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mardi 27 octobre 2026

Les Márai et les Moreau

"L'une des raisons de notre venue ici est de chercher un appartement. "L'Europe" nous est devenue aussi étrangère aujourd'hui que l'Amérique ; cependant, en Amérique, le sentiment d'être étranger nous est familier. A notre âge, ce n'est pas tant un logement que l'on cherche  qu'un crématoire proche et fiable."

Sándor Márai, Journal, Les années d'exil, 1968-1989, Le Livre de poche, p. 357. 

Cette note désabusée est écrite en 1978, à San Diego, en Californie, où le couple Márai choisit de s'installer définitivement en 1980, après Salerne en Italie. J'ai poursuivi et achevé la lecture de ce Journal lors de notre petit séjour à Belle-Ile. Lecture passionnante mais aussi éprouvante, car c'est la vieillesse qui se lit à chaque page, les ennuis de santé de plus en plus fréquents, la grande solitude de l'exil. 

J'eus soudain le désir de lire quelque chose de plus contemporain (l'autre livre emporté dans mon bagage c'était, je l'ai dit, Lettrines de Julien Gracq, publié en 1967 - Gracq, né en 1910, n'était que de dix ans plus jeune que Márai). Aussi, à la librairie La longue-vue, à Palais, me suis-je offert L'amour de François Bégaudeau. Un choix qui s'imposa à moi, une intuition soudaine. Il était court, même pas cent pages ; j'en connaissais le thème principal, ça me convenait.

Le thème principal ? Raconter cinquante années d'un couple de milieu populaire, Jacques et Jeanne Moreau. Elle secrétaire, lui paysagiste. Toute une vie ensemble, sans dramatisation. Des existences qu'on peut juger très ordinaires, dont on peut trouver facilement des exemples autour de soi. Bégaudeau révèle avoir eu "comme fantôme en tête Un cœur simple de Flaubert, un lien inconscient."  Toute la vie de Félicité, une simple servante, en quarante pages. Il va appliquer la formule à un couple de province, et c'est à mon sens très réussi, car jamais en surplomb, surtout pas misérabiliste. 

 

Le livre terminé, j'ai soudain percuté sur le parallèle avec mes deux Hongrois, Sándor et Lola*. Ce couple est, lui, loin d'être ordinaire, l'Histoire avec sa grande hache a fracassé leurs vies. Ils ont fui la Hongrie communiste, après avoir failli périr sous la férule nazie (Lola, juive d'origine, a perdu ses parents à Auschwitz), ils ont parcouru le monde, vécu en France, en Suisse, en Italie et pour finir en Amérique. Alors que les Moreau n'ont jamais quitté leur petite ville de l'Ouest de la France. Mais ce qui m'apparut alors, au-delà de ces dissemblances flagrantes de lieu, de classe sociale, d'histoire et de célébrité, c'étaient des similitudes peut-être plus essentielles encore.

Ce sont des détails d'abord : après la mort de Lola le 4 janvier 1986, Sándor Márai relit chaque jour les pages de son propre journal à elle : 

"25 mars. Tous les jours une "lettre" de L. . Des pages de cahier au crayon. Maintenant, c'est Salerne, 1975, novembre-décembre. Ces cahiers de notes, je les prends au hasard [...]. Elle notait tout, chaque petit événement quotidien. Chaque détail de notre vie me revient dans ces pages. (p. 578)

Une note précise que ce Journal de Lola a paru en 2022, sous la direction d'Anna Otvos : Ilona Márai, Betube zarva. Naplo ["A l'ombre des mots. Journal", Budapest, Helikon, 2 volumes. "Il constitue, nous dit-on, un document précieux dans l'identification des personnages du journal de son mari et un témoignage important d'une femme bourgeoise cultivée au XXe siècle."

De même Jeanne tenait chaque jour chronique de sa vie : "A la page 27 avril de l'agenda La Redoute 1971 où elle consigne les événements de sa vie, elle écrit que sa molaire l'a réveillée deux fois, que son propriétaire l'a avertie d'une augmentation du bail, qu'un client de l'hôtel a imité Fernand Raynaud, qu'après une heure d'attente elle a profité d'un plombier qui sortait de l'immeuble pour glisser une enveloppe vierge dans la boîte au nom de Maldini." (p. 12) Cet agenda reviendra dans le roman à plusieurs reprises jusqu'à ce paragraphe : "Comme Jeanne ne reçoit plus le catalogue de la Redoute ni l'agenda offert avec, il n'est nulle part écrit que pour la Saint-Valentin 1997, Jacques a hérité d'un magnifique rasoir en argent qui l'aidera à rester glabre comme on aime."

Jeanne et Lola ne partagent pas qu'un goût commun pour les agendas, un destin funeste les livre toutes les deux au cancer, dont elle décéderont avant leurs conjoints.

Elles demeurent néanmoins présentes. Ainsi Sándor écrit qu'il rêve. Pas d'elle "mais de sa voix, de son aura, de ce qui en est resté. Comme la hot line qui relie Moscou et Washington : ce n'est pas une voix qui parle mais une écriture qui court, un message à travers la hot line, c'est ainsi que je vois les lettres qui bougent dans mon rêve." Cette hot line revient encore plus loin dans le Journal, "des textes longs, des données, des noms auxquels je ne pense jamais, des phrases entières déferlent dans le rêve, des phrases élaborées, compréhensibles, des événements anciens, encore des noms, et des données. Où était tout cela, dans quelle memory bank ? C'est incompréhensible. Il se peut que l'écriture soit l'évocation dans la conscience de quelque chose qui" s'est produit" autrefois." En 1987, il note que la hot line se fait rare : "Ce qu'elle dit est parfois effrayant. Elle parle de loin, dit des choses sur nous. Elle vient des sphères, elle s'éloigne." En 1988, il revient sur le Journal de Lola : "Ces lignes il y a dix ans : "La peur de perdre l'autre. Mon Dieu, épargne-nous cela". Avec trois points d'exclamation. C'est arrivé, nous ne nous rencontrons même plus en rêve." L'année se termine sur cette dernière note : "Aujourd'hui L. m'a beaucoup manqué, son corps, noble et élégant. Son sourire. Sa voix." Il se suicide d'une balle dans la tête l'année suivante.

Lola Márai sur l'un des rares portraits. (Source: Anny Ötvös Archive)


Ainsi Jeanne apparaît un jour à Jacques alors qu'il est dans son atelier, occupé à repeindre ses maquettes d'avion et de fusées. Il entend une chaise racler derrière lui : c'est Jeanne revêtue de sa robe rose du cercueil :

- T'as mangé ? Je vais te faire à manger.
- C'est toi qui dois manger t'es tout maigre.
- Tu devrais être contente.
- Moi je l'aimais bien ta bedaine.

Elle sera encore là dans les derniers moments de Jacques, alors qu'il regarde Plus belle la vie, qu'elle aimait tant et dont il a fini par être accro aussi après sa disparition.

