vendredi 21 août 2026

De l'ours et des gouffres

"Vurth a été un haut lieu du druidisme. C'est du moins ce que disent les villageois, qui font état d'un dolmen dissimulé dans la forêt. Il y a bien quelques amas de pierres, vestiges de bâtiments moyenâgeux perdus au milieu des broussailles, mais, de dolmen, nulle trace. Quoi qu'il en soit, lorsque j'aborde en voiture la descente vers l'église, lorsque se dévoile à moi, dans la brume matinale, cette forêt compacte comme la fourrure d'une bête, j'ai le sentiment de rentrer dans le ventre de la terre. Je suis, y parvenant, dans une joie très grande qui se renouvelle chaque matin, et dont l'intensité me rend anormalement fragile. Certains jours, je suis très affaiblie, sans cesse au bord des larmes, et d'autres, dans une grande révolte. Mais cette fragilité peut exister à Vurth. Peut-être est-elle même la condition nécessaire de mon travail."

Caroline Lamarche, L'ours, Gallimard, 2000, p. 68-69. 

De la fragilité, au sujet de laquelle j'écrivais dans le dernier article, We are all frail, j'en avais trouvé deux témoignages dans L'ours, le roman de Caroline Lamarche, un des huit livres dénichés à Angles s/l'Anglin. Et le premier que j'ai lu au retour de ce magique village. C'était le troisième roman de l'écrivaine belge, court (143 pages seulement), mais dense, mystérieux, émouvant. Difficile de définir ce qui fait le charme très singulier de son écriture. Le très bref résumé qu'elle donne elle-même sur son site n'en donne certainement pas les clés : "Pour écrire, une femme veut devenir chaste. Armée de ce projet étrange, elle rencontre un prêtre. Lecteur passionné, ami jaloux et caustique, il réveille en elle le souvenir d’un amour d’enfance : celui qu’elle a éprouvé pour Blas, le guide de montagne, averti avant tous de l’invisible présence de l’ours." La revue de presse, à mon sens, pas davantage. Une curiosité tout de même : Jérôme Garcin et Michel Braudeau usent de la même expression pour qualifier son écriture (et je suppose que l'un n'a pas copié sur l'autre) : 

Caroline Lamarche écrit sur le fil du rasoir. On sent, à chaque page, que la lame peut couper. C’est à la fois une caresse et une brûlure.

Jérôme Garcin, Le nouvel Observateur, 9/2/2000

Tout l’art de Caroline Lamarche tient dans cette façon de frôler des gouffres sans y tomber, d’avancer sur le fil du rasoir entre le pur et l’impur avec une grande sobriété de moyens et une impeccable justesse de ton.

Michel Braudeau, Vogue, Mars 2000

Sur le fil du rasoir, frôler les gouffres, tout ceci m'évoque le pont Sirat qui, dans la tradition islamique (sourate 19 verset 71), est le pont (As-sirât) tendu au-dessus de l'Enfer que chaque être doit traverser le Jour du Jugement dernier pour atteindre le Paradis. Plus fin qu'un cheveu et plus tranchant qu'une épée, sa traversée dépend des actions accomplies sur Terre. 

 

Mais si j'écris aujourd'hui à partir de L'ours, c'est parce le roman cite une autre écrivaine qui a récemment traversé ces pages, je veux parler de Sylvia Plath. C'est Rebecca Solnit qui rappelait ces lignes écrites à dix-neuf ans :

Être née femme, c'est là ma tragédie, Oui, mon désir dévorant de me mêler aux routiers, marins et soldats, aux piliers de bar - pour faire partie d'un groupe, anonyme, à l'écoute, enregistrant tout - est gâché par ma condition féminine, une fille qui risque toujours d'être agressée et frappée. Ma curiosité débordante pour les hommes et leur vie est souvent prise pour un désir de les séduire, ou comme une invitation à plus d'intimité. Oui, mon Dieu, je veux parler au plus de gens possible et avec le plus de profondeur possible. Je veux pouvoir dormir dans un pré, prendre la route vers l'ouest, marcher librement la nuit.

Et elle poursuivait ainsi : "En lisant ce passage si longtemps après l'avoir inclus dans mon livre, je me demande qui elle aurait pu devenir si on lui avait remis les clés de la ville, comme on disait à l'époque, et la liberté qui allait avec, les clés des collines et de la nuit, je me demande si son suicide à trente ans dans sa cuisine n'est pas en partie lié au confinement des femmes dans des espaces domestiques et des définitions restrictives."(p. 118)

Or, voici le passage de L'ours où il est question de Sylvia Plath : 

- Je veux devenir chaste pour avoir plus de temps, pour qu'il n'y ait dans ma vie que la famille et l'écriture. Écrire est la seule chose qui me donne la capacité de vivre, ce qui est assez pratique car on n'a pas le droit de se tuer quand on a des enfants.
Le prêtre me rappelle que la poétesse Sylvia Plath a mis sa tête dans le four à gaz de sa cuisine après avoir bordé ses enfants dans leur lit. (p. 18)

A la vérité, il y en a un second, page 81, qui fait écho au premier :

Je fais un rêve : Vivian se trouve dans le chalet de la Pena Vieja, avec le prêtre. Le prêtre et Vivian dans la mansarde, sur le lit de Blas. Le prêtre fait l'amour à Vivian. Dans une petite pièce à côté, qui sert de débarras, je repasse des piles de linge.
Je tais ce rêve, et la douleur d'avoir vu le prêtre pour la première fois actif dans les bras d'une femme qui écrit, et qui n'est pas moi. Moi, je m'affaire à des tâches ménagères, comme Sylvia Plath avant son suicide.

