l'alarme de mon téléphone se mette à vibrer à côté de moi sur la table de la grande pièce où je me tiens depuis des mois. J'ignore pourquoi cette alarme s'est déclenchée, je n'ai pas souvenir de l'avoir programmée, mais, en entendant ce tintinnabulement de cloches aigu et cristallin de la sonnerie carillon de mon téléphone qui emplit l'atmosphère de la grande pièce d'Ostende, je me retrouve en pensée à Bruxelles à l'aube du 22 mars 2016, quand j'ai entendu ce même son d'alarme insistant monter dans l'obscurité de la chambre à coucher. En entendant, à Ostende, cet appel venu du lointain qui semble me faire signe à travers le temps, je suis alors replongé d'un coup dans la réalité vivante de ce matin de mars, dans la substance sensible de ses heures, et je n'ai plus qu'à me lever mentalement et à me laisser glisser en imagination dans l'écoulement de cette journée en devenir, pour retrouver, intactes, mes penses de l'époque." (pp. 28-29, c'est moi qui souligne)

 

Le "tintinnabulement" de Poe a inspiré un autre grand musicien, Rachmaninov, qui composa Les Cloches en 1913, poème symphonique pour chœur, voix et orchestre.

"- Peut-être est-ce le glas de l'ancienne Russie et de l'ancienne Europe qui annonçait la perte d'un monde, les millions de morts d'une guerre, laissa-t-il entendre.

- Dans l'exil américain, dit encore Rachmaninov, en perdant la Russie, je me suis perdu. J'ai perdu l'envie de composer." (Nevermore, p. 164)

Dans un article d'Art Press, de janvier 2013, qui évoque Sentinelles, un autre livre de Cécile Wajsbrot, troisième volume d'un cycle, Haute mer, consacré à l'art, il est aussi question de l'aspect musical de l’œuvre, et des thèmes de la perte et de la disparition : "Tous les temps sont réunis dans ce livre musical qui se rapproche d’une pièce pour cordes d’Anton Webern ou du Desert Music de Steve Reich. Minimalisme, amplification du rythme, tension, reprises, avec un jeu sur l’ellipse, l’accélération, l’imprévu d’une réponse, la clarté sèche de l’expression. Tous les temps sont réunis dans ce roman sonore. Le passé et ses cendres, le présent grâce au ballet de la foule qui monte et descend des escalators un soir de vernissage, le futur vertigineux de l’humanité prise dans les filets d’une attente perpétuelle. Apparition, disparition, réapparition de l’individu alors qu’il n’est plus là : « Nous sommes transportés à l’autre bout du monde, dans des pays où nous n’irons jamais, où cependant quelque chose de nous existe lorsque que quelqu’un montre ses photos à un ami. »

Et, au détour d'une phrase, voici que réapparaissait la cloche de Tarkovski :

"Dans les pages de Wajsbrot, la soirée commence à 19 h 30 et s’achève à 22 h 30, intervalle où se succèdent des dialogues sur le réel, la vidéo, le montage, la migration, Bresson et Godard, le silence, la précarité, l’aléatoire, les villes, les sonorités de Tarkovski (« l’eau, une cloche, des chœurs ») [...]"

Andreï Tarkovski, L'enfance d'Ivan

 _________________________

* Voir l'article de Léopold Tobisch, sur le site de France-Musique : La musique d’Arvo Pärt et le tintinnabulisme au cinéma.

 

mardi 28 avril 2020

Les nouveaux Envahisseurs

"... l'instinct de ciel en chacun...'
Stéphane Mallarmé

Longtemps, le ciel fut la seule demeure des dieux.  Les anges et les oiseaux, qui du ciel hantaient le visible et l'invisible, en étaient les messagers, les porteurs de bonnes nouvelles ou de présages funestes. L'homme rêvait de s'y projeter mais restait attaché à la terre, rivé à la glèbe. Son existence était terrestre, mais il ne pouvait vivre sans ce ciel au-dessus de lui, sans les nuages qui portaient la pluie et sans les étoiles qui ordonnaient la nuit. Longtemps, on crut que notre monde sublunaire n'obéissait pas aux mêmes lois que le Cosmos, ce monde parfait, immuable des astres. Newton sonna le glas de cette séparation des mondes.

