Le mythe d'Oedipe est, semble-t-il, bien connu. La prophétie, il tue son père, il couche avec sa mère, il se crève les yeux, Freud et le fameux complexe, on n'apprendra rien à personne. Trompeuse impression, ces quelques éléments en cachent d'autres, tout aussi importants. Travaillant la question, je n'ai rien trouvé de mieux que le récit qu'en donne le grand helléniste Jean-Pierre Vernant sur un site qui se nomme Palimpsestes, lors d'un entretien qu'il accorde à Catherine Unger en août 2013. Vernant dit essayer de raconter l'histoire comme les Grecs la racontaient, en ajoutant que pour être comprise il faut remonter jusqu'à Cadmos, le tueur de dragon, fondateur légendaire de Thèbes. C'est l'un des descendants de Cadmos, Labdacos, qui devient roi de Thèbes. Labdacos dont le nom, signifie le boiteux et peut-être que là, suggère Vernant, on a déjà une indication : "la lignée royale, la lignée de Cadmos, (...), au lieu de se poursuivre droitement est perpétuellement rejetée en oblique."
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| Hendrick Goltzius, Cadmos tuant le dragon, entre 1573 et 1617, Statens Museum for Kunst. |
Labdacos a pris le trône tardivement et l'occupera peu de temps. A son mort, son fils, Laïos (dont le nom signifie "le gaucher") n'a qu'un an et c'est son oncle Lycos qui assure la régence. Quand il atteint sa majorité, Laïos, au lieu de monter sur le trône, est chassé de Thèbes et trouve asile auprès du roi de Corinthe, Pélops. Celui-ci lui confie son fils Chrysippe pour qu'il lui apprenne l'art de conduire un char. Mais Laïos tombe amoureux de Chrysippe - Vernant évoque une espèce de démence érotique -, Chrysippe qui le repousse, si bien que Laïos le viole.
En violant l’intégrité de ce jeune garçon, Laïos viole totalement les lois de l’hospitalité. Chrysippe se suicide et bien entendu Pélops maudit Laïos. "On peut dire, commente Vernant, que là aussi, lui, il boite. Il boite sexuellement. Pour les Grecs ce n’est pas une vraie boiterie s’il avait eu un amour régulier, codifié avec ce jeune garçon pour essayer la paideia, l’enseignement, en faire un vrai homme, mais non, l’autre refuse. Il n’y a d’amour que s’il y a réciprocité, comme pour Dionysos et son adepte, « tu me regardes, je te regarde », là, c’est la violence. On ne peut pas confondre la violence d’Arès avec l’amour d’Aphrodite. Il a fait cette faute. Finalement, le trône lui revient comme descendant légitime. "
Laïos revient donc à Thèbes et là, il épouse Jocaste, mais ils n’ont pas d’enfants. Alors, il va à Delphes où l’oracle d’Apollon lui annonce que s'il a un fils, il le tuera et il couchera avec sa mère. Inquiet (on le serait à moins), il est prudent dans ses rapports avec Jocaste jusqu'au jour où, pris de boisson, il oublie toute précaution. Et un garçon naît : c'est Œdipe.
Affolement général (ils n'ont pas, bien entendu, oublié la prophétie). Ils décident de l’exposer, autrement dit de le confier à un berger pour qu'il aille le déposer sur le mont Cithéron afin qu'il y soit dévoré par les bêtes sauvages. Lequel berger lui passe dans un des talons une espèce de cordelette pour le porter sur le dos. Cette scène est présente jusque sur l'affiche du film Oedipe Roi de Pasolini.
Là encore, il y a une histoire de pied, car Oedipe, cela veut dire "pied enflé". Mais Œdipe ne meurt pas parce que le berger de Laïos rencontre un collègue, qui fait paître les troupeaux du roi de Corinthe de l'autre côté du Cithéron. Or, celui-ci sait que le couple royal est en manque d'enfants, il lui amène donc ce nouveau-né. Le roi de Corinthe s’appelle Polybe. Ils élèvent cet enfant comme si c’était le leur.
