Du lazaret de Beyrouth, 23 juillet 1850
« Si je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, ma chère Olympe, ce n'est
pas faute de bonne volonté. Enfin, aujourd'hui que nous sommes en prison,
je profite d'un moment. Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines,
et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous
prétexte de peste or, du moment qu'on arrive d'un pays étranger, on a la
peste, et je crois franchement qu'ils en ont peur. Nous sommes en ce moment
en suspicion de choléra (par suite du bateau qui venait de Malte où sévissait
cette maladie). Nous sommes claquemurés dans une presqu'île et gardés à
vue. L'appartement dans lequel je t'écris n'a ni chaises, ni divans, ni tables, ni
meubles, ni carreaux aux fenêtres. On fait même petits besoins par la place
des carreaux desdites fenêtres. Il n'y a rien de plus drôle que de voir nos
gardiens qui communiquent avec nous à l'aide d'une perche, font des sauts
de mouton pour nous éviter. et reçoivent notre argent dans une écuelle
remplie d'eau. » (Suivent des détails relatifs aux moyens de désinfection, fumigations asphyxiantes de soufre, etc.) « Quand on veut leur faire une peur atroce on n'a qu'à les menacer de les embrasser, ils pâlissent... en résumé... nous rions beaucoup. »
Gustave Flaubert, Lettre à Olympe Bonenfant
Fin octobre 1942, après deux années passées à l'état-major parisien du général Hans Speidel, Ernst Jünger part en mission dans le Caucase. Il y découvre une réalité bien éloignée du confort de la capitale française. A Kiev, logé au Palace-Hôtel, paraît-il le meilleur hôtel de la ville, il écrit qu'on avait beau tourner les robinets, ils ne distribuaient ni eau chaude ni rien du tout : "Il en était de même pour les chasses d'eau. Aussi une mauvaise odeur emplissait-elle tout le Palace-Hôtel." De là, il gagne Rostov puis Vorochilovsk (aujourd'hui Stavropol), au pied des montagnes du Caucase. Le 1er décembre, il visite l'Institut de la Peste où travaillent encore des savants et des employés russes."Le sol luxuriant de ce pays assure-t-il, est aussi l'Eldorado des épidémies et des maladies : fièvre ukrainienne, dysenterie, typhoïde, diphtérie et sorte de jaunisse épidémique dont on n'a pas encore trouvé l'agent pathogène. La peste, dit-on, reviendrait tous les dix ans ; c'est ainsi qu'elle est apparue en 1912, 1922 et 1932, et ce serait donc à nouveau son époque. Elle est apportée par des caravanes qui viennent de la région d'Astrakhan."
Lisant ces lignes, je ne pouvais pas ne pas penser à Peste noire, le récent essai de Patrick Boucheron (Seuil, janvier 2026), et en particulier, au chapitre où il évoque Adrien Proust, le père de Marcel, professeur à la chaire d'hygiène de la Faculté de médecine de Paris, infatigable explorateur, écrit l'historien, de la géographie mondiale des épidémies : "Son périple de 1869, 14000 km dans les empires ottoman et russe sur la route du choléra, manifeste ce que l'historienne Nücket Varlik a fort justement appelé un "orientalisme épidémiologique.""(p. 32)
Adrien Proust affirme en effet, en 1873, dans son Essai sur l'hygiène internationale, que les maladies infectieuses sont toutes exotiques et qu'elles ne nous parviennent que par importation. "Comme nous le savons aujourd'hui, poursuit Patrick Boucheron, c'est l'épidémie de choléra de La Mecque en 1865 qui amène les puissances européennes à organiser un système global de veille sanitaire, placé sous l'autorité des experts, système qui va plus tard déboucher sur la création de l'OMS en 1948. Si la question sanitaire est bien le laboratoire de l'internationalisme, elle est aussi le moteur d'une dynamique d'externalisation des quarantaines dans les ports asiatiques contre ce que l'on appelle les "pestes d'Orient", ce qui justifie la projection coloniale et oblige à des négociations avec l'Empire ottoman, qu'on appelle précisément "l'homme malade de l'Europe". La peste, c'est les autres, et la grande peste, le grand Autre." (p. 32)
Un dispositif quarantenaire spécifique pour les pèlerins de La Mecque fut donc établi. Ainsi, à l’entrée de la mer Rouge, les pèlerins asiatiques furent-ils contraints à une halte dans un lazaret situé sur l’île de Camaran. Quant aux pèlerins repartant vers les régions septentrionales du monde musulman, proches donc de l’Europe, on les retint dans un second lazaret situé à Tor, sur la côte ouest du Sinaï.
Sylvia Chiffoleau signale encore que "d’autres établissements quarantenaires secondaires sont établis sur les littoraux africains de la mer Rouge et le long de la voie de chemin de fer reliant Damas à Médine. Les pèlerins y sont soumis à un régime de contrôle sanitaire sévère, et à un enfermement dont la durée peut être longue si le choléra, puis la peste avec le retour de celle-ci à la fin du siècle, sont signalés au cours du pèlerinage. "
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| Entrée du bâtiment de désinfection, lazaret de Tor. |
Les pèlerins n'étaient pas les seuls à être confrontés à l'ennui des lazarets. Dans une lettre du 7 octobre 1850 rédigée depuis le lazaret de Rhodes, Gustave Flaubert fulminait contre la quarantaine qui l'avait empêché de débarquer à Chypre : "Voici une des inventions les plus ineptes que l'homme ait jamais vues". Son voyage en Orient fut en effet émaillé de plusieurs séjours en lazaret, suite à des cas de choléra à Malte.
| Plan schématique du lazaret de Djebel-Tor |
Notons que ce dernier document trouvé sur Gallica est extrait d'un ouvrage du même Adrien Proust, La défense de l'Europe contre le choléra (1892).
J'en reviens à Jünger, qui rapporte une conversation avec le professeur Hach, directeur scientifique de l'Institut, qu'il juge sympathique et dont il signale qu'il est frappé de cette sorte de bannissement que l'on appelle "Moins Six", signifiant qu'il n'a pas le droit de résider dans les six plus importantes villes du pays. Jünger termine sa note du jour par ce paragraphe saisissant :
Comme on fabrique aussi à l'Institut de la Peste de grandes quantités de vaccin, il a été immédiatement mis sous la protection des troupes allemandes. On lui a attribué également pour le ravitailler, un kolkhoze où l’État russe avait jusqu'alors occupé et nourri huit cents aliénés. Pour vider ce domaine au profit de l'Institut de la Peste, le service de sécurité allemand (SD) tua tous les malades. Un tel trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale par l'hygiène, de même qu'il met la propagande à la place de la vérité.
Le même jour, Jean Guéhenno écrivait dans son Journal des années noires :
Il y a trois semaines, Hitler proclamait qu'il ne toucherait jamais ni à Toulon, ni à la flotte, ni à l'armée de l'armistice. Il craignait la fuite de la flotte vers Alger, la résistance de Toulon ? Sa proclamation lui valut d'occuper le reste de la France aussi paisiblement que possible. L'opération achevée, il déclare maintenant qu'il est contraint d'occuper Toulon et il y entre. La flotte prise au piège n'a plus d'autre ressource que de se saborder. Elle eût mieux fait de ne pas cesser le combat depuis deux ans : on n'a pas de mérite à être dupe. Mais ces messieurs de la marine n'aimaient pas les Anglais et ne voulaient pas se battre à leurs côtés. Il faut que la France fasse les frais de leur vanité et de leur sottise.
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| Le croiseur Marseillaise coulé |