Et puis je suis retombé comme par hasard sur un hors-série de Télérama que j'avais à peine parcouru, Des vies d'écriture. Sur la couverture, le nom de Sylvia Plath. Qui m'incite à plonger à l'intérieur et à lire A maux couverts, l'article de Nathalie Crom, paru initialement en septembre 2011. Intéressant en ce qu'il fait bien apparaître que l'espace domestique où elle a choisi de mourir ne doit pas être non plus considéré comme espace purement négatif. Nathalie Crom parle de la vocation poétique très précoce de Sylvia Plath, qui écrit : "la poésie est une discipline tellement tyrannique, il faut se porter jusqu'à un tel point, une telle vitesse, dans un espace si petit... qu'on est obligé de lâcher tous les accessoires." Et Crom précise que "ces accessoires, dont le geste poétique ne saurait s'encombrer, c'était notamment, dans l'esprit de Sylvia Plath, tout ce qui a trait au quotidien, à l'espace domestique : les gestes mille fois répétés, les objets insignifiants, ce qu'elle appelait ses précieux "petits lares et pénates". Tout ce qui leste l'individu, qui l'"ancre dans la vie" et le soustrait aux excès. Tout ce qui l'inscrit dans le temps."

 

Sylvia Plath © La Table Ronde

Mais c'est la proximité du gouffre qu'elle évoque aussi un peu plus loin, avec ses électrochocs subis à vingt ans, au seuil d'une dépression dont elle ne sortira pas :

 "Sans fin, ses poèmes, ses récits, ses écrits intimes sonderont, sans apitoiement, avec acuité, ironie et une sorte de lucidité crâne, les profondeurs du gouffre en elle creusé par le doute et l'angoisse : "J'ai peur, je ne suis pas solide, je suis creuse. Je sens derrière mes yeux un antre de paralysie muette, un abîme de l'enfer, du rien qui fait semblant. [...]" Tenaillée par cette mélancolie maladive - "La lune est ma mère"-, elle ne résiste pas à se pencher au bord du précipice, ne recule jamais quand il s'agit d'y descendre. C'est là son "intégrité désespérée" que soulignait Steiner : "Je connais le fond, dit-elle. Je le connais par le pivot de ma grande racine : c'est ce qui te fait peur. Moi, je n'en ai pas peur : je suis allée là-bas " (Ariel)."

George Steiner, qui dans sa préface à l’édition Quarto des Œuvres (Gallimard, 2011), soulignait la « très puissante rhétorique de la sincérité » de Sylvia Plath,  n'apparaît sans doute pas par hasard dans L'ours, deux pages après la première mention de Sylvia Plath (et l'on y retrouve le thème de la chasteté):

Dans le message qu'il m'écrit le soir-même, il [le prêtre] précise : "Le terme de chasteté, outre tout ce que nous en avons déjà dit, je voudrais mettre en corrélation avec un autre vocable : celui de courtoisie, ce "tact du cœur" selon George Steiner, ce qui me donne l'idée qu'on pourrait se toucher des yeux, c'est-à-dire à distance, mais non moins intensément pour autant." (p. 20)

 

mercredi 19 août 2026

We are all frail

"Un rapace crie quelque part. Le prêtre se lève brusquement, il recule vers le bord de la carrière comme s'il allait sauter dans le trou de sable, s'envoler peut-être, mais il reste debout, en équilibre, mince, infiniment troublé. Je le vois à travers mes paupières mi-closes, j'observe son retrait qui est avance hardie vers le précipice pour respirer et livrer à l'horizon son trouble immense, pour que s'envole cette émotion qui l'oppresse, qui le fait paraître terriblement fragile, et j'aime cette fragilité qui me laisse seule et tranquille au soleil, vouée tout entière au cri nu du rapace."

Caroline Lamarche, L'ours, Gallimard, 2000, p. 51-52. 

Le 29 octobre 2009, j'achetai rue Limogeanne, au centre de Périgueux, à la librairie La Mandragore, Pour reprendre et perdre haleine, de Jean-Louis Chrétien, sous-titré Dix brèves méditations. Ce philosophe porte bien son nom, car il est chrétien assumé. Sa foi chrétienne, je ne la partage pas vraiment et pourtant j'ai trouvé dans ce livre bien des bonheurs de lecture et des tremplins pour la réflexion, mieux, c'est un de ces livres qui vous aident à vivre. Aussi est-il toujours à portée de la main, près du lit, et je ne compte plus les nuits où je suis retourné puiser dans sa riche matière, dont la quatrième de couverture donne un juste aperçu :

 

J'ai lu plusieurs autres livres de Jean-Louis Chrétien, moins accessibles que celui-ci, mais toujours avec grand intérêt. Et puis j'ai acheté, à Bourges encore, Fragilité, une de ses dernières études, parue en 2017 (il est mort en juin 2019), et rééditée chez Minuit en 2026 dans la collection Double. Quatrième de couverture encore, pour donner une petite idée

Les Grecs anciens, méditant la condition humaine, voyaient dans la faiblesse, le manque ou le dérobement de la force un de ses traits essentiels. Les Latins introduiront la fragilité, la possibilité de se briser, parfois tout à coup et de façon imprévisible. Ce « lieu commun » de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines, de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l’histoire. Bien que nul ne l’ignore, chaque homme le découvre en acte avec une sorte de saisissement et d’effroi. [...]

