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mardi 3 juin 2025

Je ne sais quelle horreur secrète

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ? 

Blaise Pascal (pensée 383) 

 

Je reviens sur Vertiges, l'essai de Jean-Pierre Dupuy, et, plus précisément, sur cette phrase de la quatrième de couverture que je pointai dans le dernier article"La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." Le septième chapitre en porte d'ailleurs le titre. Il commence par cette observation : "Borges reproche cruellement à Pascal de reculer de frayeur devant l'infinité de l'espace et du temps", puis par celle-ci, qui m'a d'une certaine manière stupéfié : si l'on prend les "trois géants de la pensée philosophique et mathématique" que sont Descartes, Pascal et Leibniz, eh bien, aucun des trois "ne fait sienne, en plein cœur du XVIIe siècle, la thèse que la Terre tourne autour du Soleil. Cette thèse de l'héliocentrisme a pourtant été établie un siècle plus tôt, en 1530, par l'astronome polonais Nicolas Copernic et formalisée en trois lois mathématiques par l'astronome allemand Johannes Kepler entre 1609 et 1618."

"Comment éclairer, écrit Jean-Pierre Dupuy, cet immense paradoxe" ? Il note que Descartes maintient l'immobilité de la Terre dans ses Principes de la philosophie 1644), que Pascal, dans le fragment célèbre sur les deux infinis, évoque le vaste tour que le Soleil décrit autour de la Terre et juge bon de ne pas discuter l'"opinion" de Copernic, tandis que Leibniz cherche à concilier les contraires, le géocentrisme de Ptolémée et l'héliocentrisme de Copernic. L'explication traditionnelle, c'est l'effet produit par le procès de Galilée (1633) et la mise au bûcher de Giordano Bruno en 1600 - Bruno postulant, au-delà de Copernic, le caractère infini de l'univers. Mais Dupuy préfère, on le devine, cette autre explication, proposée par Michel Serres dans sa thèse de doctorat, publiée en 1968 : "Nos trois philosophes mathématiciens étaient préoccupés par une question autrement fondamentale que celle qui portait sur l'identité du centre de l'univers. Avant de se demander si ce centre était la Terre ou le Soleil, une question vertigineuse préalable était de savoir si l'univers avait un centre ou n'en avait pas. Ce centre présumé, tous l'appelèrent point fixe. Précédant toute révolution copernicienne, le problème était de savoir si un point fixe est possible et s'il existe."

Si l'on tient l'univers pour infini, le problème du point fixe devient une source d'angoisse métaphysique. Kepler repousse ainsi cette idée de l'infini avec des termes déjà lovecraftiens : "Cette pensée porte avec elle je ne sais quelle horreur secrète ; on se trouve errant dans cette immensité à laquelle sont déniés toute limite, tout centre, et, par là même, tout lieu déterminé." Jean-Pierre Dupuy rappelle le commentaire de Michel Serres dans Le Système de Leibniz : "Ici est exprimée, avant les Pensées de Pascal, la grande épouvante métaphysique de l'homme au spectacle d'un monde ouvert et sans limite dans le temps et l'espace, d'un monde privé de centre et de sens, où le destin n'est plus qu'errance, et l'homme ce voyageur égaré qui a perdu pour jamais son lieu et sa maison.

"Où le destin n'est plus qu'errance" : ces mots sont soulignés par Jean-Pierre Dupuy, qui ajoute écrire ces lignes au cœur de la Silicon Valley, affirmant "renvoyer jeunes et moins jeunes lecteurs au film d'Alfonso Cuarón Gravity pour apprécier ce que Hollywood a su faire de cette angoisse".

 


Et il poursuit ainsi : "Si l'univers est infini, il est comme une sphère "dont le centre est partout et la circonférence nulle part " : cette phrase, qui évoque immédiatement Pascal, mais aussi Leibniz, se trouve déjà chez Giordano Bruno. "La sphère infinie n'a pas véritablement un centre, bien plus, elle est partout centre, écrit celui-ci, elle n'a pas de périphérie." [...] Dans cet espace sans point plus singulier que n'importe quel autre, peu importe que la terre tourne autour du Soleil, ou le Soleil autour de la Terre. La querelle de l'héliocentrisme perd tout son sens. Ce monde privé de point fixe, Pascal avoue, dans une phrase immortelle, qu'il lui fait peur : "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie."

Michel Serres est mort le 1er juin 2019, à 88 ans. Il est singulier que le dernier texte qu'il a adressé à la presse, pour Philosophie magazine, à la mi-mai 2019, traitait de Pascal et de Leibniz (il prit place dans le hors-série Blaise Pascal, L'homme face à l'infini), et reprenait en quelque sorte les thèmes sur lesquels il avait ouvert son œuvre en 1968 : 

Pour comprendre la nature des liens qui unissent Pascal et Leibniz, il faut en préambule se demander ce qu’il y a de commun entre le Pascal mathématicien et physicien et le Pascal philosophe et théologien. Le fameux texte, si souvent mal compris, sur les deux infinis montre, me semble-t-il, qu’il s’agit de la recherche du point fixe. Dans l’espace comme sur une droite, nous sommes incapables de déterminer un point central, un point de référence. Ce constat théorique se traduit, pratiquement, dans la vision pascalienne de l’astronomie. Les historiens des sciences ont souvent dit que Pascal, comme Leibniz d’ailleurs, n’avait pas accepté la révolution copernicienne de l’héliocentrisme parce qu’il avait peur de l’Église. C’est absurde ! En réalité, si Pascal pense que l’hypothèse héliocentrique est indécidable, c’est parce qu’il constate l’impossibilité de déterminer un centre dans l’Univers. 

Si vous lisez les Pensées avec cette question du point fixe en tête, vous constaterez qu’elle est omniprésente. Seul un repère absolu subsiste : Jésus-Christ, point d’ancrage du balancement constant entre l’élévation et l’abaissement, du « renversement continuel du pour au contre », qui oriente le temps vers une fin, le retour du Christ, et donne donc un sens à l’histoire, conçue comme accomplissement de la vérité du christianisme. Voilà pour le point de référence temporel.

En revanche, dans l’espace, désacralisé et vide, d’un Dieu absent, le point de référence ne peut être que relatif : tout est question de point de vue individuel – notion qui commence à se développer à l’époque, dans le sillage des études de perspective. Et c’est là où convergent Pascal et Leibniz : tous deux sont d’abord des penseurs du décentrement et de l’infinitude. [...] (C'est moi qui souligne)


Il se trouve que Jean-Pierre Dupuy est l'auteur d'un article dans ce hors-série, intitulé La possibilité du pire, dont l'essentiel est repris dans le sixième chapitre de Vertiges, Erwartung. Le pari pascalien est au cœur du propos. On y retrouve Borges, dont Dupuy redit qu'il était très sévère avec Pascal, le dépeignant comme un "poète perdu dans le temps et dans l'espace", comme "un théologien [...] égaré dans l'univers copernicien de Kepler et de Bruno" : "Il se moque du vertige qu'il ressent devant l'infini." Mais il écrit aussi qu'il croit "avoir trouvé la raison de cette méchanceté gratuite et de cet aveuglement incompréhensible."

Une raison que nous examinerons au prochain épisode.

mardi 9 janvier 2024

Sentir les lilas du Connecticut avant de mourir

En confrontant le 10 décembre la lecture des Cinq sens de Michel Serres à Demande à la poussière, le roman de John Fante, je me suis laissé entraîner dans une dérive qui m'a conduit bien loin de mes deux points de départ (et encore cette dérive n'est-elle pas terminée, mais sur ce sujet je reviendrai un autre jour). Je me permets donc de renouer aujourd'hui avec ce chapitre II où nous avons abandonné Arturo Bandini, le narrateur de Fante, dans une rue de Chinatown, dans l'attente de la fille qui l'avait aguichée un peu plus tôt mais dont il avait décliné la proposition. Le Mexicain avec qui elle était montée dans l'immeuble sort le premier (ce qui nous vaut un petit couplet raciste de Bandini : "Tu peux toujours sourire, saloperie de chorizo."), puis c'est la fille qui sort du brouillard à son tour, l'aperçoit, le reconnaît et  sans ambages lui redit : "Salut, mon chou, tu veux du bon temps ?" Il s'ensuit un double dialogue, celui de Bandini avec la fille, et celui, intérieur, de Bandini avec lui-même, comme s'il était tiraillé entre le diablotin fouaillé à vif par le désir brut, et l'angelot pâlissant qui tire tant qu'il peut sur la bride : "Doucement, Bandini, vas-y mollo."

Et tout cela s'exprime au mieux dans cette prière sourde qui le traverse dans cet immeuble à senteur de cancrelat où l'entraîne la fille : "Je vous salue Marie pleine de grâce, tout ça en montant les marches, mais il n'y a rien à faire, je ne peux pas. Faut que je me sorte de là. [...] Oh, Marie, le fruit de vos entrailles est béni, priez pour nous pauvres pécheurs qui vous implorons - qui vous implorons jusqu'à ce qu'on arrive au palier et jusqu'à la chambre au bout du couloir sombre et poussiéreux ; jusqu'à ce qu'elle allume la lumière."

