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mardi 18 février 2025

Quand elles passaient avec leur ombrelle

Reprenons : le personnage principal de Chien de printemps, de Patrick Modiano, un photographe nommé Francis Jansen, habite un appartement qu’Étienne Klein achète bien des années plus tard : "Aucun doute n'était possible, tout concordait : l'adresse de l'immeuble, explicitement indiquée ; la description des lieux, rigoureusement conforme ("une vaste pièce aux murs blancs dans le fond de laquelle un petit escalier montait jusqu'à une mezzanine")." (Courts-circuits, p. 215)

Je me reporte à cet extrait du roman qui intervient très tôt, dès la page 13. Je lis la description, et je note cet autre passage : "Rien sur les murs. Sauf deux photos. La plus grande, celle d'une femme, une certaine Colette Laurent, comme je devais l'apprendre par la suite. Sur l'autre, deux hommes - dont l'un était Jansen, plus jeune - étaient assis côte à côte, dans une baignoire éventrée, parmi des ruines. Malgré ma timidité, je n'avais pu m'empêcher de demander à Jansen des explications. Il m'avait répondu que c'était lui, avec son ami Robert Capa, à Berlin, en août 1945." (p. 14)

Ce détail de la baignoire berlinoise éventrée est du pur Modiano, qui aime à mêler intimement fiction et réalité. Il existe bien une telle photo de Robert Capa mais ce n'est pas Jansen qui pose, on s'en doute, mais Ingrid Bergman, avec qui le photographe avait noué une liaison. La star était venue soutenir le moral des troupes : "La première photo de la star au bain ! Mais vêtue de la tête aux pieds et sans eau, " aurait dit Capa. De son côté, Ingrid Bergman raconte : «J'ai rencontré à nouveau Robert Capa à Berlin, en 1945. Il a trouvé une baignoire dans la rue. Il a dit que ce serait son scoop: pour la première fois, Ingrid Bergman photographiée dans une baignoire.» Selon The Guardian, les négatifs de Capa ont été endommagés et aucune des images n'a survécu; le seul enregistrement serait cette photo, prise par Carl Goodwin.

 

Mais revenons sur l'autre femme, Colette Laurent, dont on apprend plus loin qu'elle fut aimée de Jansen. Venue très jeune à Paris, "d'une lointaine province", elle aurait mené une vie chaotique. Le narrateur ne prend conscience que vingt ans plus tard que lui aussi avait croisé cette femme dans son enfance, et qu'il aurait pu en parler lui aussi avec Jansen : "Un printemps plus lointain encore que celui où j'ai connu Jansen, j'avais une dizaine d'années et je marchais avec ma mère quand nous avons rencontré une femme, au coin de la rue Saint-Guillaume et du boulevard Saint-Germain. Nous faisons les cent pas et ma mère et elle parlent ensemble. Leurs paroles se sont perdues dans la nuit des temps mais je m'étais souvenu du trottoir ensoleillé et de son prénom : Colette." (p. 29)

La dernière rencontre du narrateur avec Jansen a lieu dans un café qu'il fréquentait autrefois avec Robert Capa. Jansen lui confie que c'est aussi dans ce café qu'il avait connu Colette. "J'aurais voulu lui poser des questions, poursuit le narrateur, et lui parler des quelques photos d'elle que j'avais répertoriées dans le cahier rouge :

Colette. 12, hameau du Danube.
Colette à l'ombrelle.
Colette. Plage de Pampelonne.
Colette. Escalier de la rue des Cascades. " (p. 100)

Jansen finit par prendre une photo du narrateur avec son Rolleiflex : "J'ai la photo, à côté de moi, parmi toutes celles qu'il avait prises cet après-midi là. Mon bras levé et mes doigts qui tiennent le verre se découpent à contre-jour et l'on distingue, au fond, la porte ouverte du café, le trottoir et la rue qui baignent  dans une lumière d'été - la même lumière où nous marchons, ma mère et moi, dans mon souvenir, en compagnie de Colette Laurent."

J'ai lu le roman d'une traite, je l'ai dit, le jeudi 6 février. Quand je tombai sur ce passage, un mot me marqua plus particulièrement. Ombrelle (Colette à l'ombrelle). Pourquoi donc ? Tout simplement parce que le matin même, à l'Albert Coffee, place Monestier à Châteauroux, j'avais retrouvé l'ami Christian Daumas, auteur d'un livre, Olga, Été 1973, qu'il a auto-édité récemment. Plusieurs fois, dans la conversation, il avait prononcé ce mot d'ombrelle, qui n'est autre que l'une des chansons de l'album de Louise O'sman, une musicienne amie qu'il devait bientôt retrouver à Marseille.

