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mardi 14 janvier 2025

Amazonia

 A Violette, 20 ans ce jour même,

Dans le train qui nous emmenait de bon matin de Bourges vers Paris, via Vierzon, j'avais emporté un seul livre, Amazonia, de Patrick Deville (Seuil, 2019), septième opus de son projet Abracadabra, cycle de douze livres écrits sur le principe du roman sans fiction, chacun d'entre eux s'attardant sur un continent ou du moins une large partie de la planète. Il est ici question, comme le titre le laisse bien deviner, d'une remontée de l'Amazone et de l'évocation de l'histoire du sous-continent latino-américain depuis l'année 1860. Pourquoi 1860 ? Eh bien, selon l'auteur lui-même (entretien dans La Presse en 2017), parce que "c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale." 

J'avais trouvé le livre dans une bouquinerie de La Châtre, le 4 janvier dernier. J'étais alors avec Violette, contente de son côté d'avoir déniché un essai de Daniel Guérin qu'elle avait cherché sans succès jusque-là. Dans Amazonia, c'est un peu père & fille (3 chapitres), mais surtout père & fils (8 chapitres) qui constituent l'un des fils rouges du livre - ce voyage sur l'Amazone, Deville l'accomplissait avec son fils Pierre, vingt-neuf ans, dessinateur, photographe, musicien. "Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve, confie-t-il à Isabelle Rüf dans Le Temps, en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone ! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.» L'écrivain ne cache pas certains moments de tension, mais ce qui se détache c'est bien l'amour filial qui les relie (c'est tout en pudeur, ces mots ne sont jamais employés). On les retrouve au terme du voyage sur le rivage d'une île des Galápagos : "Côte à côte au bord de l'océan, nous demeurions immobiles devant le paysage immense de bout du monde, le jade très pâle des vagues écumeuses, les frégates ballottées dans le ciel par le vent fort, le sable blanc et les blocs de lave noire. (...) Un peu en retrait, j'observais son profil grave et ruisselant des eaux de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec."

Je n'eus pas le temps de terminer le livre avant Austerlitz. Ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Nous avions un autre programme, nous devions faire provision de beauté, à Orsay tout d'abord, avec l'exposition Gustave Caillebotte mais aussi certaines salles des collections permanentes (oh, merveilles entre autres que ces Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard...), et le lendemain avec Ribera au Petit Palais et la plasticienne japonaise Chiharu Shiota au Grand Palais. Je fixais des détails comme un autre fixait des vertiges. Ce qui suit est parfaitement arbitraire, des traces pour ma mémoire à venir.













Dans le train du retour, j'abordai le chapitre sirènes & amazones. Patrick Deville évoque le tournage de Fitzcarraldo, le film de Werner Herzog. Dans la scène des rapides, le long navire en fer s'écrase contre la falaise et Thomas Mauch, le directeur de la photographie, est blessé à la main, si bien qu'il faut l'opérer. Mais le médecin du tournage a épuisé ses réserves d'anesthésiants, et Mauch hurle de douleur. Herzog appelle Carmen, une prostituée, à la rescousse : "Elle m'a écarté, rapporte Herzog, a enseveli la tête de Mauch entre ses seins et l'a consolé d'une voix douce. Elle a dépassé sa condition pour devenir une pieta immanente, et Mauch est vite redevenu silencieux. Elle lui a susurré "Thomas, mi amor", encore et encore, durant les deux heures qu'a duré l'opération."

C'est l'occasion pour Deville de revenir sur Gaspar de Carvajal, le moine dominicain qui a donné son nom au fleuve. Il avait accompagné Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarro, envoyé en reconnaissance par celui-ci pour trouver des vivres. Neuf jours avaient été nécessaires pour cela, et comme le navire ne pouvait revenir en arrière à cause du courant, Orellana décida de descendre le fleuve jusqu'à l'Atlantique. Le nom Amazone provient d’une bataille qui eut lieu contre la tribu des Tapuyas où les guerrières combattaient selon leur coutume en avant des hommes. "Chez Gaspar de Carvajal, écrit Deville, les amazones ont deux seins, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l'amputation pour mieux bander l'arc." Un peu plus loin, il poursuit en rappelant qu'après Mai 1968, les femmes allaient à la plage les seins nus : "La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l'enfant que j'étais, qui n'en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l'extraire au forceps, avait "refusé le sein", et qu'il avait fallu le biberonner." La suite allait me stupéfier : "Le 22 mars 2018, cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de ces événements de 1968 à l'université de Nanterre, ma mère avait subi l'ablation de l'un de ces seins que j'avais refusés, ces seins que mon père, mort depuis près de vingt ans déjà, avait dû rêver de découvrir pendant les longs mois que duraient alors les fiançailles."

