mercredi 15 juillet 2026

Edipo Re

Le mythe d'Oedipe est, semble-t-il, bien connu. La prophétie, il tue son père, il couche avec sa mère, il se crève les yeux, Freud et le fameux complexe, on n'apprendra rien à personne. Trompeuse impression, ces quelques éléments en cachent d'autres, tout aussi importants. Travaillant la question, je n'ai rien trouvé de mieux que le récit qu'en donne le grand helléniste Jean-Pierre Vernant sur un site qui se nomme Palimpsestes, lors d'un entretien qu'il accorde à Catherine Unger en août 2013. Vernant dit essayer de raconter l'histoire comme les Grecs la racontaient, en ajoutant que pour être comprise il faut remonter jusqu'à Cadmos, le tueur de dragon, fondateur légendaire de Thèbes. C'est l'un des descendants de Cadmos, Labdacos, qui devient roi de Thèbes. Labdacos dont le nom, signifie le boiteux et peut-être que là,  suggère Vernant, on a déjà une indication : "la lignée royale, la lignée de Cadmos, (...), au lieu de se poursuivre droitement est perpétuellement rejetée en oblique."

Hendrick Goltzius, Cadmos tuant le dragon, entre 1573 et 1617, Statens Museum for Kunst.

 

Labdacos a pris le trône tardivement et l'occupera peu de temps. A son mort, son fils, Laïos (dont le nom signifie "le gaucher") n'a qu'un an et c'est son oncle Lycos qui assure la régence. Quand il atteint sa majorité, Laïos, au lieu de monter sur le trône, est chassé de Thèbes et trouve asile auprès du roi de Corinthe, Pélops.  Celui-ci lui confie son fils Chrysippe pour qu'il lui apprenne l'art de conduire un char. Mais Laïos tombe amoureux de Chrysippe - Vernant évoque une espèce de démence érotique -, Chrysippe qui le repousse, si bien que Laïos le viole.

En violant l’intégrité de ce jeune garçon, Laïos viole totalement les lois de l’hospitalité.  Chrysippe se suicide et bien entendu Pélops maudit Laïos. "On peut dire, commente Vernant, que là aussi, lui, il boite. Il boite sexuellement. Pour les Grecs ce n’est pas une vraie boiterie s’il avait eu un amour régulier, codifié avec ce jeune garçon pour essayer la paideia, l’enseignement, en faire un vrai homme, mais non, l’autre refuse. Il n’y a d’amour que s’il y a réciprocité, comme pour Dionysos et son adepte, « tu me regardes, je te regarde », là, c’est la violence. On ne peut pas confondre la violence d’Arès avec l’amour d’Aphrodite. Il a fait cette faute. Finalement, le trône lui revient comme descendant légitime. "

Laïos revient donc à Thèbes et là, il épouse Jocaste, mais ils n’ont pas d’enfants. Alors, il va à Delphes où l’oracle d’Apollon lui annonce que s'il a un fils, il le tuera et il couchera avec sa mère. Inquiet (on le serait à moins), il est prudent dans ses rapports avec Jocaste jusqu'au jour où, pris de boisson, il oublie toute précaution. Et un garçon naît : c'est Œdipe. 

Affolement général (ils n'ont pas, bien entendu, oublié la prophétie). Ils décident de l’exposer, autrement dit de le confier à un berger pour qu'il aille le déposer sur le mont Cithéron afin qu'il y soit dévoré par les bêtes sauvages. Lequel berger lui passe dans un des talons une espèce de cordelette pour le porter sur le dos. Cette scène est présente jusque sur l'affiche du film Oedipe Roi de Pasolini.

 

Là encore, il y a une histoire de pied, car Oedipe, cela veut dire "pied enflé". Mais Œdipe ne meurt pas parce que le berger de Laïos rencontre un collègue, qui fait paître les troupeaux du roi de Corinthe de l'autre côté du Cithéron.  Or, celui-ci sait que le couple royal est en manque d'enfants, il lui amène donc ce nouveau-né. Le roi de Corinthe s’appelle Polybe. Ils élèvent cet enfant comme si c’était le leur.

Œdipe abandonné est recueilli par le berger Polybos (Fleur des histoires, Bnf Fr55 f.150r)

Tout semble aller pour le mieux. Œdipe est même le futur roi de Corinthe, aux yeux de tout le monde. Mais une rumeur se répand, on soupçonne Méropé (ou Périboéa), la reine, de ne pas avoir enfanté de cet enfant. "Et un jour en jouant, poursuit Vernant, un des amis, du même âge qu’Œdipe, lui dit : ah, toi d’abord tu es qu’un enfant supposé. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne suis pas un enfant légitime ? Je ne suis pas l’enfant de mes parents ?"  

Malgré les propos rassurants de Polybe, Œdipe se rend à Delphes  pour poser la question : suis-je vraiment l’enfant de Polybe et de Périboéa ? Réponse de l’oracle : tu tueras ton père, tu coucheras avec ta mère (on remarquera la duplicité de l'oracle, qui, en fin de compte, ne répond pas à la vraie question).  Il décide de fuir Corinthe, déterminé à mettre toute la distance possible entre lui, son père et sa mère. 

Sortant de Delphes, il parvient à un carrefour à trois branches, et sur l'une de ces branches, dans un chemin où l'on ne peut pas passer de front, un char avec un cocher et un vieil homme, qui n'est autre que Laïos, refuse de lui laisser la priorité. Le cocher le défie, mais Œdipe le tue ainsi que Laïos. "Le voilà parricide, précise Vernant,  sans qu’il ait commis un délit du point de vue grec, parce que c’est le cocher qui l’a frappé le premier. Il est donc en état de légitime défense. Il serait acquitté. C’est ce qu’on appelle un phonos dikaïos ( ?), un meurtre justifié." Après une nouvelle errance, il arrive à Thèbes où il va affronter la Sphinge.