Malgré tout, dans la vie des hommes, le ciel continuait à être cet espace vierge de toute empreinte humaine. Et puis, au tournant du XXème siècle, on inventa l'avion, que la littérature avait fantasmée depuis des siècles. "En 1908, raconte l'écrivain suédois Sven Lindqvist, à New York et à Paris, les foules fascinées voient un avion pour la première fois. Tous les regards sont rivés sur les pneus en caoutchouc  -vont-ils vraiment quitter le sol ? Oui, le miracle arrive! "Jamais je n'ai vu un tel étonnement sur les visages d'une foule entière", écrit-on dans un journal de Chicago. "Chacun sentait qu'il était en train de vivre un jour nouveau."*
L'aviation enflamme l'imagination des hommes. Un certain Alfred W. Lawson  prophétise un homme nouveau, "l'homme de l'altitude" qui va naître dans les airs et passer toute sa vie là-haut, ange ou dieu qui portera sur ces congénères restés au sol le même regard qu'on porte aujourd'hui sur les huîtres et les crabes. Mais derrière cet évangile, d'autres projets s'ourdissent : le 1er novembre 1911, dans une oasis des environs de Tripoli, le lieutenant italien Guilio Cavotti  largue pour la première fois une bombe de deux kilos sur le camp ennemi. Geste inaugural qui sera suivi de millions d'autres. En 2020, on bombarde toujours en Lybie, en Syrie, au Yémen...

Et puis le ciel devint l'Espace. Sur la terre, nous vivions dans différents espaces, mais le ciel eut ce privilège d'être désigné comme l'Espace proprement dit. Triste privilège en vérité, car cet Espace il s'agissait de le conquérir. De le faire nôtre, de l'envahir. Et les grandes puissances qui s'affrontaient sur la planète dans une silencieuse Guerre froide rivalisèrent dans la conquête de l'espace. Quand la Lune fut foulée par les Américains, et filmée en Mondovision, tout le monde s'accorda à dire avec Armstrong que c'était là un grand pas pour l'humanité. 
Pourtant cet engouement fit long feu : les vols habités se heurtaient à l'immensité de l'univers. On laissa à la science-fiction le soin d'imaginer des explorations dans le vaste cosmos. Et on se replia sur l'espace proche qu'on investit petit à petit de milliers de satellites artificiels, dont le plus beau fleuron est apparu ces jours-ci dans le ciel de nos nuits : le train de satellites Starlink de la société SpaceX du milliardaire Elon Musk.



"L’idée de Starlink, rapporte l'article de la RTBF, est de fournir un internet haut débit sur l’ensemble du globe. Pour y parvenir, SpaceX ne se contentera pas de 60 satellites. En tout, ce sont 12.000 engins que la firme d’Elon Musk entend envoyer dans l’espace. Chaque satellite pèse 227 kilogrammes, est plat et équipé d’un grand panneau solaire reflétant la lumière. La brillance dépend de l’angle des panneaux, et de celle de l’orbite."

Bill Keel, astronome à l’université d’Alabama assure que "dans moins de 20 ans, les gens verront plus de satellites que d’étoiles à l’œil nu pendant une bonne partie de la nuit" si les constellations à venir sont aussi brillantes que Starlink. Elon Musk s'est défendu en arguant dans un tweet qu'il y avait "déjà 4900 satellites en orbite, ce que les gens ne voient absolument pas. Starlink ne sera vu par personne sauf ceux qui regardent très précisément, et aura à peu près 0% d’impact sur les progrès de l’astronomie". Il a par ailleurs avancé que fournir internet à des "milliards de gens économiquement désavantagés" était un "bien supérieur".

On a bien compris qu'Elon Musk n'est animé que par des sentiments philanthropiques.

Et dans l'espace encore plus proche de nous, que voit-on fleurir ces temps-ci de pandémie ? Des drones, chargés de la surveillance du confinement, survolant forêts, plages, immeubles, rues, à l'affût du moindre contrevenant. Ce qui inquiète le journaliste Olivier Tesquet, dans un entretien donné à Diacritik :
"On a face à nous une généralisation de dynamiques qui étaient déjà à l’œuvre et ce qui me frappe par exemple, c’est la banalisation des drones dans le ciel de nos villes, qui à la faveur de cette crise sont en train de devenir un élément stable de la manière dont on organise les missions de police au quotidien. En ce moment, on s’en sert pour contrôler le respect du confinement. On est dans un moment normalisateur. Mais de la même manière qu’on a généralisé dans le passé l’utilisation des caméras de surveillance, c’est le même chemin pour les drones et j’imagine d’ailleurs mal ces machines être “mises au sol” à la fin de l’épidémie."


