samedi 22 janvier 2022

De l'épectase

« Et ce Félix Faure qu’est-ce qu’il est devenu ? »
- Il est mort subitement à l’Elysée. Dans les bras de sa maîtresse, Marguerite Steinheil…
C’est cette phrase qui sonna le glas de mon enfance.
« Il est mort dans les bras de sa maîtresse… »
La beauté tragique de ces quelques mots me bouleversa. Tout un monde nouveau déferla en moi.
D’ailleurs, cette révélation me frappa avant tout par son décor : cette scène amoureuse et mortelle s’était déroulée à l’Elysée ! Au palais présidentiel ! Au sommet de cette pyramide du pouvoir, de la gloire, de la célébrité mondaine… Je me figurais un intérieur luxueux avec des gogelins, des dorures, des enfilades de glaces. Au milieu de cette munificence – un homme (le président de la République !) et une femme unis dans un enlacement fougueux…"

Andreï Makine, Le testament français, Mercure de France, 1995.

Dans son dernier article, Preuve Par 3, Rémi Schulz revient à un moment donné sur la trilogie d'Adrien Bosc (Constellation, Capitaine, Colonne) dont il remarque par exemple que les titres consistent en un mot unique débutant par la lettre C, 3e de l'alphabet. Cependant, c'est sur un autre passage de l'article que je veux porter maintenant mon attention. En effet, quand j'ai abordé l'oeuvre d'Andreï Makine, à travers le roman qui l'a révélé au grand public, Le testament français, je n'avais pas du tout évoqué une anecdote, qui a pourtant revêtu une importance considérable pour l'écrivain, comme le montre l'extrait cité en exergue, à savoir la mort du président Félix Faure dans les bras de sa maîtresse, anecdote racontée par Charlotte Lemonnier, la grand-mère du narrateur.  Or, il se trouve que ce fait divers fut le théâtre d'une coïncidence personnelle pour Rémi : 
"Le soir de ce même jour, il y a eu un échange sur la liste Oulipo dont je n'ai pris connaissance que le lendemain matin. Un membre employait dans un texte le mot "épectase", et un colistier donnait quelques précisions sur ce mot, qui n'a pris le sens de "mort orgasmique" qu'après le décès du cardinal Daniélou chez une prostituée. Il citait aussi, avec lien à l'appui, le cas célèbre du président Félix Faure, lequel mourut à l'Elysée en 1899 alors que la courtisane Meg Steinheil lui prodiguait une gâterie buccale.
Le colistier rappelait également le surnom qui avait été donné alors à Meg Steinheil, la "pompe funèbre".

J'ai donc lu ceci le matin du 13. Peu après, sur un site de streaming, un hasard m'a fait découvrir une série diffusée en février 2021 sur Canal+, loupée alors car des circonstances relatées ailleurs m'avaient éloigné de l'actualité audiovisuelle. Il s'agit donc de Paris Police 1900, une série romançant l'activité des ligues nationalistes en 1899, lesquelles ont été proches de déclencher un coup d'état.
Le premier plan montre Meg Steinheil s'activant entre les jambes de Félix Faure, puis la crise de celui-ci...
Elle joue ensuite un rôle important dans l'intrigue, le chef de la police l'utilisant pour infiltrer les ligues. On lui attribue pour nom de code "pompe funèbre", prétendument trouvé par un policier."

Marguerite "Meg" Steinheil, par Léon Bonnat, 1899.

Le roman de Makine ne fera pas du tout état de ces sous-entendus grivois, et s'en tiendra chastement  à la vision plus romantique du président rendant son dernier souffle dans les bras aimants de sa maîtresse.

Il est amusant par ailleurs de retrouver trace de cet épisode dans la réponse au discours de réception d'Andreï Makine à l'Académie française, réponse donnée par Dominique Fernandez le 15 décembre 2016 :

[...] Le rôle d’une grand-mère, réelle ou imaginaire, nommée tantôt Charlotte et tantôt Alexandra, qui aurait été la fille d’un médecin parti dans la Russie dans une mission humanitaire, a été capital. Cette vieille femme, échouée en Sibérie au début du xxe siècle, possédait de nombreux livres français, une malle pleine de coupures de journaux parisiens d’autrefois, et, plus précieuse encore, une mémoire où les souvenirs de Paris s’entrechoquaient bizarrement. Charlotte, savoureusement ressuscitée dans Le Testament français, évoquait la visite de Nicolas II à Paris, les fêtes organisées en son honneur, ce qui vous jetait dans un grand trouble, car le mot « tsar » prononcé en russe dressait, sous vos yeux de pionnier soviétique dûment endoctriné, un tyran cruel et sanguinaire, alors que le même mot, adouci en français, « tsar », s’emplissait pour vous de lumières, d’éclats de lustres, de reflets d’épaules féminines nues glissant dans le bal de l’Opéra. Charlotte vous racontait la mort du président Félix Faure dans les bras de Marguerite Steinheil, révélation pour vous de la puissance proprement foudroyante de l’amour, elle vous racontait la crue de 1910, quand les députés se rendaient en barque à la Chambre, dans « le silence sommeillant de Paris inondé » [c'est moi qui souligne]

Et un peu plus loin, c'est même l'épectase qui resurgit :

"Vous êtes un amoureux de notre langue, vous avez ressuscité d’anciens mots oubliés, tels « estran », partie du littoral alternativement sèche et baignée, « matras », vase au col étroit et long employé en alchimie, « sirventès », poème moral ou satirique, « chitineux », pour désigner la membrane des insectes. Qui, à part vous, dirait que le fameux Félix Faure est mort d’« épectase » dans les bras de sa maîtresse ? [...]

Evelyne Brochu (Meg Steinheil dans la série Paris Police 1900)

 

jeudi 20 janvier 2022

Juste la fin du monde

A la mémoire de Gaspard Ulliel

Mardi après-midi, appel de ma soeur : notre mère, atteinte d'un mal au ventre soudain, est aux urgences de Châteauroux. Prise de sang, scanner, il s'avère qu'une hernie inguinale qu'elle avait depuis quelque temps s'est étranglée et qu'il faut opérer sans délai. Le lendemain matin, elle est transportée dans l'unité de chirurgie vasculaire, tout semble s'être bien passé, mais comme les visites ne sont pas autorisées, nous ne pouvons communiquer que par téléphone. Elle est rassurée, le personnel médical est très gentil et attentionné.

Dans ce contexte un peu dramatique, peu enclin à lire et à écrire, je décide hier après-midi de regarder un film. Il y a longtemps que je ne suis pas allé sur Mubi, j'ai à peu près délaissé la plateforme depuis quelques mois. Après avoir passé en revue l'ensemble des films proposés, j'opte pour Juste la fin du monde, de Xavier Dolan. Pour au moins deux raisons : tout d'abord le titre, avec cette fin du monde qui me rappelle le film d'Abel Ferrara vu récemment. Je sais très bien qu'il ne s'agit pas du tout d'une apocalypse ou d'une dystopie à la Don't look up, cette fin du monde n'est que pour Louis, le personnage principal, qui, après douze ans d'absence, revient annoncer à sa mère, son frère et sa soeur qu'il va mourir. Je le sais, mais j'aime prolonger la vie des motifs qui traversent mes jours. Et puis, seconde raison, le film est une adaptation de la pièce du même nom de Jean-Luc Lagarce. Je n'ai pas joué cette pièce, mais en 2015, sous la direction de François Forêt, j'ai interprété l'un des personnages de Carthage encore, une pièce de jeunesse, publiée pour la première fois en 1979 et enregistrée par France Culture la même année. Une pièce qui n'est pas sans rapport non plus avec une fin du monde puisque sa présentation sur le site de l'éditeur se résume à ces lignes : "Après la catastrophe, ils sont bloqués là et rêvent de partir, de s'en sortir, s'enfuir. Mais comme la solidarité n'est pas leur fort, ils n'arrivent pas à grand-chose.

Non seulement je n'ai pas joué Juste la fin du monde, mais je ne l'ai jamais vu au théâtre, et j'avais raté le film quand il est sorti en salle. Je n'en connais que l'argument. 