Œdipe et la sphynx, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.
 

 Tous les ans, c'est le même drame : la Sphinge exige que la fleur de la jeunesse thébaine vienne devant elle pour qu'elle leur pose des questions,  et s'ils ne peuvent répondre, elle les dévore ou bien s’unit à eux et les tue. Quand Œdipe arrive dans Thèbes, Créon le régent va au devant de lui et lui promet la royauté s'il affronte le monstre.

La sphinge pose donc sa fameuse énigme : quel est l’être qui, tout en restant le même, marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi et à trois pieds le soir ? Jean-Pierre Vernant nous laisse à penser que c'est en revenant sur son propre nom qu'il trouve la solution à l’énigme : "l’homme qu’est Œdipe réfléchit : qu’est-ce que c’est cette histoire ? Mais il s’appelle lui oi dípous, deux pieds. Et il se dit, mais c’est vrai peut-être que, et il répond : c’est l’homme. Vaincue, elle se jette de la hauteur où elle était et elle disparaît. "

Encore une fois, les planètes semblent alignés : Œdipe est le sauveur de Thèbes, celui qui est parvenu à comprendre ce que même le devin Tirésias avait été incapable de comprendre. Il est alors un roi quasi divin, plus fort et plus savant que les autres. Et, une nouvelle fois, c'est le nom qui dit tout : "Parce que dans son nom il y a dipous et puis il y a oïda, je sais. Il est celui qui sait et qui veut savoir. "

Le dérèglement arrive avec la pestilence. Et il est d'ores et déjà climatique : au printemps, la floraison n'a pas lieu. Les troupeaux sont inféconds. Et les femmes elles-mêmes font des fausses couches ou bien accouchent de monstres et de bébés mort-nés : "C’est tout le pouvoir saisonnier de revigoration qui est déréglé. Thèbes en quelque sorte est déréglée, elle n’obéit plus à un cycle temporel correspondant à l’ordre du monde. Que faire ? Œdipe envoie Créon à Delphes pour interroger l’oracle. Il revient en disant : l’oracle a dit que cela ne cesserait pas tant que celui qui est la souillure de la ville, qui est sa maladie en quelque sorte, comme une souillure qui se répand dans tout le corps social, ne serait pas vu, dénoncé et expulsé."

Et ce qui est extraordinaire, c'est que c'est le coupable lui-même qui va mener l'enquête, en interrogeant les témoins, en essayant de comprendre ce qui s’est passé, comment est mort Laïos. Tirésias, le devin, qui connaît bien sûr la vérité, est interrogé, mais il refuse de répondre. Œdipe croit alors à un complot, que Tirésias et Créon se sont mis d’accord pour l'accuser. Il chasse Créon, renvoie Tirésias dans sa campagne, Vernant l'affirme, on est dans un polar, qui va connaître un revirement inattendu quand déboule un émissaire de Corinthe, qui a fait tout le chemin à pied, au moment où tout le peuple est rassemblé. Et cet émissaire demande : est-ce qu’il y a ici Œdipe ? Oui, c’est moi. Ah ! J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Et il annonce la mort de Polybe et Méropé.

Œdipe est à la fois très malheureux parce qu'il chérissait Méropé, qui avait été une vaie mère pour lui, mais en même temps il est soulagé : cela montre que l’oracle est faux puisque de toute façon il ne peut plus tuer son père, car il est déjà mort, et coucher avec sa mère puisqu’elle est morte de chagrin. Il ne risque plus rien. 

Mais à ce moment-là, nouveau coup de théâtre :  l’émissaire lui dit : Écoute, de toute façon tu avais bien tort de t’en faire parce que ce ne sont pas tes géniteurs. Comment ? Il dit : Celui qui est là-bas, c’est lui qui m’a donné ce petit enfant, qui était toi, et que j’ai donné au roi et à la reine de Corinthe. A ce moment-là tout s’éclaire. Jocaste qui avait déjà tout compris par avance est allée dans son palais et s'est pendue.

Œdipe Roi, Pasolini.

Oedipe va, avec la fibule de la robe de Jocaste, se crever les yeux. "Pourquoi ? demande Vernant. Parce qu’il est devenu tout d’un coup celui qui était au-dessus de tous la souillure de la ville, il ne pourra plus rester là. Celui qui savait tout, s’aperçoit qu’il ne sait rien. Et celui qui a deviné l’énigme comprend qu’il est lui-même cette énigme. Pourquoi ? Parce qu’Œdipe qui est venu à un moment où il n’aurait pas du venir, qui est a quelque sorte gauchi l’ordre du temps puisque le temps devait s’arrêter pour la génération des Labdacides, il est venu quand même, voilà le monstre. "

La notice de Wikipedia sur l'énigme de la Sphinge le signalait déjà : "Or, ironie tragique, l'énigme peut aussi être une prophétie de la part du Sphinx qu'Œdipe ne peut comprendre : l’animal étrange qui marche à quatre pattes, puis sur deux, et enfin sur trois, est lui-même, les yeux crevés à la fin de la pièce de Sophocle, sa canne à la main."Et Jean-Pierre Vernant va aussi dans ce sens : 