Jeanne campée sur le seuil en robe rose fait un geste qui dit viens. Jacques pense d'abord aller au bout de l'épisode avant de se lever. Combien de temps reste-t-il avant la fin ? La pendulette indique 20 h 26. Il songe qu'elle va avoir froid avec ces chausson, il va lui trouver autre chose. Elle dit que ce ne sera pas utile. Jacques veut au moins prendre une parka pour lui car on a un mois de mars assez frisquet mais Jeanne lui dit : dépêche-toi c'est maintenant. Il lui emboîte le pas sans regret. (p. 96)

Le livre s’intitule L’amour mais les personnages n’en parlent jamais. "Justement, note Rachid Laïreche, dans En attendant Nadeau. C’est sa force. Les sentiments et la tendresse sont partout sans le crier à chaque ligne."  Dans l'entretien avec Bégaudeau, il lui pose carrément la question :

Pour quelle raison ils ne se disent jamais de mots d’amour durant leurs cinquante années de vie commune ? 

C’était la base. Mon idée était de faire passer l’amour par tout un tas de choses, de mettre l’amour partout sauf dans les mots. Je pense que ça correspond aussi à une certaine façon de vivre la chose amoureuse chez pas mal de gens, y compris moi. Ce n’est pas une affaire de classe sociale. Il y a parfois de la pudeur ou bien on ne trouve pas les bons mots. Il y a tout un tas de choses qui font qu’on peut être réticent aux discours amoureux. 

Pourtant ce que ne précise pas l'écrivain dans l'entretien, c'est que le mot "amour" est tout de même prononcé dans le roman, à la page 81, et c'est lors du sermon du prêtre au moment du mariage de Daniel le fils unique de Jacques et Jeanne : 

Jeanne demande à Jacques d'arrêter de filmer pendant le discours du prêtre. De mauvaise grâce Jacques suspend les opérations de filmage et s'efforce de suivre. L’amour prend patience, l’amour rend service, l’amour ne jalouse pas. Il ne s’emporte pas. Il n’entretient pas de rancune. Il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai. Il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout, l’amour ne passera jamais. Au deuxième rang un bébé pleure que sa mère, demi-sœur d’Élodie, berce en vain. (p. 81, c'est moi qui souligne)

Bégaudeau ne précise pas l'origine de ses phrases (ici en italique), mais dix pages plus loin, à la mort de Jeanne, Daniel, au funérarium, commence en lisant un texte de saint Paul "que sa mère, explique-t-il, avait beaucoup apprécié à son mariage. Même si elle n'aurait pas passé ses vacances avec un curé, ajoute-t-il pour faire sourire l'assemblée qui sourit." Or, ce texte de saint Paul, on le devine, n'est autre que les lignes au-dessus, extraites de la première lettre de l'apôtre aux Corinthiens.

 

Belle-Ile, plage de Donnant

De la pudeur dans l'expression des sentiments amoureux, il y en avait aussi chez Sándor et Lola*. En 1986, il se pose la question : Est-ce que je l'aimais ? Et répond : "Je ne sais pas. Est-ce qu'on aime nos jambes, ou nos pensées ? Mais voilà : il n'y a de sens sans nos jambes ou nos pensées. Sans elle, rien n'a vraiment de sens. Je ne sais pas si je l'"aimais". C'était autre chose. Je n'"aime" pas non plus mes reins ou mon pancréas. C'est juste qu'ils font partie de moi, comme elle était moi."

Ces mots me laissent sceptique, ils me dégoûtent même un peu, pour être franc. Heureusement, quelques pages plus loin, le 21 mai 1986, l'écrivain me touche beaucoup plus :

La hot line se met à parler. La voix parle longtemps, elle est comme de la musique, comme un parfum de fleur. Elle n'arrive pas à s'arrêter. Je l'écoute dans la chambre obscure, j'ai peur qu'elle se bloque, qu'elle rencontre un obstacle qui l'empêche de "tout" dire. Cette nuit, elle a "tout" dit . Ce "tout" est une longue déclaration d'amour. La déclaration d'amour que j'ai attendue pendant soixante-deux ans, mais pendant tout ce temps, en quelque sorte, nous parlions d'autre chose. Dans "la vie", une telle déclaration est impossible, on ne peut le faire que depuis les profondeurs de l'océan ; elle surgit comme une sorte de flux vibrant des abîmes de la mer, là où flottent les volcans sous-marins. Elle dit comme elle m'aimait, n'aimait que moi, m'aimait d'amour, pendant soixante-deux ans. Dans son Journal, de moi, elle dit : "Lui". Ou "avec lui". Ou "chez lui". Maintenant elle dit tout. Qu'est-ce qui se passe ? C'est moi qui parle, ou elle ? 

 

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 * Relisant cette phrase, c'est idiot mais je ne peux m'empêcher de penser à Sailor et Lula, le film de David Lynch... 

vendredi 23 octobre 2026

De l'empire du béton

Très peu écrit ce mois-ci sur Alluvions. Un seul article en octobre. Étant restés très sédentaires en cet été caniculaire, nous avions à cœur de prendre un peu l'air et nous avons choisi de passer quelques jours à Belle-île-en-mer, que je ne connaissais pas encore. Nous avons eu la chance de profiter d'une météo très favorable, revenant jeudi après-midi alors que la tempête Austen commençait à poindre, que la mer devenait grosse au point que le service de navette avec Quiberon allait être interrompu le lendemain.

Dans mon bagage j'avais emporté bien entendu quelques livres : les Lettrines de Julien Gracq et le Journal de Sándor Márai, les années d'exil , 1968-1989. Du grand écrivain hongrois, lu pour la première fois à Budapest en 2019,  j'avais déjà exploré Les années hongroises 1943-1948. 

 

C'est avec un intérêt tout aussi vif que j'ai dévoré, dans la quiétude nocturne de notre location, près du Palais, ce nouveau volume. qui commence le 2 janvier 1968 avec cette phrase : "Au petit matin, dans l'obscurité humide de l'hiver, trajet en automobile de Salerne à l'aéroport de Naples." Et aussitôt, je ne pouvais que songer à Gomorra de Roberto Saviano, où les noms de Salerne et de Naples sont tellement présents. Exilés de Hongrie en 1948,  Sándor Márai et sa femme Lola ont séjourné en Italie jusqu'en 1952, à Naples, dans le quartier de Pausilippe (où il situera son roman Le Miracle de San Gennaro), avant de s'installer à New York jusqu'en 1967. En mai de cette année-là, le couple revient en Italie et s'établit à Salerne.

