Le 25 mai, incursion dans la zone commerciale de Cap Sud, quelques vêtements à acheter, avant de me rendre à la centrale de Saint-Maur pour visiter un détenu. Il me reste un peu de temps à tuer, je passe à Cultura. Au rayon des nouveautés, deux livres se trouvent côte à côte, qui n'ont a priori rien à voir.
A ma droite, Les gardiens du phare, d'Emma Stonex. Le premier roman d'une Anglaise qui s'inspire d'un fait divers réel, l'extinction des feux, le 12 décembre 1900, du phare d’Eilean Mòr, en Écosse, et la disparition toujours inexpliquée à ce jour des trois gardiens. Emma Stonex transpose cette histoire en 1972, à Maiden Rocks, au large de la Cornouailles. Vingt ans plus tard, un célèbre écrivain, Dan Sharp, essaie à son tour de résoudre l'énigme et pour cela va interroger les veuves des trois disparus.
La résonance avec ma thématique actuelle des phares prend d'autant plus d'ampleur que le phare d'Eilean Mòr a été conçu par l'ingénieur civil David Alan Stevenson, l'oncle de Robert Stevenson, évoqué dans le dernier article.
A ma gauche, la nouvelle traduction de Of Mice and Men, de John Steinbeck, par Agnès Desarthe. Je l'ai dit, a priori rien à voir.
Sauf que l'avant-propos d'Agnès Desarthe par trois fois va faire référence à ce roman important de Virginia Woolf, To the Lighthouse, publié en 1927 (alors que le titre original du roman de Stonex est The Lamplighters). Que l'on traduit diversement par La promenade au Phare, Le voyage au Phare ou Vers le Phare.
To the Lighthouse, édition originale
Voyons donc ces trois occurrences :1/ "À quoi rime la re-traduction d’un chef-d’œuvre ? Pourquoi s’y prendre à deux fois, quand ce n’est pas davantage ?
Je collectionne, pour ma part, les traductions françaises de To the Lighthouse de Virginia Woolf, et j’attends la prochaine avec patience et ferveur."
2/ "C’est ce qu’on dit, d’un air parfois un peu gêné: «La traduction a vieilli », pour justifier de remettre l’ouvrage sur le métier. Ce n’est pas la seule ni la véritable raison.
En plus des différentes versions de To the Lighthouse, il se trouve que je collectionne aussi les anciennes traductions de plusieurs autres romans. Et je les aime. Je ne pense pas qu’elles sont vieilles. Je pense qu’elles sont belles quand elles sont belles, ratées quand elles sont maladroites ou trop lisses."
3/ "Un dernier mot concernant le titre. C’est sur la couverture, la souveraine, la très désirée, que les traducteurs souhaiteraient voir figurer leur nom. À défaut, ils aiment parfois y inscrire le nouveau titre qu’ils donnent à l’œuvre, marquant ainsi de leur sceau un moment de l’histoire du texte. To the Lighthouse de Virginia Woolf compte (au moins) quatre titres différents en français."
La triple inscription du roman de Woolf sont comme les trois coups donnés à l'entrée d'une pièce de théâtre, le triple son de cloche d'une alerte, appel à la vigilance.
Il reste une chose encore, que ce soit sur Des souris et des hommes* que ce jeu de références s'exerce n'est pas anodin. Déjà j'ai signalé à l'article précédent que c'est Gaëlle, ma compagne, qui m'avait en somme aiguillé sur Le rôdeur des confins, de l'écossais Kenneth White. Or, John Steinbeck se trouve être aussi l'un de ses écrivains préférés (elle a presque tout lu de son oeuvre traduite en français). La preuve de cette prédilection en est aussi qu'elle a adopté voici quelques années deux chats, deux frères qu'elle a nommés Lennie et George. Hélas George a succombé depuis, mais Lennie est encore bien vivant, adorable chat noir, paisible et terriblement câlin.
Lennie en pleine action
Et je ne redirai jamais assez que c'est avec Of Mice and Men que j'ai véritablement ouvert ce blog le 28 décembre 2006. J'écrivais alors : "Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte."**
On peut comparer le début avec la nouvelle traduction d'Agnès Desarthe : "À quelques miles au sud de Soledad, la Salinas vient longer le pied de la colline et coule, profonde et verte."
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* J'en profite pour signaler aussi la magnifique édition illustrée par Rebecca Dautremer.
** Je rectifie une erreur, vieille de seize ans : il n'y a que six parties dans le livre.
"La peur, qui venait souvent la visiter depuis le début de l'expédition, envahissait soudain les recoins de son âme comme une légère brume grise, une étreinte glacée et aveugle. Elle était entièrement sienne, de par sa naissance et son éducation. C'était pour endiguer sa peur, leur peur, que les toits et les murs de la Cité s'élevaient si haut, c'était la peur qui avait inspiré des ruelles si droites et des portes si étroites. Elle avait ignoré le poids de cette menace, tant qu'elle vivait à la Casa Falco, où elle se sentait en parfaite sécurité. Même dans la Zone, elle avait réussi à l'oublier, tout étrangère qu'elle était, car, pour n'être pas visibles, les remparts édifiés étaient aussi efficaces : amitié, solidarité, amour, le cercle d'une grande famille. Mais renonçant librement à tous ces expédients, elle s'était engagée dans le désert pour se mesurer enfin de front avec la peur qui l'avait inconsciemment hantée sa vie durant.