La scène est comique, par le dénivelé entre la concupiscence de Bandini et les scrupules qui le retiennent, l'appel désespéré à la Vierge Marie et le frémissement incoercible de la tentation charnelle. Et quand la fille vient s'asseoir près de lui, l'embrasse, lui butine les dents avec sa langue froide, il fait un bond pour ne pas succomber. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec un autre passage des Cinq sens : "Christ ? Cela signifie oint. Mais encore ?/ Christ signifie  : touché légèrement, effleuré. Quelqu'un s'approche au plus près voisinage et frôle. Alors une femme s'approcha de lui, elle essuya ses pieds avec ses cheveux. Voile doux." Et, un peu plus haut, Michel Serres désigne l'événement de référence, le fameux repas de Béthanie. Parfois nommé "repas chez Simon", cette scène est relatée par les quatre Evangiles,  non sans des différences sensibles. Luc ( 7, 36-50) raconte l'épisode ainsi :

« Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. Le pharisien qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même : "Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse." Jésus (...) dit à la femme : "Tes péchés sont pardonnés". Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : "Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ?" Mais Jésus dit à la femme : "Ta foi t’a sauvée, va en paix." » (Bible Segond) 

Dieric Bouts (c. 1420–1475), Le Repas chez Simon le pharisien, Gemäldegalerie (Berlin).

Ce qui est très intéressant dans ce texte, c'est que la femme qui oint les pieds de Jésus, et le fait donc littéralement Christ, est désigné comme une femme pécheresse. Que la tradition identifiera longtemps avec Marie de Magdala, la Marie-Madeleine que nous avions récemment rencontré avec les oeuvres d'Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint. Le pharisien est offusqué et doute de Jésus qui, selon lui, ne devrait pas accepter d'être touché par une telle femme (pécheresse voulant naturellement dire "prostituée").
Bandini se débat entre le pharisien et le jouisseur qui coexistent en son for intérieur : "La fille se renverse, les mains derrière la nuque, les jambes chavirées sur le lit. Moi je veux sentir les lilas du Connecticut avant de mourir, et les petites églises blanches bien proprettes de ma jeunesse, et les piquets de clôture que j'ai brisés pour m'enfuir."
Le pharisien en lui triomphe, Bandini se dit écrivain et exige qu'on cause. Qu'on cause avant. La fille alors se redresse. "T'as de l'argent, mon chou ?" Bandini vient juste de recevoir dix dollars de sa mère, qui a liquidé pour ce faire les polices d'assurances de la maison. Alors, quand la fille lui demande s'il a de l'argent, il le sort, son petit rouleau de billets de un dollar. Bien sûr qu'il a de l'argent, et quand la fille lui dit que la passe est de deux dollars, il en donne trois, "négligemment, comme si c'était rien du tout".

L'argent, tiens, il en est question aussi dans les autres versions du repas à Béthanie, ainsi celle de Jean (12:1-8) :
« Six jours avant la Pâque, Jésus arriva à Béthanie, où était Lazare, qu’il avait ressuscité des morts. Là, on lui fit un souper ; Marthe servait, et Lazare était un de ceux qui se trouvaient à table avec lui. Marie, ayant pris une livre d’un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus, et elle lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et la maison fut remplie de l’odeur du parfum. Un de ses disciples, Judas Iscariot, fils de Simon, celui qui devait le livrer, dit : "Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ?" Il disait cela, non qu’il se mît en peine des pauvres, mais parce qu’il était voleur, et que, tenant la bourse, il prenait ce qu’on y mettait. Mais Jésus dit : "Laisse-la garder ce parfum pour le jour de ma sépulture. Vous avez toujours les pauvres avec vous, mais vous ne m’avez pas toujours." » (Bible Segond)
Michel Serres commente le passage :
"L'argent n'a pas d'odeur. Vendez le nard. Distribuez trois cents deniers en pièces à la foule. N'approchez pas le flacon d'albâtre, éloignez le parfum, évitez l'onction. Judas, déjà, pour la première fois, veut sauver le Sauveur. Evitez de lui donner la senteur qui le marque et le fait remarquer. L'argent, anonyme, ne désigne personne et s'éparpille aisément dans les mains de multitude, pièces éparses en substitut des membres écartelés. Ne désignez point le corps à la vindicte publique par l'enduit odorant, vendez, vendez avant même que le parfum ait touché ou effleuré ou stigmatisé le corps."

Pierre Paul Rubens, Le Repas chez Simon le pharisien, vers 1618-1620, Musée de l'Ermitage.

Bandini, à la fois attiré et affolé par ce corps qui ne cesse de se rapprocher, donne l'argent de sa mère pour éviter le péché de chair : "L'argent n'est pas un problème, je te dis. D'accord, mon chou, mais mon temps à moi il est précieux. Bon, tiens, voilà encore deux billets. Ça fait cinq, mon Dieu, cinq dollars et je ne suis pas encore dehors, oh, comme je peux te détester, sale pute. Mais tu es quand même plus propre que moi, parce que toi au moins tu n'as pas d'esprit à vendre, juste ta pauvre viande." La fille est conquise, il en est persuadé, prête à faire tout ce qu'il voudra, absolument, mais quand elle tente de l'attirer contre elle, il maintient qu'il veut causer et lui balance encore trois billets, en lui disant de s'acheter quelque chose de bien avec. Et il se sauve en prétextant un rendez-vous avec son éditeur, il se carapate, il dévale les escaliers et veut retrouver le joli brouillard là dehors, à moi l'air pur.

Michel Serres : "Autour de la table circulent l'argent et les mots, à mort. Lazare et Judas, condamnés, entourent le verbe, condamné aussi, jouant à qui meurt et à qui reviendra, présents, absents, substituables et non substituables. L'argent remplace le langage, qui remplace le corps, qui remplace le pain, jeux de transformation sur la scène tragique, où l'on cherche un autre monde. " De Marie, il affirme à la page précédente : "Elle institue l'extrême-onction."

Et si vous pensez que j'exagère en tissant ce parallèle entre Serres, sa lecture évangélique, et Fante, romancier de la débine, lisez donc les dernières lignes de ce chapitre 2 :

"Huit dollars qui me coulent littéralement des yeux. Oh, Jésus, trucide-moi et oublie pas de renvoyer mon cadavre à la maison, tue-moi net et surtout que je meure bien comme un idiot de païen sans prêtre pour m'absoudre, sans extrême-onction sans rien. Huit dollars, mince, huit dollars..."

El Greco, Repas dans la maison de Simon, 1608-1614.

 


dimanche 10 décembre 2023

Demande à la poussière

"Agitant à peine l'air léger, de son aile et de sa voix, l'ange la salue pleine de grâce avant que ne vienne le verbe. Avant de la bénir, avant de la bien dire, au moment de la dire, l'envoyé la trouve occupée, saturée par la grâce. Ensuite seulement, le Seigneur s'approche d'elle, réside avec elle. Avant qu'elle n'ait conçu, avant que le verbe ne vienne en elle, avant le langage et le concept, avant la virginité sans tache requise par le verbe et produite par lui, elle, la chair, elle, la mère, elle, la femme, elle, la sensibilité corporelle, vivait pleine de grâce."

Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 219.

Après avoir dérivé sur Booz endormi, il me faut revenir à Michel Serres, à cette invocation de Marie pleine de grâce, à cette anaphore qui ne cesse de retentir dans ce livre de philosophie qui dédaigne de prendre allure de traité (il n'est que de voir la table des matières, nulle numération, nul chapitrage, mais quatre parties comme évangiles, VOILES/BOITES/TABLES/VISITE, sans doute pas par hasard quatre mots de six lettres, et puis une cinquième partie, détachée des autres : JOIE. La citation en exergue provient de TABLES, partie elle-même divisée en cinq : ESPRITS ANIMAUX - MEMOIRE - STATUE - MORT  - NAISSANCE). 

Mais si je reviens à Serres, c'est pour bifurquer à nouveau, car loin de vouloir entrer en discussion philosophique avec son texte - ce dont je me sens bien incapable - c'est d'accueillir un autre récit, j'ai hésité à dire "un autre poème", qui est mon souci. Dicté par les circonstances, parce que cela m'est advenu dans le même temps. Je vais dissiper rapidement cette obscurité. Il se trouve que j'interviens à la centrale de Saint-Maur, en qualité de bénévole (j'ai évoqué cela dans Maillage d'une étrange logique), et qu'en compagnie de celui qui pilote notre groupe nous nous y rendons depuis plusieurs semaines pour lire un roman à voix haute avec des détenus volontaires. Nous leur en avions proposé deux et c'est Demande à la poussière, de John Fante, qu'ils avaient choisi. Ce roman publié en 1939, je l'avais lu en août 1996, en avais gardé un très bon souvenir (il était préfacé par Charles Bukowski, qui défrayait la chronique à l'époque, ce qui m'avait peut-être mené à Fante), mais le détail s'était largement effrité avec les années. C'était donc pour moi comme une redécouverte.

Or le deuxième chapitre, lu dans la petite pièce austère de la prison, dans le même temps où je replongeais dans l'oeuvre de Michel Serres, me frappa par ses résonances. Le narrateur, une sorte de double de Fante lui-même dénommé Arturo Bandini, vient de débarquer à Los Angeles, bien décidé à s'y affirmer comme écrivain. Reste que pour l'instant c'est plutôt la misère, et il est bien heureux de recevoir dix dollars de la part de sa mère restée dans le Colorado. Une aubaine pour lui qui est en retard de paiement de loyer et qui surtout rêve d'avoir une expérience avec une femme : "J'ai vingt ans, j'ai l'âge de raison, j'ai le droit d'aller écumer les rues en bas pour me chercher une femme. Mon âme est-elle déjà salie, devrais-je rebrousser chemin, un ange veille-t-il sur moi, les prières de ma mère dissipent-elles mes craintes, les prières de ma mère me tapent-elles sur les nerfs ? " Rien que ce petit passage montre les affres que traverse Bandini, le débat intérieur auquel il est sujet, le mélange d'arrogance et de crainte qui le caractérise. Un souvenir plus ancien lui remonte en mémoire, où déjà s'illustrait le combat entre ses désirs charnels et son éducation catholique de fils d'immigré italien : "Une fois, à Denver, il y a eu un soir tout pareil, sauf qu'à Denver je n'étais pas encore auteur ; mais j'étais dans une chambre comme celle-ci, à faire des plans dans le même genre, un vrai désastre d'ailleurs, parce que tout le temps que j'ai passé dans cette autre chambre je n'ai pas cessé une seconde de penser à la Sainte Vierge, vous savez, tu ne commettras point l'adultère et tout ça, et la pauvre fille avait beau se donner beaucoup de mal, à la fin elle secouait la tête tristement et j'ai dû arrêter les frais, mais ça c'était il y a longtemps et ce soir ça ne va pas se passer comme ça."

