vendredi 14 août 2026

Natalia et la vie imaginaire

En juin de cette année, je découvre enfin Le sabbat des sorcières de Carlo Ginzburg. Le lendemain de mon article, j'ai la stupéfaction d'apprendre la mort du grand historien italien. Un peu plus tard, la revue littéraire Le Matricule des anges consacre son dossier central à Natalia Ginzburg (1916-1991), la mère de Carlo (avec un remarquable entretien-fleuve avec Martin Rueff, traducteur de Carlo Guinzburg, architecte du Quarto consacré à Cesare Pavese).

 

Je n'ai jamais lu un livre de Natalia Ginzburg. Il faut dire que son œuvre est mal connue en France, peu distribuée. Et pourtant son nom ne m'était pas inconnu. Je l'avais croisé à plusieurs reprises dans L'immense solitude de Frédéric Pajak (sous-titré avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese sous le ciel de Turin), publié aux Puf en octobre 1999, et acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. C'est que Natalia Ginzburg était une grande amie de Pavese, et que c'est sans doute celle qui a parlé de l'écrivain avec le plus de lucidité et de justesse. Je suis retourné dans l’œuvre et j'ai retrouvé les quatre passages où Pajak faisait appel à ses écrits pour décrire Pavese. Ainsi, page 140 : 

Dans Les Mots de la tribu et Les Petites Vertus, Natalia Ginzburg fait un portrait amical et mélancolique de Pavese, dont elle et son mari, Leone - mort dans une prison de Rome durant l'occupation allemande -, furent amis intimes : 
Il écrivait des poèmes. Ses poèmes avaient un rythme lent, traînant, paresseux : une espèce d'amère cantilène. Turin, le Pô, les collines, la brume et les auberges de faubourg constituaient le monde de ses poèmes. 

Je redonne ici la page suivante, avec le dessin turinois de Pajak. Les occurrences suivantes se situent plutôt à la fin du livre. En juin 1950, Pavese a alors quarante-deux ans quand il reçoit le prix Strega, la plus prestigieuse récompense littéraire du pays. Natalia Ginzburg, dans Portrait d'un ami, écrit que "cela ne changea en rien ses habitudes revêches, ni la modestie de son attitude, ni l'humilité, consciencieuse jusqu'au scrupule, de son labeur quotidien. Quand nous lui demandions s'il était content d'être célèbre, il répondait avec un ricanement orgueilleux, qu'il s'y attendait depuis toujours...  Mais le fait de s'y attendre depuis toujours signifiait que le but atteint ne lui procurait plus aucune joie : il était incapable de jouir des choses et de les aimer, dès qu'il les avait. " (p. 290)

Dans le même texte, elle écrit ensuite :

Il est mort pendant l'été.  Notre ville, pendant l'été, est déserte, et paraît très grande, claire et sonore comme une place ; le ciel est limpide main non lumineux, d'une pâleur lactée ; le fleuve se déroule, plat comme une route, sans dégager d'humidité ni de fraîcheur... Il choisit, pour mourir, un jour quelconque de ce mois d'août torride ; et il choisit la chambre d'un hôtel près de la gare : voulant mourir, dans cette ville qui lui appartenait, comme un étranger. (p. 302) 

Et c'est encore toute une page que Frédéric Pajak emprunte à Natalia Ginzburg pour compléter le portrait de l'écrivain (p. 315). 

Bref, mon intérêt pour Natalia s'en est trouvé renouvelé, et quand je suis allé à Bourges dans la librairie Bifurcations, j'ai acheté, outre Petit chien sans ficelle le livre d'André Schlesser, Vie imaginaire, que le petit éditeur Ypsilon a fait paraître en 2025, livre qui rassemble des articles que Natalia Ginzburg a écrit dans les années 1970 pour La Stampa ou Il Corriere della sera.

 

Je n'ai pas encore achevé ma lecture, je déguste lentement, un article ou deux, pas plus, chaque soir. Natalia Ginzburg écrit autour d'écrivains qu'en général je ne connais pas (Biagio Marin, Tonino Guerra, Antonio Delfini...), et on pourrait penser que de ce fait on devrait y trouver peu d'intérêt. Or, étonnamment, ce n'est pas le cas. Mais parfois, tout de même, je connais, Alberto Moravia par exemple, dont elle chronique le dernier livre, Moi et Lui, en février 1971. Pas de chance, je n'ai pas lu Moi et Lui, mais Le Mépris et L'Ennui, et un autre roman dont le titre m'échappe. Et ce qui est une nouvelle fois étonnant, c'est sa franchise : elle commence carrément par ces mots : "Le dernier livre de Moravia Moi et Lui ne me plaît pas (...)."Et pourtant Moravia est un ami, elle dit de lui qu'il est "une des personnes les plus limpides, les plus gentilles et les plus humbles qu'on puisse rencontrer", et elle reconnaît qu'il a écrit de très beaux romans, "en utilisant son extraordinaire faculté à poser sur la réalité un regard fulgurant, pénétrant, furtif et involontaire, extrêmement attentif et jugeant, et en même temps fortuit, étourdi et distrait." Cependant, rien à faire, Moi et Lui ne lui plaît pas, elle a "l'impression qu'il est rempli des mécanismes de sa tête. J'ai l'impression que ce n'est pas lui qui l'a écrit, mais son image publique." 

Moravia a dit qu'il a mis cinq ans à écrire ce livre. Je pense donc que ce que je viens d'écrire le mettra en colère, il dira que j'ai démoli son livre en quelques lignes. Moi je voudrais lui répondre  que cinq années à écrire un livre, bon ou mauvais, ce sont cinq années bien employées. Cinq années ou pas, peu importe, on besogne, il arrive qu'on rate le livre, c'est ça le travail d'écrivain.

