Mon désir : produire sur le gris un texte lui-même gris, sans éclat. Et j'espère que ce désir aussi s'efface à demi, se dissimule dans la grisaille. Lorsque je donne la parole au gris, lorsque le gris étale ses différences, ses contradictions, alors je me souhaite ombre. Je rêve d'être silhouette et j'ose à peine formuler ce rêve. De peur de le briser, de peur de me montrer trop, de me colorier avec excès. Qui écrit autour du grisne sera jamais suffisamment absent de son texte. Jamais assez neutre. "
Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible, Armand Colin, 1992, p. 31.
Une dernière petite note japonaise avant de revenir sur la thématique antérieure. L'avant-dernier tableau de Je ne suis pas un yakusa, de Clélia Zernik, s'intitule Au Japon, le gris n'existe pas. Elle avait commencé son livre en évoquant ses courses à Tokyo au bord de la rivière, et elle y revient presque in fine, bouclant la boucle en quelque sorte. Elle dit que cela la rassure, que cela la protège "des tremblements de terre, des retournements de monde, de Tokyo en Kyoto, du haut en bas, de l'endroit à cette autre face de la lune." Le temps de cette course le soir est tombé, "le blanc du ciel a dissous le relief des façades, et le tout baigne dans un gris crépusculaire."Cela l'entraîne dans une réflexion autour du gris, elle dit qu'en Occident le gris n'est ni noir ni blanc, une troisième couleur, un mélange ou une synthèse, en tout cas une troisième entité. Alors qu'au Japon, le gris est toujours en même temps et du noir et du blanc. Elle cite l'architecte Kishô Kurokawa qui voit dans l'art du thé l'origine du penchant des Japonais pour le gris, en insistant sur la manière de faire coexister les teintes en une seule couleur : "Le gris Rikyu m'intéresse parce que ses éléments contradictoires se heurtent et se neutralisent, produisant un effet de discontinuité, une coexistence contrapunctique."*
"Rikyu Gray est une couleur gris verdâtre avec une teinte vert pâle
semblable au thé matcha. Le nom de cette couleur vient de Sen no Rikyu,
le maître de la cérémonie du thé. Le nom « Rikyu » a été inventé en
référence à l'esthétique calme privilégiée par Rikyu dans le passé et à
son association avec le thé matcha, et il a tendance à être utilisé en
référence aux couleurs verdâtres en particulier. " Source.
Kurokawa écrit encore : "Les rues de Kyoto, et en fait de toutes les villes japonaises traditionnelles en général, prennent une beauté particulière dans la lumière grisâtre du crépuscule. Il y a une fusion des perspectives lorsque les tuiles couleur ardoise et les murs en plâtre blanc se dissolvent dans le gris, aplanissant toute sensation de distance et de volume ; un drame de transition, de trois à deux dimensions que l'on ne voit pas souvent dans les villes occidentales."
Lisant ces lignes, je repensai à cette partie du délicieux livre de Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible, chiné rue Bourbonnoux à Bourges en août dernier, partie intitulée Éléments d'un dossier sur le gris, datée de 1976, une mosaïque de méditations autour de cette couleur que Littré définit comme intervalle entre blanc et noir, en donnant aussitôt un exemple, "de couleur de cendre", "la cendre, ce qui reste d'un feu éteint, avec toutes les considérations funèbres que vous désirez", note Lascault, jugeant que ce n'est pas très gai. En effet...
Plus loin, il cite Goethe, pour qui le gris constitue l'anti-vie, l'intellectualité morose, et Delacroix qui, dans son Journal, écrit : "L'ennemi de toute peinture est le gris. La peinture paraîtra presque toujours plus grise qu'elle n'est par sa position oblique sous le jour." Pourtant, Lascault pointe qu'il lui arrive de percevoir le gris dans un objet familier comme "occasion d’éblouissement coloré": "Je remarquais un de ces matins, étant au soleil dans ma galerie, l'effet prismatique de petits poils du drap de ma veste grise. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel y brillaient comme dans le cristal ou le diamant." Comme en écho par anticipation à cette autre notation de Clélia Zernik : "Le gris au Japon n'est pas triste ni morne, comme le gris des souris ou de la cendre ; il est comme un arc-en-ciel qui va du blanc au noir. Il met en iridescence toutes ces teintes en une unité vivante et joyeuse."
Moulay Abd-Er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknès, entouré de sa garde et de ses principaux officiers, Eugène Delacroix, Musée des Augustins, Toulouse.
Et Gilbert Lascault de conclure ce petit passage sur Delacroix en se demandant comment il avait pu apprécier ce singulier éloge de Baudelaire sur son tableau du sultan du Maroc, lors du Salon de 1845 : "Ce tableau est si harmonieux, malgré la splendeur des tons, qu’il en est
gris — gris comme la nature — gris comme l’atmosphère de l’été, quand
le soleil étend comme un crépuscule de poussière tremblante sur chaque
objet."