Les satellites de Musk, les drones de Lallement et Castaner, tout cela me fit penser à cette vieille série de mon enfance, sortie au Canada en 1967, et diffusée en France en 1969 : Les Envahisseurs. Le générique, le merveilleux générique, a laissé en nous des traces ineffaçables.


Un peu d'humour dans ce grave contexte. Je ne peux pas résister à vous proposer la parodie qu'en firent Les Inconnus, où David Vincent devenait Marcel Vincent :


Les Envahisseurs d'aujourd'hui ne viennent pas d'une autre planète, non, ils sont bien de chez nous et portent en général des costards cravate.
Ils enlaidissent le monde.
Pour reconnaître les Envahisseurs de David Vincent, il fallait les repérer à leur auriculaire qu'ils ne pouvaient plier.
L'auriculaire, appelé ainsi parce qu'il est idéalement formé pour entrer dans l'oreille, la déboucher, la rendre propre à l'écoute.
les Envahisseurs de Covid Dixneufcent ne vous écoutent pas, ils n'écoutent que la logorrhée de leur égos surdimensionnés.
Leur novlangue est un attentat permanent à la poésie.

Alors, en cette matinée de vent bouleversant les charmes du parvis de mon immeuble, j'écoute le poète :
"Tout ici commence à douter de soi, scrute anxieusement son être même, toujours plus menacé. les grandes constellations là-haut paissent et piétinent en cercle au-dessus du toit l'herbe noire de la nuit, étincelantes, mais oublieuses lentement de leur nom, vacillant sur le bord même de l'absence. Et le vent d'aube que tu aimais, familier du tilleul en fleur, des roses endormies, verse en vain aux façades sans accueil ses lentes libations d'odeurs.
O notre désarroi ! Comme une gerbe, son lien rompu, cesse d'être gerbe et se nie en chacun de ses brins épars, ce lieu défait retombe à l'incertain et nous attire avec lui dans son vertige.

L'espace lui-même n'est plus sûr."
Gustave Roud, Requiem, Poésie/Gallimard, 2002, p. 200.


________________________

* Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes, le Serpent à plumes, 2002. Un livre indispensable.

jeudi 5 décembre 2019

Germinal toujours recommencé

Hier soir. Je replonge dans le numéro 4 de la revue Zadig. Que j'ai achetée pour la première fois, curieux tout d'abord de lire la conversation avec Annie Ernaux, écrivaine admirable dont toute la vie et l'oeuvre sont marqués par les rapports de classes sociales. Je n'ai pas été déçu, et depuis je lis chaque soir un nouvel article, en suivant fidèlement, une fois n'est pas coutume, le fil du sommaire. Hier soir, c'était donc Michel Quint, qui évoquait sa région natale, Les Hauts d'enfance. Là encore, beau texte, sensible et mélancolique.
J'enchaîne avec l'essai de Claude Rétat, directrice de recherches au CNRS, Art vaincra ! Louise Michel, l'artiste en révolution et le dégoût du politique, ouvrage de la petite maison d'édition Bleu autour, sise à Saint-Pourçain  sur Sioule, dans l'Allier, et dont je ne manque jamais de visiter le stand aux Rendez-vous de l'Histoire à Blois (où Claude Rétat avait même donné une conférence à laquelle je n'avais pu assister) . J'avais choisi ce livre car il présente une facette largement ignorée de la célèbre communarde (1830 -1905), son oeuvre de romancière, musicienne et poète.


Le volume était resté dans la pile toujours plus importante des livres en attente. Aucune urgence apparente et pourtant c'est lui que je suis venu chercher dimanche soir après avoir lu un nouveau chapitre du Tango de Satan  de László Krasznahorkai (roman puissant, mais dur et exigeant, que je ne puis lire que lentement) - j'éprouvais le besoin d'une échappée, d'un saut hors de la boue hongroise. Mais pourquoi Louise Michel ? Je n'en sais rien, je n'obéissais là qu'à une sorte d'instinct, c'était celui-là et pas un autre, ou bien est-ce l'Attracteur étrange qui me dictait mon choix ? Hypothèse à considérer avec attention car, en y revenant donc hier, je m'avisai que je n'avais pas noté alors sur mon cahier vert une coïncidence pourtant singulière.

