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mercredi 11 mai 2022

2.1 - Histoire du fils

"Toutes les familles abritent dans leurs replis les plus intimes ces petits morts qui étaient le lot des temps, une sorte de tribut de chair fraîche et tendre payé aux dieux lares des descendances pléthoriques."

Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils, Folio, p. 142

 → Suite de 2 - Le fils perdu (mais peut se lire indépendamment)

Le 8 avril dernier, de passage à Cultura, je vois que Histoire du fils, le dernier roman de Marie-Hélène Lafon, est paru en poche. J'aime beaucoup Marie-Hélène Lafon, qui a déjà hanté ces pages à plusieurs reprises, mais je ne m'étais pas précipité sur ce livre, qui avait reçu le prix Renaudot. Moi, les prix, ça ne m'encourage guère à l'achat, c'est même le plus souvent répulsif. Un stupide esprit de contradiction, peut-être ? Rien de systématique, je tiens à le dire, mais quand même. Alors là, en poche, vais-je m'y résoudre ? J'ouvre le volume et je lis, sur une page nue, cette seule date, Jeudi 25 avril 1908.

Alors que la veille, j'avais écrit cet article sur le compas new-yorkais chiné à la brocante des Marins, le Eagle Compass and Divider No. 569. Où il était écrit au revers du couvercle, Maurice Niveau, Château-du-Loir, janvier 1908. Cette coïncidence de dates, ce 1908 récurrent, évidemment, produit son effet. 


Je retrouverai plus tard cette année 1908 dans l'écriture de 2 - Le fils perdu, avec James Joyce et Ulysse, commenté par Philippe Forest :

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

Et que se passe-t-il donc ce 25 avril 1908 dans le roman de Marie-Hélène Lafon ? Je ne divulgâche guère l'intrigue si je révèle qu'il s'agit d'un accident mortel, même si la mort n'est pas dite explicitement. La mort d'un enfant de cinq ans. Un autre fils perdu.

Importance cruciale des dates chez la romancière du Cantal. Ce sont des dates précises qui constituent les différents chapitres de l'histoire. Le dernier est placé au vendredi 28 avril 2008, et commence justement par ces mots, les dates :

"Les dates sont là, gravées en lettres dorées sur le marbre sombre du caveau, quasiment pimpantes dans l'avril bondissant. 2 août 1903-28 avril 1908. Armand Lachalme. Cent ans. Le jour, le mois, l'année sautent aux yeux d'Antoine. Armand Lachalme est mort et enterré depuis cent ans, jour pour jour, à Chanterelle, Cantal, pays perché, pays perdu. Antoine, son petit-neveu, il hésite un instant sur le terme exact à mettre sur ce degré de parenté jusqu'alors inusité dans le champ de sa conscience d'homme bientôt quinquagénaire, lui donc, Antoine Léoty, son petit-neveu, citoyen franco-américain, nanti de la double nationalité depuis plus de quinze ans, de passage en France pour trois jours, entre deux avions, se tient là devant la tombe de cet enfant de cinq ans dont, quelques heures plus tôt, débarquant à Chanterelle au volant d'une voiture louée à Clermont-Ferrand, il ignorait jusqu'à l'existence." (pp. 164-165)

C'est une fiction. MHL pourrait se passer de cette coïncidence. L'histoire serait presque la même, peut-être même plus crédible. Mais j'aime qu'elle s'en empare parce que la vraie vie, c'est ça, je ne cesse de le vérifier, contrairement à ce que la majorité pense, les coïncidences sont légion dans l'existence. Elles participent de son mystère. Paul Auster ne dit pas autre chose : "En tant qu'auteur de romans, je me sens l'obligation morale d'incorporer à mes livres des événements de ce genre, de décrire la réalité telle que je la vis - pas telle qu'on me dit qu'elle devrait être. L'inconnu se précipite sur nous à tout instant. Ma fonction, telle que la comprends, consiste à demeurer ouvert à de telles collisions, à guetter tout ce qui se produit de mystérieux dans le monde." (L'Art de la faim, p. 386)

Cette collision de dates n'est pas unique chez MHL, un autre exemple s'en trouve dans Nos vies : " (...) on aurait tout fêté ensemble, le mariage et le baptême de l'enfant, le samedi 28 octobre 1967, le jour des trente-trois ans de Lionel, on n'avait pas fait exprès, mais c'était un beau hasard." (Buchet-Chastel, 2017, p. 92) Citation que je mis en exergue d'un article d'octobre 2017.