Et voilà qu'il enjambe la fenêtre de sa chambre d'hôtel et remonte jusqu'en haut de ce quartier de mouise de Bunker Hill, où la poussière "joue les marchands de sable". Il sait qu'il est pauvre et que s'il a fui sa ville natale c'est qu'il espère devenir riche en écrivant un livre, et obtenir enfin l'estime de ceux qui le méprisaient, mais il se flagelle lui-même en pensée, et l'image religieuse est aussitôt convoquée : "T'es un lâche, Bandini, un traître à ton âme, un menteur dégonflé devant ton Christ en larmes. C'est pour ça que tu écris, et c'est pour ça qu'il serait nettement préférable que tu crèves."

Un menteur dégonflé devant ton Christ en larmes : le fragment mérite peut-être qu'on s'y attarde deux secondes. A quel épisode fait-il ici allusion ? Celui décrit dans l'épître aux Hébreux (5, 7) où Jésus se retire dans le jardin des Oliviers après la Cène et verse des larmes de douleur en pensant à la Passion prochaine ? Mais précisément, il est dit que Jésus se retire, il est seul alors et nul menteur dégonflé n'assiste à sa souffrance. Est-ce alors ce moment avant la résurrection de Lazare, où Jésus voit Marthe et les Judéens pleurer, et où ce qui suit est le verset le plus court du Nouveau Testament : Jésus pleure (11, 35) ? Je penche plutôt pour le troisième épisode, narré par Luc (19, 41) : près du mont des Oliviers, à l'entrée de Jérusalem : "Et il approche, il voit la ville. /Il pleure sur elle./ Disant : /Ah, si tu avais connu en ce temps décisif, toi aussi, les préludes à la paix !/Mais aujourd'hui ils sont cachés à tes yeux."(Traduction de Frédéric Boyer) Los Angeles, la cité des Anges, n'est-elle pas comme une Jérusalem moderne, ville pécheresse qui périra de ses fautes ?

La déambulation nocturne et solitaire de Bandini, encombrée de rêveries avantageuses, le conduit au quartier mexicain, "malade mais sans avoir mal". Et il "tombe sur l'église Notre-Dame". Il tombe, notez bien, comme par hasard, assurant n'y rentrer que "par raisons sentimentales" car, on ne la lui fait pas, il n'a pas lu Lénine mais la religion comme opium du peuple, il connait, il est athée, lui qui vous cause, il a lu l'Antéchrist, oeuvre capitale (et l'un des détenus, homme cultivé, de préciser alors qu'elle est de Nietzsche), il ouvre l'énorme porte et note tout de suite "la lumière éternelle, rouge-sang et cafouilleuse à cause d'un mauvais contact" et les "ombres cramoisies" qu'elle fait "sur un silence de près de deux mille ans". Il se fend d'une prière, "pour raisons sentimentales uniquement", une simple proposition à Dieu Tout-Puissant : "Vous faites de moi un grand écrivain, je rejoins le sein de l'Eglise. Et s'il Vous plaît, Mon Dieu, encore un petit service : faites que ma mère soit heureuse. Le Vieux je m'en fiche ; il a son vin et il a sa santé, mais ma mère se fait tellement de mourron. Amen." (Et consignant ceci, je repense à cette scène du film Alamo, dont j'ai vu la dernière heure sur C8 juste avant d'écrire cet article, et où, je rappelle pour les incultes, 187 combattants sont encerclés par les quelques 7 000 soldats mexicains du général Santa Anna, et vont se sacrifier pour la bonne cause texane :  lors de la dernière nuit, avant l'assaut terminal, une poignée de braves, sachant très bien la mort qui les attend, discutent gravement de la croyance ou non en ce Dieu Tout-Puissant).

Alamo, de John Wayne, avec Richard Widmark.

La porte de l'église tout juste refermée, un cliquetis de talons hauts retentit sur la Plaza noyée de brouillard. Une fille aborde Bandini. Il se débine (ce qui ne l'empêche pas de se fantasmer en prix Nobel relatant son expérience à un reporter, c'est très drôle mais je ne peux quand même pas tout citer). Il rebrousse chemin, aperçoit la fille parlant avec un grand Mexicain, les suit jusqu'à l'entrée de Chinatown, les regarde entrer dans un meublé, attend : "jusqu'à ce que l'enfer se mette à geler j'attendrai ; jusqu'à ce que Dieu me foudroie."(Où l'on voit que l'on ne quitte pas l'univers cultuel, et d'ailleurs cet enfer qui gèle me rappelle Dante avec son neuvième cercle où un immense lac gelé couvre le fond de l'enfer, les âmes des traîtres y sont encastrés dans la glace).

Il est trois heures du matin, attendons nous aussi le jour prochain pour finir cette petite dérive sur Fante.

lundi 4 décembre 2023

Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu

Pourquoi, alors qu'il glose sur l'Annonciation, Michel Serres glisse-t-il ce paragraphe sur Booz endormi * ? Quel rapport entre les deux scènes bibliques ? Essayons d'y voir clair.

Je suis d'accord avec Pierre Michon pour observer qu'il "n'est peut-être pas indifférent de dire le peu qui se passe dans ce poème": 
"(...) un homme dort une nuit de battage ou de moisson. Il dort à la belle étoile. C'est dans les temps bibliques. L'homme qui dort est un moissonneur et un peu plus qu'un moissonneur, le maître de la moisson, un gros propriétaire, un latifundiaire. Le grain ruisselle. Cet homme est veuf, sans enfants, très vieux, il accomplit le bout du parcours dans les formes, sans ressentiment. Il fait un rêve: il y voit, sous la forme raide d'un chêne qui lui pousse au ventre, une érection juvénile et une longue descendance très illustre. Il n'y croit pas, il sait qu'il rêve. Il a tort: pendant qu'il dort et rêve, une étrangère qu'il a embauchée comme glaneuse, une très jeune femme, s'est couchée près de lui, a dévoilé sans ambiguïté sa poitrine, et attend son bon plaisir. Les yeux ouverts sur le ciel, elle se pose une question sur l'origine de la lune.

Voilà ce que tout le monde y peut entendre: l'engrangement des blés, l'engendrement impossible mais probable, le sommeil des hommes et la veille volontaire des femmes, la lune et les étoiles dont on ne sait pas vraiment comment c'est fait."
On ne saurait s'arrêter à cette première lecture, Michon poursuit ainsi :
"On peut y entendre davantage, mais parce qu'on l'a lu par ailleurs, cela n'est pas dit dans le poème, ce sont des récits de la tribu: Booz est le dernier rejeton de la lignée d'Abraham, qui doit s'éteindre avec lui. Ce que lui offre l'étrangère, qui croit n'offrir que son corps, c'est de relancer la lignée d'Abraham, d'aider à faire venir ce pour quoi cette famille existe, de rendre possible l'Incarnation. Après le poème, après l'accouplement dans le noir, après les rimes embrassées et les corps embrassés, naîtra Obed, qui aura pour petit-fils David, roi, qui aura lui-même pour lointaine progéniture Jésus de Nazareth, qui clora une fois pour toutes la lignée d'Abraham un vendredi à trois heures de l'après-midi, – mais qu'importe la lignée d'Abraham dès lors qu'en trente-trois ans de vie on a installé l'Eternité dans le temps, l'incommensurable dans la mesure, le Créateur dans la créature, l'infigurable dans la figure, l'ineffable dans la parole, l'incirconscriptible dans le lieu, l'invisible dans les yeux des hommes." (C'est moi qui souligne)
Victor Hugo relie donc l'épisode ancien à l'événement inouï de l'Incarnation : Jésus est le lointain descendant de Booz. La ligne bleue des songes porte l'horizon de la Passion. 

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.


L'été ou Ruth et Booz, Nicolas Poussin, Vers 1660-1664
Huile sur toile, 118cm X 160 cm, Louvre, Paris
 
Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

"La première strophe, écrit Sylvain Perrot dans une fine analyse du poème, nous montre une scène qu'on connaît pour un autre épisode biblique : c'est la scène de l'Annonciation. Ruth en effet est ici décrite comme les peintres de la Renaissance représentent Marie. Ce rayon inconnu évoque pour la plupart des lecteurs l'Esprit saint. Alors pourquoi Hugo exprime-t-il une réserve par ce on ne sait quel ? C'est toujours pour rendre compte de ce mystère qui enveloppe l'incarnation. Ce rayon imprègne la jeune femme. Car tout se fait sous le signe du miracle : l'apparition de Ruth est miraculeuse. Hugo prend soin de ne rien mentionner de l'histoire de Ruth avant : il y a sûrement de sa part un refus de trouver un schème de causalité. Dieu est la seule cause de ce miracle. Ruth est en attitude de soumission, conformément à l'époque qui veut que le mari est prédominant sur la femme. Elle se donne, s'offre. Quant au sein dénudé, c'est bien sûr l'annonce de la maternité. Cette strophe exprime donc le mystère de l'incarnation dans ce qu'il a à la fois de plus simple et de plus complexe. C'est le mystère de la naissance de la vie dans le corps de la femme. Ruth est donc au coeur du mystère : elle est appelée à son tour."

Le rayon inconnu : Guido da Siena, Annonciation, Princeton.

