Renouons maintenant avec le fil de méditation autour de l’œuvre et de la personne de Cesare Pavese. Fil dont le dernier brin fut l'article Essaie de dire aux mortels ce que tu sais, publié le 19 mars dernier, qui commençait ainsi : "Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au
troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à
dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront
toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en
vacances."
Le 10 avril dernier, passant à la librairie Arcanes (je n'y allais cette fois que sous le prétexte d'y chercher un stylo feutre), je remarque un Folio portant le titre Hotel Roma, et arborant en couverture une photo de Pavese.
Ce récit, paru en 2024, et dont je n'avais aucune connaissance, vient donc d'être édité en poche. Je ne peux faire autrement que de m'en emparer. J'en entreprends aussitôt la lecture, que j'achève le lendemain. Il ne s'agit pas d'une biographie à proprement parler mais d'un récit personnel où l'auteur parvient à croiser sa passion pour la littérature de Cesare Pavese avec son propre itinéraire, sa trajectoire sentimentale, avec pudeur et élégance, à l'image du grand écrivain italien. Turin est ainsi au cœur du livre : "Il faudrait qu’il existe comme ça des lieux où le souvenir est si
fort qu’on puisse avoir la certitude de réparer l’amour en s’y rendant.
Turin serait notre forteresse. Elle était imprenable."
Ce passage est suivi de celui-ci : "L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano."
Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961 (ce fut même le premier film à inaugurer cette signalétique, suivront par exemple Hôtel du Nord (Marcel Carné), La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara), La femme du Boulanger (Marcel Pagnol), ce qui aujourd'hui prête volontiers à sourire...).
Je regarde bien évidemment le film, magnifique noir et blanc, qui rend, au-delà de l'intrigue policière, hommage à ces ouvrières venus de toute l'Italie accomplir un travail difficile, éreintant, et pauvrement payé. Doris Dowling, dont la beauté plus froide contraste avec celle de Silvana Mangano, y joue le rôle de la complice de l'ignoble Walter (Vittorio Gassman, odieux à souhait), complice qui va connaître une sorte de rédemption au contact de ces femmes courageuses.
La notice biographique du Quarto consacré aux œuvres de Pavese ne mentionne pourtant pas de rencontre sur le tournage du film avec les soeurs Dowling. Ils auraient seulement fait connaissance au réveillon du 31 décembre 1950, chez Giovanni Rubino et sa femme Anna Grimaldi, qui a contribué au scénario d'Obsession de Luchino Visconti. Les deux sœurs sont arrivées en Italie en 1947 dans l'espoir d'y faire carrière : "Actrice de comédies musicales de série B, Constance (1920-1969) a été la compagne d'Elia Kazan, qui a raconté leur violente passion érotique. Doris a été l'interprète de films plus importants (de Billy Wilder ou de George Marshall) et vient de jouer un rôle de premier plan dans Riz amer (où elle partage l'affiche avec Vittorio Gassman, Silvana Mangano et Raf Vallone, qui sera un temps son compagnon)."
En mars, Pavese est invité à rejoindre les deux sœurs près du mont Cervin pour une semaine de sports d'hiver. C'est qu'il parle un anglais parfait (n'oublions pas qu'en 1932, il a fait paraître à Turin chez l’éditeur Frassinelli une traduction de Moby Dick), et apparaît comme l'interprète idéal. C'est là que l'amour naît. Le 16 mars, Pavese écrit dans son journal :
Le pas a été terrible et pourtant il a été franchi. Son incroyable douceur, paroles d'espoir. darling, sourire, longuement répété le plaisir d'être avec moi. Les nuits de Cervinia, les nuits de Turin. C'est une enfant, une enfant normale. Et pourtant c'est bien elle - terrible. Du fond du cœur : je ne méritais pas tant.
Le 17, Connie est déjà repartie à Rome. Et le 19, il lui envoie un scénario taillé sur mesure - Les deux sœurs. Il en écrivit huit entre avril et juin, qui ne seront jamais tournés.
Frédéric Pajak, L'immense solitude, 1999.
En mai, Connie repartit seule à New York, ils ne devaient jamais plus se revoir.
[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.
Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)
Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.
Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans.
Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."
Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).
C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la
reconstitution de la marine fédérale, accélérée par
les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."
Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."
Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.
C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du
continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux
contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la
construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant
les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de
fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins.
Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement
ce rapport de dépendance :
Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a
besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez
protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement
(…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ;
j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux,
quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous
avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain,
la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité,
ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.
Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio, que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."
Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).
J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)
La galère, dit-elle plus loin, est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.
Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité :
"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)
N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?
______________________
* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :
Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).
L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak —
qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à
l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et
d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à
leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des
centaines de morts dans le camp britannique).
En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient,
Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique
de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus
rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.
Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi
son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie
un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et
tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)
** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.
"En temps de guerre, comme l’effectif
de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires
levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe
à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale
étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le
règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau
que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour
cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était
considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus
chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).
Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet,
le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur »
(accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le
service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins
de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France,
alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés
de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des
gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV
et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la
Royale consommait des marins sans jamais en former."