Parce qu’il est l’homme adulte, il est devenu celui qui est à trois pieds, c’est-à-dire le vieillard qui s’appuie sur un bâton. Il s’est identifié, il a identifié l’âge adulte à l’âge de son père. Au lieu de remplacer son père, en le suivant avec les années correctement, il l’a heurté de front et il a pris sa place jusque dans le giron de sa mère. Donc, le deux pieds s’identifie au trois pieds. Et même, il s’identifie aux quatre pieds. Pourquoi ? Parce que ces enfants qu’il a créé, ce sont en même temps ses frères puisqu’ils sortaient du même giron. Autrement dit, le deux pieds devient identique au trois et quatre pieds. On brouille toutes les générations humaines et on comprend alors que sa présence à Thèbes fasse qu’il n’y a plus de saisons, qu’il n’y a plus de rythme temporel où après l’hiver c’est le printemps, c’est l’été, c’est l’automne. L’été de l’homme, c’est le moment où il est à deux pieds. L’automne et l’hiver c’est le moment où il est à trois pieds et le printemps, c’est quand il est à quatre pieds. Il a tout brouillé. Maintenant, il n’y a plus de saisons Thèbes, c’est la pagaille, c’est le chaos temporel. Il a été cela. Et on voit que cet homme qui savait tout est aussi énigmatique que l’homme que représente Œdipe. Il est énigmatique, on ne sait pas ce que nous sommes. Sa faute, il est coupable du crime le plus grand, de la souillure la plus grande : coucher avec sa mère, tuer son père. 

 Faisons une pause. Et, pour varier les plaisirs, on peut prendre dix minutes pour visionner cette petite vidéo amusante sur l'histoire d'Oedipe :



lundi 13 juillet 2026

L'oeil du sorcier

"C'est là aussi mon expérience personnelle d'une vie en Berry : jamais, au grand jamais, je ne surpris une conversation où il était question de sorcier ou de sorcière. Sauf, peut-être, au moment où l'on donne à la télévision ce téléfilm, L’œil du sorcier, en 1973, d'après le livre éponyme de Patrick Pesnot et Philippe Alfonsi. Tout à coup, le Berry redevient cette terre de jeteurs de sorts, de maléfices et de mauvais œil, autrement dit ce pays arriéré resté en marge de la modernité."

Ces lignes sont les dernières du manuscrit de Cristal noir. Entre le 9 août et fin octobre 2022, pendant presque trois mois, j'avais écrit sans discontinuer, à raison de trois ou quatre pages par jour. L'écriture coulait de source, je n'avais aucun plan, j'avançais sans savoir où j'aboutirais et rien ne semblait devoir tarir ce flux. Et puis, soudain, sur cette histoire de sorcellerie, tout à coup c'est la panne, un arrêt que je crois au début momentané, mais qui durera en fait quatre années. Aucun événement extérieur, autant que je puisse en juger, n'est pourtant venu briser l'élan. Non, tout simplement, je ne sais plus comment repartir. Alors, oui, j'entends bien se profiler l'hypothèse magique : tu réfutes la place donnée à la sorcellerie, et -ironie du sort (le mot vient à point) -, te voilà cloué sur place. Comme si la phénomène se vengeait d'être contesté dans son importance.

 

Pour autant, je n'ai pas changé d'avis : si la médecine populaire existe encore bel et bien dans les campagnes berrichonnes, où l'on a toujours recours aux panseurs et rebouteux (je pourrais raconter pas mal d'histoires à ce sujet), la sorcellerie proprement dite, avec son cortège d'envoûtements, est plus une vue de l'esprit qu'une réalité au quotidien. Les agriculteurs ont plus vu le mauvais œil venir de Bruxelles que du voisin jaloux. A cette panne, je n'ai donc pas vraiment d'explication. Mais alors qu'est-ce qui me conduit aujourd'hui à reprendre mon cheminement ? 

Eh bien, c'est un réseau quadruple de rencontres. Que je vais exposer, bien obligé, dans un ordre donné, mais il est arbitraire car il faut plutôt considérer que l'ensemble s'est peu ou prou présenté dans le même temps. C'est même cet afflux, soudain et pluriel, qui m'a convaincu de renouer avec le cahier noir (dont l'écriture ici même est comme la transcription).

En premier lieu, puisqu'il faut bien commencer par quelque chose, il y a eu cette petite fête au gîte de la Vallée magique (le nom est authentique), en Charente, non loin de Confolens. Ma filleule, Lou, la fille de ma petite sœur Marie, morte en décembre 2019, avait voulu ce moment joyeux avant son accouchement prévu fin juin-début juillet*. Une petite fille dont le prénom commençait par un A (mais qu'elle refusait de nous dévoiler) allait donc naître au seuil de l'été. J'avais décidé de publier enfin La neige**, le livre écrit autour de Marie, en cette septième année de deuil, et cet enfant à venir, qui aurait été sa petite-fille, me confirmait dans cette volonté (qu'il reste à traduire dans les faits, à cette heure-ci rien n'est encore établi de cette édition).

Un autre élément de poids a été la lecture toute récente de Ghost Stories de Siri Hustvedt, où l'écrivaine raconte la mort de son mari Paul Auster, le 30 avril 2024, à l'âge de 77 ans. Comme Marie, c'est le cancer qui l'avait emporté. Il se trouve que Paul Auster teint une place importante, non seulement sur ce blog, mais encore dans La neige. Le chapitre II, qui commence par cette phrase : "I was looking a quiet place to die." est extraite de Brooklyn Follies (2005) que j'évoque longuement ainsi que la tragédie qui a marqué l'écrivain en 2022, avec la mort de son fils Daniel, à l'âge de 44 ans, après avoir été accusé d'homicide involontaire à la suite du décès de Ruby, sa fille de dix mois, le 1er novembre 2021. Après six mois d’enquête, il avait été établi qu’elle avait succombé à une overdose de fentanyl et d’héroïne alors qu’elle était sous la surveillance de son père, qui s’était endormi à côté d’elle. Le jour de sa libération sous caution, quelques heures après avoir quitté la prison, il avait été retrouvé mort à son tour par overdose de fentanyl et d’héroïne.  Siri Hustvedt évoque sans s'y appesantir "ces choses horribles"qui ont assombri les dernières années de Paul Auster.  Elle cite le passage d’une lettre d’Emily Dickinson (1830-1986) : « Essayer de parler de ce qui s’est passé, ce serait impossible. L’abîme n’a pas de biographe. » 

 


 Autre chose : le 8 juin 1876, en sa maison de Nohant mourait George Sand. Il y avait donc presque 150 ans jour pour jour (c'est le 12 juin que je repris l'écriture de Cristal noir), et cette année est donc marquée par de nombreuses manifestations autour de l'écrivaine. A côté de moi, le hors-série de Télérama sorti pour l'occasion, que j'ai parcouru dans son intégralité sans y relever la moindre référence à la sorcellerie...