22 mars 2018. Cette coïncidence de dates relevée par Patrick Deville m'en rappelait une autre, autour de cette même date. Le 24 mars 2018, j'avais ouvert un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées), où je décidais de consigner toutes les apparitions, lors de mes lectures diverses, du mot vertige et de ses dérivés (vertigineux, vertigineusement, vertigo). Le cahier des charges était simple : le mot lui-même n’était jamais explicitement recherché, il devait advenir de lui-même. Repéré, je le recopiais dans le cahier, en ayant soin de le prendre dans son contexte, ou bien je photocopiais, je prenais en photo, j’imprimais. Ma besogne s’achèverait cahier rempli. Il me fallut moins d’un an.

La première prise fut le titre d’un dessin de François Matton : Vertige, écroulements, déroute et pitié, daté du jeudi 22 mars 2018, issu de son blog Sans l’ombre d’un doute. C'est l'ami Nunki Bartt qui m'apprit plus tard que le titre provenait du Poète de sept ans, d'Arthur Rimbaud.

Or, le 21 décembre 2019, dix jours après la mort de ma petite sœur Marie au CHU de Limoges, je m'avisai que ce 22 mars 2018 était aussi le jour où elle avait pris connaissance de sa maladie, ainsi qu'elle l'écrivait dans un cahier Paperblanks : "Je ne suis pas immortelle, depuis le 22 mars 2018, cette réalité m'a éclaté à la figure. Je peux à chaque instant laisser mes enfants et leur père, seuls, face à la vie, à ses tumultes, à ses joies." Elle écrivit quelques autres lignes, mais les autres pages du cahier demeurèrent vierges.

Cette quadruple coïncidence, apparue trois jours après la date anniversaire de sa naissance (7 janvier 1971), me sidéra. D'autres détails faisaient mouche : le dessin de François Matton ne mettait-il pas en valeur ces seins qui traversaient tout le chapitre sirènes & amazones ? Et puis il y a cette histoire du 21 février. "Comme chaque année, écrit Patrick Deville, à cette date du 21 février, je m'étais levé avant l'aube, dans cet entre-deux où nous accompagnent encore avec sérénité ceux qui furent puis disparurent, ces morts qui ne le sont pas encore s'ils demeurent dans les rêves de la nuit. Devant une fenêtre de cet appartement qui pourrait être une cabine immobile de navire, avec vue sur les toits de Paris et ses cheminées, plusieurs mois après notre retour, j’attendais le lever du soleil comme je l'avais attendu vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, devant une fenêtre de l'hôtel Morgut de Managua, la matin où j'avais commencé d'écrire la vie de William Walker, et depuis ce 21 février 1997, j'avais résolu*de consacrer cette éphéméride à l'avancement du projet Abracadabra, à son parcours autour de la planète."

Ce 21 février 2019, Patrick Deville en vécut les dernières minutes à la terrasse de l’Écailler, dans le onzième. Et quelques heures plus tard, une interne l'appela depuis l'hôpital pour lui annoncer la mort imminente de sa mère : "L'ablation du sein qu'elle avait subie moins d'un an plus tôt n'avait pas enrayé la progression du mal." Comme Marie, elle allait donc mourir en 2019 (mais je ne peux oublier que la mère de l'écrivain avait près de quatre-vingt dix ans, presque le double de l'âge de Marie). Ce qui était, selon son propre aveu "dans l'ordre des choses" (ce qui ne l'empêcha pas d'être davantage ébranlé qu'il ne l'avait prévu) ne l'était pas du tout pour Marie.

Je pense aussi, en refermant cet article, à Nathan, son fils, mon neveu, dont c'est l'anniversaire aussi ce 14 janvier 2025. Je sais aussi combien cette maman leur manque, à lui, à Tom son frère, à Lou sa sœur.