Un tel affrontement impliquait qu'elle se défendit pied à pied dès que la peur commencerait à l'assaillir, sinon celle-ci oblitérerait tout le reste, et Luz perdrait complètement son libre arbitre. Elle devait se battre aveuglément, car la raison n'était pas de taille face à cette peur, qui était bien plus ancienne et puissante que le monde des idées."
Ursula K. Le Guin, L'oeil du héron, Les moutons électriques, 2021, pp. 213-214
J'avais franchi le pas : cette écrivaine, Ursula K. Le Guin, que je ne cessais de croiser ces derniers mois, j'en lisais enfin un ouvrage. Pas le plus renommé, semble-t-il, La Main gauche de la nuit, les deux librairies que j'avais explorées ne le possédaient pas, pas non plus ce recueil d'essais déjà évoqué (Danser au bord du monde) - je l'avais repéré comme nouveauté à la médiathèque mais il n'était pas encore disponible et je me suis contenté de le réserver -, non, un court roman, sans doute considéré comme mineur, paru en 1978, The Eye of the Heron. Histoire de deux communautés exilées jadis sur la planète Victoria, si différentes dans leurs idéaux et leurs modes de vie que leur coexistence en est douloureuse et émaillée de violence. Avec cette histoire, la romancière semble interroger la pertinence et les limites du pacifisme tel qu'il fut prêché par Gandhi, dont l'ombre plane tout au long du livre. Mais je ne veux pas ici traiter de l'intrigue, ce qui m'intéresse avant tout c'est à travers le passage cité en exergue, revenir sur cette idée de peur panique dont j'ai commencé à débattre à l'article précédent.
Cette notion d'une peur "bien plus ancienne et puissante que le monde des idées", que la raison n'est pas de taille à affronter, se retrouve en effet chez Jean-Christophe Cavallin qui, dans son chapitre 5 de son Valet noir, intitulé "L'heure de Pan", écrit que nous avons "désappris la peur", citant Lévy-Bruhl qui soutient que "la profonde sécurité intellectuelle" des Occidentaux vient de leur "tranquille et parfaite confiance dans l'invariabilité des lois naturelles." "Nous dormons sur nos deux oreilles, poursuit Cavallin, parce que la saine raison, en le réduisant à des lois et des enchaînements de cause, a changé le monde en une machine dont nous corrigeons l'entropie et remontons les ressorts."
Un paragraphe plus loin, il cite le psychologue américain James Hillman, dont la pensée s'inscrit dans le prolongement direct de celle de Carl Gustav Jung(ce que ne dit pas, à aucun moment, Cavallin, soucieux peut-être de se tenir à l'écart d'une référence par trop connue, et souvent contestée) :
"La panique, surtout la nuit quand la citadelle s'éteint et que dort l'ego héroïque, est une participation mystique à la nature, une expérience fondamentale, voire ontologique du monde comme épouvanté et vivant."
Il y revient à la page suivante, parlant de "la belle définition que Hillman donne de la panique". Et poursuivant ainsi : "L'"assicurisation de la vie" pratiquée par l'Etat moderne nous anesthésiait au monde. La panique qui revient est à tous les sens une apocalypse : destruction et révélation. Son choc nous accouche au monde. On se retrouve partie du Tout qui, en grec, se disait Pan. Partie à vif d'un Tout vivant. Alive and in dread, dit Hillman. "Vivant et épouvanté" - et l'un à cause de l'autre."
Il résume un peu plus loin la thèse de Hillman dans son livre Pan and the Nightmare (1972) : "les anciens dieux du paganisme, dieux de la nature et des champs, ne seraient morts qu'en apparence. Leurs énergies refoulées, ensevelies dans l'inconscient, font retour dans les symptômes, les phobies, les cauchemars, la frénésie masturbatoire, l'érotomanie et la délinquance. [...] L'hégémonie de la raison artificialisa la psyché, l'hégémonie de la technique artificialisa les sols. Pour l'un comme pour les autres, on ne voulut plus savoir ce qui se passait dessous. On vivait enfin chez soi, on pensait enfin en toute conscience. On était un peu à l'étroit, un peu étriqué aux coudes, mais on se disait qu'un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. Ce fut l'âge de raison de l'homme, l'âge de tous les contrôles. L'ordre ancien ne disparut pas, mais survécut comme infraction. A la place des autels où l'on sacrifiait jadis et des rituels oubliés, où dialoguaient les épouvantes, il y sur des transgressions, de la folie, des mauvais rêves, des épisodes délirants, des actes anti-sociaux."
