vendredi 31 juillet 2026

Le regard du chien

Au printemps 1939, Simone Weil est atteinte d'une pleurésie. Séjournant à Genève pour se soigner, elle visite au Musée d'art et d'histoire de Genève les collections du Prado évacuées lors de la guerre civile espagnole, et en particulier les eaux-fortes de Goya (Les Désastres de la guerre), qui lui font une très forte impression. L'exposition s'achève le 31 août 1939, juste avant l'invasion de la Pologne et le début de la Seconde Guerre mondiale. La notice chronologique du Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil mentionne bien cette visite mais ne précise pas la présence des Goya. Ce n'est pourtant pas un détail anodin, le juriste Alain Supiot, dans un entretien avec Xavier de la Porte, en 2017, explique que la "notion d'attention est du reste première dans sa réflexion sur les relations du droit et de la justice. Le sentiment d'injustice surgit avec ce cri : « Pourquoi me fais-tu du mal? », et la justice commence par l'attention portée à ce cri. Cela me fait penser à ce chien que Goya a peint en train de se noyer. Tout est dans le regard du chien. Simone Weil nous invite à demeurer attentifs au regard de ceux qui se noient. " 

J'ai été surpris et heureux de retrouver ce chien de Goya auquel j'ai consacré plusieurs articles en septembre 2021. Un peu surpris aussi par l'interprétation de Supiot, qui ne m'a jamais effleuré l'esprit, et que je n'avais pas vue ailleurs. Le regard du chien est étonnant, mais rien ne me semble assurer que l'animal soit en train de se noyer.

Goya, Perro semihundido (Wikipedia)
 

Chien que j'avais retrouvé en décembre 2025 avec Le Jour du chien de Caroline Lamarche. L'article que j'y consacrai alors citait aussi Yves Bonnefoy, à travers son essai La poésie et la gnose, où, dans un texte sur Alain Veinstein, j'écrivais avoir été immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)


Et je finissais ainsi le billet : "Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

Chien enlisé, chien qui se noie, au fond peu importe. C'est le regard surtout qui compte.

Mais Simone Weil ne fut pas la seule à visiter l'exposition de Genève. Une autre philosophe, Rachel Bespaloff, à la même époque elle aussi en soins à Genève, si j'en crois cet article italien, découvrit les Goya.

Et ce qui est étourdissant, c'est que Rachel Bespaloff, née à Kiev en 1895 de parents juifs ukrainiens, venus vivre à Genève (où son père Daniel Pasmanik est chargé de cours à l'université), exilée aux États-Unis pendant la guerre, publie à New York chez Brentano's une étude philosophique intitulée De l'Iliade (rappelons que L'Iliade ou le poème de la force a été publié en 1940 par les Cahiers du Sud).

 

J'ai acheté ce livre en août 2017 à Toulouse. Et l'ai donc relu mardi après-midi dans le prolongement de mon dernier article sur Simone Weil.

Les deux femmes ne se sont jamais rencontrées, ne se connaissaient pas. Mais toutes les deux ont quitté la France en 1942 pour les États-Unis. Simone Weil ne reste pas  à New York, où elle juge la vie trop confortable, et elle arrive en Grande-Bretagne en novembre 1942, où elle travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Elle meurt le 24 août 1943 à Ashford de malnutrition et d'une crise cardiaque. 

 

Rachel Bespaloff, elle, collabore au service international de radio télévision du gouvernement américain "The voice of America", puis de 1943 à 1949, grâce à son ami, Jean Wahl, elle obtient une charge d’enseignement de la littérature française auprès du Mount Holyoke College dans le Massachusetts où lui-même enseigne comme professeur. Cependant, harcelée par les tracas financiers, les soucis de santé de sa mère et de son oncle, qu’elle affronte seule après le décès de son mari, et l’éloignement de sa fille admise à Harvard, Rachel Bespaloff met fin à ses jours le 6 avril 1949. Elle ferme les portes et les fenêtres de sa cuisine, les obture avec des serviettes, puis ouvre le gaz.

Rachel Bespaloff
 

Deux destins tragiques que réunit donc un grand poème, L'Iliade, auquel toutes les deux ont consacré un livre au moment où la guerre dévastait le monde. J'ai cherché sur le net des études comparatives entre les deux œuvres : elles ne sont pas légion. Elles préfèrent le plus souvent mettre l'accent sur les différences. Elles existent évidemment, on ne saurait les nier ou les minimiser : "son interprétation, assure par exemple Claude Cazalé-Bérard,  diverge profondément de celle de Simone Weil, dont Jean Grenier lui a fait connaître l’essai L’Iliade ou le poème de la force, en 1941." Matthieu Nucci, de son côté, écrit que "selon les reconstitutions les plus accréditées, l'auteur a voulu le revoir dès qu'elle a eu connaissance de la publication de Simone Weil, corrigeant certaines phrases qui risquaient de le faire passer pour le plagiat. En fait, si l’esprit de l’œuvre est le même, la réponse est très différente, ou plutôt: l’atmosphère dominante, le trait avec lequel les deux philosophes choisissent de relire l’Iliade."