De la camorra napolitaine, il n'est pour ainsi dire pas question dans ce Journal. Les Márai mènent une vie paisible, à distance de la vie locale. Cependant, j'ai relevé un détail qui est loin d'être anodin. En 1973, (Márai ne donne pas de date précise) il note qu'un avis de décès collé au mur leur apprend que Casaburi, le vieux jardinier, est mort serenamente à 87 ans. "Au cours des six dernières années, écrit Márai,  je le voyais tous les jours du balcon, tout bossu et recourbé, biner, arroser, greffer des rosiers, vaporiser et tailler des fleurs. Le grand et beau jardin campanien, avec ses oliviers, ses figuiers, ses raisins et ses plates-bandes de fleurs rapetissait de plus en plus chaque année parce que des horreurs en béton avaient envahi les terrains en contrebas. Mais tant qu'il était resté du terrain à biner, le vieux jardinier soignait la terre chaque jour, du matin au soir. Au printemps dernier a commencé la construction, devant nos fenêtres, du dernier bout de terrain restant. Le vieux avait disparu, il n'y avait plus de jardin à bêcher." (p. 182)

Le béton. Dans un chapitre de Gomorra justement intitulé Béton armé, Saviano montre l'emprise des clans sur la construction et les chantiers publics. Il existe officiellement 517 entreprises du bâtiment à Casal di Principe, dont beaucoup, affirme-t-il, sont des émanations directes des clans, "et plusieurs centaines d'autres sont installées dans les villages des environs, une armée prête à tout recouvrir de béton." Plus loin, il écrit que de véritables cathédrales de béton ont été construites au cours des cinq dernières années.

Le pouvoir des clans était le pouvoir du béton. Sur les chantiers, je sentais physiquement en moi, dans mes tripes, toute leur puissance. Pendant plusieurs étés, j'avais travaillé sur des chantiers. Si je voulais pétrir le ciment, il me suffisait de dire à un chef de chantier d'où je venais et personne ne me refusait du travail. La Campanie fournit les meilleurs ouvriers du bâtiment d'Italie, les plus rapides, les moins chers et les plus dociles. Un boulot infernal que je n'ai jamais su très bien faire, un métier qui peut rapporter pas mal d'argent si l'on est prêt à y mettre toutes ses forces, chaque muscle, la moindre énergie. Travailler par tout les temps, hiver comme été. Approcher mes mains et mon nez du béton était la seule façon de comprendre sur quoi reposait le pouvoir, le vrai. (p. 324)

J'ai déjà fait référence à ce même passage sur le béton à l'article précédent : c'est après la mort de Francesco Iacomino, un ouvrier du bâtiment tombé d'un échafaudage et laissé pour mort, qu'une vague de révolte avait submergé l'écrivain, et que le nom de Pasolini, associé à son fameux article "Je sais", l'avait conduit à se rendre sur la tombe de Pasolini à Casarsa.

De même, Saviano écrira "Je sais et j'ai les preuves."

C'est sur l'épaisseur des murs que reposent les fleurons de l'économie italienne. On devrait changer la Constitution, écrire que la République repose sur le béton et sur les entrepreneurs du bâtiment. *

*

Sur Belle-Ile le béton se rencontre aussi : près des Aiguilles de Port-Coton, que Claude Monet immortalisa en 1886, les Allemands édifièrent pendant la guerre une station radar dirigée vers l'océan. Le bunker est toujours présent, et sans doute pour des siècles encore.


 

*

Dans son périple à contre-courant sur les traces de la longue route de sable de Pier Paolo Pasolini, Chantal Vey évoque aussi la mafia et le béton :

Depuis le Lido di Metaponte, les roches ont disparu pour laisser place aux petits galets plats, et maintenant à ce beau sable fin. La mer est rayée de couleurs terre et bleu turquoise. Le paysage semble idyllique : palmiers épars, la plage s'étend longuement et la brume enveloppe la scène de romantisme. Ce n'est pourtant pas mon sentiment ! Depuis le début de mon entrée en Calabre, ici et là, je remarque des bâtiments délabrés, celui-ci est spectaculaire : une grande ossature en béton, évidée, et pour seule information VENDESI (A VENDRE). Le paysage s'étend continuellement, divisé dans la débâcle immobilière. Semble-t-il que l'on s'habitue, ou plutôt, non si vede, non si sente, non si parla !.**... (Extraits du journal de voyage de Chantal Vey)

 

Photo : Chantal Vey

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* Article premier de la Constitution italienne : "L'Italie est une République démocratique fondée sur le travail." 

** Rappel d'une conversation antérieure avec Pina, enseignante d'histoire et de philosophie, près de Mola di Bari : "Elle m'apprend les diverses appellations et situations des mafias italiennes : Cosa Nostra, Camorra et Ndrangheta. Cette dernière est calabraise et Pina la décrit comme l'organisation mafieuse la plus puissante ; aujourd'hui, elle est infiltrée jusque dans le nord de l'Europe, en Allemagne notamment. A son avis, Pasolini essayait de comprendre ces systèmes et de les dévoiler, il était devenu "incommode"(scomodo, disent-ils souvent pour le définir) et donc à éliminer. "Combien de journalistes  qui ont tenté de dévoiler la vérité ont été assassinés ?, rajoute-t-elle. Mais l'omertà, non vedo, non sente, non parlo, est bien présente, cette loi du silence qui bannit toute dénonciation depuis des générations."

lundi 25 avril 2022

2 - Le fils perdu

"La patience des grands romans est infinie. Ils attendent dans le silence que les lecteurs oublieux se rappellent qu'ils existent. Et lorsqu'ils viennent vers eux, ils leur disent : telle est ta vie."

Philippe Forest, Beaucoup de jours, d'après Ulysse de James Joyce, Gallimard, 2021, p. 144.

Philippe Forest parle d'or : j'avais commencé Ulysse au début des années 90 (estimation au jugé) et n'étais pas allé bien loin (d'ailleurs je ne possède toujours que le tome 1 de cette édition Folio). Non pas que je n'y trouvais aucun intérêt, non, simplement j'ai dû diverger vers des lectures plus immédiates, moins exigeantes. Mais toujours j'ai nourri le fantasme d'y retourner, de me plonger enfin dans ce que je savais être l'un des phares littéraires du XXème siècle. Il y aura fallu trente ans.

Trente ans et la publication de cet essai de Philippe Forest, Beaucoup de jours, déjà édité en 2011 chez Cécile Defaut (mais je l'avais manqué à l'époque), qui dissipe beaucoup d'obscurités autour de l'oeuvre, et surtout montre qu'il n'est pas le livre fastidieux et inutilement compliqué qu'on aime souvent à présenter. Dès lors, je poursuis la lecture en alternance, entre Joyce et Forest, et je dois dire que cela ne va pas bien vite, mais c'est très bien comme ça.

