Je poursuis la lecture en parallèle des journaux de Jean Guéhenno et de Ernst Jünger. L'écrivain allemand, capitaine de la Werhmacht, affecté à l’État-major de Paris, a rencontré, et même souvent dîné ou déjeuné avec bien des écrivains de l'époque (Morand, Guitry, Jouhandeau, Cocteau...). Il a aussi côtoyé Céline (qu'il appelle Merline dans son Journal parisien), dont il donne un portrait peu flatteur :
Paris, le 7 décembre 1941
L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […]
Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […]
J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.
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| Jean Guéhenno au lycée Louis-le-Grand pendant l'Occupation en 1940. |
Jean Guéhenno ne faisait absolument pas partie de la coterie des écrivains collaborateurs. Bien que résidant à Paris même, il ne croisa donc jamais le chemin de Jünger. De celui-ci, les extraits que j'ai donnés jusque-là peuvent donner l'impression d'un esthète quelque peu égaré dans la guerre, avec son regard distancié, sans trop d'affect, d'observateur froid et méticuleux. Mais l'impression est trompeuse au moins en partie, car il arrive à l'auteur d'Orages d'acier de traverser des phases dépressives. Cependant, peu porté à l'épanchement, il ne le confesse pas sur l'instant, il en parle a posteriori, quand les mauvais moments ne sont plus qu'un méchant souvenir. Ainsi, à Vincennes, le 26 mai 1941, il écrit : "La société de Höll est bénéfique : elle m'a arraché aux dangereuses ruminations où j'étais plongé depuis le début de l'année. Février a été marqué par une dépression durant laquelle j'ai, toute une semaine, refusé la nourriture ; sous tous les rapports, je vivais sur le capital de mon passé. Ma situation est celle d'un homme qui vit au désert entre un démon et un cadavre. Le démon pousse à l'action, la cadavre à la sympathie contemplative. Plus d'une fois déjà dans la vie, c'est l'homme des Muses qui m'a secouru lors de mes crises. Il sait encore tirer ses cadeaux des richesses superflues du monde."
L'entrée suivante du Journal, datée du 29 mai 1941, est dans la continuité : "Au flot de choses qui m'accablent, s'ajoute ceci : qu'on me charge de surveiller l'exécution d'un soldat condamné à mort pour désertion. J'avais d'abord songé à me déclarer malade ; mais c'était s'en tirer à trop bon compte, m'a-t-il semblé. Et je me suis dit aussi : peut-être vaut-il mieux que ce soit toi qui sois là que n'importe quel autre. Et il est certain que j'ai pu, de mainte manière, rendre la chose plus humaine qu'il n'était prévu."
Le soldat est un sous-officier allemand qui avait quitté son unité pour se livrer à des trafics commerciaux, dénoncé à la police par sa maîtresse française qu'il avait battue. Jünger se rend avec le juge dans un petit bois près de Robinson : "Dans une clairière, le frêne au tronc déchiqueté par les précédentes exécutions. On voit deux séries de traces : en haut, celles des balles visant la tête et, plus bas, celles des balles visant le cœur. Au fond des entrailles, parmi les menues fibres de l'écorce éclatée, dorment quelques noires mouches à viande. Elles concrétisent mon sentiment, à l'instant où je foule cet endroit : si propre que soit un lieu d'exécution, quelque chose rappelle toujours la voirie."
La voirie, il faut prendre ce mot dans son sens vieilli, celui donné par le Dictionnaire de l'Académie : "Lieu où l’on porte les ordures, les immondices ; charnier, fosse commune. On jeta le corps du malheureux à la voirie."
Jünger décrit très précisément les différentes phases de l'événement, l'arrivée du condamné, celle du camion des fossoyeurs, la lecture de la sentence (qui dure une petite minute mais qui lui paraît extraordinairement longue), le bandage des yeux, le ligotage au frêne avec deux cordes blanches, le morceau de carton rouge épinglé à la chemise à l'endroit du cœur, l'alignement du peloton, les commandements. A ce moment il dit retrouver sa pleine conscience : "Je voudrais détourner les yeux, mais je m'oblige à regarder, et je saisis l'instant où, avec la salve, cinq petits trous noirs apparaissent sur le carton, comme s'il tombait des gouttes de rosée. Le fusillé est encore debout contre l'arbre : ses traits expriment une surprise inouïe. Je vois sa bouche s'ouvrir et se fermer, comme s'il voulait former des voyelles et parler encore, à grand effort. Cette circonstance a quelque chose de confondant, et le temps, de nouveau, s'allonge."
