vendredi 17 avril 2026

Hirondelle rasant la terre funèbre

Tout se passe comme si un puissant attracteur étrange s'était mis en action autour du motif de la peste. Lequel nous a conduits à Napoléon, représenté tel un souverain guérisseur des écrouelles lors de sa visite aux pestiférés de Jaffa, mis en scène par Antoine-Jean Gros. Et une résonance inattendue dans la réalité d'aujourd'hui avec Trump usant de l'IA pour se poser en christ guérisseur.

Il se trouve que le mois dernier, à la brocante de la Halle au blé, à Bourges, j'ai acquis à un bouquiniste (qui m'assurait qu'il entrait après cette dernière manifestation dans sa deuxième retraite) le premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand. Il l'avait en dépôt depuis le 11 mai 1989 (la date était inscrite au crayon sur la page de garde) sans avoir jamais trouvé preneur. Le gros ouvrage en bon état était affiché à six euros, mais il tint dans un élan de générosité sans doute motivé par sa retraite prochaine et mon écoute polie, à me le laisser à cinq...

 

Plus tard, quand, lors de ma recherche autour de l'expédition d’Égypte, je vis dans un article apparaître le nom de Chateaubriand, je me demandai aussitôt si la citation du journaliste n'était pas extraite des Mémoires (l'une de mes énormes lacunes, je ne les avais hélas jamais lus), auquel cas je pourrais peut-être la retrouver dans mon volume. Dans le livre premier de la troisième partie, Ma carrière politique, je tombai en effet sur la campagne de Syrie : "Jaffa est emporté. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes."*

Chateaubriand cite alors Thiers : « Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient : l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. »  Mais relativise aussitôt le propos de cet autre massacreur (de la Commune) : "Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général."

L'écrivain a fait lui aussi, un peu plus tard, en 1806, le voyage en Palestine et il est revenu sur les lieux du drame : "Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au sud-ouest de la ville, j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements ; je me suis promené dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis qu’autour de moi la première hirondelle arrivée d’Europe rasait la terre funèbre.

 

C'est juste après qu'il évoque la peste, et le tableau de Gros, dont il conteste donc la vérité historique :

Le ciel punit la violation des droits de l’humanité : il envoya la peste ; elle ne fit pas d’abord de grands ravages. Bourrienne relève l’erreur des historiens qui placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier passage des Français dans cette ville ; elle n’eut lieu qu’à leur retour de Saint-Jean-d’Acre. Plusieurs personnes de notre armée m’avaient déjà assuré que cette scène était une pure fable ; Bourrienne confirme ces renseignements :

« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général ; j’affirme ne l’avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles : « Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. »

Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n’est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l’hôpital et de l’attouchement des pestiférés.

Que devient le beau tableau de Gros ? Il reste comme un chef-d’œuvre de l’art. 

 

___________________

« Le 7 mars, les Français prirent la ville d’assaut, et pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison qui s’étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu’il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d’El-Arisch qui avaient violé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais, d’après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la garnison d’El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui n’avaient fait que leur devoir. » Ludovic Sciout, le Directoire, tome IV, page 621. 

mercredi 15 avril 2026

Trump, plus fort que Louis XIV

 "Ve 7.7. 2023

[...] Je termine Les Rois thaumaturges , confondu par l'ampleur de vue, la patience infinie, la pénétration d'esprit de Bloch. C'est cet homme éminent que Klaus Barbie et ses sbires ont martyrisé, assassiné en juin 1944. [...] 

Pierre Bergounioux, Carnets de notes, 2021-2025, Verdier 2026, p. 387 (passage lu le lundi 13 avril) 

Je terminai l’article de lundi avec une phrase sur Trump et Netanyahou. Je ne pensais pas qu'elle aurait pareille résonance.

Je m'explique. Il faut revenir sur le tableau d'Antoine-Jean GrosBonaparte et les pestiférés de Jaffa. Patrick Boucheron, à la fin de son chapitre, nous invitait à lire le message sous-jacent : "Bonaparte brave la mort et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles." Mais qu'en est-il tout d'abord de la réalité de ce geste, rapporté ainsi par la notice du salon de 1804, où le tableau de Gros fut le plus grand succès : "Pour éloigner davantage l’effrayante idée d’une contagion subite et incurable, il fit ouvrir devant lui quelques tumeurs pestilentielles, et en toucha plusieurs. Il donna, par ce magnanime dévouement, le premier exemple d’un genre de courage inconnu jusqu’alors, et qui fit depuis des imitateurs."

Jean-Philippe Chimot, dans un article de la revue Écrire l'histoireLa vérité sur le mensonge, de Gros à Daumier, fait part de ses doutes :

Le geste lui-même – non dangereux, là est le premier mensonge – est contesté. Le général Berthier, dans une relation de la campagne, n’en dit rien ; Bourienne, secrétaire particulier de Bonaparte, lui aussi présent, rapporte que le général ne fit que traverser rapidement le lazaret en fouettant ses bottes de sa cravache ; seul le médecin Desgenettes écrit que Bonaparte saisit à bras-le-corps des malades pour aider à les transporter ; à ce souvenir pourrait correspondre l’esquisse conservée, où Bonaparte paraît l’acteur discret (trop discret ?) d’un préparatif d’ensevelissement. 
Antoine-Jean Gros, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 11 mars 1799, 1804 (détail)

