jeudi 23 juillet 2026

Souvenirs de mon inexistence

Samedi 27 juin après-midi. La canicule perdure, bête féroce qui nous maintient dans une sourde anxiété, comme si elle n'attendait qu'un instant de relâchement, où on lui tournerait le dos, pour nous mordre au sang ou nous étouffer sous ses crocs. Malgré mes précautions, la chaleur  a envahi l'appartement et je décide d'aller travailler à la médiathèque, de continuer là-bas l'écriture de Cristal noir. De fait, je n'y ai jamais vu autant de monde, la médiathèque est devenue un refuge climatique. Je m'installe mais je réalise très vite que je ne parviendrais pas à produire une seule ligne. Ce n'est pas que les gens font trop de bruit, non, c'est très supportable, mais je m'aperçois que le calme de mon intérieur m'est absolument nécessaire. D'ailleurs, si j'ai emporté plusieurs livres indispensables, j'ai aussi tout bonnement oublié le cahier noir. Acte manqué peut-être. A la place, je furète dans les rayonnages. Et c'est ainsi que je tombe sur Souvenirs de mon inexistence, de Rebecca Solnit.*

 

A priori, cela n'a rien à voir avec les thèmes qui m'occupent alors. Rebecca Solnit, née en 1961, écrivaine et essayiste américaine, a été découverte en France grâce à son essai Ces hommes qui m'expliquent la vie (2018), issu d'une tribune publiée sur le site Tomdispatch en 2008. Elle y donnait le récit d'une soirée passée avec une amie sur les hauteurs d'Aspen, dans le gotha états-unien. Un homme lui infligea une sorte de cours magistral sur Edward Muybridge, en faisant référence à un livre "très important", sorti l'année précédente. Il parlait "avec ce regard suffisant que j'ai si souvent vu chez les hommes qui dissertent, les yeux fixés sur l'horizon flou et lointain de leur propre autorité." Il a fallu que l'amie de Rebecca lui répète trois ou quatre fois que c'était Rebecca qui était l'auteure du livre en question pour que l'homme interrompe enfin sa leçon, et réalise qu'une femme pouvait être plus experte que lui dans un domaine qu'il avait l'illusion de maîtriser.

L'essai a entraîné la création du néologisme mansplaining, pour désigner une situation où un homme entreprend d'expliquer à une femme une chose qu'elle connaît mieux que lui (le terme, attribué à tort à Rebecca Solnit, n'apparaît d'ailleurs pas dans l'essai). Je dois avouer maintenant que je ne l'ai pas lu, mais, en revanche, j'ai lu en décembre 2025 L'art de marcher**, déniché à Bourges, formidable essai sur une histoire de la marche qui serait aussi une histoire matérielle de la pensée. Et à peine ai-je parcouru  à la médiathèque quelques pages de Souvenirs de mon inexistence que j'ai su qu'il me fallait séance tenante m'engouffrer dans cette nouvelle lecture, quand bien même elle semblait très éloignée de mon propos.

C'est aujourd'hui, en replongeant dans L'art de marcher que je m'avise qu'un passage, souligné au crayon noir à l'époque, décrivait très bien ce qui s'était passé cet après-midi là de canicule :

C'est à la faveur du hasard, inespéré, que nous trouvons ce que nous cherchions sans le savoir, et aussi longtemps qu'un endroit ne nous surprend pas nous ne pouvons prétendre le connaître. Marcher permet de se prémunir contre ces atteintes à l'intelligence, au corps, au paysage, fût-il urbain. Tout marcheur est un gardien qui veille pour protéger l'ineffable. (p. 22)


 

Le lendemain, j'aborde la section de l'ouvrage qui s'intitule "La nuit en toute liberté". Et commence par l'évocation de retrouvailles avec des textes anciens envoyée par un nouvel ami sur Facebook, en réalité une ancienne connaissance du temps où elle était à l'université, quand elle avait dix-sept ans. Rebecca Solnit juge que dans ces écrits de jeunesse, elle n'avait pas encore trouvé sa voix, mais elle dit aussi  qu'un "passage étonnant ressort de tout ce verbiage", le récit d'une fête organisée pour les dix-huit ans de son petit frère, suivi d'une liste des essais qu'elle s'efforçait alors de composer, et elle cite en particulier un long essai où il est question de son penchant pour les longues promenades nocturnes en solitaire et du danger qu'elles lui font courir : "Cet essai va être un immense poème en prose, une analyse de (ou à tout le moins un hymne à) la nature de la nuit elle-même." Un essai qui n'a finalement jamais vu le jour, même si, précise-t-elle, elle a souvent fait l'éloge de l'obscurité dans ses écrits, "notamment pour tenter de renverser la vieille métaphore de la lumière ou du blanc comme positif et du noir et de l'obscurité comme négatif, avec tout ce que cela comprend de sous-entendus racistes. Et j'ai écrit Hope in the Dark."

Or, un peu plus loin, elle évoque justement son livre sur la marche, écrit vingt ans plus tard, où elle citait Sylvia Plath qui, à dix-neuf ans, écrivait :

Être née femme, c'est là ma tragédie, Oui, mon désir dévorant de me mêler aux routiers, marins et soldats, aux piliers de bar - pour faire partie d'un groupe, anonyme, à l'écoute, enregistrant tout - est gâché par ma condition féminine, une fille qui risque toujours d'être agressée et frappée. Ma curiosité débordante pour les hommes et leur vie est souvent prise pour un désir de les séduire, ou comme une invitation à plus d'intimité. Oui, mon Dieu, je veux parler au plus de gens possible et avec le plus de profondeur possible. Je veux pouvoir dormir dans un pré, prendre la route vers l'ouest, marcher librement la nuit.