J'ai souvent cité dans ces pages Philippe Forest, dont on sait que toute l'oeuvre est aimantée par la mort en 1996 de sa petite fille Pauline, d'un cancer alors qu'elle était âgée de quatre ans. La dernière fois, c'était en janvier dernier, je mentionnais l'un de ses romans, L'oubli. Or, c'est d'un oubli encore dont il témoigne dans Beaucoup de jours, en avertissant qu'on ne le croira certainement pas quand, relisant Ulysse il y a quelques mois, "décidé une bonne fois pour toutes à comprendre ce que ce roman, pour moi, pouvait bien vouloir dire, j'avais tout à fait oublié aussi le sort de Bloom et comment pèse sur son existence l'ombre d'un double deuil, celui de son père, celui de son fils unique, déterminant son errance absolue à travers le monde." (p. 144) 


Page 160, Forest enfonce le clou, en débutant la seconde partie du chapitre 6 par cette phrase : "Donc, j'avais tout à fait oublié." Il concède juste après qu'il se rappelait bien sûr parfaitement "la démonstration un peu délirante que Dedalus développe un peu plus loin dans le livre et qui vise à établir comment le Hamlet de Shakespeare ne peut être compris qu'à la lueur de cet événement minuscule auquel les biographes du dramaturge n'accordent, en général, qu'une ou deux lignes d'intention, la mort de son fils unique, Hamnet. A une lettre près, Shakespeare faisant donc au fictif prince danois le don du nom de son propre enfant disparu." Cela, assure-t-il, il ne l'avait certainement pas oublié, mais, en revanche, il ne se souvenait plus du tout "que le drame dont Dedalus élabore la théorie et qui paraît ne concerner que Shakespeare, Joyce avait choisi d'en faire le fardeau qui, tout au long du roman, pèse sur les épaules de Bloom, celui-ci traînant avec lui le souvenir mélancolique d'un père perdu et d'un fils disparu."(p. 162)

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

"Avec un enfant meurt le futur, écrit plus loin Philippe Forest. Ce qui manque, c'est ce qu'il aurait été. "L'infinie possibilité des possibles" dont parle Joyce justement. Bloom à propos de son fils : "Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d'Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Etonnante sensation que ce serait. Issu de moi." (p. 167)


Ces jours-ci, je lisais donc aussi le Journal des années hongroises (1943 - 1948) de Sándor Márai. Or, il se trouve que lui aussi a perdu son fils unique en bas âge, à trois ans si j'ai bonne mémoire. "On l'apprend incidemment, écrit Philippe Lançon dans l'article qu'il consacre au Journal dans Libération, le 1er novembre 2019 : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l'hôpital. J'ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C'est le ton de Márai : celui d'un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos."

A plusieurs reprises, le chagrin de ce fils perdu revient bousculer l'écrivain. En 1945, il note : "Toute la matinée, je n'ai cessé de penser à mon petit enfant mort ;  je vois distinctement son gentil visage de petit d'homme et ses yeux tristes. Comment vivre, pourquoi resterait-il quoi que ce soit au monde si même les petits enfants meurent ?" Plus tard, toujours en 1945 : " Ma plus grande douleur, la mort du petit enfant. Pas dans l'immédiat  ;  plus tard, des années après. Ma plus grande joie ? Je n'ai rien eu de ce genre. Mais c'est la vie qui fut bonne, magnifique, surprenante, tout cela, oui. Malgré les atrocités." 

Incidemment, c'est aussi Joyce qui apparaît ici et là, car Márai est un fin connaisseur de tout ce qui compte en littérature. En 1944, il parle de Gens de Dublin : "Morceaux à la Flaubert, réalistes. Mais dans chaque ligne, on sent la tension qui fera un jour exploser la réalité pour l'élever au rang d'épopée." Et en 1948, il dit lire l'étude de Valéry Larbaud sur Joyce, et ensuite une nouvelle de jeunesse toujours dans Gens de Dublin, "Une rencontre" : "Le personnage est effrayant. Le "réalisme" de Joyce gratte une plaie de ses doigts froids, fouille en tâtonnant les tréfonds d'une perversion infectée de pus. Il ne serait pas intérêt de relire Ulysse."

En relisant Cité de verre, de Paul Auster*, j'ai également constaté (c'est un détail important que j'avais oublié) que Quinn, le personnage principal, est veuf et a perdu aussi son jeune fils. On ne sait pas dans quelle circonstance. Depuis ce temps-là, il a renoncé à écrire des poèmes, des pièces de théâtre et des essais et ne se consacre plus qu'à l'écriture de romans policiers, sous le pseudonyme de William Wilson. Auster ne prend pas la peine de préciser qu'il s'agit d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, où le thème du double est particulièrement prégnant (j'ai écrit là-dessus en 2017 : William Wilson et Pierrot le Fou). Incidemment (décidément, j'aime bien cet adverbe), on retrouve mention de William Wilson dans une entrée du Journal de Márai en 1947 : "Nouvelles de Poe. Nul n'a décrit la schizophrénie avec une telle maestria que le poète américain quand il parle de William Wilson - pas même Maupassant dans Le Horla, Charcot non plus."


Enfin, ce thème du fils perdu m'est apparu aussi lors de ma recherche autour du film de Douglas Sirk, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir. On sait que le réalisateur a fui l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken, laquelle, devenue une fanatique hitlérienne, avait déjà obtenu des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils. « C'était un garçon extrêmement beau. Un jour, il travaillait sur un plateau de la UFA, à 150 mètres de moi, mais je n'ai pas eu le droit de lui adresser la parole. Ma seule façon de le connaître, c'était d'aller le voir au cinéma », racontera le cinéaste à Jon Halliday (Conversations avec Douglas Sirk,  Ed. Cahiers du cinéma, coll. " Atelier "), à la seule condition que ces confidences ne soient publiées qu'après sa mort. Ce secret va en revanche irriguer en profondeur plusieurs de ses films. 

"Impossible désormais, écrit Marine Landrot,  de ne voir qu'un joli figurant dans ce plan final de Paramatta, bagne de femmes, sur un petit garçon blond qui chante dans le choeur du mariage de l'héroïne. Impossible de ne pas s'émouvoir devant cette complicité sobrement filmée entre une mère et son fils qui jouent à faire de la luge sur un tapis, dans La Habanera. Il y a aussi cette première scène de A scandal in Paris (1946), adaptation hollywoodienne de Vidocq, où une malencontreuse tache d'encre sur un livret de naissance rend le nom du père illisible à jamais... Et cette autre séquence initiale de La Ronde de l'aube (1958) où un pauvre type harcèle un garçonnet illégitime d'une sadique question : « Qui est ton vieux ? »

Le Temps d'aimer et le Temps de mourir c'est la tentative de Sirk d'imaginer la fin tragique de Klaus, cet enfant qui lui est arraché à l'âge de quatre ans, et qui périra à dix-neuf ans sur le front russe en 1944. Cette histoire est racontée sous la forme d'une biographie romancée par Denis Rossano, dans Un père sans enfant (Allary éditions, 2019).