Sur les nuages qui planent sur les rêves
Elle promenait comme une ombrelle
La tendresse de celle
Qui s'asseyait sous nos tonnelles

Et ce qui me frappe aujourd'hui, au-delà de cette récurrence de l'ombrelle, c'est que l'album délicieux et limpide de Louise  se nomme L'heure d'été, et que cela résonne bien sûr avec cette lumière d'été où se fond le souvenir modianesque.

 

Et puis il y aussi ces Polaroïds de Marseille qui forment l'illustration intérieure de l'album, et qui sont signés de Louise O'sman elle-même. Polaroïds que l'on retrouve dans la quatrième de couverture de Chien de printemps

Il faut croire que parfois notre mémoire connaît un processus analogue à celui des photos Polaroïd. Pendant près de trente ans, je n'ai guère pensé à Jansen. Nos rencontres avaient eu lieu dans un laps de temps très court. Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j'écris ces lignes en avril 1992. Je n'ai jamais eu de nouvelles de lui et j'ignore s'il est mort ou vivant. Son souvenir était resté en hibernation et voilà qu'il resurgit au début de ce printemps 1992. Est -ce parce que j'ai retrouvé la photo de mon amie et moi, au dos de laquelle un tampon aux lettres bleues indique: Photo Jansen. Reproduction interdite? Ou bien pour la simple raison que les printemps se ressemblent ?

Mais l'été - je n'y ai pas pensé sur le moment - c'est aussi le sous-titre du roman de Christian. Été 73. Et que nous raconte-t-il ce livre ? Sinon une disparition, soudaine, inexplicable, inexpliquée, comme celles de Jansen et de Majorana. Celle d'Olga, jeune Allemande rencontrée à Ostende cet été-là par Serge, un jeune Creusois venu là en vacances. Trois semaines d'un amour flamboyant brutalement interrompu par l'enlèvement en plein jour de la jeune fille par cinq individus. Elle disparaît dans leur voiture, et Serge n'aura de cesse de la retrouver. Toute son existence sera dès lors vouée à sa recherche. Une histoire vraie - pour autant qu'on ajoute foi au récit de Serge -, que Christian a choisi de romancer en la croisant avec ses propres passions et rencontres.

 

Mais je n'en avais pas fini avec l'ombrelle, je la retrouvai le soir-même en lisant La lune et les feux de Cesare Pavese, roman écrit en 1949 et publié le 27 avril 1950, quelques mois avant son suicide. Autoportrait fictif de l'écrivain, revenant dans son pays natal après son émigration aux États-Unis. Récit âpre d'un homme blessé, où hasard et destin se croisent aussi comme dans le livre de Klein : "C'est un destin comme ça", dit Nuto qui, contrairement à moi, n'a pas bougé. Lui, il n'est pas allé par le monde et n'a pas fait fortune [...] Mais à lui aussi, qui n'a pas bougé, il est arrivé quelque chose, un destin - cette idée qu'il a qu'il faille comprendre les choses et les modifier, que le monde est mal fait et que c'est l'intérêt de tous de les changer." L'ombrelle apparaît au paragraphe suivant : "Cette chambre de l'Angelo - je n'y étais alors jamais entré - il me paraissait avoir toujours su qu'un monsieur, un homme avec des poches pleines de napoléons, un propriétaire de fermes, quand il partait dans sa carriole pour voir le monde, se trouvait un beau matin dans une chambre comme celle-ci, se lavait les mains dans la cuvette blanche, écrivait une lettre sur la vieille table luisante, une lettre qui partait pour la ville, qui partait loin et que lisaient des chasseurs, des maires et des dames qui avaient une ombrelle."

L'ombrelle n'est pas un objet anodin. Les paysannes n'en possèdent pas, leurs visages sont tôt tannés par le soleil. L'ombrelle est l'apanage des dames d'une autre classe sociale, le privilège de celles qui ne travaillent pas dans les champs. Plus loin, au chapitre XVIII, l'Anguille, le narrateur, évoque les filles de la signora : "Elles avaient au moins vingt ans. Quand elles passaient avec leur ombrelle, moi, de la vigne, je les regardais comme on regarde deux pêches qui sont trop hautes sur la branche."