La crise climatique, à laquelle on pourrait ajouter aujourd'hui la crise pandémique, a rebattu les cartes. Nous voici dans un monde désormais à peu près hors de contrôle, un monde qui nous échappe. Un autre philosophe, l'Anglais Timothy Morton, qui vit et enseigne à Houston, dans le Texas, ne dit pas autre chose. Dans un entretien récent pour Libération, il affirme que «C’est le bon moment pour paniquer. La panique, c’est la conscience de tout ce qui se produit autour de nous. C’est aussi un soulagement : se dire que l’on a la permission d’avoir peur, que l’on ne devient pas fou ou folle, et que l’on peut agir.» Il ne faudrait donc pas que cette panique soit paralysante, nous accule à l'attentisme : «Attendre une bonne raison d’agir, un signe divin ou une personne providentielle, c’est le meilleur moyen de laisser la planète chavirer». Il faut se lancer, et là Morton, friand de pop culture, s'appuie sur Star Wars (mais il est aussi capable d'en appeler à Pink Floyd ou aux Simpson) : «C’est ce que conseille Han Solo dans leRéveil de la force. Quand on lui demande si l’action très risquée qu’il s’apprête à entreprendre est possible, il répond : “Je ne me pose jamais la question tant que je ne l’ai pas fait”».
Cavallin écrit que les vieux effrois sont de retour, mais qu'il faut les asseoir à notre table, en faire nos commensaux. Et puis soudain (car son essai est construit comme un enchevêtrement de journaux intimes et de réflexions théoriques), voici qu'il donne place à un animal, outre Valet noir, ce chien qui traverse tout le livre :
(...) Le héron passe à gué la digue. Ses pattes de tipule foulent la vase tendre. On dirait deux animaux. Tout ce qu'il fait avec les jambes, il le fait comme en hypnose. Tout ce qu'il fait avec le col, il le fait comme un ressort. Somnambule atteint de Tourette - moitié danseuse et moitié fou."
De la présence de ce héron, il s'explique dans l'entretien avec Christine Marcandier dans Diacritik : "Valet Noir a été pour moi l’image du travail du deuil, une image réfléchissante qui a guidé ma réflexion. Le héron, tous les matins, immobile et obnubilé par l’attente du poisson, était quant à lui l’image vivante du travail de la pensée, du hold-up des fonctions vitales qu’opère la concentration — il me rappelait l’anecdote (dans Xénophon, il me semble) de Socrate fantassin qu’une pensée saisit au vol et qui reste toute la nuit, les pieds dans la neige, insensible au froid, à la moudre intérieurement."
La planète Victoria d'Ursula Le Guin s'honore d'une faune et d'une flore étrange, qu'elle décrit avec grande précision, ainsi de l'arbre en quelque sorte emblématique de cette terre battue par des pluies incessantes, l'arbre-anneau, produit de l'explosion d'une énorme graine noire, productrice d'un anneau d'arbres-anneaux poussant en entrelacs serrés, laissant vide le rond intérieur devenant souvent mare à la surface lisse. Au centre du bâtiment appelé Maison du Peuple, dans la Zone, vit un couple de hérons (qui ne sont pas à proprement parler des hérons, ni même des oiseaux, mais les bannis ne disposent que des mots de l'ancien monde, alors ce sont donc des hérons). Les hérons vivent aussi vieux que les arbres, même si personne n'avait jamais vu d'oeuf ou de bébé héron. L'un des personnages principaux, le jeune Lev, vient méditer au bord de l'Etang du Peuple, au centre de l'anneau (et l'on pense au travail de la pensée de Cavallin) :
"Il pensait à beaucoup trop de choses à la fois. Si son corps restait immobile, son esprit vadrouillait en tous sens. Il était venu chercher ici la tranquillité, mais ses pensées mélangeaient allègrement le passé et le futur. Il connut pourtant un court répit. L'un des hérons pénétra silencieusement dans l'eau de l'autre côté de la mare. Dressant sa tête étroite, il fixa Lev, qui lui rendit son regard. Un bref instant, l'homme fut prisonnier de cet oeil rond et transparent, aussi limpide qu'un ciel sans nuage ; le temps lui-même devint une boule de cristal, un moment concentrant tous les autres, le présent éternel de l'animal silencieux." (p. 70)
La quatrième de couverture du roman affirme qu'Ursula Le Guin développe en fait le thème de l'Eternel Retour, "d'où la symbolique omniprésente de l'anneau et du cercle, dont l'oeil du héron constitue en quelque sorte le miroir muet." Si c'est l'Eternel retour du même qu'on veut signifier par-là, je ne pense pas, mais il y a bien considération d'un temps circulaire*, qui repasse par les mêmes stases et les mêmes rites périodiques. Cependant rien n'y est jamais parfaitement semblable, et chaque printemps est différent. Et c'est aussi au coeur de l'instant, comme en témoigne l'extrait, que gît l'éternité.