Le film est puissant, intense. Film traversé par un amour qui ne peut pas se dire, et qui passe alors par la violence, la colère, un langage qui cherche désespérément à trouver la formulation la plus juste et qui n'y parvient jamais vraiment. Film à l'image du poing suspendu de Vincent Cassel, de son oeil injecté de sang, entre larmes et rage.

Et puis un peu plus tard, cette nouvelle inscrite sur le smartphone. Gaspard Ulliel vient de mourir, à la suite d'un accident de ski en Savoie. Gaspard Ulliel, l'acteur qui joue Louis, cet écrivain qui vient annoncer sa mort prochaine et qui repartira sans l'avoir dit. Il avait reçu en 2017 le César du meilleur acteur pour ce rôle bouleversant.

Cette mort annoncée dans la fiction s'incarnait dans la réalité quelques heures plus tard. Quelle étrange facétie du hasard.

Et puis il y avait ces dates qui donnaient aussi matière à méditer : dans le film et la pièce, Louis a 34 ans. Jean-Luc Lagarce, né en 1957, meurt  à l'âge de 38 ans. Et Gaspard Ulliel meurt à 37 ans. Je cherche la logique folle de tout cela. Je songe aussi qu'Andreï Makine, auquel je consacrai le dernier article, est né comme Lagarce en 1957, et que c'est au moment où l'un s'éteint, en 1995, que l'autre entre en pleine lumière en recevant le Goncourt qui lance véritablement sa carrière française. 

Mais je songe aussi surtout à ces notes prises en 1995, au moment des répétitions de Carthage encore. J'avais alors délaissé le net pour écrire dans un carnet (Pantone bleu 18 - 3949), au crayon de papier. Le 12 juillet 2015, j'évoquai l'essai de Muriel Pic sur Sebald, (W.G. Sebald, L'image papillon, Presses du réel, 2009), et je m'interrogeai devant de troublantes similitudes entre certains dialogues de la pièce et un texte de Baudelaire mis en exergue du chapitre 1, un reliquat du Spleen de Paris, de 1869, sur un feuillet isolé, sans date, aujourd'hui à la bibliothèque Jacques-Doucet :

Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l'un sur l'autre. des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. -- Fissures, Lézardes. humidité promenant d'un réservoir situé près du ciel. -- Comment avertir les gens, les nations --? avertissons à l'oreille les plus intelligents.
     Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n'a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l'issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n'ai jamais pu sortir. J'habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. -- Je calcule, en moi-même, pour m'amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, de marbres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d'ossements concassés. -- Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j'étais sûr de n'avoir trop de fatigue.

Ce texte stupéfiant, texte de fin du monde si l'on veut, une nouvelle fois, a été mis en vidéo par François Bon, qui en fait une lecture prenante. Il termine par ce commentaire sur un Baudelaire qui dit "notre aujourd'hui" :



Les fissures, lézardes, ce réservoir situé près du ciel évoquaient pour moi la brèche de la pièce : 


Comme le narrateur baudelairien, les quatre personnages semblent ne plus pouvoir sortir de l'espace qui les enserre :



Quel rapport entre un trou dans la tête et une obsession ? Si l'on y réfléchit bien, cela n'a rien d'évident . d'ailleurs l'enchaînement entre le trou dans le plafond de la cathédrale et le trou dans la tête n'est pas plus direct, ne va pas plus de soi.
Cependant la clé de cette phrase est peut-être dans cet autre poème de Baudelaire intitulé justement Obsession. En voici justement le premier vers :
Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales

Une autre intervention énigmatique, celle du deuxième homme (celui que j'interprétais) évoquait fortement Symptômes de ruine :


Et deux répliques plus loin, un échange entre la deuxième femme et le deuxième homme fait comme écho à la dernière phrase de Baudelaire : alors que le narrateur voit de si terribles choses en rêve qu'il voudrait ne plus dormir, la deuxième femme affirme qu'elle rêve pourtant d'une nuit où elle pourrait dormir.


Dame noire et chauve-souris n'ont jamais été évoquées auparavant dans la pièce. Pourquoi ces éléments interviennent-ils à ce moment-là ? Si l'on suit notre piste baudelairienne il est assez simple de relier cette dame noire à Jeanne Duval, la Vénus noire du poète, et la chauve-souris à ce quatrain de Spleen :
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Notons que nous retrouvons l'association tête-plafond à l'oeuvre dans le thème de la brèche en haut de la cathédrale.

Je notai pour finir qu'une recherche sur le net ne m'avait pas permis d'établir de lien avéré entre Lagarce et Baudelaire, mais qu'il y avait tout lieu de supposer, dans cette oeuvre de jeunesse, une influence au moins partielle du grand poète. Symptômes de ruine serait en somme l'une des matrices de Carthage encore.

Affiche de la pièce (Sébastien Cé)

Le texte de Baudelaire, je le retrouvai quelques années plus tard à la fin de l'essai de Roberto Calasso, L'innommable actuel (Gallimard, 2019). Il en forme d'ailleurs à lui seul la très courte troisième partie, intitulée Apparition des tours. Le grand érudit italien dit que Baudelaire raconte l'écroulement d'une tour immense, que l'on appellerait un jour "gratte-ciel": "cet avertissement chuchoté dut, lui aussi, attendre plus d'un siècle avant d'être imprimé. Et personne ne le remarqua. Les "nations" n'eurent pas le temps de se rendre compte de ce qui les attendait. Tout est arrivé en rêve, un de ces rêves auxquels Baudelaire était accoutumé : ceux qui donnent envie de ne plus jamais dormir." Et après avoir cité le texte, Calasso termine en ajoutant :"Quand la "nouvelle"de ce rêve parvint aux "nations", tout correspondait, à l'exception d'un ajout : les tours étaient deux - et jumelles.

 

lundi 17 janvier 2022

Isba ensevelie sous l'herbe des steppes

Avec Nicolas Berdiaev, la Russie était revenue dans mon viseur (n'oublions pas qu'Andreï Tarkovski est sur le podium de ma nébuleuse). Le moment me sembla venu de lire enfin ce roman arraché au désherbage de la médiathèque, Le testament français d'un autre Andreï, Andreï Makine. Un livre couronné de prix, qui cumula en 1995 le Goncourt, le Médicis et le Goncourt des lycéens. Un triomphe qui valut à son auteur la nationalité française (qui lui avait été refusée en 1991). Depuis son étoile a, semble-t-il, légèrement pâli, malgré une entrée en 2016 à l'Académie française (dont il est à ce jour le plus jeune membre).

Au centre du roman se trouve Charlotte Lemonnier, grand-mère maternelle du narrateur, née à Neuilly-sur-Seine, mariée à Fiodor, qui disparaîtra pendant la seconde guerre mondiale, sera annoncé mort par deux fois, avant de la rejoindre dans cette petite ville de Saranza, aux confins des steppes infinies.

"Il était revenu quand les feux de la Victoire s’étaient depuis longtemps éteints. La vie reprenait son cours quotidien. Il revenait trop tard. « Je dois lui paraître très vieille », pensa soudain Charlotte, mais même cette idée ne sut pas rompre l’étrange manque d’émotion dans son cœur, cette indifférence qui la laissait perplexe.

Elle pleura seulement quand elle vit son corps. Un corps criblé de cicatrices, de balafres… Des mots étonnés se formèrent en elle : « Moi, Charlotte Lemonnier, je suis là, dans cette isba ensevelie sous l’herbe des steppes, avec cet homme, ce soldat au corps lacéré de blessures, le père de mes enfants, l’homme que j’aime tant… »

Il vécut moins d’un an… Un peu avant sa mort, en hiver, ils déménagèrent dans l’appartement où, enfants, nous viendrions rejoindre Charlotte, chaque été."

Charlotte qui, chaque été donc, raconte la France à Aliocha et à sa soeur, dans cette langue imprégnée de Nerval et de Baudelaire. La France qui apparaît à l'horizon comme une Atlantide brumeuse sortant des flots, Seine en crue de 1910 qui oblige les parlementaires à se rendre en barque à l'Assemblée nationale. L'inspiration est largement autobiographique, c'est un fait très clairement établi dès la publication du livre, mais celui-ci est roman et non récit et, de même que l'on apprendra qu'Aliocha est le fils d'une femme morte dans un camp de travail et qu'aucun sang français ne coule dans ses veines, de même ai-je lu que Charlotte Lemonnier était la nounou française de l'écrivain. Pas de double identité russo-française pour Andreï Makine, autre que celle qu'il choisit délibérément en s'installant dans ce pays, sans papiers tout d'abord.