Néanmoins, relisant donc Rachel Bespaloff, c'est bien plutôt, au-delà des divergences, les points de connexion qui m'ont frappé. Je les évoquerai dans une prochaine chronique.

Francisco de Goya, « Las mujeres dan valor » (Les femmes sont courageuses) de The Disasters of War (1810-1820).

 

mercredi 29 juillet 2026

Cette amertume qui procède de la tendresse

Pourquoi Ajax refuse-t-il de parler à Ulysse lors de la nekuia ? Je l'ai peut-être su, mais si c'est le cas, je l'avais oublié, je ne le savais plus. Je suis retourné consulter la traduction de L'Odyssée par Philippe Jaccottet, et lus ceci :

Seule pourtant l'âme d'Ajax, le fils de Télamon,
demeurait à l'écart, amère encore de la victoire 
que j'avais remportée par jugement près des bateaux
pour les armes d'Achille, offertes par sa noble mère.
Les enfants des Troyens et Athéna avaient jugé.
Que n'avais -je plutôt eu le dessous en cette épreuve !
Sans ces armes, la terre eût craint de couvrir cette tête,
Ajax qui l'emportait par sa beauté et ses exploits
sur tous les Danaëns après Achille sans défaut !
J'allai donc l'aborder avec des mots très doux : 
"Ajax, ô fils de Télamon, ne vas-tu pas,
même mort, oublier ton amertume de ces armes
maudites ? Car les dieux ont tiré notre malheur :
en toi tomba notre plus fort rempart ; et depuis lors,
autant que sur la tête du puissant Achille, 
nous pleurons sur ta mort. La faute n'en est à personne,
qu'à l'affreuse haine de Zeus pour les troupes des Grecs
porteurs de lance, qui t'a infligé ce destin.
Mais approche, seigneur, afin d'entendre mes paroles
et mon récit : calme le feu de ton âme virile !"
Ainsi parlai-je ; il ne répondit rien et s'éloigna
avec les autres âmes vers l'Erèbe des défunts.
Malgré son amertume, il m'eût parlé peut-être, ou écouté ;
mais mon cœur préférait encore, au fond de moi,
voir les âmes d'autres défunts.

L'Odyssée, XI, 543-567 

"Ainsi, Ajax pleure sur lui-même, en proie au désespoir, mais ce n’est pas la seule émotion qui le traverse. Son attitude peut être comparée à celle d’Achille retiré sous sa tente, la main sur le front, emmitouflé dans son manteau, sur une coupe de Londres représentant le moment où la belle captive Briséis est emmenée par deux messagers. " Cécile Jubier-Galinier

 Coupe fragmentaire attribuée à Douris, vers 500-490, Paris, Cabinet des Médailles de Ridder 600+ b1. © photo S. Oboukhoff BnF-CNRS-MSH Mondes

 

Un mot me frappa dans ce passage, celui d'amertume, qui revient par deux fois. En d'autres circonstances, il ne m'eût pas retenu, mais il se trouve que je l'avais croisé très peu de temps auparavant, ce même jour. Je lisais la belle étude de Pierre Gillouard, Simone Weil, La pensée à l'épreuve du mal, Puf, mai 2026, L'auteur y examine l'expérience ouvrière de la philosophe, menée en 1934 et 1935, et son rôle dans l'émergence du problème du mal. La dureté du travail en usine la conduit à prôner l'acceptation de la nécessité, ce qui s'apparenterait à une sorte de stoïcisme, mais il ne faut pas s'y tromper, montre Pierre Gillouard, qui parle d'un "stoïcisme réinventé" : "Ainsi, tout au contraire de susciter "la reconnaissance" à l'égard de la Providence comme chez Épictète, l'attention puis le consentement à la nécessité laissent amer, une amertume qui n'est pas contraire au "sentiment [...] d'être chez soi dans l'univers, quelque événement qui s'y produise", que Simone Weil admire chez les stoïciens mais qui lui est irréductiblement liée, comme en témoignent trois projets de lettre à André Weil, son frère, rédigés entre mars et avril 1940, où la philosophe s'explique  sur ce qu'est pour elle l'apport de la philosophie grecque de la période archaïque au IVe siècle, transmise ensuite ou transposée, par les stoïciens :

Ce que  [les Grecs] ont eu intensément, c'est le sentiment de l'exil, le sentiment que l'âme est exilée dans le monde.  C'est de chez eux qu'il est passée dans le christianisme. Mais un tel sentiment ne comporte aucune angoisse, de l'amertume seulement. Ils ont eu, plus que tout autre peuple, le sentiment de la nécessité et de son empire impossible à combattre. Mais ce sentiment, le plus amer de tous, exclut l'angoisse. Les stoïciens n'ont, je pense, rien inventé, mais transmis seulement, en enseignant que ce monde est la patrie de l'âme ; elle doit apprendre à reconnaître sa patrie dans le lieu même de son exil." (p. 224-225)

On peut voir encore une fois, dans cette récurrence de l'amertume, une simple coïncidence. "Simple" voudrait signifier, voire intimer, de ne pas chercher plus loin. Libre à chacun de s'arrêter sur ce chemin, mais je préfère quant à moi tirer profit de ces collisions du hasard. Cette amertume dont parle Simone Weil n'est pas celle de n'importe qui, c'est tout d'abord celle des Grecs, et la scène qui a provoqué la discorde entre Ajax et Ulysse est racontée dans L'Iliade. Or L'Iliade ou le poème de la force est l'un des textes fondamentaux de Simone Weil, qu'elle a publié en 1941 sous le pseudonyme d’Émile Novis, (anagramme de son nom).