J'ai commencé sa lecture (mais n'en suis encore qu'à la page 56). Alors, pourquoi en parler déjà ? C'est que ce thème de la fragilité me tient particulièrement à cœur. Et puis, dix ans avant le travail de J.L. Chrétien, il y eut cet essai de Jean-Claude Carrière, qui porte le même titre, Fragilité, et qui me fut offert pour mon anniversaire par ma fille Pauline en 2007. Un livre passionnant, que Jean-Louis Chrétien ne cite jamais (Carrière n'apparaît pas dans l'index des auteurs cités), mais leurs approches sont différentes, et en aucun cas il ne faudrait les opposer.

 

Il n'empêche que des références communes parcourent les deux ouvrages. A l'exemple de Shakespeare, dont J.L. Chrétien cite, dès son introduction, l'exclamation célèbre de Hamlet : "Frailty, thy name is woman", à propos de sa mère, ainsi que l'évocation de cette même frailty par Emilia dans Othello, "qui fait errer les hommes, et que les femmes ont tout comme eux (IV, 3)." Ce mot frailty  ayant été emprunté au français frainte, qui désignait le bruit de ce qu'on brise, dérivé du verbe fraindre, lui-même dérivé du latin frangere. Thématique de la brisure que l'on retrouve au chapitre 3, Du verre et de l'argile à la bulle de savon, qui commence donc ainsi : "Le verre forme le symbole le plus courant et le plus banal de la fragilité, étant cela qu'on peut aisément briser. Son caractère longtemps précieux, avant sa fabrication industrielle, renforçait la tristesse devant sa destruction, comme l'anxiété de la provoquer." (p. 45)

Et trois pages plus loin, on peut lire que "Quoi qu'il en soit, que la méditation sur la fragilité physique du verre ou d'autres matières n'ait de prix qu'à être le miroir de notre fragilité morale est exprimé avec grâce dans un dialogue de Mesure pour mesure de Shakespeare. Après qu'Angelo a proclamé : "We are all frail, "Nous sommes tous fragiles", dans un écho biblique signalé par l'éditeur anglais (Ecclésiastique, VIII, 5), où il s'agit de culpabilité, son interlocutrice, Isabella l'invite à reconnaître sa propre "faiblesse" (weakness), à en assumer l'héritage, à quoi il rétorque que "les femmes sont fragiles elles aussi", ce qu'Isabelle lui accorde et amplifie : "Oui, comme les miroirs de verre où elles se regardent / Qui se brisent  aussi aisément qu'ils produisent des formes. [...]"

Or, la même pièce de Shakespeare, Mesure pour mesure, est au cœur du second chapitre du livre de J.C. Carrière, "Notre essence de verre". Pièce qu'il connaît bien pour en avoir signé l’adaptation pour Peter Brook en 1978. Il commence par rappeler l'intrigue : Angelo, le Premier ministre, a pris le pouvoir, non par la force, mais par la volonté du suzerain en titre, le Duc, qui a décidé de se retirer pour observer les choses, caché sous la défroque d'un moine. Puritain forcené, Angelo exhume une vieille loi, et condamne à mort le jeune Claudio, coupable d'avoir engrossé sa fiancée en dehors des liens du mariage. Sa jeune sœur, Isabelle, qui doit entrer au couvent, vient plaider sa grâce. Profondément troublé par la beauté de la jeune femme, Angelo lui fait comprendre que Claudio échappera à la mort si elle se donne à lui. Mais Isabelle refuse avec horreur. Ce déshonneur la ferait, dit-elle, "mourir à jamais".

"Deux fanatiques s'affrontent, écrit Carrière, au plus haut sommet du sentiment - et de l'écriture." Il poursuit ainsi :

Nous pouvons en retenir deux aveux. En parlant de la nature humaine, Isabelle affirme que l'homme est most ignorant of what he's most assur'd, his glassy essence, "très ignorant  de ce qu'il croit connaître le plus, son essence de verre".

Plus loin, comme un écho, Angelo avoue : We are all frail. Frail est le même mot que "frêle", mais en plus large.  Il ne concerne pas seulement, comme en français, l'aspect physique. Il vaut mieux le traduire ici par "fragile". Angelo dit : "Nous sommes tous fragiles". Il est sur ce point en plein accord avec Isabelle. Notre nature exacte, notre essence, est faite de verre. Elle est perpétuellement menacée, elle se brise au moindre choc."(p. 24)

 

Mesure pour mesure, ms Peter Brook, Festival d'automne, 1978.

Cette essence de verre, glassy essence, est une expression saisissante, et je m'étonne un peu que J.L. Chrétien ne la reprenne pas dans son étude.

Sur cette fragilité, nous ne tarderons pas à revenir. 

 

dimanche 16 août 2026

Retour à Angles


Je déteste l'été. Je déteste le mois d'août jusqu'au 15. Passé le 15 août, j'ai l'impression de sortir d'un cauchemar. J'ai l'impression que lentement, tout s'améliore pour moi. Les orages de l'automne commencent. J'aime l'automne, et généralement en automne j'écris. En été, il est très rare que j'arrive à écrire.

Natalia Ginzburg, L'été (Août 1971), in Vie imaginaire, Ypsilon éditeur, 2025, p. 145.