Coïncidences qu'on retrouve encore dans le chapitre du 21 avril 1962, où le père d'Antoine, André Léoty, se rend à Paris avec sa femme Juliette, boulevard Arago où réside le père qu'il n'a pas connu, Paul Lachalme, frère jumeau d'Armand Lachalme, le fils perdu. Il s'agit de "faire face au fantôme, se tenir un jour devant lui, oser, monter à l'assaut, crever le vieil abcès qui ne faisait pas mal, pas encore, mais ne se viderait pas seul." A Pâques, ils ont réservé trois nuits dans un hôtel de la rue Gay-Lussac "dont l'enseigne leur était apparue, à une lettre près, comme un signe de bel augure. L'Hôtel des Familles, Maison Lachaume, Père et fils, depuis 1924, portait bien son nom ; ils y avaient été accueillis, et enveloppés, par une patronne bienveillante, native de Bretenoux et exilée au nord de la Loire par amour pour Monsieur Lachaume fils, né en 1924, année de la création de l'hôtel, et prénommé Paul. Ahuris de coïncidences, Juliette et André avaient été sur le point de tout raconter à leur hôtesse, et s'étaient ravisés, avant de prendre d'un pas plus léger, dès le samedi matin, le chemin du boulevard Arago." (p. 118, c'est moi qui souligne)

Ce n'est que le samedi soir, après avoir visité le Louvre, et s'être saoulés "de couleurs, de corps, de motifs" devant les Noces de Cana, qu'il ont osé franchir le seuil de l'immeuble, sonner à la lourde porte, longuement, deux fois, trois fois. En vain. Il n'y eut pas d'autre tentative.

Les Noces de Cana par Véronèse, vers 1563

Ce n'est pas la seule présence de ces coïncidences qui m'a fait aimer ce livre, ce n'est jamais seulement cela d'ailleurs, non, ce serait très réducteur, je dois dire surtout qu'à la fin de ce livre, qui ne verse jamais, au grand jamais, dans le pathos, malgré le malheur initial, les secrets de famille et les deuils accumulés, j'ai éprouvé une émotion rare, aussi surprenante et intense que celle qui m'avait saisi en lisant les nouvelles de Cristal de roche d'Adalbert Stifter.

Mais de coïncidence, il en reste encore une à exposer, une résonance personnelle celle-ci, elle se trouve à deux pages de la fin :
"Antoine le sait depuis longtemps, quelque chose a résisté à son père, l'a empêché de remonter aux sources de Chanterelle, a été plus fort que le désir et le manque. Son père a désiré, son père a manqué. Il réfléchit, il roule dans la nuit, vitres ouvertes, le vert pétulant des feuillages neufs éclate dans la lumière des phares, le haut pays et ses frênes encore nus sont derrière lui, il a dépassé Aurillac, file vers Maurs, Figeac est à un peu plus d'une heure."
Aurillac, Maurs, Figeac, c'est la même route que nous avons arpenté l'été dernier dans le Cantal, et dont porte en partie témoignage cet article écrit au retour, Nous allons perdre deux minutes de lumière, qui reprenait le titre d'un petit livre de poésie de Frédéric Forte, où il était question, encore, de "relever des coïncidences". L'article finissait ainsi :

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Encore une date-clé, encore un événement survenu n ans plus tard, jour pour jour. 

J'ajouterai, pour finir, que cette dernière date, 6 octobre 1860, renvoie à une année, 1860 donc, absolument essentielle pour l'œuvre d'un écrivain récemment apparu dans ces pages avec Fenua, son dernier livre : Patrick Deville. Or, il était l'invité de l'Envolée des livres, le salon qui s'est déroulé à Châteauroux ce week-end, au couvent des Cordeliers. J'ai assisté samedi après-midi, bien sage spectateur, à une table ronde où Patrick Deville côtoyait Hyam Yared, Patrice Franceschi et Olivier Weber. L'écrivain expliqua entre autres comment l'année 1860 est au coeur du cycle de douze romans qu'il a entrepris. Dans La Presse, il répondait déjà, en 2017, à une même question sur cette année-là :

"Pourquoi cette obsession de l'an 1860, dans vos romans?

Tous les romans du cycle Sic transit gloria mundi commencent en 1860 et vont jusqu'à aujourd'hui. C'est maintenant une année que je connais tout autour du monde comme si je l'avais vécue. 1860, c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale."