La force et la dignité d'une femme le plus souvent seule dans un pays étranger, immense, traversé par des malheurs de toutes sortes, voilà le livre puissant qu'est Le testament français. Et puissant, il l'est aussi par son écriture, par cette langue française qui est en soi-même l'un de ses motifs récurrents et qui est si magnifiquement maîtrisée (dans un prochain article, je développerai une parenté  - qui, à ma connaissance, ne me semble pas avoir été perçue jusqu'ici -, avec l'oeuvre de Maurice Genevoix).

Makine, c'est aussi une tentative de réponse à cette énigme du comment vivre en des temps de malheur. Charlotte, dans sa ville sibérienne, en ce temps de Goulag, où rôde le fantôme de ce monstre de Béria (dont nous avons vu l'importance dans le destin de Sakharov), Charlotte malgré tout vit, parle avec chacun, même avec celui dont tout le monde a peur, l'ivrogne Gavrilych, et se nourrit de la poésie de ces "espaces sans jalons" sur lesquels ouvrent les rues ventées de Saranza. 

Un jour, Charlotte raconte comment elle a défié la peur qu'inspiraient les cimetières à une petite bande de jeunes qu'elle avait rencontrée. Elle alla accrocher à la nuit tombée une sienne sacoche dans l'endroit le plus reculé, le plus solitaire et ombreux de la nécropole : "C'est en imaginant cette sacoche féminine au milieu des croix, sous le ciel de Sibérie, que je commençai à pressentir l'incroyable destinée des choses. Elles voyageaient, accumulaient sous leur surface banale les époques de notre vie, reliant des instants si éloignés." (p. 93)

Et, lisant ces lignes, je ne pus m'empêcher de me remémorer un passage étonnamment semblable de Colonne, d'Adrien Bosc, tout frais en ma mémoire : "Des instants séparés et pourtant réunis, des histoires se tissent, s'emmêlent et forment une seule étoffe, dont on dirait qu'elle est indémaillable. Des destins se croisent sans s'apercevoir, des tragédies s'écrivent sans dialogues, mais on peut tendre l'oreille pour écouter les récits enchevêtrés."(p. 108)

Une même thématique de l'instant émerge de ces deux passages. A l'Humanité, Makine déclarait en 1995 qu'il écrivait pour suspendre l'instant : il échappe au temps destructeur et c'est l'éternité tout entière qui s'y inscrit. De cette conjonction qui semble paradoxale relève bien le titre de ce roman postérieur : Le livre des brèves amours éternelles. J'en ai rendu compte en mai 2013 en un article où je racontais avoir acheté le livre en même temps que celui de Denis Grozdanovitch, La puissance discrète du hasard, qui annonçait la couleur dès la quatrième de couverture "Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond."

On comprend bien que j'étais là en domaine familier. Un autre passage de Makine dans Le testament français lui fait écho : "Par un hasard farfelu (je savais déjà que le réel est fait de répétitions invraisemblables que pourchassent, comme un grave défaut, les auteurs de romans), nous nous rencontrâmes de nouveau, le lendemain." (p. 209)

Le 8 mai 2013, je notai une de ces coïncidences troublantes : "Cherchant sur le net une image du livre pour illustrer ce billet, je découvre sur la page de Google images la couverture d'un autre livre de Denis Grozdanovitch (que je ne connaissais pas), intitulé Brefs aperçus sur l'éternel féminin. Or, j'ai déjà signalé la coïncidence d'achat, le 27 mars de cette année, entre le livre dont je parle aujourd'hui et le roman de Makine, Le livre des brèves amours éternelles.


Outre que les deux adjectifs antonymes, bref et éternel, sont présents dans les deux titres, il y a dans les couvertures de ces ouvrages, tous les deux publiés au Seuil, une remarquable parenté des visages, paupières baissées de ces deux belles figures féminines. On a l'impression d'une carte à jouer où la reine de cœur se décline de chaque côté de la diagonale. On me dira que le même graphiste a peut-être composé ces deux pages. Peut-être. 




Mais voici que la page où j'ai puisé cette image de Judith prolonge ce billet de manière inattendue. Riverland, se nomme-t-elle. Et le premier texte qui s'y donne à lire est celui-ci :

Chaque été, je retrouve la rivière de mon enfance. Je pèche, je nage. J’étudie les mœurs des nautonectes. L’eau est froide. Comme on dit, elle saisit les chairs. On se souvient qu’on a un corps.

Et le second paragraphe évoque Gracq évoquant Nerval :

Julien Gracq, dans les Eaux étroites, ouvrage qu’il consacre à l’Èvre de son enfance, cite l'un des plus beaux poèmes de Nerval, superbe précipité de l’imaginaire romantique : [Il s'agit de Fantaisie]"

Or, ce poème de Nerval - je ne pouvais le savoir à l'époque, n'ayant pas encore lu Le testament français -, est précisément au coeur de ce roman :

"La voix de Charlotte était chantante comme la voulaient ces vers :

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets...

La magie de ce poème de Narval fit surgir de l'ombre du soir un château du temps de Louis XIII et la châtelaine "blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens "..." (p. 100)

Et les autres strophes du poème sont données soixante-douze pages et un été plus tard.  Il est essentiel d'en restituer le contexte car c'est toute la poétique de l'auteur qui se trouve là rassemblée. Aliocha a rejoint seul Charlotte à Saranza, il écrit que c'était une journée particulière, à la fin du mois d'août, fraîche et ensoleillée, quand le vent froid franchissant l'Oural apportait dans la steppe le premier souffle de l'automne. Le jeune garçon a l'impression d'avoir épuisé le savoir de son aïeule, qu'il n'y a plus rien à apprendre de sa France. C'est alors que se retourne la coupure de presse extraite de la valise sibérienne qui contient les souvenirs français de Charlotte : apparaissent trois femmes posant devant l'objectif, "trois élégantes avec leurs grands yeux ombrés de noir, leurs volumineux chapeaux aux rubans en velours sombre". Il tente d'en faire ses maîtresses imaginaires mais n'y parvient pas et referme la valise : 

"A quoi, en fin de compte, leur beauté a-t-elle servi ? pensai-je avec une clarté subite, tranchante comme cette lumière du couchant. Oui, à quoi ont servi leurs beaux seins, leurs hanches, leurs robes qui moulaient si joliment leur jeune corps ? Etre si belles et se retrouver enfouies dans une vieille valise, dans une ville ensoleillée et poussiéreuse, perdue au milieu d'une plaine infinie ! Dans cette Saranza dont, de leur vivant, elles avaient pas la moindre idée... Tout ce qui reste d'elles, c'est donc ce cliché, rescapé d'une suite inimaginable de grands et de petits hasards, conservé uniquement comme le revers de la page évoquant le raid automobile Pékin-Paris. Et même Charlotte ne garde plus souvenir de ces trois silhouettes féminines. Moi, seul sur cette terre, je préserve le dernier fil qui les unit au monde des vivants ! Ma mémoire est leur ultime refuge, leur dernier séjour avant l'oubli définitif, total."

Le soleil s'éteint au fond de la steppe mais Aliocha s'extirpe soudain de ces tristes réflexions avec une seule pensée "simple", et c'est une nouvelle fois, le motif de l'instant unique qui va tout sauver : "Mais c'est qu'il y avait dans leur vie cette matinée d'automne, fraîche et limite, cette allée au sol jonchée de feuilles mortes, où elles s'étaient arrêtées, un instant, s'immobilisant devant l'objectif. Immobilisant cet instant... Oui, il y avait dans leur vie une matinée d'automne claire..." Et il poursuit en disant que cette brève parole provoqua le miracle.
"Car soudain, par tous mes sens, je me transportai dans l'instant que le sourire des trois élégantes avait suspendu. Je me retrouvai dans le climat de ses odeurs automnales, mes narines palpitèrent tant l'arôme amer des feuilles était pénétrant. Je clignais des yeux sous le soleil qui perçait à travers les branches. J'entendis le bruit lointain d'un phaéton roulant sur les pavés. Et le ruissellement encore confus de quelques répliques amusées que les trois femmes échangeaient avant de se figer devant le photographe... Oui, intensément, pleinement, je vivais leur temps !"