C'est l'historien Marc Bloch, dans Les Rois thaumaturges, publié en 1924 (et donc lu un siècle plus tard avec admiration par Pierre Bergounioux) qui a le premier étudié la croyance dans le toucher royal des écrouelles. Jacques Le Goff, dans sa présentation de l'ouvrage, soulignait son caractère pionnier, fondateur de l’anthropologie historique  :

Marc Bloch ouvrait ainsi brillamment la voie qui devait conduire à l'histoire des Mentalités. Il les présentait à travers deux réflexions : celle sur la croyance aux miracles, et celle sur la croyance en des guérisons qui, aux yeux d'un esprit rationnel moderne, ne pouvaient être considérées que comme " fausses ". Marc Bloch avait éclairé ses réflexions par une expérience personnelle récente : la circulation des " fausses nouvelles " pendant la guerre de 14-18. Enfin, dernier emprunt à l'ethnologie, Marc Bloch analysait le toucher royal des écrouelles comme un rite.
Mais le plus neuf était le renouvellement de l'histoire politique. Les rois de France et d'Angleterre n'étaient plus seulement des rois guerriers, de grands seigneurs féodaux, des administrateurs de plus en plus puissants mais des rois sacrés et merveilleux, des sortes de sorciers. Et c'est de là que venait leur plus grand prestige. C'était annoncer le renouvellement de l'histoire par la considération du symbolique et du magique comme signe et instrument du pouvoir. C'était esquisser une histoire de l'imaginaire politique.
Enfin Marc Bloch étudiait, dans la longue durée, la genèse de cette croyance du XIIe au XIIIe siècle jusqu'à son déclin et à sa mort en Angleterre dès le début du XVIIIe siècle avec la dynastie protestante hanovrienne. En France le rite se prolongea jusqu'à la Révolution et Charles X tenta une fois de la ressusciter en 1825. La raison de cette mort est qu'on avait cessé de croire au caractère sacré des rois.

 

Henri II pratiquant le toucher des écrouelles au prieuré de Corbeny, livre d'heures de Henri II, BnF.

Bonaparte  ne prétend pas guérir bien sûr le pestiféré mais il affiche ainsi sa bravoure, contrastant avec l'attitude des soldats qui l'entourent (l’un se cache la bouche avec un tissu, un autre fuit la scène, Desgenettes et un autre soldat essaient d’empêcher Bonaparte de toucher le bubon du pestiféré).

Le plus hallucinant dans l'affaire c'est que le futur empereur a un suiveur pathétique dans notre tragique actualité. C'est mon amie E. qui attira mon attention le soir-même du 13 avril sur un visuel posté par Donald Trump sur son réseau social. 

Donald Trump, représenté par l’intelligence artificielle en Jésus-Christ
 

Trump,  qui avait violemment critiqué le Pape Léon XIV, l'accusant notamment d'être faible en matière de criminalité et désastreux en politique étrangère, a publié ce même lundi sur son réseau social Truth social une image de lui le représentant en christ guérisseur. Avant de la supprimer quelques heures plus tard.
"Je pensais que c'était moi en médecin, que ça avait à voir avec la Croix-Rouge – avec un travailleur de la Croix-Rouge –, que nous soutenons", a-t-il affirmé depuis l'extérieur du bureau ovale. 

Même dans son camp, cette image mégalomaniaque et ridicule a suscité la polémique. Les milieux conservateurs religieux n'ont semble-t-il guère apprécié :  l’ancienne élue Marjorie Taylor Greene a dénoncé une image « plus qu’un blasphème » évoquant « un esprit antéchrist », estimant que le président « a publié une photo de lui-même comme s’il prenait la place de Jésus ».

Trump encore : "C’est censé être moi en tant que médecin, soignant les gens. Et je soigne les gens. Je les soigne beaucoup." Même Louis XIV, stakhanoviste des scrofuleux, qui toucha, tout au long de son règne, près de 200 000 malades, ne se considérait que comme un intermédiaire de Dieu. Il prononçait la formule "Le roi te touche, que Dieu te guérisse."

 

Publicité du début du XXe siècle pour un traitement contre les écrouelles faisant référence au toucher de Louis XIV. Bibliothèque municipale de Nancy

 

lundi 13 avril 2026

Souffle du monde des équarrissoirs

"Le souffle du monde des équarrissoirs est parfois si sensible qu'il éteint en moi tout désir de travailler, de former des images et des pensées. Le crime, par sa nature, répand l'étouffement, le désarroi ; la maison de l'homme devient inhospitalière, comme si une charogne y était cachée."

 Ernst Jünger, Premier Journal parisien, Vorochilovsk, 2 décembre 1942.