Dans le premier chapitre, intitulé Le microbe, Claude Rétat cite ce passage d'une interview de Louise Michel dans Le Temps du 6 décembre 1895 : "L'esprit révolutionnaire se communique par un travail obscur et qu'on ne peut suivre. C'est peut-être un microbe." Elle développe ensuite cette affirmation :
"Louise Michel est pire, ou mieux, que myope : elle est aveugle, reconnaissant l'obscur et, du même mouvement, revendiquant l'art, avec un certitude de toucher, de déclencher, sans savoir exactement où, quand, quoi et comment. L'heure de la révolution est, chez elle, la grande inconnue, imprédictible, imprévisible : en images, elle se représente comme l'instant où tout le travail de sape, longtemps invisible, bascule en effondrement.
     Aveugle, elle l'est de par l'objet même de sa vision, le monde futur, celui qui doit suivre la Révolution. A ceux qui "craignent l'inconnu", "nient la lumière de demain" ou "veulent qu'on leur précise ce qui sera dans cette lumière", elle répond qu'on ne peut "demander aux protées aveugles des lacs souterrains de se rendre compte du jour que verront leurs descendants jetés hors des cavernes par les cataclysmes." [C'est moi qui souligne]
Il me souvint alors que quelques heures plus tôt, en visite chez mes parents à Aigurande, en pause entre deux parties de belote, j'avais changé de chaîne sur la télévision du salon qui tournait comme souvent à vide, personne ne regardant plus le biathlon de la Chaîne 21. J'avais mis Arte et tombé au milieu d'un reportage sur les entrailles du sol, où de bien curieuses créatures subsistaient dans les grottes. Je n'avais pas suivi le documentaire jusqu'à son terme, juste quelques minutes, mais il me semblait qu'il s'agissait bien de ces fameux protées dont parlait Louise Michel. Je vérifiai en me rendant sur le site d'Arte.tv et revisionnait l'émission : il s'agissait bien du protée, Proteus anguinus, amphibien appartenant au même ordre que les tritons et les salamandres, qui intrigue furieusement les
scientifiques car il est capable de jeûner 48 mois tandis que sa longévité peut atteindre 80 à 100 ans.


D'autres résonances apparurent alors : tout d'abord dans le texte de Michel Quint, qui avertissait : "Ne négligeons pas Wattrelos où j'ai habité entre 55 et 67 en tant que ville frontalière." et qui précisait ceci : "Wattrelos comportait encore, dans les années cinquante et soixante, des zones vertes, emblavées, sur ces lisières belges, avec des mares à tritons et salamandres."

Et ce n'est pas la seule. Le second chapitre de l'essai de Claude Rétat se nomme Germinal. Un rapport de la préfecture de police daté du 17 février 1886 note que dans une réunion publique organisée par des groupes anarchistes, Louise Michel a soutenu Zola et vanté Germinal "parce que cet écrivain avait exposé des idées anarchistes dans son oeuvre". Dans un poème de jeunesse écrit vers 1850, en un temps où elle était atteinte, dirait-elle plus tard, de "rougeole religieuse", on peut lire :

                Versez, grands cieux ardents, versez votre rosée.
Des souffles ennemis la terre reposée
     A germé le Sauveur. (...)

Claude Rétat explique qu'il s'agit là d'un décalque du latin liturgique, d'une paraphrase d'un texte chanté au premier dimanche de l'Avent, dès la première page du missel : "Rorate, coeli, desuper et nubes pluant justum - Aperiatur terra, et germinet salavtorem" - Cieux, versez votre rosée, et que les nues pleuvent le juste. Que la terre s'ouvre et qu'elle germe le sauveur."
"La terre a germé le sauveur" traduit "germinet salvatorem". "En latin, précise Retat, le verbe germinare est transitif (et signifie produire, faire germer), en français "germer" est en revanche intransitif. En utilisant transitivement le verbe français, Louise Michel fait donc un latinisme." Que l'on retrouve bien plus tard, en 1891, dans son roman La Chasse aux loups, "qui met en scène l'apothéose d'une Commune future : "Un bourdonnement énorme emplissait l'univers, germant la liberté."(page 203). Puis, page 222 :

