mardi 27 octobre 2026

Les Márai et les Moreau

"L'une des raisons de notre venue ici est de chercher un appartement. "L'Europe" nous est devenue aussi étrangère aujourd'hui que l'Amérique ; cependant, en Amérique, le sentiment d'être étranger nous est familier. A notre âge, ce n'est pas tant un logement que l'on cherche  qu'un crématoire proche et fiable."

Sándor Márai, Journal, Les années d'exil, 1968-1989, Le Livre de poche, p. 357. 

Cette note désabusée est écrite en 1978, à San Diego, en Californie, où le couple Márai choisit de s'installer définitivement en 1980, après Salerne en Italie. J'ai poursuivi et achevé la lecture de ce Journal lors de notre petit séjour à Belle-Ile. Lecture passionnante mais aussi éprouvante, car c'est la vieillesse qui se lit à chaque page, les ennuis de santé de plus en plus fréquents, la grande solitude de l'exil. 

J'eus soudain le désir de lire quelque chose de plus contemporain (l'autre livre emporté dans mon bagage c'était, je l'ai dit, Lettrines de Julien Gracq, publié en 1967 - Gracq, né en 1910, n'était que de dix ans plus jeune que Márai). Aussi, à la librairie La longue-vue, à Palais, me suis-je offert L'amour de François Bégaudeau. Un choix qui s'imposa à moi, une intuition soudaine. Il était court, même pas cent pages ; j'en connaissais le thème principal, ça me convenait.

Le thème principal ? Raconter cinquante années d'un couple de milieu populaire, Jacques et Jeanne Moreau. Elle secrétaire, lui paysagiste. Toute une vie ensemble, sans dramatisation. Des existences qu'on peut juger très ordinaires, dont on peut trouver facilement des exemples autour de soi. Bégaudeau révèle avoir eu "comme fantôme en tête Un cœur simple de Flaubert, un lien inconscient."  Toute la vie de Félicité, une simple servante, en quarante pages. Il va appliquer la formule à un couple de province, et c'est à mon sens très réussi, car jamais en surplomb, surtout pas misérabiliste. 

 

Le livre terminé, j'ai soudain percuté sur le parallèle avec mes deux Hongrois, Sándor et Lola*. Ce couple est, lui, loin d'être ordinaire, l'Histoire avec sa grande hache a fracassé leurs vies. Ils ont fui la Hongrie communiste, après avoir failli périr sous la férule nazie (Lola, juive d'origine, a perdu ses parents à Auschwitz), ils ont parcouru le monde, vécu en France, en Suisse, en Italie et pour finir en Amérique. Alors que les Moreau n'ont jamais quitté leur petite ville de l'Ouest de la France. Mais ce qui m'apparut alors, au-delà de ces dissemblances flagrantes de lieu, de classe sociale, d'histoire et de célébrité, c'étaient des similitudes peut-être plus essentielles encore.

Ce sont des détails d'abord : après la mort de Lola le 4 janvier 1986, Sándor Márai relit chaque jour les pages de son propre journal à elle : 

"25 mars. Tous les jours une "lettre" de L. . Des pages de cahier au crayon. Maintenant, c'est Salerne, 1975, novembre-décembre. Ces cahiers de notes, je les prends au hasard [...]. Elle notait tout, chaque petit événement quotidien. Chaque détail de notre vie me revient dans ces pages. (p. 578)

Une note précise que ce Journal de Lola a paru en 2022, sous la direction d'Anna Otvos : Ilona Márai, Betube zarva. Naplo ["A l'ombre des mots. Journal", Budapest, Helikon, 2 volumes. "Il constitue, nous dit-on, un document précieux dans l'identification des personnages du journal de son mari et un témoignage important d'une femme bourgeoise cultivée au XXe siècle."

De même Jeanne tenait chaque jour chronique de sa vie : "A la page 27 avril de l'agenda La Redoute 1971 où elle consigne les événements de sa vie, elle écrit que sa molaire l'a réveillée deux fois, que son propriétaire l'a avertie d'une augmentation du bail, qu'un client de l'hôtel a imité Fernand Raynaud, qu'après une heure d'attente elle a profité d'un plombier qui sortait de l'immeuble pour glisser une enveloppe vierge dans la boîte au nom de Maldini." (p. 12) Cet agenda reviendra dans le roman à plusieurs reprises jusqu'à ce paragraphe : "Comme Jeanne ne reçoit plus le catalogue de la Redoute ni l'agenda offert avec, il n'est nulle part écrit que pour la Saint-Valentin 1997, Jacques a hérité d'un magnifique rasoir en argent qui l'aidera à rester glabre comme on aime."

Jeanne et Lola ne partagent pas qu'un goût commun pour les agendas, un destin funeste les livre toutes les deux au cancer, dont elle décéderont avant leurs conjoints.

Elles demeurent néanmoins présentes. Ainsi Sándor écrit qu'il rêve. Pas d'elle "mais de sa voix, de son aura, de ce qui en est resté. Comme la hot line qui relie Moscou et Washington : ce n'est pas une voix qui parle mais une écriture qui court, un message à travers la hot line, c'est ainsi que je vois les lettres qui bougent dans mon rêve." Cette hot line revient encore plus loin dans le Journal, "des textes longs, des données, des noms auxquels je ne pense jamais, des phrases entières déferlent dans le rêve, des phrases élaborées, compréhensibles, des événements anciens, encore des noms, et des données. Où était tout cela, dans quelle memory bank ? C'est incompréhensible. Il se peut que l'écriture soit l'évocation dans la conscience de quelque chose qui" s'est produit" autrefois." En 1987, il note que la hot line se fait rare : "Ce qu'elle dit est parfois effrayant. Elle parle de loin, dit des choses sur nous. Elle vient des sphères, elle s'éloigne." En 1988, il revient sur le Journal de Lola : "Ces lignes il y a dix ans : "La peur de perdre l'autre. Mon Dieu, épargne-nous cela". Avec trois points d'exclamation. C'est arrivé, nous ne nous rencontrons même plus en rêve." L'année se termine sur cette dernière note : "Aujourd'hui L. m'a beaucoup manqué, son corps, noble et élégant. Son sourire. Sa voix." Il se suicide d'une balle dans la tête l'année suivante.

Lola Márai sur l'un des rares portraits. (Source: Anny Ötvös Archive)


Ainsi Jeanne apparaît un jour à Jacques alors qu'il est dans son atelier, occupé à repeindre ses maquettes d'avion et de fusées. Il entend une chaise racler derrière lui : c'est Jeanne revêtue de sa robe rose du cercueil :

- T'as mangé ? Je vais te faire à manger.
- C'est toi qui dois manger t'es tout maigre.
- Tu devrais être contente.
- Moi je l'aimais bien ta bedaine.