Je regrette de n'avoir pu échanger un moment avec l'auteur. Il ne vint pas ensuite à sa table de dédicace et je ne pouvais revenir le lendemain. J'achetai néanmoins Viva, en pensant que c'était le premier de la série (je me trompais, c'était Pura Vida), mais cela a peu d'importance, les livres peuvent se lire dans le désordre.

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[Ajouts du 12 mai, après-midi

1/ Après avoir rédigé et publié cet article, j'ai parcouru l'édition numérique de Libération, et suis tombé sur le portrait de Soeur André, devenue à 118 ans la nouvelle doyenne de l'humanité. Je fus frappé par les premières lignes : "Au commencement, elles étaient deux. Lydie et Lucile, nées le 11 février 1904 à Alès, dans le Gard. La première est décédée à 18 mois d’une pneumonie. La seconde, âgée de 118 ans, défie aujourd’hui toute certitude scientifique sur la longévité. Sœur André, de son vrai nom Lucile Randon, est devenue doyenne de l’humanité le 19 avril dernier, une distinction décernée par le livre Guinness des records et l’International Database of Longevity (IDL)."

Comment ne pas faire le parallèle avec les jumeaux de Histoire du fils, Armand et Paul Lachalme, celui qui décède à cinq ans, et celui qui meurt à 95 ans ?

2/ Ce matin, je vois sur mon fil Facebook une notification de Frédéric Forte, pour un atelier d'écriture oulipien. Or, je n'ai pas publié mon article sur FB, et c'est la première fois, à ma connaissance, que le nom de Frédéric Forte s'affiche sur mon mur. L'algorithme zuckerbergien est-il puissant au point de lire dans les publications non directement visibles de ses membres ? Quoi qu'il en soit, cette quasi-synchronicité interroge.


La publication à laquelle quelques personnes (dont ma fille Pauline) ont réagi est une photo d'étranges nuages, que j'ai appelé nuages-méduses, aperçus dans le crépuscule castelroussin pendant la rédaction même de mon billet.



lundi 6 septembre 2021

Nous allons gagner deux minutes de lumière (Ajour 1)

"Il me semble que c'est par ta présence que je me mets à écrire. Pas sous ton influence, par ta présence."

Ito Naga, Dans notre libre imagination, Cheyne éditeur, 2020, p. 42.

Le 28 juillet dernier, j'ai consacré un article à ce beau recueil de poésie de Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière. Un titre apparu à l'écoute d'une émission de radio : "Nous allons perdre deux minutes de lumière" a dit la présentatrice de la météo en parlant de la journée du lendemain. Et j'ai su que je tenais le titre d'un livre." Alors, cela m'a amusé de lire hier, dimanche, au retour d'Aigurande, dans le petit livre de l'astrophysicien poète Ito Naga, ce petit fragment :

Ce mercredi 23 janvier 2019, le soleil se couchera à 17 h 29, soit deux minutes de jour en plus par rapport à hier. Demain, il se couchera à 17 h 31, soit deux minutes de jour en plus par rapport à aujourd'hui.

Deux minutes de jour en plus, c'est beaucoup ou ce n'est pas beaucoup ? 

Deux minutes.

Du jour en plus.


Ce livre venait de Poitiers, Pauline l'avait offert la veille à sa grand-mère, qui l'avait lu aussitôt (ce qui m'avait un peu surpris de sa part, elle qui, le même jour, disait qu'elle avait peu de goût à lire). Aussi l'ai-je emporté pour le découvrir à mon tour. Quelque chose voguait d'une génération à l'autre.

Le fragment précédent m'interpelle également :

"En sortant du musée où se trouve L'Empire des lumières à Bruxelles, j'ai pris le bus numéro 27 en direction du quartier "Andromède". C'est aussi le nom de NGC224*, la grande galaxie spirale la plus proche de la nôtre. Puis je me suis arrêté en chemin."

 L'Empire des lumières, c'est ce tableau de Magritte qui juxtapose un paysage urbain nocturne et un ciel bleu nuageux et lumineux. Le réalisme de la peinture accentue le paradoxe, l'oxymore visuel mis en scène par l'image. Me revient en mémoire bien évidemment cette visite des tableaux de Magritte aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, en octobre 2015 (voir l'article Le mariage de minuit).