Hier, samedi 15 août, nous avons traversé la Brenne par les petits villages, Luant, La Pérouille, Douadic, nous, c'est-à-dire le Doc, Nunki Bartt et moi, pour rejoindre Angles sur l'Anglin, et sa 35ème foire du livre qui dure trois jours dans les ruelles et sur les places de ce village magnifique aux confins du Poitou, du Berry et de la Touraine. Prairies ocres et asséchées, troupeaux de vaches consommant d'ores et déjà le foin de l'hiver, étangs parfois à sec. Ici aussi des incendies eurent lieu. Des Landes aux Ardennes, nulle région du pays n'est maintenant à l'abri.

Ce que j'écris ne reflète pourtant pas notre humeur de ce matin-là. Guillerette au possible. Il y avait un bon moment que nous n'avions point cavalé ensemble, les ennuis de santé, les obligations de l'un ou l'autre avaient espacé nos rendez-vous. Et c'était aussi la première fois que nous allions ensemble à cette fameuse foire du livre, dont j'avais raté les dernières éditions, après en avoir été un visiteur très régulier (mon premier article, Résurgence, évoquant cette foire du 15 août, remonte à octobre 2008).


L'arbre de Judée dans la cour de la mairie

 

On se gare près de la salle des fêtes et on rejoint à pied le centre du village, sans oublier de faire un petit détour par la rue Traversière, où habita Nunki Bartt qui, débarquant de Tours, eut un coup de foudre instantané pour ce village. Qu'il évoque dans un article de Baoubaxter (le site malheureusement en sommeil, comme cette maison ainsi désignée par son ami Jean Esquirol, avec qui il faisait les saisons de vendanges et de récoltes de noix). Petit extrait :

Lorsque nous rentrions d'une journée de labeur, à Angles sur l'Anglin (Vienne) sous les noyers des Prunières, à Lurais (Indre), le premier geste qui me venait était de faire jouer le lecteur de CD, dans lequel "La mémoire neuve" était insérée pour toujours. Janeck s'était tellement entiché du titre " Hear no more, Dear no more" (une courte chanson à deux voix, dont celle, très lumineuse, de Françoise Breut), qu'il ne tardait jamais à y associer la sienne, l'augmentant, très justement d'ailleurs, d'une nouvelle tessiture. Ainsi, à cette époque, la joie régnait dans cette bicoque de la rue Traversière (blottie entre la boulangerie et l'hôtel restaurant du village) que Jean, dit Janeck, avait baptisé : La maison du sommeil, en raison de son goût immodéré pour des siestes sybaritiques, qui l'emmenait, quelque fois, jusqu'à Katmandou. Ainsicet album était devenu, en quelque sorte, un antidote à notre fatigue et à notre abattement aussi parfois, lorsque survenaient les soudaines bourrasques ainsi que les premières pluies annonçant la fin de la longue route d'Automne et le départ inévitable de Jean pour son Ariège natal. Jusqu'à l'automne suivant,  tant désiré. 

 


Les premiers stands de bouquinistes ne sont pas avares en trésors : le Doc trouve les deux volumes de Marc Bloch sur Les caractères originaux de l'histoire rurale française qu'il cherchait encore très récemment (sur un stand où les documents sur les Waffen SS et la mémoire hitlérienne ne manquaient pas...).  Et il dégotte aussi un Tirésias, d'un certain Théophile, édité chez Pauvert. Lequel Théophile est en fait un pseudonyme de Marcel Jouhandeau. Tirésias"un traité du bon usage de l'obscène", nous promet la quatrième de couverture. J'aurais pu l'acquérir moi aussi, mais bon, je le lui laisse, c'est lui qui l'a découvert le premier. Je me rabats sur les Lettrines de Julien Gracq, publié en cette bonne année 1967, sur laquelle j'ai tant écrit.

 

Je ne vais pas faire la liste de nos trouvailles, juste préciser que la moisson fut bonne (huit volumes pour moi, sans me ruiner, puisque tout cela me revint à vingt-neuf euros tout compris, sept volumes pour le Doc, battu sur le fil, Nunki demeurant la besace vide, car lui importait surtout de déambuler dans la cité pleine de souvenirs, boire un pot au café Bellevue autrefois tenu par un ami qui avait fait le plan dessiné du village, arpenter la rive de l'Anglin et tremper avec moi nos orteils dans la rivière que les canoës n'avaient aucune peine à remonter à contre-courant). Il nous raconta comment il avait vendu alors une grande partie de sa bibliothèque pour financer son voyage à Lisbonne sur les traces de Pessoa. Tous ses Genet, et tous ses ouvrages mystiques (il avait traversé une crise spirituelle en ces temps reculés) y avaient passé. En remembrance de ce geste sacrificateur, je ne manquai pas d'acheter à vil prix un Saint Ignace de Loyola, dans l'excellente collection des Maîtres spirituels au Seuil.

La canicule avait légèrement desserré son étreinte mais nous eûmes bien chaud tout de même entre les murs de calcaire, surtout dans la remontée par le raide escalier du Truchon, qui relie le Château et la rue du Four banal. Un demi de Saint-Omer encore au café Bellevue, quelques emplettes du Doc à la petite épicerie qui jouxte le café, et nous voilà repartis par la route du Blanc. 