Le héron (photo prise à la médiathèque le 7 décembre, élément d'une exposition)
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* Le héron apparaît dans plusieurs articles d'Alluvions. Mais j'ai été saisi de le voir (je n'en avais aucun souvenir) dans Of Mice and Men, le véritable premier article, le 28 décembre 2006, voici presque 15 ans déjà (si l'on excepte le premier qui donnait la ligne directrice). Extrait :
Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte." Lenny, la brute innocente, se met à boire goulûment, comme un animal assoiffé, à peine arrivé sur la plage, ce qui lui vaut une remontrance de George, la première parole du livre : "Lennie, dit-il sèchement, Lennie, nom de Dieu, ne bois pas tant que ça." Cette eau dormante ne lui dit rien qui vaille. Lui ne boira pas. Cette eau verte et profonde, comme dans la tradition irlandaise, agit comme un maléfice, elle est en tout cas annonciatrice du drame à venir. Un serpent d'eau se fait happer par un héron, juste avant le retour de Lennie sur les lieux.
J'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés. On se doute que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. Mais le 30 avril et le 1er mai dernier a eu lieu une nouvelle épiphanie de lucioles. Ce matin-là, je reçus tout d'abord un mail annonçant un article de The Charnel-House, un site sous-titré From Bauhaus to Beinhaus, tenu par un certain Ross Wolfe, et dont les grands centres d'intérêt sont le marxisme et l'architecture. L'article traitait de Lazar Khidekel, un élève de Kazimir Malevitch dans les années 20, qui avait jeté les plans d'une cité aérienne, a "flying city". J'étais surpris de recevoir ce mail, car j'avais quelques années plus tôt souvent fréquenté ce site, dont l'iconographie est remarquable, mais je m'en étais peu à peu détaché - et je n'en recevais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Soudain, il se rappelait à mon bon souvenir.
Dessin de Lazar Khidekel (1925-1932)
Le même jour, je consulte le site Barbotages, où Jacques Barbaut exprime son "grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (...)" Je clique sur le lien qui termine le billet et débarque sur le site Les âmes d'Atala. Je déroule la page et découvre une vignette ouvrant sur un vinyle du groupe Fifth Era, dont le titre est Charnel House Anthems.
Un peu plus tard, je retrouve l'ami Nunki Bartt à la médiathèque, où j'emprunte le récit de Bernard Chambaz, Éphémère, qui relate sa nuit passée dans le musée de Franco Maria Ricci, tout près de Parme, à côté de son labyrinthe de bambous, comme il est dit sur la quatrième de couverture.
Ce soir-là, nous regardons le premier volet d'une série sur les Décolonisations, L'apprentissage, qui part de la révolte des cipayes de 1857 à la République du Rif, mise
sur pied de 1921 à 1926 par Abdelkrim el-Khattabi avant d'être écrasée
par la France : "ce premier épisode montre que la résistance, autrement
dit la décolonisation, a débuté avec la conquête. Il rappelle comment,
en 1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique à Berlin,
comment les Allemands commettent le premier génocide du XXe siècle en
Namibie, rivalisant avec les horreurs accomplies sous la houlette du roi
belge Léopold II au Congo". Ceci me remet en mémoire le livre saisissant de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à Plumes, 2002), qui retrace la genèse de la bombe et ses premières expérimentations par voie aérienne en 1911 jusqu'à la fin du XXème siècle (et évidemment, ça continue de plus belle). Le lendemain, je replonge dans le livre et retrouve le passage suivant :
"La première bombe larguée d'un avion explose le 1er novembre 1911 dans une oasis aux environs de Tripoli.
"Les Italiens lancent des bombes de leurs aéroplanes", annonce le Dagens Nyheter [grand quotidien de Stockholm] le lendemain. "Un des aviateurs a réussi, avec un résultat satisfaisant, à larguer quelques bombes sur le camp ennemi."
C'est le lieutenant Giulio Cavotti, à bord d'un monoplan aussi svelte qu'un éphémère, qui s'est penché hors de l'habitacle pour lâcher lui-même la bombe - une grenade à main danoise de marque Haasen - sur l'oasis lybienne de Tagiura, près de Tripoli. Quelques instants plus tard, il a attaqué l'oasis d'Aïn Zara. Au total, quatre bombes de deux kilos chacune ont été larguées lors de cette première attaque aérienne." (pp. 16-17, c'est moi qui souligne)*
La comparaison dont use Lindqvist résonnait donc avec l’Éphémère du titre qui renvoie aux initiales d'un autre italien, Franco Maria Ricci, FMR, qui apparaissent à Chambaz comme "une sorte de paradoxe vivant dans la mesure où il aura consacré son existence à conjuguer l'éphémère et l'éternité."
Un autre thème associe le livre de Lindqvist et Chambaz/FMR, celui du labyrinthe. Lindqvist a construit son essai sur ce principe. Ainsi écrit-il, dans sa courte préface :
"Ce livre est un labyrinthe, avec vingt-deux entrées et pas de sortie. Chaque entrée mène à un récit ou à une argumentation qui vous suivez en passant d'un texte à l'autre, selon le numéro de la section où se trouve la suite du texte. [...] Où que vous vous trouviez, vous êtes entouré de pensées et d'événements contemporains, reliés à d'autres récits que celui que vous êtes en train de suivre. C'est intentionnel. Ainsi la texte est tout à fait ce qu'il a l'air d'être : l'un des sentiers possibles à travers le chaos de l'Histoire.