Ernst Jünger signale que la peste est annoncée par une hécatombe de rongeurs. La progression de l'épidémie est examinée et combattue par un cordon de stations de moindre importance que l'Institut de la peste de Vorochilovk (aujourd'hui Stavropol) : "on veille tout particulièrement à détruire les rats et, pour ce travail, il existe même une corporation spéciale, les "dératiseurs", qu'"on trouve dans tous les kolkhozes." Or, dans Peste noire, Patrick Boucheron souligne que cette chasse aux rats, longtemps prescrite par les pasteuriens, est aujourd'hui reconnue inefficace, à la suite, justement, des échecs des politiques d'éradication de la peste conduites en Union soviétique des années 20 aux années 70 environ : "Elles accompagnaient l'intensification agricole de l'Asie centrale, avec l'emploi massif d'insecticides organochlorés, dont l'efficacité diminuait au fur et à mesure de la sélection d'insectes de plus en plus résistants. Si bien que, lorsque les puces infectées ne trouvaient plus de rongeurs à piquer, puisque les populations de gerbilles et de gerboises étaient décimées, elles se retournaient  vers des hôtes de substitution comme l'homme - d'où l'augmentation des cas humains enregistrés au Kazakhstan, qui a amené l'URSS à adopter une nouvelle stratégie de contrôle des écosystèmes, en modélisant le comportement des vecteurs et des hôtes sauvages." (p. 51-52)

Selon lui, le modèle scientifique standard de transmission de la peste ne suffit plus à rendre compte de ce que les sources historiques nous apprennent  des épidémies du passé. "Bref, avoue-t-il, tout va devenir, je le crains, beaucoup plus compliqué."Il propose alors de regarder le tableau d'Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa.

Antoine-Jean Gros - Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (1804), Musée du Louvre.
 

"Cette grande peinture d'histoire, la première de l'épopée napoléonienne, prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David et fait écho à la grande architecture classique peinte par Nicolas Poussin. Elle est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau. Tandis qu'un vieux médecin incise le bubon d'un malade, le général en chef, nouveau roi thaumaturge, se contente de le toucher - en défiant du même coup le sacrifice christique. Cette image est en réalité une image de combat contre la propagande anglaise qui, dès 1803, accuse Bonaparte d'avoir empoisonné à l'opium les 1500 soldats de son armée lors du siège de Saint-Jean-d'Acre."

La peste avait frappé cruellement l'armée française sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. C'est pendant le siège de cette ville qu'une cinquantaine d'hommes furent atteints. Bonaparte suggère alors à à Desgenettes, médecin en chef de l'expédition, d'administrer de l'opium aux malades, autrement dit de les euthanasier. Desgenettes refusera.

A l'école primaire, on n'a pas manqué de nous rappeler la parole bravache de Bonaparte : « Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent ! »  Mais les manuels ont passé sous silence la violence insensée de celui que les Britanniques désignèrent comme le "boucher corse".

Le jour du règlement de compte du boucher corse, caricature de James Gillray, eau-forte et aquatinte, 1803                            (Les pays européens sont figurés sous la forme d'animaux dont certains sont déjà saignés).

Bonaparte confiera plus tard qu'il rêvait ni plus ni moins que d’une conquête de l’Empire ottoman et d’un retour en France par Constantinople.  

Son armée entre à Gaza le 26 février 1799. Le lendemain, installé au palais du Pacha, il dicte une lettre pour le général Desaix, en lui dépeignant la région : « Les citronniers, les forêts d’oliviers, les inégalités de terrain représentent parfaitement le paysage du Languedoc ; l’on croit être du côté de Béziers. » Quand on voit de nos jours l'ampleur des destructions sur la bande de Gaza, on ne risque plus de confondre...

Jaffa est assiégée en mars. L'émissaire envoyé par Bonaparte pour exiger la reddition de la ville est décapité et sa tête brandie au-dessus des remparts. Cette cruauté autorisa toutes les exactions. « Tout fut passé au fil de l’épée », résumera Bonaparte. Une bonne partie de la garnison ottomane parvient néanmoins à trouver refuge dans de vastes bâtiments au cœur de la ville, n'acceptant de se rendre que contre la promesse d'avoir la vie sauve. Les aides de camp Beauharnais et Crozier accèdent à cette demande. Mais Bonaparte se serait alors emporté : « Que veulent-ils que je fasse de tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour les nourrir, des bâtiments pour les déporter ? Que diable m'ont-ils fait là ? »

On fait fi de la promesse : les 3000 prisonniers sont exécutés en trois jours, et in fine à la baïonnette, histoire d'économiser les munitions. Napoléon n'exprima jamais de regret, affirmant même à un proche : "Je n’ai jamais été libre qu’en Égypte. Aussi m’y suis-je permis des mesures pareilles.En 1804, il confie à Madame de Rémusat : « En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. »

Pour se faire respecter en Palestine, il fallait, assurait-il, « être terrible avec ses ennemis ». 

Une leçon d'inhumanité que Trump et Netanyahou n'ont, semble-t-il, pas oublié.

 

vendredi 3 avril 2026

Du lazaret de Beyrouth



Du lazaret de Beyrouth, 23 juillet 1850 

« Si je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, ma chère Olympe, ce n'est
pas faute de bonne volonté. Enfin, aujourd'hui que nous sommes en prison,
je profite d'un moment. Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines,
et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous
prétexte de peste or, du moment qu'on arrive d'un pays étranger, on a la
peste, et je crois franchement qu'ils en ont peur. Nous sommes en ce moment
en suspicion de choléra (par suite du bateau qui venait de Malte où sévissait
cette maladie). Nous sommes claquemurés dans une presqu'île et gardés à
vue. L'appartement dans lequel je t'écris n'a ni chaises, ni divans, ni tables, ni
meubles, ni carreaux aux fenêtres. On fait même petits besoins par la place
des carreaux desdites fenêtres. Il n'y a rien de plus drôle que de voir nos
gardiens qui communiquent avec nous à l'aide d'une perche, font des sauts
de mouton pour nous éviter. et reçoivent notre argent dans une écuelle
remplie d'eau. » (Suivent des détails relatifs aux moyens de désinfection, fumigations asphyxiantes de soufre, etc.) « Quand on veut leur faire une peur atroce on n'a qu'à les menacer de les embrasser, ils pâlissent...  en résumé... nous rions beaucoup. » 