L'escalier du Truchon

 

Un petit arrêt à la source de Saint-Aigny,  la fontaine de Saint-Jean Baptiste (qui guérissait autrefois les teigneux par la vertu d'un jeu de mots sympathique), qui aurait aussi une haute teneur en sélénium comme celle des eaux de la station thermale de La Roche-Posay. Hélas, l'European Journal of Water Quality que je consulte ce jour révèle que "L'analyse des eaux de la Roche-Posay (Vienne) connues pour leur teneur en sélénium et celle des eaux de la source de Saint-Aigny (Indre), près du Blanc, réputées pour avoir des propriétés comparables, met en évidence la faible teneur en sélénium des secondes. On rapproche la teneur élevée en sélénium avec la présence d'un manteau de terrains détritiques tertiaires aux environs de La Roche-Posay, alors qu'ils sont absents à Saint-Aigny."

On y a quand même rempli nos gourdes. 

vendredi 14 août 2026

Natalia et la vie imaginaire

En juin de cette année, je découvre enfin Le sabbat des sorcières de Carlo Ginzburg. Le lendemain de mon article, j'ai la stupéfaction d'apprendre la mort du grand historien italien. Un peu plus tard, la revue littéraire Le Matricule des anges consacre son dossier central à Natalia Ginzburg (1916-1991), la mère de Carlo (avec un remarquable entretien-fleuve avec Martin Rueff, traducteur de Carlo Guinzburg, architecte du Quarto consacré à Cesare Pavese).

 

Je n'ai jamais lu un livre de Natalia Ginzburg. Il faut dire que son œuvre est mal connue en France, peu distribuée. Et pourtant son nom ne m'était pas inconnu. Je l'avais croisé à plusieurs reprises dans L'immense solitude de Frédéric Pajak (sous-titré avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese sous le ciel de Turin), publié aux Puf en octobre 1999, et acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. C'est que Natalia Ginzburg était une grande amie de Pavese, et que c'est sans doute celle qui a parlé de l'écrivain avec le plus de lucidité et de justesse. Je suis retourné dans l’œuvre et j'ai retrouvé les quatre passages où Pajak faisait appel à ses écrits pour décrire Pavese. Ainsi, page 140 : 

Dans Les Mots de la tribu et Les Petites Vertus, Natalia Ginzburg fait un portrait amical et mélancolique de Pavese, dont elle et son mari, Leone - mort dans une prison de Rome durant l'occupation allemande -, furent amis intimes : 
Il écrivait des poèmes. Ses poèmes avaient un rythme lent, traînant, paresseux : une espèce d'amère cantilène. Turin, le Pô, les collines, la brume et les auberges de faubourg constituaient le monde de ses poèmes. 

Je redonne ici la page suivante, avec le dessin turinois de Pajak. Les occurrences suivantes se situent plutôt à la fin du livre. En juin 1950, Pavese a alors quarante-deux ans quand il reçoit le prix Strega, la plus prestigieuse récompense littéraire du pays. Natalia Ginzburg, dans Portrait d'un ami, écrit que "cela ne changea en rien ses habitudes revêches, ni la modestie de son attitude, ni l'humilité, consciencieuse jusqu'au scrupule, de son labeur quotidien. Quand nous lui demandions s'il était content d'être célèbre, il répondait avec un ricanement orgueilleux, qu'il s'y attendait depuis toujours...  Mais le fait de s'y attendre depuis toujours signifiait que le but atteint ne lui procurait plus aucune joie : il était incapable de jouir des choses et de les aimer, dès qu'il les avait. " (p. 290)

Dans le même texte, elle écrit ensuite :

Il est mort pendant l'été.  Notre ville, pendant l'été, est déserte, et paraît très grande, claire et sonore comme une place ; le ciel est limpide main non lumineux, d'une pâleur lactée ; le fleuve se déroule, plat comme une route, sans dégager d'humidité ni de fraîcheur... Il choisit, pour mourir, un jour quelconque de ce mois d'août torride ; et il choisit la chambre d'un hôtel près de la gare : voulant mourir, dans cette ville qui lui appartenait, comme un étranger. (p. 302) 

Et c'est encore toute une page que Frédéric Pajak emprunte à Natalia Ginzburg pour compléter le portrait de l'écrivain (p. 315). 

Bref, mon intérêt pour Natalia s'en est trouvé renouvelé, et quand je suis allé à Bourges dans la librairie Bifurcations, j'ai acheté, outre Petit chien sans ficelle le livre d'André Schlesser, Vie imaginaire, que le petit éditeur Ypsilon a fait paraître en 2025, livre qui rassemble des articles que Natalia Ginzburg a écrit dans les années 1970 pour La Stampa ou Il Corriere della sera.

 

Je n'ai pas encore achevé ma lecture, je déguste lentement, un article ou deux, pas plus, chaque soir. Natalia Ginzburg écrit autour d'écrivains qu'en général je ne connais pas (Biagio Marin, Tonino Guerra, Antonio Delfini...), et on pourrait penser que de ce fait on devrait y trouver peu d'intérêt. Or, étonnamment, ce n'est pas le cas. Mais parfois, tout de même, je connais, Alberto Moravia par exemple, dont elle chronique le dernier livre, Moi et Lui, en février 1971. Pas de chance, je n'ai pas lu Moi et Lui, mais Le Mépris et L'Ennui, et un autre roman dont le titre m'échappe. Et ce qui est une nouvelle fois étonnant, c'est sa franchise : elle commence carrément par ces mots : "Le dernier livre de Moravia Moi et Lui ne me plaît pas (...)."Et pourtant Moravia est un ami, elle dit de lui qu'il est "une des personnes les plus limpides, les plus gentilles et les plus humbles qu'on puisse rencontrer", et elle reconnaît qu'il a écrit de très beaux romans, "en utilisant son extraordinaire faculté à poser sur la réalité un regard fulgurant, pénétrant, furtif et involontaire, extrêmement attentif et jugeant, et en même temps fortuit, étourdi et distrait." Cependant, rien à faire, Moi et Lui ne lui plaît pas, elle a "l'impression qu'il est rempli des mécanismes de sa tête. J'ai l'impression que ce n'est pas lui qui l'a écrit, mais son image publique." 