Denis Rossano a retrouvé la trace de Klaus, qui quitte Berlin fin 1943, envoyé sur le front par Goebbels, qui soupçonne cet adolescent délicat d'être homosexuel. Et Goebbels a horreur des homosexuels. Le récit s'achève sur cette mort de Klaus en Ukraine, où d'autres combats aujourd'hui continuent d'enlever la vie à de jeunes hommes :

« Klaus Detlef Sierck est tué quelques jours avant ses dix-neuf ans, le 6 mars 1944. L’adolescent fait partie de la fameuse division d’infanterie Großdeutschland, la Grande Allemagne. Il meurt lors d’une bataille que se livrent les troupes nazies et soviétiques en Ukraine, dans la région de Kirovohrad, que les Soviétiques appellent alors Kirovograd. La ville est occupée par les nazis depuis le 5 août 1945. En 1943, les Allemands, sous l’assaut soviétique, reculent sur le front de l’est. L’armée russe libère Kirovograd le 8 janvier 1944. La division Großdeutschland, à quelques kilomètres, tente de résister. C’est la fonte des neiges, les soldats, les chevaux, les camions s’engluent dans la boue paralysante du printemps naissant, la raspoutitsa. Klaus est un fusilier, poste qui a disparu de l’armée allemande en 1919, mais qui est restauré en 1943 au sein de la Wehrmart. Ils servent de bataillons de reconnaissance.

Klaus est enterré dans un cimetière à quinze kilomètres de Kirovograd. Une petite bourgade du nom d’Iwanowka. »

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* Sinistre écho à notre thème du fils perdu, avec cette sombre nouvelle lue dans Libération du 17 avril dernier : Daniel Auster, le fils de Paul Auster, a été arrêté par la police de New York à la suite de la mort de sa fille Ruby, dix mois. "L’autopsie conclut d’abord à l’absence de traumatisme physique ou interne, mais des examens toxicologiques révélèrent par la suite que l’enfant avait succombé à une «intoxication aiguë» à l’héroïne et au fentanyl, cet opioïde de synthèse dont la surabondance sur le marché américain des stupéfiants – notamment comme recours pour couper d’autres drogues, quitte à en démultiplier la dangerosité et la puissance addictive – est responsable de la majorité des overdoses aux Etats-Unis, causant des dizaines de milliers de victimes chaque année."

L'article de Julien Gester précise que "Daniel Auster, 44 ans aujourd’hui, fut successivement un acteur fugitif du film Smoke (écrit par son père), puis DJ, photographe, puis plus grand-chose d’identifié. Il ne saurait être tout à fait un étranger pour les lecteurs les plus fervents des romans de son père ou de sa belle-mère Siri Hustvedt : son ombre portée marque certains de leurs écrits du début des années 2000, à travers des figures de fils toxico, un peu maudit, trempant dans des affaires qui sentent le sang et la poudre (Tout ce que j’aimais, d’Hustvedt, en 2003 ; la Nuit de l’oracle, d’Auster, 2004)."

[Ajout du 29 avril : Sur mon fil FB, j'ai surpris avant-hier cette vidéo de France tv arts, qui résume en quelques minutes certaines choses à savoir sur Hamlet, la pièce la plus célèbre du monde. Les commentaires sont d'Olivier Py. La mort d'Hamnet, le fils de Shakespeare, est abordée. ]




mercredi 20 avril 2022

1- Par les yeux vides des fenêtres on aperçoit le ciel

"Voilà qui nous ramène à Jacques Delamain.
Ma surprise, lisant son Journal de guerre et n’en connaissant que ce qui apparaissait dans le court moment où tu exprimais ton regret, c’est que dans les 53 pages sur lesquelles les années 1915, 1916, 1917 et 1918 sont échelonnées, la guerre n’est présente que sur deux pages à peine. Et tu en donnes des exemples :
« 6 mai 1915 : Une Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90. Pendant une salve de 75 (trois coups) le Verdier chante et le Moineau piaille.  »

Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, P.O.L, 2020, p. 46

Cet article est le premier d'une série de sept, numérotés donc de 1 à 7. Ils ne constituent nullement une rupture avec les articles antérieurs, et ne se présentent pas comme une suite ordonnée. Chacun restera relativement autonome et se résume pour le moment à quelques notes laconiques. On peut alors s'interroger sur la raison d'un tel ensemble. A la vérité, c'est plus une obscure intuition qui l'a commandé qu'une réflexion patiente. Ce n'est guère qu'après-coup que j'y vois un avantage : celui de mener à bien un programme, aussi hétéroclite soit-il : en effet, je suis souvent sujet aux digressions et bifurcations et il m'arrive de perdre le fil initial de mon investigation. Ce ne sera pas le cas mais, bien évidemment, il est presque certain que digressions et bifurcations se dresseront néanmoins sur ma route, et il ne sera pas question de les passer sous silence. Simplement, elles attendront leur tour, et prendront place après la série septénaire, par des dérivations classiques : ainsi une bifurcation sur l'article 3 sera traitée sous le numéro 3.1, une seconde sous celui de 3.2, bref, on a compris. Rien que de très ordinaire (cela tendra à ressembler, j'y pense maintenant, à un livre de Jacques Roubaud). 

Chaque matin de ce temps funeste, on frémit d'allumer radio ou télévision car il est bien rare que dans la minute qui suit on n'entende pas parler de quelque bombe ou missile tombé sur une ville, une usine, une gare ou un hôpital. Aujourd'hui, je lis que les Russes accusent les Occidentaux de "faire durer la guerre" en livrant des armes aux Ukrainiens : ils ont raison, bien sûr, ces grands humanistes, il serait tellement plus sain et plus économique de leur livrer des lance-pierres. En trois jours la guerre serait finie, ce clown de Zelensky pendu place Maïdan ou, dans un grand élan magnanime du Tsar, envoyé casser du caillou ou creuser du permafrost en Sibérie orientale, les nazis éradiqués pour les siècles des siècles. Mais les nazis ne sont peut-être pas seulement parmi ceux qui résistent encore dans les souterrains de Marioupol.

Le siècle des bombes, c'est le sous-titre de ce livre terrible et indispensable de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort (Le Serpent à plumes, 2002). Il voulait parler du XXème siècle, qui voit les premières expérimentations de lâcher de bombes par voie aérienne en 1911 jusqu'à Hiroshima et Nagasaki. Aucune autre bombe atomique n'a pour l'instant été utilisée, la dissuasion nucléaire a, toujours pour l'instant, été efficace, mais l'avenir n'est jamais garanti et l'on voit comme la guerre en Ukraine a fait resurgir les pires craintes. Le XXIème siècle s'inscrit donc dans le sillage mortifère du siècle précédent : les bombes, que les états-majors affirment invariablement cibler des objectifs militaires, tombent en réalité sur les civils, leurs maisons, leurs terres, dans une stratégie cynique de la terreur.

L'effet de ces bombardements, j'en ai rencontré la description dans plusieurs oeuvres ces derniers temps, et c'est une coïncidence dont je me serais pour une fois bien passé. Elle s'est imposée, la voici donc.

Le 1er avril, j'ai acheté le Journal des années hongroises, 1943-1948, de Sándor Márai, un des plus grands écrivains hongrois, que j'ai lu pour la première fois à Budapest (L'héritage d'Esther) lors d'un court séjour dans cette très belle ville en 2019 (j'y ai consacré un article : Perec et Houellebec hongrois, où je mentionne déjà le Journal de Márai, chroniqué par Philippe Lançon).