Sur l'immense hécatombe, vingt ans ensevelis, fleurissait la vengeance et l'on entendit parler le spectre de mai.*
L'Europe entière était debout.
Il semblait que les peuples se rapprochassent comme des hommes, se serrant les mains par-dessus les frontières.
La Russie [...] se démantelait.
L'Italie, l'Espagne rejetaient, comme un volcan sa lave, les institutions pourries ou vermoulues.
Quelque chose d'une révolution géologique se mêlait à l'époque - l'humanité germait des sens nouveaux.
"Le lecteur, poursuit Claude Rétat, reconnaît le "germinet" latin (métamorphosé, sans le sauveur désormais), et mieux encore. Ces volcans en éruption, cette révolution géologique mêlée à la révolution sociale ne crachent pas seulement leur lave, ils recrachent aussi, retravaillé, transformé, converti, le texte latin d'origine. "Que la terre s'ouvre" est devenu : "Quelque chose d'une révolution géologique"... C'est bien l'avent du missel, devenu séisme et tremblement de terre : Louise Michel arrange la nativité au bénéfice de la Révolution." (p. 53)

Vertigineuse germination : ne venais-je pas de la lire quelques minutes plus tôt, encore une fois, dans les mots de Michel Quint ?

"Ma mère, née à Leforest comme moi, retrouvait une sorte de parfum de pays natal sur la lessive qu'elle suspendait : la suie crachée par les hautes cheminées de Roubaix laissait des traces sur le linge propre. Ce n'est pourtant  et surtout pas une région à regrets, à nostalgie, c'est une région à cicatrices refermées, nettoyées, prête à d'autres moissons, comme un jardin, un potager, un verger neufs après de tristes récoltes, des abandons, où tout ce qui a disparu, s'est éteint, a laissé des graines, de la germination en train. Germinal toujours recommencé. Un jardin de mémoire, fertile." [C'est moi qui souligne]

Les protées, Germinal, c'était étonnant (me lasserais-je un jour de ces échos étourdissants ?), mais ce n'était pas encore fini. Il devait me rester encore un peu d'énergie à dissiper dans la lecture car je me tournais pour finir vers un de mes livres de chevet, le Cambouis du poète Antoine Emaz. D'un autre recueil de notes, Planche, j'avais extrait l'autre jour des passages pour ma petite soeur qui lutte contre la maladie, et c'était aussi en pensant à elle que je l'ouvris comme d'habitude, au hasard. Mais ce hasard suivait les pentes creusées par l'Attracteur étrange car voici que je lus :
"Ne pas se substituer à l'historien ou au journaliste. Mais on n'est pas non plus hors temps.
Sur ce point, je déteste le chiffon rouge de l'"universel reportage", agité au nom de Mallarmé par ceux qui ne veulent pas entendre parler d'une articulation poésie/social, poésie/politique, poésie/engagement..." (p. 42)
L'universel reportage... Je venais juste de lire cette expression page 40 de l'essai de Claude Rétat :
"La préface que Mallarmé écrit au Traité du verbe de Ghil, en 1885, oppose à la "fonction de numéraire facile et représentatif" du langage (ce parler "commercial" de "l'universel reportage", qu'il répudiera à nouveau dans Crise de vers) le "Dire" du poète, "rêve et chant", pointe "d'un art consacré aux fictions".


Et comment ne pas frémir en parcourant les lignes qui suivaient immédiatement, alors que j'écris à quelques heures de cette grève qui s'annonce massive, en ce 5 décembre maintenant advenu :
"Il serait absurde de replier mécaniquement l'univers de Mallarmé sur celui de Louise Michel : tel n'est pas l'objet. Mais il serait absurde aussi d'isoler a priori chaque auteur comme une monade. Ainsi, du côté de Louise Michel, dire une grève, c'est bien dire une absente et la radicalité d'une absence. Car cela revient pour elle à évoquer l'inconnu futur, le ce-qui-n'est-pas-encore, le point même de la rupture radicale, et pour cela un absolu de la grève auquel aucune des grèves réelles ne satisfait. Grève-rêve : les deux mots marchent de pair sous sa plume, et délibérément. " Le rêve c'est la réalité", écrivait-elle dans un fragment de jeunesse. "Le rêve c'est la vie", dit-elle toujours dans les années 1890. Le gréviste et celui qu'elle appelle le "chasseur d'étoiles" sont le même homme." [C'est moi qui souligne]


__________________________
* C'est-à-dire de mai 1871, la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune (note de Claue Rétat).

lundi 9 septembre 2019

Entre deux dents de rocher


Extrait d'un texte lu par Fernand Deligny dans Ce gamin, là, film de Renaud Victor, 1975.