Moravia a dit qu'il a mis cinq ans à écrire ce livre. Je pense donc que ce que je viens d'écrire le mettra en colère, il dira que j'ai démoli son livre en quelques lignes. Moi je voudrais lui répondre  que cinq années à écrire un livre, bon ou mauvais, ce sont cinq années bien employées. Cinq années ou pas, peu importe, on besogne, il arrive qu'on rate le livre, c'est ça le travail d'écrivain.

Quel écrivain aujourd'hui aurait ce courage de dire vraiment, tout en lui conservant son admiration et son estime, ce qu'il pense du livre raté d'un ami ? 

 

dimanche 9 août 2026

Petit chien sans ficelle

"Au centre se tenait celui qui m’attendait sans m’attendre, celui qui, absent ou présent, m'accompagnait - anxieux - dans ce tunnel où en novembre 1977 j'ai voulu m'engager pour savoir qui j'étais - celui que j'ai épousé le 27 juin 1978."

Maria Casarès, Résidente privilégiée, Fayard, 1980, p. 420. 

Cet homme que la grande comédienne Maria Casarès épouse en 1978, c'est André Schlesser, comédien et chanteur. Quand, en 1960, Albert Camus se tue dans un accident de voiture, elle reste dévastée par la perte du grand amour de sa vie. Cette même année, elle gagne beaucoup plus d'argent que d'habitude grâce au succès du spectacle Cher menteur qu’elle joue en duo avec Pierre Brasseur.  Ce sont ses amis proches, parmi lesquels, déjà, André Schlesser, qui l’ont alors, semble-t-il, incitée à acheter, en 1961, le Domaine de la Vergne, à Alloue, pour la détourner de son profond chagrin. « Et c’est ainsi que nous sommes venus en Charente et avons pris l’allée qui conduit à La Vergne », écrit-elle dans son autobiographie Résidente privilégiée. « Je crois qu’il est inutile d’aller plus loin. Le chemin creux, juste assez large pour laisser passer une voiture, crevé de fondrières, embroussaillé, qui serpentait ses bosses entre deux rangées de noyers et de pommiers eût suffi à nous retenir. » Ce manoir bordé par la Charente avec ces cinq hectares de terre seront son havre de paix loin du « bûcher théâtral » parisien. 

 

Le 31 juillet dernier, de passage à Bourges une nouvelle fois (mon amie E. exposait ses dernières créations à la galerie des Éphémères, rue Mirebeau), je ne manquai pas de faire un tour à la belle librairie Bifurcations. J'avais déjà fait mon choix lorsque j'ai aperçu (il n'était pas tout à fait en évidence, placé qu'il était sur un rayonnage inférieur) un livre à la couverture blanche, coup de cœur des libraires, avec le nom d'André Schlesser.

 

A la vérité, d'André Schlesser, je ne connaissais pas grand chose. C'est peu dire qu'il est moins connu qu'Albert Camus.  Chansonnier interprète, et comédien ami de Jean Vilar (mais sans avoir jamais eu de grand rôle),  il n'était pas écrivain. D'où la surprise de ce livre, qui a connu un destin singulier : en fait, André Schlesser, dit Dadé, ne l'a pas écrit, il est le fruit d'un enregistrement datant de 1978. Gilles Schlesser collecte sur un magnétophone les souvenirs d'enfance de son père, dans les locaux d'une agence de publicité le temps d'un week-end. Il en tire ensuite deux tapuscrits après la mort d'André Schlesser en 1985. Il égare le sien, sans doute au gré de déménagements (ceci est raconté en avant-propos par Thomas Schlesser, le petit-fils, et auteur du best-seller Les Yeux de Mona). "Fort heureusement, poursuit-il, il en avait envoyé une copie à l'artiste Jean-Baptiste Thierrée, grand ami de Dadé qui, de son côté l'avait conservé précieusement."

Ce livre sauvé in extremis de l'oubli (les bandes magnétiques sont quant à elles effacées) n'a été édité qu'en 2024 aux éditions des Cendres. Il eût été bien triste qu'il ne le fût pas. Car c'est un vrai bonheur de lecture que ces pages inspirées. André Schlesser était réputé comme un grand conteur, et nous ne pouvons que le croire. J'ai été cueilli dès l'incipit :

J'avais neuf ans. Ou dix. Je savais lire les chiffres, le visage des hommes, les signes dans le ciel. Et je savais l'histoire, une histoire à trois sous qui me servait de passeport. Les hommes disaient toujours que ma mère n'avait pas quinze ans à ma naissance et que je ne devais pas être bien lourd dans ce bout de chiffon, porté à bout de bras. L'histoire commence là, comme ça. Mes tantes alors pouffaient, secouaient leurs longs cheveux, poursuivaient le récit en poussant des petits cris.