En revanche, elle est au cœur du quatrième élément déterminant dans mon comeback : Le sabbat des sorcières, de Carlo Ginzburg, que j'ai donc évoqué ici-même le 17 juin. Dans cette savante étude, on ne trouve pas trace du Berry dans l'index des lieux cités, pas plus que George Sand dans celui des noms de personnes. Ce que Ginzburg met à jour, ce sont les mythes qui ont conflué pour donner forme, du XIVe au XVIIème siècle, au motif du sabbat, où hommes et femmes, accusés de sorcellerie, se seraient rendus, en présence du diable, pour s'y livrer à l'orgie et à la profanation des rites chrétiens. C'est une couche culturelle plus enfouie que l'historien atteint par de multiples comparaisons, un vieux fond chamanique où il veut voir le noyau narratif élémentaire qui aurait accompagné l'humanité pendant des millénaires. Selon lui, "une partie importante de notre patrimoine culturel provient - à travers des intermédiaires qui, en grande partie, nous échappent - des chasseurs sibériens, des chamanes de l'Asie septentrionale et centrale, des nomades des steppes." (p. 395)

C'est le chapitre II de la troisième partie, intitulé "Os et peaux", qui m'a donné le plus d'échos aux thèmes sur lesquels j'écrivais ici ces derniers temps, qui avaient aussi un rapport essentiel avec les mythes. L'événement déclencheur, qui est intimement lié au théâtre, qui s'avère décidément comme un remarquable pôle de condensation dans cette aventure, n'est autre que ce projet d'adaptation par l'ami Jean-Claude Moreau (alias le Doc) des Dialogues avec Leuco, de Cesare Pavese. Une œuvre complexe, qui constitue, selon le critique Philippe Renard***, son testament spirituel, "le livre qu'il a le plus chéri et que la critique a le plus méconnu (...) A preuve, les allusions constantes dans le journal et dans les lettres à partir de 1946, infiniment plus nombreuses que pour toutes les autres œuvres, le souci de la diffusion de son livre et de sa vente ; la désillusion de se voir incompris ou ignoré."

Des vingt-sept dialogues qui composent l’œuvre, Jean-Claude en a retenu cinq, et celui auquel j'ai le redoutable honneur de participer se nomme Les Aveugles, que Pavese fait précéder d'un court paragraphe : "Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d'Oedipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva."

Daniela Vitagliano écrit que dans le "troisième dialogue (I cicchi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d'un fonds mythique, et à l'idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Cette idée de fonds mythique rejoint à l'évidence les conclusions de Carlo Ginzburg, qui évoque Œdipe dès les premières pages d'Os et peaux en pointant le fait que l’anthropologue**** qui a relevé l'importance de la claudication mythique et rituelle n'a pas cru opportun de rappeler à ce propos le mythe d'Oedipe. "Et pourtant, même s'il n'était pas le premier à le faire, il avait assurément souligné avec une vigueur particulière l'importance de l'allusion à un défaut dans la façon de marcher que contient le mot d'Oedipe (tout comme celui de son grand-père Labdacos, "le boiteux")." (p. 300-301)

C'est ce nom d'Oedipe que nous examinerons en détail au prochain épisode. 

 

 

____________________

* Anaë est née le 24 juin à Confolens. 

** Le titre complet est La neige ne guérit pas de sa blancheur. J'écrirai ici de manière abrégé La neige.

*** Philippe Renard,  Pavese, prison de l'imaginaire, lieu de l'écriture, Presses Sorbonne Nouvelle.

**** Il ne le précise qu'en note : il s'agit de Claude Lévi-Strauss

samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique


jeudi 9 juillet 2026

Univers Bloch

A Rémi Schulz, in memoriam,

Le second article issu de la recherche "univers-bloc" sur le site est daté du 4 juin 2019. Il porte le titre du roman qui en constitue son sujet principal, Les Furtifs, d'Alain Damasio. Et s'ouvre sur cette citation :

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..." (p. 466)

Je précise un peu plus loin que je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de son recueil de poésie Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes"-, lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...".  

J'écrivais encore :

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre." 

Ceci étant dit, quel rapport entre ces Furtifs et notre univers-bloc ? 

 

Il faut revenir à l'article Riz amer et longue vie. Où, immédiatement après avoir traité du roman de Valentin Retz, je signale ceci :

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Le nom qui fait le pont entre tout cela n'est autre que celui de fougère, car c'est au hameau de Fougères, sur la commune du Bourg d'Hem, dans la Creuse, que Marc Bloch avait une maison de campagne. C'est là qu'il se retire avec l'armistice pour écrire L'étrange défaite. Et quand il doit retirer son nom de la revue des Annales, qu'il a co-fondé avec Lucien Febvre, c'est sous le pseudonyme de Marc Fougères qu'il continue d'y publier. En somme, il vivait là hors-champ comme un des Furtifs de Damasio.

Et puisqu'il est question de lapsus dans l'article (Carlo Ginzburg : "Nous serions alors face à un lapsus, échappé à Bloch et (si je ne me trompe pas) à ses lecteurs, qui nous permettrait d’entrer soudainement dans l’atelier des Rois thaumaturges. "), je suis saisi par cet écho : ce matin (j'écris le 8 juillet, ma mère a 87 ans aujourd'hui, l'âge même de Ginzburg), je découvris que l'article le plus consulté (avec 111 visites) était Les lapsus du temps, du 22 octobre 2020.