Si le titre du poème n'est jamais donné par Michel Serres, il laisse tout de même échapper un peu plus loin le nom de Ruth lors de l'évocation de Marie en une longue, très longue phrase qui réplique en somme la longue filiation généalogique de Ruth à Marie :
"Marie, fille, petite-fille, arrière-petite-fille de glaneuses, de la lignée longue de celles qui n'ont jamais participé au banquet du donné, Marie vierge fille d'Anne, accueille en son giron, d'un reste d'homme, à peine perceptible, tissu translucide et flottant, l'ange, ce qui demeure d'une chose quand elle disparaît, quand elle ne vous reste pas, donnée, un son, appel, salut, bénédiction, un aperçu évanouissant, un parfum vite oublié, une caresse si légère qu'aucun tissu n'a frémi, Marie, fille, petite-fille, arrière-petite-fille de la longue lignée des glaneuses au dos cassé derrière Ruth et ses chars écrasés de blé, accueille en son sein ce qui reste du reste du reste... du reste des rares grains de blé dans les épis quasi vides sur les chalumeaux fragiles, la semence volante, transparente, ténue, vive, infime du verbe." (p. 223-224, c'est moi qui souligne)
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* Le 29 novembre, au lendemain de la publication de l'article précédent évoquant donc Booz endormi, j'appris dans un fil d'informations qu'un tableau nommé Ruth et Booz, du peintre Charles Gleyre, avait été vendu aux enchères le 22 novembre pour 75 000 euros à la vente Artcurial. Le Musée Fabre de Montpellier a préempté le tableau. Le site Artistes d'Occitanie explique que "Montpellier s’intéressait à cette toile, car le montpelliérain Frédéric Bazille fut l’un des élèves de Charles Gleyre dans les années 1860. C’est dans l’atelier du maître que Bazille rencontra d’autres impressionnistes, notamment Monet, Renoir ou Sisley."

Charles Gleyre, Ruth et Booz, 1806

Or, il se trouve que le dernier tableau peint par Frédéric Bazille n'est autre qu'un Ruth et Booz, peint en 1870, et resté inachevé, car Bazille s'engagea le 16 août dans un régiment de zouaves, et il trouva la mort le 28 novembre de la même année,  touché au bras et au ventre à la bataille de Beaune-la-Rolande. Il n'avait que 28 ans. Le musée Fabre fit l'acquisition du tableau en 2004. 

Ruth et Booz, Frédéric Bazille, 1870, Musée Fabre 


F. Bazille, étude, Tête, bras et buste de Ruth, Fusain sur papier

Michel Hilaire, sur le site Evangile et Liberté, montre que Bazille puise son inspiration dans le poème hugolien :
"Pour planter son décor, Bazille semble suivre à la lettre le mouvement même des vers du poète. Les meules sur la gauche « qu’on eût prises pour des décombres », la silhouette rampante de Ruth, la tête relevée en direction de la « faucille d’or dans le champ des étoiles », le corps de Booz, vénérable et autonome, installé tout près du rebord de la toile au premier plan à droite : « Booz ne savait pas qu’une femme était là, / Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle. » Le coloriste hors pair de La Toilette ou de la Scène d’été renonce à tout effet de couleur pour se restreindre à une gamme sourde à peine égayée par les rehauts de blanc de la tunique de Booz. Œuvre étrange autant qu’inhabituelle, Ruth et Booz de Bazille est aussi sans doute une des œuvres où l’artiste, au soir de sa courte vie, a le plus livré de lui-même. Seul dans la propriété familiale de Méric aux portes de Montpellier, il s’abandonne, après sa vie trépidante parisienne, à la solitude et à l’introspection."

mardi 28 novembre 2023

Je te salue, pleine de grâce

"L'histoire des idées paraît aussi lente que celle des plaques géantes, sous la terre, qui avancent de quelques millimètres en quelques millénaires.
Il y va toujours du banquet, de l'amour et de la conception d'une femme pauvre."

Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 222.

Le rangement d'une bibliothèque, c'est un petit bouleversement tectonique qui laisse souvent remonter des ouvrages fossilisés par l'oubli. Ainsi de l'essai Les cinq sens de Michel Serres, que j'avais acheté le 18 décembre 1985, l'année donc de sa sortie (trente-huit ans ont passé, misère), essai foisonnant, hirsute, virtuose que j'avais lu comme en apnée, ébloui par la poésie qui sourdait par tous les pores de cette prose philosophique, égaré tout aussi bien parce que nombre de passages demeuraient pour moi ésotériques. Le livre eut un succès certain, Michel Serres, avec son truculent accent du sud-ouest, sa malice, sa faconde fit le bonheur de nombre de plateaux télévisés, c'était un mixte d'Albaladejo et de Spinoza dont l'optimisme gaillard me laissait pourtant de plus en plus sceptique, surtout au moment de la petite Poucette (Le Pommier, 2012), opus beaucoup plus accessible que Les cinq sens, mais qui à mon avis sera plus rapidement obsolète, s'il ne l'est pas déjà, comme semble le suggérer Martin Legros : "Il [Michel Serres ] voyait dans cette mise à disposition du savoir et de l’information un formidable progrès qui nous dispense dorénavant de devoir calculer ou mémoriser, pour pouvoir nous concentrer sur l’essentiel : la réflexion et l’invention. Dans tous les espaces cognitifs, de l’école au Parlement en passant par le cabinet médical ou judiciaire, la présomption d’incompétence de l’usager, qui le rendait captif de ceux qui détiennent le savoir conjointement avec l’autorité, allait se retourner en présomption de compétence et vivifier la conversation démocratique. Quinze ans plus tard, c’est peu dire que l’enthousiasme et l’optimisme de Michel Serres ne sont plus de mise. L’IA s’apprête à nous remplacer dans toute une série de tâches, les profils algorithmiques nous calculent dans nos moindres faits et gestes en même temps que les réseaux sociaux pulvérisent l’espace public, avec leurs bulles informationnelles et leurs fake news." (C'est moi qui souligne)


L'autre jour, je mets donc à nouveau la main sur ce livre, et, l'ouvrant au hasard, tombe sur des pages où affleure le nom de Marie-Madeleine, celle-là même qui nourrissait mes cogitations depuis plusieurs semaines. Je n'en avais aucun souvenir de ma première lecture, en 1985, il est vrai. Là, ça tombait à pic. Je me replongeai dans ces pages fiévreuses, et retrouvais à peu près les mêmes sensations qu'en 1985, partagé entre l'éblouissement et l'incompréhension. Il faut croire que je n'ai guère fait de progrès... Je ne compte donc pas me lancer dans une explication de texte dont je serai bien incapable (et j'ai le sentiment que l'ouvrage, passé son succès initial, n'a guère été commenté et étudié), mais, plus simplement, butiner ici et là quelques phrases suggestives. Ainsi, celles qui suivent la citation que j'ai mise ici en exergue : "Je te salue, pleine de grâce./ L'ange parle de la grâce d'une femme : charme, agrément, finesse, aménité . je m'incline devant ta beauté."

C'est ni plus ni moins qu'une Annonciation que Serres ici décrit. Mais il ne le dit pas explicitement, pas plus qu'il ne donnera dans la page suivante le titre du poème qui inspire ses lignes. Voici l'extrait :

"Avant que n'advienne le verbe, la chair, de soi, regorge de grâce. Elle dort pendant la longue nuit tacite, au milieu des moissons blondes, si pleine du donné qu'elle en laisse pour les glaneuses, sommeille sous les antiques étoiles sans nom, songe en écoutant vaguement les boeufs ruminer dans le chaume craquant, revient parmi les parfums passagers d'asphodèle qu'un arbre immense sort de son ventre, dont le dernier scion se nomme le verbe. Reposant, le sein nu, près du patriarche , lui-même lourd de sommeil, elle rêve en silence d'un enfant inconcevable, au milieu de la nuit sereine aussi longue que la somme des longueurs alignées de l'enfance de tous les hommes, où le ciel éclaire à peine les ombres. La chair rêve du verbe, le langage prend racine dans les entrailles, fruit." (pp. 222-223)

Les connaisseurs du grand Victor auront reconnu Booz endormi, le plus célèbre poème de La Légende des siècles, basé sur un passage du Livre de Ruth. Donnons-le ici, sans barguigner, dans son intégralité : 


Booz s'était couché, de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire,
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blé et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril,
Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
«Laissez tomber exprès des épis,» disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

*

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait,
Etait encor mouillée et molle du déluge.

*

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme :
«Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingts,
Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

«Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

«Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants,
Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

«Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.»

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

*

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une Moabite,
S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,
Et Ruth ne savait pas ce que Dieu voulait d'elle.
Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lis sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire,
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une imense bonté tombait du firmament ;
C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous les voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été,
Avait, en s'en allant, négligemment jeté,
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

Ruth endormie, détail d'un dessin de Victor Hugo

Merveilleux rebonds de la sérendipité : en cherchant une illustration pour le poème, je tombe sur une émission de France-Culture, de la série A voix nue, avec Pierre Michon qui s'entretient avec Colette Fellous. Quatrième rendez-vous sur cinq, qui se termine par la lecture intégrale par l'écrivain de "Booz endormi".  Très belle lecture. "C'est moi dans tous les âges", dit-il à un moment.

Dans un texte de la même année 2002, "A quoi servent les poèmes", que je lis ensuite dans une édition du journal suisse Le Temps, il raconte les deux fois où il a senti la nécessité de prier. Une première fois, alors que sa mère se mourait dans un hôpital de Guéret, une seconde fois après la naissance de sa fille :

"J'ai prié une autre fois, au mois d'octobre, quelques années plus tôt. Un enfant était né dans la nuit, je venais de rentrer chez moi au petit matin. Quelque chose me vint qui était de l'envie de prier, de clore, de m'ouvrir. Assis sur mon lit, tranquille, souriant si on souriait quand on est tout seul, j'ai dit d'un bout à l'autre à haute voix Booz endormi. Je l'ai dit comme il doit être dit, dans le calme, l'acceptation de tout, l'espérance contre toute raison, la gloire qui vient toujours.