 

Un texte qui est d'ailleurs cité un peu plus loin dans l'étude de Pierre Gillouard, au moment où il écrit que "l'acceptation de la nécessité en usine n'implique aucune justification ou recherche de sens au mal vécu. L'amertume qu'elle suscite affirme sans mots qu'un tel mal, la force subie ou exercée, ne peut avoir de sens, ne peut être consolé." Phrase qui appelle une note de bas de page : "Ainsi Simone Weil dira à propos du tableau de la force "qui fait de quiconque lui est soumis une chose " que "L'Iliade ne se lasse pas de nous présenter" : "L'amertume d'un tel tableau, nous la savourons pure, sans qu'aucune fiction réconfortante vienne l'altérer, aucune immortalité consolatrice, aucune fade auréole de gloire ou de patrie." (p. 226)

Et, ouvrant le Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil, juste après avoir transcrit les lignes qui précédent, on ne me croira peut-être pas si je dis que je suis tombé exactement sur la page de L'Iliade ou le poème de la force qui contenait la citation au-dessus...
 

Ce texte, d'une trentaine de pages, je ne l'avais en fait jamais lu, je l'ai donc parcouru (vous pouvez le trouver sur archive.org) et j'y ai trouvé ces deux autres mentions de l'amertume :

Pourtant une telle accumulation de violences serait froide sans un accent d'inguérissable amertume qui se fait continuellement sentir, bien qu'indiqué souvent par un seul mot, souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C'est par là que l'Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède de la tendresse, et qui s'étend sur tous les humains, égale comme la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d'être imprégné d'amertume, jamais non plus il ne s'abaisse à la plainte. La justice et l'amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau d'extrêmes et d'injustes violences, le baignent de leur lumière sans jamais être sensibles autrement que par l'accent. Rien de précieux, destiné ou non à périr, n'est méprisé, la misère de tous est exposée sans dissimulation ni dédain, aucun homme n'est placé au dessus ou au dessous de la condition commune à tous les hommes, tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et vaincus sont également proches, sont au même titre les semblables du poète et de l'auditeur. S'il y a une différence, c'est que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus douloureusement.

Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d'airain,
Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens...
(p. 26-27)

Quoi qu'il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L'amertume y porte sur la seule juste cause d'amertume, la subordination de l'âme humaine à la force, c'est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l'âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l'Iliade n'y est soustrait, de même que nul n'y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n'est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l'intérieur de l'âme et dans les relations humaines, échappe à l'empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l'esprit de la seule épopée véritable que possède l'Occident. L'Odyssée semble n'être qu'une excellente imitation, tantôt de l'Iliade, tantôt de poèmes orientaux ; l'Énéide est une imitation qui, si brillante qu'elle soit, est déparée par la froideur, la déclamation et le mauvais goût. Les chansons de geste n'ont pas su atteindre la grandeur faute d'équité ; la mort d'un ennemi n'est pas ressentie par l'auteur et le lecteur, dans la Chanson de Roland, comme la mort de Roland. (p. 29-30)

  (C'est moi qui souligne)

 

 

lundi 27 juillet 2026

Tirésias le Chamane

Dans un autre livre, le volume XII de sa série Dernier royaume, Les heures heureuses, Pascal Quignard évoque dans le bref chapitre XXIX, La tour de Hérô, le destin tragique des deux amants, mais c'est pour rendre hommage à son amie Emmanuèle Bernheim, excellente nageuse qui aimait à traverser le bras de mer à l'entrée de la baie de Saint-Florent, tandis qu'il l'attendait près d'une ruine de phare, enfin, un peu plus loin, précise-t-il, "tant il sentait la vieille urine, l'ordure, le vomi, le mur chaud, une sorte d'humanité affreuse."Et il achève son paragraphe par ce regret :

 Emmanuèle, tu aurais dû choisir de mourir en te noyant dans cette baie.

Elle était morte le 10 mai 2017, à l'âge de 61 ans, des suites d'un cancer du poumon.

Il écrit ensuite - et le chapitre se termine ainsi :

Comme Leander de Marlowe, comme Lord Byron quand il vint à Sestos, tu te dénuderais, tu lèverais les bras dans la nuit, tu plongerais. Tu mourrais au pied de la tour. (p. 127)

 

 

Le 23 décembre 2023, j'ai consacré un article à cette histoire, qui s'inscrivait dans le prolongement de ma lecture du maître-livre de Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne. 