Il y aurait tellement à dire encore autour des savoureuses et savantes remarques de Gilbert Lascault, mais je préfère m'en tenir là, ou plutôt conclure sur ce paragraphe de dix lignes qu'il consacre justement à un japonais : Hagiwara Sakumi, réalisateur d'un film de dix minutes, Kiri (brouillard), qui consiste en un seul plan fixe d'un paysage recouvert de brouillard, lequel se dissipe peu à peu, révélant forêts et montagnes. "Il faudrait étudier, dit-il, (pourquoi pas sérieusement ?) le gris en photographie et au cinéma."
Petite digression en dehors des thèmes abordés ces derniers temps. De ma dernière visite à la médiathèque, j'ai été séduit par un court volume à la maquette élégante, avec ce titre intrigant, Je ne suis pas un yakusa. L'auteure s'appelle Clélia Zernik, agrégée de philosophie, enseignante- chercheure en
philosophie de l’art aux Beaux-arts de Paris et à l’École Normale
Supérieure. Il ne s'agit pas pour autant d'un essai ni d'un savant traité, mais d'une "succession de 31 petits tableaux où passent des images du Japon filtrées par une expérience tour à tour
inquiète, admirative, curieuse ou amusée : celle, non dépourvue
d’autodérision, d’une Occidentale qui savoure sans cesser de vouloir
comprendre, et accepte de se plonger dans un monde déroutant." (Quatrième de couverture)
Ce qui m'a conduit aussi à emporter ce livre, c'est d'y avoir trouvé en exergue cette citation de Chris Marker (figure toujours pour moi fascinante) : "Aux temps légendaires de la pensée mao-zedong, certaine dévote aurait énoncé une proposition dont la profondeur pataphysique n'a jamais cessé de t'émerveiller : il s'agissait de la fameuse lutte entre les deux lignes et l'une "avait pour caractéristique de se faire passer pour l'autre" (relisez si vous n'êtes pas sûr de n'avoir pas compris). Faut-il se demander quel Japon se fait passer pour l'autre ?" Lignes tirées de son livre Le Dépays, édité par Herscher Format-photo, en 1982 (longtemps épuisé, ce livre est aujourd’hui réédité dans le coffret vidéo que propose l’éditeur Potemkine Films).
Chris Marker apparaît encore dans deux des tableaux susmentionnés. Page 45, avec Dans mes pensées, Clélia Zernik évoque son fils qui doit faire une heure de bus le matin et le soir pour rejoindre son collège au centre de la ville. Elle s'inquiète de la fatigue que cela doit entraîner, mais le garçon aime beaucoup, lui, ce temps de transition entre le monde de l'école et le monde de la maison. Il lui raconte les passagers du bus qui jouent à Pokemon-go, et elle les imagine à son tour "projetés dans un monde de fantaisie à l'affût de créatures multicolores, Pikachu, fantômes grotesques et autres monstres gentils, dans ce temps de transition entre la vie réelle au bureau et la vie réelle à la maison." "J'imagine, écrit-elle encore, cette "communauté de rêveurs", comme déjà Chris Marker appelait les usagers des transports en commun japonais. Chacun, les uns à côté des autres, poursuit un rêve, et dans ce temps hors du trajet du bus 21, ouvre un monde à l'intérieur du monde."
Cette méditation se poursuit trente pages plus loin dans Le vertige du toboggan, qui commence ainsi : "Dans Sans Soleil de Chris Marker, les rêves des usagers des transports en commun conduisent leurs pas sur les touches d'un piano électronique géant, tandis que le sommeil les projette dans les luttes interstellaires de leurs mangas." Sans Soleil * est un film documentaire, contemporain du Dépays, sorti à Paris le 2 mars 1983 de façon tout à fait
confidentielle puisqu'il n’est projeté que dans un seul cinéma, l’Action
Christine. Des lettres de Sandor Krasna, caméraman free-lance et double de Chris
Marker, y sont lues par une femme inconnue. Parcourant le monde, il
demeure attiré par deux “pôles extrêmes de la survie”, le Japon et
l’Afrique, plus particulièrement la Guinée-Bissau et les îles du
Cap-Vert (j'ai évoqué ce film dans Quelque part dans le soleil des années 1960, en juin 2021).
Clélia Zernik raconte que minuit, l'heure où s'arrêtent les métros dans la capitale, "s'apparente à un sommet de montagne d'où descendraient en une course folle de multiples toboggans aux circonvolutions improbables. [...] C'est un moment étrange et enivrant où l'on se laisse glisser sur le fil de la nuit. On ne sait pas où on va, mais on y va, porté par l'ivresse du toboggan." Elle parle de cette nuit japonaise imprévisible, où il faut accepter les rencontres comme elles viennent, "accepter de casser sa carapace, de lisser tous les comportements en une même euphorie insouciante, sans avoir peur du vertige. Accepter l'invitation à la glissade, ne s’attendre à rien, tout accueillir - comme dans un film."