 L'expression provenait d'un extrait d'un récit de Camille de Toledo :

Or, avant de me mettre à la table pour écrire cet article, j'ai commencé précisément cet après-midi Thésée, sa vie nouvelle, le dernier livre de Camille de Toledo, acheté hier à Arcanes, et par ailleurs premier livre que je lis de cet auteur, qui s'ouvre sur le suicide du frère aîné, et où je découvre ces lignes :

"(...) on mange place de la Bourse, à Paris, un jour gris ordinaire ; et c'est le vingt-six janvier, jour de naissance du fils mort ; mais le rituel de l'anniversaire a perdu son sens ; on fait semblant de parler, on se quitte sur le trottoir ; puis en fin d'après-midi, juste quelques heures plus tard, la mère est retrouvée  dans un bus, au terminus, endormie pour l'éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de sa mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies", puisque c'est ainsi qu'on les nomme ; des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant tout ce qui relie les noms entre les âges (...)" (p. 19-20, c'est moi qui souligne)

Remontant quelques articles en arrière, cette année-là, je tombe sur Tempestaire 111, daté du 25 septembre 2020, qui tourne autour du dernier film de Jean Epstein.

Blogruz alias Rémi Schulz m'avait laissé un commentaire le 29 septembre :

Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecœur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures.
Ceci m'a fait modifier l'article que j'y avais consacré.
Par ailleurs le titre m'est particulièrement évocateur, en rapport indirect avec Werber, lequel songeait à abandonner l'écriture en 1997 après l'échec de son roman Les thanatonautes. Il y apparaissait des noms d'anges issus d'une série de 72 dont la section 216 du roman donnait l'origine. Werber m'a assuré ignorer que les noms de ces 72 anges étaient formés à partir de 3 versets consécutifs de l'Exode formés chacun de 72 lettres (216 en tout). Ce n'est qu'un aspect d'une constellation dont je donne quelques éléments ici.
Le lien avec le "tempestaire", c'est que Sinoué a aussi utilisé ces anges dans Les silences de Dieu, où leurs messages sont introduits par la formule "Tempesta unus" (j'ignore pourquoi).  

Hier, il se trouve que m'inquiétant de ne pas avoir vu de nouveau billet sur son dernier blog, Vivre, j'ai fait une rapide recherche et découvert, hélas, que Rémi était mort le 3 mai, d'une crise cardiaque, semble-t-il. 

Je veux dire ici toute mon émotion. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rémi et moi, mais l'attention qu'il a porté à mes petites investigations, les nombreux commentaires dont il m'a gratifié m'ont beaucoup touché. Son inlassable recherche personnelle, sa traque des coïncidences où je me reconnaissais pleinement, sans jamais être parasité par une spiritualité frelatée ou un esprit de système prétendant tout comprendre, son honnêteté et son humour lui donneront toujours une place éminente dans ma mémoire et, j'espère, celle de nombreux autres chercheurs de vérité.

 

 

 

mercredi 8 juillet 2026

L'illusion de Yakushima

Quand la notion d'univers-bloc est apparue dans l'entretien de Valentin Retz pour la revue en ligne Diacritik, je savais l'avoir déjà rencontrée avec Jean-Marc Rochette, et pour retrouver facilement l'article, j'ai tapé "univers-bloc" dans la barre de recherche du blog. Une liste de cinq billets s'est affichée devant moi. Le premier était évidemment celui auquel je pensais, Destin inscrit dans l'univers-bloc. Sur lequel je suis revenu dans l'article précédent. Mais quid des quatre autres ? De fait, comme je le subodorais, ils ne traitent pas d'univers-bloc à proprement parler. Ils contiennent en revanche les deux mots univers et bloc de façon séparée. A première vue, donc aucun rapport autre que fortuit avec ma problématique. 

Mais est-ce si sûr ? Un simple survol m'incita par curiosité à y regarder de plus près. Prenons-les dans l'ordre chronologique de parution. Le premier remonte au 7 octobre 2012, Immenses sont les trésors de l'oubli. Voici son paragraphe introducteur : 

J'ai bien sûr acheté le livre de Christian Garcin, Borges, de loin, et dévoré les premiers chapitres. Puis je fis une pause pour, d'une part, relire comme je l'ai dit l'autre jour le premier chapitre des Anneaux de Saturne de Sebald, et d'autre part découvrir le court récit de Jean-Paul Goux, Le Séjour à Chenecé ou Les Quartiers d'hiver (3), Actes Sud, 2012. Je l'avais emprunté à la médiathèque une semaine auparavant et c'était la première fois que je lisais cet auteur, que j'avais vu souvent cité, en particulier dans les Carnets de Pierre Bergounioux. 

Or l'incipit de ce premier chapitre des Anneaux de Saturne, est celui-ci : "En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l'issue d'un travail assez absorbant."

Les journées du Chien, dies caniculares, sont appelées ainsi par les Romains parce qu'à cette période habituellement la plus chaude de l’été, Sirius réapparaissait à l’aube après plusieurs semaines durant lesquelles elle était demeurée invisible dans l’éclat du Soleil. Et Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel nocturne, était nommée Canicula, la petite chienne.

Cette réapparition, appelée « lever héliaque », coïncidant avec la période la plus chaude de l’année dans le bassin méditerranéen, on imaginait que la lumière intense de Sirius (qui vient du grec seirius, signifiant «brûlant», «ardent») venait s’ajouter à celle du Soleil, renforçant ainsi la chaleur déjà accablante des journées estivales. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, mais la canicule est restée dans la langue, sans que la plupart des gens ne sachent l'origine du nom. Ironie de l'époque : j'ai mené cette recherche le 26 juin, un jour de canicule. Le réchauffement climatique a donc déplacé largement les dates de la fournaise...