Jose de Ribera -La Pieta, 1633, Huile sur toile, 157 x 210 cm
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


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*J'avais résolu, dit-il, et je pense en lisant cela à cette émission de France Culture écoutée en revenant de Bourges lundi matin. Première d'une série "Les bonnes résolutions": "Résolution" est un mot polysémique. En effet, il est utilisé aussi bien dans le domaine juridique que dans la sphère scientifique... Comment comprendre cette diversité de sens ? " Les invités étant Serge Sur, professeur émérite de droit public  et Etienne Ghys mathématicien, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

jeudi 7 décembre 2017

# 292/313 - Lena Nyman, teaterelev, 22 år

"Puis elle me parle de deux amis qu'elle a eus : l'un, à son arrivée à Paris, qu'elle désigne habituellement  sous le nom de "Grand ami", c'est ainsi qu'elle l'appelait et il a toujours voulu qu'elle ignorât qui il était, elle montre encore pour lui une immense vénération, c'était un homme de près de soixante-quinze ans, il lui a dit en partant qu'il retournait au Sénégal ; l'autre, un Américain, qui semble lui avoir inspiré des sentiments très différents : "Et puis il m'appelait Lena, en souvenir de sa fille qui était morte. C'est très affectueux, très touchant, n'est-ce pas ? Pourtant il m'arrivait de ne plus pouvoir supporter d'être appelée ainsi, comme en rêvant : Lena, Lena... Alors je passais plusieurs fois la main devant ses yeux, très près de ses yeux, comme ceci, et je disais : Non pas Lena, Nadja."

André Breton, Nadja, Folio, p.84-85

Le même jour où je travaillais sur Nadja, je visionnais sur Mubi avant qu'il disparaisse le film de Vilgot Sjöman, I'm curious (yellow). Ce film suédois, sorti en 1967 (c'est pourquoi, on le devine, je tenais à ne pas le louper), fit scandale à l'époque, car il contenait des scènes de sexe qu'on nomme explicites (autrement dit pas de fondu au noir à l'instant crucial). Ce n'était pourtant pas un film pornographique mais bien plutôt un film politique, influencé dans la forme par Jean-Luc Godard, où l'on voyait tout d'abord l'actrice principale, la jeune Lena Nyman (qui avait gardé son nom à l'écran) interroger, micro en main, les Suédois dans la rue en leur posant la question : "La Suède est-elle une société de classes ?" D'un autre côté, elle entretenait une double liaison avec le réalisateur, Sjöman jouant son propre rôle, et un jeune vendeur de voitures, Borje, avec qui elle s'envoyait en l'air avec une certaine frénésie. Le film n'a rien de graveleux (il sema pourtant le trouble jusqu'à la Cour suprême des Etats-Unis) et garde, cinquante ans plus tard, une allure de jeunesse remarquable (redevable aussi au filmage non académique).


C'est le prénom, Lena, qui bien sûr m'interpelle, au-delà de l'intérêt intrinsèque du film, ce prénom que l'un des amis de Nadja lui attribue. Lena bien proche de Léona, le vrai prénom de Nadja. Il n'est peut-être pas anodin de noter que dans le film, Lena vit avec son père, dans un tout petit appartement qu'elle traite à un moment de taudis, sa mère l'ayant abandonnée quand elle était petite pour une raison que l'on ignorera toujours. Reproduisant ainsi la situation de la fille de Léona Delcourt qui fut ainsi confiée à ses grands-parents quand Léona partit pour Paris (elle avait eu l'enfant avec un officier britannique dont on ne sait ni le nom ni s'il était au courant de sa paternité - en tout cas, Léona accoucha seule dans un  hôpital de Lille le 21 janvier 1920).


Ce matin (j'écris le 2/12), je découvre aussi le nouveau billet de Rémi Schulz, encore un quatre avril, qui s'ouvre sur un autre film de 1967, Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville.


Il s'agit du premier plan du film, qui mentionne donc la date, 4 avril, autrement dit 4/4. Or, il fut amusant de voir sur la bande latérale droite de ce présent blog où sont affichés les sites suivis, un jeu d'échos avec le dernier billet de François Matton (quatre dessins réunis en carré).