Je reviens sur mes deux Himalayas, l'alien Henri Van Lier  et le non moins alien Fernand Deligny. J'ai déjà établi hier une connexion twinpeaksienne avec le premier, je récidive avec le second. Car, de manière plus éloquente encore, c'est sous l'égide de montagnes jumelles que l'inclassable Del (ainsi le surnommaient les gens de son réseau) a placé ce qu'il appelait sa "tentative".
On en trouve les images sur le site du journaliste scientifique Jean Segura (né à Paris 9ème en 1949*), qui fit quelques passages dans ce pays en ses jeunes années activistes.

Les jumelles (Rouquette et Saint Chamand) qui surplombent Gourgas (Jean Segura)
Les voilà donc ces deux dents de rocher, ces Twin Peaks cévenoles, que Deligny évoque à plusieurs reprises, comme des divinités tutélaires.

Segura commente ainsi :

"Au tournant des années 60 et 70, un lieu dans les Cévennes a représenté un Eden de liberté, d'intelligence et d'imagination, Gourgas : une abbaye séculaire bâtie sur une colline perdue dans la garrigue entre Monoblet et Saint Hippolyte du Fort (dans le Gard) que le psychanalyste Félix Guattari (co-mentor de l'antipsychiatrie avec Gilles Deleuze) avait acquis en 1967.  
Alors sans eau ni électricité, Gourgas devient, après des travaux d'aménagement, un lieu où se retrouvent ouvriers, étudiants, artistes, enseignants, architectes, psychiatres. Le « pionnier du travail social »   Fernand Deligny, ancien instituteur qui avait fondé en 1948 la Grande Cordée, réseau d'hébergement de jeunes délinquants et caractériels, aidé par Jacques Lin, ancien ouvrier électricien chez Hispano-Suiza, va faire de Gourgas pendant quelque temps un havre d'accueil pour des enfants et adultes autistes venant d'institutions psychiatriques comme La Borde."
Jacques Lin qui, dans son livre La vie de radeau (Le Mot et le Reste, 2007), reprend exactement la même expression des "deux dents de rocher" :
"Je fais une halte à Gourgas, une vaste demeure plantée au pied de deux dents de rocher, dans les premiers replis des Cévennes. Près de cent personnes vivent là, depuis le début de cet été 1967. Des médecins, un architecte, des enseignants, des enfants, un chanteur catalan, deux copains d'usine qui m'ont parlé de ce lieu et encore bien d'autres gens qui ont l'air de tous se connaître. Tout ce petit monde va et vient, discute et s'interpelle dans les couloirs, par les fenêtres et à tous les étages de cette grande maison en piteux état qu'il s'agit aussi de restaurer. Tous les abords accessibles de la maison sont envahis de voitures ; en contrebas, des murets de pierre retiennent la terre autrefois cultivée. Après avoir coupé des ronces, j'installe ma tente près d'un olivier. Un des copains de l'usine s'en va très vite, effarouché par le climat de cette petite société. Je suis aussi déconcerté que lui, mais il y a des outils et du matériel ; alors je m'attelle aux travaux de restauration. Rapidement je me retrouve seul à manier la truelle ; la plupart des volontaires préfèrent les terrasses des cafés, la fraîcheur des ruisseaux ou les fêtes de village." (p. 31, c'est moi qui souligne)

________________________
* Je précise ses détails car je n'oublie pas que j'écris le 9 septembre 2019, donc le 9/9/19.
Gloire au 9 !
Le 9 septembre, c'est aussi la date anniversaire de la mort de Mallarmé, ce dont m'informe un tweet de France Culture :

Le lien conduit vers une émission datée du 30/09/2011**, Splendeurs de Mallarmé, où était reçu le philosophe Quentin Meillassoux (né en 1967), qui venait alors de publier son livre Le nombre et la sirène, où il présentait son décryptage du Coup de dés.


Le Nombre au coeur du poème - j'en ai parlé naguère, dans 421, un article qui était consacré aussi, comme par hasard, à Deligny - c'est le 707. 707 dont j'ai aperçu une plaque ce matin rue Fontaine Saint-Germain (en revanche, pas de 813 aujourd'hui, ce qui met fin à une série continue de sept apparitions journalières).

** Je me transporte sur l'article du jour du site L'ex-homme-âne-yack, site que j'ai mis en lien parce qu'il comporte l'intégrale de l'autobiographie de Fred Deux, ce qui mérite d'être salué. Descendant un peu sur la page d'accueil, je remarque un article daté du 30 septembre 2017, qui met en ligne une émission en trois parties de France Culture consacrées à Fernand Deligny, datant d'août 1977 rediffusée quarante ans après, fin mai 2017 : Les vies retranchées.