Revisitant Les heures heureuses, flânant au hasard des pages, je tombe sur ce passage, page 39 :

Dans l'Odyssée, au chant XI, quand Ulysse est descendu dans la fosse aux lèvres de sang, quand il pénètre dans les Enfers, introduit dans la bouche des Enfers par Tirésias le Chamane, maître des ombres, seul mortel qui ait possédé les deux sexes, seul corps qui ait eu l'expérience des deux plaisirs, seul mort qui n'ait pas bu l'eau du Léthé et qui ait conservé le souvenir des jours, quand il s'approche de l'ombre d'Ajax, Ajax, toujours l'épée de son suicide dans la mai, se détourne farouchement devant le guerrier cauteleux, légendaire, il refuse de parler au parleur. Pur silence chez les ombres.
Ulysse et Tirésias, Johann Heinrich Füssli

samedi 25 juillet 2026

Ignis Noctis Rex Incarnatus

Trois jours plus tard, le 1er juillet, le thème de la nuit, qui était apparu avec la lecture de Rebecca Solnit, s'impose à nouveau à moi. Le 11 juin, j'avais acheté à Bourges, à la belle librairie Bifurcations, Douze constellations pour une année d'éveil, du frère François Cassingena-Trévedy. Je suis toujours avec attention les écrits de ce moine bénédictin érudit, poète et traducteur des Pères de l’Église syriaque, qui a choisi depuis plusieurs années de vivre sur le plateau du Cézallier, en accompagnant les paysans dans leur labeur quotidien.* Bien que je ne partage pas vraiment sa foi catholique, sa méditation et son esprit pénétrant ouvrent souvent des perspectives lumineuses. Dans ce dernier opus, il nous propose une sorte d'invitation à la vie spirituelle sous la forme d'un calendrier où chaque mois de l'année est associé à un thème bien précis. Une écriture fragmentaire, faite de ces étincelles** qui donnaient le titre de ce journal où j'ai découvert pour la première fois, en août 2010, ce religieux somme toute atypique.

 

Je traversais ces douze constellations avec lenteur : la densité et la profondeur de ces fragments me les faisaient déguster comme un alcool fort, une par jour suffisait à mon contentement. Ce n'est que le 1er juillet que j'abordai enfin le mois de septembre, précédé du titre De notre propre nuit, qui comportait le passage suivant :

La Nuit ne produit complètement son effet en nous et ne parvient à son but que lorsqu'elle éteint, non seulement les braises du monde*** qui nous entoure, mais celles qui rougeoient encore en nous. Car la Nuit est faite, non pas pour nous rendre superbes à l'endroit du monde, mais pour établir l'humilité tout au fond de nous-mêmes. (p. 131)

François Cassingena-Trévedy, loin d'associer la nuit à la débauche et à la noirceur diabolique, observe  qu'elle fond partout, "victime du même attentat, alors que tant de siècles obscurs ont suffi à prouver combien elle était indispensable à l'équilibre écologique le plus fondamental, au bien-être naturel et spirituel de l'homme."

 

C'est alors que me revint soudainement en mémoire le souvenir d'une lecture ancienne où la Nuit était primordiale. J'allai chercher le volume dans la bibliothèque. Il avait été acheté en avril 1986 (à quarante ans de là, bigre), à Paris, dans une librairie ésotérique nommée Ergonia (qui n'existe plus, apparemment). Le titre en était Le Livre de Conscience, du poète mauricien Malcolm de Chazal, qui avait été connu en France à partir de la publication en 1948, chez Gallimard, de Sens-plastique, préfacé par Jean Paulhan, un "recueil de plus de deux mille pensées, métaphores ou correspondances dans la filiation de Swedenborg"****. Dans Le temps dans l'horloge, André Breton avait salué "la parfaite originalité et l'incomparable réussite". Engouement de courte durée, comme souvent chez Breton, qui reprochera bientôt à Chazal de céder à "une ivresse divinatoire sans lendemain". Et l’œuvre de Chazal ne connut pas d'autre prolongement gallimardesque, continuant sa marche discrète à travers des éditions à petits tirages. Ainsi Le Livre de Conscience que je possède est un fac-similé des éditions Alma Artis, reprenant le numéro 23 de l'édition originale publiée à 100 exemplaires.

 

Dans l'avant-propos, on peut lire ceci :

L'homme ne peut tenir la vision longtemps sans vouloir la mettre dans des cadres. C'est sans doute le mal de ce livre comme de tous les livres : d'étouffer l'Oiseau divin. Mais pourvu qu'il jette le Cri - ô, une seule fois - et une Nouvelle Vérité est dans le monde ! Le Livre de Conscience a-t-il porté le Cri, venu de la Nuit ?...