Gustave Flaubert, Lettre à Olympe Bonenfant

Fin octobre 1942, après deux années passées à l'état-major parisien du général Hans Speidel, Ernst Jünger part en mission dans le Caucase. Il y découvre une réalité bien éloignée du confort de la capitale française. A Kiev, logé au Palace-Hôtel, paraît-il le meilleur hôtel de la ville, il écrit qu'on avait beau tourner les robinets, ils ne distribuaient ni eau chaude ni rien du tout : "Il en était de même pour les chasses d'eau. Aussi une mauvaise odeur emplissait-elle tout le Palace-Hôtel." De là, il gagne Rostov puis Vorochilovsk (aujourd'hui Stavropol), au pied des montagnes du Caucase. Le 1er décembre, il visite l'Institut de la Peste où travaillent encore des savants et des employés russes."Le sol luxuriant de ce pays assure-t-il, est aussi l'Eldorado des épidémies et des maladies : fièvre ukrainienne, dysenterie, typhoïde, diphtérie et sorte de jaunisse épidémique dont on n'a pas encore trouvé l'agent pathogène. La peste, dit-on, reviendrait tous les dix ans ; c'est ainsi qu'elle est apparue en 1912, 1922 et 1932, et ce serait donc à nouveau son époque. Elle est apportée par des caravanes qui viennent de la région d'Astrakhan."

Lisant ces lignes, je ne pouvais pas ne pas penser à Peste noire, le récent essai de Patrick Boucheron (Seuil, janvier 2026), et en particulier, au chapitre où il évoque Adrien Proust, le père de Marcel, professeur à la chaire d'hygiène de la Faculté de médecine de Paris, infatigable explorateur, écrit l'historien, de la géographie mondiale des épidémies : "Son périple de 1869, 14000 km dans les empires ottoman et russe sur la route du choléra, manifeste ce que l'historienne Nücket Varlik  a fort justement appelé un "orientalisme épidémiologique.""(p. 32)

 

Adrien Proust affirme en effet, en 1873, dans son Essai sur l'hygiène internationale, que les maladies infectieuses sont toutes exotiques et qu'elles ne nous parviennent que par importation. "Comme nous le savons aujourd'hui, poursuit Patrick Boucheron, c'est l'épidémie de choléra de La Mecque en 1865 qui amène les puissances européennes à organiser un système global de veille sanitaire, placé sous l'autorité des experts, système qui va plus tard déboucher sur la création de l'OMS en 1948. Si la question sanitaire est bien le laboratoire de l'internationalisme, elle est aussi le moteur d'une dynamique d'externalisation des quarantaines dans les ports asiatiques contre ce que l'on appelle les "pestes d'Orient", ce qui justifie la projection coloniale et oblige à des négociations avec l'Empire ottoman, qu'on appelle précisément "l'homme malade de l'Europe". La peste, c'est les autres, et la grande peste, le grand Autre." (p. 32)

Un dispositif quarantenaire spécifique pour les pèlerins de La Mecque fut donc établi. Ainsi, à l’entrée de la mer Rouge, les pèlerins asiatiques furent-ils contraints à une halte dans un lazaret situé sur l’île de Camaran. Quant aux pèlerins repartant vers les régions septentrionales du monde musulman, proches donc de l’Europe, on les retint dans un second lazaret situé à Tor, sur la côte ouest du Sinaï.

Sylvia Chiffoleau signale encore que "d’autres établissements quarantenaires secondaires sont établis sur les littoraux africains de la mer Rouge et le long de la voie de chemin de fer reliant Damas à Médine. Les pèlerins y sont soumis à un régime de contrôle sanitaire sévère, et à un enfermement dont la durée peut être longue si le choléra, puis la peste avec le retour de celle-ci à la fin du siècle, sont signalés au cours du pèlerinage. "

Entrée du bâtiment de désinfection, lazaret de Tor.

Les pèlerins n'étaient pas les seuls à être confrontés à l'ennui des lazarets. Dans une lettre du 7 octobre 1850 rédigée depuis le lazaret de Rhodes, Gustave Flaubert fulminait contre la quarantaine qui l'avait empêché de débarquer à Chypre : "Voici une des inventions les plus ineptes que l'homme ait jamais vues". Son voyage en Orient fut en effet émaillé de plusieurs séjours en lazaret, suite à des cas de choléra à Malte.

Plan schématique du lazaret de Djebel-Tor
 

Notons que ce dernier document trouvé sur Gallica est extrait d'un ouvrage du même Adrien Proust, La défense de l'Europe contre le choléra (1892). 

J'en reviens à Jünger, qui rapporte une conversation avec le professeur Hach, directeur scientifique de l'Institut, qu'il juge sympathique et dont il signale qu'il est frappé de cette sorte de bannissement que l'on appelle "Moins Six", signifiant qu'il n'a pas le droit de résider dans les six plus importantes villes du pays. Jünger termine sa note du jour par ce paragraphe saisissant :

Comme on fabrique aussi à l'Institut de la Peste de grandes quantités de vaccin, il a été immédiatement mis sous la protection des troupes allemandes. On lui a attribué également pour le ravitailler, un kolkhoze où l’État russe avait jusqu'alors occupé et nourri huit cents aliénés. Pour vider ce domaine au profit de l'Institut de la Peste, le service de sécurité allemand (SD) tua tous les malades. Un tel trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale par l'hygiène, de même qu'il met la propagande à la place de la vérité.

