L'ours n'était pas le seul livre acheté à Angles le 15 août dernier. Dans le butin, il y avait aussi Milena, de Margarete Buber-Neumann, publié en 1986 au Seuil, collection Fiction & Cie. Milena, c'était Milena Jesenská, une journaliste tchèque qui fut, note Maïa Hruska (Dix versions de Kafka), le premier et seul traducteur que Kafka rencontra de son vivant. De fait, ils ne se virent que deux fois, quatre jours à Vienne, un jour à Gmünd, mais entretinrent une correspondance passionnée entre 1920 et 1923. Les lettres à Milena de Kafka sont célèbres, hélas, les propres lettres de Milena à Kafka ont toutes disparues.
Après l'occupation de la Tchécoslovaquie par les Allemands, Milena entra dans une organisation de résistance. Elle fut arrêtée par la Gestapo en novembre 1939 et déportée l'année suivante au camp de concentration de Ravensbrück, où elle travailla comme infirmière. C'est là qu'elle rencontra Margarete Buber-Neumann, avec qui elle se lia d'une amitié profonde. En 1937, cette jeune allemande et militante communiste avait fui l'Allemagne nazie en compagnie de son mari Heinz Neumann, ancien député au Reichstag. Ils s'étaient réfugiés à Moscou, où ils furent bientôt arrêtés pour "déviationnisme". Heinz disparut aussitôt, sans doute exécuté, et Margarete fut déportée en Sibérie pendant deux ans. En 1940, le NKVD la livra à la Gestapo qui l'interne à Ravensbrück.
J'avais choisi ce livre sans hésiter une seule seconde mais n'avait pas prévu de le lire tout de suite. Mais j'achetai plus tard Derniers mots d'écrivain, Cinq silences de Raphaël Meltz, qui relate les derniers mois de Franz Kafka, Virginia Woolf, Albertine Sarrazin, Georges Perec et Roberto Bolaño. Fondateur du Tigre, journal hélas disparu, et auteur entre autres de 24 fois la vérité, Raphaël Meltz, qui commence son récit par Kafka, cite page 53 le livre de Margarete Buber-Neumann, qu'il qualifie de très belle biographie. Dès lors, je suspendis ma lecture de Cinq silences et commençai immédiatement Milena.
En même temps, je lisais l'essai du philosophe belge Pascal Chabot, Nos vies encapsulées (Puf, 2926). J'en arrivai à un passage où il disserte sur le couple humain-robot :
Il est probable qu'après un temps où les deux membres du couple humain-robot s'apprivoiseront, chacun cherchera à retrouver une autonomie. Pour l'humain, cette autonomie est un défi bien complexe, qui l'obligera à se réinventer. Pour le robot, cependant, cette autonomie est pour ainsi dire un destin. Il ne cherchera jamais à rester "esclave" ou "travailleur forcé", ce qui est l'étymologie tchèque du terme "robot", inventé dans la pièce de théâtre R.U.R*. du génial Karel Čapek.
Karel Čapek, j'étais certain d'avoir vu ce nom cité dans Milena. En effet, à la page 116, on peut lire : "Un jour, à Ravensbrück, l'occasion se présenta pour Milena de me parler de La Guerre des salamandres de l'écrivain tchèque Karel Čapek." Wikipedia propose une notice sur ce roman paru à Prague en 1936**, mais il me semble plus intéressant de lire ce qu'en dit Margarete Buber-Neumann :
Il s'agit d'une utopie plutôt sinistre dont elle me fit le récit. Un jour, un vieux marin trouve dans l'océan Pacifique quelques salamandres fort intelligentes et qui présentent une étonnante similitude avec les hommes. Le capital international commence alors à employer ces animaux pour des tâches élémentaires, à exploiter leur force de travail. Mais les salamandres s'intéressent de façon croissante à l'activité des hommes et à leur environnement technique sophistiqué, elles observent avec leurs gros yeux de poisson*** ce que les hommes ont produit et s'approprient avec une rapidité surprenante leurs aptitudes techniques. Il s'avère bientôt que les salamandres y parviennent d'autant plus facilement que leur cerveau n'est pas très développé, qu'elles ne pensent pas, que rien ne les détourne du travail. Elles réussissent donc rapidement à imiter la civilisation humaine, et, comme elles se reproduisent plus vite que les hommes, elles en viennent rapidement à manquer d'espace vital. Elles déclarent la guerre aux hommes !
Comment ne pas penser que Karel Čapek anticipait là en quelque sorte l'Intelligence qu'on dit artificielle ? Cette IA qui ne pense pas mais qui travaille avec obstination, et finit par s'approprier tout le savoir technique des humains, avant de prendre son autonomie et de menacer l'existence même de ses maîtres.