L'Epitaphe Villon peut être dite pour une mère morte, Booz endormi peut être dit pour une fille née vivante et viable comme l'écrivent les obstétriciens dans leur rapport de routine. II y a bien peu de pièces de vers qui peuvent tenir en ces deux occasions, comme on dit que le tungstène tient dans la température du zéro absolu, sur les beaux télescopes suspendus entre terre et lune qui regardent le Big Bang. Le tungstène regarde le Big Bang. Les deux poèmes que j'ai dits regardent les cadavres, tous les cadavres parmi lesquels il y a ceux des mères, ils regardent l'âme qui se souvient de ces cadavres qu'elle a habités, d'où elle a observé le petit morceau de Big Bang à elle fugitivement dévolu; ils regardent les corps vivants, les petits enfants qui naissent, qui vieilliront et mourront. Ils les regardent, ils leur parlent, ils en parlent, cadavres, petits enfants et nous qui sommes entre les deux, comme si cadavres, petits enfants et nous c'était le même – et c'est le même. Ils rassurent le cadavre, ils assurent l'enfant sur ses jambes. Voilà sans doute la fonction de la poésie. Je n'en vois guère d'autre."
L'écrivain creusois Pierre Michon © BARLIER Bruno

L'entretien de A voix nue est daté du 28 novembre 2002, autrement dit il y a vingt-et-un ans jour pour jour. Cette coïncidence ne serait guère remarquable sauf que cette date n'est pas pour moi anodine : c'est celle de mon anniversaire. Soixante-trois ans que j'ai vu le jour à la ferme des grands-parents maternels, dans cette maison construite à la fin du XIXème par des maçons creusois dont la mémoire des lieux n'a pas gardé un seul nom.


vendredi 16 août 2019

Du Vouvray au chardonnay

Reprenons : André Theuriet ne reverra jamais George, la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau (autrement dit de nymphéas blancs). L'écrivain s'était incrusté dans une noce de campagne après s'être grisé d'une bouteille de Vouvray descendu au dessert avec son ami le violoniste Berruyer.
Vouvray, Touraine oblige.
Mais il est à parier que ce ne fut pas du Vouvray qui accompagna l'entrée du même Theuriet à l'Académie française en 1896. Ce fut à coup sûr du champagne.
L'habile transition que voilà...
C'est que la joie, la fête, en France et partout dans le monde, se traduit de manière presque obligatoire par la libation au champagne. Ainsi l'équipe Ineos autour d'Egan Bernal but-elle sa bouteille lors de la dernière étape du Tour qui la ramenait triomphalement vers les Champs-Elysées. S'alcooliser en pleine manifestation sportive, il n'y a que le champagne qui puisse autoriser une telle transgression. Loin de faire scandale l'affaire réjouit son monde (et l'on s'offusquerait que la tradition ne fut point respectée).


Le champagne, c'est le propos de ce livre de Sébastien Lapaque que j'ai évoqué déjà à deux reprises : Théorie de la bulle carrée.
Que ce petit ouvrage (emprunté à l'origine à la médiathèque sans aucune arrière-pensée, sur le seul motif de son titre intrigant et du souvenir flou que j'avais de son auteur) soit en prise directe avec mon thème de la joie, c'est ce qui est affirmé sans détour dès la page 19 :
"Chanter l'inexprimable : c'était l'objet de Théorie de la bulle carrée, un livre écrit sans autre mobile que la jubilation. Comment dire les choses lorsque les mots manquent ? En jubilant. Comment l'âme dont la joie est au comble peut-elle exprimer l'indicible ? En jubilant. Comment faire entendre sans paroles les transports de son allégresse ? En jubilant. Se pos pas lou dire, canto lou ! demandaient jadis les grands-mères provençales à leurs petits-enfants. Si tu ne peux le dire, chante-le ! C'est ainsi qu'il voulait célébrer le mystère des bulles carrées. En chantant."
A dire vrai, Lapaque ne tient nullement à dresser un portrait exhaustif du champagne, non, tout son livre est un exercice d'admiration à l'adresse de celui qu'il nomme le Picasso du chardonnay, le vigneron d'Avize Anselme Selosse (même si d'autres hommes de l'art sont mentionnés en passant avec la plus grande bienveillance). Selosse, l'inventeur de l'expression du titre : "J'aime quand le champagne a des bulles carrées, croquantes sous la dent."

Cet oxymore  a poursuivi Lapaque pendant des années : "A quoi Anselme songeait-il lorsqu'il avait parlé de bulles carrées ?" Il lui apparaît que c'est une voie quasi mystique qu'a suivi l'artiste, et il ne craint pas d'éclairer sa vocation en le confrontant à un autre Anselme, Anselme de Cantorbéry (1033-1109), moine bénédictin célèbre pour son argument ontologique, preuve de l'existence de Dieu de par sa perfection. Et à ce moment, je retrouvai la problématique des prénoms présente dans ma récente trilogie Numa/Yves/Claude :
"Qui croit qu'un homme ait jamais porté un nom par hasard ? Qui croit qu'un prénom ça ne vous colle pas à la peau ? Après les philosophes grecs et la tradition monastique, ce sont les maîtres juifs de la Kabbale qu'il convenait de convoquer afin que la famille fut au complet.
Une très ancienne sagesse juive invitait à croire que le prénom d'un individu ne devait rien au hasard, cette Providence des imbéciles. Il était la clef de son âme, le secret de son être. "Son nom, c'est lui", dit le livre de Samuel d'un mauvais homme appelé l'Insensé. A l'heure du Jugement, chacun devait répondre à ces questions : "Quel est ton nom ? En as-tu été digne ?" Le nom c'était l'homme. Les enfants le comprenaient immédiatement qui demandaient : "Comment tu t'appelles ?" (p. 38)
Cur Deus homo. (« Pourquoi un Dieu-homme ? »), 1098, L'incipit de la préface de saint Anselme (XIIe siècle).
"De toute évidence, il fallait se prénommer Anselme pour avoir rêvé d'un champagne tel qu'on ne peut rien penser de plus grand, "id quo maius cogitari nequit", comme il est écrit dans le Proslogion. Le vigneron avait un saint patron qui avait insisté sur les pouvoirs de la raison et démontré que, s'il existait une gradation du moins bon vers le meilleur, au sens comparatif, alors il existait nécessairement un meilleur, au sens superlatif. Comment ne pas être stupéfait par cette conjoncture. Le patron de l'incomparable M. Selosse était à la fois bénédictin et métaphysicien. Un moine et un philosophe ! Deux traditions, deux vocations dont la rencontre ne laissait pas d'émerveiller le vigneron qui la perpétuait à l'heure de la Technique. Anselme ne négligeait pas l'oeuvre du gallo-romain Avitius et de ses contemporains de la fin du IIIe siècle, à l'époque où l'empereur Probus permit à tous les gaulois de planter de la vigne et de produire du vin. Mais il savait qu'entre le Ve et le XIIIe siècle, époque de la vraie, de la grande révolution agricole, marquée par l'amélioration de la charrue, du moulin et de la traction équestre, c'était le soin des bénédictins qui avait préservé l'art des Gallo-Romains entre Reims et Troyes. "Je n'oublie pas que ce sont des moines, donc des contemplatifs, qui ont développé le vignoble dans la région." (pp. 38-39)
On ne s'étonnera pas non plus d'apprendre qu'Anselme Selosse raffole de problèmes d'étymologie : "Il affectionnait les mots, les dictionnaires et des mots connaître l'origine. Dans la journée, cet homme concentré sur sa tâche s'arrêtait volontiers pour discuter le sens d'un mot avec sa femme Corinne. "Sève, saveur, savoir, ce sont trois mots qui ont la même origine latine : le verbe sapere, avoir du goût." Ici, je n'apprends rien que je ne sais déjà, pour l'avoir découvert avec émerveillement, en 1985, dans ce qui restera sans doute comme l'un des plus beaux livres de Michel Serres, Les cinq sens :
"Avant d'avoir bu de bon vin, nul n'a goûté le vin, ne l'a senti, donc ne le sait, n'a acune chance de le savoir jamais Celui-ci a pu boire, il a pu s'enivrer, nouvelle anesthésie Mais à qui n'a goûté ni senti, le savoir n'a pu venir Perler ne vaut pas sapience, la première langue a besoin de la seconde
L'oubli vient un peu vite de ce que l'homo sapiens désigne qui réagit à la sapidité, qui l'apprécie et la recherche, à qui le sens du goût importe, bête à saveur, avant de vouloir dire l'homme devenu tel par jugement, intelligence ou sagesse, avant de dire l'homme parlant Vol de la bouche d'or au détriment de la bouche goûteuse Mais aveu de la première, caché en une langue morte : la sagesse vient après le goût, elle ne peut advenir sans lui, mais l'oublie" (p.167)