Le même jour, Jean Guéhenno écrivait dans son Journal des années noires

Il y a trois semaines, Hitler proclamait qu'il ne toucherait jamais ni à Toulon, ni à la flotte, ni à l'armée de l'armistice. Il craignait la fuite de la flotte vers Alger, la résistance de Toulon ? Sa proclamation lui valut d'occuper le reste de la France  aussi paisiblement que possible. L'opération  achevée, il déclare maintenant qu'il est contraint d'occuper Toulon  et il y entre. La flotte prise au piège n'a plus d'autre ressource que de se saborder. Elle eût mieux fait de ne pas cesser le combat depuis deux ans : on n'a pas de mérite à être dupe.  Mais ces messieurs de la marine n'aimaient pas les Anglais et ne voulaient pas se battre à leurs côtés. Il faut que la France fasse les frais de leur  vanité et de leur sottise.
Le croiseur Marseillaise coulé

 

jeudi 26 mars 2026

Fernandel n'ira pas à Hollywood

Continuons l'inventaire des entrées du Journal de Maurice Garçon relatives à Jean Luchaire

Le 26 octobre 1941, il note que Jean Luchaire a été nommé président de la sacro-sainte corporation de la presse en pays occupé : "C'est un drôle que je connais depuis son enfance, et qui appartient à une famille d'aventuriers peu ordinaires." (p. 481)

On a vu dans l'article précédent qu'il n'était pas tendre avec le père de Jean, Julien Luchaire. Il en remet une couche ce jour-là : "Lorsque vint la belle époque de Genève, il se fit bombarder directement au service de la coopération intellectuelle près la Société des Nations. On y gagnait beaucoup d'argent à ne rien faire qui vaille. [...] Il y a quelques année, après avoir tripoté un peu partout, il se révéla tardivement auteur dramatique et fit jouer avec un certain succès une pièce au théâtre de l’Étoile.*"

Maurice Garçon tire ensuite le portrait du fils, où apparaît la figure de Corinne Luchaire

Jean Luchaire peut approcher aujourd'hui de la quarantaine. C'est un audacieux sans scrupule. Il y a vingt ans, il engrossa la fille de Lita Besnard, c'est-à-dire la petite fille d'Albert Besnard, le peintre illustre qui dirigea l’École de Rome et celle des Beaux-Arts. La gamine devait avoir seize ans. Il l'épousa et lui fit d'autres enfants. Il se jeta dans le journalisme mais, toujours en marge des combinaisons un peu louches, mena une vie dispendieuse et émit des chèques sans provision dans un moment de dèche. Il fut renfloué par sa fille Corinne. En matière d'amusement, on l'avait fait figurer dans la pièce du grand-père à l’Étoile. Un entrepreneur de spectacles la remarqua et  la transporta dans un studio de cinéma où l'on en fit une étoile. Elle a gagné des centaines de mille francs qu'elle n'a pu toucher elle-même, étant mineure, et que le père a dépensés allègrement. Lorsqu'il y a quelques mois, à propos d'un procès, j'ai du visiter l'immeuble où se tient l'immonde bordel de rue de Fourcy, le patron -un monsieur très bien - a voulu me faire voir la qualité de ses relations et m'a dit que parmi les visiteurs de marque qui venaient en curieux, il comptait Jean Luchaire, sa femme et sa fille."

Le 8 décembre 1942, il apprend par les journaux que les Américains auraient fusillé Marcel Sauvage, un écrivain et journaliste, membre du prix Renaudot, qu'il a connu lorsqu'il travaillait à L'Intransigeant, où il faisait, précise-t-il, "des reportages inoffensifs". Et puis, à minuit, Radio-Maroc annonce que Marcel Sauvage n'a pas été inquiété et qu'il est en bonne santé. "J'aime mieux ça pour lui, écrit Garçon. Mais la fausse nouvelle m'a permis de mettre la chose au point et de me cuirasser pour le jour où on me dira que Jean Luchaire et Abel Bonnard ont été exécutés. Pour ceux-là, il n'y aura pas erreur."

Il avait vu juste. Jean Luchaire fut fusillé et Abel Bonnard, écrivain célèbre alors et bien oublié aujourd'hui, académicien, condamné à mort par contumace pour « enrôlement pour l'Allemagne, intelligence avec l'ennemi, participation à une entreprise de démoralisation de l'armée et de la nation » et « atteinte à l'unité de la nation ». En tant que ministre de l’Éducation nationale, nommé par Laval en avril 1942, il appliqua à la lettre les lois antisémites de Vichy en procédant à la révocation de tous les juifs en poste dans l'Éducation nationale, et notamment de l'inspecteur général de l'instruction publique Jules Isaac, auteur des célèbres manuels scolaires d'histoire Malet et Isaac, en déclarant le  : « Il n'était pas admissible que l'histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac. »

Luchaire réapparait peu après dans le Journal à la date du 23 janvier 1943. Celui qu'il désigne comme "un aventurier qu'il avait perdu de vue et qui chasse de race" vient le voir chez lui. Il note qu'ils ont dû faire une course ensemble, et qu'il fut emmené dans une voiture conduite par un chauffeur à côté duquel était assis un garde du corps, les deux hommes ayant à portée deux mitraillettes : "Il est évident que le patron ne se fait beaucoup d'illusions sur ce qui peut l'attendre."