Cette présente petite note, qui se situe comme en dehors des grands fils narratifs et thématiques que je suis depuis des mois, est comme un pas de côté, un aparté, un ajour (au sens de la trouée dans le motif de broderie). Il est vraisemblable, maintenant que plus de temps m'est donné pour sacrifier à l'écriture ici-même, que ces ajours se feront plus fréquents. 

Pour finir en ce jour, le dernier fragment du livre d'Ito Naga :

"Et comme un enfant dans le métro, nous regardons vers le haut, nous nous tournons vers ce ciel transparent et les planètes cachées pour comprendre ce qui nous entoure. Ou pour laisser courir librement notre imagination. Cela nous apaise comme de caresser un chat."

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* NGC224, Ito Naga, Cheyne éditeur, 2013.


lundi 2 août 2021

Forth Bridge is down

Dans le poème de Frédéric Forte, toujours au chant 3, il reste une dernière référence au Pays de Galles : c'est ici même sur le gazon du bowling / green de Menai Bridge que l'oncle d'Alan serait / mort me dit Z. en plein milieu d'une partie.


Le Menai Bridge est un pont suspendu qui permet de franchir le détroit de la Menai, bras de mer séparant l'île d'Anglesey du comté de Gwynedd. Inauguré en 1826, il est considéré comme le premier des grands ponts suspendus modernes.


Ceci étant dit, je dois préciser que m'échappe complètement le sens de l'anecdote insérée dans la strophe : qui est Alan ? qui était l'oncle d'Alan ? qui est Z. ? Toujours est-il que nous retrouvons avec ce bowling green* la thématique du jeu apparue avec la citation de L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton.

Il est curieux que ce Menai Bridge, près duquel mourut donc l'oncle d'Alan, soit associé justement à des funérailles, et pas n'importe lesquelles, des funérailles royales. En effet, les membres de la famille royale d'Angleterre ont reçu un nom de code correspondant à un pont, déclencheur d'un protocole que l'on activera au moment des funérailles. Quand l'un d'entre eux meurt, et en particulier le souverain, il est aussitôt remplacé par un autre sur le trône. Quant il s’agit d’un héritier ou d’un autre membre de la famille, il est remplacé dans l’ordre de succession, ce qui s’accompagne le plus souvent d’un transfert de titres, de fonctions ou de responsabilités. Le pont symbolise donc la transition entre deux règnes ou deux héritiers. Ainsi la reine Elizabeth porte le  nom de code d’Opération London Bridge. Les funérailles du duc d’Édimbourg se sont déroulées sous le nom de code d’Opération Forth Bridge (pont situé en Écosse). ** Charles, le prince de Galles, porte donc le nom de code d’Opération Menai Bridge.

En ayant en somme terminé avec le poème de FF, je cherche le passage avec le Saisir de Jean-Christophe Bailly : le pont de Barmouth sur la photo de couverture n'en tiendrait-il pas lieu ? C'est qu'il est loin d'être anodin : il s'agit en réalité d'un long viaduc de bois de 900 mètres de long, dont la construction fut achevée en 1867 pour permettre aux Cambrian Railways d’acheminer passagers et marchandises le long de la côte, entre Pwllheli et Machynlleth.

Barmouth bridge

Ce pont de bois affleure justement dans un passage du chapitre introducteur aux quatre aventures, où Bailly cherche à cerner ce qui façonne ce qu'on peut appeler un pays, ici le pays dit de Galles :

"Certes, il y a d'autres mines de charbon que celles de ces vallées étroites descendant presque jusqu'à la mer, d'autres teintes de fougère que celles des collines de Brecon Beacons, d'autres forteresses médiévales que celles, quasi intactes et très impressionnantes, de Pembroke et de Caernarfon, d'autres estuaires que celui de la Mawddach que, sur un pont de bois semblant raser les eaux, franchissent les trains de la Cambrian Line, ou celui du Tâf, le long duquel existe toujours la petite maison blanche qu'habita Dylan Thomas, d'autres gares perdues que celle de Llandridod Wells, d'autres canaux que celui qui passe à Llangollen et ainsi de suite, mais voilà, entre tous ces lieux existe une connivence d'autant plus forte qu'elle est au fond discrète. Ce mystère de la tonalité locale, qui se divise infiniment à l'intérieur de lui-même, filtrant continûment ses secrets via des chemins perdus, on l'éprouve avec joie, imperceptiblement d'abord puis de façon de plus en plus nette, et c'est lui qui fait le prix des voyages, si du moins ils doivent bien être, comme je le pense, l’expérience par laquelle on laisse persister en soi la résonance de lieux qu'on n'avait encore jamais vus et qui répondent à l'imagination comme de stricts et pertinents échos." (pp. 25-26, c'est moi qui souligne)