Dimanche matin, je me suis levé tard, j'avais assez mal dormi, j'étais las, fatigué, vaguement déprimé. L'assassinat en pleine rue à Minneapolis d'un infirmier de 37 ans, Alex Pretti, par les miliciens de l'ICE, c'était une insupportable injustice de plus. L’article que j'avais écrit la veille n'avait reçu que quatre pauvres visites, et l'impression de parler dans le désert n'avait jamais été aussi forte. Je ne jouissais malheureusement pas de ce "calme de salamandre"qu'évoque Ernst Jünger le 25 juin 1940, expression qui m'était assez énigmatique, ce qui était sans doute la raison pour laquelle j'avais choisi d'en faire le titre du billet.
Et puis, à 11 h 37, je reçus un commentaire d'Alain Sennepin. L'auteur de L'incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXe siècle, et rédacteur du blog Le retour du tigre en Europe. Il relevait la citation de Jünger puis la faisait suivre d'un extrait de Moby Dick.
Le calme des vieilles troupes… Moby-Dick, chapter 76 « The Battering-Ram » : I trust you will have renounced all ignorant incredulity, and be ready to abide by this; that though the Sperm Whale stove a passage through the Isthmus of Darien, and mixed the Atlantic with the Pacific, you would not elevate one hair of your eye-brow. For unless you own the whale, you are but a provincial and sentimentalist in Truth. But clear Truth is a thing for salamander giants only to encounter…
Il avait donc donné le texte anglais. Je me reportai tout d'abord à la traduction d'Armel Guerne, chapitre 76, Le Bélier, dernier paragraphe :
Représentez-vous bien la chose, à présent, c'est que le cachalot porte et pousse infailliblement devant soi cette insensible, imprenable et inentamable paroi, cette fortification vivante, plus légère que l'eau . imaginez-vous comment il nage retranché derrière cette masse énorme, mais toute en vie, formidable à tel point qu'on n'en peut prendre mesure qu'à la corde, comme on fait du bois empilé, oui, imaginez-vous, dis-je, que tout cela obéit à une seule et même volonté unique exactement comme le plus minuscule des insectes. Ainsi, lorsque j'aurai par la suite à insister sur les manifestations particulières et les concentrations d'énergies spéciales de la puissance fabuleuse partout répandue, partout recélée dans ce monstre ; lorsque j'aurai à vous raconter tels hauts faits à vous casser la tête de ce héros, j’aime à croire que vous aurez quitté tout scepticisme de pure ignorance et que je vous trouverai prêt à me suivre sans sourciller . et que même si je vous dis que le cachalot s'est creusé de la tête un passage à travers l’isthme de Darién, mêlant ainsi au Pacifique l’Atlantique, pas un poil de vos arcades ne se haussera. Car si vous méconnaissez le cachalot, vous n'êtes, en fait de vérité, qu’un petit provincial et un individu suspect de sentimentalité. La vérité, la claire vérité est une affaire de géants, faite pour les grandes salamandres seulement : quelles chances pourraient avoir de la trouver un petit provincial, je vous le demande ? Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? (C'est moi qui souligne)
Je me reportai ensuite à la traduction plus récente de Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto. En voici la fin, légèrement différente :
Mais la claire Vérité, seules les salamandres géantes peuvent la rencontrer ; combien minces, alors, les chances d'un provincial ? Qu'advint-il au frêle garçon qui souleva le voile de la redoutable déesse à Saïs ?
Il y avait un appel de note sur le passage des salamandres : "Melville se fait ici l'écho de la vieille croyance selon laquelle les salamandres vivaient dans le feu, née sans doute d'une confusion avec les génies que les alchimistes associaient à l'activité du feu. Sir Thomas Browne, que Melville connaissait bien, dénonce avec vigueur le bien-fondé de cette "tradition" (Essai sur les erreurs populaires, livre III, chap.XIX, "De la salamandre").
Cette note laisse de côté un détail : pourquoi géantes les salamandres ? C'est que la salamandre ici ce n'est pas le petit amphibien que l'on connaît mais un reptile légendaire, une sorte de dragon, qui était réputé vivre dans le feu et s'y baigner, et ne mourir que lorsque celui-ci s'éteignait. Wikipédia : "Mentionnée pour la première fois par Aristote,
elle est décrite comme un animal extrêmement venimeux, capable
d'empoisonner l'eau des puits et les fruits des arbres par sa seule
présence (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 29, 23). "
Une salamandre. Illustration du XIVe siècle.
Mais pourquoi les salamandres géantes sont-elles seules à pouvoir rencontrer la Vérité ? La Vérité est-elle assimilable à un feu dévorant, qui vous consume en sa présence ? Si contempler la Vérité revenait à s'exposer à un danger mortel, alors on saisit la logique de la dernière phrase : Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? Qui fait référence à un poème célèbre de Friedrich Schiller, "La statue voilée à Saïs", où un jeune homme entre dans le temple d'Isis de cette ancienne cité du delta du Nil, et soulève le voile de la déesse. Il en meurt peu après.
Dans la note du § 49 (« Des facultés de l’esprit qui constituent le génie ») de la Critique de la faculté de juger, Kant affirme : « On n’a peut-être jamais rien dit de plus
sublime ou exprimé une pensée de façon plus sublime que dans cette
inscription du temple d’Isis (la mère Nature) : "Je suis tout ce qui est, qui était et qui sera, et aucun mortel n’a levé mon voile.