Il est presque effrayé de cette immersion soudaine dans un temps d'autrefois. Retournant à la photo, elle semble s'ouvrir devant lui, se creuser en une troisième dimension, puis il ferme les yeux, "l'instant était en moi".  La magie du passé transfiguré à la fois l'exalte et le brise. Le sésame d'autres phrases le transporte sur d'autres visions. C'est la littérature qui se donne à lui en cet instant, la vocation offerte par l'alchimie du verbe, "une étrange folie". 

C'est alors que Charlotte rentre du cimetière où elle entretient la tombe de Fiodor. Il dit attendre d'elle un de ces contes d'enfant de ses jeunes années, un souvenir familier et lisse qui l'aiderait à oublier sa folie passagère, mais elle propose plutôt de lui lire un poème :

"Et j'avais vivre un début de nuit, le plus extraordinaire de ma vie. Car Charlotte ne put longtemps mettre la main sur le livre qu'elle cherchait. Et avec cette merveilleuse liberté avec laquelle nous la voyions parfois bouleverser l'ordre des choses, elle, femme par ailleurs ordonnée et pointilleuse, transforma la nuit en une longue veillée."

Et ce n'est qu'à deux heures du matin qu'elle s'exclame que le poème qu'elle cherchait, elle avait commencé à le lire l'été dernier et qu'elle s'était arrêtée à la première strophe. On devine qu'il s'agit de Fantaisie, qu'elle retrouve aussitôt dans une petite armoire. Assis sur le tapis, Aliocha entend cette voix qui a "la tonalité des paroles dont on écoute l'écho, des années après leur naissance :
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !

Nous ne nous dîmes plus rien durant cette nuit insolite. Avant de m'endormir, je pensai à cet homme qui, dans le pays de ma grand-mère, il y a un siècle et demi, avait eu le courage de raconter sa "folie" - cet instant rêvé, plus vrai que n'importe quelle réalité de bon sens." 


mercredi 12 janvier 2022

Simone et Blaise sous le signe d'Orion

Samedi dernier, j'achète à Arcanes le premier volume des Démons de Dostoïevski, dans la traduction d'André Markowicz. Mais un autre livre, soudain, m'interpelle avec sa belle couverture rouge et noire, rideau d'arbres au tronc fin laissant voir dans ses fentes le ruban lisse d'un fleuve. Colonne, d'Adrien Bosc. Je feuillette, il est question de la philosophe Simone Weil, celle-là même que citait Alain Supiot à la fin de ce chapitre 6 que j'avais revu à la suite de la relecture de Les sources et le sens du communisme russe, de Nicolas Berdiaev. En cette même année 1936 où le philosophe exilé en France achevait son essai, Simone Weil rejoignait l'Espagne pour s'engager dans les Brigades internationales de la colonne Durutti. C'est cet épisode intense et douloureux, sur lequel il existe peu de documents, "un passeport, des notes éparses d'un "Journal d'Espagne dont il reste trente-quatre feuillets, des lettres et des photographies en uniforme", que nous conte Adrien Bosc, qui n'est pas un inconnu pour nous, comme en témoignent les cinq articles où il apparaît.


Je l'avais découvert à travers son premier roman, Constellation, qui raconte la catastrophe aérienne  du Lockeed Constellation F-BAZN d'Air France qui s'élance d'Orly au soir du 27 octobre 1949. A son bord, il y avait onze membres d'équipage et trente-sept passagers, dont quelques célébrités, la violoniste prodige Ginette Neveu et le boxeur Marcel Cerdan. Cerdan qui part à New York avec l'ambition de reconquérir son titre de champion du monde contre le Taureau du Bronx, Jake LaMotta. Trois places prises au dernier moment, à cause de l'impatience d'Edith Piaf, qui a supplié son amant de venir la rejoindre au plus vite. Le droit de priorité accordé au champion a laissé à terre un jeune couple, Edith et Philip Newton, ainsi qu'une certaine Mme Erdmann.
Mais quelques heures plus tard, l'avion, qui devait faire escale aux Açores, ne répond plus.
On retrouvera le lendemain l'épave fracassée sur les pentes du Mont Redondo, sur l'île de São Miguel. Il n’y a aucun survivant.
Constellation, c'était le nom de l'avion, mais c'était aussi la métaphore de ces quarante-huit hommes et femmes, dont le destin se croisait en cette nuit fatale. Autant de trajectoires diverses que l'auteur, après une enquête longue et serrée, s' employait à reconstituer. Agitant une poignée de questions qui ne pouvaient me laisser insensible, je cite la quatrième de couverture :
Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ?

Deux mois plus tard, en novembre 2014 donc, Adrien Bosc, âgé seulement de 28 ans, reçut le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il déclarait alors : "Constellation est un livre très important pour moi. Il sonde le destin, les coïncidences qui font qu'on prend tel avion plutôt que tel autre".
Et aussi : "Ce roman questionne le hasard, la synchronicité des dates et des chiffres. C'est mon obsession."
C'était aussi la mienne, vous vous en doutez un peu. j'écrivais alors que c'était complètement stupide, mais ce prix c'est un peu comme si je l'avais reçu moi-même, j'en étais bêtement heureux moi aussi.
Adrien Bosc confiait également qu'il était "d'autant plus ému de recevoir le prix de l'Académie française " que son livre préféré est "Le journal d'un curé de campagne" de Georges Bernanos qui l'avait reçu en 1936. Et je notais encore que le démon de l'analogie ne le quittait pas, à l'évidence, pas plus qu'il ne me quittait moi-même.

Or, Bernanos est l'autre grand personnage de Colonne. Il apparaît à la page 93, avec la reproduction de la lettre que Simone Weil lui a adressée en 1938. Installé à Majorque, l'écrivain fêtait justement le 18 juillet son prix de l'Académie française avec la bourgeoisie locale lorsque certains éléments de l'armée se mutinèrent contre la République, un putsch qui marquait le début de la guerre civile dans la péninsule. Le monarchiste Bernanos, au départ favorable à la Phalange (où s'engagea par ailleurs son fils Yves), fut de plus en plus révolté devant les exactions des franquistes, appuyés par un contingent de fascistes italiens : exécutions sommaires, familles entières assassinées sur la foi d'une dénonciation. Devant cette capitulation morale, la complicité du clergé espagnol, il tirera Les Grands Cimetières sous la lune, qui précipitera sa rupture avec l'Action française.


Adrien Bosc a évoqué la lettre de Simone Weil en septembre dernier à Guéret pour les Rencontres de Chaminadour, où Lydie Salvayre marchait sur les grands chemins de Georges Bernanos. C'est à la mort de l'écrivain, le 5 juillet 1948, qu'on la retrouva à l'intérieur de son portefeuille : "Une grande feuille de papier fatigué, pliée en huit et glissée dans une poche en revers. (...) Dix ans à l'abri, transportée de veste en veste. C'était l'une des deux lettres, avec celle reçue de Mgr Fontenelle, que Bernanos avait conservées dans son portefeuille jusqu'à la fin. On ne sait s'il répond. Sans doute non. Aucune trace dans les fonds d'archives. Elle y raconte sa guerre d'Espagne et sa lecture des Grands Cimetières sous la lune. Elle témoigne de sa désillusion en miroir du récit  des opérations sanglantes des nationalistes et des troupes italiennes  sur l'île de Majorque que raconte Bernanos." (p. 107)

Je découvre aujourd'hui seulement, dans la rédaction même de cet article, que Colonne avait l'objet d'une recension dans Diacritik, sous la plume de Laurent Demanze, lui aussi familier de Chaminadour, et que j'ai évoqué récemment (voir Chorda Achillis et Godzilla) à travers sa lecture avisée de Bruno Remaury (qui concluait lui aussi une trilogie) : "Avec Colonne, Adrien Bosc clôt avec élégance sa trilogie de non-fiction, commencée avec Constellation et poursuivie quelques années plus tard avec Capitaine. Il explore, récit après récit, les communautés provisoires, en marge de l’histoire notamment : dans l’avion Constellation, avec à son bord trente-sept passagers dont Marcel Cerdan et Ginette Neveu, ou dans un navire conduisant notamment Breton et Lévi-Strauss aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est encore dans le sillage de la guerre que se forme ici une communauté éphémère et disparate : c’est la colonne Durruti, rassemblant pour beaucoup des anarchistes de tous pays, au commencement de la guerre d’Espagne en août 1936."