Le mot vertige, triplement répété (sans compter le titre du tableau) est loin d'être anodin (on sait quelle attention j'y prête depuis longtemps). Dans Sans Soleil, il est pleinement à l'honneur à travers la place qu'y prend le Vertigo de Hitchcock. Dans l'article que le CNC consacre à la réédition du film chez Potemkine (en même temps que La Jetée), un paragraphe entier est consacré aux "Vertiges de Vertigo" :
Vertigo (Sueurs froidesen VF) est le film fétiche de Chris Marker. Il a d’ailleurs envisagé son film La Jetée
à l’aune de la découverte du chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock sorti en
1958, soit quatre ans avant son court métrage culte. Marker
s’intéressait lui aussi à un homme hanté par une image qu’il essayait de
recomposer sur le visage de quelqu’un d’autre. Dans Sans soleil, Marker va encore plus loin. Il est retourné sur les lieux mêmes de Vertigo, à San Francisco, et donne à voir son épopée sur les traces de Scottie (James Stewart). Dans l’un des bonus du coffret de Sans soleil, Florence Delay remarque ainsi : «
Rien ici n’est cité qu’une fois. Tout revient, comme le souvenir. Rien
n’est là tout seul, ça tourne en rond. À la fin du film, il est écrit
“composition et montage de Chris Marker”. Et de fait, le film est
composé comme le chignon de Kim Novak dans Sueurs froides. » Soit
une spirale dans laquelle le protagoniste, comme le spectateur, est
happé au point de se perdre. L’hommage de Marker à Hitchcock n’a rien
d’une célébration béate ni d’une coquetterie fétichiste. Elle pousse la
réflexion de Vertigo dans ses retranchements en promettant une
exploration fascinante du devenir des images. Images immortelles,
assemblées ici avec l’intelligence du philosophe.
Adrien Mitterrand Munch, dans un article de Critikat consacré aussi à la réédition de Sans Soleil, s'interroge également sur le vertige :
Il y est question de la quête désespérée de Scottie (James Stewart), un ancien policier cherchant à guérir sa peur du vide. Mais le vertige en question n’est pas celui de l’espace, rappelle Marker, c’est « en réalité le vertige du Temps » (Sans Soleil). Au premier stade de sa folie, Scottie envisage que la pleine conscience de la vie suffirait à en conjurer la fin. Puis, constatant son impuissance à empêcher la mort de sa bien-aimée Madeleine, il s’enfonce dans le projet délirant de la faire revenir par la résurrection de son image, au point de plus différencier l’être perdu de son reflet. Mais n’avait-il pas justement aimé que cette image depuis le début, plus que la femme elle-même ? Ce projet le conduit irrémédiablement vers une nouvelle mort au terme d’une trajectoire circulaire qui n’est pas sans rappeler celle du personnage de La Jetée, film-reflet composé de nombreuses images inspirées des souvenirs de Vertigo. « On ne s’échappe pas du temps », rappelle la voix off du film de Marker en guise de conclusion.**
Clélia Zernik termine son tableau de la nuit japonaise en décrivant les fêtards qui errent comme des bancs de surfeurs sur les quais des premiers métros : "On a pris des bonnes vagues cette nuit, on a bien glissé. Chacun dans notre tube, on a surfé la même nuit, on a éprouvé la même houle urbaine, le même vertige. Cette communauté de glisseurs nocturnes sur les quais de Shibuya, Shinjuku, Roppongi se disloque, laissant la ville vidée avec ses déchets épars, ses sacs poubelles éventrés, ses restes solitaires d'une nuit plus belle que le jour."
_______________________
* "Le titre Sans soleil s’inspire d’une œuvre du même nom du
compositeur russe Modeste Moussorgski (1839-1881). Cette œuvre de 1874
se présente comme un cycle de mélodies pour voix et piano. Elle a été
composée dans la dernière partie de la vie du musicien, alors en proie à
une crise existentielle. On peut en entendre des extraits dans le film
Chris Marker. Le cinéaste n’a utilisé que des fragments de Sur le fleuve,
qui clôt le cycle en question. Une mélodie où le musicien russe
réfléchissait à sa propre mort. Outre Moussorgski, la musique de Sans
soleil est composée de La Valse triste de Sibelius, réarrangée
au synthétiseur par le compositeur de musique électronique japonais Isao
Tomita et d’un chant interprété par Arielle Dombasle." Site du CNC.