Je découvre ceci sur Kant et la sentence isiaque, une page très riche du site du philosophe Jacques Darriulat. Un long paragraphe est consacré à la ballade de Schiller composée en 1795 : « L’Image voilée de Saïs ; das verschleierte Bild zu Sais ». Poème qui inspire directement Isis de Gérard de Nerval :
« Enfant
d’un siècle sceptique plutôt qu’incrédule, flottant entre deux
éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et
celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l’ensemble des
croyances chrétiennes, me verrai-je entraîné à tout croire, comme nos
pères les philosophes l’avaient été à tout nier ? Je songeais à ce
magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître
le Génie du passé sur les ruines de Palmyre, et qui n’emprunte à des
inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout
l’ensemble des traditions religieuses du genre humain ! Ainsi
périssait, sous l’effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce
dernier des révélateurs, qui, au nom d’une raison plus haute, avait
autrefois dépeuplé les cieux. O nature ! O mère éternelle ! Etait-ce
là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes ? Les
mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout
prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs ! le plus hardi de
tes adeptes s’est-il donc trouvé face à face avec l’image de la
Mort ? » (Les filles du feu, dans Nerval, Œuvres complètes, vol. I, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 299-300).
Le sujet est trop vaste pour le cadre de ce seul article. Pour celles et ceux que ça intéresse, on peut suivre cette émission avec Pierre Hadot, qui a consacré un essai au Voile d'Isis.
Je terminerai en évoquant cet article du Wall Street Journal, que j'ai croisé hier sur Facebook, et que nous devons à Holman Jenkins. J'y retrouvai une allusion directe à Moby Dick, The White Whale :
Dès 2019, Le Boston Globe avait représenté Trump en Achab ballotté par Moby Dick :
Dessin : Christopher Weyant
Merci infiniment à Alain Sennepin, dont le commentaire si inattendu m'a puissamment reboosté ce dimanche-là.
Dans Moby Dick, après avoir fait la preuve de sa dextérité en lançant son harpon dans l'oeil supposé d'une baleine, Queequeg, le sauvage Maori qui partage la chambre d'Ismaël, est engagé avec enthousiasme par le capitaine Peleg. Dans l'adaptation pour Cluis, la signature du contrat se fait dans l'instant, mais dans le livre, c'est un peu plus compliqué :
"Lorsque tous les enregistrements furent dûment faits et que Péleg eut préparé les papiers pour la signature, il se tourna vers moi pour dire :
- Ton Quohog, il ne sait pas écrire, j'imagine, hé ? dit Toi, Quohog, sang de tonnerre ! Est-ce que tu signes ton nom ou bien tu fais ta marque ?
A cette question, Queequeg qui avait deux ou trois fois déjà pris part à de semblables cérémonies, ne marqua nul embarras ; prenant la plume qu'on lui tendait, il copia sur le papier, exactement à l'endroit voulu, une parfaite réplique d'un étrange dessin circulaire qu'il portait tatoué sur son bras. Ce qui fit que, par suite de l'erreur de nom à laquelle s'obstinait le capitaine Peleg, le registre porta quelque chose comme :" (traduction Armel Guerne, édition Phébus/Libretto, 2005)*
J'avais repéré déjà ce détail lorsque je m'avisai que Mahai, qui interprète le rôle de Queegueg dans la pièce, portait lui aussi un tatouage circulaire sur son bras. Mahai n'est pas Maori mais Polynésien, originaire de la plus petite île de l'archipel des Marquises (où Herman Melville déserta sur l'île de Nuku Hiva et fut l'hôte d'une tribu réputée cannibale, les Taïpi, nom qu'il donna à son premier roman autobiographique).
Le tatouage de Mahai est lui aussi circulaire et emprunte également la forme d'une croix. Cette coïncidence m'affermit dans le sentiment que nul plus que lui n'eut pu incarner ce personnage fascinant qui tient une si grande place dans Moby Dick (c'est notamment grâce au cercueil qu'il se fait construire par le charpentier du baleinier qu'Ismaël échappe seul au naufrage du Pequod).
Queegueg sur la baleinière
_____________________
* Peleg ne parvient pas à prononcer correctement le nom de Queequeg. Armel Guerne reprend le nom donné dans le texte original en anglais :
"When all preliminaries were over and Peleg had got everything ready for signing, he turned to me and said, “I guess, Quohog there don’t know how to write, does he? I say, Quohog, blast ye! dost thou sign thy name or make thy mark?”
But at this question, Queequeg, who had twice or thrice before taken part in similar ceremonies, looked no ways abashed; but taking the offered pen, copied upon the paper, in the proper place, an exact counterpart of a queer round figure which was tattooed upon his arm; so that through Captain Peleg’s obstinate mistake touching his appellative, it stood something like this:—
Quohog. his X mark."