Un peu plus loin, il est écrit que le livre fait suite à Aggenèse ou la Révélation de la Nuit, ouvrage édité à l’Ile Maurice à 100 exemplaires et épuisé. Tout ceci est assez énigmatique, d'ailleurs je dois avouer que je n'ai jamais lu Le Livre de Conscience dans son intégralité, rebuté par l'ésotérisme et l'aridité de nombre de passages. Cependant, malgré tout, il n'en avait pas moins produit sur moi une vive impression, assez vive en tout cas pour que, quarante ans plus tard, la méditation sur la nuit de FCT ne ravive celle de Malcolm de Chazal. Singulier personnage, diplômé de l'université de Bâton Rouge aux États-Unis, ingénieur agronome en technologie sucrière, puis fonctionnaire au Electricity and Telephone Department  à l'Ile Maurice, auteur de plusieurs livres d'économie politique, il est avant tout l'initiateur d'une expérience poétique radicale. Ceci dit, je n'ai pas relu méthodiquement Le Livre de Conscience, mais je l'ai feuilleté, sondé ici et là, tombant par exemple sur le chapitre XXV de la première partie, Einstein et la Nuit :

Il n'est pas possible qu'Einstein n'ait pas frôlé, en de courtes étincelles, cette manne de vérité, ce magnétisme, et n'ait connu de la nuit que le seul inerte apparent, le chaos, le rien, conception courante au XXe siècle. Alors, devant cet Abîme, devant l'abîme des chiffres, il a dû hésiter. Il n'était pas poète, il n'a sans dote pas osé se plonger dans cet infini, hélas ; il n'avait pas le Nombre, et le Nombre appartient aux initiés et aux poètes,  à l'esprit intuitif et non aux rationalistes.

L'esprit d'Einstein était inapte à cette plongée qu'avaient tentée Novalis, Baudelaire, Edgar Poë, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Nerval.

Einstein était Einstein : un sorcier de l'abstrait. La surréalité n'était pas son fort. Voici un expérimentateur froid, un calculateur, un logicien, un rationaliste génial, et la nuit s'est cadenassée.

La nuit est un invisible, mais une évidence : la réalité de l'ombre en est la meilleure preuve. Le chiffre n'est pas concret, sauf par les objets. Or, l'objet d'Einstein, bien qu'imprégné d'espace et de temps, donc mouvant, n'atteignait pas encore la quatrième dimension, que seule la nuit de l'objet donne : cette ombre qui contient la valeur secrète de l'objet, visible en plein jour tout autant que l'objet, mais que l’œil non visionnaire ne peut déchiffrer. (p. 100)

Malcolm de Chazal (1902 - 1981)

 

Le soir-même, je me plongeai dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard, un recueil de textes que je parcours à petites foulées, sans aucune presse, et je tombe cette nuit-là  sur le chapitre 13, Le plongeur nocturne, qui commence par la narration du mythe de Léandre et Herô, et juste avant, par ce paragraphe :

En Grèce ancienne, face aux dormeurs qui s'abandonnent au sommeil, on appelait "plongeurs nocturnes" les rêveurs. Allant au-delà du sommeil, ils plongent au plus profond de l'abîme de la nuit. Ils s'engloutissent dans le noir le plus pur. Ils pénètrent dans le silence sauvage du gouffre originaire. Pour peu qu'ils ne meurent pas, ils remontent à la surface de l'eau, au moment de l'aurore, munis d'images singulières.

Pascal Quignard conte ensuite, magnifiquement, l'histoire de Leandros amoureux de Herô, la prêtresse de la déesse Aphrodite Ourania, interdite aux hommes, recluse, quand elle n'est pas au temple, au haut d'une tour, sur la plage de Sestos. Pour la rejoindre, Leandros s'élancera la nuit des rochers d'Abydos, traversant à la nage ce détroit entre l'Europe et l'Asie, dont les courants puissants effraient les marins, seulement guidé par la lampe brandie par Herô dans la ténèbre :

Il attendit la nuit.

Toute la nuit il attendait la nuit. [...]

Leandros tenait ses yeux ouverts. Il voyait que le dieu Oneiros aux longues ailes désirait sans cesse voir. Il regardait Nyx, la Nuit, sa mère, la profondeur de sa mère, l'immense même, et il fixait la tour. Il était à attendre de voir une attente de voir. Tel est le désir. Tel est le rêve, fils du désir. [...]

Nageant à contre-courant, les yeux fixés sur la flamme tremblante au loin, il rejoignait Herô chaque nuit et ils s'aimaient. Jusqu'à ce qu'une nuit d'hiver une tempête se lève, et qu'une bourrasque éteigne la mèche de la lampe, et que soudain il n'y vît plus rien. : "Rien. Rien. La nuit noire. Le fond du ciel noir. Le chaos des nuages couleur d'encre et sa tristesse. Ses pieds tressautaient en vain dans la substance obscure. Ses bras se dressaient en vain dans l'air sans forme et sans frontière des ténèbres. Ses lèvres sans cesse immergées avalaient l'eau amère.. La mer roule, la mer enroula, renversa, engloutit son corps."

Quand Herô, folle d'angoisse, découvre à l'aube le corps de Leandros, au bas de la tour, déchiqueté par les écueils, elle déchire en deux sa robe sur sa poitrine et se jette, la tête la première, sur le corps de son amant gisant sur la grève.

 

Herô et Léandre, Louis Marie Baader, 1866, Musée de Grenoble.