Autre incipit, celui du roman de Jean-Paul Goux, cité dans l'article :

Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l’Épine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire, comme je me le dis à moi-même, puisque ici nous sommes dans l'ancienne abbaye de Chenecé, maisons de Prémontrés, achetée en grande partie ruinée par notre ancêtre Chéronnet à la liquidation des biens nationaux et depuis lors appelée l’Épine sous prétexte, selon ce qu'ils disent, qu'elle est posée sur une sorte d'île en forme de fuseau, aux falaises coupées net, comme surgie d'un bloc à vingt mètres au-dessus des vagues moutonnantes des prés et des bois. (p. 9) 

Le manuscrit que nous lisons (je reprends là le texte de l'article de 2012) a été déposé par le narrateur dans un tiroir de la sacristie de Chenecé, mais il préfère dire l'armoire, pièce quasi secrète où, dès l'enfance, il aimait à se retirer pour échapper à l'agitation de la famille envahissant les lieux à chaque période de vacances. Pour qualifier ce qu'il faisait dans ce lieu clos, oublié des autres, il avait forgé deux termes, armoirer et nébuler, dont le second avait peu à peu absorbé les acceptions du premier : "On pourrait dire qu'armoirer et nébuler c'était ne rien faire, ne penser à rien, dans un espace et dans un temps où il n'arrivait rien, je crois tout au contraire que j'y faisais l'épreuve du temps puisque précisément rien n'arrivait mais qu'il advenait cependant quelque chose, un état, une manière d'être qui s'installait, s'imposait, une profonde passivité à laquelle il m'était impossible de ne pas accoler le mot d'heureuse, une envahissante passivité heureuse" (Je souligne)

Je suis frappé par cette idée qui affleure ici de l'épreuve du temps. Et je songe aussi au dernier film de Naomi Kawase vu à cette même période, L'illusion de Yakushima. Pour résumer, Corry (Vicky Krieps), infirmière coordinatrice de transplantation cardiaque pédiatrique, est envoyée dans un hôpital au Japon pour améliorer le fonctionnement d’un service de transplantations où les greffes d’organes sont encore largement un sujet tabou. Corry se bat au quotidien pour réussir la greffe d’un jeune patient d’une douzaine d’années, et vit avec Jin, un photographe qu'elle a rencontré sur l’île de Yakushima à l’extrême sud du Japon. Un jour Jin disparaîtdevenant un johatsu, une de ces nombreuses personnes qui, au Japon, choisissent de s'effacer, sans laisser de trace ni d’explication.

 

J'ai lu ensuite nombre de critiques, bonnes, mauvaises ou mitigées, mais n'en ai pas trouvé une qui s'attarde sur le titre même. Qui fait référence à un moment très précis du film, où Jin reproche à Corry de vivre obsédée par le temps, par son agenda. A son avis, elle se fait une fausse idée du temps, le concevoir comme linéaire est une illusion (et ce serait là, dans mon souvenir - mais il faudrait que je revoie le film -, l'illusion même de Yakushima) : le temps serait à l'intérieur de soi. Quelque chose de la notion de l'univers-bloc s'esquissait à cet instant.

Les trois autres articles méritent aussi notre attention. Ce sera pour la prochaine fois. 

 

lundi 6 juillet 2026

Depuis l'autre versant de la réalité

 "Les événements ne se déroulent pas : ils sont, et nous les rencontrons sur notre passage."

Arthur Eddington, astronome (cité par André Hardellet, in Donnez-moi le temps, 1990)

J'ai évoqué le 20 juin, dans Riz amer et longue vie, ce roman de Valentin Retz emprunté à la médiathèque, le qualifiant de grand roman sur le temps, qui n'était pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet. Je repoussai alors l'examen de la question. L'heure est venue d'y répondre (je dois d'ailleurs rendre très bientôt le volume, trois semaines s'étant presque écoulées). Je m'appuierai aussi, pour ce faire, sur le grand entretien que Retz a accordé à Diacritik, le 17 février dernier. Arnaud Jamin va tout de suite au cœur du sujet en citant la réflexion qui, dit-il, soutient l’entièreté du récit : « Le temps linéaire qui structure nos langages ne permet pas d’appréhender le temps réel, lequel, pour paradoxal que cela puisse paraître, forme un bloc indivisible de moments simultanés. » 

Valentin Retz développe cette vision : "Ce qui m’a frappé, c’est que ce temps ne se vivait pas comme une simple succession passé-présent-futur, mais comme un tout indivisible. À partir de là, je suis allé voir du côté de la physique relativiste, et j’ai découvert ce que les scientifiques appellent l’univers-bloc : un lieu où chaque moment coexiste avec l’ensemble des autres. Cette manière de dire n’est d’ailleurs pas étrangère aux traditions anciennes : dans le judaïsme, par exemple, on affirme qu’« il n’y a ni avant ni après dans la Torah »." Précisant ensuite que dans La longue vie, il n'a pas cherché à construire une théorie du temps : "Mon roman ne démontre évidemment pas l’univers-bloc, tel que la physique le formule dans ses calculs. C’est plutôt une expérience sensible que j’ai voulu écrire. C’est, à mes yeux, ce que la littérature peut faire : donner à éprouver la simultanéité d’instants qu’on se représente comme séparés."

 

Or, j'ai déjà parlé ici de cette théorie de l'univers-bloc, en mai 2025, avec Destin inscrit dans l'univers-bloc, théorie mise en avant par le dessinateur et écrivain Jean-Marc Rochette dans La chair du monde, un entretien avec Adrien Rivierre. Ne craignons pas d'y revenir. 