De son côté Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto de Moby Dick, signale en note que "cette description ne correspond pas au dessin tel qu'on le trouve dans les premières éditions anglaise et américaine de 1851, où la "marque" de Quigueg est figurée au moyen d'une sorte de croix de Malte, dessin repris dans la première édition." (p. 239)
Bon, voilà, le site est pratiquement en stand-by. La pause estivale ? Oui et non. Je n'en ai pas pris la décision consciente, mais ça revient pratiquement au même. Non, le fait est que je suis surtout absorbé par la participation au spectacle qui va se jouer, comme tous les deux ans, dans les ruines de Cluis-Dessous. Et ce spectacle n'est pas anodin, puisqu'il s'agit de Moby Dick. Moby Dick, ce roman fabuleux d'Herman Melville sur lequel j'ai déjà beaucoup écrit. L'adaptation est signée de Béatrice Barnes, qui assure aussi la mise en scène. Elle m'a gentiment proposé de jouer le rôle du capitaine Peleg, l'un des deux armateurs du Pequod. Et j'ai volontiers accepté d'entrer dans l'aventure. La première est dans deux jours, n'hésitez pas à réserver, vous qui vous trouvez dans la région, vous repartirez au mitan de la nuit la tête pleine de rêves océaniques.
De ma petite excursion sur les marais de Bourges, je ne tardai pas à en informer ma vieille amie du Marais poitevin, Nadine, qui vit à Coulon, au coeur même de ce pays magnifique dont elle connaît maintenant tous les recoins. Elle était revenue récemment en Berry où, après avoir passé quelque temps avec son frère Jean, établi non loin du signal de Fragne, le plus haut point du département de l'Indre (à l'altitude invraisemblable de 459 m), nous nous étions rejoints à Cluis pour une longue promenade autour du village avant, le lendemain, d'aller sur le causse de Pouligny où le Suin en furie était sorti de ses gouffres. Cette semaine-là, son compagnon, passionné de pêche, était avec des copains sur l'île d'Aix. Pêche peu fructueuse, d'après les nouvelles qu'elle en avait, enfin, tout de même, elle apprit qu'il avait pris une bonite. Je ne savais pas ce qu'était une bonite. Wikipedia me dit que la "Bonite est le nom vernaculaire donné à plusieurs espèces de poissons de la famille des Scombridés (Scombridae). Cette famille comprend principalement, outre les bonites, les maquereaux, les thazards, et les différentes espèces de thons au sens strict."
Or, quelques jours plus tard je retrouvai la bonite lors de la lecture de La mer déchaînée d'Achab : une histoire naturelle de Moby Dick, de Richard J. King (La Baconnière, 2023), un essai qui étudie les sources scientifiques de Melville, et compare ses connaissances avec celles que nous possédons aujourd'hui de l'univers marin.
Cet essai, qui s'appuie sur de multiples rencontres avec des spécialistes de la navigation et de la biologie marine, je le lis aussi lentement que j'ai lu Moby Dick, chapitre après chapitre. Et c'est au chapitre 10, "Espadons et parages animés", que King cite cet extrait des écrits du chirurgien Beale où il décrit les eaux chiliennes dans lesquelles naviguait le baleinier à bord duquel il s'était embarqué :
"Le rivage accidenté et désert était enclavé dans le vaste océan, qui grouillait à présent de créatures vivantes. La baleine à bosse folâtrait dans les eaux lisses, sa peau polie scintillant sous les rayons du soleil caniculaire ; les phoques aussi, à une courte distance du rivage, reposaient comme endormis sur sa surface, se prélassant dans la chaleur. Des centaines de grands germons et de bonites [deux espèces de thons] entouraient à présent notre navire et donnaient du blé à moudre à ceux qui, exemptés des tâches sur le bateau, les attrapaient avec un crochet. [...] Le féroce espadon faisait fréquemment son apparition, au grand effroi de la bonite et du germon, qui plongeaient dans l'élément liquide avec une incroyable vélocité pour échapper à leurs voraces poursuivants." (p. 166)
C'est ce même jour, mardi 9 avril, que j'avais emprunté à la médiathèque le De la vida mía, de Miquel Barceló. Or, je retrouvai une nouvelle fois la bonite (bonitol), associée à l'espadon (peix espada) dans une double page dessinée, associant figurations et noms des poissons en catalan :
"J'ai appris très tôt le nom des poissons, raconte Barceló. Je les ai souvent peints. Pêchés et peints. Mangés et peints. Pêchés et mangés."(p. 63)
Ces souvenirs-là sont liés intimement à son île de Majorque. "Majorque, dit-il, est mon île de naissance, je suis né d'elle. J'ai tout appris de mon enfance. La mer, c'est ma respiration. Mon corps fait partie de la nature. "(cité par Colette Fellous, en avant-propos du livre)
Majorque. Je ne peux m'empêcher pour finir de repenser à ce vieux loup de mer que nous avons rencontré en allant justement nous promener du côté du Fragne le dimanche 7 avril. J'étais avec le Doc et Nunki Bartt. Après avoir déjeuné (notamment d'un excellent pâté de Pâques) au Moulin Barbaud, nous avions coupé par Briantes et Vaudouan pour nous rendre à Pouligny Notre-Dame. La voiture garée dans le hameau du Fragne, nous montions à pied vers le Terrier Randoin (l'autre nom du signal de Fragne) et sommes passés devant la maison d'un certain Jef, que le Doc connaissait. Il était là en train de bricoler, et nous convia à venir boire un petit coup de rosé, au milieu des ses quatre coqs et d'une pauvre poule esseulée. Il nous accompagna ensuite sur les sentiers du Fragne (nous n'allâmes pas jusqu'au sommet, encombré qu'il est de conifères qui bouchent tous les horizons). Ce pays il l'aimait beaucoup, lui qui était originaire de Perpignan et ne devait de résider ici qu'à la rencontre de gens du coin croisés par un hasard malicieux. Il avait beaucoup bourlingué et, si j'ai bien compris, il avait habité quelque temps à Majorque (je n'avais pas encore lu le livre de Barceló). Et c'est quand nous arrivâmes près de ce vieux car qui servait, disait-il, d'abri aux chasseurs, qu'il parla de ce trader majorquin de ses amis, qui était venu ici lui rendre visite. "Un trader réputé, un escroc quoi."