Quel écrivain aujourd'hui aurait ce courage de dire vraiment, tout en lui conservant son admiration et son estime, ce qu'il pense du livre raté d'un ami ? 

 

dimanche 9 août 2026

Petit chien sans ficelle

"Au centre se tenait celui qui m’attendait sans m’attendre, celui qui, absent ou présent, m'accompagnait - anxieux - dans ce tunnel où en novembre 1977 j'ai voulu m'engager pour savoir qui j'étais - celui que j'ai épousé le 27 juin 1978."

Maria Casarès, Résidente privilégiée, Fayard, 1980, p. 420. 

Cet homme que la grande comédienne Maria Casarès épouse en 1978, c'est André Schlesser, comédien et chanteur. Quand, en 1960, Albert Camus se tue dans un accident de voiture, elle reste dévastée par la perte du grand amour de sa vie. Cette même année, elle gagne beaucoup plus d'argent que d'habitude grâce au succès du spectacle Cher menteur qu’elle joue en duo avec Pierre Brasseur.  Ce sont ses amis proches, parmi lesquels, déjà, André Schlesser, qui l’ont alors, semble-t-il, incitée à acheter, en 1961, le Domaine de la Vergne, à Alloue, pour la détourner de son profond chagrin. « Et c’est ainsi que nous sommes venus en Charente et avons pris l’allée qui conduit à La Vergne », écrit-elle dans son autobiographie Résidente privilégiée. « Je crois qu’il est inutile d’aller plus loin. Le chemin creux, juste assez large pour laisser passer une voiture, crevé de fondrières, embroussaillé, qui serpentait ses bosses entre deux rangées de noyers et de pommiers eût suffi à nous retenir. » Ce manoir bordé par la Charente avec ces cinq hectares de terre seront son havre de paix loin du « bûcher théâtral » parisien. 

 

Le 31 juillet dernier, de passage à Bourges une nouvelle fois (mon amie E. exposait ses dernières créations à la galerie des Éphémères, rue Mirebeau), je ne manquai pas de faire un tour à la belle librairie Bifurcations. J'avais déjà fait mon choix lorsque j'ai aperçu (il n'était pas tout à fait en évidence, placé qu'il était sur un rayonnage inférieur) un livre à la couverture blanche, coup de cœur des libraires, avec le nom d'André Schlesser.

 

A la vérité, d'André Schlesser, je ne connaissais pas grand chose. C'est peu dire qu'il est moins connu qu'Albert Camus.  Chansonnier interprète, et comédien ami de Jean Vilar (mais sans avoir jamais eu de grand rôle),  il n'était pas écrivain. D'où la surprise de ce livre, qui a connu un destin singulier : en fait, André Schlesser, dit Dadé, ne l'a pas écrit, il est le fruit d'un enregistrement datant de 1978. Gilles Schlesser collecte sur un magnétophone les souvenirs d'enfance de son père, dans les locaux d'une agence de publicité le temps d'un week-end. Il en tire ensuite deux tapuscrits après la mort d'André Schlesser en 1985. Il égare le sien, sans doute au gré de déménagements (ceci est raconté en avant-propos par Thomas Schlesser, le petit-fils, et auteur du best-seller Les Yeux de Mona). "Fort heureusement, poursuit-il, il en avait envoyé une copie à l'artiste Jean-Baptiste Thierrée, grand ami de Dadé qui, de son côté l'avait conservé précieusement."

Ce livre sauvé in extremis de l'oubli (les bandes magnétiques sont quant à elles effacées) n'a été édité qu'en 2024 aux éditions des Cendres. Il eût été bien triste qu'il ne le fût pas. Car c'est un vrai bonheur de lecture que ces pages inspirées. André Schlesser était réputé comme un grand conteur, et nous ne pouvons que le croire. J'ai été cueilli dès l'incipit :

J'avais neuf ans. Ou dix. Je savais lire les chiffres, le visage des hommes, les signes dans le ciel. Et je savais l'histoire, une histoire à trois sous qui me servait de passeport. Les hommes disaient toujours que ma mère n'avait pas quinze ans à ma naissance et que je ne devais pas être bien lourd dans ce bout de chiffon, porté à bout de bras. L'histoire commence là, comme ça. Mes tantes alors pouffaient, secouaient leurs longs cheveux, poursuivaient le récit en poussant des petits cris.

Né en 1914 de père inconnu, d'une mère, Anna Di Mascio, qui mourra très jeune, recueilli par un certain Joseph Schlesser qu'il n'a guère aimé, pratiquement absent de ces mémoires, il vivra la vie d'un petit Gitan, d'un gamin des rues de dix ans qui doit se débrouiller pour survivre dans les quartiers nord-est de la capitale. Ses descendants conviennent qu'il doit exister une bonne part de fiction dans ces souvenirs rassemblés plus de cinquante ans après les faits, mais ceci est de peu d'importance devant la vivacité du récit, ses bonheurs d'expression et sa poésie âpre.