Né en 1914 de père inconnu, d'une mère, Anna Di Mascio, qui mourra très jeune, recueilli par un certain Joseph Schlesser qu'il n'a guère aimé, pratiquement absent de ces mémoires, il vivra la vie d'un petit Gitan, d'un gamin des rues de dix ans qui doit se débrouiller pour survivre dans les quartiers nord-est de la capitale. Ses descendants conviennent qu'il doit exister une bonne part de fiction dans ces souvenirs rassemblés plus de cinquante ans après les faits, mais ceci est de peu d'importance devant la vivacité du récit, ses bonheurs d'expression et sa poésie âpre.

Juste un  petit extrait :

Chez Eugène, on parlait souvent politique. Et leur politique, c'était la Sociale. La Sociale je ne connaissais pas. [...]
- Quoi tu ne connais pas la Sociale ?
Et il m'expliqua :
- La Sociale, c'est contre les gros.
Je trouvais ça curieux d'être contre les gros.
- Mais non, couillon ! Les gros plein de fric, pas les gros plein de soupe !
Lucien se leva et réclamat le silence. Comme s'il avait l'idée du siècle.
- Et si on l'emmenait ?
Aussitôt dit, aussitôt décidé. Les frères m'expliquèrent que le lendemain c'était le 1er mai, c'était un jour spécial pour la Sociale, que ça allait chier et qu'on allait voir ce qu'on allait voir.
Maria Casarès évoque sa mémoire avec beaucoup de tendresse dans Résidence privilégiée, le comparant au personnage d'Ariel dans La Tempête de Shakespeare. Dadé était au TNP, dit-elle, le porte-bonheur, l'amulette. Elle rapporte cette anecdote singulière qui se déroule un peu après la mort de Camus :
 
De la reprise du Songe d'une nuit d'été, ce soir de janvier 1960 qui a suivi un événement qui nous a tous frappé, et moi en particulier, je ne me souviens de rien d'autre que du visage décomposé de Vilar - et de lui. Vilar, défait, les mâchoires affreusement contractées et le visage en bois, se dressait devant moi, raidi, dans les lumières crues de Chaillot, Obéron détrôné figé dans son somptueux pelage d'oiseau vert qui, du coup, lui donnait des airs de faux perroquet. C'était pour un dialogue qui nous réunissait tous deux , seuls, en scène ; et je regardais sur sa face la grimace de l'effort insoutenable que je faisais pour parler. Je le regardais - je ne l'ai jamais tant aimé -, refoulant un rire fou que sa vue éveillait en moi avec une irrésistible envie de pleurer, et je me demandais  qui de nous deux allait lâcher le premier. Au centre du plateau, un personnage blanc, intrus insolite, restait là entre nous deux, comme s'il avait oublié de nous quitter ou comme s'il s’apprêtait à changer de décor si besoin était. C'était le serviteur des lieux. Jusqu'à la fin de la scène, il resta là à veiller. Personne en coulisses ou dans la salle ne s'aperçut de cette "anomalie". Il n'y eut, je crois, pour le voir que Vilar et moi - mais c'est certainement grâce à lui que nous avons pu continuer. (p. 428)
Maria Casarès, Le Songe d'une nuit d'été, 1959. Photographie Bela Bernand © Collection Armelle et Marc Enguerand

En juin 2022, je passai quelques jours à Confolens, au camping des Ribières, en une sorte de pèlerinage dans ce pays où ma sœur Marie avait vécu ses dernières années. C'est elle qui m'avait fait découvrir la Maison du Comédien (aujourd'hui Maison Maria Casarès), à la Vergne (Maria Casarès avait fait don à sa mort de son domaine à la commune d'Alloue). Le 15 juin, j'y allai avec un vélo du camping, bien mauvaise monture. Extrait du journal du jour :

A neuf heures et demie, je suis parti pour Alloue et la maison de Maria Casarès. Changement de vélo, mais je tombe de Charybde en Scylla. Selle trop basse impossible à rectifier, marque Cobra, aussi inamicale que le reptile en question, freins couinant et peu efficaces, dérailleur indocile, chaîne qui saute. J’ai rarement eu aussi peu de plaisir à rouler en bicyclette. Alloue n’est qu’à quinze kilomètres, mais qu’est-ce que je les ai trouvés longs ces kilomètres…

Je suis passé par Ansac-sur-Vienne pour ne pas me retaper la côte de l’Intermarché. Petite route ensuite jusqu’à Alloue. Le paysage change, le Limousin s’estompe, les premières vignes timides apparaissent. A Alloue, je m’arrête au cimetière qui est à l’entrée du village. Je cherche les tombes de Maria Casarès et d’André Schlesser, et si je peine un peu à les trouver, c’est qu’elles ne sont pas monumentales. Non, deux banquettes de pierre identiques surmontées d’une croix. Rien à voir avec les tombeaux de marbre lisse et froid qui, ici comme ailleurs, composent le décor funéraire moderne. Entre les deux tombes poussent librement des rosiers roses et rouges.

 


André Schlesser est enterré ici mais c'est près de Saint-Paul-de-Vence qu'il s'est éteint le , chez  son ami Hubert Ballay, l'amour de Barbara qui écrivit pour lui Dis, quand reviendras-tu ? ».

 

Barbara qui viendra souvent, raconte Gilles Schlesser, à La Vergne au début des années soixante. Elle aurait même envisagé d'y acheter un presbytère.

                                                         Cimetière d'Alloue, juin 2022

 

jeudi 6 août 2026

Jackie, le rêve et le Manteau d'Arlequin

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases.  

