dimanche 24 mai 2026

Vers un avenir radieux

Vu mardi soir Vers un avenir radieux (Il sol dell'avvenire), de Nanni Moretti (2023),  l’histoire de Giovanni, un réalisateur vieillissant, dans les affres du tournage d'un film politique (les membres d’une cellule du Parti Communiste Italien invitent un cirque hongrois au moment précis où éclate l’insurrection de Budapest de 1956), alors que sa femme et productrice de toujours le quitte et que sa fille s'éprend à son grand dam d'un vieil ambassadeur polonais. 

 

Cela rappelle bien sûr son célèbre Journal intime, par le côté auto-fictionnel et le mélange inextricable de gravité et de comique qui caractérisait déjà celui-ci. Le film réveillait aussi en moi d'autres échos récents : Vera, la jeune communiste éprise d'Ennio, le responsable de la cellule, mais qui ne partage pas sa ligne fidèle au parti, me rappelait Bianca Garufi*, membre du parti communiste elle aussi et amante de Cesare Pavese, qu'un écart d'âge important aussi séparait. Et puis il y avait cette scène où l'on voyait Giovanni faire des longueurs dans une piscine, sur un commentaire en voix off où il regrettait de ne pas avoir adapté il y a quarante ans Le Nageur de John Cheever**. Scène qui évoquait évidemment Palombella Rosa, cet inénarrable film de 1989, peut-être son chef d’œuvre, où Moretti contait  les tribulations du député communiste Michele Apicella (incarné par lui-même) pendant une partie de water-polo, alors qu’il n’a pas encore recouvré sa mémoire perdue dans un accident de voiture (dans Vers un avenir radieux, le cirque hongrois se nomme Budavari : autrement dit, le nom du joueur hongrois de water-polo qui ruinait, déjà, les rêves de l’équipe italienne dans Palombella Rossa).

 


Incidemment, Le Nageur est cité dans Nager sa vie, le Journal d'un nageur d'Al Alvarez, que j'ai récemment chroniqué

Palombella Rossa a été reprogrammé l'an dernier, et j'ai eu le plaisir de le revoir sur grand écran à l'Apollo en compagnie de Nunki Bartt, grand admirateur de ce film inclassable. Jean-Marie Samocki, dans Les Cahiers du cinéma, concluait son article par ces lignes :

Moretti cherche à articuler un temps qui n’existe plus et un monde qui n’existe pas encore. Vers un avenir radieux témoigne encore de cette ambition, mais sur une alternance entre la réalité et le film-dans-le-film. En régulant la mise en scène de l’intérieur, depuis sa position d’acteur, il unifie sa persona, alors que Palombella rossa s’ingénie au contraire à la faire éclater : différents acteurs pour un seul personnage, différents états du corps pour un seul acteur. Film de famille, autofiction et confession à la première personne constituent sa part fellinienne, avec ses éclats de passé imprévisibles qui exhument des sensations primitives. En montrant un adolescent qui bouge ses lèvres en même temps que Bruce Springsteen chante « I’m on Fire » ou des spectateurs émus par la musique de Maurice Jarre, Moretti recrée un espace commun avec le spectateur en deçà de toute psychologie, comme il le fera dans Journal intime avec des morceaux de Leonard Cohen et de Keith Jarrett. Face caméra, en citant « E ti vengo a cercare » de Franco Battiato, Michele exalte un « sentiment populaire ». Palombella rossa épuise l’efficacité supposée des discours et leur violence latente pour libérer une émotion conjointe hors de l’étau de la langue.

C'est Voglio vederti danzare, un autre titre de Franco Battiato que Moretti insère dans Vers un avenir radieux.


Avec ça, je voulais reparler de la Leuco de Pavese. Ce sera pour la prochaine fois.


 

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* A propos de Bianca, lisant la critique du film par Jérémy Sibony dans Diacritik, je suis interpellé par ce passage : "Le souci du détail, qui donne son sens au cadre, renvoie au caractère obsessionnel de Giovanni, le héros du film. On le sait depuis son prix de la mise en scène à Cannes en 1994, la réalisation de Nanni Moretti, si elle n’est pas tape à l’œil et passe par de longs plans et de lents mouvements de caméra, est d’une grande richesse : couleur, cadre, disposition des personnages, arrière-plan, Moretti est un véritable calligraphe. Dans une amusante mise en abyme, il invite le spectateur à faire attention au moindre détail de l’image, en se représentant comme un personnage obsessionnel jusqu’au fétichisme. Le regard de Giovanni est absorbé par une chaussure, une mule, qui le perturbe jusqu’à la folie (comme on l’avait déjà vu dans Bianca). Ce regard fou, cette monomanie du personnage, c’est aussi celle du réalisateur dans l’élaboration de son cadre. Rien n’est innocent, tout est pensé. Tout doit être harmonieux dans le cinéma de Moretti : pas de facilité de langage cinématographique et rien qui n’agresse l’œil, le cinéaste s’exprime via la composition du plan qui est aussi un plaidoyer esthétique, vers une mise en scène harmonieuse qui rend paradoxalement compte du chaos du monde."