"En lisant ce passage si longtemps après l'avoir inclus dans mon livre, poursuit Rebecca Solnit, je me demande qui elle aurait pu devenir si on lui avait remis les clés de la ville, comme on disait à l'époque, et la liberté qui allait avec, les clés des collines et de la nuit, je me demande si son suicide à trente ans dans sa cuisine n'est pas en partie lié au confinement des femmes dans des espaces domestiques et des définitions restrictives."(p. 118)

 

Sylvia Plath

Plus loin, elle évoque Le Bois de la nuit de Djuna Barnes, offert à dix-huit ans. par sa "bohême de tante", bref roman dont elle tombe amoureuse. Je ne le connais pas, elle le décrit comme une histoire d'amour lesbien entre Nora Flood et la "fuyante" Robin Vote, mais où ce sont les monologues du docteur Matthew O' Connor, "travesti volubile installé dans un grenier", qui dominent : "C'est un expert de la nuit, la nuit en tant que mystères du cœur humain, fluidité de l'identité, bêtise de ce que nous imaginons être et de ce que nous imaginons être en droit d'avoir."

Mais c'est au paragraphe suivant que je crois halluciner : ce livre auquel m'avait conduit un après-midi de canicule, dont la lecture n'avait jamais été préméditée (et pour cause, je ne connaissais même pas son existence), ce livre qui semblait si éloigné des motifs qui tissaient jusque-là ma recherche, eh bien ce livre-là les percutait en plein :

Il [Matthew O'Connor] est la voix de l'oracle et rappelle Tirésias, la personnage transgenre d'Oedipe roi, quelqu'un qui comprend aussi bien les hommes que les femmes, ce qu'ils et elles veulent, inventent, ce qu'ils et elles font seuls ou ensemble. La nuit est l'espace de l'intuition poétique plutôt que de la logique, celui où l'on sent ce qu'on ne peut pas voir. Peut-être que Tirésias est l'incarnation même de la nuit, ou bien son oracle et sa grande prêtresse.

 

 

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* Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, éditions de l'Olivier, février 2022. 

**  Rebecca Solnit, L'art de marcher, traduit de l’anglais (USA) par Oristelle Bonis, éditions de l'Olivier, octobre 2025. 

mardi 21 juillet 2026

L'étrange fougère

Marc Bloch est donc entré au Panthéon, avec Simonne, sa femme, morte peu de temps après lui, le 4 juillet 1944, du cancer dont elle souffrait depuis plusieurs années. On a beaucoup parlé de lui pendant quelques jours, mais nul doute que la vague va retomber, et qu'il va retrouver peu à peu la notoriété discrète qui était la sienne avant cet événement. Les cénotaphes étaient vides, ne renfermant que des objets symboliques, les cendres du couple sont demeurées au cimetière du Bourg d'Hem, dans la Creuse, ainsi que le voulait la famille. C'est ici, dans le hameau de Fougères (et une fougère* a été déposée dans le cénotaphe), que l'historien avait acheté une maison de campagne en 1930, et c'est là qu'il s'était retiré pour écrire, entre juillet et septembre 1940, L'étrange défaite, témoignage personnel  de la guerre perdue contre les Allemands (il s'était engagé alors que rien ne lui en faisait obligation), et réflexion lucide sur les causes de cette défaite. J'ai lu ce livre en 2017, comme en atteste l'article Anne/Marc du 5 août 2017. 

 

Anne renvoyait à la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, dont je venais d'apprendre la mort sur une plage de Ramatuelle, reprenant un article du Monde disant qu'elle s'était noyée en secourant des enfants. Ce qui n'était pas tout à fait juste, elle était morte en réalité d'un arrêt cardiaque à la suite de cet effort. Elle avait 53 ans**, l'âge où Marc Bloch a décidé de sa remobilisation dans l'Armée française.

Si la disparition d'Anne Dufourmantelle m'avait tellement touché à l'époque, c'est parce qu'elle avait montré, par son acte de courage qui lui avait coûté la vie, qu'elle avait mis en accord ses idées avec son mode d'être. L'éloge du risque, qui l'avait fait connaître, n'était pas dans sa bouche un vain mot. Le courage, c'était bien la vertu essentielle qui réunissait Anne et Marc.

 

Je ne peux oublier aussi que Le Bourg d'Hem (qu'il faut prononcer le bourdan) n'est qu'à quelques kilomètres d'Aigurande où j'ai si longtemps vécu. Le nom du village fut adopté comme pseudonyme par un autre homme courageux, le journaliste Pierre Maillaud (il y passait ses vacances quand il était enfant), autre grande figure de la Résistance, qui officia à Radio Londres de juillet 1940 à juin 1944 dans l'émission Les Français parlent aux Français. J'évoque Pierre Bourdan dans un chapitre de La neige. Pierre Bourdan qui meurt prématurément en mer, lors d'une sortie en voilier au large du Lavandou, le 13 juillet 1948.

 

Pierre Bourdan en 1947
  

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* Marc Bloch avait fondé avec Lucien Febvre la célèbre revue historique des Annales. Le statut des Juifs promulgué en 1940 par le régime de Vichy lui interdisant de publier sous son propre nom, il continua d'y écrire sous le pseudonyme de Marc Fougères.