Elle sera encore là dans les derniers moments de Jacques, alors qu'il regarde Plus belle la vie, qu'elle aimait tant et dont il a fini par être accro aussi après sa disparition.

Jeanne campée sur le seuil en robe rose fait un geste qui dit viens. Jacques pense d'abord aller au bout de l'épisode avant de se lever. Combien de temps reste-t-il avant la fin ? La pendulette indique 20 h 26. Il songe qu'elle va avoir froid avec ces chausson, il va lui trouver autre chose. Elle dit que ce ne sera pas utile. Jacques veut au moins prendre une parka pour lui car on a un mois de mars assez frisquet mais Jeanne lui dit : dépêche-toi c'est maintenant. Il lui emboîte le pas sans regret. (p. 96)

Le livre s’intitule L’amour mais les personnages n’en parlent jamais. "Justement, note Rachid Laïreche, dans En attendant Nadeau. C’est sa force. Les sentiments et la tendresse sont partout sans le crier à chaque ligne."  Dans l'entretien avec Bégaudeau, il lui pose carrément la question :

Pour quelle raison ils ne se disent jamais de mots d’amour durant leurs cinquante années de vie commune ? 

C’était la base. Mon idée était de faire passer l’amour par tout un tas de choses, de mettre l’amour partout sauf dans les mots. Je pense que ça correspond aussi à une certaine façon de vivre la chose amoureuse chez pas mal de gens, y compris moi. Ce n’est pas une affaire de classe sociale. Il y a parfois de la pudeur ou bien on ne trouve pas les bons mots. Il y a tout un tas de choses qui font qu’on peut être réticent aux discours amoureux. 

Pourtant ce que ne précise pas l'écrivain dans l'entretien, c'est que le mot "amour" est tout de même prononcé dans le roman, à la page 81, et c'est lors du sermon du prêtre au moment du mariage de Daniel le fils unique de Jacques et Jeanne : 

Jeanne demande à Jacques d'arrêter de filmer pendant le discours du prêtre. De mauvaise grâce Jacques suspend les opérations de filmage et s'efforce de suivre. L’amour prend patience, l’amour rend service, l’amour ne jalouse pas. Il ne s’emporte pas. I n’entretient pas de rancune. Il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai. Il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout, l’amour ne passera jamais. Au deuxième rang un bébé pleure que sa mère, demi-sœur d’Élodie, berce en vain. (p. 81, c'est moi qui souligne)

Bégaudeau ne précise pas l'origine de ses phrases (ici en italique), mais dix pages plus loin, à la mort de Jeanne, Daniel, au funérarium, commence en lisant un texte de saint Paul "que sa mère, explique-t-il, avait beaucoup apprécié à son mariage. Même si elle n'aurait pas passé ses vacances avec un curé, ajoute-t-il pour faire sourire l'assemblée qui sourit." Or, ce texte de saint Paul, on le devine, n'est autre que les lignes au-dessus, extraites de la première lettre de l'apôtre aux Corinthiens.

 

Belle-Ile, plage de Donnant

De la pudeur dans l'expression des sentiments amoureux, il y en avait aussi chez Sándor et Lola. En 1986, il se pose la question : Est-ce que je l'aimais ? Et répond : "Je ne sais pas. Est-ce qu'on aime nos jambes, ou nos pensées ? Mais voilà : il n'y a de sens sans nos jambes ou nos pensées. Sans elle, rien n'a vraiment de sens. Je ne sais pas si je l'"aimais". C'était autre chose. Je n'"aime" pas non plus mes reins ou mon pancréas. C'est juste qu'ils font partie de moi, comme elle était moi."

Ces mots me laissent sceptique, ils me dégoûtent même un peu, pour être franc. Heureusement, quelques pages plus loin, le 21 mai 1986, l'écrivain me touche beaucoup plus :

La hot line se met à parler. La voix parle longtemps, elle est comme de la musique, comme un parfum de fleur. Elle n'arrive pas à s'arrêter. Je l'écoute dans la chambre obscure, j'ai peur qu'elle se bloque, qu'elle rencontre un obstacle qui l'empêche de "tout" dire. Cette nuit, elle a "tout" dit . Ce "tout" est une longue déclaration d'amour. La déclaration d'amour que j'ai attendue pendant soixante-deux ans, mais pendant tout ce temps, en quelque sorte, nous parlions d'autre chose. Dans "la vie", une telle déclaration est impossible, on ne peut le faire que depuis les profondeurs de l'océan ; elle surgit comme une sorte de flux vibrant des abîmes de la mer, là où flottent les volcans sous-marins. Elle dit comme elle m'aimait, n'aimait que moi, m'aimait d'amour, pendant soixante-deux ans. Dans son Journal, de moi, elle dit : "Lui". Ou "avec lui". Ou "chez lui". Maintenant elle dit tout. Qu'est-ce qui se passe ? C'est moi qui parle, ou elle ? 

 

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 * Relisant cette phrase, c'est idiot mais je ne peux m'empêcher de penser à Sailor et Lula, le film de David Lynch... 

vendredi 23 octobre 2026

De l'empire du béton

Très peu écrit ce mois-ci sur Alluvions. Un seul article en octobre. Étant restés très sédentaires en cet été caniculaire, nous avions à cœur de prendre un peu l'air et nous avons choisi de passer quelques jours à Belle-île-en-mer, que je ne connaissais pas encore. Nous avons eu la chance de profiter d'une météo très favorable, revenant jeudi après-midi alors que la tempête Austen commençait à poindre, que la mer devenait grosse au point que le service de navette avec Quiberon allait être interrompu le lendemain.

Dans mon bagage j'avais emporté bien entendu quelques livres : les Lettrines de Julien Gracq et le Journal de Sándor Márai, les années d'exil , 1968-1989. Du grand écrivain hongrois, lu pour la première fois à Budapest en 2019,  j'avais déjà exploré Les années hongroises 1943-1948. 

 

C'est avec un intérêt tout aussi vif que j'ai dévoré, dans la quiétude nocturne de notre location, près du Palais, ce nouveau volume. qui commence le 2 janvier 1968 avec cette phrase : "Au petit matin, dans l'obscurité humide de l'hiver, trajet en automobile de Salerne à l'aéroport de Naples." Et aussitôt, je ne pouvais que songer à Gomorra de Roberto Saviano, où les noms de Salerne et de Naples sont tellement présents. Exilés de Hongrie en 1948,  Sándor Márai et sa femme Lola ont séjourné en Italie jusqu'en 1952, à Naples, dans le quartier de Pausilippe (où il situera son roman Le Miracle de San Gennaro), avant de s'installer à New York jusqu'en 1967. En mai de cette année-là, le couple revient en Italie et s'établit à Salerne.

De la camorra napolitaine, il n'est pour ainsi dire pas question dans ce Journal. Les Márai mènent une vie paisible, à distance de la vie locale. Cependant, j'ai relevé un détail qui est loin d'être anodin. En 1973, (Márai ne donne pas de date précise) il note qu'un avis de décès collé au mur leur apprend que Casaburi, le vieux jardinier, est mort serenamente à 87 ans. "Au cours des six dernières années, écrit Márai,  je le voyais tous les jours du balcon, tout bossu et recourbé, biner, arroser, greffer des rosiers, vaporiser et tailler des fleurs. Le grand et beau jardin campanien, avec ses oliviers, ses figuiers, ses raisins et ses plates-bandes de fleurs rapetissait de plus en plus chaque année parce que des horreurs en béton avaient envahi les terrains en contrebas. Mais tant qu'il était resté du terrain à biner, le vieux jardinier soignait la terre chaque jour, du matin au soir. Au printemps dernier a commencé la construction, devant nos fenêtres, du dernier bout de terrain restant. Le vieux avait disparu, il n'y avait plus de jardin à bêcher." (p. 182)

Le béton. Dans un chapitre de Gomorra justement intitulé Béton armé, Saviano montre l'emprise des clans sur la construction et les chantiers publics. Il existe officiellement 517 entreprises du bâtiment à Casal di Principe, dont beaucoup, affirme-t-il, sont des émanations directes des clans, "et plusieurs centaines d'autres sont installées dans les villages des environs, une armée prête à tout recouvrir de béton." Plus loin, il écrit que de véritables cathédrales de béton ont été construites au cours des cinq dernières années.

Le pouvoir des clans était le pouvoir du béton. Sur les chantiers, je sentais physiquement en moi, dans mes tripes, toute leur puissance. Pendant plusieurs étés, j'avais travaillé sur des chantiers. Si je voulais pétrir le ciment, il me suffisait de dire à un chef de chantier d'où je venais et personne ne me refusait du travail. La Campanie fournit les meilleurs ouvriers du bâtiment d'Italie, les plus rapides, les moins chers et les plus dociles. Un boulot infernal que je n'ai jamais su très bien faire, un métier qui peut rapporter pas mal d'argent si l'on est prêt à y mettre toutes ses forces, chaque muscle, la moindre énergie. Travailler par tout les temps, hiver comme été. Approcher mes mains et mon nez du béton était la seule façon de comprendre sur quoi reposait le pouvoir, le vrai. (p. 324)

J'ai déjà fait référence à ce même passage sur le béton à l'article précédent : c'est après la mort de Francesco Iacomino, un ouvrier du bâtiment tombé d'un échafaudage et laissé pour mort, qu'une vague de révolte avait submergé l'écrivain, et que le nom de Pasolini, associé à son fameux article "Je sais", l'avait conduit à se rendre sur la tombe de Pasolini à Casarsa.

De même, Saviano écrira "Je sais et j'ai les preuves."

C'est sur l'épaisseur des murs que reposent les fleurons de l'économie italienne. On devrait changer la Constitution, écrire que la République repose sur le béton et sur les entrepreneurs du bâtiment. *

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Sur Belle-Ile le béton se rencontre aussi : près des Aiguilles de Port-Coton, que Claude Monet immortalisa en 1886, les Allemands édifièrent pendant la guerre une station radar dirigée vers l'océan. Le bunker est toujours présent, et sans doute pour des siècles encore.


 

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Dans son périple à contre-courant sur les traces de la longue route de sable de Pier Paolo Pasolini, Chantal Vey évoque aussi la mafia et le béton :

Depuis le Lido di Metaponte, les roches ont disparu pour laisser place aux petits galets plats, et maintenant à ce beau sable fin. La mer est rayée de couleurs terre et bleu turquoise. Le paysage semble idyllique : palmiers épars, la plage s'étend longuement et la brume enveloppe la scène de romantisme. Ce n'est pourtant pas mon sentiment ! Depuis le début de mon entrée en Calabre, ici et là, je remarque des bâtiments délabrés, celui-ci est spectaculaire : une grande ossature en béton, évidée, et pour seule information VENDESI (A VENDRE). Le paysage s'étend continuellement, divisé dans la débâcle immobilière. Semble-t-il que l'on s'habitue, ou plutôt, non si vede, non si sente, non si parla !.**... (Extraits du journal de voyage de Chantal Vey)

 

Photo : Chantal Vey

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* Article premier de la Constitution italienne : "L'Italie est une République démocratique fondée sur le travail." 

** Rappel d'une conversation antérieure avec Pina, enseignante d'histoire et de philosophie, près de Mola di Bari : "Elle m'apprend les diverses appellations et situations des mafias italiennes : Cosa Nostra, Camorra et Ndrangheta. Cette dernière est calabraise et Pina la décrit comme l'organisation mafieuse la plus puissante ; aujourd'hui, elle est infiltrée jusque dans le nord de l'Europe, en Allemagne notamment. A son avis, Pasolini essayait de comprendre ces systèmes et de les dévoiler, il était devenu "incommode"(scomodo, disent-ils souvent pour le définir) et donc à éliminer. "Combien de journalistes  qui ont tenté de dévoiler la vérité ont été assassinés ?, rajoute-t-elle. Mais l'omertà, non vedo, non sente, non parlo, est bien présente, cette loi du silence qui bannit toute dénonciation depuis des générations."

jeudi 8 octobre 2026

Gomorra et la longue route de sable

Je n'avais jamais lu Gomorra. Je n'en ignorais pas la teneur, ni l'importance, mais je restais à distance. L'injustice et la violence que j'étais certain de rencontrer à travers cette lecture, je m'en préservais en passant à côté. Et puis j'ai été rattrapé, le livre de Roberto Saviano était inscrit au catalogue de Lire pour en sortir et le nouveau détenu qui m'était attribué le choisit, après Monte Cristo de Dumas et L'Art de la guerre de Sun Tzu. Je n'avais plus le choix, le principe étant que bénévole et détenu lisent le même livre et en discutent ensuite, dans une salle de la centrale de Saint-Maur, le plus souvent une salle de cours, mais dans le cas présent, c'est dans une petite pièce du quartier de l'isolement. 

 

J'ai donc lu Gomorra, en quelques jours, et j'ai été bousculé. Car on a beau savoir en gros ce qui nous attend, la réalité est plus forte que toute prévision. Ce que l'on apprend excède l'imagination, et puis Gomorra est plus qu'une enquête de journaliste, plus qu'un récit haletant, lyrique, méticuleux, c'est une œuvre littéraire véritable. Saviano l'écrit dans sa préface de 2016 : il voulait "raconter la vie en recourant à un style qui ait à la fois la rigueur du réel, la puissance de la littérature et le charme de la fiction : les faits et le souffle de la poésie." Et il a payé le prix fort pour cette réussite, en vivant depuis 2006 sous protection policière.

Une nuit, j'ai interrompu ma lecture, il me fallait une pause dans ce tourbillon dantesque de crimes et de malversations. De la pile de livres qui s'entassait près de mon chevet, j'ai sorti un volume qui avait trait aussi à l'Italie : c'était contro-corrente de l'artiste belge Chantal Vey, que j'avais acheté le 18 septembre 2025, à Guéret pour les rencontres de Chaminadour consacrées cette année-là à Pier Paolo Pasolini.

C'était un beau livre, composé de textes et de photographies, qui rendait compte du projet de Chantal Vey de parcourir le même itinéraire que Pier Paolo Pasolini, lequel avait suivi les côtes italiennes entre juin et août 1959, de Vintimille à Trieste, et produit un texte, La longue route de sable, qui fut publié en trois épisodes dans le magazine à grand tirage Successo, du 4 juillet au 5 septembre 1959. Ce portrait de l'Italie par son littoral ne fut réédité qu'en 2004. Soixante ans plus tard, Chantal Vey prit la route, mais à contre-courant du voyage pasolinien, en commençant donc par Trieste.


Chantal Vey intervenait à Chaminadour, mais le 19 septembre, et je n'avais pu venir que la veille. Je le regrette encore, mais le livre, proposé dans le hall du théâtre qui accueillait les rencontres, m'avait séduit.  J'avais commencé à le parcourir et pour des raisons diverses (dont je n'ai plus souvenir) l'avait abandonné en chemin. Ce n'est donc qu'un an plus tard, lancé dans Gomorra, que je renouais, presque incidemment, avec l'ouvrage.

Or, le lendemain, reprenant la lecture de Gomorra, je tombe sur la première mention de Pasolini. Jusque là il n'en avait jamais été question.  C'était dans le chapitre Béton armé, dans cette section qui commence par cette phrase : "Le pouvoir des clans était le pouvoir du béton." Page 325, Saviano écrit : "Peut-être devais-je moi aussi choisir un symbole du pouvoir, et y mettre une bombe, mais dès que cette crise de colère asthmatique a commencé, avant que je me glisse dans la peau d'un terroriste, le "Je sais" de Pasolini a résonné dans ma tête comme un jingle publicitaire diffusé en boucle, jusqu'à la nausée." Il décide alors de se rendre à Casarsa della Delizia, sur la tombe de Pasolini. Seul. Il affirme ne pas y aller pour lui rendre hommage, ni pour célébrer quoi que ce soit, mais parce qu'il avait besoin d'un lieu où il "puisse réfléchir sans honte à la possibilité de la parole." 

Il prend le train de Naples à Pordenone, et après une nuit glaciale arrive dans le Frioul. Un bus le conduit à Casarsa, où il se perd mais finit tout de même par trouver le cimetière, et les deux petites plaques de marbre blanc. Il voit la tombe - "Pier Paolo Pasolini (1922-1975)"- et juste derrière, celle de sa mère : "Je me suis senti moins seul, et c'est là que j'ai commencé à ruminer ma rage, les poings serrés si fort que les ongles s'enfonçaient dans la paume de mes mains. J'ai commencé à scander mon propre "Je sais", le "Je sais" de mon temps."

Ce "Je sais" fait référence à ce célèbre article de Pasolini, intitulé "Qu'est-ce que ce coup d'Etat ? Je sais", paru le 14 novembre 1974 dans le Corriere della Sera ( il figure dans le recueil Écrits corsaires). Pasolini y attaque de manière cinglante les dirigeants de l'Italie : "Je sais. Mais je n'ai pas de preuves. Ni même d'indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain [...] qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l'arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l'instinct de mon métier."

Chantal Vey est aussi allée à Casarsa. Le critique Roberto Chiesi parle de la "pudeur mélancolique de son regard" : "Il suffit de penser au détail de la pierre tombale de Pasolini à Casarsa, où l’œil ne s'attarde que sur l'année de la mort, qui n'a pas été entièrement gravée dans la pierre ('75). "

Et puis j'ai découvert qu'en 2022, Chantal Vey avait réalisé des écritures performées * pendant sa résidence d’artiste à l’Academia Belgica à Rome. Elle écrit que son attention s’était concentrée sur les derniers écrits de Pier Paolo Pasolini, et tout particulièrement “Scritti corsari” qui est un recueil d’articles publiés dans les colonnes des journaux italiens entre 1973 et 1975. Elle s'intéresse au même article cité par Roberto Saviano : 

L’article, auquel je me suis principalement intéressée, “Il romanzo delle stragi” (“Le roman des massacres”), publié dans Il Corriere della Sera du 14 novembre 1974, dénonçait férocement la politique italienne de l’époque, qualifiée de “stratégie de la tension”. Dans ce quotidien national très largement diffusé, Pasolini osait dire en première page : “Je sais les noms des responsables du massacre de Milan… Je sais les noms des responsables des massacres de Brescia et de Bologne… mais je n’ai ni preuves ni indices…” Il était devenu de plus en plus “scomodo”, comme disent les Italiens, il était un gênant provocateur qui prononçait, haut et fort, les malversations, les corruptions de son pays… 
Ces articles, tout comme ceux de 1975 rassemblés dans les “Lettere luterane”, sont d’une contemporanéité époustouflante. Certains sont pour moi comme une forme de prologue, à ce qu’il voulait dévoiler dans son dernier roman “Petrolio”. Malheureusement, quelques mois plus tard, il fut sauvagement assassiné et réduit au silence à tout jamais. 

 


Les deux livres se faisaient puissamment écho l'un à l'autre. J'en trouvai plus tard d'autres exemples. Mais ce sera pour un autre jour.


 

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* Chantal Vey explique en quoi consiste l'écriture performée : Dans cette écriture performée que j’intitule “omaggio al romanzo delle stragi di Pier Paolo Pasolini”, j’écris l’entièreté de l’article italien pendant deux heures environ, lisant à haute voix, mot à mot, concentrée sur l’écriture qui avance aveuglément. Ses paroles fortes, très fortes, sont retracées sur une seule ligne ou quelques-unes, soit au crayon graphite, soit à l’encre noire ou rouge sombre. Le geste et la lecture saccadée rythment et guident l’écriture plus ou moins appuyée, les diverses formes graphiques se composent ainsi spontanément. Les lignes se chevauchent, les mots, les uns à la suite des autres se recouvrent, cachent le sens pour devenir lignes tissées, bandeaux d’empreintes… L’écriture devient trace et le geste, un écho à ce qu’évoquait Pasolini.

mardi 29 septembre 2026

Il manque quelque chose à l’homme qui ne s’est jamais senti éperdu 

"Ce qui permet de dater le voyage - mais aussi d'entendre que la vie de Bolaño se conçoit uniquement dans l'écriture -, c'est une lettre envoyée le 24 juin 1985 à Soledad Bianchi. Cette dernière la cite et commente : "la dernière fois que je suis parti d'Espagne", me dit Bolaño, avant d'entrer dans les détails : c'était avec ma grand-mère au Maroc, il n'avait pas envie d'y aller, mais il devait l'accompagner dans son aventure, et il ajoute une phrase qui me semble primordiale : "peut-être que je n'avais pas envie de voyager parce que j'écrivais beaucoup et que c'était un vertige suffisant."

Raphaël Meltz, Derniers mots d’écrivain, Cinq silences, Bayard Récits, p. 299. 

Le vertige, un motif qui revient ici obstinément, avec la quasi-régularité d'une comète traversant la nuit de nos lectures. L'inconnue, d'Arthur Harari, en a été le nouveau vecteur. Il n'est que de lire quelques-unes des critiques sur lesquelles je me suis déjà appuyé. Ainsi Christian Rosset, dans Diacritik, peut-il écrire : "La narration, souvent cauchemardesque, frayant du côté du fantastique, entretient en permanence suspense et vertige (s’il fallait caractériser le film d’un seul mot, ce serait vertigineux), cheminant vers une fin dont chacun(e) décidera si elle est ouverte, aussi bien tragique que paradoxalement heureuse, ou non – (...)"

Ainsi Samir Ardjoum, dans la revue de cinéma Tsounami, qui, après avoir insisté sur le travail physique accompli sur les corps de Niels Schneider et de Léa Seydoux, écrit que "Le film devient alors une réflexion vertigineuse sur le jeu lui-même : que regarde-t-on exactement chez un acteur ? Une personne ? Un masque ? Une mémoire d’autres rôles ? Quand Léa Seydoux joue David enfermé dans le corps d’Eva, elle joue à être quelqu’un qui tente lui-même de jouer quelqu’un d’autre. Les couches de fiction s’empilent jusqu’au vertige."

Et, un peu plus haut, il avait déjà évoqué le vertige à propos du travail photographique de David Zimmerman : "Dans le film aussi, les décors ne sont jamais de simples arrière-plans : ce sont des surfaces hantées. Les photographies prises par David documentent par strates la transformation des paysages urbains, comme si chaque image contenait déjà plusieurs temporalités contradictoires. Le film entier semble construit sur cette sensation de vertige temporel : voir le présent contaminé par les fantômes du passé."

extrait de la BD Le cas David Zimmerman
 

Rien de plus ambigu que le vertige. Sensation qui côtoie et parfois même épouse le malaise et le déséquilibre, expérience que l'on devrait (logiquement ?) repousser mais que beaucoup d'hommes recherchent pourtant. Roger Caillois, dans sa nomenclature des jeux, proposait de les répartir en jeux de compétition, de hasard, de simulacre, et de vertige. Il n'est que d'aller sur les fêtes foraines ou dans les grands parcs d'attraction pour comprendre que ce qui fascine et attire le plus ce sont ces manèges à sensations dites fortes, où les corps sont retournés, bousculés, extasiés.

Marielle Macé, dans sa belle étude, Caillois, technique du vertige, revient sur ce souvenir d'enfance rapporté par l'écrivain dans Le Fleuve Alphée,  "souvenir indirect de la guerre, qu’il présente comme la première manifestation de son attirance irrésistible pour les situations de vertige" :

À la lisière d’une ville rasée, raconte donc Caillois, subsistait un terrain d’aviation militaire où continuait à se dresser « un pylône rouillé » – premier de tous les mâts de voltige et des verticalités froides qui le retiendront si souvent. L’enfant eut l’idée d’y grimper, et éprouva « pour la première fois le vertige, l’affreuse montée du vide », impression « épouvantable » mais grisante. « Je m’obligeais à poursuivre l’ascension, autant par peur que par entêtement. Après m’être calmé, je redescendis les yeux fixés au ciel, quêtant chaque fois du pied l’appui du prochain échelon », exagérant en quelque sorte les conditions du risque et l’intensité d’une plongée inverse dans la hauteur, compliquant l’effort et ses périls dans le but d’intensifier l’ivresse elle-même.

Caillois garde de cette expérience le souvenir d’« un mélange d’angoisse et de triomphe », et la met en série avec plusieurs sortes de vertiges ensuite rencontrés, où il reconnaît les manifestations dispersées d’un « besoin si général et si impérieux » qu’il s’étonne de le voir négligé. Le vertige, précise-t-il, n’est bien sûr « pas toujours physique, il peut être aussi moral ou intellectuel ». Partout on peut observer les formes de cette volupté double :

Les rites, les passions, le leurre de l’intérêt ou de la spéculation, les extases de l’érotisme ou des drogues convergent ici en un des points les plus obscurs du comportement des vivants. […] Il s’agit ici d’une exigence fondamentale, métaphysique au sens étroit du terme. Il manque quelque chose à l’homme qui ne s’est jamais senti éperdu [18].

L’homme éperdu n’est pas l’homme perdu : grisé, il se tient dans le mouvement et la dynamique tournoyante de la perte, s’attirant lui-même au bord du chavirement.

 


Dans les jours qui suivirent, je rencontrai deux autres mentions du vertige, que je me contenterai ici de citer sans plus de commentaires :

Natalia Ginzburg, dans Vie imaginaire :

Sans nous tromper, nous pouvons dire que chaque individu a un devoir d'honnêteté. Ainsi, grossièrement, nous pouvons dire qu'il est du devoir et de l'honnêteté des poètes d'essayer d'avancer non pas en direction de la bien et de la beauté, mais en direction de la réalité. De fait, la poésie n'a aucun but, hormis donner aux hommes quelque chose de réel. [...] La réalité est exacte comme les sciences exactes, et en même temps, vacillante, incohérente, vertigineuse, perfide et infinie. C'est seulement dans la poésie, c'est-à-dire dans l'art, que la réalité révèle sa nature exacte et infinie." (p. 215-216, La poésie, octobre 1973)

Philippe Forest, Gais, innocents et sans cœur. À propos de Peter Pan, Gallimard, 2026 :

Tant qu'il dure, le perpétuel recommencement du jour, secourable, fait oublier la vertigineuse glissade vers le néant du Temps qui dévale la pente. (p. 85)

Mais ce cercle que fait le Temps, plutôt que comme un instrument de torture, il vaut mieux, je crois, le voir à la manière de la ronde qu'y forment ces chevaux de bois, desquels montent et descendent des enfants, des petits garçons et des petites filles qui, avant de grandir, de vieillir, de mourir, n'y auront jamais fait plus que quelques tours mais dont ils garderont jusqu'au bout le souvenir enchanté et qui se rappelleront toujours comment les étourdissait, les ravissait le pur mouvement auquel s'abandonne le monde, ivres de son vertige. (p. 86)

 


vendredi 25 septembre 2026

Karel et Milena

L'ours n'était pas le seul livre acheté à Angles le 15 août dernier. Dans le butin, il y avait aussi Milena, de Margarete Buber-Neumann, publié en 1986 au Seuil, collection Fiction & Cie. Milena, c'était Milena Jesenská, une journaliste tchèque qui fut, note Maïa Hruska (Dix versions de Kafka), le premier et seul traducteur que Kafka rencontra de son vivant. De fait, ils ne se virent que deux fois, quatre jours à Vienne, un jour à Gmünd, mais entretinrent une correspondance passionnée entre 1920 et 1923. Les lettres à Milena de Kafka sont célèbres, hélas, les propres lettres de Milena à Kafka ont toutes disparues. 

Après l'occupation de la Tchécoslovaquie par les Allemands, Milena entra dans une organisation de résistance. Elle fut arrêtée par la Gestapo en novembre 1939 et déportée l'année suivante au camp de concentration de Ravensbrück, où elle travailla comme infirmière. C'est là qu'elle rencontra Margarete Buber-Neumann, avec qui elle se lia d'une amitié profonde. En 1937, cette jeune allemande et militante communiste avait fui l'Allemagne nazie en compagnie de son mari Heinz Neumann, ancien député au Reichstag. Ils s'étaient réfugiés à Moscou, où ils furent bientôt arrêtés pour "déviationnisme". Heinz disparut aussitôt, sans doute exécuté, et Margarete fut déportée en Sibérie pendant deux ans. En 1940, le NKVD la livra à la Gestapo qui l'interne à Ravensbrück. 

 

 

J'avais choisi ce livre sans hésiter une seule seconde mais n'avait pas prévu de le lire tout de suite. Mais j'achetai plus tard Derniers mots d'écrivain, Cinq silences de Raphaël Meltz, qui relate les derniers mois de Franz Kafka, Virginia Woolf, Albertine Sarrazin, Georges Perec et Roberto Bolaño. Fondateur du Tigre, journal hélas disparu, et auteur entre autres de 24 fois la vérité, Raphaël Meltz, qui commence son récit par Kafka, cite page 53 le livre de Margarete Buber-Neumann, qu'il qualifie de très belle biographie. Dès lors, je suspendis ma lecture de Cinq silences et commençai immédiatement Milena.

En même temps, je lisais l'essai du philosophe belge Pascal Chabot, Nos vies encapsulées (Puf, 2926). J'en arrivai à un passage où il disserte sur le couple humain-robot :

Il est probable qu'après un temps où les deux membres du couple humain-robot s'apprivoiseront, chacun cherchera à retrouver une autonomie. Pour l'humain, cette autonomie est un défi bien complexe, qui l'obligera à se réinventer. Pour le robot, cependant, cette autonomie est pour ainsi dire un destin. Il ne cherchera jamais à rester "esclave" ou "travailleur forcé", ce qui est l'étymologie tchèque du terme "robot", inventé dans la pièce de théâtre R.U.R*. du génial Karel Čapek.

Karel Čapek, j'étais certain d'avoir vu ce nom cité dans Milena. En effet, à la page 116, on peut lire : "Un jour, à Ravensbrück, l'occasion se présenta pour Milena de me parler de La Guerre des salamandres de l'écrivain tchèque Karel Čapek." Wikipedia propose une notice sur ce roman paru à Prague en 1936**, mais il me semble plus intéressant de lire ce qu'en dit Margarete Buber-Neumann :

Il s'agit d'une utopie plutôt sinistre dont elle me fit le récit. Un jour, un vieux marin trouve dans l'océan Pacifique quelques salamandres fort intelligentes et qui présentent une étonnante similitude avec les hommes. Le capital international commence alors à employer ces animaux pour des tâches élémentaires, à exploiter leur force de travail. Mais les salamandres s'intéressent de façon croissante à l'activité des hommes et à leur environnement technique sophistiqué, elles observent avec leurs gros yeux de poisson*** ce que les hommes ont produit et s'approprient avec une rapidité surprenante leurs aptitudes techniques. Il s'avère bientôt que les salamandres y parviennent d'autant plus facilement que leur cerveau n'est pas très développé, qu'elles ne pensent pas, que rien ne les détourne du travail. Elles réussissent donc rapidement à imiter la civilisation humaine, et, comme elles se reproduisent plus vite que les hommes, elles en viennent rapidement à manquer d'espace vital. Elles déclarent la guerre aux hommes !

Comment ne pas penser que Karel Čapek anticipait là en quelque sorte l'Intelligence qu'on dit artificielle ? Cette IA qui ne pense pas mais qui travaille avec obstination, et finit par s'approprier tout le savoir technique des humains, avant de prendre son autonomie et de menacer l'existence même de ses maîtres.

 

Le paragraphe suivant, qui termine cette section du livre, est tout à fait édifiant :

Nous eûmes l'occasion, au camp de concentration, de vérifier l'ampleur du danger que signalait Čapek. Ce fut une véritable leçon de choses : il y avait là une jeune Russe tout à fait primitive qui travaillait à l'atelier de couture des SS ; préposée à la machine à coudre les boutons, elle parvenait à des résultats fantastiques, réalisant en même temps deux opérations indépendantes de chaque main, dépassant du coup de 100% la norme fixée par les SS. "Dieu du Ciel, une des salamandres de Čapek est déjà arrivé à l'Ouest ! Malheur à nous s'il y en a bientôt des millions !" remarqua Milena, bouleversée.

Dans la notice consacrée au roman, publié en 2012 par les éditions Cambourakis, on trouve ces paroles de l'écrivain tchèque : 

« J’ai écrit mes “Salamandres” parce que c’est aux hommes que je pensais. Je les ai choisies parce qu’on a un jour commis l’erreur de prendre l’empreinte d’une mégalo salamandre du tertiaire pour celle de l’un de nos ancêtres fossilisés… Ce fût là une expérience un peu froide et humide, mais en fin de compte tout aussi merveilleuse et tout aussi terrible que de se mettre dans la peau d’êtres humains. »
« Alors que la situation mondiale se présentait on ne peut plus mal sur le plan économique et pire encore sur le plan politique, j’eus l’occasion d’écrire la phrase suivante : “Ne pensez pas que l’évolution qui a abouti à notre vie soit la seule possibilité d’évolution sur cette planète.” C’est cette phrase qui est coupable, c’est l’origine de la guerre des salamandres. »

Dans le bref portrait de l'auteur qui suit, on peut lire : "L’histoire raconte que lorsque les Allemands occupèrent Prague en 1939, le premier Tchèque qu’ils recherchèrent pour l’emmener en camp de concentration, fût Karel Čapek, symbole de liberté. Ce fût son frère qu’on emmena, Karel était déjà mort de désespoir. "

Karel Čapek était mort en effet l'année précédente, le jour de Noël 1938, à l'âge de quarante-huit ans. Milena avait écrit un article à cette occasion : "Les derniers jours de Karel Čapek", publié dans la revue Přítomnost le 11 janvier 1939, et largement reproduit par Margarete Buber-Neumann : 

Le premier jour des fêtes de Noël, il se mit à neiger, des ombres blanc bleuté descendirent sur la chambre. Čapek se se taisait, il se tut longtemps. Puis il changea de couleur. Sa femme Olga entra dans la pièce et peut-être son expression indiqua-t-elle, un instant, qu'elle avait compris. "Les médecins ne t'ont-ils pas dit que je vais déjà mieux ? " dit Čape, et ce fut sa dernière parole... A sept heures moins le quart, il cessa de respirer. Il ne lutta pas ; il ne se défendit pas. Il cessa simplement de respirer, de vivre. Ceux qui le veulent peuvent croire qu'il est mort de bronchite et de pneumonie. (p. 175)

 

Olga Scheinpflugová photographiée par Karel Čapek

Une dernière chose. Le 14 septembre encore, j'achète le n° 607 de l'hebdomadaire le 1, consacré à l'IA. Dans un article intitulé Le complexe de Frankenstein, écrit par la chercheuse en littérature Natacha Vas-Deyres, je lis : "Ainsi, bien avant les découvertes d'Alan Turing dans les années 1950, les fantasmes actuels associés à l'IA - entre terreur et fascination - trouvent leur origine dans la fiction. Les robots pensants - du tchèque robota, qui signifie "corvée" - avaient déjà envahi la littérature. Les robots agricoles ou "Atmophytes" de Didier de Chousy dans Ignis, en 1883, ou les androïdes de Karel Čapek dans sa pièce de théâtre R.U.R., en 1920, offrent une première représentation du lien étroit entre robots et autonomie de la pensée. Dans ces deux œuvres, les robots, conscients et organisés en soviets (c'est l'époque !), finissent par se révolter contre l'humanité et la détruire."

 ____________________

*  Rossum’s Universal Robots 

** Et traduit en français par Claudia Ancelot en 1960 seulement. Robert Merle a reconnu La Guerre des salamandres comme sa principale source d'inspiration pour son roman Un animal doué de raison publié en 1967. 

*** Est-il besoin de souligner que les salamandres ne sont aucunement des poissons ? 


mardi 22 septembre 2026

Der Tod und das Mädchen

J'ai évoqué Egon Schiele dans Painter Working Reflection, à travers un autoportrait nu de 1910. Et cela me remit alors en mémoire ce roman de Caroline Lamarche, L'ours, déniché le 15 août à Angles-s/l'Anglin. A la toute fin du livre, Ivan, l'un des étudiants qui habitaient le presbytère de Vurth, le quitte pour Vienne, où il poursuivra ses études d'architecture. A peine arrivé, il envoie une lettre à la narratrice ainsi que deux cartes postales représentant des tableaux d'Egon Schiele. L'un montre un couple qui fait l'amour, le second, une femme qui enlace étroitement un moine. Tod und Mädchen, La Mort et la jeune fille, en est le titre.

Der Tod und das Mädchen

La Mort et la jeune fille,
 1915, Oberes Belvedere
 

La narratrice montre la lettre d'Ivan au prêtre le jour même de son départ définitif de Vurth. Elle a posé les cartes postales sur la nappe en toile cirée, contre un pot à confiture dans lequel pourrissent de très vieilles fleurs que personne n'a eu le courage de jeter : "Le prêtre prend les cartes postales, une dans chaque main, et, levant les yeux, il me demande,  avec ce détachement qui est chez lui le signe de la plus vive insistance, de lui donner l'image du couple faisant l'amour. Il ne regarde pas l'autre carte, ou à peine." Un peu plus tard, il quitte le presbytère sans se retourner, "balançant au bout de son long bras la carte qu'il a choisie."

Il ne reste alors que trois pages à lire. Il pleut sur le toit du grenier dont la narratrice a fait son bureau. Elle écrit à la main et imagine qu'elle est encore à Vurth, dans la chambre du prêtre, "dans son petit couloir fermé par une fenêtre ronde et un hêtre pourpre qui effleure le carreau.". Il s'assoit à ses pieds. Alors elle ôte sa jupe et puis sa "culotte blanche et douce". 

Et le bruit mouillé de mon doigt rejoint le grand bruit de la pluie, et le regard vaste du prêtre a rejoint les yeux des statues romanes, il est vide et fervent, il est le pays que je perds toujours, à la frontière duquel mon corps et mes mots attendent, au bord de ces pupilles si larges qu'elles semblent celles d'Egon Schiele, de Kafka et des chats dans la nuit profonde. 

Ce final où se mêlent poésie et érotisme, j'en trouve encore un écho dans la peinture de mon ami Jean-Claude Pardou, alias Nunki Bartt, dont vous pouvez  aller admirer quelques œuvres exposées encore ce week-end à l'atelier-duo à Montipouret, en cette Vallée noire aimée de George Sand.

 

Nunki Bartt, au cœur d'un article du 30 décembre 2022, La source et le ciel distant, qui s'est retrouvé très récemment dans le top 10 des articles les plus consultés. Dans l'article est reproduit Ciel distant, qui est présent dans l'exposition, l'un des plus beaux et mystérieux tableaux de Bartt. 

 

Je notai, dans l'article, qu'en position centrale, "légèrement décalé vers le bas, en tout cas au centre du cadastre, et faisant en somme lien entre celui-ci et le parking, un arbre au port triangulé, cruciforme, étale son feuillage du même rouge que les corps allongés. Ce rouge qu'on retrouve aussi au fond de l'effrayante piscine vide et noire au-dessus, comme un corps sanguinolent dont l'empreinte se répète peut-être dans la carte 9 au centre droit, qu'un mince filet rouge encore relie au parking."

Et cet arbre rouge résonne aujourd'hui très égoïstement pour moi avec le hêtre pourpre de Vurth, lui aussi central et matriciel :

Dehors, le hêtre frappe à petits coups sur la vitre, la pluie chuinte, le silence est immense, nous sommes au centre du silence de l'univers, son noyau même. 

 

mardi 15 septembre 2026

L'Ami américain

Qui ne voit le courage qu'il faut à un peintre pour réaliser son autoportrait nu, surtout quand celui-ci ne reste pas dans les cartons et prend place dans une exposition. Les imbéciles parleront d'exhibitionnisme et de provocation, et on les laissera gémir et ironiser car nous n'avons pas de temps à perdre avec la sottise. Le conservateur du musée de Vienne, Jasper Sharp, dans le troisième texte de Lucian Freud les autoportraits, écrit : "Freud assimilait le travail sur Painter Working, Reflection à une sorte de rite de passage. Le résultat est un tableau  profondément humain, un défi et un aveu de fragilité."

La fragilité, nous retrouvons là le thème qui nous poursuit depuis plusieurs semaines : "L'artiste, note Michael Auping, conservateur en chef au Modern Art Museum de Fort Worth, fixe avec résignation ce qu'il voit  dans le miroir : un homme âgé de soixante-dix ans, aux veines saillantes, à la peau affaissée aux endroits où elle finit inévitablement par tomber, passé un certain âge. C'est une pure image de conscience de soi, et un tableau qui se révèle aussi une confession magnifique ; un peintre dépouillé de ce qui fait en partie sa dignité, mais qui continue néanmoins de faire ce qu'il sait le mieux faire - observer très attentivement la condition humaine, y compris celle de l'artiste."

Lucian Freud, Self Portrait Reflection", 1985, huile sur toile, 56,2 x 51,2 cm

Dans cet autre autoportrait, Lucian Freud joue avec la double acception du mot anglais reflection qui signifie aussi bien reflet que conscience de soi. Il ne se peint pas seulement  comme il se voit (grâce au miroir qui lui sert d'outil de travail) mais également comme il se ressent. "Pour moi le tableau est la personne", répète Lucian Freud : "J'aimerais que mes portraits ne soient pas comme les gens, mais soient les gens". 

Cette fragilité constitutive de l'homme, on la retrouve aussi avec Arthur Harari, qui revient, pour Télérama, sur quatre scènes de L'inconnue. 

 

Un des premiers plans du film : David Zimmerman au volant de la voiture empruntée à sa mère. « La conduite d’une voiture, explique Harari,  a été filmée au cinéma sous toutes ses coutures, selon toutes les formes. Mais ce plan subjectif, de la place du conducteur, en empruntant ses yeux, m’a semblé approprié pour commencer un film où les deux personnages principaux se retrouveront chacun dans un “corps étranger”, comme s’ils conduisaient un véhicule non familier. " Il ajoute un peu plus loin : "Par ailleurs, la manière un peu hésitante et tremblante du conducteur annonce la forme du film, sorte d’avancée dans le brouillard et d’enquête qui n’aura peut-être pas de résolution. Les victimes de l’échange de corps à venir ont en commun une fragilité, une non-coïncidence avec soi-même, comme si elles étaient particulièrement mal dans leur peau, au sens littéral" (Je souligne)

 

Arthur Harari : "L’apparence de Niels Schneider s’est établie de façon plus volontaire et concertée. Je cherchais un partenaire pour Léa. Nous avons contacté beaucoup d’acteurs, certains très connus, et mes premières intuitions à leur sujet tombaient toutes à l’eau. Niels, avec qui j’ai tourné Diamant noir, est arrivé après ces déconvenues, par la petite porte, alors que je n’avais pas pensé à lui — mon envie est toujours d’aller vers l’inédit. Il était à ce moment-là assez maigre, ayant perdu du poids pour les deux films sur de Gaulle, actuellement à l’affiche. Il aime se transformer physiquement. Cette maigreur faisait ressortir sa part de fragilité et d’enfance. Ses yeux avaient l’air plus grands. Il correspondait à cette ressemblance avec Kafka que j’avais mentionnée dans le scénario dès l’origine. Ou encore avec Bruno Ganz dans L’Ami américain, de Wim Wenders. Quelque chose d’ascétique, de fantomatique. Niels a trouvé le personnage dans cette maigreur extrême, en s’astreignant à un régime drastique, quatre mois avant le tournage, qui l’a beaucoup éprouvé physiquement. Il a ainsi vécu une expérience limite, avec du dégoût pour son propre corps et la perplexité de ses proches. Certaines de ses relations ne le reconnaissaient même plus. Et lors des premières projections, des spectateurs ont cru, en le voyant apparaître, qu’il s’agissait d’un autre acteur, précédant son entrée en scène à lui…"

J'ai été surpris par la référence à Bruno Ganz et à L'Ami américain, de Wim Wenders. Mes souvenirs du film étaient trop flous pour en estimer la justesse. En cherchant quelque peu, je découvre que Bruno Ganz y est un modeste artisan encadreur atteint d'une leucémie incurable et qui accepte une mission de tueur à gages. Son nom n'est autre que Jonathan Zimmerman...

 

Dans ma petite tournée des blogs dissertant sur L'Ami américain, je tombe sur un article de Shangols du 27 août 2025. Le dernier paragraphe cite comme par hasard Lucian Freud :

La deuxième partie du film, entièrement concentrée sur les meurtres commandés à Ganz est à la fois brillante au niveau du suspense (les codes du thriller sont respectés en plein) et comme déréalisée, comme vue à travers un filtre, qu'on pourrait bien appeler le désespoir : il y a quelque chose de métaphysique dans cette course en avant de cet homme condamné par sa leucémie, qui ne peut qu'errer de lieu en lieu. La caméra rend tout ça parfaitement prégnant, Wenders sait ce que c'est qu'un territoire, qu'une trajectoire. Chaque plan, magnifié par cette photo à la fois glauque (ce que j'appelle la lumière RDA) et élégante, semble un tableau emprunté à Edward Hopper ou à Lucian Freud, inscrivant le film dans une tradition anglo-saxonne déjà très présente (bien avant Paris Texas). Tradition qu'on retrouve dans ces hommages aux grands cinéastes américains, ceux directs (Fuller ou Ray sont au générique), ceux plus référentiels (Hitchcock traine dans ces scènes de vente aux enchères ou de train). Un film très agréable, un poil petit malin peut-être par moments, mais incontestablement réussi. (Je souligne)