Bienvenue dans le labyrinthe ! Suivez les flèches, faites ce puzzle terrifiant et, quand vous aurez vu mon siècle, construisez le vôtre avec d'autres pièces."
Le labyrinthe de bambous que Ricci a fait édifier à Fontanellato, près de Parme, vient d'une promesse faite à son vieil ami Jorge Luis Borges. Le labyrinthe, écrit Chambaz, était déjà au cœur de leur première rencontre, à Buenos Aires, à la Bibliothèque nationale dont Borges était alors directeur :
"A la question de savoir ce qui l'avait motivé, Ricci répondit qu'il aimait le concept de labyrinthe. Borges sourit et assura que c'était une bonne raison pour traverser l'océan. Il le conduisit alors à travers une suite de couloirs et d'escaliers jusqu'à un balcon, d'où on surplombe la salle de lecture. "Vous voyez, là, c'est le centre du labyrinthe." Puis il ajouta qu'il était comme le Minotaure et qu'il attendait d'être tué, laissant planer un doute sur le sérieux de cette assertion." (p. 24)
Ce 1er mai, comme j'avais terminé Éphémère, je m'étais lancé dans la lecture, si longtemps différée, de Raboliot de Maurice Genevoix. A côté de moi, Gaëlle lisait le Voyage avec Charley de John Steinbeck (elle adore Steinbeck et aura bientôt tout lu de lui, du moins tout ce qui a été traduit en français - et je ne peux oublier que s'il n'a pas encore beaucoup de place sur Alluvions, il est tout de même le sujet du second billet que j'ai écrit, en décembre 2006). A un moment donné, elle me pose une question sur le sens du mot trimardeur. Et presque aussitôt voici que le même mot trimardeur affleure dans Genevoix**: "Une petite visite chez Trochut, de Sarcelotte et de Berlaisier, avait comme par miracle éclairci la vue du gros aubergiste. Il se rétractait ; il en revenait à ce qu'il avait dit d'abord et qui était, il le jurait, la vérité : "Un traînier lui avait apporté ces lapins, un trimardeur qu'il ne connaissait pas. (...)."
A 17 h 29, très précisément, je reçois une photo de ce même ami qui m'avait offert l'album de dessins de Cardon pour mes 60 ans. Faut-il préciser que, comme moi, il est né en 1960 ?
Or, c'est en 1960, deux ans avant de recevoir le prix Nobel de littérature, que John
Steinbeck entreprend, au volant de son mobil home, un voyage de onze
semaines à travers l’Amérique, avec pour seul compagnon son chien
Charley.
Onze semaines... Je ne sais plus exactement pourquoi j'emprunte alors le Voyage avec Charley et l'ouvre à la page 111, où je lis : "Il m'indiqua pour cela une route qui, si je m'en étais souvenu, sans même parler de la suivre, aurait fait ressembler le labyrinthe de Cnossos à une autoroute."
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* Wikipedia a une autre version sur la nature des bombes, et parle de quatre grenades à fragmentation créées spécialement pour l'aviation par un certain Giuseppe Cipelli. L'une est reproduite dans Historic Wings, où l'on peut lire aussi : "When Lt. Gavotti returned to the field at Tripoli, he was cheered by
fellow aviators and saluted by his commanding officer, General Caneva.
He wrote, “Everybody is satisfied”. (...) Lt. Gavotti’s mission was nothing less than a revolution. The Italian
press ran stories of the great exploits of Lt. Gavotti, calling him “the
flying artilleryman”. As the term bomber and bombing had yet to be
coined, he was trumpeted as having innovated “the art of winged death.”
It may not have been the first bombing mission, though many claim it
was and certainly, it was the first by a European pilot." Le bombardier est déjà un héros...
** Dans la définition du CNRTL, il est proposé le dérivé trimardier, et c'est Genevoix qui est cité :
Trimardier, -ière,adj.,hapax.Il
est venu rôder (...) en quête de vagues rogatons, ainsi qu'il fait
chaque soir, trimardier, chapardeur, autour des maisons de Solaire (Genevoix, Rroû, 1931, p. 106).
Je suis comme ce pays qui ne trouve pas son été. Comme ce ciel traversé, bousculé de nuages, percuté d'ondées, qui ne connaît plus de longtemps la toile bleue monochrome des saisons immobiles. Et je vais de ci de là, entre un livre et un autre, un film, un article, une page sur le web, dans les interstices de la journée, entre cuisine, vaisselle, partie de jeu d'échecs ou de Qin, car les enfants sont là, avec moi, et c'est bonheur aussi.