** 53 ans, c'est aussi l'âge de Pier Paolo Pasolini au moment de son assassinat en 1975. Et hier soir, lisant la biographie de René de Ceccatty, j'ai lu que Maria Callas, qui eut une amitié intense avec le cinéaste après le tournage de Médée, mourut elle aussi à 53 ans.

dimanche 19 juillet 2026

Leizouzbek et L'Odyssée

Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène de théâtre, n'est pas un inconnu pour nous, écrivais-je à la fin du dernier article. Je m'explique : à la fin des années 90, Jean-Claude Moreau (alias le Doc), fondateur de Theatralacs (car c'est dans la commune de Lacs, près de La Châtre, que tout a commencé), monte une pièce de Joël Jouanneau, Kiki l'Indien. Et il convainc l'auteur de venir visiter la compagnie. De cette rencontre, naît une amitié, qui aboutit quelques années plus tard (j'étais entre temps entré dans la troupe), à monter Leizouzbek, une courte pièce que Joël Jouanneau nous confie généreusement (elle n'apparaît pas dans la liste de ses pièces jouées*).

Renseignement pris, Jean-Claude, qui a bien entendu vu plusieurs autres pièces de Joël Jouanneau, n'a jamais vu Sous l’œil d'Oedipe, et, semble-t-il, n'en connaissait même pas l'existence. Ce n'est donc pas ce qui l'a inspiré pour le choix des Dialogues avec Leuco, où se déroule également une joute oratoire entre Tirésias et Œdipe.

Tirésias (dans Sous l’œil d'Oedipe)
 

Le document du CRDP d'Aix-Marseille présente en annexe un entretien de Joël Jouanneau avec Jean-Pierre Perrier, pour le Festival d'Avignon, en mai 2009. A la question : pourquoi se replonger aujourd'hui dans la mémoire de cette tragédie grecque, vingt-cinq siècles plus tard ? l'homme de théâtre a cette réponse émouvante :

Pour une raison intime : je me sens fils d’Œdipe. L’isolement et l’environnement troglodyte qui ont marqué les premières années de mon enfance ont ancré à jamais en moi des forces et comportements archaïques. Et je savais que mon choix de ne pas rester aux marches du palais me conduirait, au travers d’Ismène et Antigone, à retrouver mes deux sœurs, et notre chambre d’enfant. Mais cet intime n’est pas le seul fil. Le mythe est l’affaire de tous. Il me semble être d’une brûlante actualité. Les Labdacides, ce n’est pas une simple famille, mais un clan, et qui a son sang et son sol. La malédiction qui pèse sur lui et sur Thèbes, la question du bouc émissaire, le statut du paria, les guerres fratricides, celui des corps
abandonnés aux oiseaux ou aux poissons, tout cela nous agite aujourd’hui, et, tout comme pour mon Œdipe en son palais, l’air devient irrespirable : nous étouffons.

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PS : Vu hier soir avec Violette, au CGR, L'Odyssée de Christopher Nolan. J'en reparlerai certainement un autre jour, disons pour l'instant que j'ai été globalement déçu. Que l’œuvre ne soit pas complètement fidèle à Homère ne me dérange pas - les meilleures adaptations étant souvent les plus éloignées du modèle original -, mais nombre de passages ne m'ont pas convaincu, et l'émotion ne m'a jamais vraiment étreint (contrairement, quelques jours plus tôt, au second volet de La Bataille de Gaulle, avec un général Leclerc, par exemple, qui prend, pour le coup, une vraie dimension mythologique, bon, mais c'est une autre histoire...).

En tout cas, j'étais curieux de voir comment Tirésias, à la sortie des Enfers, allait être incarné. Eh bien le voici :

Tirésias (James Remar) dans L'Odyssée

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* La seule trace que j'ai pu trouver se situe sur le site France-Archives, section Aide à l'écriture-Commande aux auteurs.


 

 

vendredi 17 juillet 2026

Du chamane boiteux

 

Φεῦ φεῦ, φρονεῖν ὡς δεινὸν ἔνθα μὴ τέλη
λύῃ φρονοῦντι

« Qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! » 

Tirésias (in Œdipe Roi, Sophocle) 

D'Œdipe, Carlo Ginzburg dit que c'est un nom singulier, sans aucun doute, "peu adapté tant pour un héros que pour un dieu". Nom qu'il rapproche de celui de Mélampous, "pied noir", devin et guérisseur de Thessalie. Aussitôt après sa naissance, il avait été exposé dans un bois, où le soleil avait brûlé ses pieds nus. Dans son dossier Tirésias*, Pascal Quignard évoque lui aussi Mélampous et raconte comment il devint devin :

"Il gravissait le mont Cyllène. Il vit à ses pieds une serpente qui était morte. Il l'enterra. Les petits enfants serpents de la serpente naquirent du cadavre, crevant la robe de sa peau, et, pour le remercier montèrent le long de ses jambes, de son torse, de ses bras, de ses joues : ils vinrent purifier ses oreilles en pénétrant jusqu'au fond du labyrinthe. Depuis ce jour Mélampous le Devin eut connaissance du langage des oiseaux."(p. 80)

La même faculté, observe Ginzburg, se retrouve chez Tirésias, le voyant aveugle transformé en femme pendant sept ans pour avoir assisté à l'accouplement de deux serpents (Ginzburg, ici, n'est pas assez précis, ce n'est pas pour avoir assisté au coït des reptiles qu'il est transformé, mais pour avoir voulu les séparer).  Quant à l'extrême acuité de son ouïe, c'est elle qui permet à Mélampous de survivre à l'écroulement de sa prison. Enfermé par Iphiclès pour avoir volé ses vaches (Cf. Odyssée, XI, 287-298),  il perçoit le bruit des termites qui rongent les poutres de sa cellule, il demande alors à être transféré et le plafond s'effondre juste après son départ.