: "Sa voie était toute tracée avec la déroute de son pays. Il se jetait dans les bras du copain Abetz devenu ambassadeur des vainqueurs. On l'a bombardé directeur des Nouveaux Temps, président de la presse parisienne. Le pactole roule pour lui. Il est l'un des hommes les plus en vue, les plus décriés, les plus haïs de Paris. Quand je dis "homme", j'exagère. Il a à peine dépassé la quarantaine et il paraît trente-deux ans à peine. Comment peut-on prendre au sérieux cette espèce de grand gamin qui est venu me voir ce matin ? "

Il achève sa note en disant : "Si les Allemands sont vaincus, il se sait pendu." 


 

Le 19 décembre 1944, Maurice Garçon dîne chez Jean-Jacques Bernard, un homme "fin, distingué, subtil, mesuré, intelligent." Le coup de griffe ne manque pas de suivre : "Il réunit toutes les qualités qui manquent à l'ensemble de sa famille." Sa femme, dont il reconnaît tout de même qu'elle a "un certain esprit", dit à l'avocat : "Nous en avons assez d'être sollicités... Pendant l'occupation, nous étions intouchables et, depuis la libération, nous servons de mascotte." "Tous ceux qui sont compromis, note encore Garçon, sollicitent du mange des certificats de philosémitisme." Et puis Bernard lui rapporte un mot qu'il juge atroce :

Dernièrement, Julien Luchaire, écrivant à un ami à propos de la mort de son fils une lettre qu'il savit devoir être rendue publique, s'est exprimé à peu près ainsi :
- Il est atroce de perdre son enfant, mais il est encore plus atroce d'être le père de Jean Luchaire. 
Parole impie. Quelles que soient la douleur et la honte que lui cause son fils, il n'a pas le droit de l'exprimer ainsi. Je préfère cette femme qui est venue me voir récemment, que je savais avoir désapprouvé son mari pendant toute l'occupation et qui, aujourd'hui qu'il est en prison, me supplie de le sauver et lui cherche des excuses.
Le Julien Luchaire est bien responsable de ce qu'a fait son fils. Il l'a élevé dans des sentiments de déplorable moralité et ne l'a préparé qu'à être un aventurier. Je soupçonne que, dans son mot cruel, il y a une recherche d'excuse pour lui-même. En se faisant plaindre, il tente de faire oublier ses fautes." (p. 1010) 

De fait Jean Luchaire, à cette date, n'est pas encore mort. Il est à Sigmaringen, en fuite avec toute la clique collaborationniste. Et c'est de là-bas qu'il va parler deux jours plus tard, le 21 décembre, en ne faisant qu'aggraver son cas : "Ce soir, Luchaire a parlé d'Allemagne. Il est ignoble et triomphant. Il parle comme au nom de la France, menace de représailles les magistrats qui font des victimes, grince sa vengeance. Voilà le traître complet et indiscutable, à vomir."

La dernière entrée est datée du 1er mai 1945. Maurice Garçon y rapporte des histoires sur ce qui se passa à Sigmaringen, qu'il tient des détenus de Fresnes qu'il va visiter. Luchaire faisait partie d'un groupe avec Brinon, Déat, Darnand et Bridoux, qui avait crée le "Comité gouvernemental des intérêts français", auto-proclamé gouvernement de la France et avisant, de ce fait, les Allemands qu'ils étaient les maîtres des 180 milliards dont la France était créditrice au clearing institué sous le gouvernement de Vichy. Les Allemands, note Garçon, acceptèrent le principe et donnèrent un peu d'argent, dont le Comité vécut, créant aussi un journal, La France, quotidien qui parut du 26 octobre 1944 au 29 mars 1945. Le Comité obtint aussi que le château et le parc de Sigmaringen soient reconnus terre française. A ce titre, on ouvrit un registre d'état-civil où le premier acte fut de consigner la naissance de Florence Luchaire, autre fille de Luchaire. "On inscrivit aussi l'acte de décès de la mère d'Abel Bonnard. La pauvre vieille qui avait plus de quatre-vingts ans avait suivi là-bas son fils."

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* Altitude 3200,  représentée en 1937 au Théâtre de l’Étoile. Corinne Luchaire y jouait sous le pseudonyme de Rosie Davel. On trouvait aussi au générique Odette Joyeux et Bernard Blier.

mardi 24 mars 2026

Les Rayons et les Ombres

Restons dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Vendredi soir dernier, nous sommes allés voir Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. Film ambitieux, long de 3 h 15, dont j'ai pu lire quelque part qu'il était le film définitif sur la Collaboration. Ce qui est évidemment stupide, mais certains aiment à se gargariser de tels jugements. Comme dans son film précédent, Les Illusions perdues, d'après Honoré de Balzac, Giannoli s'attache à retracer le parcours d'un homme, son ascension et sa descente aux enfers, là Lucien de Rubempré, ici Jean Luchaire. Dans un même milieu, celui de la presse parisienne. Mais le contexte politique et historique est autrement dramatique : nous sommes au moment de l'Occupation allemande, que l'immense majorité des Français subit dans une sorte de silence douloureux, mais où, aussi, une poignée choisit de résister, quand une autre minorité opte, elle, pour la collaboration avec l'ennemi, par idéologie ou intérêt, et parfois les deux. 