Juste un  petit extrait :

Chez Eugène, on parlait souvent politique. Et leur politique, c'était la Sociale. La Sociale je ne connaissais pas. [...]
- Quoi tu ne connais pas la Sociale ?
Et il m'expliqua :
- La Sociale, c'est contre les gros.
Je trouvais ça curieux d'être contre les gros.
- Mais non, couillon ! Les gros plein de fric, pas les gros plein de soupe !
Lucien se leva et réclamat le silence. Comme s'il avait l'idée du siècle.
- Et si on l'emmenait ?
Aussitôt dit, aussitôt décidé. Les frères m'expliquèrent que le lendemain c'était le 1er mai, c'était un jour spécial pour la Sociale, que ça allait chier et qu'on allait voir ce qu'on allait voir.
Maria Casarès évoque sa mémoire avec beaucoup de tendresse dans Résidence privilégiée, le comparant au personnage d'Ariel dans La Tempête de Shakespeare. Dadé était au TNP, dit-elle, le porte-bonheur, l'amulette. Elle rapporte cette anecdote singulière qui se déroule un peu après la mort de Camus :
 
De la reprise du Songe d'une nuit d'été, ce soir de janvier 1960 qui a suivi un événement qui nous a tous frappé, et moi en particulier, je ne me souviens de rien d'autre que du visage décomposé de Vilar - et de lui. Vilar, défait, les mâchoires affreusement contractées et le visage en bois, se dressait devant moi, raidi, dans les lumières crues de Chaillot, Obéron détrôné figé dans son somptueux pelage d'oiseau vert qui, du coup, lui donnait des airs de faux perroquet. C'était pour un dialogue qui nous réunissait tous deux , seuls, en scène ; et je regardais sur sa face la grimace de l'effort insoutenable que je faisais pour parler. Je le regardais - je ne l'ai jamais tant aimé -, refoulant un rire fou que sa vue éveillait en moi avec une irrésistible envie de pleurer, et je me demandais  qui de nous deux allait lâcher le premier. Au centre du plateau, un personnage blanc, intrus insolite, restait là entre nous deux, comme s'il avait oublié de nous quitter ou comme s'il s’apprêtait à changer de décor si besoin était. C'était le serviteur des lieux. Jusqu'à la fin de la scène, il resta là à veiller. Personne en coulisses ou dans la salle ne s'aperçut de cette "anomalie". Il n'y eut, je crois, pour le voir que Vilar et moi - mais c'est certainement grâce à lui que nous avons pu continuer. (p. 428)
Maria Casarès, Le Songe d'une nuit d'été, 1959. Photographie Bela Bernand © Collection Armelle et Marc Enguerand

En juin 2022, je passai quelques jours à Confolens, au camping des Ribières, en une sorte de pèlerinage dans ce pays où ma sœur Marie avait vécu ses dernières années. C'est elle qui m'avait fait découvrir la Maison du Comédien (aujourd'hui Maison Maria Casarès), à la Vergne (Maria Casarès avait fait don à sa mort de son domaine à la commune d'Alloue). Le 15 juin, j'y allai avec un vélo du camping, bien mauvaise monture. Extrait du journal du jour :

A neuf heures et demie, je suis parti pour Alloue et la maison de Maria Casarès. Changement de vélo, mais je tombe de Charybde en Scylla. Selle trop basse impossible à rectifier, marque Cobra, aussi inamicale que le reptile en question, freins couinant et peu efficaces, dérailleur indocile, chaîne qui saute. J’ai rarement eu aussi peu de plaisir à rouler en bicyclette. Alloue n’est qu’à quinze kilomètres, mais qu’est-ce que je les ai trouvés longs ces kilomètres…

Je suis passé par Ansac-sur-Vienne pour ne pas me retaper la côte de l’Intermarché. Petite route ensuite jusqu’à Alloue. Le paysage change, le Limousin s’estompe, les premières vignes timides apparaissent. A Alloue, je m’arrête au cimetière qui est à l’entrée du village. Je cherche les tombes de Maria Casarès et d’André Schlesser, et si je peine un peu à les trouver, c’est qu’elles ne sont pas monumentales. Non, deux banquettes de pierre identiques surmontées d’une croix. Rien à voir avec les tombeaux de marbre lisse et froid qui, ici comme ailleurs, composent le décor funéraire moderne. Entre les deux tombes poussent librement des rosiers roses et rouges.

 


André Schlesser est enterré ici mais c'est près de Saint-Paul-de-Vence qu'il s'est éteint le , chez  son ami Hubert Ballay, l'amour de Barbara qui écrivit pour lui Dis, quand reviendras-tu ? ».

 

Barbara qui viendra souvent, raconte Gilles Schlesser, à La Vergne au début des années soixante. Elle aurait même envisagé d'y acheter un presbytère.

                                                         Cimetière d'Alloue, juin 2022

 

jeudi 6 août 2026

Jackie, le rêve et le Manteau d'Arlequin

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases.  

Un autre exemple : Karin Ueltschi n'était pas tout à fait une inconnue pour moi. Elle apparaît dans un article du 17 septembre 2020, Le rêve de crue et de Cahus. J'en reprends ici les lignes essentielles :

Au matin du 8 septembre dernier, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignîmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.

Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent). 

En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux,  professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». *L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au cœur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette  indécision produit des collisions formidables." 

 

La Petite Creuse à Fresselines

Je terminais l'article par l'évocation de la mort de mon amie Jackie Momot :

Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.  

Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser. 

 

Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous, 2012)**


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* On retrouve Cahus et son rêve dans Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, à la page 107. Et l'on peut aussi consulter un article encore plus détaillé sur Archive ouverte-HAL : Les bottes de Cahus.