Je me délecte de ce livre déniché chez Noz, qui évoque si bien les jardins de mousses du Japon. Je ne savais pas avant lui que ces plantes si modestes étaient là-bas l'objet d'un soin minutieux dans nombre de temples vénérables : "Ombreuse et douce, la mousse épouse la terre, la couvre d'un manteau comme on dit de la neige, et pas davantage on n'en peut isoler les brins que les flocons. Elle est le printemps perpétuel comme la neige est l'hiver, et comme elle, restitue le monde à son silence."
Se délecter d'un livre c'est le goûter à petites lampées, comme un alcool fort exhalant le souvenir des tourbes. Je le repose donc, mais j'en prends bientôt un autre, dessous la pile des volumes inachevés. Tiens, justement, Yves Bonnefoy, L'Inachevable, Entretiens sur la poésie 1990-2010. Un marque-page donne le lieu exact de l'abandon, qui doit remonter à quelques mois. Des lignes soulignées au stylo bleu : "Je vous disais tout à l'heure que la poésie, c'est l'intensification du langage : plus de présence, plus de plénitude immédiate pour les choses et les personnes dont le poème nous parle, mais d'abord dans les mots qui un par un les évoquent. Il y a poésie quand le mot "arbre" ou le mot "pierre" prennent des allures d'épiphanies."
Je ne vais pas plus loin, cet aperçu me suffit. Je reviens aux mousses, un peu plus tard (peut-être après avoir tapé dans un ballon sur un stade annexe oublié des tondeuses, et dont l'herbe encore humide de la dernière giboulée n'est pas sans faire songer à ce nom de "terre de rosée"(roji) donné au chemin qui mène au pavillon où se déroule la cérémonie du thé, - et dont Véronique Brindeau nous avertit qu'il ne doit pas faire oublier la résonance bouddhique, "car la rosée délicieuse s'évaporera tantôt, comme est transitoire ici notre passage. (Monde de rosée / c'est un monde de rosée / et pourtant et pourtant, dira le poète Koyabashi Issa à la mort de son premier enfant.)" Et c'est d'averse et de pluie aussi qu'elle parle à la fin de ce court chapitre : " Si l'on sait attendre, dit-elle, sous les arbres ruisselants du Temple des mousses tandis que l'averse disperse les visiteurs, on est alors assuré d'être seul au Palais. Vient l'embellie ; sur le fond d'émeraude se lève le dessin des branches comme les lignes d'un Polaroïd grandeur nature se révélant sous vos yeux, et l'on est exaucé d'un souhait qu'on n'aurait pu formuler, éphémère épiphanie qui vaut toutes les impatiences."
Mousses - Arboretum de la Sédelle
Avez-vous remarqué ce mot qui revient ? Ce mot "épiphanie", déjà dans la parole de Bonnefoy. Or, je l'avais croisé pas plus tard que la veille, mot rôdeur, maraudeur, en allant picorer quelques phrases dans The Creative Writing No-Guidede Malt Olbren, traduit par François Bon. Attention, c'est un détour un peu long, mais il mérite toute votre attention, et puis l'itinéraire que l'on emprunte ici n'est fait que de ça, des détours. Et le détour, il passe par Steinbeck, septième paragraphe des Raisins de la colère, dont Olbren fait la matière d'un exercice.
The dawn came, but no day. In the gray sky a red sun appeared, a dim red circle that gave a little light, like dusk ; and as that day advanced, the dusk slipped back toward darkness, and the wind cried and whimped over the fallen corn. (L’aurore vint, mais pas le jour. Un soleil rouge troua le ciel gris, un mince cercle rouge qui donnait une faible lumière, comme un crépuscule ; et plus le jour avança, plus ce crépuscule revint à son obscurité, tandis que le vent gémissait et hurlait sur les blés courbés.) [...] Poétique du roman ? Oui, si le paysage s’écrit en tant que poétique, affirmation lyrique du monde devenu image abstraite. Non, s’il s’agit seulement d’une épiphanie : ces moments de grâce où le monde se rappelle à nos petites affaires et — comment dire — les relativise. J’ai donc pensé que nous pourrions prendre, avec tranquillité et sérénité, le temps de revenir à ces quatre lignes. Je vous inciterais donc à aller vers cette épiphanie, non pas se la remémorer, mais en provoquer la réminiscence. Ce que vous allez choisir, comme Steinbeck son champ de blé, c’est un petit timbre-poste qui vous concerne dans le monde. Un petit morceau fixe de peau du monde. Il peut être urbain, elles ont pavillon et maison, désormais, les ombres de Steinbeck, même si la misère est pareille. Au moins un mobilehome. Et le champ de blé est un lieu de peine et de travail : le lieu que vous choisirez n’est pas un lieu de repos ou le coucher de soleil sur la plage — dans ce cas-là mieux vaut que vous y alliez. Non, ce qui compte dans ce septième paragraphe c’est l’usure prématurée du jour parce que nous sommes d’avance dans le lieu de la plus grande usure, celle du quotidien, de la tâche répétée, du monotone, de l’ordinaire. Seulement voilà, la grande magie du monde sait se rappeler à nous jusqu’ici. [C'est moi qui souligne]