Ces longues phrases, au-delà du fait qu'elles renferment cette évocation (sans le nommer) du Barmouth Bridge, me semblent parfaitement illustrer le style si particulier de l'auteur, dont l'adverbe continûment pourrait à lui seul être l'emblème : j'en avais découvert la fréquence inhabituelle dans un ouvrage précédent, le magnifique Le Dépaysement, sous-titré Voyages en France, où, semblablement, la phrase parfois s'étire démesurément, comme un convoi ferroviaire épousant les courbes de la réflexion à l'instar des reliefs d'un paysage, et il n'est pas étonnant, devant ce travail de tissage, de relever les mots de connivence, d'échos et encore une fois, de résonance. Mais une autre métaphore s'impose aussi souvent, on en verra par la suite plusieurs exemples, celle du nouage :

"Ainsi sont les pays, et cela contribue à former leur style : des pelotes où les destinations lointaines, départs et retours mêlés, s'enchevêtrent aux fils peut-être plus solides tirés par ceux qui restent, mais aussi aux filages effilochés formés par ceux qui ne font que passer. Réseau de nœuds inextricable et toujours se formant, somme infaisable ou toujours en cours qui renferme des dépôts cristallisés et émet des oscillations indécises."(p. 24)***


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*  Bowling green que les Français traduisirent en boulingrin, désignant ainsi une pièce de gazon entouré le plus souvent de bordures : "Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta." Balzac, Le Lys dans la vallée,1836. Le mot est déjà présent chez Mme de Sévigné.

** « Forth Bridge is down » : c'est par ce code que le Premier ministre Boris Johnson a été prévenu du décès du duc.

*** Je retourne à l'essai Le Dépaysement, et je n'ai pas besoin d'aller loin : l'incipit développe la même image de la pelote enchevêtrée :

"Le sujet de ce livre est la France. Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui, par définition, n’existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon-là. Mon idée fut que pour m'approcher de la pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formée par la géographie  et l'histoire, par les paysages et les gens, le plus simple tait d'aller voir sur place, autrement dit de visiter ou de revisiter le pays." (p. 7, c'est moi qui souligne)

Par ailleurs, la phrase suivante développait déjà l'idée de cristallisation visible dans Saisir :

"La matière de ce livre, ce sont donc d'abord des incursions que j'ai faites en divers lieux du territoire, choisis en règle générale parce qu'ils faisaient trembler le motif, soit qu'ils m'aient semblé incarner des points de cristallisation de la forme nationale interne, soit au contraire parce qu'ils étaient sur des bords."

vendredi 30 juillet 2021

Aventure et résonance

"Les moments intenses de bonheur subjectif se lisent ainsi comme des formes d'expérience de résonance, tandis que le sentiment du malheur survient tout particulièrement lorsque, déjouant nos attentes, le monde se révèle indifférent, voire hostile (répulsif) alors que nous comptions qu'il nous accueille et nous réponde. Mais la vie bonne est plus que la somme des moments de bonheur qu'elle a rendus possible (ou que la minimisation des expériences de malheur) : elle est le résultat d'une relation au monde caractérisée par l'instauration et le maintien d'axes de résonance stables, grâce auxquels les sujets peuvent se sentir portés et protégés dans un monde accueillant et responsif."

Hartmut Rosa, Résonance, La Découverte, 2018, p. 40

Examinons de près la seconde strophe du chant 3 de Nous allons perdre deux minutes de lumière de Frédéric Forte : quelqu'un a laissé une pièce de one pound / pour moi sur un siège dans le train vers Bangor. Il est clair que nous ne sommes plus à Paris, près du Jardin d'Acclimatation, car Bangor ici n'est autre qu'une ville du nord du pays de Galles, face à Anglesey, dont elle est séparée par le détroit de la Menai. Ceci préfigure donc le chant 4 où nous avons appris que Bernard Hœpffner avait trouvé la mort, emporté par une vague au Pays de Galles, le même samedi où Frédéric Forte y était. Cette histoire de train au pays de Galles me fit aussitôt remonter le souvenir d'un essai de Jean-Christophe Bailly dont la couverture représentait l'arrière d'un train traversant le pont de Barmouth, à 77 km seulement de Bangor.