** Ce spectacle qui était aussi un hommage à celui donné cinquante ans plus tôt dans les ruines, une adaptation des Misérables de Victor Hugo, je l'avais écrit et mis en scène dans le cadre de l'association théâtrale du Manteau d'Arlequin. L'expression "manteau d'Arlequin" se trouve expliquée dans une des dernières notes de bas de page de l'article cité plus haut de Karin Ueltschi :

L’expression « le manteau d’Arlequin » encore aujourd’hui employée en langage de scène renvoie à la « chape » ou la « gueule » d’Hellequin, la bouche de l’enfer : « Le théâtre s’étendait dans une longueur de cent pieds environ, souvent plus et quelquefois moins. Il s’élevait en face des loges et du parterre, dont il était séparé par une barrière nommée « le créneau ». Le premier plan de la scène touchait d’un côté au créneau, de l’autre aux mansions ou constructions : c’était la galerie, solier, ou premier étage du théâtre. Sous elle, était la caverne de l’Enfer, fermée par un grand rideau, qui représentait une tête hideuse qu’on voit quelquefois désignée sous le nom de Chape d’Hellequin. Ce rideau tantôt s’entr’ouvrait à l’aide de cordages, tantôt s’ouvrait largement ; les démons en sortaient par la gueule béante ou par les yeux et de là sautaient aisément sur la galerie qui représentait la terre. » G. Cohen, « Un terme de scénologie médiévale et moderne : chape d’Hellequin – manteau d’Arlequin », in Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à Ernest Hoepffner, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 113. Voir K. Ueltschi, La Mesnie Hellequin…op. cit., p. 577 et sq. 

mardi 4 août 2026

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases

En cherchant le "chamane boiteux" de George Steiner, j'avais trouvé les références d'une autre étude savante sur la question, la Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, de Karin Ueltschi (Imago, 2021), professeure de langue et de littérature du Moyen Age à l'université de Reims-Champagne-Ardennes. Je commandai le livre à Arcanes et le reçus quelques jours plus tard. Dans son introduction, elle précise que "la boiterie sera envisagée par rapport à des repères géométriques - lignes et verticalité avec laquelle elle entretient un rapport oblique - et de gravité, c'est-à-dire en fonction de la dialectique de la chute et de l'ascension dans laquelle elle est foncièrement imbriquée", et prévient qu'il est une image, "le dessin de la marelle, petite échelle de Jacob, qui concentre en elle tous les enjeux et potentialités de ce qui, à coup sûr, constitue "un sujet". La marelle figure à la fois un axe vertical entre terre et ciel, et le labyrinthe originel dans lequel il s'agit de se frayer un chemin en triomphant d'une contrainte majeure, figurée par la privation mimée d'une jambe : on ne peut emprunter la voie entre terre et ciel qu'à cloche-pied." (p.7, c'est K. Ueltschi qui souligne)

 

Or cette image de la marelle, matricielle dans l'étude de Karin Ueltschi, je la retrouvai aussi, presque simultanément, dans l'ouvrage de Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, au moment où elle évoquait ses nombreux voyages dans le désert du Nevada, sur les sites d'essais nucléaires : "On peut raconter une histoire comme les enfants jouent à la marelle, en allant toujours un peu plus loin à chaque tour, en jetant un palet dans le carré suivant, en explorant toujours le même parcours, dans un sens puis l'autre. On ne peut pas tout dire d'un coup, mais on peut refaire le trajet dans différentes conditions, trouver des itinéraires bis." (p. 161)

Cette marelle resurgit un peu plus loin, à l'incipit du chapitre 2 de la partie intitulée "Certains usages des marges" :

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. Mon père est décédé alors qu'il était en voyage à l'autre bout du monde, au début de 1987, et avec sa mort, j'ai pu ma dégeler sans risque et avoir ce qui était cadenassé. Je réagissais enfin à des événements très anciens, comme si mes émotions avaient été prises dans la glace de cette sombre époque, et je pouvais enfin mettre mes propres mots sur ces événements cruels et néfastes." (p. 166)

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. N'est-ce pas aussi le mouvement dans lequel je ne cesse d'être pris moi aussi ? Ainsi, tout récemment, ne me suis-je pas retourné sur ce chien de Goya qui m'avait interpellé déjà à plusieurs reprises ? Et L'illusion de Yakushima de Naomi Kawase résonnait fortement avec cet autre film de la cinéaste japonaise, La forêt de Mogari (2007), découvert en 2021, avec cette même présence quasi mystique de la forêt. Et je ne m'étonne plus, revenant sur l'article où je consignai cette merveille de film, de rencontrer dans le corps de ce même article une évocation de ce fameux perro semihundido de Goya.


 

 

dimanche 2 août 2026

Le malheur et la beauté du monde

 "La grande énigme de la vie humaine, ce n'est pas la souffrance, c'est le malheur."

Simone Weil 

Le malheur frappe partout et toujours, on le sait bien, mais on s'accommode mieux de le savoir lointain. Aussi, quand il est à nos portes, quand il nous saisit dans notre vie quotidienne, il nous remplit d'effroi. Les incendies qui dévastent la Gironde et les Landes depuis des jours, plongeant le pays dans une catastrophe inédite, ont un effet de sidération. Ces personnes évacuées par centaines, contraintes d'abandonner parfois en pleine nuit leurs maisons et leurs biens, ces pompiers qui luttent sans relâche au péril de leur vie, dessinent le visage tourmenté d'un malheur collectif qui avait été pourtant annoncé, mais que l'on ne croyait peut-être pas si proche. Je connais assez bien ce coin de terre aquitaine, mes ex-beaux parents y ont un bungalow dans un village de vacances en lisière de l'océan, dans cette commune du Porge où tant de maisons ont brûlé, qui n'étaient pas des résidences secondaires comme il y en a tant sur la presqu'île du Cap-Ferret, non, les maisons de simples gens qui vivaient ici à l'année, parfois depuis plusieurs générations. On peut comprendre leur détresse, devant les murs calcinés de leurs existences, la perte irrémédiable de leurs souvenirs, leur colère aussi devant ce fiasco, l'impuissance à juguler ces feux attisés par la sécheresse et les vents.