Œdipe, Mélampous, Tirésias, entre les trois devins les analogies sont, pour l'historien italien, évidentes. "Dans une scène célèbre de l'Œdipe Roi de Sophocle, Œdipe recule horrifié quand il apprend de Tirésias l'identité jusqu'alors caché de celui qui, par sa faute, a attiré la peste sur Thèbes. Le dialogue entre eux deux est dominé par une opposition qui dissimule une symétrie menaçante. D'un côté, il y le voyant aveugle qui sait, de l'autre le coupable ignorant, destiné à sortir des ténèbres métaphoriques de l'ignorance pour tomber dans celles, réelles, de la cécité." (p. 320)

 

Julian Beck dans le rôle de Tirésias - Edipo Re de Pasolini, 1967

Cette évolution d'Œdipe est parfaitement résumée par Cesare Pavese dans l'introduction qu'il donne au dialogue des Aveugles : "Peu de temps après cet entretien, commencèrent les infortunes d'Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva." "Tirésias, et plus encore Mélampous, poursuit Carlo Ginzburg, sont les prototypes mythiques de ces iatromanteis grecs - à la fois guérisseurs, devins, magiciens et professionnels de l'extase - qui ont été rapprochés des chamanes de l'Asie centrale et septentrionale."(p. 320)

C'est également l'avis de l'historien Michaël Martin, membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand), dans son étude "Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme grec." :

Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle, mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. Ph. Jaccottet)

La dernière citation de Carlo Ginzburg, page 320, renvoyait à la note 78, une assez longue note assortie de plusieurs références et se terminant par cette phrase : "Il vaut la peine de rappeler ici que l'Œdipe de Lévi-Strauss a été défini comme un "chamane boiteux" par G. Steiner (After Babel, Oxford, 1975, p. 29)". J'ai été intrigué par cette fin de note : c'est la seule et unique fois que George Steiner est cité dans Le sabbat des sorcières, et j'ai cherché sur le net à en savoir plus, ne disposant pas du livre de Steiner dont il était question. C'est ainsi que je suis parvenu sur un riche document pédagogique du CDDP de l'Académie Aix-Marseille, consacré à la pièce de Joël Jouanneau, Sous l’œil d'Œdipe, d'après Sophocle, Euripide et Ritsos, représentée au festival d'Avignon du 12 au 26 juillet 2009.
 

Et très vite il est question dans ce document du nom d'Œdipe, qui porterait la marque de son destin tragique, conformément à l'adage latin nomen est omen, "le nom est un présage". Aux sens que nous avons déjà vus, Jouanneau en ajoute un, l'inceste avec Jocaste, inscrit par le e dans le o : "Elle et moi dans les mêmes draps. Tels le e dans le o de mon nom. Tiens, regarde la paume de ma main. Les deux voyelles enlacées l'une dans l'autre. Œdipe tatoué. La Marque est maudite."(Sous l’œil d’Œdipe, II, « Le Père »)

Cette lecture nouvelle n'est-elle pas usurpée ? Il faut rappeler que pour Claude Lévi-Strauss lui-même,  les variations autour d’un mythe en sont l’essence même. Aussi refuse-t-il la tentation de rechercher la version authentique du mythe : « Nous proposons au contraire de définir chaque mythe par l’ensemble de toutes ses versions. Autrement dit : le mythe reste mythe aussi longtemps qu’il est perçu comme tel. […] Il n’existe pas de “version vraie” dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformés. Toutes les versions appartiennent au mythe. » 

De même Jean-Pierre Vernant affirme qu'un mythe, pour le mythographe, c’est la totalité de ses versions : "Bien entendu, la version qui est celle de Sophocle n’est pas la même que celle que nous avons chez Homère par exemple où Œdipe ne se crève pas les yeux et il reste roi à Thèbes jusqu’à ses funérailles. Disons que Sophocle a choisi une vision tragique de cette affaire."

Autrement dit, la version de Joël Jouanneau, en tant que variation sur l'histoire d'Œdipe, ferait elle aussi partie intégrante du mythe, le constituant au même titre et avec la même légitimité que ses prédécesseurs. De la pièce de Sophocle, Œdipe roi, Joël Jouanneau n'a gardé que les deux personnages d'Œdipe et de Tirésias, mais il a en revanche introduit ceux de Cadmos et d'Euménide, qui ne lui appartiennent pas.

C'est dans la première partie, la Malédiction, que Tirésias, appelé à aider Œdipe à la recherche du coupable de l'épidémie de peste, finit par lui annoncer que c'est lui, Œdipe, l'assassin de Laïos, son propre père. 

ŒDIPE – Tu as l’audace de m’accuser. Et comment crois-tu échapper à ce qui va suivre ?
TIRÉSIAS – Tes menaces ou rien…
ŒDIPE – C’est plus que des menaces.
TIRÉSIAS – La vérité m’acquittera.
ŒDIPE – De qui la tiendrais-tu ?
TIRÉSIAS – De toi. Qui m’as imposé de parler quand je ne le voulais pas.
ŒDIPE – Et pour dire quoi ?
TIRÉSIAS – Je pense avoir été clair.
ŒDIPE – Répète un peu que j’entende mieux.
TIRÉSIAS – Cela ne te suffit pas ?
ŒDIPE – Pas assez pour décider de ton sort.
TIRÉSIAS – Tu ne veux toujours pas comprendre ?
ŒDIPE – Va, poursuis, développe.
TIRÉSIAS – Je dis que tu es, toi, l’assassin que tu recherches.
ŒDIPE – Tu ne peux que payer cher de me dire deux fois le mal dont tu m’accuses.
TIRÉSIAS – Je peux t’en dire encore si tu veux aiguiser ta colère.
ŒDIPE – Tant que tu veux !
TIRÉSIAS, reprenant sa litanie. – Continue. Comme ça, oui. Plus haut. Et plus clair. Dis-nous, toi, les chimères qui l’habitent.
EuMÉNIDE – Il prétend que, sans le savoir, tu as les rapports les plus répugnants avec ta famille.
ŒDIPE – C’est ça. Invente, fabule !
EuMÉNIDE – Il dit que c’est toi qui souilles l’eau du bain où les thébains tentent chaque jour de laver leurs impuretés.
ŒDIPE – Si tu t’imagines pouvoir continuer ainsi sans qu’il t’en coûte rien ! Faussaire ! Tu mérites la nuit où tu vis.
TIRÉSIAS – Personne n’a voulu te perdre que toi-même. 