Une des quatre pistes de ce livre était consacrée à W.G. Sebald, dont tout un pan du roman Austerlitz se déroule précisément au Pays de Galles. Je l'avais évoqué très brièvement dans un article de juin 2019, mais n'avais jamais trouvé le moyen ni le temps d'y revenir de manière plus approfondie. Et c'est donc une bonne surprise que de le voir réémerger à cette occasion, d'autant plus que cela va d'une certaine manière me permettre de renouer avec le fil Austerlitzien, que j'avais suivi de très près jusqu'en mars et que j'avais peu à peu été conduit à délaisser, emporté par le flux des associations vers d'autres rivages.

La matière est riche et je ne dépasserai guère aujourd'hui  le cadre de l'avant-propos du livre de Bailly, qui ouvre sur ce peintre gallois méconnu, Thomas Jones, dont il assure qu'il se tiendra seul, "absolument seul, sur le seuil de ce que produira l'art moderne à partir de Manet", et se poursuit avec Dylan Thomas, dont l'éditeur André Dimanche lui avait proposé de préfacer une édition de l'enregistrement radiophonique (français) de Under Milk Wood (Au bois lacté) :

"Il n'y a bien entendu aucun rapport entre un peintre plutôt secret de la fin du XVIIIe siècle et un poète lyrique exubérant né en 1914 et mort à New York en 1953. Rien d'autre que le fait du hasard de la naissance, du moins en apparence, mais c'est quand une troisième occurrence de la résonance galloise apparut que l'idée de grouper toutes ces tentatives  germa en moi, transformant du même coup chacun des projets. Cette apparition était inattendue puisqu'elle venait d'un livre dont je n'avais pas soupçonné qu'il ouvrirait de ce côté du monde : il s'agit d'Austerlitz de W.G. Sebald, récit dont une importante partie se déroule dans la partie nord du Pays de Galles, notamment autour de la petite ville balnéaire de Barmouth." (pp. 11-12, c'est moi qui souligne)
Cette idée de résonance, qui s'exprime dans ce passage, est depuis longtemps un motif central de ma réflexion (et qu'il soit advenu comme un concept-phare chez le sociologue Hartmut Rosa n'a fait que confirmer à mes yeux son importance). Bailly réemploie le mot dans le même avant-propos après avoir dit qu'une fois la décision prise de réunir les quatre* récits en un seul ensemble, l'idée lui est venue d'intituler chacun d'entre eux "aventure".

"Je ne savais pas alors que cette intuition rejoignait le sens du mot aventure tel que Giorgio Agamben en a restitué depuis la résonance, dans un petit livre où il déploie avec une science formidable tout le faisceau de significations  dans lequel ce mot se rassemble et s'étoile.** L'aventure ce n'est pas seulement le merveilleux ou l'extraordinaire, c'est la façon dont, en chaque individu, du fait de ce qui lui arrive, son destin se forge et se noue, mais c'est aussi le récit de ce nouage : c'est l'événement, c'est l'advenir - et c'est ce qui le raconte." (pp. 15-16)

Il se trouve qu'en reparcourant ce matin en diagonale l'essai de Rosa, je suis tombé devant un extrait traitant de cette notion d'aventure, à la faveur d'une distinction que l'auteur opère entre une relation pathique  et une relation intentionnaliste au monde. La différence, affirme-t-il, tient à la question de savoir si le sujet se vit principalement comme premier ou second diapason :

"Approchons deux diapasons l'un de l'autre, et frappons-en un : l'autre se met à vibrer par effet de résonance. S'il est vrai, comme ce livre en fait l'hypothèse, que tout sujet cherche à faire des expériences de résonance, il peut donc espérer retentir comme "second diapason" au contact d'une chose qui le rencontre, ou bien agir comme un "premier diapason" cherchant à produire un écho.