Trois occurrences d'épiphanie, chez Bonnefoy, Brindeau, Olbren, et pourtant je suis presque certain que le sens de ce mot, malgré le contexte, doit rester, comme à moi, obscur à beaucoup (si du moins on a eu la patience de me suivre déjà jusque là). Olbren pourtant précise à ses étudiants l'origine joycienne de la chose :
— J’entends épiphanie au sens où James Joyce l’utilise dès ses premiers livres : moment de révélation intérieure qui vous fait soudainement et de façon éphémère, un instant seulement suffit, accéder au sens ou à l’esprit des choses. Je ne crois pas qu’il en donne lui-même de définition plus précise. Plus important pour nous le fait qu’après ces deux premiers livres (Stephen the Hero, et Portrait of the artist as a young man), il se saisit du concept pour en faire l’élément organisateur de chacun des récits inclus dans Dubliners. Joyce nous apprend que ce moment sans durée, qui nous ouvre magiquement (ou irrationnellement, pardon) sur le parfait dehors, peut-être une clé pour l’invention narrative…
Mousse - Arboretum de la Sédelle
J'ai exagéré : le sens d'épiphanie ne m'est pas obscur, il m'est plutôt clair-obscur. J'entrevois ce qu'il promet, ce qu'il annonce, ce qu'il déploie, et qui est essentiellement fugitif, fugace (en ce sens, parler d'éphémère épiphanie comme le fait Véronique Brindeau ressort du pléonasme : il ne saurait y avoir de permanence épiphanique). L'épiphanie est peut-être cette intensification de notre sensation du monde, un instant de pure présence que chacun a pu vivre au moins une fois dans sa vie.
Mais je ne me contentai pas de cette entrevision, j'allai voir sur le net, je googlai l'épiphanie de Joyce. 24 800 résultats en 0,34 seconde. Dans la première page, un article de Sollers, Les épiphanies de Twombly, qui commence ainsi : "Une épiphanie, au moins depuis Joyce, est un fragment ouvert de réalité restant énigmatique parce qu'il emprunte à plusieurs temps ou à plusieurs espaces à la fois sa puissance d'apparition. L'événement est très fort pour celui qui le vit et le note, mais nous, lecteurs, spectateurs, contemplateurs, tout en ressentant la mise en scène de l'instant inscrit et commémoré, nous savons que nous n'en posséderons jamais toutes les données. Il s'agit d'une expérience intérieure venant de l'extérieur, comme une hallucination."
Pas mal, mais je n'étais pas rassasié. Seconde trouvaille : un texte de conférence de Philippe Forest, daté du 15 février 2005, Haïku et épiphanie, avec Barthes, du poème au roman.
"Du haïku, Barthes rapproche l'épiphanie en reprenant ce terme à l'écrivain irlandais James Joyce qui le définit ainsi dans Stephen Hero : « Par épiphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle, se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien par quelque phase mémorable de l'esprit même. Il pensait qu'il incombait à l'homme de lettres d'enregistrer ces épiphanies avec un soin extrême, car elles représentaient les moments les plus délicats et les plus fugitifs ». On peut rappeler ici comment le jeune Joyce au tout début du xxe siècle s'exerce tout d'abord à la poésie et recueille — comme il le rapportera plus tard dans Ulysse — la matière de ce qui peut passer à nos yeux de lecteurs français pour des sortes de petits poèmes en prose, qu'il baptise épiphanies, et qu'il projette tout d'abord de rassembler en recueil — dont la rédaction ultérieure de ses romans le détournera, puis le détachera tout à fait."
La conclusion de la conférence est particulièrement intéressante : Philippe Forest y définit à la suite de Barthes (dont il note tout de même qu'il se méprenait largement tant sur le haïku que sur l'épiphanie) ce qu'il choisit de nommer le roman épiphanique, dont le trait principal, me semble-t-il, est de laisser toute sa place à la poésie.
L'hypothèse que je voudrais indiquer pour finir est la suivante : se méprenant sur le haïku et sur l'épiphanie, convaincu à tort de leur incapacité à se convertir en matériaux convenables pour le roman nouveau, Barthes a au contraire posé les bases d'un modèle qui permet de rendre compte à la fois du monument proustien qui fut sa référence exclusive, de ses propres livres et de ceux qui, aujourd'hui, à sa suite, introduisent dans la littérature française les facteurs les plus intéressants de renouvellement de la tradition romanesque. En effet, le roman vrai — qui, pour Barthes, se réfléchit à partir du modèle proustien, et qui parvient à intégrer dans le mouvement même de la fiction le moment vrai de l'amour et de la mort — , on peut choisir de le nommer roman épiphanique et le concevoir à la façon d'un texte tirant son principe même d'un certain jeu entre prose et vers, roman et poésie, fiction et vérité qu'illustrent, dans la référence commune aux littératures d'Orient et d'Occident, certaines œuvres actuellement en cours sur lesquelles on s'arrêtera pour finir, qu'il s'agisse de celle de Philippe Sollers ou de Pascal Quignard — œuvres dans la référence desquelles peut se lire également mon tout nouveau roman, Sarinagara.