Ajoutons que Lena Nyman est née comme Léona Delcourt un 23 mai (Léona en 1902 et Lena en 1944) ; elle est morte à Stockholm le 4 février 2011.
Le jazzman Steve Lacy (voir article de Jean-Jacques Birgé) est né le 23 juillet 1934 et mort à Boston le 4 juin 2004.

Ajoutons encore que Breton loua de 1922 à sa mort, en 1966, un appartement rue Fontaine. Il y vécut donc 44 ans.

Ajoutons enfin (amusons-nous encore un peu, même si on nous accuse de couper les cheveux en quatre) que quatre mots, sur cette bande latérale, portent deux a comme dans Nadja : bavards, cadavre, Taelman et inlassable - ce qui pourrait être repris dans une seule phrase comme celle-ci : L'inlassable Taelman fustige les bavards qui s'agitent autour du cadavre.

Et il se trouve aussi que ce matin, cela me revient maintenant, j'ai émergé d'un rêve où une certaine Anna avait gagné le prix Femina (décidément il m'obsède jusque dans mes nuits). Cela se passait je ne sais pourquoi dans un collège. Un googlage plus tard, je ne vis aucune Anna dans la liste des récipiendaires du prix. En revanche, il fut décerné pour la première fois (il se nommait alors prix Vie heureuse du nom d'un nouveau magazine créé en 1902 et destiné à un lectorat féminin), le , par un jury de vingt-deux femmes présidé par la poétesse Anna de Noailles (dont le nom complet est Anna-Elisabeth de Noailles née Bibesco Bassaraba de Brancovan).
Et Lena Nyman se nommait en réalité Anna Lena Elisabet Nyman.

Pour le collège, je ne sais toujours pas.

lundi 6 novembre 2017

# 265/313 - Sa prière avait été exaucée

Avec Pacôme Thiellement, j'avais donc renoué avec le fil dickien. Il se trouve qu'il y avait, dans un recoin de ma bibliothèque, un roman de Dick jamais lu, dont je ne sais même pas si c'est moi qui l'ai acheté, on bien si je l'ai emprunté, et à qui. En tout cas, cela fait des lustres. Bien sûr, il ne fait pas partie des œuvres majeures de Dick, mais je me suis dit qu'il était peut-être temps de mettre fin à cette incuriosité. Donc j'ai empoigné Au bout du labyrinthe, qui a été publié aux éditions J'ai lu en 1972, deux ans après la parution aux États-Unis (je suis sûr, soit dit en passant, que c'est en partie à cause de cet éditeur que je suis resté loin du livre : je déteste cette stupide appellation J'ai lu et son logo en broche de rombière).

Un Dick mineur est toujours un Dick supérieur à la grande majorité des romans de SF qui existent sur le marché. Cette étiquette de science-fiction convient d'ailleurs fort peu à Dick, qui s'intéresse plus à la théologie qu'à la science, ou du moins ne s'intéresse à la science que dans la mesure où elle ouvre des perspectives nouvelles, souvent effrayantes, à l'homme et à la société dont il fait partie souvent à son corps défendant. Là, il est question de transfert sur une planète, Delmak-O, où le héros principal de l'histoire, Seth Morley, se retrouve en compagnie d'une poignée de scientifiques aussi ignorants que lui de la mission pour laquelle ils ont été recrutés. La dite planète étant en outre affectée d'une sorte d'impermanence de ses paysages, la paranoïa, registre dans lequel Dick excelle, ne tarde guère à s'emparer du groupe.