 

 

_________________

* On peut lire en particulier Paysan de Dieu, que j'évoque dans cet article

**  François Cassingena-Trévedy, Étincelles III, Ad Solem, 2010.

*** Écrivant ces mots au matin du 25 juillet, je ne peux pas ne pas penser avec la plus grande tristesse au drame qui se déroule en ce moment dans le Sud-Ouest, avec ces incendies qui ravagent la Gironde et les Landes, un pays où j'ai passé plusieurs étés lumineux sur la splendide côte aquitaine.


 **** Michel Carassou, L'Originel, n°10, été 1979, p. 38.

jeudi 23 juillet 2026

Souvenirs de mon inexistence

Samedi 27 juin après-midi. La canicule perdure, bête féroce qui nous maintient dans une sourde anxiété, comme si elle n'attendait qu'un instant de relâchement, où on lui tournerait le dos, pour nous mordre au sang ou nous étouffer sous ses crocs. Malgré mes précautions, la chaleur  a envahi l'appartement et je décide d'aller travailler à la médiathèque, de continuer là-bas l'écriture de Cristal noir. De fait, je n'y ai jamais vu autant de monde, la médiathèque est devenue un refuge climatique. Je m'installe mais je réalise très vite que je ne parviendrais pas à produire une seule ligne. Ce n'est pas que les gens font trop de bruit, non, c'est très supportable, mais je m'aperçois que le calme de mon intérieur m'est absolument nécessaire. D'ailleurs, si j'ai emporté plusieurs livres indispensables, j'ai aussi tout bonnement oublié le cahier noir. Acte manqué peut-être. A la place, je furète dans les rayonnages. Et c'est ainsi que je tombe sur Souvenirs de mon inexistence, de Rebecca Solnit.*

 

A priori, cela n'a rien à voir avec les thèmes qui m'occupent alors. Rebecca Solnit, née en 1961, écrivaine et essayiste américaine, a été découverte en France grâce à son essai Ces hommes qui m'expliquent la vie (2018), issu d'une tribune publiée sur le site Tomdispatch en 2008. Elle y donnait le récit d'une soirée passée avec une amie sur les hauteurs d'Aspen, dans le gotha états-unien. Un homme lui infligea une sorte de cours magistral sur Edward Muybridge, en faisant référence à un livre "très important", sorti l'année précédente. Il parlait "avec ce regard suffisant que j'ai si souvent vu chez les hommes qui dissertent, les yeux fixés sur l'horizon flou et lointain de leur propre autorité." Il a fallu que l'amie de Rebecca lui répète trois ou quatre fois que c'était Rebecca qui était l'auteure du livre en question pour que l'homme interrompe enfin sa leçon, et réalise qu'une femme pouvait être plus experte que lui dans un domaine qu'il avait l'illusion de maîtriser.

L'essai a entraîné la création du néologisme mansplaining, pour désigner une situation où un homme entreprend d'expliquer à une femme une chose qu'elle connaît mieux que lui (le terme, attribué à tort à Rebecca Solnit, n'apparaît d'ailleurs pas dans l'essai). Je dois avouer maintenant que je ne l'ai pas lu, mais, en revanche, j'ai lu en décembre 2025 L'art de marcher**, déniché à Bourges, formidable essai sur une histoire de la marche qui serait aussi une histoire matérielle de la pensée. Et à peine ai-je parcouru  à la médiathèque quelques pages de Souvenirs de mon inexistence que j'ai su qu'il me fallait séance tenante m'engouffrer dans cette nouvelle lecture, quand bien même elle semblait très éloignée de mon propos.

C'est aujourd'hui, en replongeant dans L'art de marcher que je m'avise qu'un passage, souligné au crayon noir à l'époque, décrivait très bien ce qui s'était passé cet après-midi là de canicule :

C'est à la faveur du hasard, inespéré, que nous trouvons ce que nous cherchions sans le savoir, et aussi longtemps qu'un endroit ne nous surprend pas nous ne pouvons prétendre le connaître. Marcher permet de se prémunir contre ces atteintes à l'intelligence, au corps, au paysage, fût-il urbain. Tout marcheur est un gardien qui veille pour protéger l'ineffable. (p. 22)


 

Le lendemain, j'aborde la section de l'ouvrage qui s'intitule "La nuit en toute liberté". Et commence par l'évocation de retrouvailles avec des textes anciens envoyée par un nouvel ami sur Facebook, en réalité une ancienne connaissance du temps où elle était à l'université, quand elle avait dix-sept ans. Rebecca Solnit juge que dans ces écrits de jeunesse, elle n'avait pas encore trouvé sa voix, mais elle dit aussi  qu'un "passage étonnant ressort de tout ce verbiage", le récit d'une fête organisée pour les dix-huit ans de son petit frère, suivi d'une liste des essais qu'elle s'efforçait alors de composer, et elle cite en particulier un long essai où il est question de son penchant pour les longues promenades nocturnes en solitaire et du danger qu'elles lui font courir : "Cet essai va être un immense poème en prose, une analyse de (ou à tout le moins un hymne à) la nature de la nuit elle-même." Un essai qui n'a finalement jamais vu le jour, même si, précise-t-elle, elle a souvent fait l'éloge de l'obscurité dans ses écrits, "notamment pour tenter de renverser la vieille métaphore de la lumière ou du blanc comme positif et du noir et de l'obscurité comme négatif, avec tout ce que cela comprend de sous-entendus racistes. Et j'ai écrit Hope in the Dark."