Œdipe (Jacques Bonnafé)

Il faut maintenant se pencher d'un peu plus près sur cet auteur, Joël Jouanneau, dont la dernière œuvre représentée est Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, une adaptation de Imre Kertész, au Théâtre de l'Œuvre, en 2014. Pour nous, comédiens de Théatralacs, il n'est pas tout à fait un inconnu.

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* Pascal Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, Fiction &Cie, Seuil, 2024, p. 80. 

mercredi 15 juillet 2026

Edipo Re

Le mythe d'Oedipe est, semble-t-il, bien connu. La prophétie, il tue son père, il couche avec sa mère, il se crève les yeux, Freud et le fameux complexe, on n'apprendra rien à personne. Trompeuse impression, ces quelques éléments en cachent d'autres, tout aussi importants. Travaillant la question, je n'ai rien trouvé de mieux que le récit qu'en donne le grand helléniste Jean-Pierre Vernant sur un site qui se nomme Palimpsestes, lors d'un entretien qu'il accorde à Catherine Unger en août 2013. Vernant dit essayer de raconter l'histoire comme les Grecs la racontaient, en ajoutant que pour être comprise il faut remonter jusqu'à Cadmos, le tueur de dragon, fondateur légendaire de Thèbes. C'est l'un des descendants de Cadmos, Labdacos, qui devient roi de Thèbes. Labdacos dont le nom, signifie le boiteux et peut-être que là,  suggère Vernant, on a déjà une indication : "la lignée royale, la lignée de Cadmos, (...), au lieu de se poursuivre droitement est perpétuellement rejetée en oblique."

Hendrick Goltzius, Cadmos tuant le dragon, entre 1573 et 1617, Statens Museum for Kunst.

 

Labdacos a pris le trône tardivement et l'occupera peu de temps. A son mort, son fils, Laïos (dont le nom signifie "le gaucher") n'a qu'un an et c'est son oncle Lycos qui assure la régence. Quand il atteint sa majorité, Laïos, au lieu de monter sur le trône, est chassé de Thèbes et trouve asile auprès du roi de Corinthe, Pélops.  Celui-ci lui confie son fils Chrysippe pour qu'il lui apprenne l'art de conduire un char. Mais Laïos tombe amoureux de Chrysippe - Vernant évoque une espèce de démence érotique -, Chrysippe qui le repousse, si bien que Laïos le viole.

En violant l’intégrité de ce jeune garçon, Laïos viole totalement les lois de l’hospitalité.  Chrysippe se suicide et bien entendu Pélops maudit Laïos. "On peut dire, commente Vernant, que là aussi, lui, il boite. Il boite sexuellement. Pour les Grecs ce n’est pas une vraie boiterie s’il avait eu un amour régulier, codifié avec ce jeune garçon pour essayer la paideia, l’enseignement, en faire un vrai homme, mais non, l’autre refuse. Il n’y a d’amour que s’il y a réciprocité, comme pour Dionysos et son adepte, « tu me regardes, je te regarde », là, c’est la violence. On ne peut pas confondre la violence d’Arès avec l’amour d’Aphrodite. Il a fait cette faute. Finalement, le trône lui revient comme descendant légitime. "

Laïos revient donc à Thèbes et là, il épouse Jocaste, mais ils n’ont pas d’enfants. Alors, il va à Delphes où l’oracle d’Apollon lui annonce que s'il a un fils, il le tuera et il couchera avec sa mère. Inquiet (on le serait à moins), il est prudent dans ses rapports avec Jocaste jusqu'au jour où, pris de boisson, il oublie toute précaution. Et un garçon naît : c'est Œdipe. 

Affolement général (ils n'ont pas, bien entendu, oublié la prophétie). Ils décident de l’exposer, autrement dit de le confier à un berger pour qu'il aille le déposer sur le mont Cithéron afin qu'il y soit dévoré par les bêtes sauvages. Lequel berger lui passe dans un des talons une espèce de cordelette pour le porter sur le dos. Cette scène est présente jusque sur l'affiche du film Oedipe Roi de Pasolini.

 

Là encore, il y a une histoire de pied, car Oedipe, cela veut dire "pied enflé". Mais Œdipe ne meurt pas parce que le berger de Laïos rencontre un collègue, qui fait paître les troupeaux du roi de Corinthe de l'autre côté du Cithéron.  Or, celui-ci sait que le couple royal est en manque d'enfants, il lui amène donc ce nouveau-né. Le roi de Corinthe s’appelle Polybe. Ils élèvent cet enfant comme si c’était le leur.

Œdipe abandonné est recueilli par le berger Polybos (Fleur des histoires, Bnf Fr55 f.150r)

Tout semble aller pour le mieux. Œdipe est même le futur roi de Corinthe, aux yeux de tout le monde. Mais une rumeur se répand, on soupçonne Méropé (ou Périboéa), la reine, de ne pas avoir enfanté de cet enfant. "Et un jour en jouant, poursuit Vernant, un des amis, du même âge qu’Œdipe, lui dit : ah, toi d’abord tu es qu’un enfant supposé. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne suis pas un enfant légitime ? Je ne suis pas l’enfant de mes parents ?"  