Les textes du cycle arthurien***, rédigés au XIIe siècle, pourraient bien représenter à cet égard un tournant décisif : ils marqueraient le passage d'un rapport pathique (médiéval) à un rapport intentionnaliste (moderne), lié à une reconfiguration de l'idée d'"aventure". Le destin n'est plus seulement quelque chose qui "advient " au héros (ad-venire), car désormais celui-ci recherche activement des mises à l'épreuve et des "aventures " dans le monde -même si les décrets du destin continuent de jouer un rôle propre et imprévisible." (p. 141-142)

Il est tout de même singulier de voir revenir une troisième fois en peu de pages le mot de résonance chez Jean-Christophe Bailly : en effet, dès le premier paragraphe de Un pays, qui suit l'avant-propos et sert en quelque sorte d'introduction aux quatre chapitres suivants consacrés chacun à une aventure, il écrit qu'en parcourant le Pays de Galles, "en ayant pris pour axes quatre points de fuite différents, j'ai été naturellement amené à le sonder et à tenter de sentir ou simplement entendre ce que serait sa résonance : ce qu'il a et ce qu'il est, qui n'est qu'à lui et qui n'est que lui, s'il existe." (p. 19) Et deux pages plus loin, il précise que, s'étant rendu au Pays de Galles trois années de suite, "j'ai été amené à retrouver des sensations lointaines éprouvées au cours de ce qui fut mon premier vrai voyage hors des frontières, qui remonte à 1967, il y a un demi-siècle !" Et lisant ceci, bien sûr, je ne peux manquer d'être interpellé par cette date de 1967, que j'ai si longtemps explorée (à tel point qu'elle occupe la huitième place des libellés ou mots-clés de ce site). D'autant plus que cette même date apparaît  à la page 43 du recueil de Forte, dans la cinquième strophe du chant 4, celui des coïncidences : or sortant du métro / en l'espace de quelques secondes je croise / deux fois le même t-shirt de Joy Division / porté par un grand black d'abord avec dreadlocks / + casque puis par un garçon de huit neuf ans./ plus tard au bac à sable cette même image / la pochette d'Unknown Pleasures qui représente / les ondes émises par le premier pulsar / découvert en 1967 / tatouée sur le mollet gauche d'un papa/ en short.


Restons dans la sphère musicale. La notice Wikipedia sur Bangor, la ville galloise du chant 3 m'informe que "c'est dans cette ville que les Beatles et leurs épouses ont été initiés à la méditation transcendantale en compagnie du Maharishi Mahesh Yogi, ce qui devait les conduire un peu plus tard à effectuer leur voyage en Inde. C'est au cours de ce séminaire d'initiation qu'ils apprirent la mort de leur manager Brian Epstein, en . D'après de nombreux observateurs, ce décès devait les conduire à leur séparation en 1969." 

Et il se trouve que cette mort de Brian Epstein est au centre du 35ème épisode de ma fiction 1967, rebaptisée Barbe-bleue ne passe pas le dimanche. Petit extrait :

"Bon, allez, dites-moi ce qui se passe. Je vois bien que vous n’êtes pas dans votre assiette.

Isabelle regarda Lagneau dans les yeux. Un inspecteur quinquagénaire de la PJ, dont les goûts musicaux devaient s’être arrêtés à Piaf et Tino Rossi, pouvait-il être sensible à la mort soudaine d’un manager de groupe rock ? Elle en était d’avance désabusée.

C’est Epstein… concéda-t-elle à mi-voix.

Einstein ?

Vous le faites exprès ? Epstein, je vous dis, Brian Epstein, le gérant des Beatles. Vous connaissez les Beatles, tout de même ?

Les quatre zigotos qui font hurler les minettes ? Oui, bien sûr que je les connais. On fait tellement de foin autour d’eux qu’il faudrait vivre sur Mars pour ne pas être au courant."

Brian Epstein et les Beatles

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* Le quatrième récit s'articule autour des photos prises en 1953 par Robert Frank des mineurs de charbon au sud du pays, découvertes a la bibliothèque de l'école de photographie d'Arles.

** Giorgio Agamben, L'Aventure, Paris, Rivages Poche, 2016.

 *** Sur le cycle arthurien, on lira avec profit Le roi Arthur, un mythe contemporain, de William Blanc, Libertalia, 2016.

mercredi 28 juillet 2021

Nous allons perdre deux minutes de lumière

Retour du Cantal. Une semaine dans cette belle petite région au sud d'Aurillac, la Châtaigneraie, assez méconnue et donc peu touristique, d'où nous ralliâmes Conques et Figeac. Une semaine de calme et de beauté pendant laquelle je n'ai pas écrit une ligne. J'avais avant de partir plus ou moins programmé quatre chroniques, mais c'est comme si ce petit séjour avait rebattu les cartes : avant de reprendre le fil prévu, je m'autorise un détour poétique. Il m'a fallu en effet, à peine revenu, gagner la médiathèque où un courrier de rappel m'enjoignait de rendre des films empruntés (et en particulier La Clepsydre de Wojciech Has, dont j'ai parlé au dernier article). Je ne pus faire autrement que de charger ma besace de quatre ouvrages nouvellement arrivés, dont ce petit livre de poésie de Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L., 2021). Ce titre déjà m'intriguait, comme il a d'ailleurs intrigué l'auteur, qui confie en quatrième de couverture : "Nous allons perdre deux minutes de lumière" a dit la présentatrice de la météo en parlant de la journée du lendemain. Et j'ai su que je tenais le titre d'un livre."