"L'oeil (en général) superficiel, l'oreille profonde et inventive. Le sifflement d'une locomotive imprime en nous la vision de toute une gare."
Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Folio, 1975, p. 81.
J'avais terminé Le karma de La Bête avec la réflexion de Bertrand Bonello sur les pouvoirs suggestifs du son. Je réalisai alors qu'il était temps pour moi de visionner le film que Nunki Bartt m'avait laissé il y avait une semaine ou deux : le Rouge comme le ciel, de Cristiano Bortone, sorti en 2006, mais qui bénéficie actuellement d'une nouvelle diffusion. C'est l'histoire de Mirco Mencacci, qui perd la vue à l'âge de dix ans, à la suite d'un accident domestique. Contraint d'intégrer un institut spécialisé à Gênes, loin de sa famille (l'école italienne n'accueillant pas à l'époque les non-voyants), il se rebelle et refuse dans un premier temps d'apprendre le braille. Le salut viendra de la découverte d'un vieux magnétophone à bandes : la richesse des paysages sonores qui l'environnent conduit Mirco à imaginer des histoires, auxquelles, petit à petit, il conviera à participer ses camarades d'infortune. Le film se terminera sur le spectacle de fin d'année (autrefois triste enfilade de saynètes indigentes) où les parents écouteront, les yeux bandés, ravis, le conte savamment élaboré par les enfants.
Inspiré de la propre vie de Mirco Mencacci, ingénieur du son très réputé en Italie, c'est un film d'enfants enthousiasmant et jamais mièvre.
Ne m'éloignais-je pas ainsi de la piste que j'avais empruntée avec l'hypnose régressive de Metavertigo, l'essai d'Emmanuel Grimaud ? Il ne me semble pas, car voici ce qu'on peut lire à la fin du second chapitre : "L'hypnose impose dans un espace intimiste une nuit artificielle. Le noir est la condition du vertige." C'est bien parce qu'il ferme les yeux, parce qu'il accepte de s'abstraire pour un temps du monde qui l'entoure, que le patient de Trupti Jayin peut, aidé par sa voix, nous livrer un récit souvent foisonnant et débridé. La caméra dans l'expérience ne voit rien, "n'a accès qu'aux remous en surface de la profondeur la plus profonde, elle ne récolte que l'écume du cinéma intérieur du psychonaute, mais il n'y a pas de meilleur lieu pour faire la grammaire de nos vertiges dans toutes leurs variantes."(p. 47)
Nous avons bien lu : la grammaire de nos vertiges. Qui dit grammaire dit syntaxe, autrement dit un ordre (grec suntaxis, "avec ordre"), des règles de composition entre les mots ou entre les propositions. L'expression est donc presque un oxymore, le vertige caractérisant plutôt ce qui échappe à l'ordre, la déviation, la rupture d'équilibre. Comment concilier tout cela ?
Ajoutons pour l'instant un élément de vertige : peu après son arrivée à l'institut génois, Mirco, solitaire dans la cour, s'approche de la fenêtre de la concierge, attiré par le son d'une radio. Francesca, la fille de la concierge, lui lance des petits cailloux sans réussir à le faire fuir. Il est passionné par ce qu'il entend : une adaptation de Moby Dick d’Herman Melville.
Mirco et Francesca vont devenir amis à la suite de cette rencontre. La petite fille, vive et astucieuse, sera son indéfectible alliée contre les rigueurs de l'institut et son austère directeur. "L’histoire d’Herman Melville, peut-on lire dans le dossier pédagogique des films du Préau, forte en aventures, réunit Mirco et Francesca. Les enfants (et pas seulement les enfants) ont besoin d’écouter - de lire de voir - des histoires. Ces histoires ne sont pas de simples passe-temps pour eux, elles cohabitent avec leur quotidien, les relient au présent. L’extrait cité de Moby Dick est celui où Achab promet à son équipage une récompense en pièce d’or... L’intonation du comédien jouant Achab, grossière et poussée à l’extrême, résonne comme un écho à « la philosophie » de la carotte et du bâton prônée par le directeur de l’institut."
Je l'ai dit, Rouge comme le ciel m'avait été prêté par mon ami Nunki Bartt peu de temps avant. Or, c'est lui également qui m'a donné en janvier 2018 le gros volume de Moby Dick des éditions Phébus, dans la traduction d'Armel Guerne.