** Voir le Blow Up "Quand La Jetée croise Vertigo".
Mercredi dernier, écrivant sur Ubu Roi et ses déclinaisons contemporaines, j'ai inséré à titre d'illustration l’œuvre de René Auberjonois. Que celle-ci soit propriété du Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne m'était une aimable résonance que le hasard ou le non-hasard m'offrait avec le voyage récent que nous fîmes en Suisse. L'étincelle qui avait tout déclenché (racontée dans Guerre &guerre forever) avait été cette découverte à la brocante de Saint-Martin d'Auxigny, près de Bourges, des trois tomes d'une édition de la Bibliothèque des Arts,
Lausanne-Paris, consacrés à la correspondance et au Journal du peintre
suisse Félix Vallotton. E. m'avait alors alerté sur la rétrospective de son œuvre qui avait lieu précisément au Mcba de Lausanne, jusqu'au 15 février. Et c'est ainsi que nous passâmes un week-end en Suisse, en compagnie de l'ami Robert, Bâlois de naissance. Avec lui, nous traversâmes le Jura, avec ses champs de neige épars, sous la pluie intermittente, avant de dévaler vers la cité des bords du Léman (où nous bénéficiâmes d'un temps plus clément).
C'est le dimanche, de bon matin, que nous avons visité cette très belle exposition, qui présentait toutes les facettes de l’œuvre de Vallotton (1865 - 1925). Vivant en France dès 1882, il ne retourna en Suisse que de façon très épisodique. Il fut tôt reconnu grâce à ses gravures sur bois et à ses illustrations en noir et blanc dans différents journaux. Je lis dans la notice de Wikipedia qu'il renouvelle dès 1891 l'art de la xylographie et que "cette initiative a pu être lié à la parution, au mois de mars 1891, de l'article marquant d’Albert Aurier, Le Symbolisme en peinture, appelant à un art « idéiste » et décoratif, d’où seraient bannis « la vérité concrète, l’illusionnisme, le trompe-l’œil »." Albert Aurier qui est loin d'être un inconnu pour nous, car ce critique d'art, mort beaucoup trop tôt (en 1892, il n'avait que 27 ans), je l'ai évoqué à quelques reprises, surtout à la Toussaint 2016, un peu agacé par le mauvais traitement que lui inflige injustement Maurice Pialat dans son Van Gogh. Il était né à Châteauroux en 1865, la même année que Vallotton, qui fit d'ailleurs son portrait pour un livre de Rémy de Gourmont.
De Vallotton, j'apprécie surtout ses gravures et ses paysages. Les premières portent souvent une charge virulente contre les pouvoirs, témoignant d'une sensibilité anarchiste que je n'ai pas retrouvée dans la lecture de son Journal (1914 - 1921). Les seconds, d'une beauté parfois confondante, semblent sourdre d'un temps suspendu ; cet esprit tourmenté, toujours insatisfait, atteint soudain à un calme d'ordre supérieur magnifié par l'extraordinaire palette de couleurs.
En famille (gravure sur bois publiée dans Le Cri de Paris, 13 février 1899)
La manifestation (1893)
Paysage de la Creuse(1925), Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds.
Auto-portrait à 20 ans, Félix Vallotton, 1885
Nous ne nous sommes pas limités au Mcba, il était impensable de séjourner à Lausanne sans aller voir La Collection de l'Art brut. E. l'avait déjà visitée deux fois, Nunki Bartt y était allé en solo il y a longtemps et il n'était pas question que je passe à côté. Nous n'avons pas tout vu, car le rez-de-chaussée était en cours d'aménagement pour l'expo à venir (la Collection fête ses 50 ans, ayant été inaugurée en février 1976). Nous n'avons pas tout vu, mais c'était déjà extraordinaire, puissant, inoubliable.
Ci-dessous quelques photos, prises ce samedi-là, dans l'ordre, Clément Fraisse, Émile Ratier, Magde Gill, Auguste Forestier, Pascal-Désir Maisonneuve, Aloïse Corbaz. Juste un aperçu sur cette formidable constellation d'artistes, de créateurs irréguliers, comme disait Jean Dubuffet. Qui écrivait aussi : "L'art ne vient pas coucher dans les lits qu'on a faits pour lui, il se sauve aussitôt qu'on prononce son nom : ce qu'il aime c'est l'incognito. Ses meilleurs moments sont quand on oublie comment il s'appelle."
Je viens donc te dire, t’ordonner et te signifier que tu aies à
produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré.
Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à
phynances. (On apporte le voiturin.)
Stanislas
Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint Mathieu.
Père Ubu
C’est fort possible, mais j’ai changé le gouvernement et j’ai fait
mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois
fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système
j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en
irai.
René Auberjonois, ‘Ubu roi’ (détail), 1935. Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne.
Je ne cesse en ce moment de croiser le nom de Michel Foucault. Il est cité dans le dernier article, Ils ont écrit leurs visages, titre du dernier livre de l'historienne Arlette Farge, avec qui le philosophe avait écrit Le Désordre des familles, Lettres de cachet des Archives de la Bastille au XVIIIᵉ siècle (Gallimard, 1982). Il est également très souvent cité dans Guerres et Capital d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato.