Mais c'est à un autre auteur, invoqué dans ces pages tout récemment à propos de Saint Sulpice, que l'ouvrage soudain me renvoya : j'ai nommé Jean-Paul Kauffmann, dont Sébastien Lapaque mentionnait page 90 le Voyage en Champagne. Je ne l'avais pas lu, je passai à la librairie le commander immédiatement, il existait en Folio, couplé au Voyage à Bordeaux, rédigé l'année précédente, en 1989. Je ne le regrettai pas : comme tous les Kauffmann, il est à la fois gouleyant et long en bouche. C'est à propos du rôle des Allemands dans la naissance du mythe du champagne que Lapaque mentionne Kauffmann. Effectivement, page 177 :
"Le champagne, qui symbolise l'esprit français, est né en Angleterre et doit son renom aux Allemands. Ce talent à assimiler les influences étrangères pour en faire une création nationale originale est dans la tradition française. Les Allemands sont à l'origine de Mumm et de Hiedsieck, sans parler de Bricout, fondé par un certian Koch et repris par le groupe allemand Racke. Veuve Clicquot doit son rayonnement actuel à Edouard Werlé, originaire de Rhénanie, dont le nom fut souvent accolé à celui de Clicquot - certains vieux vignerons désignent encore cette maison sous le nom deWerlé.
Faut-il croire au hasard ? C'est dans une école de Reims que fut signé l'armistice du 8 mai 1845. C'est encore à Reims, en 1962, que fut officialisé par de Gaulle et Adenauer la réconciliation franco-allemande. Tout commence et tout finit par du champagne."
Faut-il croire au hasard ? écrit Kauffmann, relançant mon éternelle question. Mais il commet quelques erreurs de détail : en fait, c'est le 7 mai, et non le 8, à  2 heures 41, que les combats prenaient officiellement fin. Et il ne s'agit pas d'un armistice mais bien d'une capitulation sans conditions de l'armée allemande signée dans la War Room, la Salle des opérations, la Salle des cartes du Quartier général des Forces expéditionnaires alliées en Europe, installé dans le collège moderne et technique de la ville, aujourd'hui lycée Roosevelt.*


Reims est encore sous-entendue dans la postface donnée au livre en 2011, et nommée Le Grand Jeu. Qu'on retrouve dans le corps du texte en version anglaise, quand Kauffmann parle du Great Game champenois qui "se joue pour une large part à Paris et non plus à Epernay et à Reims". Expression dont il rappelle en note qu'elle fut inventée par Rudyard Kipling pour désigner au XIXe siècle la lutte d'influences en Aise centrale entre l'Angleterre et la Russie, mais il ajoute aussitôt que "Le Grand Jeu est aussi le nom de la revue lancée en 1928 par quatre lycéens de Reims parmi lesquels Roger Vailland et René Daumal."
Le Grand Jeu signera aussi l'ultime phrase : "La République du champagne en a vu d'autres. Le Grand Jeu a encore  de beaux jours devant lui..." (je souligne)
Juste avant, il avait encore évoqué ces fameuses bulles, qu'à aucun moment par ailleurs il n'envisage carrées... 
"Quand on songe que l'effervescence est provoquée dans une flûte par des fibres de cellulose laissées par le torchon utilisé pour essuyer le verre après lavage, il y a de quoi être émerveillé par le miracle champenois. Le physicien Gérard Liger-Belair a démontré que les bulles naissent à partir d'impuretés ou de légères imperfections  à la surface du verre. Une flûte idéalement rincée, exemplairement lisse ne produirait aucune effervescence." (p. 296)
Je n'avais pas fait tellement attention à la référence donnée en note, La Science du champagne (Odile Jacob, 2006). C'est que je ne m'attendais certes pas à retrouver ce volume quelques jours plus tard à la brocante des Amis du Vieil Aigurande (en même temps que le George Sand d'Henry James). Ce n'était pas du luxe : il m'en coûta un euro.**



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* Sur les raisons de cet effacement du 7 mai au profit du 8 mai, on lira avec profit la page du Cndp.
Par ailleurs, faut-il croire au hasard quand on a vu Julian Alaphilippe s'imposer à Epernay, au coeur donc du vignoble champenois, devenant le premier Français après Tony Gallopin en 2014 à s'emparer du maillot jaune ?

Le lendemain, L'Humanité ne manque d'ailleurs pas de saluer l'exploit comme il se doit :



** En regardant les belles photos noir et blanc de cet essai savant sur la bulle, il y avait un air de famille qui m'intriguait.

 

Et puis eurêka, cela m'est revenu, c'était les petits ronds de Janmari :

 

lundi 17 décembre 2018

Le Mal est le problème le plus important

"Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles."

Voltaire, Candide, ch.1.

Ce matin, voyant sur la table le dernier numéro de Philosophie Magazine, je me suis fait la réflexion que je n'y avais guère touché depuis son arrivée. C'est toujours la même chose : je dévore le sommaire avec avidité, je me précipite sur quelques articles et puis souvent je laisse décanter. Un nouveau numéro déboule et je suis loin d'avoir épuisé l'ancien. Pas bien grave, direz-vous, mais bon, j'y vois un indice de la dispersion qui toujours me menace. Donc ce matin, ayant un peu de temps devant moi, pour contrecarrer ce sentiment, je me plonge dans Leibniz vu par Jérôme Ferrari. Des propos recueillis par Victorine de Oliveira. J'ai lu deux romans de Jérôme Ferrari et bien qu'il ait eu le prix Goncourt j'apprécie son écriture ; romancier et professeur de philosophie, il s'intéresse depuis longtemps au philosophe de Leipzig (1646 -1716), la bête noire de Voltaire, qui l'éreinte sous les traits de Pangloss dans Candide. L'article est titré : "Leibniz m’a fait comprendre que le mal est le problème le plus important”, et commence par ces mots : « La question du mal, de son existence et de sa justification est le problème à côté duquel tous les autres me semblent subalternes, et c’est Leibniz qui s’en est emparé avec le plus de force et de conviction."


"J’ai d’abord considéré, dit-il,  les Essais de théodicée comme un exercice de logique formelle un peu vain. Puis j’ai changé d’avis, ou plutôt de sensibilité. J’ai fini par sentir, pour ainsi dire, ce qu’ils avaient de vivant. [...] Leibniz n’aborde pas seulement la question du mal mais aussi celle du libre arbitre et de la prévisibilité des actions, et se demande comment conserver le libre arbitre en distinguant entre plusieurs ordres de nécessité. On y lit un magnifique foisonnement conceptuel qui, quand on tente une réflexion sur la liberté, reste d’actualité." Me voilà happé, car moi aussi le problème du mal me taraude depuis des lustres : n'ai-je pas écrit une nouvelle en terminale (j'ai essayé de remettre la main dessus mais elle est introuvable pour l'instant*) où le diable prend la place d'un professeur de philosophie souffrant et commence son cours en avertissant que le problème soulevé ce jour-là serait celui du mal ?

Ferrari a le mérite de résumer le problème assez simplement (c'est ce qu'il affirme lui-même), avec trois propositions : Dieu est bon, Dieu est tout-puissant, le mal existe. 
"Si je crois au dogme chrétien, ou du moins monothéiste, il faut que ces trois propositions soient vraies en même temps. Or il apparaît qu’elles ne peuvent être vraies que deux à deux : Dieu est bon et le mal existe, alors il n’est pas tout-puissant parce qu’il ne peut pas l’empêcher ; Dieu est tout-puissant et le mal existe, alors il n’est pas bon parce qu’il n’essaye pas de l’empêcher. On peut en conclure que si le mal existe, Dieu n’existe pas, ou en tout cas pas sous une forme susceptible de nous intéresser. Mais pour Leibniz, ce n’est pas une option. Si l’on veut préserver la bonté et la toute-puissance de Dieu, on n’a pas d’autre choix que de faire un sort à l’existence du mal. La solution idiote serait de prétendre que la vie est un long fleuve de délices, ce qui se tient difficilement. Il faut admettre le mal. Mais chez Leibniz, cela ne se met pas en œuvre de manière simple. De ce problème découle une multitude de sous-problèmes tous plus redoutables les uns que les autres. Leibniz se rend compte que les réponses théologiques communément admises ne tiennent pas vraiment la route.
Le mal qui nous intéresse est le mal moral causé par l’humain et dont souffrent d’autres humains. Une réponse classique consiste à se réfugier dans le libre arbitre : Dieu crée l’homme libre, donc l’homme est seul responsable du mal. Mais on voit tout de suite que cette idée pose un énorme problème. Dieu est supposé omniscient, ce qui signifie qu’en créant l’homme libre, il sait par avance que sa créature est susceptible de faire un mauvais usage de sa liberté. Si je crée une machine en sachant qu’elle va causer un mal épouvantable, je ne peux pas rejeter ensuite la responsabilité de ce mal sur ma machine, puisque je savais à l’avance qu’elle serait source de malheur. C’est un problème que j’ai exploré dans Le Principe : lorsque le physicien Heisenberg jette les bases de ce qui permettra d’inventer la bombe atomique, il en va pour moi de la chute de la physique dans le péché. C’était pourtant un homme animé des meilleures intentions du monde !"
Pardon pour la longueur de la citation, mais il le faut bien pour restituer la démonstration dans toute sa rigueur. Ce qui suit me semble tout de même moins convaincant :
« Leibniz met en œuvre de très fines distinctions conceptuelles pour expliquer qu’un acte prévisible n’en demeure pas moins libre, que la responsabilité de l’acte incombe à la créature, pas seulement au créateur. Il n’y a selon lui qu’une forme de nécessité : la nécessité logique. Un acte peut à la fois être absolument prévisible, et absolument libre, pour peu qu’il ait été possible, logiquement, que l’acte ne soit pas accompli. En mathématicien probabiliste, Leibniz montre avec brio qu’un acte absolument inévitable peut aussi être contingent. Leibniz fait une distinction entre une nécessité logique, soit les propriétés d’une figure, la nécessité d’une conclusion une fois les prémisses posées, et la contingence d’un acte comme celui de frapper quelqu’un. Si je suis sur le point de frapper quelqu’un et que tout dans mon caractère indique que, sans coup férir, je vais le frapper, il n’en demeure pas moins que le fait de ne pas frapper reste une possibilité."