Malgré les propos rassurants de Polybe, Œdipe se rend à Delphes  pour poser la question : suis-je vraiment l’enfant de Polybe et de Périboéa ? Réponse de l’oracle : tu tueras ton père, tu coucheras avec ta mère (on remarquera la duplicité de l'oracle, qui, en fin de compte, ne répond pas à la vraie question).  Il décide de fuir Corinthe, déterminé à mettre toute la distance possible entre lui, son père et sa mère. 

Sortant de Delphes, il parvient à un carrefour à trois branches, et sur l'une de ces branches, dans un chemin où l'on ne peut pas passer de front, un char avec un cocher et un vieil homme, qui n'est autre que Laïos, refuse de lui laisser la priorité. Le cocher le défie, mais Œdipe le tue ainsi que Laïos. "Le voilà parricide, précise Vernant,  sans qu’il ait commis un délit du point de vue grec, parce que c’est le cocher qui l’a frappé le premier. Il est donc en état de légitime défense. Il serait acquitté. C’est ce qu’on appelle un phonos dikaïos ( ?), un meurtre justifié." Après une nouvelle errance, il arrive à Thèbes où il va affronter la Sphinge.

Œdipe et la sphynx, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art.
 

 Tous les ans, c'est le même drame : la Sphinge exige que la fleur de la jeunesse thébaine vienne devant elle pour qu'elle leur pose des questions,  et s'ils ne peuvent répondre, elle les dévore ou bien s’unit à eux et les tue. Quand Œdipe arrive dans Thèbes, Créon le régent va au devant de lui et lui promet la royauté s'il affronte le monstre.

La sphinge pose donc sa fameuse énigme : quel est l’être qui, tout en restant le même, marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi et à trois pieds le soir ? Jean-Pierre Vernant nous laisse à penser que c'est en revenant sur son propre nom qu'il trouve la solution à l’énigme : "l’homme qu’est Œdipe réfléchit : qu’est-ce que c’est cette histoire ? Mais il s’appelle lui oi dípous, deux pieds. Et il se dit, mais c’est vrai peut-être que, et il répond : c’est l’homme. Vaincue, elle se jette de la hauteur où elle était et elle disparaît. "

Encore une fois, les planètes semblent alignés : Œdipe est le sauveur de Thèbes, celui qui est parvenu à comprendre ce que même le devin Tirésias avait été incapable de comprendre. Il est alors un roi quasi divin, plus fort et plus savant que les autres. Et, une nouvelle fois, c'est le nom qui dit tout : "Parce que dans son nom il y a dipous et puis il y a oïda, je sais. Il est celui qui sait et qui veut savoir. "

Le dérèglement arrive avec la pestilence. Et il est d'ores et déjà climatique : au printemps, la floraison n'a pas lieu. Les troupeaux sont inféconds. Et les femmes elles-mêmes font des fausses couches ou bien accouchent de monstres et de bébés mort-nés : "C’est tout le pouvoir saisonnier de revigoration qui est déréglé. Thèbes en quelque sorte est déréglée, elle n’obéit plus à un cycle temporel correspondant à l’ordre du monde. Que faire ? Œdipe envoie Créon à Delphes pour interroger l’oracle. Il revient en disant : l’oracle a dit que cela ne cesserait pas tant que celui qui est la souillure de la ville, qui est sa maladie en quelque sorte, comme une souillure qui se répand dans tout le corps social, ne serait pas vu, dénoncé et expulsé."

Et ce qui est extraordinaire, c'est que c'est le coupable lui-même qui va mener l'enquête, en interrogeant les témoins, en essayant de comprendre ce qui s’est passé, comment est mort Laïos. Tirésias, le devin, qui connaît bien sûr la vérité, est interrogé, mais il refuse de répondre. Œdipe croit alors à un complot, que Tirésias et Créon se sont mis d’accord pour l'accuser. Il chasse Créon, renvoie Tirésias dans sa campagne, Vernant l'affirme, on est dans un polar, qui va connaître un revirement inattendu quand déboule un émissaire de Corinthe, qui a fait tout le chemin à pied, au moment où tout le peuple est rassemblé. Et cet émissaire demande : est-ce qu’il y a ici Œdipe ? Oui, c’est moi. Ah ! J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Et il annonce la mort de Polybe et Méropé.

Œdipe est à la fois très malheureux parce qu'il chérissait Méropé, qui avait été une vaie mère pour lui, mais en même temps il est soulagé : cela montre que l’oracle est faux puisque de toute façon il ne peut plus tuer son père, car il est déjà mort, et coucher avec sa mère puisqu’elle est morte de chagrin. Il ne risque plus rien. 

Mais à ce moment-là, nouveau coup de théâtre :  l’émissaire lui dit : Écoute, de toute façon tu avais bien tort de t’en faire parce que ce ne sont pas tes géniteurs. Comment ? Il dit : Celui qui est là-bas, c’est lui qui m’a donné ce petit enfant, qui était toi, et que j’ai donné au roi et à la reine de Corinthe. A ce moment-là tout s’éclaire. Jocaste qui avait déjà tout compris par avance est allée dans son palais et s'est pendue.

Œdipe Roi, Pasolini.