En replongeant dans Constellation (avec une sorte de remords, car j'avais eu le projet en 2014 de reprendre pas à pas chaque chapitre du livre et d'en développer les ramifications - projet que j'ai délaissé), je me suis porté vers le post-scriptum, intitulé Le mariage des vieux amants. Dans cet ultime chapitre, Bosc commence par évoquer le poème Fernando de Noronha, de Blaise Cendrars, noté alors qu'il était dans un avion pour Lisbonne :

De loin on dirait une cathédrale engloutie
                           De près
     C'est une île aux couleurs si intenses
     que le vert de l'herbe est tout doré

Il écrit encore qu'il y trouvait une description fidèle des Açores, bien que "les Açores ne ressemblent en rien à l'archipel brésilien de Fernando de Noronha où le vert tropical chute dans le bleu turquoise des lagunes. Vingt et une îles, perdues à plus de cinq cent kilomètres de Recife. C'est en tombant sur le rapport d'enquête du crash du Paris-Rio qu'un lien étonnant naissait." Adrien Bosc parle ici bien sûr de la catastrophe du 31 mai 2009, où le vol AF447 Rio-Paris s'est abîmé dans l'Atlantique, causant la mort de 228 personnes. Le rapatriement des premières dépouilles s'effectuera depuis l'aérodrome de Fernando de Noronha.



Adrien Bosc enchaîne  aussitôt avec ce jour funeste où Blaise Cendrars perd son bras droit le 28 septembre 1915, au cours d'une offensive en Champagne. Et toujours sans transition il passe à cette "fiévreuse nuit d'écriture, le 1er septembre 1916, (où) il retrouve l'inspiration, ce sera La Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame."

Page de titre (national library of the netherlands)

La notice de wikipedia donne une date différente ("Au cours de l'été 1917, qu'il passe à Méréville (Seine-et-Oise, aujourd'hui Essonne), il découvre son identité nouvelle d'homme et de poète de la main gauche, en rédigeant, au cours de sa « plus belle nuit d'écriture », le 1er septembre, La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D.") C'est Wiki qui a sans doute raison car le Centre d'études Blaise Cendrars, sur sa page Constallation-Cendrars, signale aussi que c'est en 1917 que le poète s'installe à Méréville : "été d’intense création (L’Eubage, Moravagine, La Fin du Monde filmée par l’Ange Notre-Dame). Publication de Profond Aujourd’hui.." C'est cette année-là aussi qu'il rencontre la comédienne Raymone Duchâteau, qu'il finira par épouser, mais bien plus tard et pas n'importe quel jour : "Quand tu aimes, il faut revenir. Le 27 octobre 1949, tandis qu'un avion au nom de Constellation décolle d'Orly, à Sigriswil, dans l'Oberland bernois, le poète Blaise Cendrars se marie avec son aimée de toujours, Raymone Duchâteau. Le mariage des vieux amants, dans une auberge suisse allemande, voyage de fiançailles d'abord, l'anneau scelle le retour au pays natal. Blaise l'apatride s'est trouvé une patrie. Parti pour ne pas revenir, au seuil de sa vie, il trouve dans le village de Sigriswil la terre des ancêtres."(p. 191)

Mais revenons un instant sur cette Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame.*Wikipedia continue en affirmant que "Commence alors une période d'activité créatrice intense placée sous le signe tutélaire de la constellation d'Orion, dans laquelle la main droite du poète s'est exilée.Et Adrien Bosc ne dit pas autre chose quand il écrit : "Sous le signe de la constellation d'Orion, le membre fantôme est monté au ciel et lui insuffle en muse les vers élastiques de la modernité, le poète de la main gauche est né", mais quand il ajoute, après avoir rappelé qu'Orion a été élevé au ciel après avoir piqué par le dard du scorpion d'Artémis, que "Scorpion et Orion sont côte à côte en constellations", il se trompe.  Dans l'une des versions de sa mort, ce chasseur émérite ne cessait de se vanter de ses prouesses. Une arrogance qui déplut si fortement à Héra (dans une autre version, il s'agit en effet d'Artémis) qu'elle commanda à un scorpion de le piquer. Orion succombant au venin du petit animal fut transformé en constellation, mais comme Héra n'avait pas oublié de porter également au ciel le loyal scorpion,  Zeus intervint en faisant  en sorte qu'Orion et le Scorpion ne puissent jamais s'atteindre ; c'est pour cela que lorsqu'Orion se lève à l'horizon Est, le Scorpion se couche à l'horizon Ouest. Scorpion et Orion ne sont donc jamais visibles en même temps dans le ciel, ils ne sont jamais côte à côte.

Mosaïque illustrant le mythe d’Orion et du Scorpion découverte à Pompéi. © Pompeii – Parco Archeologico

Bon, on n'en voudra pas plus que ça à Adrien Bosc, qui écrit ensuite que Blaise transpose au mythe grec la légende personnelle de la main sidérale : "Arrachée, prise dans la mélasse boueuse des sentiers de la gloire, elle rejoint comme les cinq doigts de la main les nébuleuses d'Orion. Enchantement, assomption d'une main d'écriture s'agglomérant à Bételgeuse, l'étoile majeure du thème astral scintille :

C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils
   venaient toujours d'Orion
Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête
Le grand mât perce la paume de cette main qui doit
   souffrir
Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle
   est par un dard continuel

J'ai retrouvé ce poème dans le recueil Au coeur du monde, Poésies complètes 1924-1929, publié en Poésie/Gallimard**. Et curieusement, sur la page suivante, nous trouvons un autre poème consacré à Fernando de Noronha :


Un bref passage dans Colonne me fut une réminiscence de la constellation. Le 14 mai 1942, Simone Weil s'embarquait avec ses parents Bernard et Selma à bord du paquebot Maréchal-Lyautey. Après Oran, le navire fit escale à Casablanca, où les passagers furent débarqués  et logés de force dans un camp. Adrien Bosc note qu'à Gustave Thibon, elle confie, comme une lettre de testament, la proprieté de ses cahiers, puis qu'en observant le ciel nu d'Afrique, elle écrivait à un ami : "Je penserai à toi en regardant Orion, que tu m'as montré jadis et qui est devenu aussitôt ma propriété personnelle."

Adrien Bosc ne donne pas le nom de cet ami, et je n'ai retrouvé nulle part une autre occurrence de cette lettre. De là à penser qu'il a inventé ce détail (qui cadre si bien avec le motif cendrarsien, bien que Cendrars ne soit jamais invoqué dans Colonne), non, je ne me le permettrai pas...


________________
* Ce titre me fait penser que nous avons regardé hier soir 4h44, dernier jour sur Terre, le film d'Abel Ferrara, sorti en 2012. Il n'eut pas le succès phénoménal de Don't look up, actuellement sur Netflix et que tout le monde semble avoir vu. Je n'en avais d'ailleurs jamais entendu parler, il se trouve que j'ai déniché le DVD à Noz en décembre dernier. Le film montre les dernières heures du monde du point de vue d'un couple, Cisco (Willem Dafoe), ancien drogué, et Skye (Shanyn Leigh), artiste bouddhiste, retranchés dans leur loft new-yorkais. Jean-François Rauger, dans Le Monde du 18 décembre 2012, écrit les lignes suivantes qui entrent en résonance avec les toutes premières lignes de cet article :
"Le cinéma d'Abel Ferrara a toujours donné corps à une philosophie morale. Quel sens donner à nos actes si personne ne les voit ? Si Dieu est aveugle, la distinction entre le bien et le mal est-elle légitime ?

Ce questionnement quasi dostoïevskien est littéralement celui du spectateur qui assistait aux méfaits sans conscience d'un gangster luciférien (The King of New York), d'un policier corrompu et défoncé (Bad Lieutenant), d'un couple de petits bourgeois trafiquants de drogue (R'Xmas)."