C'est un témoignage précis et lucide des années terribles, où Márai, écrivain alors renommé, assiste avec un froid désespoir à la collusion du régime avec l'Allemagne nazie. Les Croix fléchées, les fascistes hongrois, sèment l'épouvante, les juifs sont raflés, parqués dans des ghettos avant d'être déportés dans les camps d'extermination. Sa femme Ilona Matzner, dite Lola, épousée vingt ans auparavant, étant d'origine juive, le couple se réfugie à Leảnyfalu, un village au nord de Budapest. « Márai le mentionne de manière très discrète dans le Journal, mais il a aidé beaucoup de Juifs pendant la guerre », dit Catherine Fay, sa traductrice, à commencer par son beau-père qu’il échouera cependant à faire sortir du ghetto de Kassa (aujourd’hui la ville slovaque de Košice) et qui sera déporté en Pologne, sans doute à Auschwitz, d'où il ne reviendra pas.

Le 19 mars 1944, les Allemands occupent la Hongrie. Les Alliés, qui ont à cette époque la maîtrise du ciel, commencent à bombarder le pays. Márai donne rarement les dates des entrées de son journal, mais c'est sans doute fin juin, début juillet qu'il note "Bombardement tectonique - au sens propre du terme, un véritable tremblement. Je suis assis dans le jardin sous un arbre. Les avions américains volent bas dans le ciel./ Je lis Causeries du lundi de Sainte-Beuve." Cette dernière notation peut surprendre, mais elle illustre bien la posture de l'écrivain, qui refuse en toutes circonstances de céder à la panique, et pourtant les bombardements sont effroyables : "Tant qu'on n'a pas vécu cela, on ne sait pas ce qu'est la guerre. Pendant la nuit, une mine aérienne tombe si près que la maison, la pièce, le lit où je dors en sont ébranlés. Et à tout cela, on s'habitue. Tandis que j'écris, la terre tremble, on se bat entre Szentendre, Szigetmonostor et Dunakeszi." Son appartement de Budapest sera pulvérisé, et il ne pourra sauver que quelques-uns des cinq mille livres de sa bibliothèque.

"De là, à la cave où un obus aérien a fait écrouler les décombres des appartements du rez-de-chaussée ; l'abri n'a pas été touché. Dans ce terrier vivent aujourd'hui trente-deux personnes, des habitants de la maison et des étrangers, des sans-abri. On est justement en train de balayer lorsque nous y entrons ;  il y a trente lits les uns à côté des autres sur le sol argileux  ;  c'est la dixième semaine que ces gens vivent ici, sans lumière, qu'ils y font la cuisine, la lessive et leur toilette et qu'ils attendent que la journée et la nuit se passent, qu'ils attendent... quoi ? Ils ne savent pas eux-mêmes. Ces gens sont des gueux, comme moi."

Le même 1er avril, j'ai acheté au vil prix d'un euro un livre désherbé par la médiathèque : La première main, de Rosetta Loy (Mercure de France, 2008). Rosetta Loy est une grande écrivaine italienne dont je n'avais encore jamais rien lu. Pourquoi me suis-je chargé de ce récit, au milieu des dizaines d'autres livres expurgés par les bibliothécaires pour des raisons qui souvent m'échappent ? Sans doute, dans le cas présent, parce qu'il appartient à cette collection Traits et portraits, dirigée par Colette Fellous,  que j'aime tout particulièrement : récits toujours à la première personne, en dialogue souvent féconds avec des photographies, lettrage d'Alechinsky et typo élégante. Je le lus les 6 et 7 avril, et découvris l'enfance d'une petite fille de la haute bourgeoisie romaine, enfance que l'on eût pu dire dorée si la guerre là encore ne l'eût pas recouvert de ses cendres. A nouveau, sans que j'eusse pu le prévoir à la lecture de la quatrième de couverture, c'est la litanie des bombes qui refait son apparition. Au soir du 19 juillet 1944, il est encore question de partir en vacances à la montagne, en wagons-lits jusqu'à Turin et de là, gagner le Val d'Aoste.

"Mais à onze heures du soir, avant même que l'alarme retentisse, une tonitruante tempête de coups déchire l'air immobile de la canicule. Sinistres, profonds, ils semblent naître du ventre même de la terre alors qu'ils pleuvent d'en haut et ébranlent les murs pendant qu'au-dessus de nos têtes se propage le grondement sourd et omnivore des Forteresses volantes. Elles passent et repassent sans trêve dans un fracas assourdissant et les vitres des fenêtres ouvertes vibrent comme des feuilles. Nous descendons aussitôt dans l'abri installé dans la cave. C'est la première fois : nous sommes assis sur les bancs qui courent le long des murs et le dos appuyé contre la pierre reçoit maintenant le contrecoup des explosions comme des coups de poing. Et en même temps explose, terrifiante, une peur jamais rencontrée."

 


Le père de l'auteure ne renonce pas pour autant à partir en villégiature : deux jours plus tard, toute la famille prend le train pour Turin à onze heures du soir, et n'y parvient qu'à deux heures de l'après-midi, "et pendant tout le voyage le train longera les murs écroulés de ce qui avait été des chambres à coucher, des cuisines, des escaliers. Des pans de tapisserie sont encore collés sur les cloisons aux portes arrachées, des balcons sont suspendus en équilibre sur le vide, prêts à tomber au premier choc. Et partout des gravats et des bouts de fer tordus, la fumée du train qui nous fait les narines noires pendant que tout le monde parle des morts : combien ici, combien là, comme une compétition." La correspondance pour Aoste est ratée, il faut attendre la prochaine, alors, dans l'intervalle, le père emmène sa progéniture voir la maison où il est né. Il n'a pas plus de chance que Márai avec son appartement : "c'est un pèlerinage dramatique et triste, les rues de Turin sont parsemées d'immeubles éventrés et même papa reste sans voix sur la piazza San Carlo devant l'immeuble où se trouvait autrefois la porte du numéro 9 : il n'est resté que la façade et par les yeux vides des fenêtres  on aperçoit le ciel maintenant."

Hongrie, Italie, des pays qui s'étaient ralliés au Reich hitlérien, et sur qui tombe le feu anglo-saxon. Mon troisième pays victime des bombes, c'est justement l'Allemagne, à travers un film cette fois, vu le lundi 4 avril sur Arte, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk (1958). Dans ce mélodrame bouleversant, Ernst Graeber (John Gavin), après deux ans de combat, revient en 1944 du front russe pour une permission de trois semaines. Sa maison a été détruite par les bombes et ses parents ont disparu. Errant dans les ruines, il rencontre Elizabeth Kruse (Liselotte Pulver), fille du médecin de sa mère, déporté dans un camp de concentration pour avoir critiqué le régime. Les deux jeunes gens vont vivre un bref amour et se marieront avant qu'Ernst ne retourne au front où il trouvera la mort.