Oedipe va, avec la fibule de la robe de Jocaste, se crever les yeux. "Pourquoi ? demande Vernant. Parce qu’il est devenu tout d’un coup celui qui était au-dessus de tous la souillure de la ville, il ne pourra plus rester là. Celui qui savait tout, s’aperçoit qu’il ne sait rien. Et celui qui a deviné l’énigme comprend qu’il est lui-même cette énigme. Pourquoi ? Parce qu’Œdipe qui est venu à un moment où il n’aurait pas du venir, qui est a quelque sorte gauchi l’ordre du temps puisque le temps devait s’arrêter pour la génération des Labdacides, il est venu quand même, voilà le monstre. "

La notice de Wikipedia sur l'énigme de la Sphinge le signalait déjà : "Or, ironie tragique, l'énigme peut aussi être une prophétie de la part du Sphinx qu'Œdipe ne peut comprendre : l’animal étrange qui marche à quatre pattes, puis sur deux, et enfin sur trois, est lui-même, les yeux crevés à la fin de la pièce de Sophocle, sa canne à la main."Et Jean-Pierre Vernant va aussi dans ce sens : 

Parce qu’il est l’homme adulte, il est devenu celui qui est à trois pieds, c’est-à-dire le vieillard qui s’appuie sur un bâton. Il s’est identifié, il a identifié l’âge adulte à l’âge de son père. Au lieu de remplacer son père, en le suivant avec les années correctement, il l’a heurté de front et il a pris sa place jusque dans le giron de sa mère. Donc, le deux pieds s’identifie au trois pieds. Et même, il s’identifie aux quatre pieds. Pourquoi ? Parce que ces enfants qu’il a créé, ce sont en même temps ses frères puisqu’ils sortaient du même giron. Autrement dit, le deux pieds devient identique au trois et quatre pieds. On brouille toutes les générations humaines et on comprend alors que sa présence à Thèbes fasse qu’il n’y a plus de saisons, qu’il n’y a plus de rythme temporel où après l’hiver c’est le printemps, c’est l’été, c’est l’automne. L’été de l’homme, c’est le moment où il est à deux pieds. L’automne et l’hiver c’est le moment où il est à trois pieds et le printemps, c’est quand il est à quatre pieds. Il a tout brouillé. Maintenant, il n’y a plus de saisons Thèbes, c’est la pagaille, c’est le chaos temporel. Il a été cela. Et on voit que cet homme qui savait tout est aussi énigmatique que l’homme que représente Œdipe. Il est énigmatique, on ne sait pas ce que nous sommes. Sa faute, il est coupable du crime le plus grand, de la souillure la plus grande : coucher avec sa mère, tuer son père. 

 Faisons une pause. Et, pour varier les plaisirs, on peut prendre dix minutes pour visionner cette petite vidéo amusante sur l'histoire d'Oedipe :



lundi 13 juillet 2026

L'oeil du sorcier

"C'est là aussi mon expérience personnelle d'une vie en Berry : jamais, au grand jamais, je ne surpris une conversation où il était question de sorcier ou de sorcière. Sauf, peut-être, au moment où l'on donne à la télévision ce téléfilm, L’œil du sorcier, en 1973, d'après le livre éponyme de Patrick Pesnot et Philippe Alfonsi. Tout à coup, le Berry redevient cette terre de jeteurs de sorts, de maléfices et de mauvais œil, autrement dit ce pays arriéré resté en marge de la modernité."

Ces lignes sont les dernières du manuscrit de Cristal noir. Entre le 9 août et fin octobre 2022, pendant presque trois mois, j'avais écrit sans discontinuer, à raison de trois ou quatre pages par jour. L'écriture coulait de source, je n'avais aucun plan, j'avançais sans savoir où j'aboutirais et rien ne semblait devoir tarir ce flux. Et puis, soudain, sur cette histoire de sorcellerie, tout à coup c'est la panne, un arrêt que je crois au début momentané, mais qui durera en fait quatre années. Aucun événement extérieur, autant que je puisse en juger, n'est pourtant venu briser l'élan. Non, tout simplement, je ne sais plus comment repartir. Alors, oui, j'entends bien se profiler l'hypothèse magique : tu réfutes la place donnée à la sorcellerie, et -ironie du sort (le mot vient à point) -, te voilà cloué sur place. Comme si la phénomène se vengeait d'être contesté dans son importance.

 

Pour autant, je n'ai pas changé d'avis : si la médecine populaire existe encore bel et bien dans les campagnes berrichonnes, où l'on a toujours recours aux panseurs et rebouteux (je pourrais raconter pas mal d'histoires à ce sujet), la sorcellerie proprement dite, avec son cortège d'envoûtements, est plus une vue de l'esprit qu'une réalité au quotidien. Les agriculteurs ont plus vu le mauvais œil venir de Bruxelles que du voisin jaloux. A cette panne, je n'ai donc pas vraiment d'explication. Mais alors qu'est-ce qui me conduit aujourd'hui à reprendre mon cheminement ? 

Eh bien, c'est un réseau quadruple de rencontres. Que je vais exposer, bien obligé, dans un ordre donné, mais il est arbitraire car il faut plutôt considérer que l'ensemble s'est peu ou prou présenté dans le même temps. C'est même cet afflux, soudain et pluriel, qui m'a convaincu de renouer avec le cahier noir (dont l'écriture ici même est comme la transcription).

En premier lieu, puisqu'il faut bien commencer par quelque chose, il y a eu cette petite fête au gîte de la Vallée magique (le nom est authentique), en Charente, non loin de Confolens. Ma filleule, Lou, la fille de ma petite sœur Marie, morte en décembre 2019, avait voulu ce moment joyeux avant son accouchement prévu fin juin-début juillet*. Une petite fille dont le prénom commençait par un A (mais qu'elle refusait de nous dévoiler) allait donc naître au seuil de l'été. J'avais décidé de publier enfin La neige**, le livre écrit autour de Marie, en cette septième année de deuil, et cet enfant à venir, qui aurait été sa petite-fille, me confirmait dans cette volonté (qu'il reste à traduire dans les faits, à cette heure-ci rien n'est encore établi de cette édition).