Frédéric Pajak évoque la fin de Pavese dans L'immense solitude, et termine en citant Natalia Ginzburg qui, dans Portrait d'un ami, écrivait (et c'était l'été encore qui présidait à ces lignes) : 

Il est mort pendant l'été. Notre ville, pendant l'été, est déserte et paraît très grande, claire et sonore comme une place ; le ciel est limpide mais non lumineux, d'une pâleur lactée ; le fleuve se déroule, plat comme une route, sans dégager d'humidité ni de fraîcheur... Il choisit, pour mourir, un jour quelconque de ce mois d'août torride ; et il choisit la chambre d'un hôtel près de la gare : voulant mourir, dans cette ville qui lui appartenait, comme un étranger.

Cinquième édition, revue et largement augmentée (la première, de 1999, était aux Puf ).



 

lundi 4 mai 2020

Cartes postales envoyées depuis le pays des hôtels

D'un billet à l'autre, j'essaie de maintenir un lien logique ou du moins de suivre une piste, mais tout se passe comme si celle-ci ne cessait de bifurquer et de m'entraîner chaque fois plus loin du programme originellement prévu. Des embranchements nouveaux surgissent, et je commence à perdre de vue l'horizon premier vers lequel se dirigeaient mes pas. Est-ce grave, docteur ? Non, c'est même souvent exaltant, mais en même temps c'est frustrant. Le déploiement linéaire de ces chroniques ne parvient que médiocrement à rendre compte de l'étoilement des thèmes. Bien sûr, ce n'est pas la première fois que je suis confronté à un tel phénomène. L'attracteur étrange a dégoupillé sa grenade et je rame pour en ramasser les éclats. Pardon alors pour le décousu de ce qui va venir, ce jour et les jours à venir.

Je continue de tailler ma route à coups de serpe dans la jungle fresanienne de La Vitesse des choses. Et j'ai même atteint la 500ème page ce matin avec la nouvelle Cartes postales envoyées  depuis le pays des hôtels. On avance dans la pénombre de cette prose labyrinthique avec la sensation parfois de tourner en rond, l'ennui guette même ici et là comme un python constrictor neurasthénique prêt à vous enrouler dans ses anneaux temporels. Et puis soudain, clairière, puits de lumière, épiphanie mordorée. C'est le naufrage de la nef portugaise Sao Paulo évoqué par Michaël Ferrier qui vous claque à nouveau à la figure comme un drap séché d'un coup par le simoun.
"Carte postale de mon père et de ma mère  en naufragés indifférents à toute catastrophe, fredonnant une chanson que j'ai mis des années à réentendre.
Parfois, je me disais que cet air n'existait pas, que je l'avais inventé. En français, une langue qui ne m'avait jamais été proche et qui me donne l'impression, comme le portugais, d'être une sorte d'animal invertébré, un langage sans ossature dépourvu des courbes voluptueuses de l'espagnol ou du côté pratique aussi agile que spasmodique de l'anglais." (p. 480)
Et pourtant, c'est dans la langue portugaise sous-titrée en français que j'ai suivi avec passion (car au contraire du narrateur de Fresán, je préfère la souple ondulation du portugais à la rugosité hispanique) ces trois derniers jours, la captation de Sopro, la pièce de Tiago Rodrigues représentée en 2018 au Teatro Nacional Dona Maria II. Une pièce par-delà la catastrophe : "Quand le théâtre serait en ruines, quand ne resterait rien des murs, des bureaux, des coulisses, des machines, du décor, quelqu'un subsisterait : le poumon du lieu mais aussi du geste théâtral, le souffleur. Les voix, les sons, les musiques qui d'habitude habillent la scène sont maintenant en retrait et la respiration du théâtre entier, ce que personne n'entend, pour une fois, est devant. Gardienne de la mémoire et de la continuation, une femme a passé toute sa vie dans ce bâtiment où chaque jour on a joué, où on s'est réuni. Ce soir, elle souffle ses histoires, des vraies, des fausses, toutes écloses au théâtre. Elle est à vue, en scène. Tiago Rodrigues sort de sa boîte, de sa « maison », ce métier en voie d'extinction et convainc celle qui n'a toujours eu que le bout des doigts sur scène de venir « souffler » une époque disparue."


Cette réplique de la partie finale de la pièce, dite par l'actrice à gauche mais portant la voix de la souffleuse (que l'on n'entendra qu'à la toute fin), cette réplique venait mettre en abyme tout ce qui m'avait porté jusque-là.