Un autre exemple : Karin Ueltschi n'était pas tout à fait une inconnue pour moi. Elle apparaît dans un article du 17 septembre 2020, Le rêve de crue et de Cahus. J'en reprends ici les lignes essentielles :

Au matin du 8 septembre dernier, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignîmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.

Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent). 

En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux,  professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». *L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au cœur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette  indécision produit des collisions formidables." 

 

La Petite Creuse à Fresselines

Je terminais l'article par l'évocation de la mort de mon amie Jackie Momot :

Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.  

Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser. 

 

Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous, 2012)**


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* On retrouve Cahus et son rêve dans Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, à la page 107. Et l'on peut aussi consulter un article encore plus détaillé sur Archive ouverte-HAL : Les bottes de Cahus.

** Ce spectacle qui était aussi un hommage à celui donné cinquante ans plus tôt dans les ruines, une adaptation des Misérables de Victor Hugo, je l'avais écrit et mis en scène dans le cadre de l'association théâtrale du Manteau d'Arlequin. L'expression "manteau d'Arlequin" se trouve expliquée dans une des dernières notes de bas de page de l'article cité plus haut de Karin Ueltschi :

L’expression « le manteau d’Arlequin » encore aujourd’hui employée en langage de scène renvoie à la « chape » ou la « gueule » d’Hellequin, la bouche de l’enfer : « Le théâtre s’étendait dans une longueur de cent pieds environ, souvent plus et quelquefois moins. Il s’élevait en face des loges et du parterre, dont il était séparé par une barrière nommée « le créneau ». Le premier plan de la scène touchait d’un côté au créneau, de l’autre aux mansions ou constructions : c’était la galerie, solier, ou premier étage du théâtre. Sous elle, était la caverne de l’Enfer, fermée par un grand rideau, qui représentait une tête hideuse qu’on voit quelquefois désignée sous le nom de Chape d’Hellequin. Ce rideau tantôt s’entr’ouvrait à l’aide de cordages, tantôt s’ouvrait largement ; les démons en sortaient par la gueule béante ou par les yeux et de là sautaient aisément sur la galerie qui représentait la terre. » G. Cohen, « Un terme de scénologie médiévale et moderne : chape d’Hellequin – manteau d’Arlequin », in Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à Ernest Hoepffner, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 113. Voir K. Ueltschi, La Mesnie Hellequin…op. cit., p. 577 et sq. 

mardi 4 août 2026

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases

En cherchant le "chamane boiteux" de George Steiner, j'avais trouvé les références d'une autre étude savante sur la question, la Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, de Karin Ueltschi (Imago, 2021), professeure de langue et de littérature du Moyen Age à l'université de Reims-Champagne-Ardennes. Je commandai le livre à Arcanes et le reçus quelques jours plus tard. Dans son introduction, elle précise que "la boiterie sera envisagée par rapport à des repères géométriques - lignes et verticalité avec laquelle elle entretient un rapport oblique - et de gravité, c'est-à-dire en fonction de la dialectique de la chute et de l'ascension dans laquelle elle est foncièrement imbriquée", et prévient qu'il est une image, "le dessin de la marelle, petite échelle de Jacob, qui concentre en elle tous les enjeux et potentialités de ce qui, à coup sûr, constitue "un sujet". La marelle figure à la fois un axe vertical entre terre et ciel, et le labyrinthe originel dans lequel il s'agit de se frayer un chemin en triomphant d'une contrainte majeure, figurée par la privation mimée d'une jambe : on ne peut emprunter la voie entre terre et ciel qu'à cloche-pied." (p.7, c'est K. Ueltschi qui souligne)

 

Or cette image de la marelle, matricielle dans l'étude de Karin Ueltschi, je la retrouvai aussi, presque simultanément, dans l'ouvrage de Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, au moment où elle évoquait ses nombreux voyages dans le désert du Nevada, sur les sites d'essais nucléaires : "On peut raconter une histoire comme les enfants jouent à la marelle, en allant toujours un peu plus loin à chaque tour, en jetant un palet dans le carré suivant, en explorant toujours le même parcours, dans un sens puis l'autre. On ne peut pas tout dire d'un coup, mais on peut refaire le trajet dans différentes conditions, trouver des itinéraires bis." (p. 161)

Cette marelle resurgit un peu plus loin, à l'incipit du chapitre 2 de la partie intitulée "Certains usages des marges" :

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. Mon père est décédé alors qu'il était en voyage à l'autre bout du monde, au début de 1987, et avec sa mort, j'ai pu ma dégeler sans risque et avoir ce qui était cadenassé. Je réagissais enfin à des événements très anciens, comme si mes émotions avaient été prises dans la glace de cette sombre époque, et je pouvais enfin mettre mes propres mots sur ces événements cruels et néfastes." (p. 166)

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. N'est-ce pas aussi le mouvement dans lequel je ne cesse d'être pris moi aussi ? Ainsi, tout récemment, ne me suis-je pas retourné sur ce chien de Goya qui m'avait interpellé déjà à plusieurs reprises ? Et L'illusion de Yakushima de Naomi Kawase résonnait fortement avec cet autre film de la cinéaste japonaise, La forêt de Mogari (2007), découvert en 2021, avec cette même présence quasi mystique de la forêt. Et je ne m'étonne plus, revenant sur l'article où je consignai cette merveille de film, de rencontrer dans le corps de ce même article une évocation de ce fameux perro semihundido de Goya.