J'ai pris conscience par la même occasion que si je l'avais toujours connu, je l'avais en fait très peu lu. Et que c'était donc une formidable lacune. Mais l'attracteur étrange a, semble-t-il, pris les choses en main et m'a très opportunément dirigé vers une armoire contenant moult livres de philosophie et de sociologie, parmi lesquels s'imposa à moi Les anormaux, Cours au Collège de France (1974-1975), dans une édition conjointe Seuil/Gallimard de mars 1999.
J'empruntai le livre et en commençai bientôt la lecture, fort docilement, par le premier cours, celui du 8 janvier 1975. Lequel commence avec la lecture par Foucault de deux rapports d'expertise psychiatrique en matière pénale. La note 11 précise que de fréquents rires dans la salle accompagnèrent cette lecture. "Textes grotesques, dit Foucault, - et quand je dis "grotesque", je voudrais l'employer en un sens absolument strict, du moins un petit peu serré ou sérieux. J'appellerai "grotesque" le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, ou, si vous voulez, l’ubuesque, ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, […] on devrait, en tout cas, définir une catégorie précise de l’analyse historico-politique, qui serait la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque. La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir." (p. 12)
Plus loin, il affirme que cette mécanique du grotesque est fort ancienne dans les structures et le fonctionnement politique de nos sociétés, et qu'on en trouve des exemples éclatants dans l'histoire romaine, et surtout dans l'histoire de l'Empire romain, où "de Néron à Héliogabale, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, a été perpétuellement mis en œuvre."
Impossible en lisant ces lignes de ne pas penser à Donald Trump. Comme je m'ouvrais à E. au téléphone de cette trouvaille, elle me dit à son tour que son amie Eve venait de lui envoyer un texte de Cynthia Fleury évoquant lui aussi le grotesque. Un peu plus tard, je ne tardai pas à retrouver l'écrit en question, assurément une tribune dans Libération datée du 22 mai 2025. Or, elle commence ainsi : "Donald Trump aux Etats-Unis, Vladimir Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine, Javier Milei en Argentine… Michel Foucault parlerait d’une démultiplication de la «souveraineté grotesque». Et elle cite précisément ce même passage des Anormaux que je viens de transcrire. Elle poursuit en soulignant que "la «souveraineté grotesque» n’est pas une anomalie ponctuelle, mais une composante structurelle du pouvoir, révélant comment certains dirigeants, en assumant ouvertement un caractère outrancier ou absurde, parviennent paradoxalement à renforcer leur domination. [...] Ce grotesque, loin de déclencher une résistance collective ou une dénonciation unanime du ridicule, agit souvent comme un catalyseur de pulsions semblables chez une partie significative de la population. En effet, l’affichage explicite d’une souveraineté ubuesque produit paradoxalement une légitimation de comportements jusque-là réprimés ou marginalisés. Dès lors que la figure au sommet du pouvoir assume ouvertement le grotesque, elle offre implicitement une autorisation à chacun de laisser libre cours à ses propres dérives : paroles extrêmes, violences verbales, théories complotistes ou mépris assumé des faits deviennent monnaie courante. Plutôt que d’être rejetée, cette logique grotesque séduit parce qu’elle libère l’individu des contraintes habituelles du rationnel, du moral ou de l’institutionnel. Ainsi, loin d’affaiblir ceux qui incarnent cette souveraineté grotesque, ce phénomène favorise au contraire une contagion des comportements outranciers, accélérant le délitement des normes démocratiques et des garde-fous de l’État de droit."(C'est moi qui souligne)
Foucault est né en 1926 à Poitiers, c'est donc le centième anniversaire de sa naissance que l'on célèbre cette année. Hier, sur France Culture, on pouvait écouter l'émission "Avec philosophie" qui traitait de la prison, dans le cadre de la série Michel Foucault, archéologue du pouvoir.
[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.
Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)
Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.
Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans.
Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."
Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).
C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la
reconstitution de la marine fédérale, accélérée par
les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."
Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."
Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.
C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du
continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux
contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la
construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant
les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de
fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins.
Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement
ce rapport de dépendance :
Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a
besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez
protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement
(…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ;
j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux,
quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous
avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain,
la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité,
ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.
Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio, que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."
Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).
J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)
La galère, dit-elle plus loin, est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.
Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité :
"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)
N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?
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* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :
Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).
L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak —
qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à
l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et
d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à
leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des
centaines de morts dans le camp britannique).
En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient,
Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique
de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus
rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.
Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi
son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie
un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et
tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)
** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.
"En temps de guerre, comme l’effectif
de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires
levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe
à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale
étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le
règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau
que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour
cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était
considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus
chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).
Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet,
le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur »
(accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le
service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins
de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France,
alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés
de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des
gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV
et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la
Royale consommait des marins sans jamais en former."