Et il se trouve que je vais interpréter le rôle de l'armateur Peleg dans l'adaptation que Béatrice Barnes a écrite pour Cluis-dessous en juillet prochain.
En cette année 2023, j'écris peu. Vingt articles seulement depuis janvier, un seul en mai. Bien la peine d'être à la retraite. Non, en vérité, quelque chose semble bloqué. Je n'écris pas pour passer le temps, je n'écris que sous l'empire d'une nécessité, quand bien même je ne me fais guère d'illusion sur l'importance de ce qui sort de ma plume. Et il se trouve que la nécessité n'est pas au rendez-vous. Ne reste qu'un désir flou, une nostalgie confuse, l'espoir que soudain je sois à nouveau empoigné par le dur besoin d'aligner quelques phrases pour rendre compte. Rendre compte de quoi ? Le plus souvent, c'est de l'émergence de résonances, de collisions de concepts. Tout ce qui vient de ce que j'ai souvent appelé l'Attracteur étrange. Or, l'Attracteur étrange semble au repos. Dans une de ces phases muettes dont j'ai déjà éprouvé le désert. Rien ne semble plus nous parler, le monde se fait opaque, figé, rétif. Rien ne sert de forcer ce qu'on pourrait appeler le destin. Il faut savoir attendre, être patient.
Et puis un frémissement. Je vais vous raconter ça. Rien de bien spectaculaire, c'est juste un petit pas, une ébauche, qui ouvrira ou non sur plus crucial.
Samedi dernier, 27 mai, je suis invité chez des amis, des amis très anciens, très chers. Une belle soirée dans la chaleur bienvenue de mai. On prend son temps, on se couche tard. Je dors dans le salon, sur un matelas gonflable dernier cri venu de Marseille. Malgré ce luxe de technologie, mon sommeil, comme d'habitude ces derniers mois, reste fragile, et je mets longtemps à m'endormir. Il me semble ne jamais trouver la profondeur, assigné à demeurer en surface, encombré de rêves trop abscons pour faire image. De fait, au réveil, il ne m'en reste aucune. Rien qu'une expression, cinq mots mystérieux : Rat rhumeux de l'Atlantique. J'en ai parlé avec mes hôtes au petit déjeuner, on a plaisanté là-dessus. Cela me rappelait cet alexandrin qui avait surgi dans la nuit du 2 mai 2018 : Sous le soleil tapi à l'ombre de tes os. Je ne savais pas ce qu'il voulait dire, je n'avais aucune interprétation à proposer, mais ce qui était certain (car je l'avais googlé pour être sûr), c'est que ce n'était pas un vers enregistré par mon inconscient et régurgité dans le rêve. Ce vers n'existait pas. J'y trouvai plus tard des résonances avec Henry James et un passage de Moby Dick.
A l'avenant, "rat rhumeux de l'Atlantique" n'a pas d'existence sur le web, Je l'ai noté le lendemain sur un cahier, et à côté j'ai écrit : incompréhensible".
Or, hier, 29 mai, je lis le dernier article de Rémi Schulz, de Sol à Luna en passant par Mercurius. Il y revient sur un thriller de Franck Thilliez, La mémoire fantôme (2007), avec sa spirale de Bernoulli. Permettez-moi de citer Rémi un peu longuement :
"En avril 2007, la mathématicienne amnésique antérograde Manon Moinet est enlevée. Dans la cabane à proximité de Raismes où elle a été séquestrée, un message l'envoie à une maison de Hem. Là, deux messages l'attendent, la formule "Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage.", un cryptogramme qui lui livre le numéro de Sécurité Sociale d'une criminelle, récemment libérée et habitant Rœux. On la trouve morte, selon le mode opératoire d'un tueur ayant sévi des années plus tôt, notamment assassin de la soeur de Manon
Manon comprend que "Si tu aimes l’air" doit se lire "si tu M l'R", "si tu transformes un R en M", et que la formule "tu redouteras ma rage" est alors l'anagramme de Eadem mutata resurgo, la formule figurant sur la tombe de Jacques Bernoulli à Bâle, décrivant sa Spira mirabilis, "Changée en moi-même, je renais." Manon s'aperçoit encore que les trois lieux concernés sont les sommets d'une figure parfaite:
— Ces endroits qui concernent notre affaire… Raismes, Hem, Rœux, eh bien, ils forment un triangle équilatéral, les trois côtés sont strictement égaux. Prenez une carte routière, et vérifiez ! Vérifiez ! Exactement cinquante kilomètres entre l’abri dans la forêt, proche de Raismes, et Hem, entre Hem et Rœux, et entre Rœux et la forêt !"
J'ai bien entendu voulu vérifier, et il n'y a aucune possibilité de parvenir à un triangle équilatéral en restant dans les communes désignées. Et les distances sont toutes inférieures à 45 km.
Thilliez avait l'embarras du choix pour choisir des lieux formant un parfait triangle équilatéral, mais je vois une raison ayant pu dicter ces choix. Ils seraient liés aux initiales de la formule Eadem Mutata Resurgo, E-M-R, car ces communes ont pour seuls phonèmes consonantiques M et R. Leurs phonèmes vocaliques sont Ê et EU, flexions de E. Ainsi les deux lieux "obligés" ont pour phonèmes consonantiques R et M, et celui choisi pour aiguiller Manon vers eux réunit R et M... "
Lisant ceci, je ne pouvais m'empêcher de repenser aux mots du rêve récent : "Rat rhumeux" résonnait à l'évidence avec Raismes-Hem-Roeux.