 ** Un volume qui ne m'appartient pas : je l'avais emprunté à la mère de Violette et Gabriel (il faudra que je lui rende). Je note qu'il lui a été offert par une amie le 1er septembre 1994, 77 ans jour pour jour après la "plus belle nuit d'écriture".

mardi 11 janvier 2022

Tsar Bomba et les temps très heureux

C'était au cours du dîner de Noël, la discussion roulait sur le marxisme et l'anarchisme (eh oui, étonnamment nous en étions venus à aborder ces sujets hautement festifs cette nuit-là), et j'avais alors repensé à ce livre lu voici bien des années, mais qui m'avait toujours laissé un souvenir radieux, Les sources et le sens du communisme russe de Nicolas Berdiaev. Ce philosophe chrétien (1874-1948), expulsé de Russie en 1922 comme "adversaire idéologique du communisme", s'était établi en France en 1924, à Clamart (il repose d'ailleurs au cimetière municipal de cette ville). Dans son livre, écrit en 1935-1936, il expose avec une écriture limpide, dénuée de tout jargon, la formation de l'intelligentsia russe, les différents courants qui l'ont traversée tout au long du XIXème siècle, populisme, nihilisme, anarchisme et marxisme, celui-ci sur son versant classique comme sur son versant proprement russe, sans oublier la place cruciale de la grande littérature russe, de Pouchkine à Dostoïevski. Le plus étonnant était l'extrême lucidité de ses jugements : dès 1907, dans un article publié dans son livre La crise spirituelle de l'Intelligentzia, Berdiaev avait prévu exactement que si une véritable révolution devait se produire en Russie, les bolcheviks y auraient inévitablement la victoire (alors même qu'ils n'étaient qu'une minorité, mais bien organisée, sous la férule de Lénine). Il écrit en 1936 que "le plus grand paradoxe du destin russe, de la Révolution russe, c'est que les idées libérales, les idées de droit, - en un mot le réformisme, devaient être considérés comme utopiques : le bolchevisme au contraire va apparaître moins chimérique, plus réaliste, plus conforme à la situation où se trouvait la Russie en 1917, plus fidèle à sa tradition mémorable, à la recherche russe de la vérité sociale, universelle, comprise dans un sens matérialiste, enfin aux méthodes russes des gouvernements basées sur la toute puissance de la contrainte. Un tel résultat était déterminé à l'avance par tout le cours de l'histoire russe, mais l'indigence des forces créatrices spirituelles [dont Berdiaev était lui-même partie prenante] avait contribué à l'amener. Le communisme s'est révélé comme le destin inéluctable de la Russie, comme un moment intérieur de sa destinée."


Je relus donc ce livre, qui n'avait rien perdu de sa charge stimulante, et il me donna aussitôt envie d'en relire un autre, bien plus récent, La Gouvernance par les nombres, du grand juriste Alain Supiot, la somme de ses cours au Collège de France, entre 2012 et 2014 (Fayard, 2015). Mais je me limitai là au chapitre 6, "L'Asservissement de la Loi au Nombre : du Gosplan au Marché total", où il montre que "voir dans le calcul la clé de l'harmonie sociale est l'un des nombreux traits communs du capitalisme et du communisme." Le Gosplan est l'acronyme soviétique de la Commission du plan d'Etat. "A vrai dire, précise Supiot, l'idée de planification avait été avancée bien avant la Révolution bolchevique, notamment par un économiste allemand, Karl Ballod, d'orientation socialiste et non communiste. Ballod avait publié en 1898 sous le titre Der Zukunfstaat (L'Etat du futur), un ouvrage préfacé par Karl Kautsky, qui définissait le rôle planificateur que l'Etat serait appelé à jouer dans une Allemagne socialiste. Ce livre connut de nombreuses rééditions et traductions et fut une source d'inspiration pour Lénine, qui n'avait pas d'idées précises sur la manière d'organiser l'économie. Créé en 1921, le Gosplan se composait à l'origine d'économistes d'obédiences diverses. A partir de 1925, il produisit des "chiffres de contrôle", destinés à suivre annuellement l'activité des entreprises d'Etat. C'est seulement en 1927 qu'il élabora le premier plan quinquennal (1928-1932)." Petite erreur de Supiot (mais il est par ailleurs si érudit qu'elle lui est toute pardonnée), Ballod n'est pas allemand, mais letton (son nom véritable est Kārlis Balodis), en revanche c'est bien en Allemagne, sous le pseudonyme d'Atlanticus, que paraît son livre, qui fut publié en russe huit ans plus tard, en 1906, à Saint-Pétersbourg (le titre n'est pas tout à fait celui indiqué par Supiot, mais on ne va pas chipoter).


Sans négliger les différences considérables entre les deux régimes capitaliste et communiste, il importe selon l'auteur de ne pas oublier tout ce qu'ils ont aussi en partage, et tout d'abord "la même foi dans la possibilité de se rendre maître et possesseur de la nature", une "même philosophie de l'Histoire : celle d'une marche inexorable vers un avenir radieux." A ceci s'ajoute "la croyance en ce que la Constitution chinoise appelle un "ordre économique de la société"*, dont le droit ne serait qu'un instrument. Cette conception instrumentale du rule by laws avait conduit les régimes communistes à répudier l'idée de rule of laws. Lénine rêvait à haute voix des"temps très heureux" où le pouvoir des hommes politiques et des administrateurs céderait le pas à celui des ingénieurs et des agronomes, c'est-à-dire à un ordre fondé sur la science et la technique et non plus sur la loi." On sait ce qu'il faut penser de "ces temps très heureux". On les a toujours attendus, on les attend toujours. Le apparatchiks et les bureaucrates de la nomenklatura n'ont jamais abandonné leurs limousines blindées aux hommes de science. Le destin d'un Andreï Sakharov illustre bien cette utopie léniniste : fils lui-même d'un professeur de physique, il est intégré, après sa thèse en 1948, à un groupe de recherche sur les armes nucléaires, et contraint par le chef du NKVD, le sinistre Béria, à délaisser la recherche fondamentale au profit du programme de recherche appliquée. Il est l'un des pères de la bombe H soviétique en 1953, et en 1960 il travaille dans l'équipe d’Igor Kourtchatov à la conception de la Tsar Bomba, une bombe H de 57 mégatonnes qui est à ce jour la plus importante bombe ayant explosé dans l'atmosphère terrestre (le 30 octobre 1961) - la perturbation engendrée fit trois fois le tour de la Terre. Elle constituait la réplique soviétique à Castle Bravo, la plus puissante bombe H américaine conçue, qui avait explosé en 1954 (voir l'article Chorda Achillis et Godzilla). A cette époque, il est parfaitement intégré dans la mécanique du régime (il reçoit d'ailleurs le prix Staline en 1954 et le prix Lénine en 1956) et il semble que ce soit seulement à partir de 1962 que Sakharov prend conscience des dangers du complexe militaro-industriel. Il défend plus tard les dissidents, écrit des textes clandestins (samizdats), crée un « Comité pour la défense des droits de l'homme et la défense des victimes politiques ». En 1974, à la suite d'un entretien avec un journaliste canadien, il est convoqué au tribunal et sermonné par un procureur. Il réplique en organisant à Moscou une conférence de presse avec des correspondants étrangers : il entend avertir le monde des dangers que peut représenter pour lui une « URSS surmilitarisée entre les mains d'une bureaucratie officielle d'État ». L'année suivante, il reçoit le prix Nobel de la paix, qu'il ne peut aller chercher, son visa ayant été refusé. Dans son livre, Mon pays et le monde, écrit la même année et aussitôt traduit à l'étranger, il dénonce la répression et définit la société soviétique comme une « société de capitalisme d'État ». A la suite de nouvelles critiques en 1979, il est arrêté à Moscou en pleine rue le 22 janvier 1980 et, sans procès, assigné à résidence dans la ville fermée de Gorki (qui a retrouvé aujourd'hui son nom ancien de Nijni Novgorod). Il y est étroitement surveillé par le KGB de 1980 à 1986 (on lui volera à deux reprises les manuscrits des Mémoires qu'il avait entrepris de rédiger).