Je poursuis la lecture en parallèle des journaux de Jean Guéhenno et de Ernst Jünger. L'écrivain allemand, capitaine de la Werhmacht, affecté à l’État-major de Paris, a rencontré, et même souvent dîné ou déjeuné avec bien des écrivains de l'époque (Morand, Guitry, Jouhandeau, Cocteau...). Il a aussi côtoyé Céline (qu'il appelle Merline dans son Journal parisien), dont il donne un portrait peu flatteur :
Paris, le 7 décembre 1941 L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […] Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […] J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.
Jean Guéhenno au lycée Louis-le-Grand pendant l'Occupation en 1940.
Jean Guéhenno ne faisait absolument pas partie de la coterie des écrivains collaborateurs. Bien que résidant à Paris même, il ne croisa donc jamais le chemin de Jünger. De celui-ci, les extraits que j'ai donnés jusque-là peuvent donner l'impression d'un esthète quelque peu égaré dans la guerre, avec son regard distancié, sans trop d'affect, d'observateur froid et méticuleux. Mais l'impression est trompeuse au moins en partie, car il arrive à l'auteur d'Orages d'acier de traverser des phases dépressives. Cependant, peu porté à l'épanchement, il ne le confesse pas sur l'instant, il en parle a posteriori, quand les mauvais moments ne sont plus qu'un méchant souvenir. Ainsi, à Vincennes, le 26 mai 1941, il écrit : "La société de Höll est bénéfique : elle m'a arraché aux dangereuses ruminations où j'étais plongé depuis le début de l'année. Février a été marqué par une dépression durant laquelle j'ai, toute une semaine, refusé la nourriture ; sous tous les rapports, je vivais sur le capital de mon passé. Ma situation est celle d'un homme qui vit au désert entre un démon et un cadavre. Le démon pousse à l'action, la cadavre à la sympathie contemplative. Plus d'une fois déjà dans la vie, c'est l'homme des Muses qui m'a secouru lors de mes crises. Il sait encore tirer ses cadeaux des richesses superflues du monde."
L'entrée suivante du Journal, datée du 29 mai 1941, est dans la continuité : "Au flot de choses qui m'accablent, s'ajoute ceci : qu'on me charge de surveiller l'exécution d'un soldat condamné à mort pour désertion. J'avais d'abord songé à me déclarer malade ; mais c'était s'en tirer à trop bon compte, m'a-t-il semblé. Et je me suis dit aussi : peut-être vaut-il mieux que ce soit toi qui sois là que n'importe quel autre. Et il est certain que j'ai pu, de mainte manière, rendre la chose plus humaine qu'il n'était prévu."
Le soldat est un sous-officier allemand qui avait quitté son unité pour se livrer à des trafics commerciaux, dénoncé à la police par sa maîtresse française qu'il avait battue. Jünger se rend avec le juge dans un petit bois près de Robinson : "Dans une clairière, le frêne au tronc déchiqueté par les précédentes exécutions. On voit deux séries de traces : en haut, celles des balles visant la tête et, plus bas, celles des balles visant le cœur. Au fond des entrailles, parmi les menues fibres de l'écorce éclatée, dorment quelques noires mouches à viande. Elles concrétisent mon sentiment, à l'instant où je foule cet endroit : si propre que soit un lieu d'exécution, quelque chose rappelle toujours la voirie."
La voirie, il faut prendre ce mot dans son sens vieilli, celui donné par le Dictionnaire de l'Académie : "Lieu où l’on porte les ordures, les immondices ; charnier, fosse commune.On jeta le corps du malheureux à la voirie."
Jünger décrit très précisément les différentes phases de l'événement, l'arrivée du condamné, celle du camion des fossoyeurs, la lecture de la sentence (qui dure une petite minute mais qui lui paraît extraordinairement longue), le bandage des yeux, le ligotage au frêne avec deux cordes blanches, le morceau de carton rouge épinglé à la chemise à l'endroit du cœur, l'alignement du peloton, les commandements. A ce moment il dit retrouver sa pleine conscience : "Je voudrais détourner les yeux, mais je m'oblige à regarder, et je saisis l'instant où, avec la salve, cinq petits trous noirs apparaissent sur le carton, comme s'il tombait des gouttes de rosée. Le fusillé est encore debout contre l'arbre : ses traits expriment une surprise inouïe. Je vois sa bouche s'ouvrir et se fermer, comme s'il voulait former des voyelles et parler encore, à grand effort. Cette circonstance a quelque chose de confondant, et le temps, de nouveau, s'allonge."
Dans le dernier paragraphe de cette narration, Jünger écrit qu'il est pris au retour d'un nouvel accès de dépression, encore plus violent. Et il conclut ainsi : "Le médecin-major m'explique que les gestes du mourant n'étaient que des réflexes vides de sens : il n'a pas vu ce qui m'est apparu clairement de si affreuse manière."