Ce n'est que deux jours plus tard, je le rappelle, que j'ai pris connaissance de l'article. Ceci pose bien sûr une difficulté : pure coïncidence, prescience, comment savoir.
Il reste l'Atlantique qui paraît sans écho dans le billet. Pas sûr : Rémi écrit plus loin que "Le tueur recherché est en fait un collectif de matheux, qui se réunissait en pleine MER, sur un îlot désert centre de leur spirale criminelle." *
Je voudrais mentionner maintenant pour finir un fait qui n'a a priori rien à voir sauf qu'il intervint ce même 29 mai.
A 21 h 30, je sortis de chez moi pour aller chercher à la gare mes deux plus jeunes enfants et leur mère qui revenaient d'un court séjour à Londres. Dans ma rue, dite Marguerite Yourcenar, je découvris l'un de ces doublons dont je fis l'an dernier recension. Deux véhicules, d'un côté et de l'autre de la rue, portaient le même numéro 686. C'était la première fois que je repérai un doublon si près de chez moi. Au retour de ma petite expédition, je notai cette fois deux 606. Ils n'étaient pas adjacents ni même vraiment voisins, mais ils apparaissaient tout de même dans cette même rue. Ne trouvant plus de place, je me garai sur le parking à l'arrière de l'immeuble, et là un troisième 606 s'y trouvait déjà.
Je réalisai un peu plus tard que je pouvais tracer un triangle joignant les trois 606, et qu'à l'intérieur de ce triangle logeaient les deux 686. Faut-il préciser que 606 et 686 sont deux nombres palindromes séparés par un seul écart de 80.
Quel rapport encore une fois avec le rat rhumeux ? Je n'en sais rien, mais le 6 en tout cas m'apparaît comme le chiffre le plus proche de la représentation de la spirale logarithmique de Bernoulli (par ailleurs le 666 était déjà au coeur de la série de quatre doublons de septembre 2022**).
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* On peut aussi former l'hypothèse que ce "rhumeux" renvoie non au "rhume" mais au "rhum" : la route du Rhum est cette course qui tous les quatre ans relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, en traversant donc l'Atlantique. Et je me souviens que le rhum fut l'un des sujets de conversation (parmi bien d'autres, faut-il le préciser) de la soirée.
** Dans l'article en question, l'Océan Atlantique était partie prenante grâce à Philémon de Fred, et son voyage de l'Incrédule.
Dans le second volet d'Avatar, The Way of Water, la créature animale la plus spectaculaire - et aussi la plus essentielle pour l'intrigue - est sans conteste le tulkun. Sorte de cétacé géant de près de cent mètres de long, doté d'une très grande intelligence et de vives capacités émotionnelles, il aurait développé aussi une philosophie pacifiste qui prohibe l'agression et le meurtre. Autant dire que les tulkuns, malgré leur aspect redoutable, ne sont pas des Moby Dick. Oui, tous... sauf un. Payakan, mis au ban de la communauté tulkun car considéré comme un tueur. C'est lui, le proscrit, le réprouvé qui sauvera Lo'ak, traqué par un vrai monstre océanique. Lo'ak qui lui aussi, comme par hasard, se sent incompris de sa famille et surtout de son père. Et c'est leur amitié qui permettra in fine la victoire sur ceux "venus du ciel".
L'amrita, récupérée par les chasseurs de tulkuns
Et l'une des raisons du retour de ces méchants humains sur Pandora est précisément liée aux tulkuns. Le biologiste Ian Garvin a découvert, en disséquant un cadavre des leurs, qu'à la base de leur cerveau était produite une substance dorée, surnommée amrita, qui a la propriété de stopper complètement le vieillissement humain. Inutile de dire la valeur de cet exotique élixir de jouvence, dont la commercialisation permet de financer largement les expéditions sur Pandora. La RDA (Ressources Development Administration), organisation non-gouvernementale (qui serait en somme la version surmultipliée de la milice Wagner de Prigojine), a lancé ses unités blindées marines à la chasse aux tulkuns. Le bijou technologique utilisé dans les Cet-Ops (Cetacean Opérations) est le Sea-Dragon, sorte de requin machinique dans les entrailles duquel prendra lieu le final titanesque (ou faudrait-il dire titanique) du film.