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Œdipe abandonné est recueilli par le berger Polybos (Fleur des histoires, Bnf Fr55 f.150r) |
Tout semble aller pour le mieux. Œdipe est même le futur roi de Corinthe, aux yeux de tout le monde. Mais une rumeur se répand, on soupçonne Méropé (ou Périboéa), la reine, de ne pas avoir enfanté de cet enfant. "Et un jour en jouant, poursuit Vernant, un des amis, du même âge qu’Œdipe, lui dit : ah, toi d’abord tu es qu’un enfant supposé. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne suis pas un enfant légitime ? Je ne suis pas l’enfant de mes parents ?"
Malgré les propos rassurants de Polybe, Œdipe se rend à Delphes pour poser la question : suis-je vraiment l’enfant de Polybe et de Périboéa ? Réponse de l’oracle : tu tueras ton père, tu coucheras avec ta mère (on remarquera la duplicité de l'oracle, qui, en fin de compte, ne répond pas à la vraie question). Il décide de fuir Corinthe, déterminé à mettre toute la distance possible entre lui, son père et sa mère.
Sortant de Delphes, il parvient à un carrefour à trois branches, et sur l'une de ces branches, dans un chemin où l'on ne peut pas passer de front, un char avec un cocher et un vieil homme, qui n'est autre que Laïos, refuse de lui laisser la priorité. Le cocher le défie, mais Œdipe le tue ainsi que Laïos. "Le voilà parricide, précise Vernant, sans qu’il ait commis un délit du point de vue grec, parce que c’est le cocher qui l’a frappé le premier. Il est donc en état de légitime défense. Il serait acquitté. C’est ce qu’on appelle un phonos dikaïos ( ?), un meurtre justifié." Après une nouvelle errance, il arrive à Thèbes où il va affronter la Sphinge.
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| Œdipe et la sphynx, Gustave Moreau, Metropolitan Museum of Art. |
Tous les ans, c'est le même drame : la Sphinge exige que la fleur de la jeunesse thébaine vienne devant elle pour qu'elle leur pose des questions, et s'ils ne peuvent répondre, elle les dévore ou bien s’unit à eux et les tue. Quand Œdipe arrive dans Thèbes, Créon le régent va au devant de lui et lui promet la royauté s'il affronte le monstre.
La sphinge pose donc sa fameuse énigme : quel est l’être qui, tout en restant le même, marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi et à trois pieds le soir ? Jean-Pierre Vernant nous laisse à penser que c'est en revenant sur son propre nom qu'il trouve la solution à l’énigme : "l’homme qu’est Œdipe réfléchit : qu’est-ce que c’est cette histoire ? Mais il s’appelle lui oi dípous, deux pieds. Et il se dit, mais c’est vrai peut-être que, et il répond : c’est l’homme. Vaincue, elle se jette de la hauteur où elle était et elle disparaît. "
Encore une fois, les planètes semblent alignés : Œdipe est le sauveur de Thèbes, celui qui est parvenu à comprendre ce que même le devin Tirésias avait été incapable de comprendre. Il est alors un roi quasi divin, plus fort et plus savant que les autres. Et, une nouvelle fois, c'est le nom qui dit tout : "Parce que dans son nom il y a dipous et puis il y a oïda, je sais. Il est celui qui sait et qui veut savoir. "
Le dérèglement arrive avec la pestilence. Et il est d'ores et déjà climatique : au printemps, la floraison n'a pas lieu. Les troupeaux sont inféconds. Et les femmes elles-mêmes font des fausses couches ou bien accouchent de monstres et de bébés mort-nés : "C’est tout le pouvoir saisonnier de revigoration qui est déréglé. Thèbes en quelque sorte est déréglée, elle n’obéit plus à un cycle temporel correspondant à l’ordre du monde. Que faire ? Œdipe envoie Créon à Delphes pour interroger l’oracle. Il revient en disant : l’oracle a dit que cela ne cesserait pas tant que celui qui est la souillure de la ville, qui est sa maladie en quelque sorte, comme une souillure qui se répand dans tout le corps social, ne serait pas vu, dénoncé et expulsé."