Pourquoi moins convaincant ? Ferrari nous dit qu'en tant que "mathématicien probabiliste, Leibniz montre avec brio qu’un acte absolument inévitable peut aussi être contingent". Je ne vois pas où est la probabilité si l'acte est absolument inévitable. Pour qu'il y ait une probabilité, il faut qu'il y ait une marge d'incertitude, aussi faible soit-elle. Dans l'acte de frapper, la logique n'est pas à l'oeuvre, et même s'il est prévisible, une chance existe toujours qu'il soit évité. Si les gilets jaunes vont manifester à Paris sans autorisation, les heurts avec la police sont hautement prévisibles mais la possibilité demeure jusqu'au bout, aussi ténue soit-elle, que la situation reste pacifique. Mais continuons :
"À chaque possibilité, à chaque acte possible correspond un monde possible. Le Dieu de Leibniz est un super calculateur, qui affecte chaque monde d’un coefficient de bien. Il va de soi que Dieu peut créer n’importe lequel de ces mondes, mais il crée évidemment le meilleur possible. Sa nature, sa bonté, le poussent au bien. Pour Leibniz, il est ridicule de penser qu’un être parfait pourrait créer quelque chose de moins bon que le meilleur monde possible, ce qui ne signifie pas qu’il est prisonnier de sa nature ou qu’il est déterminé logiquement par elle. La foi de Leibniz est avant tout une foi totale dans les pouvoirs de la raison et du calcul logique. C’est sa grande modernité. Je ne pense pas que l’exercice puisse donner la foi, mais j’estime qu’il n’est jamais mauvais en soi d’avoir une raison correcte de croire en quelque chose."
"Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes": c'est là-dessus que daubait Voltaire, dont Jérôme Ferrari ne parle d'ailleurs pas. Voltaire a-t-il manqué de subtilité dans son approche de Leibniz ? N'est-il pas tombé dans la caricature ? En tout cas, si notre monde est le meilleur des mondes possibles, c'est un peu à désespérer.

Candide illustré par Wolinski
Bon, là-dessus je vais au travail, réunion à Orléans. Je reviens en fin d'après-midi. En parcourant alors mon fil Twitter je découvre un nouvel article d'Olivier Ertzcheid, sur son site affordance.info : Trump, Google, l'idiot utile, les architectures techniques toxiques et le meilleur des algorithmes possibles. Le titre l'annonçait déjà : il allait justement être question de Leibniz.
Mais on commence par Sundar Pichai, le PDG de Google. Au cours d'une audition récente devant le Congrès américain, une sénatrice démocrate lui demande pourquoi c'est la photo de Trump qui apparaît quand on tape "Idiot" dans Google Images. "Sa réponse fut que Google traitait chaque année plus de 3000 milliards de requêtes (dont 15% d'inédites chaque jour), que tout était automatisé, que c'était une question d'échelle ("large scale"), que plus de 200 critères était à chaque fois pris en compte pour extraire et classer les bonnes pages depuis leur base d'index (...)" 

J'ai vérifié : idiot et Trump, c'est exact.

De toute façon, déclare-t-il, "Nous n'intervenons pas manuellement sur les résultats de recherche".

Olivier Ertzscheid considère cette phrase comme "quantique". En ce sens qu'elle est à la fois vraie et fausse : 
"C'est pas une phrase, c'est le chat de Shrödinger. Voici pourquoi.
D'abord, bien sûr, c'est vrai que Google n'intervient pas à la main sur chaque résultat de recherche pris isolément (3000 milliards de requêtes par an dont 15% de nouvelles chaque jour ... ça ferait du taff). Ni d'ailleurs sur des résultats de recherche pris globalement. En fait ni Google ni aucun moteur de recherche n'intervient "à la main" sur des résultats de recherche. C'est même précisément cela le principe des "moteurs de recherche" et ce qui fait qu'ils ont remplacé les ... "annuaires de recherche" où les sites étaient uniquement classés à la main et rangés à la main dans des catégories elles-mêmes faites à la main.
Et en même temps ... il est bien sûr vrai que Google intervient manuellement sur les résultats de recherche. L'algorithme de Google et les 200 critères évoqués par Sundar Pichai sont déterminés, choisis, pondérés et appliqués non par par une quelconque entité divine en mode "Deus Ex Technica" mais par les ingénieurs de Google qui, à ce titre, ont la responsabilité (intellectuelle sinon manuelle) des résultats qui apparaissent suite à une requête. Ils sont semblables au manipulateur caché qui permettait à l'automate de jouer aux échecs dans le Turc Mécanique que j'évoquais plus haut. A ceci près, accordons-leur pour filer la métaphore, qu'ils ne manipulent pas chaque coup mais qu'il supervisent les choix tactiques de l'ensemble de la partie.L'algorithme de Google est donc "manipulé" pour autant que "manipuler" implique de hiérarchiser des critères et des opérations permettant d'aboutir à la résolution rapide d'un problème, ce qui est la définition d'un algorithme comme rappelé ici."
Oui, encore une longue citation (cette chronique va être d'une longueur inhabituelle, je le sens bien), mais c'est encore une fois nécessaire pour saisir l'enchaînement du bazar (cette métaphore est peut-être malvenue mais elle s'impose à moi). Écoutons encore notre maître de conférences en sciences de l'information :
"Et c'est là où la technique s'arrête de réfléchir et où l'on a besoin d'autre chose que de décortiquer du code informatique pour comprendre ce qui est véritablement en jeu. Car cette "manipulation", ce réglage ou plutôt ces "200 critères pondérés" qui entrent en jeu à chaque fois qu'il faut afficher et classer des résultats, cette manipulation donc, installe une vision du monde qui repose sur des croyances et des présupposés qui sont sa propre grille d'analyse. [...] En fait l'algorithme de Google c'est un peu comme la main invisible du marché d'Adam Smith, en tout cas dans son interprétation la plus courante, c'est à dire cette "force qui fait de l'intérêt de l'un, l'intérêt des autres".
Nous y voilà. Qu'est-ce que je retrouve dans cette analyse serrée du phénomène Google, rien moins que mon Leibniz et mes Essais de théodicée.  La preuve :
"Je vais essayer de m'expliquer en prenant un exemple simple et déjà très documenté, celui du Google Bombing. Quand Brin et Page inventent l'algorithme du Pagerank dans lequel (je fais la version vraiment très simple hein) ils présupposent qu'un lien hypertexte vers une page correspond à un vote "pour" cette page et qu'il suffit donc de compter tous ces votes pour voir quelles pages sont les plus pertinentes, ils s'appuient sur un postulat d'optimisme semblable à celui de la Théodicée de Leibnitz telle que reprise et raillée dans le Candide de Voltaire, à savoir que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Comme le résume très bien Wikipédia (je souligne) : 
"Les Essais de Théodicée ont pour objectif de résoudre le problème du mal : comment admettre d'une part l'existence d'un Dieu bon, omniscient et omnipotent, et d'autre part l'existence du mal ? La réponse de Leibniz est que le monde tel que nous le connaissons est le meilleur des mondes possibles".
Du point de vue de Google et de Sundar Pinchai, leur algorithme est vu comme le meilleur des algorithmes possibles à l'échelle du meilleur des mondes possibles. Il est ce "Dieu algorithmique" bon, omniscient et omnipotent qui ne peut empêcher l'existence du mal ou le fait que Trump soit un idiot."
Il faut lire le reste de l'article qui est tout aussi passionnant, mais je m'arrêterai là pour l'instant. Avouez tout de même qu'il est assez troublant de rencontrer dans la même journée, matin et soir, deux fois Leibniz et ses Essais de théodicée, Candide et le problème du mal. C'est à se demander si un algorithme plus fort encore que le Pagerank de Google n'est pas à l'oeuvre. Un  algorithme divin, qui sait ? Cet attracteur étrange dont j'ai maintes fois essayé de décrire le fonctionnement ?

Cette hypothèse est folle, bien sûr. Mais à l'appui de cette folie, il y a cette autre coïncidence : il se trouve - cela m'est revenu en mémoire juste après la lecture d'Affordance - que ce n'est pas la première fois que Leibniz fait irruption dans Alluvions. Il faut remonter au mardi 18 novembre 2014, avec cet article, Le songe de Théodore.

Vous pouvez y aller voir, mais je vous connais, internautes de malheur, vous êtes paresseux, alors je vous colle la capture d'écran du début :


Vous avez bien vu : Le chat de Schrödinger. Ce même chat évoqué dans le billet d'Olivier Ertzscheid. Mais c'est comme une friandise en plus, une résonance supplémentaire, l'important c'est ce qui va venir (je me permets là de recopier purement et simplement le reste de l'article) :

"Le passage que je découvre ce soir-là s'articule autour d'une histoire racontée par le philosophe Leibniz dans la troisième partie de ses Essais de Théodicée. Le jeune Sextus Tarquin, qui deviendra le dernier des rois légendaires de la cité romaine, interroge l'oracle d'Apollon sur son avenir. Devant la noirceur du tableau, Sextus s'insurge et se rend à Dodone, près de Jupiter, afin qu'il rectifie le destin prédit. Jupiter restant inflexible, Sextus, dépité, s'abandonne à son destin qui s'accomplit donc selon ce qu'il a été prévu.

Un prêtre, Théodore, qui assiste à la scène, s'émeut du sort de Sextus, de sorte que le dieu suprême le dirige vers sa fille Pallas, à Athènes. En songe, Théodore, touché par un rameau d'or*, est convié à pénétrer dans le "palais des destinées".