J'ai lu avec un vif intérêt, sous le coup, je dois l'avouer, d'une attente légèrement fébrile. On a beau accumuler les coïncidences, enregistrer chaque semaine de nouvelles synchronicités, on espère toujours the Big One. La correspondance si improbable qu'elle emporterait même l'adhésion des plus rationalistes de nos amis.
Ce qui est très certainement une illusion.
Alors oui, j'ai lu A maze of death (son titre anglais, plus explicite), mais rien ne s'est imposé ou plutôt si, une seule chose, qui peut sembler accessoire, et qui l'est peut-être, mais qu'il faut tout de même consigner, même si je sais bien qu'elle ne convaincra personne qui n'a pas envie d'être convaincu.  Il n'y avait pas à aller loin, tout était dans la première page :
”Son boulot, comme toujours, le barbait. Aussi, la semaine d'avant, il était allé au transmetteur du vaisseau et avait branché des circuits sur les électrodes reliées en permanence à sa glande pinéale. Les circuits avaient communiqué sa prière au transmetteur, et de là elle avait été véhiculée jusqu'au plus proche relais ; elle s’était ensuite répercutée pendant des jours à travers la galaxie, pour aboutir, il l’espérait, à l’un des mondes divins. Cette prière avait été simple et formulée en ces termes : ”Cette saleté de boulot de contrôle de stocks me barbe. C'est trop routinier … et puis ce vaisseau est trop grand et il y a trop de monde dessus. Je ne suis qu’une unité de réserve sans utilité. Pourriez-vous m'aider à trouver quelque chose de plus créatif et de plus stimulant ?” Il avait adressé la prière, comme de juste, à l’Intercesseur. Si elle n’était pas exaucée, il la re-adresserait cette fois au Psycho-façonneur. Mais sa prière avait été exaucée”       (Philip K. Dick : Au bout du labyrinthe, Collection Ailleurs et Demain, R. Laffont)
Vous devez savoir que je ne trouve pas grand plaisir à recopier une citation un peu longue, et souvent je lance une recherche Google avec une partie du texte, histoire de vérifier si ce texte n'existe pas déjà quelque part, de façon à ce qu'un simple copier-coller me dispense du fastidieux recopiage. Et là, bingo, j'ai trouvé. Et pas n'importe où, sur le site coursdaction.fr, de Jacques Theureau, un ingénieur, chercheur au CNRS, qui réalise et dirige depuis plus de trente ans des recherches en analyse du travail et conception ergonomique.

Ce qui est étrange, c'est que la citation de Dick est au début d'un texte de Theureau  intitulé  L’intervention ergonomique : question de méthodes, texte proposé à la discussion au Laboratoire de Physiologie du travail et d’Ergonomie du CNAM, en février 1974. Or, c'est juste avant l'histoire du poisson d'or de mars 1974 qui bouleversa la vie de Philip K. Dick.

Dans le préambule de 2012, Jacques Theureau revient sur la genèse de son texte en évoquant la citation de Dick :
"Ce curieux texte écrit en Janvier-Février 1974 — c’est-à-dire fort de mon expérience passée de travail d’ouvrier en usine d’automobiles et comme justification de mon travail d’ouvrier qui commençait en usine chimique — pour le Laboratoire de Physiologie du Travail et d’Ergonomie du CNAM, les chercheurs et enseignants de ce Laboratoire, comme un seul homme, son directeur, avaient refusé ne serait-ce que de le critiquer. Son titre est inspiré de la longue introduction que J.-P. Sartre a donné à la Critique de la Raison Dialectique (Sartre, 1960). Son contenu présente ce que la littérature marxiste peut apporter de plus précis en matière d’intervention sur les conditions de travail. Ce texte commençait par une citation de Philip K. Dick, un auteur nord-américain de science-fiction, que je concluais ainsi : « Eh bien, ce texte n’est finalement qu’un appel à supprimer tous les intermédiaires entre la prière simple et l’intervention ergonomique (…). Deux moyens y sont présentés pour ceux qui voudraient répondre à cet appel : aller voir les travailleurs en lutte ; acquérir une nouvelle conception de la connaissance, [ou encore] remplacer le taylorisme en profondeur, dans sa théorie et sa pratique ». Bel optimisme ! (...)" [C'est moi qui souligne]
Je ne sais trop que penser de cette correspondance inattendue avec l'un des chercheurs les plus en pointe dans l'anthropologie du travail,  créateur de ce concept de cours d'action que j'avais rencontré dans la lecture d'un ouvrage de Bruno Latour (Cogitamus, La Découverte, 2010) sans que ce dernier l'explicite vraiment.

Bon. En tout cas, le même 11 octobre où je commençais la lecture du livre de Philip K. Dick, je tombai sur ce dessin de François Matton (site en lien sur Alluvions) :

Si je voulais une coïncidence, ma prière était exaucée.