Or, un peu plus loin, elle évoque justement son livre sur la marche, écrit vingt ans plus tard, où elle citait Sylvia Plath qui, à dix-neuf ans, écrivait :

Être née femme, c'est là ma tragédie, Oui, mon désir dévorant de me mêler aux routiers, marins et soldats, aux piliers de bar - pour faire partie d'un groupe, anonyme, à l'écoute, enregistrant tout - est gâché par ma condition féminine, une fille qui risque toujours d'être agressée et frappée. Ma curiosité débordante pour les hommes et leur vie est souvent prise pour un désir de les séduire, ou comme une invitation à plus d'intimité. Oui, mon Dieu, je veux parler au plus de gens possible et avec le plus de profondeur possible. Je veux pouvoir dormir dans un pré, prendre la route vers l'ouest, marcher librement la nuit.

"En lisant ce passage si longtemps après l'avoir inclus dans mon livre, poursuit Rebecca Solnit, je me demande qui elle aurait pu devenir si on lui avait remis les clés de la ville, comme on disait à l'époque, et la liberté qui allait avec, les clés des collines et de la nuit, je me demande si son suicide à trente ans dans sa cuisine n'est pas en partie lié au confinement des femmes dans des espaces domestiques et des définitions restrictives."(p. 118)

 

Sylvia Plath

Plus loin, elle évoque Le Bois de la nuit de Djuna Barnes, offert à dix-huit ans. par sa "bohême de tante", bref roman dont elle tombe amoureuse. Je ne le connais pas, elle le décrit comme une histoire d'amour lesbien entre Nora Flood et la "fuyante" Robin Vote, mais où ce sont les monologues du docteur Matthew O' Connor, "travesti volubile installé dans un grenier", qui dominent : "C'est un expert de la nuit, la nuit en tant que mystères du cœur humain, fluidité de l'identité, bêtise de ce que nous imaginons être et de ce que nous imaginons être en droit d'avoir."

Mais c'est au paragraphe suivant que je crois halluciner : ce livre auquel m'avait conduit un après-midi de canicule, dont la lecture n'avait jamais été préméditée (et pour cause, je ne connaissais même pas son existence), ce livre qui semblait si éloigné des motifs qui tissaient jusque-là ma recherche, eh bien ce livre-là les percutait en plein :

Il [Matthew O'Connor] est la voix de l'oracle et rappelle Tirésias, la personnage transgenre d'Oedipe roi, quelqu'un qui comprend aussi bien les hommes que les femmes, ce qu'ils et elles veulent, inventent, ce qu'ils et elles font seuls ou ensemble. La nuit est l'espace de l'intuition poétique plutôt que de la logique, celui où l'on sent ce qu'on ne peut pas voir. Peut-être que Tirésias est l'incarnation même de la nuit, ou bien son oracle et sa grande prêtresse.

 

 

__________________

* Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, éditions de l'Olivier, février 2022. 

**  Rebecca Solnit, L'art de marcher, traduit de l’anglais (USA) par Oristelle Bonis, éditions de l'Olivier, octobre 2025. 

mardi 21 juillet 2026

L'étrange fougère

Marc Bloch est donc entré au Panthéon, avec Simonne, sa femme, morte peu de temps après lui, le 4 juillet 1944, du cancer dont elle souffrait depuis plusieurs années. On a beaucoup parlé de lui pendant quelques jours, mais nul doute que la vague va retomber, et qu'il va retrouver peu à peu la notoriété discrète qui était la sienne avant cet événement. Les cénotaphes étaient vides, ne renfermant que des objets symboliques, les cendres du couple sont demeurées au cimetière du Bourg d'Hem, dans la Creuse, ainsi que le voulait la famille. C'est ici, dans le hameau de Fougères (et une fougère* a été déposée dans le cénotaphe), que l'historien avait acheté une maison de campagne en 1930, et c'est là qu'il s'était retiré pour écrire, entre juillet et septembre 1940, L'étrange défaite, témoignage personnel  de la guerre perdue contre les Allemands (il s'était engagé alors que rien ne lui en faisait obligation), et réflexion lucide sur les causes de cette défaite. J'ai lu ce livre en 2017, comme en atteste l'article Anne/Marc du 5 août 2017. 

 

Anne renvoyait à la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, dont je venais d'apprendre la mort sur une plage de Ramatuelle, reprenant un article du Monde disant qu'elle s'était noyée en secourant des enfants. Ce qui n'était pas tout à fait juste, elle était morte en réalité d'un arrêt cardiaque à la suite de cet effort. Elle avait 53 ans**, l'âge où Marc Bloch a décidé de sa remobilisation dans l'Armée française.

Si la disparition d'Anne Dufourmantelle m'avait tellement touché à l'époque, c'est parce qu'elle avait montré, par son acte de courage qui lui avait coûté la vie, qu'elle avait mis en accord ses idées avec son mode d'être. L'éloge du risque, qui l'avait fait connaître, n'était pas dans sa bouche un vain mot. Le courage, c'était bien la vertu essentielle qui réunissait Anne et Marc.