A la question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie. Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne.

Cela rejoint parfaitement la formule de l'astrophysicien Arthur Eddington cité par André Hardellet. Lequel y revient dans son premier chapitre :

Pour reprendre la formule d'Eddington, notre présent peut se comparer à un minuscule pinceau lumineux qui se déplace le long des événements et les éclaire successivement ; ceux d'entre eux que nous n'apercevons plus (sinon par la mémoire) et ceux que nous ne distinguons pas encore n'en existent pas moins pour autant. 

Jean-Marc Rochette croit que son destin est inscrit dans l'univers-bloc : "La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux."

J'écrivais ensuite, toujours en mai 2025 :

Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

Là encore, replongeant dans Donnez-moi le temps, je découvre qu'Hardellet a aussi évoqué John W. Dunne : 

John W. Dunne a écrit un livre passionnant : Le Temps et le Rêve. Il y soutient  que, dans le rêve, nous utilisons à la fois le passé et le futur ; nous nous souvenons de ce qui ne s'est pas encore produit, et les cas qu'il cite sont, à tout le moins, embarrassants ; mais il s'agit de cas personnels, donc invérifiables et sans valeur aucune aux yeux des scientifiques. André Breton, lorsque j'avais encore la joie d'aller le voir rue Fontaine, m'a plusieurs fois parlé de cet ouvrage auquel il attachait de l'importance. (p. 43)

A la fin de l'entretien de Diacritik, Arnaud Jamin dit qu'un long et émouvant passage du roman est consacré à la veillée funèbre de Philippe Sollers, disparu au printemps 2023 : "Vous décrivez comment la voix de Yannick Haenel, lisant à cet instant des pages de l’ultime récit de l’auteur (La deuxième vie, Gallimard, 2024), qui était aussi votre éditeur, a opéré à ce moment-là une véritable apparition de son corps glorieux." Et Retz répond ceci :

La scène n’a rien d’allégorique. Le corps est là. À ce moment précis, Yannick Haenel lit un texte posthume de Philippe Sollers. Et quelque chose bascule : une voix intensément vivante traverse la pièce, tandis que celui qui parle est mort — comme si le cadavre se levait pour nous parler depuis l’après. Cette situation produit un décalage singulier. Quelque chose du temps se retourne : l’impression très nette d’accéder, par avance, à un état à venir de l’existence. C’est ce que j’appelle un trou de verre, un raccourci pour accéder simultanément à tous les temps. Chez Sollers, cette intensité passait notamment par l’art de la citation, par cette manière de convoquer les morts et de faire coexister toutes les voix dans une même présence. 

Trou de verre, l'expression est curieusement fautive, il faut parler de trou de ver (Wikipedia : Un trou de ver (en anglais : wormhole, ou parfois pont d’Einstein-Rosen) est, en astrophysique, un objet hypothétique qui relierait deux feuillets distincts ou deux régions distinctes de l'espace-temps et se manifesterait, d'un côté, comme un trou noir et, de l'autre côté, comme un trou blanc.)* Retrouvons le passage précis du roman (où j'ai laissé la faute) :

A cette occasion, en effet, j'ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m'aura donné l'intuition que d'improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu'il existe des passages permettant de contourner la loi d'airain qui ordonne le passé, le présent et l'avenir. Mais attention, ce dont je parle n'a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu'on l'imaginerait de prime abord. Il ne s'agit d'utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d'une époque à une autre à la manière de H.G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c'est le sujet qui se transforme. Car l'être humain n'évolue pas à l'intérieur du temps à la manière d'un objet qui se déplace dans l'espace. Voilà ce que j'ai appris. D'ailleurs, l'être humain n'évolue pas du tout à l'intérieur du temps. Au contraire, c'est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu'il est possible d'expérimenter par avance l'être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l'ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés." (p. 134-135)

 *

Pour finir, provisoirement, ces lignes d'André Hardellet, extraites du recueil La Cité Montgol, p. 37 : 

Alice parlait, au-dessus du puits, dans une bouffée de lierre, pour entendre sa voix revenir, chuchotante, depuis l'autre versant de la réalité. 

_____________

* Il est intéressant de retrouver dans cette définition le terme de "feuillets", utilisé par Shopenhauer pour parler de la vie et des rêves.

 

vendredi 26 juin 2026

Lorsque l'enfant était enfant

« Le centre du monde s’appelle le Central : c’est à cette place que je m’installe, une place en corbeille, au deuxième rang derrière la petite rambarde de fer forgé marquant la frontière avec le parquet, dans cette salle aujourd’hui disparue. J’y ai vécu, et continue peut-être d’y vivre, l’imagination n’en étant pas morte, les moments les plus heureux de mon enfance, de mon adolescence aussi. » 

Ces ligne sont l'incipit du second livre emprunté à la médiathèque le 16 avril : Au cinéma Central, de Fabrice Gabriel dans l'excellente collection Traits et Portraits au Mercure de France (2026).

Le Central, à l'origine une petite église protestante, transformée à partir de 1898 en salle de théâtre puis de cinéma, avant de fermer dans les années 80. Dans cette modeste petite ville de Lorraine, que l'auteur ne nomme pas, et désigne par S. (Sarreguemines, ai-je pu lire quelque part), il y avait trois salles de cinéma, le Central donc, l’Éden, et une petite salle paroissiale sans nom avec des sièges en bois "qui faisaient vraiment très mal aux fesses". Sans doute chaque amoureux du cinéma a-t-il des souvenirs semblables, les lieux portent des noms différents mais la nostalgie est la même. A Aigurande, je me souviens encore de la première fois où nous allâmes, mon frère et moi, au cinéma Moderne (qui existe encore, c'est presque miraculeux, dans un village de 1500 habitants), tenu à l'époque par les parents de mon ami Bruno dit Gato. C'est notre copain Thierry, notre voisin, qui nous avait traînés là, il avait été invité, je crois bien, mais lui seul. Nous étions là, sans argent, un peu honteux, comme deux resquilleurs pas bien malins. Les parents avaient été gentils, nous étions restés pour le film : Les Clowns de Fellini. Je crois que nous n'avions pas trop aimé, c'était bien éloigné des Bario qui nous faisaient tordre de rire dans La Piste aux étoiles à la télévision.