L'irruption du malheur dans nos vies est un moment bien particulier. Je sais qu'en ce qui me concerne, le malheur  s'introduisit dans notre famille un dimanche soir d'octobre 1969. Pendant neuf ans, donc, je ne connus pas le malheur, des petites souffrances, des douleurs, certainement, mais le malheur je ne savais pas ce que c'était. Cette nuit-là, nous partîmes dans la nuit, abandonnant le magasin des Économats dont mon père était gérant dans le petit village de Saulzais-le-Potier. On nous expliqua brièvement : Julien et Marie-Louise, nos grands-parents maternels, avaient eu un accident de la route en reconduisant mon oncle Bernard à la gare de Châteauroux. Il accomplissait alors son service militaire. Une collision à un carrefour sur la route de Neuvy, un choc très violent, ils étaient morts sur le coup, mon oncle plongé dans un coma dont il devait resurgir quelques jours plus tard. La vie allait changer de cap, nous quitterions le Cher et mon père, reprenant la ferme des grands-parents, redeviendrait paysan. Ma mère n'avait que trente ans alors, elle avait perdu son père et sa mère, choc immense dont elle parlait toujours avec grande pudeur, "la mort des parents," disait-elle, sans rien ajouter. On nous épargna les obsèques, voulant sans aucun doute nous protéger. Je le regrette encore. 

Traduit en français en 2022, 

Rachel Bespaloff, La vérité que nous sommes. Lettres de Rachel Bespaloff à Léon Chestov et Benjamin Fondane. Édition établie et annotée par Olivier Salazar-Ferrer. Non Lieu, 128 p., 14 €

Le malheur, il est au cœur des œuvres de Simone Weil et Rachel Bestaloff. Toutes les deux publièrent donc au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale une étude sur l'Iliade. Un des deux grands poèmes homériques. Elles n'en parlent pas tout à fait de la même manière, et c'est bien normal, c'est même ce qui fait leur intérêt. J'ai déjà dit qu'on cherchait souvent à les opposer. Cela ne m'intéresse pas, je trouve assez extraordinaire cette même attention à l'Iliade dans les moments les plus douloureux de l'histoire moderne pour ne pas chercher à creuser des fossés entre ces deux femmes d'exception. Et sans doute Rachel Bestaloff a pu lire le texte de Simone Weil avant la publication de De l'Iliade, mais pour autant elle en avait commencé la rédaction bien avant, et elle s'inquiéta même qu'on pût penser à un plagiat. De fait, c'est tout le contraire d'un plagiat.

Cela n'empêche pas d'y retrouver certains termes et concepts chers à Simone Weil. Ainsi de la force, dont la définition est donnée dès l'ouverture de l'essai :

Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l'Iliade, c'est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. L'âme humaine ne cesse pas d'y apparaître modifiée par ses rapports avec la force ; entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu'elle subit. Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ; ceux qui savent discerner la force, aujourd'hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs.

La force, c'est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s'exerce jusqu'au bout, elle fait de l'homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu'un, et, un instant plus tard, il n'y a personne. C'est un tableau que l'Iliade ne se lasse pas de nous présenter  

La force apparaît très vite également chez Rachel Bespaloff, dans le premier chapitre plus spécialement centré sur Hector : La force ne se connaît et ne jouit d'elle-même que dans l'abus où elle s'abuse, dans l'excès où elle se dépense. Ce bondissement souverain, cette fulguration meurtrière où le calcul, la chance et la puissance ne font qu'un pour défier la condition humaine - en un mot la beauté de la force, nul (sauf la Bible qui la chante et la loue en Dieu seul), ne nous la rend plus sensible qu'Homère. [...] Ainsi la force apparaît dans l'Iliade, à la fois comme la suprême réalité et la suprême illusion de l'existence."

La qualité unique de l'Iliade, c'est de n'être pas le récit des seuls vainqueurs, comme si souvent dans les chroniques historiques : "Où, dans l'Iliade, sont les bons ? où les méchants ? questionne Bespaloff. On n'y voit que des âmes en peine - des guerriers en lutte qui triomphent ou succombent. Les revendications de la justice  ne font qu'un murmure de larmes et de plaintes aux genoux de marbre de la nécessité. Condamner ou absoudre la force, ce serait condamner ou absoudre la vie même. Et la vie , dans l'Iliade (comme dans la Bible et dans Guerre et Paix) est essentiellement ce qui ne se laisse pas estimer, mesurer, condamner ou justifier par le vivant. [...] Cette acceptation sans raidissement intérieur, consubstantielle à l'existence, reste très éloignée des parades stoïciennes."

Simone Weil, de son côté, souligne que "l'extraordinaire équité qui inspire l'Iliade a peut-être des exemples inconnus de nous, mais n'a pas eu d'imitateurs. C'est à peine si l'on sent que le poète est Grec et non Troyen."  

Cet autre mot-clé que nous avons étudié l'autre jour se retrouve aussi sous la plume de Rachel Bespaloff : l'amertume. Et c'est juste après le passage cité ci-dessus : "Fille de l'amertume, la philosophie de l'Iliade bannit le ressentiment." Amertume qui est aussi présente dans le second chapitre, Thétis et Achille. Thétis, la déesse, Néréide aux pieds légers, qui est une mère bienveillante pour le héros fougueux et implacable, qui chérit en retour cette jeune mère immortelle : "Dans cet amour, qu'une double amertume préserve de lentes corruptions, s'accomplit sa nature humaine et divine."

 

Thétis plonge Achille dans les eaux du Styx (Antoine Borel, 1788)

"Auprès d'elle seulement, écrit Rachel Bespaloff, Achille redevient humain par le besoin de protection et de consolation. Thétis elle-même n'est jamais la mère orgueilleuse du héros triomphant, mais toujours la mère torturée du fils agonisant." Et une note de bas de page appelée par cette phrase ose une hypothèse que je n'avais jamais lue jusqu'à présent : "Il n'est pas interdit de déceler l'origine profonde du culte de la Vierge dans les images poignantes de maternité virginale qu'Homère nous a laissées."