Dans Bianca (1983) on retrouve Michele Apicella, "professeur de mathématiques, qui a une curieuse manie : épier de sa terrasse tous ses voisins et les mettre en fiche. Il s'intéresse plus particulièrement à Bianca, adorable professeur de français. Quand une série de meurtres se produit autour de lui, Michele devient le suspect idéal."(Wikipedia)

Bianca (Laura Morante)

** Je n'ai pas lu cette nouvelle. Elle est résumée ainsi dans un article de la revue En attendant Nadeau

9. John Cheever, « Le nageur » (« The Swimmer »), 1964, dans L’homme sur le pont.

Un jour d’été, au cours d’une « pool party » chez des amis, Neddy Merrill décide de rentrer chez lui en nageant de piscine en piscine (nous sommes près de New York, dans une banlieue élégante truffée de bassins). C’est aujourd’hui sans doute l’une des nouvelles les plus connues sur la nage, qui, dans le récit, est pour Merrill un idéal viril et social, puis devient machine à descendre le temps et révélation de soi, tandis que les bassins d’eau jouent des rôles variés à la fois instrumentaux et symboliques. « Le nageur » est une épopée tragicomique, la satire d’un mode de vie, un conte fantastique et une parabole. Frank Perry en a tiré un film avec Burt Lancaster en 1968. En septembre 2014, la journaliste Carolyn Kormann décida de « répéter » pour le cinquantième anniversaire de « The Swimmer » la traversée de Merrill mais cette fois-ci dans les piscines municipales de Manhattan. En une journée, en remontant du nord vers le sud, elle se plongea dans le plus grand nombre de bassins possible, nageant une longueur ou deux à chaque fois et prenant un taxi, ou un vélo pour se rendre d’une piscine à l’autre. Le récit qu’elle en a fait, « The Swimmer : Manhattan », fut publié dans le magazine The New Yorker. Le texte répond de manière ironique au penchant actuel pour la célébration et pour l’exploit, mais effectue aussi un discret rappel de l’histoire sociale et raciale des États-Unis où les piscines furent des lieux de lutte contre la ségrégation (et doivent aujourd’hui faire face à de nouveaux problèmes : indiscipline, intrusion des gangs…).


 

vendredi 22 mai 2026

Mourir de penser

LEUCOTHEA.- Et cet homme aimait un chien ?
CIRCE.- Un chien, une femme, son fils et un navire pour courir les mers. Et le retour innombrable des jours ne lui sembla jamais un destin, il courait à la mort sachant ce qu'elle était, et il enrichissait la terre de paroles et d'exploits.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, Les sorcières.

C'est d'Ulysse bien sûr que parlent Circé et Leucothea (dite Leucò) dans ce dialogue intitulé Les sorcières. Dialogue qui est l'un des derniers du livre alors qu'il fut le premier écrit par Pavese, daté qu'il est précisément du 13 au 15 décembre 1945, avant La bête (18-20) et La mère (26-28). Quelques mois auparavant, il est tombé amoureux de Bianca Garufi, secrétaire générale du siège romain des éditions Einaudi, où travaille Pavese. Il compose entre le 27 octobre et le 5 décembre neuf poèmes pour elle, qui seront publiés en 1947 sous le titre La terre et la mort. La notice biographique du Quarto consacré à Pavese précise que "d'origine sicilienne, elle appartient au Parti communiste et a entrepris une analyse avec Ernst Bernhard*, qui a introduit en Italie la doctrine de Jung (elle deviendra psychothérapeute). Elle est particulièrement sensible aux spéculations de Pavese sur le mythe. Entre eux naît une passion à la fois intellectuelle et sensuelle. Bianca devient elle-même une figure mythique dans les poèmes qu lui sont dédiés où elle s'identifie avec les éléments. "Terre rouge terre noire, / tu viens de la mer", mais aussi : "Toi aussi tu es colline et sentiers de rochers [...] tu es la terre et la vigne" et enfin "tu es la terre et la mort"."

Bianca Garufi
 

Bianca Garufi refusera pourtant la demande en mariage de Pavese, comme Tina Tizzardo et Fernanda Pivano avant elle, mais elle assurera avoir inspiré le poète dans la rédaction des Sorcières : Leucothéa (Λευκοθέη) signifie en effet « blanche déesse ». L'exemplaire envoyé à Bianca par Pavese est dédié à "Bianca-Circé-Leucò".

Dans Hotel Roma, Pierre Adrian évoque longuement Bianca Garufi dans le chapitre "Un beau couple discordant", et ce roman qu'il écrivirent à deux mains, Grand feu, qui demeura inachevé, mais fut publié à l'été 1959 à l'instigation d'Italo Calvino. Il écrit que Bianca s'en voulut à la mort de Pavese : "Elle avait épousé un musicien quand Pavese se suicida à la fin du mois d'août. Son mari devait jouer à Paris, cet été-là, et elle lui avait promis de s'arrêter à Turin au cours de leur voyage vers la France. Il y eut mille petites raisons qui l'en détournèrent. Elle rejoignit Paris directement et, quelques jours plus tard, elle apprit la mort de son ami en lisant le journal. Décidément, personne n'aurait pu secouer Pavese et le sortir de sa chambre d'hôtel sinistre. Dans son journal intime, à la fin de l'année 1950, elle note : "Ai-je écrit sur ces pages que Pavese s'était suicidé ? Oui, le 28 août (sic). Pavese, imbécile, tu ne pouvais donc pas te faire aider ? Moi, peut-être, j'aurais pu t'aider."

Mais revenons à cette réplique "Et cet homme aimait un chien ?", prononcée par Leucò. Elle vient en écho à une parole de Circé : "Une fois, je crus lui avoir expliqué pourquoi la bête est plus proche de nous, les immortels, que l'homme intelligent et courageux. La bête qui mange, qui monte, et n'a pas de mémoire. Il me répondit que dans sa patrie, un chien l’attendait, un pauvre chien qui était mort peut-être, et il me dit son nom. Tu comprends, Leucò, ce chien avait un nom."

Ce nom, que ne donne pas Pavese, c'est Argos. Je me souviens qu'il apparaît au chapitre III de Mourir de penser, neuvième essai de la série Dernier Royaume de Pascal Quignard (Grasset, 2014).

Ulysse en haillons est reconnu par son vieux chien Argos.

Homère a écrit, il y a 2800 ans, dans Odyssée XVII, 301 : Enoèsen Odyssea eggus eonta. Mot à mot : Il pensa "Ulysse" dans celui qui s'avançait devant lui.

La scène est bouleversante parce que aucun homme et aucune femme sur l'île d'Ithaque n'a encore reconnu Ulysse déguisé en mendiant : c'est son vieux chien, Argos, qui reconnaît cet homme tout à coup. Le premier être surpris à penser, dans l'histoire européenne, est un chien.

C'est un chien qui pense un homme. (p. 17)

 


On s'en doute, les traductions ne conservent pas le mot-à-mot signalé par Pascal Quignard. Ainsi Philippe Jaccottet nous donne ceci : Or, sitôt qu'il flaira l'approche de son maître, / il agita la queue et replia ses deux oreilles. Et il conclut cette séquence par ces deux vers : "Mais la mort noire s'est emparée d'Argos / aussitôt qu'il avait revu son maître après vingt ans."

Pascal Quignard écrit que "le premier être qui pense dans Homère se trouve être un chien parce que le verbe "noein" (qui est le verbe grec qu'on traduit par penser) voulait d'abord dire "flairer".  Penser, c'est renifler la chose neuve qui surgit dans l'air qui entoure. C'est intuitionner, au-delà des haillons, au-delà du visage barbouillé de noir, au sein de l'apparence fausse, au fond de l'environnement qui ne cesse de se modifier, la proie, une vitesse, le temps lui-même, un bondissement, une mort possible."

Argos dément donc les dires de Circé, affirmant que la bête n'a pas de mémoire. Dans l'Odyssée, ce n'est pas la mémoire visuelle du chien qui lui permet de reconnaître Ulysse, mais bien sa mémoire olfactive prodigieuse : il "flaira". 

Dans la suite du chapitre, Quignard écrit :

Parménide a écrit que les signes (en grec les sèmata) sont d'abord les excréments des bêtes poursuivies, puis les traces qui indiquent leur chemin, enfin les astres (en latin les sidera) qui repèrent leurs parcours.

Les signes du passage des bêtes deviennent les signes de reconnaissance qui guident les chasseurs vers leurs proies - jusqu'à ce qu'ils se renversent soudain et deviennent les signes de piste qui permettent de retourner du lieu de la curée jusqu'au "foyer", jusqu'à son "feu", jusqu'à la coction des proies mortes et découpées, jusqu'à la possibilité du récit non seulement de chasse mais aussi de survie auprès des siens, assis en rond autour des flammes qui cuisent les proies mortes.

Le mouvement de revenir en arrière se dit en grec meta-phora.

Le mouvement de rebrousser le chemin se dit en chinois tao. (p.19)

Ulysse, qui essuie une larme en cachette d'Eumée, le porcher auquel il s'adresse, lui dit trouver étrange ce chien affalé sur le fumier de bœuf et de mulet, et lui demande s'il fut aussi rapide à la course que beau, ou s'il fut simplement un chien d'ornement. Et Eumée de répondre : Hélas ! c'est là le chien d'un homme mort à l'étranger... / Ah ! s'il était encore, pour l'allure et les exploits,/ ce qu'il fut quand Ulysse le laissa pour gagner Troie, / sa force et sa vitesse auraient tôt fait de t'étonner ! / Jamais les bêtes qu'il traquait dans la forêt profonde / ne lui ont échappé : il avait la science des pistes !"

Voilà donc un chien qui "pense" et qui a "la science des pistes"... 


 

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* C'est le même Ernst Bernhard, médecin pédiatre d'origine juive qui avait fui l'Allemagne avec sa femme Dora. Ils s'étaient réfugiés à Rome en 1936, et il devint l'analyste de Federico Fellini. C'est sur ses conseils que le cinéaste commença le 30 novembre 1960 - il est alors âgé de 40 ans - à rédiger et illustrer  Le Livre de mes rêves.


 

 

mercredi 20 mai 2026

Ithaque t'a donné le beau voyage

Paris, 2 janvier 1944

[...] J'ai retrouvé dans Hölderlin, la lettre à Bellarmin avec ses terribles vérités sur les Allemands. Il est de fait qu'en ce pays, l'homme supérieur ressemble à Ulysse, raillé, sous sa figure de mendiant, par d'indignes usurpateurs. Quelle vérité encore dans ce passage : "Le servilisme gagne et, avec lui, le courage grossier. [...]

Ernst Jünger, Second Journal parisien 

Le week-end dernier, répétition de Dialogues avec Leucò, à la MJCS de La Châtre, avec les camarades de Théatralacs. Et le samedi soir, nous nous retrouvâmes presque tous au Moulin Barbaud pour le dîner. Sardines grillées au feu de bois, entre tilleul et cerisier (mais nous les avons dégustées à l'intérieur - il faisait encore trop frisquet pour manger dehors). Je suis incapable de me rappeler comment la conversation s'orienta à un moment donné sur une personnalité qui m'était jusqu'à ce jour totalement inconnue : Arthur Lehning, un Néerlandais, né de parents allemands le à Utrecht et mort le à Lys-Saint-Georges, autrement dit un village à une vingtaine de kilomètres de La Châtre, où mes parents, si je ne me trompe, vécurent quelques mois.

Cet Arthur Lehning n'était pas un Néerlandais quelconque : il a sa notice dans le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, où il est désigné comme "militant anarchiste et anarcho-syndicaliste allemand, archiviste et historien du mouvement libertaire international.

Arthur Lehning
 

Le site Partage Noir (qui revendique Production et diffusion de documents anarcho-compatibles) nous en dit beaucoup plus, notamment sur son engagement artistique.  Ayant découvert à Paris, en 1924, les  courants les plus modernes de la peinture, il crée, entre janvier 1927 et juin 1929, la revue i10, "considérée comme la suite et le pendant des tendances développées dans « De Stijl » ou « Bauhaus ». Éditée en quatre langues (hollandais, allemand, anglais et français), elle  recevra des contributions de nombreux artistes, philosophes et écrivains qui deviendront célèbres (Mondrian, Lissitzky, Kandinsky,  Hans Arp, Kurt Schwitters, Ernst Bloch, Walter Benjamin,  Le Corbusier, Upton Sinclair...). C'est dans i10 que Lehning intervient pour exiger la libération de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens condamnés à mort aux USA.

Je dois cette découverte à Jean-Claude Moreau, alias le Doc, dont un ami (grand archiviste lui-même et promoteur d'une immense bibliothèque édifiée dans un ancien poulailler industriel), l'a un jour conduit au hameau du Plessis chez Toke Van Helmond, la compagne de Lehning, qui fut aussi sa secrétaire. C'est au cimetière de Lys Saint-Georges que l'anarchiste centenaire repose aujourd'hui, et sur sa pierre tombale serait inscrit le vers de Du Bellay, Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. C'est du moins le souvenir que Jean-Claude en avait.

La réalité est légèrement différente. L'article de Partage Noir m'a mis sur la piste : l'auteure concluait en reprenant la fin d'une contribution autobiographique d'Arthur Lehning parue lors d’un colloque tenu à l’Université d’Oldenburg, ayant pour thème « L’anarchisme dans l’art et la politique », et dédié à son 85ème anniversaire :

[…] On m’a souvent posé la question pour comprendre pourquoi je ne suis pas découragé, puisque, il faut bien le constater, peu de réalisations concrètes sont issues de mes idées. Ceci est vrai, sans aucun doute. Cependant il existe aujourd’hui toute une série de mouvements qui ­ sans se reconnaître de l’anarchisme ­ en appliquent pourtant les idées-forces libertaires […] Pour moi, le plus important est et reste le fait que je n’entrevois aucune raison de changer mes idées, uniquement parce qu’elles sont très éloignées de la réalité et d’autant moins que l’Histoire ne cesse de les confirmer. J’ai eu l’occasion d’entendre, il y a quelques années, Luis Llach reprendre en musique un poème de Constantin Cavafy, « Ithaque » . Ithaque n’est pas seulement cette île de l’archipel grec, mais elle s’apparente pour moi à l’Utopie. Aussi, pour mieux comprendre cette Utopie, lisons ces quelques vers :

Quand tu partiras pour Ithaque
Souhaite que le chemin soit long
Riche en péripéties et en expériences
[…]
Souhaite que le chemin soit long,
Que nombreux soient les matins d’été, où
Avec quels délices !
Tu pénètreras dans des ports vus pour la première fois.
[…]
Garde Ithaque sans cesse présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,
Mais n’écourte pas ton voyage :
Mieux vaut qu’il dure de longues années,
Et que tu abordes enfin ton île aux jours de ta vieillesse,
Riche de tout ce que tu as gagné en chemin.
[…]
Ithaque t’a donné le beau voyage :
Sans elle tu ne te serais pas mis en route
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre,
Ithaque ne t’a pas trompé.

 

 

Arthur Lehning a aussi écrit un essai titré "Ithaka"

C'est un autre activiste libertaire, Thom Holterman, qui va nous éclairer sur l'importance de ce poème. Holterman rencontre personnellement Arthur Lehning pour la première fois, pendant une conférence d’études internationale à Linz (Autriche) :  

Je me souviens que nous avons surtout parlé de son travail aux Archives Bakounine. Après, nous nous sommes rencontrés encore deux ou trois fois personnellement, toujours pendant une conférence d’études internationale. C’est en ce temps, alors que je suis en train d’écrire ma thèse de doctorat de droit, qui tourne autour de la relation entre anarchisme et droit, que nous échangeons des lettres. 

Puis nous nous perdons de vue. Vers la fin de l’année 2000, je vais vivre à trente kilomètres de distance de Lys Saint-Georges (Indre), où il s’était retiré avec sa femme Toke. Mais il ne me reste plus qu’à aller saluer Toke et aller au cimetière à Lys Saint-Georges. Là, Arthur Lehning a trouvé son Ithaque, l’île grecque modeste, dont il parle à la fin de son discours à l’occasion de son doctorat honoris causa à l’université d’Amsterdam (8 janvier 1976). Sur la pierre tombale, on trouve l’inscription : « Ithaque t’a donné le beau voyage » (Cavafy). 

Lehning a expliqué que l’île elle-même n’est pas grand-chose. Ithaque lui a donné l’occasion de faire un voyage magnifique. Dans la vie, le plus important n’est pas de trouver le lieu de séjour, le but le plus important est le voyage, les rencontres… Or, dans la pensée de Lehning, il n’y a pas de Terre promise. C’est une conséquence de sa pensée anti-religieuse."

Ithaque t’a donné le beau voyage, il s'agissait donc de Cavafy et non de Du Bellay. 

Apprenant cela, je réalise immédiatement que ce poème ne m'est pas inconnu : le numéro du Magazine littéraire consacré à Homère (lire Le coffre au trésor), en faisait mention. Dans l'article de Jacques Lacarrière que j'avais cité parce qu'il s'ouvrait sur Calypso, mais c'est Constantin Cavafy qui était au cœur de son propos, Cavafy qui ne dit pas autre chose que Lehning, à savoir que, pour Ulysse, "les épreuves et les rencontres, loin d'être pour lui des entraves, lui furent autant d'enseignements."

"J'ai traduit, écrit Lacarrière, ce poème il y a des années et je l'ai relu très souvent sans que jamais s'efface ou s'affadisse en moi l'émotion éprouvée dès sa première lecture. Car il ne s'agit pas seulement d'un poème nous parlant d'Ithaque mais du murmure même de la mer nous livrant, à travers l'odyssée d'Ulysse et la voix du poète, le sens profond, secret, révélateur de tout voyage."



jeudi 14 mai 2026

La Promenade sous les arbres

La difficulté n'est pas d'écrire mais de vivre de telle manière que l'écrit naisse naturellement. C'est cela qui est presque impossible aujourd'hui ; mais je ne puis imaginer d'autre voie. Poésie comme épanouissement, floraison, ou rien. Tout l'art du monde ne saurait dissimuler ce rien.

Philippe Jaccottet, La Semaison, Notes de février 1976. 

Trouvé à Bourges le mois dernier, La Promenade sous les arbres, de Philippe Jaccottet, dans sa réédition au Bruit du Temps, en 2022 (il avait été publié la première fois en 1957 par l'éditeur suisse Mermod). Il s'agit du tout premier livre en prose du poète, commencé à l’automne 1952, repris et complété peu après son mariage avec Anne-Marie Haessler (dont les dessins ornent la couverture) et leur établissement à Grignan, dans la Drôme. 1957, je n'étais pas né, ces phrases ont donc presque soixante-dix ans et pourtant ce qui me frappe c'est leur extrême fraîcheur. Je ne dis pas "actualité", au sens où on l'entend généralement : aucun écho en ces pages des événements sociétaux de l'époque, non, il n'est question que d'arbres, de lumière, de rivière et de vent. De ces éléments du paysage que l'on peut encore découvrir si l'on se risquait nous aussi à arpenter les mêmes lieux. Dans sa préface, Jean-Marc Sourdillon expose le geste inaugural du poète : "Se formule pour la première fois le fait que la conjugaison entre la vie et l'écriture est absolument centrale, que c'est sur elle que repose avant tout l'expérience poétique. La vie propose des situations où l'on se sent plus réel, plus intégralement vivant, et l'écriture se saisissant de ces instants, entre dans leur ouverture pour à la fois éclairer l'expérience, la rendre partageable, et l'approfondir, l'explorer du point de vue du sens."

 
 
Juste avant de me plonger dans l'écriture de cette note, j'avais regardé quelques instants la Grande Librairie, sur France 5, où Katherine Pancol et Michel Bussi tombaient d'accord pour dire que la littérature était une façon de fuir le réel, de s'en protéger. C'est exactement l'inverse qui s'exprime avec Jaccottet, où l'écriture n'est jamais évasion, espace de fantasmes et de délires. Le poète se méfie même des comparaisons et des images, aussi belles soient-elles, "elles encombrent notre regard, et leur sonorité notre ouïe." Observant que si des arbres ou une rivière l'avaient fasciné, ce n'était pas parce qu'ils ressemblaient à quelque chose qu'il aurait déjà beaucoup aimé, mais parce que le bois et l'eau lui faisaient découvrir ou le vent ou la lumière, "ou tous les deux ensemble, c'est-à dire que le visible me révélait l'invisible, l'obstacle le mouvement et la direction du mouvement.
 
Un peu plus haut, il l'assure : "où que j'aille l'eau m'accompagne de son froissement et s'associe à mes journées." Pas n'importe quelle eau, pas tellement la mer, dit-il (trop grande, presque une abstraction !), ni les lacs, mais les fleuves, et plus encore que les fleuves, "n'importe quelles fines eaux filant dans l'herbe, sans nom, sans histoire, sans religion, filant et brillant dans l'herbe, comme la rivière d'ici qui s'appelle le Lez". Et ici prend place une vaste parenthèse de quinze lignes tout à fait remarquable :
 
(et peut-être ce que j'ai vu de plus extraordinaire en ce sens était-ce la Corrèze, pays que pour cette raison je ne puis plus oublier : ce devait être en mars ou en avril, la route que nous suivions en voiture circulait parfois au sommet, parfois au flanc d'éminences plus ou moins hautes qui semblaient constituer un système assez complexe de vallées, il y avait beaucoup de châtaigniers, mais des forêts pleines d'air, et puis des prés, tout cela brun plutôt que vert, couleur de bois, donnant l'impression que le pays était construit sur des socles de pierre ; et alors, partout, sur ces pentes et dans ces combes, l'irrigation était assurée par de minces veines d'eau étincelante, incroyables dans cette apparence sèche, irrégulières comme les lignes de la main...) (p. 88-89)
Pierre Bergounioux

Pas la Drôme donc, mais la Corrèze. Et ce seul mot bien sûr me ramène à Pierre Bergounioux, dont je parlais récemment, et dont c'est le pays natal, où il revient inlassablement. A ce paysage de Corrèze il a consacré un petit livre, Le Chevron (Verdier, 1996), où je me retransporte allègrement. En voici l'incipit :

Le trait saillant de notre expérience, c'est le chevron adouci, d'élévation médiocre, que le département répète à l'infini. De Pompadour, sur les marges périgourdines, en ouest, à Millevaches, sur le plateau, vers l'est, de Bort où l'Auvergne pousse son troupeau de volcans, à Turenne, qu'éclaire, à l'opposé, la blancheur du Midi, on passe son temps à gravir puis à dévaler le même mamelon vert et toujours renaissant : on est en Corrèze. (p. 7)

Et, pour ce qui est de l'eau, il me faut reproduire ce passage que j'avais encadré de deux crochets dans ma première lecture, en 1996 :

Il existe un mot patois d'origine gauloise - gaulia, justement - dont on peut toujours imaginer que les premiers habitants du vallon, les "parleurs terribles" de Michelet, les guerriers indociles aux grands corps blancs, confrontés, comme nous après eux, à l'eau qui sourd, se servirent, pour désigner la combe mouillée entre ses crêtes chevelues et, par extension, leur pays tout entier, la Gaule. Un gauillassou, c'est un fond de pré détrempé avec, parfois, un ruisselet qui sinue, invisible, sous les joncs. On avait un verbe, gauiller, pour dire que le sol ne portait pas, qu'on enfonçait. "Ça gauille." Conjugué à la première personne du singulier, au passé composé qui, qui gardait quelque chose de sa valeur temporelle primitive - une action qui s'achève, là, à l'instant présent -, il cristallisait, si le mot convient s'agissant de boue, le bruit de déglutition qui montait du sol avec l'odeur de vase et la sensation désagréable de l'eau froide s'insinuant dans la chaussure. Celle-ci, parfois, restait prise, avalée par le bourbier. "J'ai gauillé." C'était toujours surprenant. On frissonnait. On était ennuyé, irrité." (p. 13) 

Pourquoi avoir signalé ce passage ? Je peux encore le deviner : gauiller est aussi un mot de patois berrichon, de ce berrichon d'Aigurande, du fond du Boischaut Sud, si proche de la Marche et de son parler limousin, de langue d'Oc. Nous avons gauillé, nous aussi, quand nous descendions les chemins étroits, pleins de bourbiers, vers l'étang du Grand Moulin d'où s'échappait la Vauvre. Mais nous riions plus que nous étions ennuyés...

C'est que l'expérience de Bergounioux semble toujours marquée d'une sombre issue, vouée à la déconvenue : "Tout ce que l'on consent à admettre, c'est qu'un maléfice, une force invisible, imprévisible est mêlée à l'affaire. Elle s'ingénie, l'obstacle vaincu, traversé, à le remettre devant nos yeux, sous nos pas. Elle n'entend pas qu'on trouve ce qu'il y a - on le sait, obscurément - derrière le mamelon." (p. 11)

Le pessimisme de son dernier Carnet de notes se reflétait déjà trente ans plus tôt dans cette prose de 1996 : "Quand la terre est debout, devant, qu'on s'empêtre aux ronciers, aux ruisseaux, qu'on voit mal, qu'on gauille, qu'on s'époumone et que c'est en vain, on est raisonnablement fondé à supposer qu'il y a maldonne. (...) C'est sur un fond incertain, fallacieux, comme la tourbe au creux des combes, que s'avance la réalité quand, d'aventure, elle consent à se manifester et l'on tremble qu'elle ne nous quitte. On ne connaît pas vraiment la paix." (p. 45-46) 

L'obstacle n'a pas le même statut chez Philippe Jaccottet : loin d'être un empêchement, il se révèle un exhausteur de vie : "Je crus comprendre  alors la nécessité pour nos yeux, et non moins pour notre être, âme, cœur, esprit, comme on voudra nommer les formes de notre vie intérieure, d'un obstacle et d'une limite, donc aussi bien d'une fin, pour que cet être pût, précisément, briller et même tout bonnement vivre. Je crus comprendre un instant qu'il nous fallait bénir cette mort sans laquelle la lumière et l'amour, de même que nos paroles, ne pourraient plus avoir aucun sens ni d'ailleurs aucune possibilité d'existence." (p. 113)

 

La Loise, à Chambost-Longessaigne

 
 

mardi 12 mai 2026

Des rêves et des serpents

A Nunki Bartt, 

"Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d’Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent , et que d'horreur lui-même se les creva."

Cesare Pavese, Les Dialogues avec Leucò

Ce court paragraphe est l'introduction de Pavese au dialogue dit Les Aveugles, entre Œdipe et Tirésias.  Tirésias que j'ai l'honneur d'interpréter dans le cadre de l'adaptation de Jean-Claude Moreau (alias le Doc) pour la compagnie Théatralacs. Un texte difficile, dans un registre de langue très dense bien éloigné de la conversation familière, que j'ai peiné à apprendre, et sur lequel je dois revenir régulièrement pour le bien garder en mémoire. Mais plaisir ensuite, il faut le dire aussi, de cette richesse, de la somptuosité verbale de Pavese.

Je porte ce texte sans avoir la prétention de tout comprendre, il me résiste encore en certaines de ses parties, et sans doute n'en viendrai-je pas à bout, mais cela a peu d'importance : l'essentiel est que je le fasse entendre au spectateur, qu'il fasse à son tour chemin en lui. Je ne suis que passeur. De même mes camarades de jeu.

Nunki Bartt, projet d'affiche 
 

Daniela Vitagliano, dans son article déjà cité ailleurs, écrit que dans ce "troisième dialogue (I ciechi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d’un fond mythique, et à l’idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Œdipe fait allusion à l’histoire des serpents que Tirésias frappa avec son bâton, ce qui lui valut d'être transformé en femme pendant sept ans. Tirésias affirme qu'il n'y a pas de dieu au-dessus du sexe : "C'est le roc, te dis-je. Beaucoup de dieux sont des bêtes fauves, mais le serpent est le plus ancien de tous les dieux. Quand il se tapit dans la terre, voilà que tu as l'image du sexe. Il y a en lui la vie et la mort. Quel dieu peut incarner et comprendre tout cela ? "

Or, continuant à relire chaque nuit quelques pages du Second Journal parisien d'Ernst Jünger, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur cette entrée du 13 juillet 1943, à Paris :

Nuit fiévreuse, agitée, inaugurée par des alertes. J'ai rêvé de serpents ; ils étaient sombres, noirs et dévoraient d'autres serpents multicolores, couleur de soleil. Lorsque  je rêve de ces animaux, qui jouent un si grand rôle dans les songes, je n'éprouve, la plupart du temps aucune répulsion [...] La force originelle de ces animaux, c'est d'incarner la vie et la mort, puis encore le bien et le mal - à l'instant même où l'homme a obtenu du serpent la connaissance du bien et du mal, il a reçu la mort. Donc, la vue du serpent est pour tout homme une expérience bouleversante - presque plus forte que celle du sexe, auquel il se rattache d'ailleurs. (C'est moi qui souligne)

Pavese et Jünger, ces deux écrivains qui semblent si éloignés, par leur tempérament et leur histoire, se rejoignent pourtant sur le plan du mythe. 