 


J'ai lu ce livre d'une traite, comme on regarde un bon film, justement, qu'il n'est pas question d'interrompre pour faire autre chose. "Le récit ressemble, écrit Norbert Czarnypar bien des aspects à une flânerie dans l’art cinématographique, non comme industrie du divertissement mais comme moyen d’accéder à une vérité, à un savoir. Le visible est l’invisible, il est ce que l’on suggère ou cache, il est dans l’ellipse."

Plus loin, le même écrit encore : "Le jeune homme est amoureux des actrices qu’il voit à l’écran. L’une d’elle, Isabelle Weingarten, apparaît dans le film sans doute le plus célèbre des années 1970, le plus flaubertien pour qui avait alors vingt ans : « Je ne savais rien à cette époque du personnage de Gilberte dans La Maman et la Putain, d’ailleurs je ne connaissais pas Proust, j’apprenais seulement à comprendre, lentement, le pouvoir des constellations : des lumières qui se répondent, les unes les autres, et dont les liens, de hasard ou d’évidence, autorisent parfois les livres. Simplement ces liens sauvent la vie, et la sauvent souvent, presque chaque jour en vérité, quand revient la tentation du pistolet ». 

Le pistolet, c'est celui avec lequel Jean Eustache se suicide, c'est aussi le revolver du grand-père Jean, un Smith et Wesson avec lequel il braqua un jour une banque : "On conclut à un coup de folie sans importance, la mauvaise blague d'un homme fatigué, qui semblait d'ailleurs ne se souvenir de rien (et puis l'arme n'était pas chargée, nous n'étions pas dans un western)." Grand-père qu'on retrouva nu, noyé dans une petite rivière, ses vêtements soigneusement pliés sur la berge, chemise américaine et cravate texane. Que s'était-il vraiment passé ? se demande Gabriel : "J'y pense toujours comme à un film de Nicholas Ray... sur la rive gauche, nous étions en Allemagne. Le ciel au-dessus est à tout le monde, disait parfois mon grand-père."

Juste à côté de cette page 136, où trône le calibre 38 de Smith et Wesson, Fabrice Gabriel enchaîne par ces mots :

"Le ciel au-dessus de Berlin" : Der Himmel über Berlin, tel est le titre original du film de Wim Wenders baptisé en français Les Ailes du désir. Ses premiers mots, autant  que ses premières images, me firent pleurer d'émotion,  quand je le revis après mon départ de l'Allemagne, "Als das Kind Kind war... (lorsque l'enfant était enfant)" : c'était un poème de Peter Handke, souvenir de Goethe, lu pas Bruno Ganz, qui donnerait aussi ses paroles à une chanson de Van Morrison."


Et, lisant ces lignes, je me rappelai soudain que j'avais lu un extrait du même poème dans un autre livre très récemment. Je ne savais plus lequel, c'est la récurrence là qui me frappait. Revisionnant l'extrait ci-dessus sur You Tube, le souvenir revint aussitôt. Il s'agissait de Par monts et par vaux, de l'ethnologue Martin de la Soudière, petit abécédaire des paysages (Anamosa, 2026). Un petit livre délicieux par un auteur disparu en 2026, dont j'avais adoré  Arpenter le paysage.


C'est à l'entrée "ruisseau" qu'il citait deux strophes du poème de Peter Handke :

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il souhaitait que le ruisseau soit une rivière
Et la rivière, un fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout avait une âme pour son âme
Et toutes les âmes en lui n'en faisaient qu'une.

 

A la suite de ce poème, Martin de la Soudière rapporte deux souvenirs personnels, avant d'évoquer un "ultime ruisseau" qui servira, dit-il, à fermer le dossier : 

Un ruisseau créé de toutes pièces, celui-là, bordé de ciment : la "rivière enchantée". Située dans le bois de Boulogne à Paris, au sein du Jardin d'acclimatation, c'est l'une de ses "attractions" majeures. Elle consiste en un ruisseau bien canalisé qui serpente en boucle. Elle fait naviguer de petits bateaux à fond plat de couleurs distinctes qui voguent - un grand mot ! - lentement, et sur lesquels on embarque, très vite perdus et désorientés de méandre en méandre par les arbres, arbustes et fleurs qui en garnissent les rives. Quand on n'a que 10 ans : un dépaysement assuré, un véritable enchantement." (p. 147)

Or, immédiatement, cette évocation m'en rappela une autre, dans Barq, un article du 1er février 2024. J'y recensai plusieurs manifestations du motif de la barque. Finissant ainsi :

Mais la rencontre la plus étonnante fut celle qui eut lieu un peu plus tôt le même jour, dans la maison-atelier de Nunki Bartt. Nous y étions passés car il voulait y récupérer son exemplaire des Emigrants, de W.G. Sebald, qui se joue en ce moment à l'Odéon, adapté et mis en scène par Krystian Lupa. De son  riche rayon de littérature germanique, il me sortit alors l'essai sur Peter Handke écrit par l'un de ses traducteurs, G.-A. Arthur Goldschmidt, paru dans la collection Les Contemporains, au Seuil (1988). Dans l'iconographie du livre, page 139, il y avait cette photographie, prise en 1974, de Peter Handke avec sa fille, dans une barque du Jardin d'acclimatation.