Amertume encore au chapitre troisième, consacrée à Hélène, où Bespaloff met en évidence le sentiment de complicité fraternelle qu'elle partage avec Hector : "La plainte de l'exilée retentira la dernière sur la dépouille d'Hector, baignant la fin de l'Iliade dans la lumière pure et désolée de la compassion."

Voici vingt ans déjà que je suis partie de là-bas et que j'ai quitté mon pays, et de toi jamais je n'entendis mot méchant ni amer... Je pleure donc sur moi, malheureuse, autant que sur toi, d'un cœur désolé. Nul désormais dans la vaste Troade qui me témoigne quelque douceur et amitié : tous n'ont pour moi que de l'horreur.

C'est à travers la figure d'Hélène que nous retrouvons le malheur : "La plus belle d'entre les femmes, que tout appelait, tout portait à une destinée rayonnante, n'a été choisie que pour consommer son propre malheur et celui de deux peuples. Loin d'être une promesse de bonheur, la beauté, ici, accable comme une malédiction.

Arrivée de Pâris et Hélène à Troie, BnF, Manuscrits, français 254 fol. 53
 

Ici s'amorce une méditation profonde sur la beauté, qui n'est pas sans parenté avec celle de Simone Weil, pour qui, selon Pierre Gillouard, "le sentiment de la beauté du monde ne nous voile jamais ses horreurs. Le monde est beau non pas grâce à elles, mais avec elles : on les sait exister dans cette nécessité invincible qui semble pourtant obéir à la volonté d'un artiste." (p. 354) Il cite un peu plus haut cet extrait suivant de L'Amour de Dieu et le malheur :

Dans la beauté du monde la nécessité brute devient objet d'amour. Rien n'est beau comme la pesanteur dans les plis fugitifs des ondulations de la mer ou les plis presque éternels des montagnes.

La mer n’est pas moins belle à nos yeux parce que nous savons que parfois des bateaux sombrent. Elle en est plus belle au contraire. Si elle modifiait le mouvement de ses vagues pour épargner un bateau, elle serait un être doué de discernement et de choix, et non pas ce fluide parfaitement obéissant à toutes les pressions extérieures. C’est cette parfaite obéissance qui est sa beauté.

Toutes les horreurs qui se produisent en ce monde sont comme les plis imprimés aux vagues par la pesanteur. C’est pourquoi elles enferment une beauté. Parfois un poème, tel que l’Iliade, rend cette beauté sensible.

Pas étonnant de retrouver l'Iliade à la fin de ce passage... 

Rachel Bespaloff associe elle aussi la beauté à la nécessité. Ainsi peut-elle écrire qu'Homère "lui prête l'inexorabilité de la force et l'apparente à la fatalité. Comme la force, elle subjugue et détruit - délie et délivre. Ce n'est pas le hasard des vicissitudes de sa vie, mais une nécessité plus profonde, qui fait qu'Hélène est le calme et l'amertume qui renaissent au sein des batailles et baignent également dans leur ombre victoires et défaites par-delà les milliers de morts. Car si la force s'use et se dégrade dans la contingence du devenir - il suffit de la flèche de Pâris pour anéantir d'un seul coup la puissance d'Achille - la beauté seule consume toutes les contingences jusqu'à celles qui président à son accomplissement."


 

vendredi 31 juillet 2026

Le regard du chien

Au printemps 1939, Simone Weil est atteinte d'une pleurésie. Séjournant à Genève pour se soigner, elle visite au Musée d'art et d'histoire de Genève les collections du Prado évacuées lors de la guerre civile espagnole, et en particulier les eaux-fortes de Goya (Les Désastres de la guerre), qui lui font une très forte impression. L'exposition s'achève le 31 août 1939, juste avant l'invasion de la Pologne et le début de la Seconde Guerre mondiale. La notice chronologique du Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil mentionne bien cette visite mais ne précise pas la présence des Goya. Ce n'est pourtant pas un détail anodin, le juriste Alain Supiot, dans un entretien avec Xavier de la Porte, en 2017, explique que la "notion d'attention est du reste première dans sa réflexion sur les relations du droit et de la justice. Le sentiment d'injustice surgit avec ce cri : « Pourquoi me fais-tu du mal? », et la justice commence par l'attention portée à ce cri. Cela me fait penser à ce chien que Goya a peint en train de se noyer. Tout est dans le regard du chien. Simone Weil nous invite à demeurer attentifs au regard de ceux qui se noient. " 

J'ai été surpris et heureux de retrouver ce chien de Goya auquel j'ai consacré plusieurs articles en septembre 2021. Un peu surpris aussi par l'interprétation de Supiot, qui ne m'a jamais effleuré l'esprit, et que je n'avais pas vue ailleurs. Le regard du chien est étonnant, mais rien ne me semble assurer que l'animal soit en train de se noyer.

Goya, Perro semihundido (Wikipedia)
 

Chien que j'avais retrouvé en décembre 2025 avec Le Jour du chien de Caroline Lamarche. L'article que j'y consacrai alors citait aussi Yves Bonnefoy, à travers son essai La poésie et la gnose, où, dans un texte sur Alain Veinstein, j'écrivais avoir été immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)


Et je finissais ainsi le billet : "Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

Chien enlisé, chien qui se noie, au fond peu importe. C'est le regard surtout qui compte.

Mais Simone Weil ne fut pas la seule à visiter l'exposition de Genève. Une autre philosophe, Rachel Bespaloff, à la même époque elle aussi en soins à Genève, si j'en crois cet article italien, découvrit les Goya.

