lundi 22 juillet 2019

La trilogie des prénoms : I - Numa

Dans un court volume précieux, Aimer la grammaire (Nathan, 2002), Pierre Bergounioux rappelle que deux signes sont nécessaires pour identifier une personne : son nom et son prénom. Le patronyme (nom du père) délimite d'abord "un groupe de semblables (même sang, mêmes chromosomes) dans l'océan de dissemblance que forme l'humanité" puis "le prénom réintroduit de la dissemblance dans le groupe des semblables. Il nous distingue de ceux qui portent le même patronyme que nous." En marge de ce constat, il ajoute ceci :
"Les prénoms -surtout s'ils ne sont pas usuels - ressuscitent en quelque sorte nos ascendants disparus. Ceux-ci revivent par nous, en nous. Nous sommes eux, aujourd'hui."
Ces derniers temps, trois prénoms m'ont particulièrement frappé, de par leur répétition observée sur un court laps de temps ainsi que par les résonances avec les thèmes qui me traversent.  En premier lieu, il y eut le plus rare d'entre eux : Numa.

Arpentant, avec Nunki Bartt, la rive gauche de l'Anglin à la recherche de la maison d'Yves Robert, nous passâmes le long du cimetière de la ville basse. Nunki me montra la belle croix hosannière qui s'élevait au-dessus des murs, mais ce qui me surprit le plus ce fut une sorte de menhir qui semblait rivaliser en hauteur. Situé au fond du cimetière, il arborait un médaillon à mi-hauteur où était gravé la face d'un homme.
En s'approchant, on peut lire : Numa Sadoul, avec une date : 1906, et plus bas, Famille Sadoul.


Numa Sadoul : un nom qui détonne en face des autres patronymes inscrits sur les pierres tombales. Tout comme ce menhir n'affichant aucune marque de chrétienté et ce médaillon au profil fleurant bon sa IIIème République. Bref, j'étais intrigué et au retour de notre virée baxtérienne je n'eus de cesse d'en savoir plus sur ce Numa Sadoul.

Pas si simple : tout d'abord il existait un Numa Sadoul contemporain. Écrivain, comédien, metteur en scène et spécialiste de la bande dessinée français, bien connu pour ses entretiens avec Hergé (Tintin et moi, Casterman, 1975.Wikipédia ne donne qu'un autre Numa Sadoul, père, semble-t-il du précédent, haut fonctionnaire colonial français, lui aussi comédien et metteur en scène. Heureusement, le Wikipédia anglo-saxon est beaucoup plus précis et je débusque un Jacques Numa Sadoul, connu aussi comme Capitaine Sadoul (né le 22 mai 1881 à Paris, mort le 18 novembre 1956 à Paris). Le Maitron, excellent dictionnaire biographique  du mouvement ouvrier, nous en livre aussi un portrait fouillé : "D’une famille originaire de Lauzerte dans le Quercy (grand-père paternel cantonnier, maternel tonnelier), établie à Paris et disposant d’une certaine aisance — père occupant les fonctions de sous-chef de bureau à l’hôtel de ville, mère dirigeant une maison de corsets rue de la Paix —, Jacques Sadoul fit ses études au lycée Condorcet. Ses parents se rattachaient à une tradition de gauche : son père, mort en 1907, avait été socialiste proudhonien et dreyfusard, sa mère, encore adolescente, avait sauvé la vie d’un homme lors de la Commune et échappé miraculeusement au peloton d’exécution au camp de Satory.
Inscrit au barreau de Paris (1904), il devient l’avocat du Syndicat national des travailleurs des chemins de fer dont il défend les militants à la suite de la grève de 1910. Le 7 décembre 1907, il épouse Yvonne Mezzara, une parente éloignée d'Ernest Renan, à Tournedos (Eure). Je lis ensuite que dès 1908, Jaurès l’ayant chargé de la propagande du socialisme parmi les paysans, il sillonna chaque mois la Vienne en bicyclette. Pourquoi la Vienne ? Je ne trouverai la réponse qu'en découvrant l'article de Jean-Michel Tardif sur Alexandre Erdan. Tout à la fin de cette longue page web, l'auteur ouvre une digression sur deux conférences de Jacques Sadoul à Angles-sur-l'Anglin où il précise immédiatement que "Henri et Félicité Sadoul possédaient à Angles-sur-l’Anglin une résidence secondaire". 
Le Maitron, sous la plume de Justinien Raymond et Nicole Racine, note qu'il devint secrétaire de la Fédération socialiste de la Vienne qu’il représenta au congrès de 1913 à Brest. "Il fut deux fois candidat socialiste dans l’arrondissement de Montmorillon, une première fois en 1912 lors d’une élection partielle, une seconde fois aux élections législatives de mai 1914 ; bien que n’étant pas élu, il réussit à obtenir à cette dernière élection 8 098 voix au second tour contre 8 741 au candidat conservateur.
Les choses sérieuses vont véritablement commencer avec la guerre de 14. Son ami Albert Thomas, nommé le 18 mai 1915 sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et à l’équipement militaire, fit appel à lui pour le seconder au cabinet. A l'été 1917, Sadoul est détaché auprès de la mission militaire française, comme observateur politique chargé de transmettre ses observations sur l’évolution de la situation en Russie. 
Arrivé à Petrograd le 1er octobre 1917, il assiste le 7 novembre (25 octobre russe) aux premières heures de la révolution bolchevique et fait connaissance de Lénine et Trotsky. C’est ainsi que, "jusqu’à la conclusion du traité de Brest-Litovsk en mars 1918, Jacques Sadoul joua un rôle non négligeable comme intermédiaire officieux entre milieux alliés et gouvernement bolchevik".
Je passe moult détails (on se reportera à la notice pour en savoir plus) : Sadoul se rallie au bolchevisme, adhère au Groupe communiste français de Moscou et défile même en uniforme français lors du premier anniversaire de la Révolution.