Cette chanson que le narrateur de Fresán crut longtemps avoir inventée, il raconte ensuite qu'elle a surgi d'un écran de cinéma, dans une salle où il avait fui "une tempête impertinente et brève des Caraïbes après avoir rendu visite à sa mère au sanatorium de Miami". Il reste ensuite jusqu'au bout du générique pour découvrir, ému comme s'il "avait déchiffré la pierre de Rosette", qu'il s'agit de La Mer de Charles Trenet.
S'enquérant auprès de ses connaissances, on lui propose d'abord une version en anglais interprétée par un certain Bobby Darin, "l'un de ces crooners mielleux parfaits pour les adolescents en rut. Il avait fait de La Mer une épouvantable adaptation destinée à satisfaire l'optimisme nord-américain d'après-guerre." J'en ai retrouvé une archive du 19 mars 1960, qui confirme le succès dudit crooner.


Le narrateur exige ensuite la version originale, de notre Trenet national :


S'il n'avait pas retrouvé cette chanson, il n'aurait, selon lui, jamais su la vérité à propos de ses parents ni du mensonge qu'ils lui avaient servi "avec tant d'amour et de haine des années plus tôt."
Je n'irais pas plus loin avec cette histoire, cela nous entraînerait dans une autre bifurcation dont je ne serais pas certain de revenir, et je me transporte deux pages plus loin avec le passage suivant (mais nous restons sur ce thème annoncé du mensonge) :
"Pour l'essentiel, les photos sont des formes socialement acceptées de mensonge. Ce qu'elles montrent n'a jamais été, bien qu'il se présente à nous comme rigoureusement vrai. Quelqu'un nous demande de sourire, de prendre la pose, de regarder l'objectif et d'offrir une seconde de notre vie à la postérité. Mais il s'agit d'une seconde artificielle qui ne reflète en aucun cas la vérité.
Je songe au cliché d'un homme mourant les bras ouverts pendant la guerre civile espagnole, aux images bleues de la terre prises dans l'espace, aux photos de Jacques-Henri Lartigue où la liquidité des vagues se suicidant contre les récifs semble se pétrifier avec l'orgueil pathétique  d'un animal bien dressé qui s'immobilise quelques secondes afin qu'on puisse apprécier le triste tour qu'on lui a enseigné et qu'il n'aurait jamais dû apprendre."
Alors bien sûr on aura reconnu la célèbre photo de Robert Capa, dont l'authenticité est d'ailleurs encore discutée (on l'a soupçonnée d'avoir été mise en scène - Capa l'ayant déjà fait, ce n'est pas invraisemblable -, mais comme la planche-contact n'a pas été retrouvée, on ne pourra jamais le prouver).

Robert Capa, "Mort d'un soldat républicain".
Toutefois ce n'est pas Capa qui m'a retenu ici mais la mention de ces photos de Jacques-Henri Lartigue, avec "la liquidité des vagues se suicidant contre les récifs". Que vous tapiez dans Google "Jacques-Henri Lartigue  + vagues" ou "Jacques-Henri Lartigue  + récif", quelle est la photo qui s'impose chaque fois ? Sinon Sala au rocher de la vierge , photo prise à Biarritz en 1927. Cette même photo qui était apparue, il y a une  semaine,  synchroniquement sur le site de Vila-Matas et dans La Zone de Stalker.


Qu'il s'agisse de cette photo, j'en veux encore pour confirmation que le nom même de Biarritz apparaît à la page suivante :
"Sur la photo, je posais en petit Neptune assis sur un trône miniature, drapé d'une cape, la tête ceinte d'une couronne en carton doré, dans un endroit que j'ai reconnu sans peine grâce à ses haies taillées en forme de tritons et de sirènes : les jardins qui entouraient la fausse construction grecque de l'hôtel Parthénon, à Biarritz."
Pour finir, intéressons-nous d'un peu plus près à ce fameux Lartigue, né en 1894, qui prend ses première photos en 1900 et possède son propre appareil en 1902, à l’âge de 8 ans. "Il y a l’essence de la vie, écrit Maïlys Celeux-Lanval, dans chacune de ses œuvres, le goût du soleil et la violence de la mer. Un sentiment positif émane de ses œuvres. Sa vie semble à l’abri de tout danger, mais plus que ça, son goût n’est que sucré. Il regarde ses amis, ses parents, et le spectacle qu’il photographie est celui d’un monde mondain sans souci. [...] Accoutumé à la vie des stations balnéaires dès son plus jeune âge, il connaît le loisir des pieds dans l’eau, seul sur la grande plage de Biarritz, de Cannes ou de Nice. Le luxe de la vie, Lartigue est gâté, chanceux, heureux. L’imagerie de la mer revient tout au long de son œuvre."