C'est le cas de Jean Luchaire, à l'origine homme de gauche, pacifiste, promoteur dès les années 1920 d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne.  En 1930, il rencontre le diplomate allemand Otto Abetz, dont il devient l'ami proche. Ambassadeur du Reich à Paris, Abetz (magnifiquement interprété par August Dielh) financera le journal de Luchaire, devenu arme de propagande. Le subtil glissement des idées généreuses d'avant-guerre à la collaboration active et à l'antisémitisme est l'un des axes du film. 

 

Le duo Abetz-Luchaire est complété par un troisième personnage : Corinne, la fille de Jean Luchaire, actrice révélée à dix-sept ans au grand public en 1938, pour  le rôle principal du film Prison sans barreaux, de Léonide Moguy. Nastya Golubeva, fille elle-même de Léos Carax, est particulièrement juste et émouvante dans ce rôle difficile, où elle accompagne son père dans la déchéance et la maladie (tous les deux sont atteints de tuberculose).

Le film reçoit une critique largement favorable, même si quelques voix critiques se sont aussi élevées (ainsi Luc Chessel dans Libération, qui parle de "biopic affligeant sur des vies d'ordures", et Emmanuel Burdeau, moins agressif mais évoque un film gris, "moralement gris et esthétiquement gris"). J'ai lu ces deux papiers, assez malins, il est vrai, mais pas moins discutables, car j'y repère une certaine mauvaise foi. Bref, la discussion est ouverte, dans laquelle je ne veux pas aujourd'hui m’engouffrer.

C'est aussi que j'ai songé à une autre approche. Je me suis souvenu du formidable Journal 1939-1945 (Perrin) du grand avocat Maurice Garçon, que j'ai lu à sa parution en 2017. Maurice Garçon, qui obtint l'acquittement de Georges Arnaud, alias Henri Girard, l'auteur du Salaire de la peur, soupçonné d'avoir assassiné son père et sa tante, le 24 octobre 1941, dans le château familial, à Escoire, en Dordogne. Il me semblait bien avoir croisé le nom de Luchaire dans ma lecture.


 

Je ne me trompais pas : Jean Luchaire n'a pas moins de dix entrées dans l'index des noms du Journal. Allons donc y faire un tour.

Première entrée, page 347, 29 janvier 1941 :  à vrai dire, une simple note de bas de page. Il est question de Sacha Guitry, traité de juif dans le journal La France au travail, et qui appelle donc Garçon pour intenter un procès en diffamation. Mais les choses ne se passent pas comme prévu, Guitry apprend que la presse n'a pas le droit de rendre compte des procès en diffamation, et s'il n'y a pas de publicité, l'affaire ne l'intéresse plus. "Et voilà mon cabot désolé", écrit Maurice Garçon, de sa plume caustique dont il aime à user. Il poursuit ainsi : "Ensuite, on l'a appelé chez les Allemands. La femme de l'ambassadeur -"une Française délicieuse"- lui a révélé qu'on voyait en haut lieu le procès d'un mauvais œil parce que La France au travail appartient en réalité à l'ambassade. Mais il ne faut pas qu'on le sache et on ne désire pas d'histoires. /Alors, voilà mon héros qui a un peu peur."

Cette Française délicieuse (c'est là la note de bas de page), n'est autre que Suzanne Abetz, née de Bruyker, ancienne secrétaire de Jean Luchaire (jouée par Lucille Vignolles dans le film).

Il y a déjà presque toute la substance du film dans ce bref récit : la compromission de la presse, la veulerie d'une certaine élite artistique, le rôle central de l'ambassade allemande dans la propagande.

Allons un peu plus loin : au 11 mars 1941. Encore une histoire de journal, ce jour-là, Le Matin. Maurice Garçon reçoit Germaine Beaumont, rédactrice au Matin depuis 19 ans, mise à la porte sans indemnité. "Par elle, écrit-il, j'ai confirmation de la mainmise allemande sur l'affaire.(...) Cependant Jean Luchaire est intervenu."

La suite est édifiante : "Celui-là est un autre type de forban pas ordinaire. Fils du vieux Luchaire, ancien directeur de l'Institut français à Florence qui devint plus tard directeur de la coopération intellectuelle à Genève près la Société des Nations, il a de qui tenir." Il parle ici de Julien Luchaire, qui apparaît aussi dans le film sous les traits d'André Marcon. L'excellent comédien qu'il est donne au personnage une aura véritable : dans un train qui le conduit à fuir Paris avec sa femme, il exprime sa désapprobation à son fils Jean. Il ajoute qu'il va lui écrire. Sa lettre, publiée plus tard dans Le Figaro, dénonce avec virulence la voie qu'il a choisie. 