Jacques Numa Sadoul (1925)
"Après la parution à Paris de ses Notes sur la révolution bolchevique (octobre 1919) avec une préface d’Henri Barbusse*, Jacques Sadoul fut inculpé de désertion à l’étranger en temps de guerre, d’intelligence avec l’ennemi, de provocation de militaires à la désobéissance, d’embauchage de militaires français dans une armée ennemie. Il fut condamné à mort et à la dégradation militaire le 8 novembre 1919 par le conseil de guerre de Paris."
Malgré tout, le voilà de retour en France en décembre 1924, et aussitôt mis en prison, au Cherche-Midi puis à Orléans. Le parti communiste organise sa défense. Il est finalement acquitté le 8 avril 1925 et réinscrit au Barreau en 1927, en dépit d'une campagne menée par L'Echo de Paris. C'est dans ce contexte houleux qu'il vient en conférence à Angles-sur-l'Anglin. "L’une d’elle, écrit Jean-Michel Tardif, était prévue à Angles, le 28 février 1926. Il parait que ses parents* lui avaient préparé le terrain. Ils distribuaient aux enfants du village des cadeaux, rassemblaient les gosses autour de mirifiques arbres de noël." Ce que Sadoul n'avait sans doute pas prévu c'est que s'y invitèrent les Camelots du roi, réseau de vendeurs du journal L'Action française et de militants royalistes constituant le service d'ordre et de protection du mouvement de l'Action française.
Tardif raconte :
"Justement, c’est le 28 février qu’arrive discrètement, en tout début d’après-midi, quelques automobiles, petit convoi affrété par les camelots du roi de la Haute-Vienne. Dans un pré, à l’abri des regards, ceux-ci retrouvent leurs collègues de Poitiers… La conférence se tient à l’hôtel du Lion d’Or. Une foule importante s’y presse, 300 personnes environ, et, parmi cette foule, 150 de ces camelots du roi, troupe aguerrie, disciplinée, parfaitement bien renseignée ! Sur l’estrade et dans la salle se trouvent un contingent d’une douzaine de communistes, Jacques Sadoul est également présent. Un certain Philippe, camarade de Poitiers, prend le premier la parole en demandant à l’assemblée de désigner un président de bureau. Le nom de Sabourin est acclamé. Sabourin rejoint l’estrade, ouvre la séance. Les deux accesseurs sont désignés de même, mais déjà, on sent que la réunion échappe à ses organisateurs. Alors, dans l’assistance, M de la Debutterie, qui est un ancien combattant décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur, se lève, s’avance au premier rang et lance : Nous voulons bien écouter les communistes, mais que Sadoul, le traitre Sadoul sorte immédiatement ! Au nom des anciens combattants, au nom des morts pour la Patrie, nous lui interdisons de prendre la parole ! Philippe et plusieurs camarades se précipitent sur lui. Ils n’ont pas le temps de lui faire du mal, car c’est une marée humaine qui s’ébranle, s’abat sur eux, emporte tout sur son passage. Les communistes sont dispersés, Sadoul, qui a été blessé, se réfugie dans les cuisines de l’hôtel, puis s’enfuit à travers champs et jardins avant de rejoindre un véhicule qui l’attend à la sortie du village, route de Tournon. Dans la salle du Lion d’Or, Philippe et un autre communiste s’expriment, mais bientôt, le rouleau compresseur des camelots écrase tout le débat. En fin de réunion, l’ordre du jour suivant est adopté par acclamation : Les assistants, faisant abstraction de toute idée de parti et se plaçant uniquement au point de vu patriotique, sont décidés à repousser les menées communistes par tous les moyens et flétrissent énergiquement l’œuvre anti-française de Sadoul. Pendant ce temps, dans la cour, Philippe fait encore de la résistance. Il brandit ses poings en direction de quelques adversaires qui lui font face, il leurs dit : Oui, Sadoul est un traitre ! Né bourgeois, ayant tout ce qu’il lui fallait pour jouir de la vie en grand bourgeois, il est venu au peuple ; il a rejoint les travailleurs… Il a trahi sa classe !"
Une seconde conférence aura lieu le 5 novembre 1926, mais encadré par les forces de l'ordre elle se déroulera sans heurt. Pas sûr pourtant que Sadoul soit revenu dans la région. Les 1er et 8 mai 1932, il est candidat communiste aux législatives dans le Var. Il a acheté la villa Les Pins parasols à Sainte-Maxime et s'est installé comme avocat à Saint-Raphaël. Après la guerre, en 1945, il deviendra maire de Sainte Maxime pour un unique mandat.