Et ce qui est étourdissant, c'est que Rachel Bespaloff, née à Kiev en 1895 de parents juifs ukrainiens, venus vivre à Genève (où son père Daniel Pasmanik est chargé de cours à l'université), exilée aux États-Unis pendant la guerre, publie à New York chez Brentano's une étude philosophique intitulée De l'Iliade (rappelons que L'Iliade ou le poème de la force a été publié en 1940 par les Cahiers du Sud).

 

J'ai acheté ce livre en août 2017 à Toulouse. Et l'ai donc relu mardi après-midi dans le prolongement de mon dernier article sur Simone Weil.

Les deux femmes ne se sont jamais rencontrées, ne se connaissaient pas. Mais toutes les deux ont quitté la France en 1942 pour les États-Unis. Simone Weil ne reste pas  à New York, où elle juge la vie trop confortable, et elle arrive en Grande-Bretagne en novembre 1942, où elle travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Elle meurt le 24 août 1943 à Ashford de malnutrition et d'une crise cardiaque. 

 

Rachel Bespaloff, elle, collabore au service international de radio télévision du gouvernement américain "The voice of America", puis de 1943 à 1949, grâce à son ami, Jean Wahl, elle obtient une charge d’enseignement de la littérature française auprès du Mount Holyoke College dans le Massachusetts où lui-même enseigne comme professeur. Cependant, harcelée par les tracas financiers, les soucis de santé de sa mère et de son oncle, qu’elle affronte seule après le décès de son mari, et l’éloignement de sa fille admise à Harvard, Rachel Bespaloff met fin à ses jours le 6 avril 1949. Elle ferme les portes et les fenêtres de sa cuisine, les obture avec des serviettes, puis ouvre le gaz.

Rachel Bespaloff
 

Deux destins tragiques que réunit donc un grand poème, L'Iliade, auquel toutes les deux ont consacré un livre au moment où la guerre dévastait le monde. J'ai cherché sur le net des études comparatives entre les deux œuvres : elles ne sont pas légion. Elles préfèrent le plus souvent mettre l'accent sur les différences. Elles existent évidemment, on ne saurait les nier ou les minimiser : "son interprétation, assure par exemple Claude Cazalé-Bérard,  diverge profondément de celle de Simone Weil, dont Jean Grenier lui a fait connaître l’essai L’Iliade ou le poème de la force, en 1941." Matthieu Nucci, de son côté, écrit que "selon les reconstitutions les plus accréditées, l'auteur a voulu le revoir dès qu'elle a eu connaissance de la publication de Simone Weil, corrigeant certaines phrases qui risquaient de le faire passer pour le plagiat. En fait, si l’esprit de l’œuvre est le même, la réponse est très différente, ou plutôt: l’atmosphère dominante, le trait avec lequel les deux philosophes choisissent de relire l’Iliade."

Néanmoins, relisant donc Rachel Bespaloff, c'est bien plutôt, au-delà des divergences, les points de connexion qui m'ont frappé. Je les évoquerai dans une prochaine chronique.

Francisco de Goya, « Las mujeres dan valor » (Les femmes sont courageuses) de The Disasters of War (1810-1820).

 

mercredi 29 juillet 2026

Cette amertume qui procède de la tendresse

Pourquoi Ajax refuse-t-il de parler à Ulysse lors de la nekuia ? Je l'ai peut-être su, mais si c'est le cas, je l'avais oublié, je ne le savais plus. Je suis retourné consulter la traduction de L'Odyssée par Philippe Jaccottet, et lus ceci :

Seule pourtant l'âme d'Ajax, le fils de Télamon,
demeurait à l'écart, amère encore de la victoire 
que j'avais remportée par jugement près des bateaux
pour les armes d'Achille, offertes par sa noble mère.
Les enfants des Troyens et Athéna avaient jugé.
Que n'avais -je plutôt eu le dessous en cette épreuve !
Sans ces armes, la terre eût craint de couvrir cette tête,
Ajax qui l'emportait par sa beauté et ses exploits
sur tous les Danaëns après Achille sans défaut !
J'allai donc l'aborder avec des mots très doux : 
"Ajax, ô fils de Télamon, ne vas-tu pas,
même mort, oublier ton amertume de ces armes
maudites ? Car les dieux ont tiré notre malheur :
en toi tomba notre plus fort rempart ; et depuis lors,
autant que sur la tête du puissant Achille, 
nous pleurons sur ta mort. La faute n'en est à personne,
qu'à l'affreuse haine de Zeus pour les troupes des Grecs
porteurs de lance, qui t'a infligé ce destin.
Mais approche, seigneur, afin d'entendre mes paroles
et mon récit : calme le feu de ton âme virile !"
Ainsi parlai-je ; il ne répondit rien et s'éloigna
avec les autres âmes vers l'Erèbe des défunts.
Malgré son amertume, il m'eût parlé peut-être, ou écouté ;
mais mon cœur préférait encore, au fond de moi,
voir les âmes d'autres défunts.