Ce film, admiré par Jean-Luc Godard ("Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en temps de guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix" écrira-t-il dans les Cahiers du cinéma en avril 1959), est le reflet d'un drame personnel de Douglas Sirk. De son vrai nom Hans Detlef Sierck, né le 26 avril 1897 à Hambourg, Allemand d'origine danoise, il est d'abord metteur en scène de théâtre. Il rencontre beaucoup de succès jusqu'à ce qu'il monte, en 1933, Le Lac d'argent, de Georg Kaiser et Kurt Weill, juifs engagés à gauche. La pièce devient le lieu d'un affrontement : chaque soir, raconte Marine Landrot, un tiers de la salle est rempli de nazis sifflant le spectacle, pendant que les deux autres tiers conspuent les chemises brunes et acclament la pièce...  

Marine Landrot encore : 

"Condamné à quitter le théâtre, après cette épreuve dont il gardera toujours un souvenir exalté, Douglas Sirk passe au cinéma, en 1934. Son génie pour diriger Zarah Leander, la future star du cinéma nazi, lui vaut une proposition empoisonnée : devenir le cinéaste officiel du Reich, à condition qu'il divorce de Hilde Jary, sa femme juive. Il paraît que le Führer, qui se fait projeter un film par soir, aime beaucoup ce qu'il fait. Hitler n'a pas dû saisir le message de La Habanera (1937), dont l'héroïne fantasque revendique le droit d'épouser un modeste torero plutôt qu'un banquier suédois. Il n'a pas dû bien regarder non plus la façon extraordinaire dont Sirk filme les domestiques noirs et asiatiques dans Paramatta, bagne de femmes (1937). Ils ne s'effacent pas devant leur maître. Au contraire, ils passent dignement dans le champ de la caméra pour devenir, l'espace d'une seconde, des personnages de premier plan d'une noblesse bouleversante..."

Il fuit l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken. Devenue une fanatique hitlérienne, elle obtiendra des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils.

Pour en revenir au thème des bombardements, ceux-ci sont particulièrement importants dans le film de Sirk, où, note Antoine Gaudé dans Leblogducinéma,  "les longues journées sont rythmées par les alertes aux bombardements provoquant ce même mouvement répétitif vers les fameuses zones d’abris. À ce titre, la séquence la plus spectaculaire du film est probablement celle du restaurant où le couple d’amoureux formé par John Gavin et Liselotte Pulver se voit dans l’obligation de terminer le dîner dans une cave où toute la « petite » bourgeoisie allemande se retrouve cloîtrée, continuant cependant à boire et à chanter sous le bruit des explosions et dans les décombres. « Beauté » du chaos, ou comme le dit cyniquement la chanteuse « profitez de la guerre, la paix sera horrible », le film est traversé de ces moments absurdes où l’horreur de la guerre (la robe blanche en feu !) côtoie ces instants poétiques formés par la romance innocente de deux amis d’enfance. On retrouve cette harmonie des contraires ; une dialectique présente dans chaque plan de ruines où deux amants se réconfortent malgré la déchéance d’un monde qui les menace à tout instant. "


Dans le film, on voit bien que les bombardements réalisés par les escadrilles des Alliés touchent essentiellement des cibles civiles. C'est cette destruction aveugle et systématique que W.G. Sebald dénonçait en 2001, l’année de sa mort accidentelle à l’âge de 57 ans, dans un texte intitulé De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, reprenant un cycle de conférences données à Zurich en 1997. Ce bombardement massif qui aura provoqué la mort de 600 000 civils apparaît comme un sujet tabou de la mémoire collective allemande. Sebald avance de façon plausible que le peuple allemand aurait bien été en peine de demander des comptes aux vainqueurs alors que la Luftwaffe avait inauguré elle-même les raids de terreur sur les populations étrangères.
Mais, dès 1999, Sven Lindqvist avait pointé du doigt la stratégie de bombardement des Alliés, le Bomber Command. Prenons un seul exemple, l'attaque aérienne contre Hambourg, le 28 juillet 1943 : elle a tué plus de personnes que l'ensemble des frappes aériennes allemandes contre toutes les villes anglaises visées. Environ 50 000 personnes, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards sont morts en une seule nuit. Mille deux cents tonnes de bombes incendiaires sont tombées sur les zones d'habitation. "Plusieurs jours de forte chaleur et de faible hygrométrie, précise Lindqvist, ont rendu les maisons particulièrement inflammables. Les pompiers, qui étaient occupés à éteindre les incendies provoqués par les frappes antérieures, se trouvaient loin de la zone concernée. Des milliers de petits incendies se sont réunis en un énorme foyer attirant en son centre de grandes masses d'air, où tout l'oxygène a été consommé. La tempête de feu a atteint la force d'un ouragan."
La justification d'un tel massacre de civils ? Saper le "moral" du peuple allemand. En croyant précipiter ainsi la fin de la guerre. En croyant que les maisons en flamme vont pousser la classe ouvrière allemande à se révolter contre Hitler.

Selon les Britanniques, seules "les industries-clés nazies" essuyaient les attaques de la R.A.F.

Au fracas des bombes répond le seul espoir du chant des oiseaux. C'est le sens du Journal de guerre de Jacques Delamain que cite Robert Bober. Et je ne peux résister au plaisir de citer à nouveau cette épiphanie de Maurice Genevoix, qui, en cette même Grande Guerre, n'oubliera jamais la merlette meusienne qui filait devant lui, un lointain matin de septembre :
"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

dimanche 10 novembre 2019

Perec et Houellebec hongrois

Partant à l'étranger, j'aime emporter un livre d'un écrivain du pays que je vais découvrir. L'an dernier, à Porto, j'avais avec moi le Livre de chroniques d'Antonio Lobo Antunes, livre choisi entre plusieurs possibles. Mais cette année, je n'avais pas le choix, le seul auteur hongrois disponible dans ma bibliothèque était Imre Kertész, avec son Journal de galère, publié en 1992, traduit et paru en français chez Actes Sud en 2010, que j'avais acheté en décembre 2016 à La Châtre, et que je n'avais toujours pas lu... Ah, il en faut du temps parfois pour qu'une oeuvre nous parvienne... Pas lu, ce n'est pas tout à fait vrai, je l'avais commencé à l'époque, mais j'avais rapidement abandonné. Et la raison de cet abandon m'est rapidement revenu : c'est un ouvrage qui ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil. C'est rude, éprouvant souvent, très spéculatif, sans beaucoup de notations concrètes (il y en a tout de même, et quand elles sont là, elles sont souvent très belles). Et j'ai sans doute fait l'erreur de mettre charrue avant boeufs, car je n'ai pas lu avant cela le maître livre de Kertész, Être sans destin. Fiction inspirée de son expérience d'adolescent déporté à Auschwitz puis à Buchenwald, qu'il mettra très longtemps à écrire et qui sera largement ignorée à sa parution en 1975. Ce n'est guère qu'après la chute du mur que Kertész sera enfin reconnu : il recevra le Nobel en 2002 ainsi que plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu’en Allemagne. Le Journal de galère porte bien son nom, en relatant la difficile genèse de cette œuvre aujourd'hui considérée comme capitale.