On a compris que Lartigue ne photographie pas pour gagner sa vie. Pas besoin. Aussi sa reconnaissance est-elle tardive : il expose en 1963 au MoMA de New York, alors qu'il a soixante-neuf ans. "La même année, ses photographies paraissent dans le numéro de Life annonçant l’assassinat du président Kennedy: le magazine fait le tour du monde, et c’est ainsi que Lartigue devient un des photographes français les plus connus." Une autre coïncidence appréciable...

Jacques-Henri Lartigue

C'est le 18 juillet 1963 que naît à Buenos-Aires Rodrigo Fresán.

Le 2 mars 2019, Claro, dans Le Monde des livres, chroniquant le dernier roman de l'argentin, La Part rêvée,  termine par cette citation dont la première partie pourrait sans problème servir de cartel à la photo lartiguienne :
« Le passé est comme un ressac géant et un salut murmuré au pied ou du haut des falaises. Un changement subit dans la pression atmosphérique et le passé éclate de rire devant notre planche de surf. (…) le clown en profite pour violer l’écuyère, voler son fouet au dompteur et l’abattre sur le prestidigitateur pendant que le public hypnotisé découvre que le présent est un cirque en flammes sans avenir ni filet. »
La chronique ouvrant sur d'autres liens en rapport avec l'oeuvre fresanienne, je tombe sur ces notes pour une théorie de la fin du monde, dans un article publié en mai 2011. Je ne résiste pas à consigner la sixième et dernière note, qui résonne puissamment avec ce qui précède :
"SIX - Idée pour une courte nouvelle de science-fiction. Un homme invente la machine à remonter le temps. Sa première excursion a lieu le soir du 6 avril 1912, quand le côté du Titanic heurte un iceberg. L'homme dîne merveilleusement, n'avertit personne, passe un moment sur le pont, filme le big crack avec son petit téléphone et regagne le présent. Bien sûr, il met sa vidéo sur YouTube. Quelques heures plus tard, l'homme se rend à Dallas, Texas, et se retrouve dans la matinée splendide du 22 novembre 1963. Maintenant que j'y pense, cette histoire ressemble à une nouvelle de Kilgore Trout, écrivain catastrophiste de science-fiction créé par Kurt Vonnegut, qui me manque de plus en plus. Vonnegut est mort en 2007 et c'était un grand maître du Jugement dernier. Dans ses romans et ses nouvelles, il se plaisait souvent à détruire notre planète et le faisait mieux que personne. Dans une interview, il a déclaré qu'aucun écrivain ne pouvait se considérer comme un auteur "véritable et sérieux" s'il n'avait pas au moins une fois couché sur le papier un holocauste aux proportions cosmiques.
Je conclus ces pages en rendant hommage à sa mémoire et à son oeuvre à laquelle je dois tant. Qu'il repose en paix, où qu'il soit, pendant que je relis encore et toujours ses livres puissamment unplugged, dans lesquels il nous raconte comment tout prendra fin sans qu'il lui soit nécessaire d'attendre que cela arrive pour le filmer et dire ensuite, pendant que défilent les crédits du THE END, combien de visites et de comments il a reçus."
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Ajout du 4 mai : c'est un détail que j'ai failli noter hier, mais la fatigue était grande, et j'ai préféré différer. J'y reviens donc aujourd'hui. J'ai cliqué sur le nom de la rédactrice de l'article sur Lartigue, Maïlys Celeux-Lanval, ce qui m'a donné accès à la liste de tous les papiers qu'elle avait rédigés pour le site Boumbang. Or, juste au-dessus de Lartigue se trouvait la chronique sur la bande dessinée de Cyril Pedrosa, Portugal (2011).


Magnifique point d'orgue pour le thème lusitanien qui a traversé cette propre chronique. Il se trouve que j'ai lu récemment Portugal, grâce à un prêt de mon ami Gary Tupolev, l'ami des pangolins, et je partage entièrement l'avis de Maïlys Celeux-Lanval, c'est un chef d'oeuvre : "Pedrosa parvient à nous faire sentir la chaleur de la ville, de ses pierres et de ses habitants. Les toits, les escaliers, la plage dansent dans une sorte d’hallucination fidèle à une impression lusitanienne."

La plage est ainsi ce lieu commun aux deux artistes, pourtant socialement aux antipodes, mais unis dans un même goût du mouvement et de la beauté.

Cyril Pedrosa, Portugal, 2011, Editions Dupuis