Particularités  de cette phrase : elle contient sept mots et douze syllabes. Frédéric Forte va donc autour d'elle composer un poème en sept chants, chacun d'eux constitué de sept strophes de douze dodécasyllabes (pas des alexandrins, précisera-t-il dans un entretien visible sur Youtube, car il ne respecte pas les coupures en deux hémistiches). Le premier chant est écrit le 6 mars 2017 et le septième le 6 octobre de la même année. Le temps d'écriture aura donc été de sept mois, en cette année 2017. De cela je ne m'étais pas avisé sur place, à la médiathèque, mais comment ne pas en être amusé alors que j'ai déployé cette année-là le projet Heptalmanach, qui s'appuyait sans vergogne sur ce nombre sept ?

Frédéric Forte pousse encore plus loin le lien au sept comme le montre bien la table à la fin du livre :

Par ailleurs, on voit que chaque chant correspond à l'un des mots de la phrase-matrice, comme l'explique bien Christian Rosset dans Diacritik

"Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.” Et enfin, dans “les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.”

On ne sera pas surpris d'apprendre que Forte est membre de l'Oulipo, mais il fait tout de suite préciser que nous n'avons pas affaire ici à une simple histoire de contraintes, un pur exercice formel où l'auteur ferait montre de sa seule virtuosité littéraire. Ce qui, à mon sens, est sans intérêt. Non, comme chez Perec et Roubaud, la contrainte est ici génératrice de liberté, et surtout elle ouvre sur le quotidien de l'existence, dans sa trivialité et parfois sa douleur. Pour revenir un instant sur le braille, Emilien Chesnot, dans Sitaudis, écrit que l’on peut y "voir un écho à une anecdote familiale aussi bien qu’un jeu de correspondance détectable dès la couverture, dans les sept points (trois gris, quatre bleus) qui surmontent le nom de l’éditeur, POL. Mais c’est l’occasion de nous rappeler que le sens que nous sollicitons le plus – la vue – peut-être considéré « comme / handicap. pourquoi pas. »  Nos vies tiendraient alors du braille : chaque événement serait un point qu’il nous appartient de connecter aux autres pour former une configuration lisible – qui se déforme, cependant, à mesure qu’elle se vit. Nous serions donc en définitive aveugles à ce qui se trame sous nos yeux : « moi je ne vois rien », dit le narrateur."

Attardons-nous un moment sur la strophe 1 du Chant 4 :


Comment, là encore, ne pas me sentir concerné, car que fais-je moi-même sinon passer mon temps à relever des coïncidences ? B. ici désigne Bernard Hœpffner*, co-traducteur de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton. Et pour rebondir sur ce motif de la coïncidence, ne voilà-t-il pas que je lis dans La vie rêvée du joueur d'échecs, de Denis Grozdanovitch, emprunté aussi ce lundi, le passage suivant :

"En l'occurrence, ma manie précoce de noter tout ce qui me paraissait digne d'être mémorisé est d'abord né des photos d'écrivain tenant en main un carnet et un stylo. Cette attitude me paraissait le comble de l'élégance, et très tôt, j'eus envie de l'adopter moi aussi, en jouant au jeu de l'écrivain.
Si toutefois, à ce propos, quelqu'un devait me taxer d'irrémédiable futilité, je le gratifierais d'une citation d'un livre datant du XVIIe siècle, L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton :

... et il n'y a aucune différence entre nous et les enfants, si ce n'est que ces derniers jouent avec des poupées de chiffon et autres jouets semblables, tandis que nous nous amusons avec des poupées de plus grande taille." (pp.12-13)

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Et voici que dans ce même chant, où Frédéric Forte évoque son voyage au pays de Galles, d'autres résonances se font entendre tout à coup. J'y reviendrai très vite.

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* Bernard Hœpffner est aussi le traducteur du Jardin de Cyrus de Thomas Browne, évoqué par Sebald dans ses Anneaux de Saturne (voir Losange ou Réseau des Anciens).