Lucrèce et Sextus Tarquin (Simon Vouet) - Wikipedia
"Celui-ci contient toutes les représentations, dit la déesse, "non seulement  de tout ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible", de sorte que Jupiter puisse passer en revue toutes les formes que l'univers aurait pu prendre et parmi lesquelles il a choisi celle qui lui a plu. Chaque pièce du palais contient ainsi l'une des versions de chacun des événements qui ont fait, qui feront ou qui auraient pu faire l'histoire de tous les hommes comme celle de chacune d'entre eux. (...) Pour convaincre l'homme à la foi vacillante, Pallas propose à Théodore de visiter les pièces qui concernent le malheureux Sextus. Dans l'une de ces chambres se trouve l'histoire vraie de celui-ci où Théodore reconnaît la scène à laquelle il a assisté, Sextus recevant d'Apollon puis de Jupiter l'oracle qui le condamne. Mais il existe toute une série d'autres chambres, d'autres mondes aussi que la déesse lui montre où Sextus connaît d'autres destins, plus vertueux, plus heureux et où il devient un saint plutôt qu'un salaud. Si Jupiter, dans sa grande sagesse et avec la plus totale équité a élu pour le jeune homme un destin honteux et misérable, c'est parce que de celui-ci devaient sortir les grandes choses nécessaires au bien de l'humanité. Il fallait le crime de Sextus - en l'occurrence le viol de Lucrèce - pour que devienne possible la gloire de Rome, "felix culpa", faute heureuse, aussi nécessaire que le péché d'Adam ou la trahison de Judas au salut du monde." (pp. 248-249)
 Je poursuis encore quelques pages, mais il est tard, je ne finirais pas encore cette nuit. Je suis parvenu à la page 272, où l'on peut lire cette phrase :
"Mais tant qu'on reste dans le dedans de la boîte, c'est autre chose : un grand récit sans partage pour lequel toutes les péripéties possibles, au lieu de s'exclure les unes les autres, s'additionnent, manifestant sous le regard le réseau ramifié de ce à quoi elles auraient pu conduire et que plus personne ne pourrait vraiment raconter puisqu'il n'existe pas de position depuis laquelle les considérer toutes à la fois."
 Un mot me retient : ramifié. Soudain, je me remémore le regard dont je parlai au-dessus. Le livre de Serres. Rameaux. Il est une heure du matin, mais c'est plus fort que moi, une intense curiosité me pousse à aller chercher le volume. J'ai déjà vécu de semblables appels, il me faut en avoir le cœur net.

Quelque chose demande à être dévoilé. Du moins, perçu.
Ou peut-être que je m'illusionne, si c'est le cas, ce n'est pas grave, je n'aurais perdu que mon temps et un peu de sommeil.

Rameaux est paru en 2004, je l'ai acheté à Limoges cette année-là. Dix ans plus tard, je suis bien incapable d'en citer ne serait-ce qu'une seule ligne, mais à le relire, en diagonale, en suivant mes soulignements au crayon, la mémoire revient de l'essentiel du propos.

Et puis, tout à coup, page 171, la fulgurante coïncidence :


" Voici une image ancienne de ces nouveautés. A la fin des Essais de théodicée (414 sqq.), la déesse Pallas entraîne Théodore, le grand sacrificateur, au dernier étage de la pyramide des mondes : à sa pointe extrême, elle lui découvre un appartement si beau qu'il s'en évanouit ; voilà, lui dit la déesse, après l'avoir réveillé, le monde actuel, le nôtre, l'unique, le meilleur. En dessous, dans la nappe inférieure du volume, voyez se multiplier, en bifurcations infinies, d'autres appartements, les mondes possibles que Dieu, au moment de créer, n'a pas choisis. En cette description sublime, Leibniz nous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci."
On objectera peut-être que le souvenir de cette histoire s'était peut-être gravé dans mon esprit, de façon inconsciente, il y a dix ans (car le fait est qu'à la lecture de Forest, aucune remémoration n'avait eu lieu). Cependant, au moment où mon regard s'était posé sur Rameaux, je n'avais pas encore lu le passage en question dans le roman. Je ne pouvais pas à ce moment-là savoir qu'il allait être question de Leibniz, de Théodore et de Pallas.

Tout se passe comme si j'avais eu l'intuition de l'avenir. Quelque chose m'était désigné qui allait prendre sens plus tard. Comme une forme de voyance (qui ne verrait pas grand chose en réalité mais ouvrirait une fenêtre sur un possible). Un geste oraculaire qui se reflète dans l'histoire elle-même, qui est une histoire d'oracle.

L'étrange c'est aussi la surgie de cet adjectif "ramifié", qui vint donc réactiver le souvenir du regard, faire le lien avec le livre de Serres et déclencher mon désir de savoir. Sans cette présence du mot, il est vraisemblable que le regard eut été oublié, et la connexion non réalisée.

Celle-ci m'a si fortement frappé que j'avais aussitôt résolu d'en rendre compte ici. Ceci dit, le sens plus global de tout cela m'échappe. Nous n'avons pas fini de méditer sur les figures du hasard objectif."


Récapitulons. La coïncidence de ce 17 décembre 2018 renvoie à la coïncidence du 18 novembre 2014. Entre les deux journées, rien. Pendant quatre années, veux-je dire, rien à signaler du côté leibnizien.
Je ne sais plus que dire. J'ai juste envie de prolonger la dernière citation de Michel Serres En cette description sublime, Leibniz nous persuade que Dieu les élimina parce qu'ils comportaient plus de mal que celui-ci." Les lignes qui suivent sont celles-ci :
"J'eusse aimé suivre cette visite et sourire, en haut, des branches mort-nées où j'eusse vécu marin, compositeur de musique et non pas écrivain, réjoui et malheureux différemment... Elles inspirent Jacques le Fataliste où, à tous les carrefours, jaillissent mille possibles, où Diderot s'écarte sans cesse de la route, gambade d'événements imprévus en bifurcations, caressant au passage dix commencements virtuellement ramifiés (...)."
En 1996, il se trouve que j'ai joué ce personnage de Jacques le Fataliste, à Cluis-Dessous, sous la direction de Sylvain Ninerailles, qui en avait aussi écrit l'adaptation. Nous déambulions en tous sens, - Emmanuel Gaultier, qui jouait le Maître, et moi-même -, à travers les ruines féodales et sous les étoiles, échangeant sans repos, conversant sans fin, et mon dieu, je suis plus que jamais persuadé que ce fut un fameux privilège que de porter la parole enjouée du génial encyclopédiste. J'ai encore ici le livre dans l'édition de Jules Tallandier, 1966, un des très rares livres qui viennent de la bibliothèque de mes parents. Or, que nous dit l'avant-propos de l'éditeur :
"C'est alors qu'il faisait route vers la Russie, puis au cours de son séjour auprès de Catherine II, c'est-à-dire entre 1773 et 1775, que Diderot écrivit Jacques le Fataliste et son Maître. Comme beaucoup de ses oeuvres, celle-ci ne fut pas publiée de son vivant. Elle parut pour la première fois en 1796.
Elle se présente un peu comme une contrepartie de Candide. Voltaire ayant moqué l'optimiste systématique, Diderot met en scène non point le pessimiste mais le fataliste. Selon Jacques, valet philosophe, "tout ce qui arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut (...), tout a été écrit à la fois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit." D'où sa sérénité."
Jacques le fataliste et son maître
Frontispice du tome I, vol. 1
Denis Diderot (1713-1784), auteur, Paris, Ed. Le Prieur, 1797.
BnF, Réserve des livres rares, SMITH LESOUEF R-1894
© Bibliothèque nationale de France**

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* Une nouvelle plongée dans des archives datant de plus de quarante ans (tenant tout entières dans un gros pochon) m'a permis de retrouver le manuscrit de cette nouvelle intitulée "Le cours de philosophie". Le prof malade se nomme Gilbert Garou (ce nom qui annonçait la couleur n'était peut-être pas ma meilleure idée), la créature démoniaque qui prend sa place arrive en retard et commence ainsi :
"- Aujourd'hui nous ne finirons pas le texte de Kant abordé mardi, comme il avait été prévu de le faire. Nous allons étudier un thème qui n'est pas, je vous le dis d'emblée, inscrit à votre programme.
    Les élèves qui occupaient les premières places rangèrent avec circonspection les mauvais polycopiés du texte kantien qu'ils avaient sagement déplié devant eux, confiants qu'ils étaient dans l'immutabilité du planning professoral. Et puis qu'est-ce que c'est que ce thème hors programme ? Peut-on se permettre de telles incartades, de telles fantaisies quand on sait la vastitude du programme et la proximité de l'examen ?
- Ce thème sera le Mal."

**Jacques raconte sa première nuit chez le paysan et rapporte le dialogue que celui-ci eut avec sa femme :
« (…) Là, femme, comment te déferas-tu de cet homme ? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.
— Est-ce qu’on peut parler avec vous.
— Tu dis que j’ai de l’humeur, que je gronde ; eh ! qui n’en aurait pas ? qui ne gronderait pas ? Il y avait encore un peu de vin à la cave : Dieu sait le train dont il ira ! Les chirurgiens en burent hier au soir plus que nous et nos enfants n’aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le paiera ?
— Oui, voilà qui est fort bien dit et parce qu’on est dans la misère vous me faites un enfant comme si nous n’en avions pas déjà assez.
— Oh ! que non !
— Oh ! que si ; je suis sûre que je vais être grosse !
— Voilà comme tu dis toutes les fois.
— Et cela n’a jamais manqué quand l’oreille me démange après, et j’y sens une démangeaison comme jamais.
— Ton oreille ne sait ce qu’elle dit.
— Ne me touche pas ! laisse là mon oreille ! laisse donc, l’homme ; est-ce que tu es fou ? tu t’en trouveras mal.
— Non, non, cela ne m’est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean. »
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