Il se trouve que quelques semaines plus tard, Jean Guéhenno se rend un dimanche, avec P... et M..., à la Vallée-aux-Loups, domaine investi par Chateaubriand en novembre 1807. Le 11 juillet, il apprend que "c'est au fond de ce parc si paisible que les Allemands fusillent les gens que leurs cours martiales condamnent, tout récemment un jeune Français accusé de gaullisme et un jeune aviateur allemand qui s'était attardé trois jours de trop chez sa maîtresse."
Je me demande si nous ne sommes pas sur le même lieu décrit par Jünger. Il n'évoque pas Chateaubriand, ni la Vallée-aux-Loups, mais il parle de petit bois près de Robinson. Mais Robinson n'existe pas en tant que tel, il doit s'agir de Plessis-Robinson (la notation de Jünger serait donc fragmentaire).
Le 21 août, Guéhenno retourne à la Vallée-aux-Loups. "J'ai voulu voir", dit-il. Ils suivent un chemin le long du jardin potager, sautent un petit mur, traversent un chemin. "C'est là. [...] L'arbre a été scié, déchiqueté par les balles à la hauteur du cœur d'un homme. Il a servi tout cet hiver, quatre ou cinq fois chaque semaine. La terre est au pied toute foulée. Il a perdu son écorce. Il est noir du sang qui l'a inondé. Il ne peut plus servir maintenant. Il a été trop de fois fusillé. Il a fini par s'écrouler, lui aussi. "
Guéhenno s'absorbe à le regarder, il remarque un V dans l'épaisseur du tronc. Qu'il imagine avoir été gravé au couteau par un jeune garçon français, "comme un tendre salut d'amitié et d'espérance à ceux qui sont venus mourir là et la promesse de les venger."
A quelques mètres un nouvel arbre est en service, un hêtre, à peine blessé encore : "Son écorce éclatée laisse voir pourtant déjà sa chair blanche avec des filets de sang toujours à la même hauteur, à la hauteur du cœur d'un homme. Aucune trace de balle au-dessus. les fusilleurs tirent bien."
Le 18 septembre, il note brièvement que l'arbre de la Vallée-aux-Loups était devenu un lieu de pèlerinage : "l'autorité occupante l'a fait sauter à la dynamite. Elle fusille ailleurs désormais."
Dans sa note du 11 juillet, Guéhenno avait écrit que lors de sa première visite, le docteur Le Savoureux leur avait caché l'histoire des fusillés, "par charité". Ce docteur n'était autre (je l'apprends en continuant mes recherches sur cette maison de Chateaubriand) que son propriétaire (il l'avait achetée en 1914 pour y créer un établissement de santé psychiatrique). Il y anima avec sa seconde femme un salon littéraire.
Je lis aussi que pendant l'Occupation, il cache dans sa maison de santé Jean Paulhan, ami très proche de Guéhenno, le docteur Henri Baruk, médecin chef de Charenton et le docteur Robert Debré
de l'automne 1943 à l'été 1944. Robert Debré y rédige ses articles pour
un journal médical clandestin et y crée le Comité médical de la
Résistance dont il est le vice-président sous le pseudonyme de Flaubert. Mais il cache également le peintre Jean Fautrier qui y peint sa série des Otages dans la tour Velléda,
La tour Velléda, située dans le parc, où Chateaubriand aimait se réfugier pour écrire.
La notice Wikipedia de La Vallée-aux-Loups précise que Fautrier peint sa série de toiles des Otages alors qu'il entend les nazis fusiller des otages dans la vallée procheau lieu-dit L'Orme mort.
"Nous vivons les jours les plus sombres. Je ne peux rien écrire sur ce cahier. L'offensive allemande se déchaîne en Grèce et en Yougoslavie et semble en passe de réussir. Il est difficile d'espérer. Rien à faire que d'attendre derrière nos barbelés. C'est une grande tristesse de regarder les autres se battre vainement et mourir pour notre délivrance."
Jean Guéhenno, Journal des années noires, 9 avril 1941.
Trois jours plus tôt, le 6 avril, Ernst Jünger arrive à Paris. La tournée des grands ducs commence avec la Rôtisserie de la Reine Pédauque, se poursuit à Tabarin, le Bal Tabarin, situé au pied de Montmartre, où il assiste à une revue de femmes nues, et pour finir, au Monte-Cristo, "un petit établissement où l'on s'étale sur des coussins bas. Coupes d'argent, plateaux de fruits et bouteilles luisaient dans la pénombre de la salle comme dans une chapelle orthodoxe ; le soin de nous tenir compagnie incombait à des jeunes filles, presque toutes filles d'émigrés russes, mais nées en France, qui papotaient en plusieurs langues. J'étais assis auprès d'une petite demoiselle mélancolique, d'une vingtaine d'années, et j'eus avec elle, dans les fumées du champagne, des conversations sur Pouchkine, Aksakov, et Andréïev, dont elle avait connu le fils."