Le paragraphe suivant, qui termine cette section du livre, est tout à fait édifiant :
Nous eûmes l'occasion, au camp de concentration, de vérifier l'ampleur du danger que signalait Čapek. Ce fut une véritable leçon de choses : il y avait là une jeune Russe tout à fait primitive qui travaillait à l'atelier de couture des SS ; préposée à la machine à coudre les boutons, elle parvenait à des résultats fantastiques, réalisant en même temps deux opérations indépendantes de chaque main, dépassant du coup de 100% la norme fixée par les SS. "Dieu du Ciel, une des salamandres de Čapek est déjà arrivé à l'Ouest ! Malheur à nous s'il y en a bientôt des millions !" remarqua Milena, bouleversée.
Dans la notice consacrée au roman, publié en 2012 par les éditions Cambourakis, on trouve ces paroles de l'écrivain tchèque :
« J’ai écrit mes “Salamandres” parce que c’est aux hommes que je pensais. Je les ai choisies parce qu’on a un jour commis l’erreur de prendre l’empreinte d’une mégalo salamandre du tertiaire pour celle de l’un de nos ancêtres fossilisés… Ce fût là une expérience un peu froide et humide, mais en fin de compte tout aussi merveilleuse et tout aussi terrible que de se mettre dans la peau d’êtres humains. »
« Alors que la situation mondiale se présentait on ne peut plus mal sur le plan économique et pire encore sur le plan politique, j’eus l’occasion d’écrire la phrase suivante : “Ne pensez pas que l’évolution qui a abouti à notre vie soit la seule possibilité d’évolution sur cette planète.” C’est cette phrase qui est coupable, c’est l’origine de la guerre des salamandres. »
Dans le bref portrait de l'auteur qui suit, on peut lire : "L’histoire raconte que lorsque les Allemands occupèrent Prague en 1939, le premier Tchèque qu’ils recherchèrent pour l’emmener en camp de concentration, fût Karel Čapek, symbole de liberté. Ce fût son frère qu’on emmena, Karel était déjà mort de désespoir. "
Karel Čapek était mort en effet l'année précédente, le jour de Noël 1938, à l'âge de quarante-huit ans. Milena avait écrit un article à cette occasion : "Les derniers jours de Karel Čapek", publié dans la revue Přítomnost le 11 janvier 1939, et largement reproduit par Margarete Buber-Neumann :
Le premier jour des fêtes de Noël, il se mit à neiger, des ombres blanc bleuté descendirent sur la chambre. Čapek se se taisait, il se tut longtemps. Puis il changea de couleur. Sa femme Olga entra dans la pièce et peut-être son expression indiqua-t-elle, un instant, qu'elle avait compris. "Les médecins ne t'ont-ils pas dit que je vais déjà mieux ? " dit Čape, et ce fut sa dernière parole... A sept heures moins le quart, il cessa de respirer. Il ne lutta pas ; il ne se défendit pas. Il cessa simplement de respirer, de vivre. Ceux qui le veulent peuvent croire qu'il est mort de bronchite et de pneumonie. (p. 175)
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| Olga Scheinpflugová photographiée par Karel Čapek |
Une dernière chose. Le 14 septembre encore, j'achète le n° 607 de l'hebdomadaire le 1, consacré à l'IA. Dans un article intitulé Le complexe de Frankenstein, écrit par la chercheuse en littérature Natacha Vas-Deyres, je lis : "Ainsi, bien avant les découvertes d'Alan Turing dans les années 1950, les fantasmes actuels associés à l'IA - entre terreur et fascination - trouvent leur origine dans la fiction. Les robots pensants - du tchèque robota, qui signifie "corvée" - avaient déjà envahi la littérature. Les robots agricoles ou "Atmophytes" de Didier de Chousy dans Ignis, en 1883, ou les androïdes de Karel Čapek dans sa pièce de théâtre R.U.R., en 1920, offrent une première représentation du lien étroit entre robots et autonomie de la pensée. Dans ces deux œuvres, les robots, conscients et organisés en soviets (c'est l'époque !), finissent par se révolter contre l'humanité et la détruire."
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* Rossum’s Universal Robots
** Et traduit en français par Claudia Ancelot en 1960 seulement. Robert Merle a reconnu La Guerre des salamandres comme sa principale source d'inspiration pour son roman Un animal doué de raison publié en 1967.
*** Est-il besoin de souligner que les salamandres ne sont aucunement des poissons ?