 

Je ne peux oublier aussi que Le Bourg d'Hem (qu'il faut prononcer le bourdan) n'est qu'à quelques kilomètres d'Aigurande où j'ai si longtemps vécu. Le nom du village fut adopté comme pseudonyme par un autre homme courageux, le journaliste Pierre Maillaud (il y passait ses vacances quand il était enfant), autre grande figure de la Résistance, qui officia à Radio Londres de juillet 1940 à juin 1944 dans l'émission Les Français parlent aux Français. J'évoque Pierre Bourdan dans un chapitre de La neige. Pierre Bourdan qui meurt prématurément en mer, lors d'une sortie en voilier au large du Lavandou, le 13 juillet 1948.

 

Pierre Bourdan en 1947
  

 ____________________

* Marc Bloch avait fondé avec Lucien Febvre la célèbre revue historique des Annales. Le statut des Juifs promulgué en 1940 par le régime de Vichy lui interdisant de publier sous son propre nom, il continua d'y écrire sous le pseudonyme de Marc Fougères.

** 53 ans, c'est aussi l'âge de Pier Paolo Pasolini au moment de son assassinat en 1975. Et hier soir, lisant la biographie de René de Ceccatty, j'ai lu que Maria Callas, qui eut une amitié intense avec le cinéaste après le tournage de Médée, mourut elle aussi à 53 ans.

dimanche 19 juillet 2026

Leizouzbek et L'Odyssée

Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène de théâtre, n'est pas un inconnu pour nous, écrivais-je à la fin du dernier article. Je m'explique : à la fin des années 90, Jean-Claude Moreau (alias le Doc), fondateur de Theatralacs (car c'est dans la commune de Lacs, près de La Châtre, que tout a commencé), monte une pièce de Joël Jouanneau, Kiki l'Indien. Et il convainc l'auteur de venir visiter la compagnie. De cette rencontre, naît une amitié, qui aboutit quelques années plus tard (j'étais entre temps entré dans la troupe), à monter Leizouzbek, une courte pièce que Joël Jouanneau nous confie généreusement (elle n'apparaît pas dans la liste de ses pièces jouées*).

Renseignement pris, Jean-Claude, qui a bien entendu vu plusieurs autres pièces de Joël Jouanneau, n'a jamais vu Sous l’œil d'Oedipe, et, semble-t-il, n'en connaissait même pas l'existence. Ce n'est donc pas ce qui l'a inspiré pour le choix des Dialogues avec Leuco, où se déroule également une joute oratoire entre Tirésias et Œdipe.

Tirésias (dans Sous l’œil d'Oedipe)
 

Le document du CRDP d'Aix-Marseille présente en annexe un entretien de Joël Jouanneau avec Jean-Pierre Perrier, pour le Festival d'Avignon, en mai 2009. A la question : pourquoi se replonger aujourd'hui dans la mémoire de cette tragédie grecque, vingt-cinq siècles plus tard ? l'homme de théâtre a cette réponse émouvante :

Pour une raison intime : je me sens fils d’Œdipe. L’isolement et l’environnement troglodyte qui ont marqué les premières années de mon enfance ont ancré à jamais en moi des forces et comportements archaïques. Et je savais que mon choix de ne pas rester aux marches du palais me conduirait, au travers d’Ismène et Antigone, à retrouver mes deux sœurs, et notre chambre d’enfant. Mais cet intime n’est pas le seul fil. Le mythe est l’affaire de tous. Il me semble être d’une brûlante actualité. Les Labdacides, ce n’est pas une simple famille, mais un clan, et qui a son sang et son sol. La malédiction qui pèse sur lui et sur Thèbes, la question du bouc émissaire, le statut du paria, les guerres fratricides, celui des corps
abandonnés aux oiseaux ou aux poissons, tout cela nous agite aujourd’hui, et, tout comme pour mon Œdipe en son palais, l’air devient irrespirable : nous étouffons.

______________________ 

PS : Vu hier soir avec Violette, au CGR, L'Odyssée de Christopher Nolan. J'en reparlerai certainement un autre jour, disons pour l'instant que j'ai été globalement déçu. Que l’œuvre ne soit pas complètement fidèle à Homère ne me dérange pas - les meilleures adaptations étant souvent les plus éloignées du modèle original -, mais nombre de passages ne m'ont pas convaincu, et l'émotion ne m'a jamais vraiment étreint (contrairement, quelques jours plus tôt, au second volet de La Bataille de Gaulle, avec un général Leclerc, par exemple, qui prend, pour le coup, une vraie dimension mythologique, bon, mais c'est une autre histoire...).

En tout cas, j'étais curieux de voir comment Tirésias, à la sortie des Enfers, allait être incarné. Eh bien le voici :

Tirésias (James Remar) dans L'Odyssée

______________________

* La seule trace que j'ai pu trouver se situe sur le site France-Archives, section Aide à l'écriture-Commande aux auteurs.