La glasnost instaurée par Mikhaïl Gorbatchev, à la suite de Tchernobyl, sonnera la fin de son exil. Peu de temps avant sa mort (à son bureau, le 14 décembre 1989) Andreï Sakharov fonde l'association Memorial, luttant pour la reconnaissance des camps de travail forcé (le Goulag) en Russie et à l'étrangerC'est cette organisation qui vient précisément d'être dissoute par la Cour suprême le 28 décembre dernier. 
Le bureau du procureur accuse Mémorial d’avoir contrevenu à ses obligations en vertu de la loi sur les agents étrangers, une étiquette avec laquelle Mémorial doit composer depuis 2014.

"Cette loi est devenue l’outil de choix du gouvernement pour limiter la portée et le travail des organismes et des médias indépendants en Russie. Elle oblige entre autres ces organisations à se désigner comme des agents étrangers sur tout document d’information destiné au public.
« Vous savez, le paysage politique a changé avec Poutine. C’est indésirable de nommer les prisonniers politiques, et c’est ce que nous faisons. C’est indésirable aujourd’hui de dresser la liste des victimes de Staline. C’est indésirable de tenir le registre de ses bourreaux et des fonctionnaires de la Grande Terreur. Ce sont des secrets d’État, et les héros de la Grande Terreur soviétique sont aujourd’hui les héros de nos autorités. »—  Alexandre Tcherkassov, directeur général de Mémorial."

La façade du musée de Joseph Staline avec un buste du dictateur

PHOTO : RADIO-CANADA / TAMARA ALTERESCO


Dans le village de Korochevo, une jolie maison bleue, où le dictateur a passé une seule nuit près du front en 1943, héberge aujourd’hui le tout premier musée consacré au dictateur. "À l’intérieur, on célèbre le héros de guerre, mais pas un mot sur le Goulag, pas une seule mention à propos de la Grande Terreur et des millions de citoyens exécutés pendant ses 30 ans de règne sur l’empire soviétique."

Effrayant. Bon, je reviens à Alain Supiot, qui montre avec force comment la fonction du droit a été mal comprise même par certains grands esprits comme Michel Foucault, Pierre Bourdieu, ou Gilles Deleuze : " le respect dû à leur oeuvre et à leur effort de pensée oblige aussi à souligner l'étonnant appauvrissement de leur vison du droit par comparaison à la richesse et la subtilité de celles de leurs grands prédécesseurs, tels Durkheim, Mauss ou Gurvitch. Que le droit participe de la machine du pouvoir et soit un instrument de domination : qui le conteste ? On peut difficilement voir dans cette analyse un progrès des connaissances. En revanche, réduire le droit à cette fonction, c'est très certainement une régression dans sa connaissance et le signe d'une incompréhension du rôle nodal qu'il a joué dans la domestication du pouvoir. Le droit est certainement une technique de pouvoir, mais c'est une technique qui lie et limite le pouvoir, et c'est toute la difficulté de le bien penser." [C'est moi qui souligne]

Il enchaîne ensuite avec une critique acérée de Mille plateaux, de Deleuze et Guattari. Qui croyaient prendre, selon lui, le capitalisme de vitesse "alors qu'ils n'étaient que les fourriers de sa mutation ultra-libérale. Brandi par eux comme un emblème de la radicalité, le rhizome pourrait aujourd'hui servir de logo au capitalisme globalisé. Dans cet ordre sans limites territoriales, les réseaux économiques sont assez puissants pour déraciner le pouvoir des Etats, les identités étant réduites à des nombres sont interchangeables, et la contractualisation rend toute loi inutile, hors la loi du changement perpétuel."

Et j'en terminerai ce soir par le paragraphe suivant, qui introduit Simone Weil, que nous retrouverons plus largement dans l'article à venir (je pensais bien à l'origine l'inclure dans celui-ci, mais je n'avais pas prévu l'épisode Sakharov, qui s'est imposé à moi, et dont je ne soupçonnais pas un seul instant qu'elle allait déboucher sur l'actualité préoccupante de la dissolution de Mémorial).
"Cette rage de déraciner avait déjà été diagnostiquée par Simone Weil, qui y voyait "la plus dangereuse maladie des sociétés humaines", car elle étend progressivement à tous leurs membres la prolétarisation qui a d'abord été infligée aux ouvriers et aux peuples colonisés. Weil ne se berçait pas d'illusions sur les vertus révolutionnaires du déracinement, car elles avait compris, bien plus tôt et bien plus profondément que Deleuze et Guattari, qu'il participe de la dynamique du capitalisme. "L'argent, observe-t-elle, détruit les racines partout où il pénètre, en remplaçant tous les mobiles par le désir de gagner. Il l'emporte sans peine sur les autres mobiles parce qu'il demande un effort d'attention tellement moins grand. Rien n'est si clair et si simple qu'un chiffre."

Ces extraits de Simone Weil sont issus de L'enracinement, ce texte que sa biographe Florence de Lussy n'hésite pas à qualifier d'immense. Quand je le lus, il y a bien longtemps maintenant, dans cette même collection Idées que le Berdiaev, j'en ai reçu moi aussi la plus vive impression. Ce qui s'y dit, à chaque ligne, touche au fondamental. Ecrit d'une seule coulée en 1943, à Londres, et resté inachevé (Simone Weil meurt le 24 août, à 34 ans, d'une crise cardiaque, consumée par la tuberculose), ce "plaidoyer pour une civilisation nouvelle" mériterait aujourd'hui d'être lu et relu non seulement par tous les hommes et femmes politiques qui prétendent aux plus hautes responsabilités, mais aussi par toutes celles et tous ceux auquel l'avenir du pays et du monde importe. C'est peut-être cela, cette lumière essentielle, qui brillait au fond de la nuit profonde de Noël.

[ Ajout du 11 janvier : une belle synchronicité :  je découvre aujourd'hui qu'Europe 1 a consacré, hier très précisément, une émission à Sakharov, avec le podcast Au coeur de l'histoire, conçu par Clémentine Portier-Kaltenbach. Sakharov, l'homme qui a aussi inventé la bombe. Une seconde partie vient d'être postée ce même jour. Dommage que l'écoute soit régulièrement parasitée par des spots de pub. ]

L'ancien site nucléaire de Semipalatinsk, au Kazakhstan, où travailla Sakharov. Les radiations libérées à Semipalatinsk depuis 1949 seraient plusieurs centaines de fois supérieures à celles de la catastrophe de Tchernobyl. Elles auraient causé des problèmes de santé à plus de 1,5 million d'habitants de la région, soit un Kazakhstanais sur 10 (Wikipedia)

___________________

* "L'Etat interdit par la loi à toute organisation ou tout individu de troubler l'ordre économique de la société." Constitution de la République populaire de Chine, art. 15 (citation liminaire du chapitre 6 du livre). 

Cette simple phrase porte en elle une menace d'oppression redoutable. Les lanceurs d'alerte de la pandémie ne pouvaient que tomber sous le coup de la loi. Le docteur Li Wenliang, qui révéla très tôt les dangers du virus, fut ainsi arrêté avec huit autres médecins. "Le 1er janvier, la police de Wuhan l’interpelle avec sept de ses collègues, qui ont relayé l’alerte. Le 2 janvier, l’information est reprise par CCTV, la télévision d’Etat, qui ne mentionne pas que les huit personnes coupables de « répandre des fausses rumeurs » sont des médecins. Le 3 janvier, Li Wenliang doit signer un procès-verbal reconnaissant qu’« il perturbe l’ordre social ». « Votre action va au-delà de la loi. Vous envoyez des commentaires mensongers sur Internet. La police espère que vous allez collaborer. Serez-vous capable de cesser ces actions illégales ? Nous espérons que vous allez vous calmer, réfléchir, et nous vous mettons sévèrement en garde : si vous insistez et ne changez pas d’avis, si vous continuez vos activités illégales, vous allez être poursuivi par la loi. Comprenez-vous ? », peut-on lire sur le procès-verbal de la police que Li Wenliang publiera le 31 janvier."(Le Monde, 6 février 2020)

vendredi 7 janvier 2022

Le rêve, parloir des morts

 A Marie (1971 - 2019)


Dans mon dernier article, Rivendell and Liverpool, j'ai poursuivi ce parallèle Jung-Tolkien apparu à la toute fin de l'année 2021. En faisant appel aussi à un rêve personnel qui m'a conduit à relire Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet. Par curiosité, je me suis repenché sur les articles d'Alluvions où son nom apparaît. Ils ne sont pas très nombreux car je ne connaissais absolument pas cet écrivain avant janvier 2020, et la vision du film Les Envoûtés de Pascal Bonitzer.  C'est en cherchant à mieux comprendre le sens de ce film étrange que je suis tombé sur un entretien avec le réalisateur, qui recelait le passage suivant :

Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Il se trouve - et je finissais l'article là-dessus - que le film est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre, ce même jour où ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020, où je publiais ces lignes.