Et ce qui est extraordinaire, c'est que c'est le coupable lui-même qui va mener l'enquête, en interrogeant les témoins, en essayant de comprendre ce qui s’est passé, comment est mort Laïos. Tirésias, le devin, qui connaît bien sûr la vérité, est interrogé, mais il refuse de répondre. Œdipe croit alors à un complot, que Tirésias et Créon se sont mis d’accord pour l'accuser. Il chasse Créon, renvoie Tirésias dans sa campagne, Vernant l'affirme, on est dans un polar, qui va connaître un revirement inattendu quand déboule un émissaire de Corinthe, qui a fait tout le chemin à pied, au moment où tout le peuple est rassemblé. Et cet émissaire demande : est-ce qu’il y a ici Œdipe ? Oui, c’est moi. Ah ! J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Et il annonce la mort de Polybe et Méropé.
Œdipe est à la fois très malheureux parce qu'il chérissait Méropé, qui avait été une vaie mère pour lui, mais en même temps il est soulagé : cela montre que l’oracle est faux puisque de toute façon il ne peut plus tuer son père, car il est déjà mort, et coucher avec sa mère puisqu’elle est morte de chagrin. Il ne risque plus rien.
Mais à ce moment-là, nouveau coup de théâtre : l’émissaire lui dit : Écoute, de toute façon tu avais bien tort de t’en faire parce que ce ne sont pas tes géniteurs. Comment ? Il dit : Celui qui est là-bas, c’est lui qui m’a donné ce petit enfant, qui était toi, et que j’ai donné au roi et à la reine de Corinthe. A ce moment-là tout s’éclaire. Jocaste qui avait déjà tout compris par avance est allée dans son palais et s'est pendue.
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| Œdipe Roi, Pasolini. |
Oedipe va, avec la fibule de la robe de Jocaste, se crever les yeux. "Pourquoi ? demande Vernant. Parce qu’il est devenu tout d’un coup celui qui était au-dessus de tous la souillure de la ville, il ne pourra plus rester là. Celui qui savait tout, s’aperçoit qu’il ne sait rien. Et celui qui a deviné l’énigme comprend qu’il est lui-même cette énigme. Pourquoi ? Parce qu’Œdipe qui est venu à un moment où il n’aurait pas du venir, qui est a quelque sorte gauchi l’ordre du temps puisque le temps devait s’arrêter pour la génération des Labdacides, il est venu quand même, voilà le monstre. "
La notice de Wikipedia sur l'énigme de la Sphinge le signalait déjà : "Or, ironie tragique, l'énigme peut aussi être une prophétie de la part du Sphinx qu'Œdipe ne peut comprendre : l’animal étrange qui marche à quatre pattes, puis sur deux, et enfin sur trois, est lui-même, les yeux crevés à la fin de la pièce de Sophocle, sa canne à la main."Et Jean-Pierre Vernant va aussi dans ce sens :
Parce qu’il est l’homme adulte, il est devenu celui qui est à trois pieds, c’est-à-dire le vieillard qui s’appuie sur un bâton. Il s’est identifié, il a identifié l’âge adulte à l’âge de son père. Au lieu de remplacer son père, en le suivant avec les années correctement, il l’a heurté de front et il a pris sa place jusque dans le giron de sa mère. Donc, le deux pieds s’identifie au trois pieds. Et même, il s’identifie aux quatre pieds. Pourquoi ? Parce que ces enfants qu’il a créé, ce sont en même temps ses frères puisqu’ils sortaient du même giron. Autrement dit, le deux pieds devient identique au trois et quatre pieds. On brouille toutes les générations humaines et on comprend alors que sa présence à Thèbes fasse qu’il n’y a plus de saisons, qu’il n’y a plus de rythme temporel où après l’hiver c’est le printemps, c’est l’été, c’est l’automne. L’été de l’homme, c’est le moment où il est à deux pieds. L’automne et l’hiver c’est le moment où il est à trois pieds et le printemps, c’est quand il est à quatre pieds. Il a tout brouillé. Maintenant, il n’y a plus de saisons Thèbes, c’est la pagaille, c’est le chaos temporel. Il a été cela. Et on voit que cet homme qui savait tout est aussi énigmatique que l’homme que représente Œdipe. Il est énigmatique, on ne sait pas ce que nous sommes. Sa faute, il est coupable du crime le plus grand, de la souillure la plus grande : coucher avec sa mère, tuer son père.
Faisons une pause. Et, pour varier les plaisirs, on peut prendre dix minutes pour visionner cette petite vidéo amusante sur l'histoire d'Oedipe :



