Ces livres — qu'il s'agisse de certains des derniers romans de Philippe Sollers comme Studio ou Le Secret, des Dernier royaume de Pascal Quignard ou bien de Sarinagara — ont en effet en commun de se refuser à un certain néonaturalisme qui domine le champ littéraire français tout en ne consentant pas au postmodernisme qui voue la littérature à l'insignifiant et à l'inoffensif au nom d'une esthétique du virtuel, du simulacre. Pour ne pas renoncer au réel, et puisqu'il est devenu le genre hégémonique, le roman se pose la question de savoir comment il pourrait accueillir l'expérience poétique à l'intérieur de lui-même, afin de lui permettre de survivre. Échappant à sa définition ordinaire qui le voue à l'illusion de la représentation réaliste, le roman s'ouvre à tous les genres et les accueille en lui pour se constituer en une théorie (au sens de suite) d'images, de fragments, de légendes, de pensées, de souvenirs dont l'hétérogénéité même l'apparente à l'album, à l'essai, mais lui permet de rappeler en lui cette passion du réel qui, seule, justifie l'exercice de la littérature.
Rochers moussus sur la rivière - Arboretum de la Sédelle
Et il se trouve que j'ai lu Sarinagara à la fin de l'année 2004. Le ressortant de la bibliothèque, et l'ouvrant comme on dit au hasard, je tombe sur le fragment 30, page 82, qui commence par ces mots : "Que dit la poésie ? Elle dit le perpétuel désastre du temps, l'anéantissement de la vie auquel seul survit le désir infini. A la grande loi du rien régnant sur le monde, la fausse sagesse des hommes invite à se soumettre. En échange de la résignation, elle promet la paix et l'oubli." Et finit par ceux-ci : "Mais au moment le plus noir de sa vie, contemplant son épouse en pleurs penchée sur le corps de son enfant, Issa, abattu et vieillissant, reçoit de cette jeune femme et de cette petite fille avec lesquelles il a vécu une vérité plus profonde qu'aucune autre. Issa raconte : "Sa mère s'accrochait au corps froid de l'enfant et gémissait. Je connaissais sa souffrance mais je savais aussi que les larmes étaient inutiles, que l'eau qui passe sous un pont jamais ne revient, que les fleurs fanées sont perdues pour toujours. Et pourtant, rien de ce que j'aurais pu faire n'aurait permis que se dénouent les liens de l'amour humain." Et à ce moment - à ce moment, seulement - Issa compose le poème qui dit :
monde de rosée - c'est un monde de rosée - et pourtant pourtant "
Oui, c'est le même poème, dans une traduction légèrement différente, que celui cité par Véronique Brindeau. Ce même poème qui ouvre le roman, dont sarinagara est le titre et le dernier mot du poème, qu'on peut traduire par pourtant ou cependant. Faut-il ajouter que Philippe Forest a perdu sa petite fille en 1996, et que toute son œuvre est marquée par cette terrible expérience du deuil de l'enfant. L'expérience de Bernard Chambaz dans mon billet précédent. Sa petite fille qui s'appelait Pauline. Je n'ai pas eu la force encore de lire Toute la nuit, ce récit de 1999 où il relate le drame de sa disparition.
Une lacune. Une immense lacune. De John Steinbeck, je n'avais encore rien lu. J'ai vu, il y a longtemps, le film tiré des Raisins de la colère, et c'est comme si cela m'avait dispensé de la nécessité d'entrer plus avant dans l'oeuvre. Il faut dire que la misère et l'injustice y ont la part belle, et que j'ai des difficultés avec l'injustice, je veux dire à affronter la vision de celle-ci. C'est trop de colère qui monte. Alors il a fallu que je reçoive ce cadeau inattendu : Des souris et des hommes, dans l'édition Folio, par mes deux grands enfants, pour avoir la révélation de l'immense talent de Steinbeck.
Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte."
Lenny, la brute innocente, se met à boire goulûment, comme un animal assoiffé, à peine arrivé sur la plage, ce qui lui vaut une remontrance de George, la première parole du livre : "Lennie, dit-il sèchement, Lennie, nom de Dieu, ne bois pas tant que ça." Cette eau dormante ne lui dit rien qui vaille. Lui ne boira pas. Cette eau verte et profonde, comme dans la tradition irlandaise, agit comme un maléfice, elle est en tout cas annonciatrice du drame à venir. Un serpent d'eau se fait happer par un héron, juste avant le retour de Lennie sur les lieux.
Peut-être que je ne note ces détails que parce qu'ils s'inscrivent en écho à l'ouverture de ce blog ? Il faudra alors rajouter l'intitulé de section d'un site américain découvert en cherchant des photos de la Salinas : Allusions. Il renvoie directement à l’œuvre de Steinbeck.