Azar (Anabel Lopez) dans Les Envoûtés

Dès lors, je ne tardai pas à découvrir l'oeuvre de Pachet, dont je trouvai quelques éléments à la médiathèque. C'est ainsi que je lus Loin de Paris, un recueil de chroniques préfacé par Pierre Michon. L'article qui en rendait compte s'achevait sur une résonance avec Albert Camus, où la mort - je le constate à l'instant - trouva encore à se glisser : 

J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :

"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]

La troisième mention de Pierre Pachet est également en toute fin d'article, à la date du 25 août 2020, avec Lilith ou le métier de vivre, consacré à un essai de Chantal Thomas déniché chez une bouquiniste d'Aubusson, au retour d'un petit voyage sur le plateau de Millevaches. Il y était question de Cesare Pavese et de Primo Levi. Là encore, je terminais en notant que j'avais écrit l'article "en partie en écoutant "Les gestes de la survie", Pages arrachées à Primo Levi (2/5), avec Pierre Pachet (France-Culture)."

Enfin, le 4 septembre, je rendais compte de ma découverte enthousiaste de l'écrivaine britannique Deborah Levy, avec les deux premiers tomes de sa living autobiography. Et, en passant, je notai une coïncidence avec un motif retrouvé aussi chez Pierre Pachet (dont je venais juste d'achever ma première lecture d'Autobiographie de mon père) :

"Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction. Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators, qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)

Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année [...]. Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

En octobre dernier, je lus Etat des lieux, le troisième et semble-t-il dernier tome de l'autobiographie de Deborah Levy, puis son seul roman publié en France et réédité en Points/Seuil, sous l'eau. Or, il se trouve que celui-ci est préfacé par Chantal Thomas. Autrement dit, ces deux femmes, qui n'avaient d'autre rapport que d'être rattachées l'une et l'autre à l'écrivain Pierre Pachet dans le cadre de simples articles, se retrouvent associées étroitement sur cette publication. Chantal Thomas écrit que "la forme romanesque permet à Deborah Levy de déployer un goût du surréel et du baroque, une liberté fantasque, qui font de cette semaine niçoise un condensé à la fois drôle et tragique des infinis virtualités de l'existence.", avant de citer un passage de Ce que je ne veux pas savoir, qui évoque justement ce roman Sous l'eau :

"Le piano muet, la fenêtre qui s'ouvre comme une orange et le carnet polonais que j'avais emporté à Majorque étaient liés à mon roman qui n'était pas encore sorti à l'époque, Sous l'eau. Je réalisai que l'écriture de ce livre était pour moi comme une opération à coeur ouvert (pour parler comme un chirurgien) dans les questions qu'il posait : "Que fait-on d'un savoir qui nous empêche de vivre ? Que fait-on de ce qu'on ne veut pas savoir ?" Tandis qu'elle regarde de sa chambre d'hôtel la neige qui tombe sur les frondaisons d'un palmier, Deborah Levy se pose une autre question, plus directe : "Devrais-je accepter mon sort ?"

Comme j'ai ouvert ici sur le rêve, je ne peux pas ne pas mentionner la citation liminaire du roman, emprunté au n°1 de La Révolution surréaliste de 1924 :

"Chaque matin, dans toutes les familles, les hommes, les femmes et les enfants, s'ils n'ont rien de mieux à faire, se racontent leurs rêves. Nous sommes tous à la merci du rêve et nous nous devons de subir son pouvoir à l'état de veille."

Il est tout de même singulier que j'aie rangé, bien avant de constater cette association Thomas-Levy, les deux premiers tomes de l'autobiographie juste à côté du dernier essai de Chantal Thomas, De sable et de neige (évoqué ici le 5 février 2021).

Il me plaît aussi que le livre à côté de celui de Chantal Thomas soit Les coïncidences exagérées de Hubert Haddad.

Cela m'a donné envie de retourner me promener dans les pages vibrantes du livre de Chantal Thomas. Bien qu'il soit pour l'essentiel situé dans le cercle d'enfance du bassin d'Arcachon, il s'en évade sur la fin pour un séjour à Kyoto, sous la neige un 31 décembre : "Bientôt la neige s'est densifiée. Les mêmes rues qui m'avaient paru si désolées s'aimaient maintenant des gens heureux de cette rare coïncidence : une tempête de neige un soir de 31 décembre. Se fêteraient ensemble l'événement de la neige et le passage en la nouvelle année, l'année du Lapin." (p. 194)

Quelques pages plus tôt, elle expliquait qu'aux approches du nouvel an, il lui était impossible, où qu'elle soit, d'oublier la proximité avec la date anniversaire de la mort de son père. Ces jours préliminaires de réjouissances avaient pour elle "une résonance lugubre". Cette mort, je l'avais noté dans l'article où une recherche googlisante m'avait conduit sur un billet du blog de Fabien Ribery, L'intervalle, publié très exactement le 7 janvier 2021, un an plus tôt jour pour jour :

Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il s'agissait alors de la rencontre entre Hélène Cixous et Chantal Thomas, toutes deux si fortement reliées à ce bassin "initiatique" d'Arcachon. Encore une fois le rêve était de la partie (et même ici l'hyperrêve). Quant à Personne, de Gwenaëlle Aubry (née en 1971), je lis, sous la plume de Benjamin Fau (Le Monde du 17 septembre 2009), qu'il s'agit d'un "portrait cubiste et polyphonique, d'une écriture touchante d'élégance et de retenue, Personne est l'autobiographie à deux voix d'une relation père-fille, dont chaque fil délicatement tissé d'impressions, de souvenirs et de parole concourt à recréer la figure d'un homme attachant et complexe, étranger au monde comme - car ? - à lui-même." Ce qui nous rappelle, bien sûr, l'Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet.

"Depuis longtemps je ne veille plus à maintenir dans une séparation absolue temps immobile et dévorateur du deuil et le temps productif et mobile de l'envie de vivre. Les deux s'interpénètrent. A l'improviste le plus souvent, comme lorsque j'ai lu dans Personne, de Gwenaëlle Aubry, ce rêve de son père : "Peu de temps après sa mort et alors que, déjà, je savais que j'écrirais sur lui (ce livre aurait été de toute façon, mais tant qu'il était vivant, ç'aurait été un livre noir, plein d'aveux et de violences), il m'est apparu en rêve, dans l'un de ces rêves si denses, si précis et si francs qu'il sont l'irruption d'une présence. Il était assis, massif, grave, apaisé, à la barre du vieux voilier qu'il ancrait jadis dans la bais d'Arcachon et, sans me quitter des yeux, sur la mer calme et comme fondue au ciel à force de clarté, il s'éloignait."

J'étais sidérée. Comme si François-Xavier Aubry, un homme avide de jouer tous les rôles proposés par la société, anxieux de tâter tous les personnages (du jeune juriste prometteur au vieux clochard, en passant par le professeur à La Sorbonne) et mon père, indifférent ou même étranger au théâtre du monde, ne faisant plus qu'un pour voguer sur le même bateau et sur la même eau, le regard tourné vers leur fille orpheline, vers la part muette qu'ils avaient creusé en elle, leur seul héritage, dont il me faudrait, à moi en tout cas, de longues années pour y voir ma vraie richesse.

Le deuil revient à l'improviste, comme les rêves, avec les rêves, ou bien selon une fatalité.

Et les dates relèvent de la fatalité." (pp. 1887-188)