Je me suis cependant accroché, et cette fois je suis allé au bout, non sans mal, et sans assurance d'en avoir compris tout le propos. Les visites de Budapest, ville d'une beauté parfois sidérante, divisée par ce majestueux Danube que je voyais pour la première fois, me donnèrent envie d'explorer plus avant la littérature de ce petit pays à la langue aussi opaque que la plupart des visages de ses habitants (combien rare y est le sourire, c'est ce qui ne cessera de m'étonner). Et dans mes rêves commencèrent à apparaître des noms d'écrivains, cités par Kertész ou me remontant en mémoire, oui des noms plus que des images, et je me mis en quête, non le mot est trop fort, disons que j'étais prêt à saisir l'occasion d'en savoir plus si elle se présentait.
Nous croisâmes donc des librairies, grandes, avec des étages, mais quasiment désertes. L'une, pas très loin de l'appartement réservé, offrait un café fort agréable. J'en profitai pour faire un tour du propriétaire. A part quelques ouvrages touristiques, aucun livre en français, alors même que les livres en anglais avaient droit à quelques rayonnages. J'ai cru un instant avoir vu un livre sur Perec, mais il ne s'agissait pas de Georges mais d'un bouquin de cuisine - le bretzel se disant perec dans la langue magyare.
Le troisième jour, visitant le quartier juif d'Erzsébetváros, la pluie un tantinet battante nous fit nous réfugier dans un très beau café littéraire (petite précision liminaire, parler de quartier juif est un peu usurpé car ce quartier ne tire pas son nom du fait qu’y était regroupé l’ensemble de la communauté juive, mais parce que c’était l’ancien ghetto de Budapest pendant la 2ème Guerre Mondiale, à partir de 1944. Ce sont les nazis hongrois, les Croix fléchées, qui cantonnèrent 70 000 Juifs de Budapest dans un minuscule périmètre, organisèrent eux-mêmes les déportations vers Auschwitz et procédèrent à de nombreuses exécutions sommaires le long du Danube. Une des plus sombres pages de l'histoire hongroise).


Dans ce beau café paisible, où les tables s'étageaient en amphithéâtre, avec de pleins rayonnages de livres, un Français avait droit aux plus hautes positions : Szerotonin de Michel Houellebecq trônait au-dessus de tout le monde. Comme autre auteur français, je n'ai guère vu qu'Anna Gavalda (mais je n'ai pas fait d'enquête fouillée et exhaustive). Ceci dit, malgré pléthore de livres, une seule personne en lisait un, un livre, un vrai, tous les autres (et nous-mêmes aussi, il faut se mettre dans le lot) surfions sur les smartphones et les ordinateurs.


Je demandai à la jeune serveuse, dans mon anglais trébuchant, si la maison n'avait point par hasard quelques ouvrages dans la langue de Molière (non, je n'ai pas dit ça comme ça, pas parlé de Molière vous pensez bien). Non, dans le café il n'y en avait pas, mais je pouvais aller voir à la librairie, juste à côté. Eh oui, un long corridor vous faisait passer dans un autre vaste magasin à livres, où, comme d'habitude je ne vis aucun client. Juste une ou deux employées presque surprises, aurait-on dit, de voir surgir un quidam. Je m'enquiers à nouveau de la possibilité d'un écrit rédigé en dialecte hexagonal. On me redirige sur l'étage. J'y vis de belles étagères de littérature british et teutonne, mais évidemment point de française. L'employée présente à qui je m'adresse au seuil du découragement ouvre alors un carton qui, providentiellement, séjournait sur son présentoir. Elle en extrait une poignée de romans d'auteurs hongrois en Folio ou Livre de Poche. Une dizaine tout au plus. Je ne me sens plus de joie et je choisis un court roman de Sándor Márai, L'héritage d'Esther, ainsi que Tango de Satan, de Laszlo Krasznahorkai.
Je m'apercevrai un peu plus tard que je les ai payés plus du double que ce qu'ils m'auraient coûté en France. Et vous pouvez penser avec raison que rien ne pressait et que j'aurais pu attendre d'être revenu. Certes, mais acheter un livre sur place c'est un souvenir de voyage, et il n'est pas certain que ma ferveur hongroise eut perduré une fois de retour au bercail.

Je n'ai pas regretté. J'avais fini Kertész, je lus le petit Sándor Márai en une nuit ou presque. Autant le premier avait été aride, autant le second s'imposa par une fluidité étonnante. C'était tout bonnement une sorte de chef d'oeuvre.
D'ailleurs, à peine reposé le pied en France, j'achetai le Libération du week-end (Libération que je n'achète plus que rarement) parce qu'il contenait un long article de Philippe Lançon sur le Journal des années hongroises (1943-1948) de Sándor Márai, qui vient de paraître chez Albin Michel. Article magnifique, comme le plus souvent avec Lançon, rendant bien compte du destin tragique d'un écrivain majeur qui se résoudra  à l'exil en Amérique la mort dans l'âme : "Dès 1945, l’exil paraît à Márai la pire des solutions, peu à peu à l’exception de toutes les autres."
De cet article encore, j'extrais le passage suivant qui évoque précisément un café littéraire.

Terreur quotidienne

Márai possède 5 000 livres et il a beaucoup de souvenirs, d’inquiétude, de chagrin. Lui et sa femme sont mariés depuis vingt  ans. Leur unique enfant est mort en bas âge. On l’apprend incidemment : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l’hôpital. J’ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C’est le ton de Márai : celui d’un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos. La description de sa force joyeuse et de sa spontanéité égocentrique est un contrepoint solaire à ce qu’il voit d’un monde «au seuil de l’enfer». Une image anecdotique de cet enfer est ce qu’il reste d’un «café littéraire» : «On dirait une salle d’hôpital psychiatrique où, au lieu de travaux manuels ou de jeux de société, on occupe les malades avec des chimères et des rêves de grandeur. Des yeux où brûle une vanité ulcérée, des cheveux hirsutes, des visages suspicieux et grimaçants. La littérature est un service divin accessible à l’homme - qui consiste à définir le sens de l’existence et à décider du rapport de l’homme avec le monde - mais c’est aussi celui dont la majorité des prêtres est malade et blessée.»
Cette terreur quotidienne, on peut l'appréhender à travers la visite du bien-nommé Musée de la Terreur, sur l'avenue Andrassy, qui raconte les deux périodes noires de l'histoire du pays, le pouvoir génocidaire des Croix Fléchées et l'occupation soviétique.

Musée de la Terreur, Budapest
Ce matin-là, nous attendîmes une heure sous la pluie, dans la queue vers ce musée : au-dessus de nous, les lettres de la terreur laissaient passer les lourdes gouttes de pluie hongroise, tandis que sur le mur les médaillons des victimes de l'insurrection de 1956 s'alignaient au-dessus des chandelles de la mémoire.



Voici donc ce que je rapportai de ce voyage à Budapest, le souvenir de beaucoup de beauté entrevue mais aussi les stigmates du malheur des hommes. Devais-je me plaindre encore des sourires absents ?