Or, Maurice Garçon est beaucoup moins élogieux que le film sur Julien Luchaire :

Le père était l'éminence grise de Briand à la belle époque de la SDN. Il avait loué un petit château aux environs de Genève et s'y livra à de singulières déprédations. Loué en meublé par un Suédois, l'immeuble contenait des objets d'art. Des armoires étaient fermées : on y avait garé ce qu'on ne louait pas. Luchaire força les armoires et bien des choses disparurent. Il en résulta un procès auquel j'ai été mêlé et qui fit beaucoup de bruit sur les bords du lac Léman. Briand et Stresemann se réunissaient là. Abetz accompagnait Stresemann. Il en a résulté de curieux chassés-croisés. Luchaire épousa la maîtresse de Stresemann et Abetz se maria avec la secrétaire de Luchaire, une Française pas bête, d'ailleurs que j'ai rencontrée à Berlin, et qui maintenant est ambassadrice à Paris. On aura tout vu !

En note de bas de page, les éditeurs indiquent tout de même que Maurice Garçon confond ici le père et le fils. "Si Julien Luchaire a effectivement épousé Antonina Vallentin, née Silberstein*, ancienne égérie de Gustav Stresemann, Otto Abetz, lui, s'est marié avec la secrétaire de Jean Luchaire."

Garçon poursuit ensuite sur Jean Luchaire : 

(...) aventurier et sans scrupules, il a fait son chemin comme il a pu, distribuant à l'occasion des chèques sans provision pour lesquels j'ai eu à le défendre.
Aujourd'hui élevé par les Allemands à la dignité de président des directeurs de la presse parisienne, il joue les traîtres avec contentement.
Il est intervenu  - et ceci est un bon point - en faveur des rédacteurs du Matin mis sur le pavé. Et comme la direction du journal ne voulait rien savoir, il a fait intervenir les autorités d'occupation. Le fait est certain, puisque lui-même vient de me le dire au téléphone. Les Allemands ont été fâchés. Que ce journal fasse tant de mécontents les gêne. Ils ont exigé de Bunau-Varilla le versment de cinq millions pour payer les indemnités. 
Et Luchaire fait en ce moment la distribution. Vraisemblablement, je vais faire verser à Germaine Beaumont une soixantaine de mille francs. C'est toujours ça de pris. Mais quelle boue ! 

 Oui, quelle boue. Nous verrons les autres entrées au prochain épisode.

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*      Julien Luchaire ne peut admettre l'antisémitisme déclaré de son fils Jean, alors que sa propre femme est d'origine juive. Et que Jean lui-même dans sa jeunesse était l'ami de Bernard Lecache, fondateur de  la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Lecache et d'autres Juifs collaborèrent à son journal, Notre Temps au début des années 1930 et Luchaire apporta dès 1932 son soutien à Léon Blum. 

Bernard Lecache en 1921

 

  • Wikipedia : Antonina Silberstein, dite « Tosia », aussi connue comme Antonina Vallentin (1893-1957). Antonina, née à Lwow/Lemberg, alors dans l'Empire d'Autriche-Hongrie (aujourd'hui Lviv, en Ukraine), est une intellectuelle et artiste allemande, issue d’une famille juive polonaise. Artiste peintre, traductrice, écrivain et critique d'art, elle est aussi connue sous son nom de plume, Antonina Vallentin, du nom de son premier époux. Journaliste à Berlin dans les années 1920, elle a des relations amicales avec la plupart des intellectuels allemands de l’époque (Thomas Mann, Stefan Zweig, Lion Feuchtwanger) ou d’autres nationalités (H. G. Wells, André Malraux). En 1940, elle publie une brochure, Les atrocités allemandes en Pologne. Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont des biographies de Heine, Einstein, Léonard de Vinci, Mirabeau, Goya.


 

dimanche 22 mars 2026

Requins qui les poussent en avant

Je poursuis la relecture du Journal parisien de Ernst Jünger, qu'il a tenu pendant la Seconde Guerre mondiale. Jünger, célèbre pour Orages d'acier, récit de la Guerre de 14-18 où il fût blessé à de nombreuses reprises et où il reçut la plus haute distinction de l'armée allemande.
Nationaliste convaincu, homme de droite si l'on veut, il refusa cependant toujours les propositions du parti nazi.
En 1940, il est mobilisé à nouveau. Et en 1942, il est affecté à l'État-major allemand de Paris. 

Le 8 février 1942, il écrit ceci :

"(...) Il ne fait aucun doute qu'il existe des individus qu'on doit tenir pour responsables du sang de millions d'êtres. Et ces individus sont avides de sang répandu, comme des tigres. Indépendamment de leurs bas instincts, il y a chez eux une volonté satanique, une froide jouissance à voir périr des hommes, et peut-être même l'humanité. (...)
Il faut aussi que l'on sache que nombre de Français approuvent de tels projets et sont avides de prendre du service comme bourreaux. "

J'ai frémi en lisant ces lignes, car juste avant je venais de regarder le documentaire de Jean Bulot sur Arte, Les soldats français du Reich, qui montre comment les engagés de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) quittant la France pour le front de l'Est, non seulement participent aux combats (assez médiocrement, semble-t-il), mais surtout s'associent aux crimes perpétrés par les nazis, ce qui a été peu documenté jusque-là.
D'autres, engagés dans la Waffen SS, parviendront à échapper à la mort sur le front et à l'épuration, et retrouveront une place dans la société sans renoncer à leur idéologie. Certains, comme Pierre Bousquet et Léon Gaultier, seront aux côtés de Jean-Marie Le Pen à la création du Front national.

 

Jünger, dans la même entrée de son Journal, a cette image forte, à méditer en cette période d'élections : "derrière les bancs de harengs, il y a des requins qui les poussent en avant."