Bon, ceci dit, ce nom, amrita, m'a mis aussitôt la puce à l'oreille, et j'ai envoyé un message le lendemain à mon étudiante en sanscrit, ma Violette retournée in Paris, l'informant que l'amrita était tout bonnement un terme sanscrit signifiant "immortalité". La notice de Wikipedia nous dit ceci :
"L'Amrita ou Amrit (sanskrit : अमृत; pendjabi : ਅੰਮ੍ਰਿਤ; tibétain : བདུད་རྩི་, Wylie : bdud rtsi.) est, dans le monde indien, un nectar d'immortalité comparable à l'ambroisie1. Elle est la boisson des deva, les dieux de l'hindouisme qui leur a donné l'immortalité. Amrita ou amrit signifie littéralement en sanskrit « non-mort » ; de « a » privatif exprimant la négation et de « mrit » ou « mrita », mort. Le terme est généralement traduit par « nectar d'immortalité ». Amrita est utilisé dans les Védas pour désigner le soma, une boisson hallucinogène utilisée dans certains rites."*
Mais il y a plus. Le terme même d'avatar est lui-même lié au sanscrit et à la mythologie indienne. Allez, hop, pardonnez la paresse en ce dimanche matin, re-Wikipedia :
"Dans le vishnouisme, un avatar (अवतार, avatâra, en sanskrit « descente », au sens de « descente du ciel ») est l'incarnation d'une divinité sur terre, en réponse à un besoin du rétablissement du Dharma.
« Pour la sauvegarde du bien, déclare Krishna dans la Bhagavad-Gîtâ, pour la destruction du mal et pour le rétablissement de la loi éternelle, je m'incarne d'âge en âge. » (IV, 8).
Les enseignements d'un avatar, correctement appréhendés et graduellement mis en pratique par l'humanité, élargissent sa compréhension du sens de la vie et contribuent à son avancement sur le chemin de l'évolution."
Ainsi les avatars de Vishnou seraient au nombre de dix, connus collectivement sous le nom de dashâvatâras (Krishna et le Bouddha en seraient deux exemples). Le très sérieux Dictionnaire historique de la Langue française nous apprend que le mot était connu en Europe dès le XVIIe siècle (1672, néerlandais autaar ; anglais avatar, 1784), "et son extension pour "métamorphose" apparaît dans une traduction de l'anglais (Lettres de Walter Scott, 1822). Puis il est précisé que "l'influence probable de aventure et plus tard, argotiquement, de avanie, jointe à l'ignorance de l'origine, a conféré au mot, toujours employé didactiquement au sens hindouiste d'"incarnation, réincarnation", la valeur familière de "mésaventure, malheur", probablement vers la fin du XIXe siècle (1916, chez Barbusse)."
"Varaha avatara
Album de 200 illustrations des Dieux des Indiens
Par le brahmane Svami, peintre Madras, 1780
Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie, OD-46 - Cat. RH 301(3)
L'homme à la tête de sanglier est la troisième incarnation de Vishnu. Selon un récit mythologique du déluge, un démon aurait enlevé la déesse de la Terre, Pritihivi. Pour aller la rechercher au fond de l'océan et attaquer le démon qui la retenait prisonnière, Vishnu prit la forme d'un énorme sanglier. Ayant triomphé du démon, il ramena la déesse sur la Terre, mais pour qu'elle puisse à nouveau porter des êtres vivants, il l'aplanit et la divisa en continents." (Texte BnF)
Les avatars du film de Cameron ressortent donc plus du mythe originel que de l'acception récente du mot. Sans être des divinités, les avatars sont des corps Na'vis clonés et génétiquement modifiés, pilotés par des "drivers" humains qui vivent à travers ces corps, en étant inconscients de leur propre enveloppe humaine quand ils sont connectés.
A propos de connexion, dans l'article précédent, j'avais rapporté cette résonance observée après la séance de cinéma avec le film Saint Jacques Gay Lussac de Louis Seguin. Lui-même en écho avec Saint Jacques La Mecque de Coline Serreau. Or, j'avais chroniqué ce dernier film il y a deux ans presque jour pour jour, en janvier 2021, sous ce seul titre de "A". La lettre était en effet un élément important du film, porteuse de plusieurs coïncidences, notamment avec la parution de "A" l'oeuvre majeure du poète américain Louis Zukofsky.
De cet avènement du A, je vois bien entendu le prolongement dans ces mots si denses en A : Avatar, amrita, et autre Payakan.
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* La notice dit aussi que "L'amrit illustre le mythe du Barattage de la mer de lait, selon lequel les dieux, à cause d'une malédiction du sage Durvasa, perdirent leur immortalité. Ils barattèrent alors la mer de lait pour en extraire le nectar d'immortalité. Une fois celui-ci trouvé et bu, il leur permit de regagner leur immortalité et de défaire les démons, notamment grâce à Vishnou qui les avait éloignés pour qu'ils ne puissent pas eux aussi en consommer."
Le Barattage de la mer de lait, Inde, Rajasthan, 18e siècle, gouache sur papier, ancien fonds, MG 8480
On y trouve trois animaux : l’éléphant blanc, le cheval et la vache considérés dans les mythes de l’Inde comme des animaux investis de pouvoirs magiques et symboliques.
Ce barattage m'évoque ce passage, qui m'a toujours subjugué, d'Un roi sans divertissement de Jean Giono, au tout début du roman :
"Le col de Menet, on le passe dans un tunnel qui est à peu près aussi carrossable qu'une vieille galerie de mine abandonnée et le versant du Diois sur lequel on débouche alors c'est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis de roches d'un mauvais rose ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l'entrechoquement de ces immenses trappes d'eau sombre qui s'ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barattement des cyclones." (p. 11, éd. Folio)
Jean Giono (qui disait avoir la mer en horreur), fut, soit dit en passant, le co-traducteur de Moby Dick.