Lisant ceci ce matin, de retour de Bourges, je fus frappé d'une coïncidence : quelques instants plus tôt, dans ma boîte aux lettres, j'avais trouvé les cinq livres de mon abonnement aux éditions Mesures, dirigées par André Markowicz et Françoise Morvan. Et, parmi ces cinq livres, il y avait Le Roi Famine, de Léonid Andréïev, une pièce de théâtre publiée en 1908 et interdite de mise en scène du vivant de son auteur.
Jünger, je l'avais croisé aussi le jour précédent dans un essai acheté en mai 2021 mais que j'avais négligé de lire jusque-là : Guerres et Capital, d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato (Amsterdam, 2016). Deux citations de l'écrivain allemand figurent d'ailleurs en exergue du chapitre 9, Les guerres totales. A la page 192, est examiné le rôle essentiel de cette nouvelle arme qu'est la mitrailleuse, encore peu considérée par les armées européennes en 1914, à l'exception de l'armée allemande. Pourtant l'inventeur du premier modèle performant (the Gatling gun) faisait valoir non sans raison que la mitrailleuse "entretient le même rapport avec les autres armes à feu que la machine à coudre avec la simple aiguille."
L'usage de mitrailleuses dérivées de la Gatling permirent à l'armée anglaise de remporter à Ulundi une victoire définitive contre les Zoulous en 1879. En une demi-heure, l'affaire fut entendue. "Dix Britanniques furent tués et quatre-vingt-sept
blessés, tandis que près de cinq cents Zoulous périrent durant la
bataille. Chelmsford ordonna que le Kraal royal d’Ulundi soit brûlé. La
capitale du Zoulouland se consuma durant des jours. Le massacre se
poursuivit jusqu’à ce que plus un seul Zoulou vivant ne reste dans la
plaine de Mahlabatini. Tous les blessés furent achevés en guise de
vengeance pour l’effusion de sang subie à Isandlwana."
L'incendie d'Ulundi
Ce n'est pas un hasard si les nouvelles armes sont d'abord testées dans les colonies. Mais elles ne sauraient y rester. "Aimé Césaire n'a cessé de le faire valoir, notent Alliez et Lazzarato : la violence coloniale, bannie de l'art occidental de la guerre, devait finir par se retourner contre les populations européennes. Après avoir mis à sac la planète entière, l'Europe déchaîne contre elle-même les méthodes d'abord expérimentées dans les colonies." (p. 193) Ainsi, plus deux tiers des morts au combat durant la Première Guerre mondiale auront été fauchés par des tirs de mitrailleuse. C'est à ce moment que les mêmes auteurs citent le combattant Ernst Jünger : "C'est quand même une misère. Si la préparation n'enfonce pas tout, si en face une seule mitrailleuse reste intacte, ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs lorsqu'ils chargeront à travers le no man's land. [...] Une mitrailleuse, une simple bande qui se déroule quelques secondes de temps - et ces vingt-cinq hommes , avec qui l'on pourrait cultiver une île étendue, pendent aux barbelés à l'état de ballots en loques." (La Guerre comme expérience intérieure, Christian Bourgois, 1997, p. 122-123)
Alliez et Lazzarato prolongent cette citation par ces mots, qui rejoignent ce que j'ai raconté plus haut : "L'imaginaire continental et proto-colonial de l'île cultivée qui affleure à la surface de la prose de Jünger se charge de nous rappeler que la colonisation de l'Afrique à la fin du XIXe siècle est précisément faite à la mitrailleuse. Making the Map Red. La bataille d'Omdurman, au Soudan, le 2 septembre 1898, permet d'en mesurer l'efficacité : le général Kitchener perd 48 hommes, tandis que les Soudanais abandonnent 11000 morts et 16000 blessés sur le champ de bataille."
Une autre expression à la surface de la prose de Jünger me fait signe : "ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs." L'un des articles anciens consultés plus de dix fois ces derniers jours se trouve être De la dernière harde aux falaises de marbre. J'y confrontai Sur les falaises de marbre, le célèbre roman de Jünger publié en 1939 et La Dernière Harde, de Maurice Genevoix, roman paru en 1938, en m'appuyant sur l'essai de Bernard Maris, L'homme dans la guerre, où il conduit avec brio la confrontation entre les œuvres des deux écrivains, en se fondant essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14.
J'écrivais donc en 2022 : "La force de ce roman [ La Dernière Harde] est de nous faire vivre la forêt dans ses
différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs
de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que
l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet
cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de
l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le
chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué
jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge."
Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose
qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une
vigueur et une volonté de vivre hors du commun."
Et je citais un passage de la belle introduction au roman par Mireille Sacotte, dont il me semblait qu'elle avait bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour
celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a
certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours
un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre.
Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le
règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il
voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de
bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le
Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et
stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas
la reconnaissance d'un nom."