Un autre élément de poids a été la lecture toute récente de Ghost Stories de Siri Hustvedt, où l'écrivaine raconte la mort de son mari Paul Auster, le 30 avril 2024, à l'âge de 77 ans. Comme Marie, c'est le cancer qui l'avait emporté. Il se trouve que Paul Auster teint une place importante, non seulement sur ce blog, mais encore dans La neige. Le chapitre II, qui commence par cette phrase : "I was looking a quiet place to die." est extraite de Brooklyn Follies (2005) que j'évoque longuement ainsi que la tragédie qui a marqué l'écrivain en 2022, avec la mort de son fils Daniel, à l'âge de 44 ans, après avoir été accusé d'homicide involontaire à la suite du décès de Ruby, sa fille de dix mois, le 1er novembre 2021. Après six mois d’enquête, il avait été établi qu’elle avait succombé à une overdose de fentanyl et d’héroïne alors qu’elle était sous la surveillance de son père, qui s’était endormi à côté d’elle. Le jour de sa libération sous caution, quelques heures après avoir quitté la prison, il avait été retrouvé mort à son tour par overdose de fentanyl et d’héroïne.  Siri Hustvedt évoque sans s'y appesantir "ces choses horribles"qui ont assombri les dernières années de Paul Auster.  Elle cite le passage d’une lettre d’Emily Dickinson (1830-1986) : « Essayer de parler de ce qui s’est passé, ce serait impossible. L’abîme n’a pas de biographe. » 

 


 Autre chose : le 8 juin 1876, en sa maison de Nohant mourait George Sand. Il y avait donc presque 150 ans jour pour jour (c'est le 12 juin que je repris l'écriture de Cristal noir), et cette année est donc marquée par de nombreuses manifestations autour de l'écrivaine. A côté de moi, le hors-série de Télérama sorti pour l'occasion, que j'ai parcouru dans son intégralité sans y relever la moindre référence à la sorcellerie...

En revanche, elle est au cœur du quatrième élément déterminant dans mon comeback : Le sabbat des sorcières, de Carlo Ginzburg, que j'ai donc évoqué ici-même le 17 juin. Dans cette savante étude, on ne trouve pas trace du Berry dans l'index des lieux cités, pas plus que George Sand dans celui des noms de personnes. Ce que Ginzburg met à jour, ce sont les mythes qui ont conflué pour donner forme, du XIVe au XVIIème siècle, au motif du sabbat, où hommes et femmes, accusés de sorcellerie, se seraient rendus, en présence du diable, pour s'y livrer à l'orgie et à la profanation des rites chrétiens. C'est une couche culturelle plus enfouie que l'historien atteint par de multiples comparaisons, un vieux fond chamanique où il veut voir le noyau narratif élémentaire qui aurait accompagné l'humanité pendant des millénaires. Selon lui, "une partie importante de notre patrimoine culturel provient - à travers des intermédiaires qui, en grande partie, nous échappent - des chasseurs sibériens, des chamanes de l'Asie septentrionale et centrale, des nomades des steppes." (p. 395)

C'est le chapitre II de la troisième partie, intitulé "Os et peaux", qui m'a donné le plus d'échos aux thèmes sur lesquels j'écrivais ici ces derniers temps, qui avaient aussi un rapport essentiel avec les mythes. L'événement déclencheur, qui est intimement lié au théâtre, qui s'avère décidément comme un remarquable pôle de condensation dans cette aventure, n'est autre que ce projet d'adaptation par l'ami Jean-Claude Moreau (alias le Doc) des Dialogues avec Leuco, de Cesare Pavese. Une œuvre complexe, qui constitue, selon le critique Philippe Renard***, son testament spirituel, "le livre qu'il a le plus chéri et que la critique a le plus méconnu (...) A preuve, les allusions constantes dans le journal et dans les lettres à partir de 1946, infiniment plus nombreuses que pour toutes les autres œuvres, le souci de la diffusion de son livre et de sa vente ; la désillusion de se voir incompris ou ignoré."

Des vingt-sept dialogues qui composent l’œuvre, Jean-Claude en a retenu cinq, et celui auquel j'ai le redoutable honneur de participer se nomme Les Aveugles, que Pavese fait précéder d'un court paragraphe : "Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d'Oedipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva."

Daniela Vitagliano écrit que dans le "troisième dialogue (I cicchi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d'un fonds mythique, et à l'idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Cette idée de fonds mythique rejoint à l'évidence les conclusions de Carlo Ginzburg, qui évoque Œdipe dès les premières pages d'Os et peaux en pointant le fait que l’anthropologue**** qui a relevé l'importance de la claudication mythique et rituelle n'a pas cru opportun de rappeler à ce propos le mythe d'Oedipe. "Et pourtant, même s'il n'était pas le premier à le faire, il avait assurément souligné avec une vigueur particulière l'importance de l'allusion à un défaut dans la façon de marcher que contient le mot d'Oedipe (tout comme celui de son grand-père Labdacos, "le boiteux")." (p. 300-301)

C'est ce nom d'Oedipe que nous examinerons en détail au prochain épisode. 

 

 

____________________

* Anaë est née le 24 juin à Confolens. 

** Le titre complet est La neige ne guérit pas de sa blancheur. J'écrirai ici de manière abrégé La neige.

*** Philippe Renard,  Pavese, prison de l'imaginaire, lieu de l'écriture, Presses Sorbonne Nouvelle.

**** Il ne le précise qu'en note : il s'agit de Claude Lévi-Strauss

samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique