mardi 24 mars 2026

Les Rayons et les Ombres

Restons dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Vendredi soir dernier, nous sommes allés voir Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. Film ambitieux, long de 3 h 15, dont j'ai pu lire quelque part qu'il était le film définitif sur la Collaboration. Ce qui est évidemment stupide, mais certains aiment à se gargariser de tels jugements. Comme dans son film précédent, Les Illusions perdues, d'après Honoré de Balzac, Giannoli s'attache à retracer le parcours d'un homme, son ascension et sa descente aux enfers, là Lucien de Rubempré, ici Jean Luchaire. Dans un même milieu, celui de la presse parisienne. Mais le contexte politique et historique est autrement dramatique : nous sommes au moment de l'Occupation allemande, que l'immense majorité des Français subit dans une sorte de silence douloureux, mais où, aussi, une poignée choisit de résister, quand une autre minorité opte, elle, pour la collaboration avec l'ennemi, par idéologie ou intérêt, et parfois les deux. 

C'est le cas de Jean Luchaire, à l'origine homme de gauche, pacifiste, promoteur dès les années 1920 d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne.  En 1930, il rencontre le diplomate allemand Otto Abetz, dont il devient l'ami proche. Ambassadeur du Reich à Paris, Abetz (magnifiquement interprété par August Dielh) financera le journal de Luchaire, devenu arme de propagande. Le subtil glissement des idées généreuses d'avant-guerre à la collaboration active et à l'antisémitisme est l'un des axes du film. 

 

Le duo Abetz-Luchaire est complété par un troisième personnage : Corinne, la fille de Jean Luchaire, actrice révélée à dix-sept ans au grand public en 1938, pour  le rôle principal du film Prison sans barreaux, de Léonide Moguy. Nastya Golubeva, fille elle-même de Léos Carax, est particulièrement juste et émouvante dans ce rôle difficile, où elle accompagne son père dans la déchéance et la maladie (tous les deux sont atteints de tuberculose).

Le film reçoit une critique largement favorable, même si quelques voix critiques se sont aussi élevées (ainsi Luc Chessel dans Libération, qui parle de "biopic affligeant sur des vies d'ordures", et Emmanuel Burdeau, moins agressif mais évoque un film gris, "moralement gris et esthétiquement gris"). J'ai lu ces deux papiers, assez malins, il est vrai, mais pas moins discutables, car j'y repère une certaine mauvaise foi. Bref, la discussion est ouverte, dans laquelle je ne veux pas aujourd'hui m’engouffrer.

C'est aussi que j'ai songé à une autre approche. Je me suis souvenu du formidable Journal 1939-1945 (Perrin) du grand avocat Maurice Garçon, que j'ai lu à sa parution en 2017. Maurice Garçon, qui obtint l'acquittement de Georges Arnaud, alias Henri Girard, l'auteur du Salaire de la peur, soupçonné d'avoir assassiné son père et sa tante, le 24 octobre 1941, dans le château familial, à Escoire, en Dordogne. Il me semblait bien avoir croisé le nom de Luchaire dans ma lecture.


 

Je ne me trompais pas : Jean Luchaire n'a pas moins de dix entrées dans l'index des noms du Journal. Allons donc y faire un tour.

Première entrée, page 347, 29 janvier 1941 :  à vrai dire, une simple note de bas de page. Il est question de Sacha Guitry, traité de juif dans le journal La France au travail, et qui appelle donc Garçon pour intenter un procès en diffamation. Mais les choses ne se passent pas comme prévu, Guitry apprend que la presse n'a pas le droit de rendre compte des procès en diffamation, et s'il n'y a pas de publicité, l'affaire ne l'intéresse plus. "Et voilà mon cabot désolé", écrit Maurice Garçon, de sa plume caustique dont il aime à user. Il poursuit ainsi : "Ensuite, on l'a appelé chez les Allemands. La femme de l'ambassadeur -"une Française délicieuse"- lui a révélé qu'on voyait en haut lieu le procès d'un mauvais œil parce que La France au travail appartient en réalité à l'ambassade. Mais il ne faut pas qu'on le sache et on ne désire pas d'histoires. /Alors, voilà mon héros qui a un peu peur."

Cette Française délicieuse (c'est là la note de bas de page), n'est autre que Suzanne Abetz, née de Bruyker, ancienne secrétaire de Jean Luchaire (jouée par Lucille Vignolles dans le film).

Il y a déjà presque toute la substance du film dans ce bref récit : la compromission de la presse, la veulerie d'une certaine élite artistique, le rôle central de l'ambassade allemande dans la propagande.

Allons un peu plus loin : au 11 mars 1941. Encore une histoire de journal, ce jour-là, Le Matin. Maurice Garçon reçoit Germaine Beaumont, rédactrice au Matin depuis 19 ans, mise à la porte sans indemnité. "Par elle, écrit-il, j'ai confirmation de la mainmise allemande sur l'affaire.(...) Cependant Jean Luchaire est intervenu."

La suite est édifiante : "Celui-là est un autre type de forban pas ordinaire. Fils du vieux Luchaire, ancien directeur de l'Institut français à Florence qui devint plus tard directeur de la coopération intellectuelle à Genève près la Société des Nations, il a de qui tenir." Il parle ici de Julien Luchaire, qui apparaît aussi dans le film sous les traits d'André Marcon. L'excellent comédien qu'il est donne au personnage une aura véritable : dans un train qui le conduit à fuir Paris avec sa femme, il exprime sa désapprobation à son fils Jean. Il ajoute qu'il va lui écrire. Sa lettre, publiée plus tard dans Le Figaro, dénonce avec virulence la voie qu'il a choisie. 

Or, Maurice Garçon est beaucoup moins élogieux que le film sur Julien Luchaire :

Le père était l'éminence grise de Briand à la belle époque de la SDN. Il avait loué un petit château aux environs de Genève et s'y livra à de singulières déprédations. Loué en meublé par un Suédois, l'immeuble contenait des objets d'art. Des armoires étaient fermées : on y avait garé ce qu'on ne louait pas. Luchaire força les armoires et bien des choses disparurent. Il en résulta un procès auquel j'ai été mêlé et qui fit beaucoup de bruit sur les bords du lac Léman. Briand et Stresemann se réunissaient là. Abetz accompagnait Stresemann. Il en a résulté de curieux chassés-croisés. Luchaire épousa la maîtresse de Stresemann et Abetz se maria avec la secrétaire de Luchaire, une Française pas bête, d'ailleurs que j'ai rencontrée à Berlin, et qui maintenant est ambassadrice à Paris. On aura tout vu !

En note de bas de page, les éditeurs indiquent tout de même que Maurice Garçon confond ici le père et le fils. "Si Julien Luchaire a effectivement épousé Antonina Vallentin, née Silberstein*, ancienne égérie de Gustav Stresemann, Otto Abetz, lui, s'est marié avec la secrétaire de Jean Luchaire."

Garçon poursuit ensuite sur Jean Luchaire : 

(...) aventurier et sans scrupules, il a fait son chemin comme il a pu, distribuant à l'occasion des chèques sans provision pour lesquels j'ai eu à le défendre.
Aujourd'hui élevé par les Allemands à la dignité de président des directeurs de la presse parisienne, il joue les traîtres avec contentement.
Il est intervenu  - et ceci est un bon point - en faveur des rédacteurs du Matin mis sur le pavé. Et comme la direction du journal ne voulait rien savoir, il a fait intervenir les autorités d'occupation. Le fait est certain, puisque lui-même vient de me le dire au téléphone. Les Allemands ont été fâchés. Que ce journal fasse tant de mécontents les gêne. Ils ont exigé de Bunau-Varilla le versment de cinq millions pour payer les indemnités. 
Et Luchaire fait en ce moment la distribution. Vraisemblablement, je vais faire verser à Germaine Beaumont une soixantaine de mille francs. C'est toujours ça de pris. Mais quelle boue ! 

 Oui, quelle boue. Nous verrons les autres entrées au prochain épisode.

 ______________________

*      Julien Luchaire ne peut admettre l'antisémitisme déclaré de son fils Jean, alors que sa propre femme est d'origine juive. Et que Jean lui-même dans sa jeunesse était l'ami de Bernard Lecache, fondateur de  la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Lecache et d'autres Juifs collaborèrent à son journal, Notre Temps au début des années 1930 et Luchaire apporta dès 1932 son soutien à Léon Blum. 

Bernard Lecache en 1921

 

  • Wikipedia : Antonina Silberstein, dite « Tosia », aussi connue comme Antonina Vallentin (1893-1957). Antonina, née à Lwow/Lemberg, alors dans l'Empire d'Autriche-Hongrie (aujourd'hui Lviv, en Ukraine), est une intellectuelle et artiste allemande, issue d’une famille juive polonaise. Artiste peintre, traductrice, écrivain et critique d'art, elle est aussi connue sous son nom de plume, Antonina Vallentin, du nom de son premier époux. Journaliste à Berlin dans les années 1920, elle a des relations amicales avec la plupart des intellectuels allemands de l’époque (Thomas Mann, Stefan Zweig, Lion Feuchtwanger) ou d’autres nationalités (H. G. Wells, André Malraux). En 1940, elle publie une brochure, Les atrocités allemandes en Pologne. Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont des biographies de Heine, Einstein, Léonard de Vinci, Mirabeau, Goya.


 

dimanche 22 mars 2026

Requins qui les poussent en avant

Je poursuis la relecture du Journal parisien de Ernst Jünger, qu'il a tenu pendant la Seconde Guerre mondiale. Jünger, célèbre pour Orages d'acier, récit de la Guerre de 14-18 où il fût blessé à de nombreuses reprises et où il reçut la plus haute distinction de l'armée allemande.
Nationaliste convaincu, homme de droite si l'on veut, il refusa cependant toujours les propositions du parti nazi.
En 1940, il est mobilisé à nouveau. Et en 1942, il est affecté à l'État-major allemand de Paris. 

Le 8 février 1942, il écrit ceci :

"(...) Il ne fait aucun doute qu'il existe des individus qu'on doit tenir pour responsables du sang de millions d'êtres. Et ces individus sont avides de sang répandu, comme des tigres. Indépendamment de leurs bas instincts, il y a chez eux une volonté satanique, une froide jouissance à voir périr des hommes, et peut-être même l'humanité. (...)
Il faut aussi que l'on sache que nombre de Français approuvent de tels projets et sont avides de prendre du service comme bourreaux. "

J'ai frémi en lisant ces lignes, car juste avant je venais de regarder le documentaire de Jean Bulot sur Arte, Les soldats français du Reich, qui montre comment les engagés de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) quittant la France pour le front de l'Est, non seulement participent aux combats (assez médiocrement, semble-t-il), mais surtout s'associent aux crimes perpétrés par les nazis, ce qui a été peu documenté jusque-là.
D'autres, engagés dans la Waffen SS, parviendront à échapper à la mort sur le front et à l'épuration, et retrouveront une place dans la société sans renoncer à leur idéologie. Certains, comme Pierre Bousquet et Léon Gaultier, seront aux côtés de Jean-Marie Le Pen à la création du Front national.

 

Jünger, dans la même entrée de son Journal, a cette image forte, à méditer en cette période d'élections : "derrière les bancs de harengs, il y a des requins qui les poussent en avant."

jeudi 19 mars 2026

Essaie de dire aux mortels ces choses que tu sais

Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en vacances. C'est Frédéric Pajak qui raconte le suicide de l'écrivain dans L'immense solitude (1999) :

 


Ce suicide à l'âge de 42 ans a eu tendance à éclipser l’œuvre elle-même, ainsi que le déplorait Italo Calvino : "On parle trop de Pavese à la lumière de son dernier geste et pas assez à celle de la bataille gagnée jour après jour contre sa propre tendance à l’autodestruction."* Ce propos est rapporté par Daniela Vitagliano, dans son article "Les Dialoghi con Leucò de Cesare Pavese, une mythologie fondée sur l’homme", paru en 2013 dans Les Cahiers d'études romanes. Selon elle, la mort n'est autre que "le visage caché du mythe surtout dans les Dialoghi con Leucò, qui représentent l’exemple parfait de la façon de Pavese d’entendre le mythe et de s’y rapporter. " Dans une interview de 1950, il la présente comme son œuvre la plus significative. "Malgré ce fait, relève-t-elle, à cause de sa complexité, ce livre a été, parmi ses œuvres, celui que les critiques ont le moins commenté et peut-être le moins saisi dans son essence."

Complexité, je veux bien le croire : au bout de plus d'une année de travail théâtral sur l’œuvre, aucun de nous ne peut prétendre à l'avoir comprise en profondeur. Et ne parlons pas de la difficulté à mémoriser des dialogues qui ne sont pas vraiment naturalistes. Cependant, la lecture de cet article, tombé dans l'escarcelle de la recherche sur le net, a éclairé ma propre lanterne. A celles et ceux qui pourraient penser que Pavese fuit devant la réalité en rédigeant ces dialogues à l'issue d'une guerre qui a laissé l'Europe exsangue, Daniela Vitagliano rétorque qu'il est "légitime, et c’est quasiment un devoir, de se demander quelle est l’opération cachée derrière la réécriture des mythes dans les Dialoghi con Leucò et d’aller rechercher les raisons profondes qui ont poussé Pavese à choisir le mythe comme catégorie interprétative de son vécu personnel et de cette période historique."

Je n'entends pas ici résumer l'article, et risquer d'en réduire la portée et de déformer son propos, et je me contenterai d'en citer quelques passages, comme celui-ci : "L’arrière-plan mythique sert de prétexte au développement d’un discours ontologique sur l’homme : les personnages discourent, de façon souvent énigmatique, de plusieurs aspects de la vie humaine, comme le souvenir, l’amitié, l’amour, le rôle de la femme en tant qu’amante ou mère, la mort, le destin." Il n'est pas anodin que le premier thème évoqué soit le souvenir. Souvenir qui est un élément important dans trois des cinq dialogues (sur les vingt-sept que compte l’œuvre) que le Doc a choisis pour la pièce.

Selon Daniela Vitagliano, le mythe est aussi défini par Pavese comme une métaphore du moment pré-poétique, de l’inspiration, moment pré-poétique à son tour comparable (comme chez Leopardi) "à la stupeur enfantine qui déclenche toute découverte : par conséquent le moment mythique devient symbole de l’enfance, l’unique moment de la vie où on peut parvenir à la connaissance authentique de la réalité, d’où, ce qu’on connaît pendant l’âge adulte n’est autre que le souvenir instantané de ce que l’on a déjà connu mais dont on ne se souvient pas. [...] On atteint donc à un concept platonicien, scire nostrum est reminiscere (notre connaissance dérive du souvenir), développé par la poétique de la « rimembranza » de Leopardi : la différence entre Platon d’un côté, et Leopardi et Pavese de l’autre, consiste dans le fait que les deux auteurs “modernes” réinterprètent l’âme platonicienne en lui soustrayant toute essence transcendantale, et en l’identifiant avec l’âge enfantin. "

 

Je n'ai pas lu ce livre, dont la couverture m'est apparue en recherchant des images sur Leopardi. Mais de Perle Abbrugiati, je me souviens d'avoir acheté à Blois Le vertige selon Calvino.

Je file à la fin de l'article, avec ses paragraphes, à mon sens, essentiels :

Si les premiers dialogues sont axés sur l’angoisse de l’inéluctabilité du destin, sur l’angoisse de l’arrivée de la mort, les derniers dialogues visent à montrer comment on peut vaincre le destin, à travers les mots de l’homme vers l’homme. Ce qui fournit une nouvelle et définitive explication du choix de la forme dialogique, car elle permet un mutuel échange entre ceux qui parlent : l’homme, à travers la parole, vit et se sent vivant.

Dans cette optique le pénultième dialogue, Le Muse, se présente comme exemplaire : il se déroule entre Hésiode, le seul personnage historique présent dans les Dialogues, et Mnémosyne, la muse de la mémoire. La déesse montre à Hésiode que les dieux ne peuvent pas aspirer à la condition de l’homme, sauf s’ils deviennent des hommes (comme dans Il diluvio), alors que les hommes peuvent aspirer à une condition divine car ils l’ont gardée en eux dès l’instant où le logos a pris le dessus, ou mieux, est né du mythe. Elle lui enseigne ce que veut dire devenir poète :

 C'est sur les échanges suivants qui se termine aussi notre pièce :

MnÉmosyne – […] Ne comprends-tu pas que l’homme, chaque homme, naît dans ce marais de sang ? Et que le sacré et le divin vous accompagnent, vous aussi, dans le lit, aux champs, devant la flamme ? Chaque geste que vous faites répète un modèle divin. Jour et nuit, vous n’avez pas un instant, même le plus futile, qui ne jaillisse du silence des origines).
HÉsiode – Tu parles, Mélétè, et je ne puis te résister. S’il suffisait au moins de te vénérer. MnÉmosyne – Il y a un autre moyen, mon cher.
HÉsiode – Et lequel ?
MNÉMOSYNE – Essaie de dire aux mortels ces choses que tu sais. 

 

Hésiode et Muse, Gustave Moreau, 1857

Terminons par ces lignes fortes, en forme de conclusion provisoire :

Sur cette base, il nous semble possible de suggérer une hypothèse de lecture des Dialoghi : Hésiode (clair alter ego de l’écrivain), présenté comme un berger qui a l’habitude de parler avec la muse du souvenir, Mnémosyne, en lui racontant ce qu’il éprouve, car c’est dans ces instants que la lassitude l’abandonne, ayant été convaincu un jour par la déesse de devenir poète et de raconter ce qu’il sait, décide de lui raconter les vingt-cinq dialogues qui précèdent. Donc le titre du livre qui fait référence aux “dialogues” que Pavese a entretenus avec Leucò (nom dont le choix se prête à plusieurs hypothèses, que nous ne pourrons développer ici) aurait pu être aussi Dialogues avec Mnémosyne. Il s’agit bien sûr d’une hypothèse qui confirme de toute façon le but de ce livre : Pavese reconnaît la force de la parole poétique, tant au niveau de la forme choisie, le dialogue, qu’au niveau du contenu. Au niveau mythopoïétique, la mythologie proposée par Pavese est donc une mythologie de “retour à l’homme” : comme l’a dit Furio Jesi à propos de Kerényi la mythologie est un cercle contre la mort et, en même temps, elle est telle car son cercle est comprimé par la mort. Pavese a trouvé, à travers sa “mythologie personnelle” encadrée dans la Mythologie, des marges de liberté, les instants extatiques entraînant la mémoire, qui permettent à l’homme de sourire face au passé, d’utiliser la force de la parole poétique pour vaincre le destin de mort qui nous concerne tous, en devenant ainsi “immortel”.

___________________

* Italo Calvino, Pavese : essere e fare (1960), in Saggi 1945-1985, sous la direction de M. Barenghi, Milano, Mondadori, 1995, p. 78. 

 

lundi 16 mars 2026

Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi

ULYSSE. - Je ne suis pas immortel.
CALYPSO. - Tu le seras, si tu m'écoutes. Qu'est-ce que la vie éternelle, sinon cette acceptation de l'instant qui vient et de l'instant qui fuit ? L'ivresse, le plaisir, la mort, n'ont pas d'autre but. Que fut jusqu'à présent ton errance inquiète ?
ULYSSE. -  Si je le savais, j'aurais déjà cessé. Mais tu oublies quelque chose.
CALYPSO. - Quoi donc ? 
ULYSSE. - Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, in Quarto, Œuvres, p. 710.  

 

Sur les conseils de Circé, Ulysse se rend aux Enfers (Odyssée, X, 505-540 et XI, 1-640) pour consulter le devin Tirésias. Sur le cratère lucanien à figures rouges du peintre de Dolon (vers 390 av. J.-C.), on voit Ulysse assis sur un tas de cailloux, entouré de deux de ses compagnons et tenant un glaive maculé de sang :  c'est qu'il vient de sacrifier un bélier et un mouton afin d'invoquer les mânes de Tirésias. Lequel, barbe et cheveux rehaussés de blanc, œil fermé indiqué par trois traits, apparait au ras du sol, surgi du royaume des morts. Il révélera à Ulysse que lui et ses compagnons aborderont à l'île du Soleil, et qu'ils ne devront pas toucher à son bétail, s'ils veulent pouvoir rentrer chez eux.


 
Tirésias (détail)


Ce rituel d'invocation des morts est nommé Nekuia en grec ancien. Il se trouve que j'entendis pour la première fois parler de cette Nekuia en septembre 2024 lors des rencontres littéraires de Chaminadour, à Guéret, à l'occasion d'une courte conférence (38:20) donnée par Yannick Haenel. On peut l'écouter en intégralité sur You Tube, il ne faut pas s'en priver car c'est un vrai bonheur.

 

D'emblée, il a cette parole forte : "Ulysse, qui invoque les morts, qui les écoute, est l'éclaireur de la littérature, celui qui s'est sacrifié pour nous montrer le chemin des aventures étranges." Il rappelle comment, à l'instigation de Circé, Ulysse laisse dériver son navire sans pilote et finit par échouer sur le rivage des Cimmériens. Un nom qui se laisse voir dans Une saison en Enfer d'Arthur Rimbaud.

"Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons."

"Rimbaud, poursuit-il, vient de là, comme Dante. Il vient de la Nekuia d'Ulysse, de cette brèche insensée qui déchire la cohésion du monde." Ulysse se rend d'abord à la quadruple confluence du Styx et de l'Achéron, du Pyriphlégéthon et du Cocyte, où il creuse une fosse avec son glaive. Il suit encore les consignes de Circé, les étapes de la "recette" pour faire venir les morts. Avant de sacrifier les animaux, il convenait de verser le lait miellé, le vin doux et l'eau pure, sur laquelle on répand la blanche fleur de farine.

Haenel encore : "Ulysse ne cesse d'être initié au fait même de vivre. N'a-t-il pas refusé l'immortalité que lui propose Calypso ? N'avance-t-il pas sur le chemin zigzagant du voilement et du dévoilement, du scellement et du descellement ?" Il raconte comment, à l'époque où il suivait pour le journal le procès du massacre de Charlie Hebdo, paralysé par l'horreur de ce qu'il avait vu au tribunal, ne sachant plus comment écrire sa chronique, il improvisa une nuit dans son jardin de banlieue une Nekuia personnelle.

Il évoque aussi à un moment le grand écrivain italien Roberto Calasso, à travers son livre Les Noces de Cadmos et Harmonie (Gallimard, 1991), référence également dans un article trouvé lors de ma recherche et dont le sujet était Infamous Offspring, création en 2023 de Wim Vandekeybus.

 

Extrait de l'article : 

"Le monde mythologique grec est éternel : les récits universels dépeints tout au long de l’histoire sont issus de narrations lointaines et demeurent d’actualité. De nombreuses variantes continuent d’exister simultanément, formant l’essence même de la mythologie.

Comme l’explique l’écrivain Roberto Calasso, « tout ce qui arrive, arrive de telle ou telle façon, ou de telle autre façon. Si, par quelque perversité de la tradition, une seule version d’un événement mythique nous parvient, elle est comme un corps dénué d’ombre, et nous devons nous efforcer de retracer cette ombre invisible dans notre esprit. »
C’est dans ce contexte multidimensionnel qu’émerge l’espace propice au développement de l’imagination artistique et que se déploie l’univers d’Ultima Vez.

Daniel Copeland et Lucy Black jouent respectivement le rôle du père/de Zeus et de la mère/de Héra, qui, n’apparaissant qu’à l’écran, demeurent des parents divins distants et inaccessibles. À leurs côtés, la légende du flamenco Israel Galván incarne le meilleur ami de la famille/Tiresias, le prophète aveugle qui ne communiquera avec les artistes présents sur scène qu’à travers le rythme et le langage corporel."

samedi 14 mars 2026

Face aux souvenirs, ils sourient eux aussi

LEUCOTHEA. - Tu as trop de souvenirs de lui. Tu ne l'as pas fait pourceau, ni loup, mais tu l'as fait souvenir.
 CIRCÉ. - L'homme mortel, Leuco, n'a que cela d'immortel. Le souvenir qu'il porte et le souvenir qu'il laisse. Les noms et les mots ne sont que cela. Face aux souvenirs, ils sourient eux aussi, résignés.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, in Quarto, Œuvres, p. 717. 

Mercredi soir soir, avant de rédiger l'article Septante de la vie, j'ai regardé sur Arte le film de Bruno Podalydès, Comme un avion. Je l'avais vu au cinéma, en janvier 2016, j'en avais un excellent souvenir mais je n'étais pas sûr pour autant de le suivre à nouveau jusqu'au bout. Cependant le charme opéra et je restai scotché à l'écran. Il me revint que j'avais commis un article à l'époque, Sommeil que tu traverses comme une rivière, et je pourrais tout à fait reprendre les mots d'hier : 

Je n'étais pas très convaincu au moment d'y aller. C'était plus hier soir une envie de cinéma, une envie de s'abîmer une fois encore devant le grand écran du cinéma, que l'envie spécifique de ce film, Comme un avion, de Bruno Podalydès, que j'avais raté lors de sa sortie et qui devait au festival Télérama de revenir à l'Apollo.
Et pourtant quel bain de jouvence que ce film qui, très vite, dès les premières images, m'a happé, emporté dans son rythme tranquille et son humour jamais acide ; moi qui avait été ces dernières semaines d'une trop grande porosité à l'actualité, à la tragique situation du monde, j'oubliais tout, le temps de la dérive dérisoire, placide et sensuelle de ce kayakiste, le réalisateur lui-même, qui voudrait atteindre la mer pendant sa semaine de congé mais prenant par exemple le mauvais bras de rivière échoue dans un fossé à la périphérie d'un super U. Lui, le passionné de l'Aéropostale, qui emmène le Vol de nuit de Saint Ex dans son périple préparé avec minutie, n'ira pas plus loin qu'une auberge furieusement bucolique où il s'enivrera d'amour et d'absinthe.

 

Je me plongeai ensuite dans le mythe de Tirésias, où il était question aussi de sexe, on l'a vu. Et je réalisai après coup que mon petit film aux allures de feel good movie n'était peut-être pas sans résonance avec la geste grecque. Vénus, la chanson de Gérard Manset reprise par Alain Bashung que l'on peut entendre à différents moments, ne nous plaçait-elle pas dans une tonalité mythologique ? 

 

Et puis je repensai à la fresque du Vatican, vantée par Pascal Quignard, représentant plusieurs épisodes de l'Odyssée. Or, Aurélien Ferenczi, dans sa critique du film sur Télérama, le décrit comme une mini-Odyssée qui prend le temps de vivre : et "puisqu’il s’agit d’une mini-Odyssée, notre Ulysse a sa Pénélope (Sandrine Kiberlain), épouse compréhensive qui accepte le caprice comme celui d’un grand malade ou d’un enfant. Et sur son chemin surgit Circé : elle a les traits plantureux d’une patronne de guinguette (Agnès Jaoui), et on ne peut lui échapper."


Deux panneaux de la fresque de la via Graziosa évoquent l'épisode de Circé. 

"Ulysse au royaume de Circé (à gauche) ; les compagnons d’Ulysse sont, semble-t-il, transformés de porcs en hommes (à droite)." (Texte du musée)
 

Cette Circé ne transforme pas les hommes en pourceaux, mais son royaume (une île sur la rivière languide), Michel, notre infographiste recyclé kayakiste, ne le quitte pas sans regrets. Il s'y attarde volontiers, repart sans grande conviction et, absinthe et hasard aidant, revient par deux fois dans ce havre troublant. C'est donc trois séjours successifs qu'il fait au royaume béni des dieux de la météo (un éternel été semble ici régner - la photographie est toujours lumineuse), une première nuit dans la tente Quechua rouge, une seconde dans le van de Mila (Vimala Pons, autre déesse juvénile qui pleure quand la pluie tombe), une troisième dans le lit où la veuve le conduit par un jeu de post-it comme cailloux blancs pour Petit Poucet quinquagénaire.

Il n'est pas anodin de souligner que toute l'aventure s'origine dans une demande du patron de Michel (Denis Podalydès, le frangin) parlant de palindrome. Ce mot que l'on peut lire dans les deux sens. C'est ainsi que Michel tombe sur le mot kayak, parfait palindrome, kayak, avion sans aile (et l'on peut entendre au moment où il s'élance sur les eaux vertes la chanson de Charlélie Couture qui donne son titre au film).

 

En recherchant des critiques du film, je suis tombé sur une belle page du site Œdipe.org, portail de la psychanalyse francophone (que je connaissais pas du tout). Dominique Chancé écrit ceci :

L’avion sans aile, objet absurde, se réalise dans le Kayak, moyen de s’envoler sans décoller du sol, en rêvant, en buvant, en contemplant, au hasard de belles rencontres, femmes ou libellules. La chanson, à l’instar de quelques autres, n’illustre pas seulement le film, mais suggère plusieurs motifs et peut-être la présence récurrente de ces chansons indique-t-elle la nature du film, entre ritournelle et fluidité. Finalement, la répétition, les rives qui se resserrent, l’horizontalité, les limites de temps et d’espace, imposent au projet du personnage et du film, un schéma décevant. On ne va pas loin, on s’enfonce dans des impasses, on se retrouve sur le parking d’un supermarché, on est surveillé, on n’a plus qu’à revenir et si, enfin, on part, c’est pour peu de temps : les silhouettes familières de l’épouse et du patron viennent barrer la route qui, peut-être s’ouvrait enfin. Tout n’est que répétition, retour, du pêcheur, du départ, des mêmes figures imposées.  

Un peu plus loin, elle écrit encore :

In girum imus nocte et consumimur igni, est également un palindrome. C’est un vers de Virgile qui signifie :

Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu.

C’est également le titre d’un film de Guy Debord. Bruno Podalydès serait-il situationniste ?

Il est certain que ce vers, qu’il ne cite pas, s’accorde cependant à son film et aux incendies que provoque son héros, brûlé par le feu d’un rêve, tournant en rond dans son palindrome. Mais Bruno Podalydès nous propose une version moins tragique de la condition humaine, une manière ludique et humoristique de prendre la structure fermée du palindrome, comme dans une ronde enfantine et irrégulière où l’on pourrait s’arrêter quand on veut, et répondre à la sommation : « embrassez qui vous voulez ».

 


 

jeudi 12 mars 2026

Septante de la vie

Ce n'est pas parce que les dieux l'enviaient que Tirésias fut aveuglé. La version la plus connue de l'histoire est celle d'Hésiode dans sa Mélampodie. Il raconte une dispute entre Zeus et Héra au sujet de la jouissance sexuelle : qui de l'homme ou de la femme a le plus de plaisir dans l’étreinte ? Ne pouvant se mettre d'accord, on eut l'idée de faire appel à celui, un simple mortel, qui avait homme puis femme avant de redevenir homme, et connu donc les deux voluptés. Convoqué chez les dieux, le vieux devin gravit donc péniblement le mont Olympe, et sitôt la question posée donna sans hésiter sa réponse : "Pour une seule part sur les dix parts jouit le mâle. Mais les dix parts entièrement la femelle, étant entendu que la dixième est en pensée." Pascal Quignard, qui la rapporte ainsi, souligne à raison le caractère énigmatique de cette réponse. Claude Calame, dans Qu'est-ce que la mythologie grecque ? (Folio essais, 2015), explique que Tirésias prétend que la femme ressent un plaisir sexuel de neuf fois supérieur à celui de l'homme. Et c'est bien ainsi qu'il est de tradition de l'interpréter.

 

Tirésias a à peine fini de parler qu'il est aveuglé par Héra. "Pour compenser la peine infligée, écrit Calame, Zeus lui offrit le don de divination ; il y ajouta une vie qui, d'une durée de sept générations, rapprochait le nouveau devin de la condition divine."(p. 403)

On peut se demander quelle est la raison de la colère d'Héra. Si la jouissance de la femme est donnée par Tirésias comme bien supérieure à celle de l'homme, pourquoi s'en offusquer ? Pour Pascal Quignard, Tirésias ne répond pas à la question des dieux ; la clé de l'énigme ne réside pas dans le degré de volupté : "La femme jouit dans l'acte pour la plus grande part mais la femme jouit aussi in futuro. Elle jouit en pensée pour un dixième d'une joie de neuf (ennea) sur dix (deka)." Qu'est-ce à dire (cette reformulation n'est guère moins énigmatique) ? Eh bien que les "hommes ne comptent que pour un dixième dans le monde des femmes qui ne sont pas leur monde. 1 puis 9 alors que les femmes sont 1 + 9 (une étreinte suivie de neuf mois). Selon lui, c'est parce que Tirésias divulgue le secret des femmes ("qui font le lien entre coït, sang absent, fœtus, grossesse et naissance") que Héra l'aveugle.

Et c'est aussi pourquoi Zeus aussitôt en ferait un devin, lui offrant de voir dans ce que nul ne voit "ainsi que font toutes les femmes dans la dixième part de leur expérience. (...) Voir le sang absent et, à partir de ce "non-visible", en déduire la parturition neuf mois plus tard, voilà ce que les yeux ne voient pas. Voilà la vraie mantique."

 

A dire vrai, je ne suis pas absolument convaincu par cette interprétation. Mais passons. Il existe une autre version du mythe de Tirésias, attribuée sans certitude à un certain Sostratos, auteur au 1er siècle avant J.-C. d'un Recueil d'histoire mythique. Dans son récit, Tirésias aurait été tout d'abord une jeune fille, désirée par Apollon. En échange de ses faveurs, il lui enseigne la musique, mais devenue adulte elle se refuse à lui. Apollon la métamorphose alors en homme pour qu'elle éprouve à son tour le pouvoir d'Eros. Elle subira six passages d'un sexe à l'autre, "chacune de ces métamorphoses transsexuelles, explique Claude Calame, se révèle attachée à l'une des transitions d'une étape à l'autre de la vie de la jeune fille devenue devin, depuis son enfance jusqu'à l'âge de la vieillesse."

De même, Pascal Quignard assure que c'est de sept ans en sept ans qu'avance l'histoire des hommes : "Foetus, infans, puer, adulescens, adultus, anus, cadaver. Telle est la septante de la vie." Il évoque une petite fresque "merveilleuse" du Vatican montrant Tirésias "à la porte de la grotte des Enfers, pour accueillir Énée et son vaisseau." J'ai recherché l’œuvre sur le net, qui doit être celle-ci, découverte à Rome le 7 avril 1848 lors des fouilles d’une domus de la via Graziosa (l’actuelle via Cavour) et offerte à Pie IX le 2 janvier 1851.

 

Difficile à cette échelle (je n'ai pas trouvé mieux) de reconnaître Tirésias. Le musée assure qu'il s'agit d'épisodes tirés des livres 10-12 de l'Odyssée, ici le voyage d'Ulysse aux Enfers (il ne s'agit donc pas d’Énée, ici Quignard commet une petite erreur - il est bien rare de prendre en défaut son immense érudition). En tout cas, cette scène qu'il juge "sublime" lui inspire pour son dossier Tirésias un final de haute poésie, montrant donc à l'orée de la grotte infernale "le vieillard - la Mnèmosynè devenue vieillard - qui se souvient de toutes les étapes de la vie : mer, assèchement, rivage, salamandre sur le sable, congre au fond de la roche, têtard ou triton ou minuscule poisson amphibie, ortolan, sirène, protée des cavernes qui va des algues aux creux des écueils que la marée en revenant inonde, nageoires qui deviennent des mains, ou encore qui s'effacent entièrement sur la peau si lisse et si insaisissable des anguilles, petits lémuriens qui se mettent à garder leur coquille à l'intérieur de leur ventre pour ne plus les exposer à la violence torride du soleil, mammifères qui se font des terriers où ils s'abritent, nids de serpents sous les pierres sèches, cachés dans les buissons, sous les épines du mont Cyllène - garçon, fille, homme, aveugle, oracle, gardien des Enfers, mémoire..."

 

 

mardi 10 mars 2026

Le dossier Tirésias (ou l'histoire des serpents)

En mai dernier, dans La langue verte et la cuite (de Jorn à Jung), j'évoquais le week-end de travail théâtral  à la MJCS de La Châtre autour des Dialogues avec Leuco, adaptation de l’œuvre de Cesare Pavese, dans une mise en scène de mon ami Jean-Claude Moreau alias le Doc. Travail mené en collaboration avec le jeune musicien Armand Placet, accordéoniste et percussionniste. Presque un an plus tard, le projet n'est pas encore abouti (divers problèmes de santé et de disponibilité des comédiens ont retardé l'affaire), et une nouvelle résidence va avoir lieu le week-end prochain. Des 27 dialogues qui composent ce livre, Jean-Claude en a choisi cinq, et je joue dans l'un d'entre eux, Les Aveugles, le rôle de Tirésias face à Œdipe. 

 

Tirésias est ce vieux devin aveugle à qui Œdipe pose tout d'abord cette question : "Vieux Tirésias, dois-je croire ce qui se dit ici à Thèbes, que les dieux t'ont aveuglé parce qu'ils t'enviaient ?"  La réponse de Tirésias est ambiguë - "S'il est vrai que tout nous vient d'eux, tu dois le croire."- et ne satisfait pas Œdipe, qui rebondit : "Toi, que dis-tu ?" 

Et plus loin, il lui pose une autre question, cruciale : "As-tu toujours été ce que tu es, vieux Tirésias ? " Et le devin de dire alors : "Ah, je te saisis. L'histoire des serpents. Quand j'ai été femme, sept ans durant." Pascal Quignard, dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, intitulant son chapitre 6, Dossier Tirésias, raconte aussi cette histoire de serpents : 

Il était jeune. Il gravissait le mont Cyllène. Il n'avait pas besoin alors du secours d'une canne. Deux serpents s'accouplaient. Le jeune garçon les détacha d'un coup de pied. Il devint femme.
Sept ans passèrent jusqu'au jour où, arrivant de nouveau devant le mont Cyllène, la jeune femme remarqua deux serpents qui s'accouplaient  sur le versant parmi les ronces et les silex. La jeune femme souleva le bas de sa robe et lança son pied dans l'écheveau. C'est ainsi que celui qui avait été un garçon qui était devenu une fille redevint un homme subitement. (p.78)

 

Tirésias tuant deux serpents, Hendrick Goltzius, 1590, Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève

La légende de la gravure de Hendrick Goltzius dit que Tirésias tue les deux serpents, mais c'est inexact, il ne les tue pas, il les sépare, il les découple. Quignard écrit qu'en "shootant dans le tas informe Tirésias "sexue" ; il sectionne le nœud de la reproduction." Il rappelle qu'en latin, secare c'est couper en deux : "Sex est ce coup de pied qui disjoint." Et il évoque les baquets d'eau lancés sur les animaux intriqués dans leur coït, quand il était enfant au village de Chooz enserré dans les forêts des Ardennes.

Pavese fait dire à Tirésias que quand il vit les deux serpents jouir ensemble et se mordre sur la mousse, il ne put retenir son irritation et qu'il les toucha du bâton : "Peu après, j'étais femme - et pendant des années, mon orgueil fut contraint de subir. Les choses du monde sont un roc, Œdipe."

Cette image du roc est primordiale, et revient peu après, suite à la question d’Oedipe : "Mais le sexe de la femme est-il vraiment aussi vil ?" A laquelle répond Tirésias : "Nullement. Il n'y a pas de choses viles, sinon pour les dieux. Il y a des gênes, des dégoûts et des illusions qui, en touchant le roc, se dissipent. Ici le roc fut la force du sexe, son ubiquité, son omniprésence sous toutes les formes et les changements."(Je souligne)

Or, cette image du roc surgit aussi dans la réflexion de Pascal Quignard dans un chapitre antérieur du même livre, le chapitre 4, La Lorelei. Où il écrit : "La sexuation ex-communie la possibilité d'une expérience commune à l'espèce. C'est cela le roc. La Lorelei. L'homme naufrage devant la femme ruisselante, féconde, concevante, grosse - devant la reproduction uniquement féminine de l'espèce.

La Lorelei de Heinrich Heine : la barque brisée finalement échoue au bord du monde." (p. 59, je souligne)

 

La Lorelei est une nixe, une nymphe de la mythologie germanique. Assise sur le rocher du même nom dominant le fleuve, elle chante si magnifiquement que les marins, envoûtés, en oublient les courants et chavirent. Pascal Quignard reproduit les vers de Heinrich Heine :

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn (...)

Et en donne une traduction personnelle qui finit ainsi :

Écoutant ce chant de la Lorelei d'or qui peigne ses cheveux d'or en chantant avec son peigne d'or, et le pêcheur et la barque, et même le soleil naufragent. Ce qu'elle dit dans son chant c'est ce qu'elle fait en chantant, la Lorelei. Ils s'agrippent en vain aux écueils, aux reflets que la saillie plus sombre réverbère, au roc qui les déchire.

Et le roc encore une fois affleure dans la section 5 de ce chapitre, intitulée Qu'est-ce que la question ?, rappelant que la question (quaestio) désigne l'instrument de torture pour obtenir une réponse sur un crime ou de parricide ou d'infanticide : "Homo - qui devient en français On - met l'autre à la question - au-delà du sexe.
Met l'opposition au-delà de toute différence.
Mais le sexe est le roc. "(p. 64, je souligne)

La noyade provoquée par la Lorelei, on la retrouve aussi dans le dialogue pavésien, lorsque Tirésias évoque un jeune garçon qui se baigne dans l'Asope, un matin d'été : "Le garçon sort de l'eau, y retourne heureux, plonge et replonge. Il a un malaise et se noie. Quel rapport avec les dieux ? Devra-t-il attribuer aux dieux sa fin, ou ce plaisir vécu ? Ni l'un ni l'autre."

Pavese, en revanche, ne raconte pas dans son dialogue la raison de l'aveuglement de Tirésias. Nous verrons cela au prochain épisode.