Stalinien bon teint, collaborateur des Izvestia, l'un des grands journaux russes, jusqu’au 17 août 1939, il écrivit en 1937 dans L'Humanité des articles calomnieux contre le révolutionnaire Victor Serge, qui avait dénoncé les grands procès de Moscou, relayant ainsi la campagne de dénigrement de la presse stalinienne. 

Est-ce lui pourtant qui est représenté sur le médaillon du menhir d'Angles ? Il ne me semble pas. Jean-Michel Tardif  précise en note que "Henri Sadoul (1857 - 1935) et Félicité Sadoul, née klinchammer (1856 - 1926) sont enterrés en ville-basse d’Angles. Leur tombe est surmontée d’un monolithe orgueilleux. Ils habitaient le n°9 de la côte du Château, à proximité du pont." Mais alors que signifie cette unique date : 1906 ? Et qui est ce Numa Sadoul à barbiche ? Ne serait-ce pas plutôt le grand-père, mort, dit le Maitron, en 1907, originaire de Lauzerte dans le Quercy (où j'ai pu retrouver non loin un Pech Sadoul) ? Le pech, dérivé du latin podium, désigne une "petite éminence".

Le Pech Sadoul en Quercy

Mais il existe une autre raison de mon intérêt pour Numa Sadoul. Et c'est justement ce prénom si rare, Numa. Je le connaissais depuis très peu de temps car je l'avais rencontré en visionnant Le Moindre Geste, le film de Fernand Deligny et Josée Manenti. Film complètement atypique, à l'intrigue volontairement rudimentaire, centré sur la personne d'Yves Guignard, adolescent autiste, considéré à l'époque comme un "débile profond" incurable, que Deligny a recueilli quatre ans auparavant.


Or, parmi les autres personnages du film, nous avons un certain Numa Durand, maçon qui joue son propre rôle, père d'Anny Durand, scripte et aussi actrice.

 
Numa Durand, une gueule et une musculature à la Clint Eastwood. Unique apparition dans le cinéma français, sur qui la caméra s'attarde pour détailler les gestes au travail. Numa dans ce coin des Cévennes où Deligny s'était retiré pour accueillir des enfants autistes. 
Quercy, Cévennes, pays proches, rudes, lumineux.
Quercy au coeur de l'un des premiers romans de Bergounioux, La maison rose. La maison rose, la maison de son enfance. Roman dont l'incipit évoque si puissamment la lumière de ce pays, et résonne si étonnamment avec les images du Moindre Geste que j'en redonne ici le paragraphe en son entier :
"La première fois, pour moi, du moins, c’est seulement une image, un déluge de lumière crue tombée d’un ciel de craie sur la façade, sur les chemises blanches des hommes et les corsages blancs des femmes, à l’exception de tante Lise toute de noir vêtue sur la plus haute marche quoiqu’elle ne fût pas encore aveugle, comme si elle avait porté le deuil éternel de la chair qui ne revit jamais que pour mourir, que chaque instant qu’elle passe dans la lumière, chaque mot, chaque geste – et jusqu’au premier cri, jusqu’au lent mouvement de protestation, d’épouvante du nouveau-né – rapprochent de l’instant où elle cessera d’être la chair pour devenir une image dans la mémoire des vivants puis une image au mur ou pas même une image : une présomption de la chair, la certitude qu’elle a dû être, avant, qu’elle s’est trouvée déjà mêlée à la lumière et au temps puisqu’elle demeure."
Numa et Any Durand (Le Moindre Geste)
Maison rose que j'ai déjà croisée en juillet 2014, au mitan d'un été de théâtre dans les ruines de Cluis-Dessous.

Et comme pour saluer l'intrication entre le Numa du Quercy et le Numa des Cévennes, ce carton à l'orée du film :



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* Ceci est contradictoire avec le texte du Maitron qui signale que son père était mort en 1907.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Bonjour. Je souhaite apporter des précisions sur votre savoureuse balade chez les Numa.
Pouvez-vous me communiquer le moyen de procéder ?
À mon adresse mail : numa.sadoul@free.fr
Cordialement.