L'Odyssée, XI, 543-567 

"Ainsi, Ajax pleure sur lui-même, en proie au désespoir, mais ce n’est pas la seule émotion qui le traverse. Son attitude peut être comparée à celle d’Achille retiré sous sa tente, la main sur le front, emmitouflé dans son manteau, sur une coupe de Londres représentant le moment où la belle captive Briséis est emmenée par deux messagers. " Cécile Jubier-Galinier

 Coupe fragmentaire attribuée à Douris, vers 500-490, Paris, Cabinet des Médailles de Ridder 600+ b1. © photo S. Oboukhoff BnF-CNRS-MSH Mondes

 

Un mot me frappa dans ce passage, celui d'amertume, qui revient par deux fois. En d'autres circonstances, il ne m'eût pas retenu, mais il se trouve que je l'avais croisé très peu de temps auparavant, ce même jour. Je lisais la belle étude de Pierre Gillouard, Simone Weil, La pensée à l'épreuve du mal, Puf, mai 2026, L'auteur y examine l'expérience ouvrière de la philosophe, menée en 1934 et 1935, et son rôle dans l'émergence du problème du mal. La dureté du travail en usine la conduit à prôner l'acceptation de la nécessité, ce qui s'apparenterait à une sorte de stoïcisme, mais il ne faut pas s'y tromper, montre Pierre Gillouard, qui parle d'un "stoïcisme réinventé" : "Ainsi, tout au contraire de susciter "la reconnaissance" à l'égard de la Providence comme chez Épictète, l'attention puis le consentement à la nécessité laissent amer, une amertume qui n'est pas contraire au "sentiment [...] d'être chez soi dans l'univers, quelque événement qui s'y produise", que Simone Weil admire chez les stoïciens mais qui lui est irréductiblement liée, comme en témoignent trois projets de lettre à André Weil, son frère, rédigés entre mars et avril 1940, où la philosophe s'explique  sur ce qu'est pour elle l'apport de la philosophie grecque de la période archaïque au IVe siècle, transmise ensuite ou transposée, par les stoïciens :

Ce que  [les Grecs] ont eu intensément, c'est le sentiment de l'exil, le sentiment que l'âme est exilée dans le monde.  C'est de chez eux qu'il est passée dans le christianisme. Mais un tel sentiment ne comporte aucune angoisse, de l'amertume seulement. Ils ont eu, plus que tout autre peuple, le sentiment de la nécessité et de son empire impossible à combattre. Mais ce sentiment, le plus amer de tous, exclut l'angoisse. Les stoïciens n'ont, je pense, rien inventé, mais transmis seulement, en enseignant que ce monde est la patrie de l'âme ; elle doit apprendre à reconnaître sa patrie dans le lieu même de son exil." (p. 224-225)

On peut voir encore une fois, dans cette récurrence de l'amertume, une simple coïncidence. "Simple" voudrait signifier, voire intimer, de ne pas chercher plus loin. Libre à chacun de s'arrêter sur ce chemin, mais je préfère quant à moi tirer profit de ces collisions du hasard. Cette amertume dont parle Simone Weil n'est pas celle de n'importe qui, c'est tout d'abord celle des Grecs, et la scène qui a provoqué la discorde entre Ajax et Ulysse est racontée dans L'Iliade. Or L'Iliade ou le poème de la force est l'un des textes fondamentaux de Simone Weil, qu'elle a publié en 1941 sous le pseudonyme d’Émile Novis, (anagramme de son nom).

 

Un texte qui est d'ailleurs cité un peu plus loin dans l'étude de Pierre Gillouard, au moment où il écrit que "l'acceptation de la nécessité en usine n'implique aucune justification ou recherche de sens au mal vécu. L'amertume qu'elle suscite affirme sans mots qu'un tel mal, la force subie ou exercée, ne peut avoir de sens, ne peut être consolé." Phrase qui appelle une note de bas de page : "Ainsi Simone Weil dira à propos du tableau de la force "qui fait de quiconque lui est soumis une chose " que "L'Iliade ne se lasse pas de nous présenter" : "L'amertume d'un tel tableau, nous la savourons pure, sans qu'aucune fiction réconfortante vienne l'altérer, aucune immortalité consolatrice, aucune fade auréole de gloire ou de patrie." (p. 226)

Et, ouvrant le Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil, juste après avoir transcrit les lignes qui précédent, on ne me croira peut-être pas si je dis que je suis tombé exactement sur la page de L'Iliade ou le poème de la force qui contenait la citation au-dessus...
 

Ce texte, d'une trentaine de pages, je ne l'avais en fait jamais lu, je l'ai donc parcouru (vous pouvez le trouver sur archive.org) et j'y ai trouvé ces deux autres mentions de l'amertume :

Pourtant une telle accumulation de violences serait froide sans un accent d'inguérissable amertume qui se fait continuellement sentir, bien qu'indiqué souvent par un seul mot, souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C'est par là que l'Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède de la tendresse, et qui s'étend sur tous les humains, égale comme la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d'être imprégné d'amertume, jamais non plus il ne s'abaisse à la plainte. La justice et l'amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau d'extrêmes et d'injustes violences, le baignent de leur lumière sans jamais être sensibles autrement que par l'accent. Rien de précieux, destiné ou non à périr, n'est méprisé, la misère de tous est exposée sans dissimulation ni dédain, aucun homme n'est placé au dessus ou au dessous de la condition commune à tous les hommes, tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et vaincus sont également proches, sont au même titre les semblables du poète et de l'auditeur. S'il y a une différence, c'est que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus douloureusement.

Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d'airain,
Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens...
(p. 26-27)

Quoi qu'il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L'amertume y porte sur la seule juste cause d'amertume, la subordination de l'âme humaine à la force, c'est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l'âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l'Iliade n'y est soustrait, de même que nul n'y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n'est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l'intérieur de l'âme et dans les relations humaines, échappe à l'empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l'esprit de la seule épopée véritable que possède l'Occident. L'Odyssée semble n'être qu'une excellente imitation, tantôt de l'Iliade, tantôt de poèmes orientaux ; l'Énéide est une imitation qui, si brillante qu'elle soit, est déparée par la froideur, la déclamation et le mauvais goût. Les chansons de geste n'ont pas su atteindre la grandeur faute d'équité ; la mort d'un ennemi n'est pas ressentie par l'auteur et le lecteur, dans la Chanson de Roland, comme la mort de Roland. (p. 29-30)

  (C'est moi qui souligne)