Dans le dernier paragraphe de cette narration, Jünger écrit qu'il est pris au retour d'un nouvel accès de dépression, encore plus violent. Et il conclut ainsi : "Le médecin-major m'explique que les gestes du mourant n'étaient que des réflexes vides de sens : il n'a pas vu ce qui m'est apparu clairement de si affreuse manière."
Il se trouve que quelques semaines plus tard, Jean Guéhenno se rend un dimanche, avec P... et M..., à la Vallée-aux-Loups, domaine investi par Chateaubriand en novembre 1807. Le 11 juillet, il apprend que "c'est au fond de ce parc si paisible que les Allemands fusillent les gens que leurs cours martiales condamnent, tout récemment un jeune Français accusé de gaullisme et un jeune aviateur allemand qui s'était attardé trois jours de trop chez sa maîtresse."
Je me demande si nous ne sommes pas sur le même lieu décrit par Jünger. Il n'évoque pas Chateaubriand, ni la Vallée-aux-Loups, mais il parle de petit bois près de Robinson. Mais Robinson n'existe pas en tant que tel, il doit s'agir de Plessis-Robinson (la notation de Jünger serait donc fragmentaire).
Le 21 août, Guéhenno retourne à la Vallée-aux-Loups. "J'ai voulu voir", dit-il. Ils suivent un chemin le long du jardin potager, sautent un petit mur, traversent un chemin. "C'est là. [...] L'arbre a été scié, déchiqueté par les balles à la hauteur du cœur d'un homme. Il a servi tout cet hiver, quatre ou cinq fois chaque semaine. La terre est au pied toute foulée. Il a perdu son écorce. Il est noir du sang qui l'a inondé. Il ne peut plus servir maintenant. Il a été trop de fois fusillé. Il a fini par s'écrouler, lui aussi. "
Guéhenno s'absorbe à le regarder, il remarque un V dans l'épaisseur du tronc. Qu'il imagine avoir été gravé au couteau par un jeune garçon français, "comme un tendre salut d'amitié et d'espérance à ceux qui sont venus mourir là et la promesse de les venger."
A quelques mètres un nouvel arbre est en service, un hêtre, à peine blessé encore : "Son écorce éclatée laisse voir pourtant déjà sa chair blanche avec des filets de sang toujours à la même hauteur, à la hauteur du cœur d'un homme. Aucune trace de balle au-dessus. les fusilleurs tirent bien."
Le 18 septembre, il note brièvement que l'arbre de la Vallée-aux-Loups était devenu un lieu de pèlerinage : "l'autorité occupante l'a fait sauter à la dynamite. Elle fusille ailleurs désormais."
Dans sa note du 11 juillet, Guéhenno avait écrit que lors de sa première visite, le docteur Le Savoureux leur avait caché l'histoire des fusillés, "par charité". Ce docteur n'était autre (je l'apprends en continuant mes recherches sur cette maison de Chateaubriand) que son propriétaire (il l'avait achetée en 1914 pour y créer un établissement de santé psychiatrique). Il y anima avec sa seconde femme un salon littéraire.
Je lis aussi que pendant l'Occupation, il cache dans sa maison de santé Jean Paulhan, ami très proche de Guéhenno, le docteur Henri Baruk, médecin chef de Charenton et le docteur Robert Debré de l'automne 1943 à l'été 1944. Robert Debré y rédige ses articles pour un journal médical clandestin et y crée le Comité médical de la Résistance dont il est le vice-président sous le pseudonyme de Flaubert. Mais il cache également le peintre Jean Fautrier qui y peint sa série des Otages dans la tour Velléda,
| La tour Velléda, située dans le parc, où Chateaubriand aimait se réfugier pour écrire. |
La notice Wikipedia de La Vallée-aux-Loups précise que Fautrier peint sa série de toiles des Otages alors qu'il entend les nazis fusiller des otages dans la vallée proche au lieu-dit L'Orme mort.
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| Fautrier, Tête d'Otage n°24, 1945. |




