Le serpent est encore évoqué à la toute fin du dialogue : "Il y a un gros serpent dans chaque jour de la vie, et il se tapit et nous regarde. T'es-tu jamais demandé, Œdipe, pourquoi les malheureux deviennent aveugles en vieillissant ? *" Comment comprendre ce passage ? Daniela Vitagliano, dans la thèse qu'elle a consacrée aux Dialogues avec Leucò (2019)**, écrit que "la cécité est perçue comme un état à atteindre pour cesser d'être hanté par ce que l'on a vu. (...) Si l'on s'en tient à une interprétation littérale de cette phrase, elle suggère une fin tragique pour les malheureux, ceux qui ont « vu » la force primordiale (qui, à son tour, les observe), et qui, de ce fait, sont conscients, deviennent aveugles dans leur vieillesse, puisqu'ils savent déjà tout. 

Mais si l'on se réfère au sens métaphorique de « vieillir », c'est-à-dire à la perte de vigueur, on pourrait y voir une métaphore de la virilisation de l'homme malheureux. En perdant sa vigueur, il devient aveugle, moins désirable, moins enclin à répondre à l'appel du sexe."
 
Vitagliano risque ensuite une autre lecture possible : "En effet, si l'on lit cette phrase d'un seul trait, en attribuant rythmiquement la particule pronominale « si » au verbe « accecare » — qui, entre autres choses, se trouve beaucoup plus souvent à la forme pronominale qu'« invecchiarsi » —, le sens change. La cécité que l'on s'inflige soi-même, lorsqu'on vieillit et que l'on prend conscience de ses actes, est une prédiction de ce qui arrivera à Œdipe. À tel point qu'il répond : « Je prie les dieux pour que cela ne m'arrive pas. »"
 

 

 

Si l'on revient à Jünger, il n'est peut-être pas inutile de remarquer que son livre le plus célèbre, Sur les falaises de marbre, a précisément pour source un rêve, qui le conduisit à écrire à la fin février 1939, à Überlingen, près de la frontière suisse, un récit allégorique dénommé La Reine des serpents. Qui deviendra au printemps suivant, près de Hanovre, au presbytère de Kirchhorst, le livre que l'on connaît. Dans un entretien avec Julien Hervier, en 1986, Jünger revient sur le sens de l’œuvre, et l'on ne s'étonnera pas de retrouver une nouvelle fois les rêves et les serpents. 

J. H. — Pourtant vous n'avez pas hésité à mettre le nazisme en question dans Sur les falaises de marbre, même si ce fut sous une forme voilée.

E. J. — Je l'ai effectivement fait, mais, en même temps, j'avais été interpellé par la muse, si je puis dire : la situation politique avait atteint son point de concentration poétique, et c'est en conséquence de cela que l'œuvre a pris une portée politique. Mais la signification politique ne suffit pas : il nous faut revenir aux serpents, aux chiens, aux détenteurs de la puissance, aux martyrs, tel le prince Sunmyra qui incarne une sorte de pressentiment du comte Stauffenberg. Toutes les données politiques sont éphémères, mais ce qui se dissimule derrière de démoniaque, de titanique, de mythique, cela reste constant et garde une valeur immuable : les Falaises conservent aujourd'hui tout leur sens, dans d'autres régions que celles où nous vivons. Mais à l'époque, on a tout de suite dit « le Grand Forestier, c'est Goering ». Mais ça pouvait tout aussi bien être Staline ; et c'est d'ailleurs comme cela que j'ai pu me défendre. En fait, quand je décris un type, ce type peut être représenté aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, avec plus ou moins de force. Pour moi, Staline ressemble bien plus que Goering au Grand Forestier. En rêve, on rencontre d'abord le type. Puis, dans la réalité, on rencontre l'incarnation de ce type sous une forme affaiblie. L'inverse est également possible : que l'on connaisse des gens, des personnalités, et qu'en rêvant d'eux on atteigne leur vérité profonde. Léon Bloy l'a très bien montré. Les gens parlent de diableries et de messes noires, alors qu'il leur suffit d'aller chez l'épicier du coin. (C'est moi qui souligne)

 

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* «Cʼè un grosso serpe in ogni giorno della vita, e si appiatta e ci guarda. Ti sei mai chiesto, Edipo, perché gli infelici invecchiandosi accecano?» (Toutes les traductions données ici sont de Google)

** Merci à Violette pour m'avoir permis d'accéder à ce document (rédigé en italien). 

 

 

dimanche 10 mai 2026

Silent Friend

Pendant le déjeuner, parlé avec Hattingen de montres et de sabliers. Dans le ruissellement du sablier, c'est encore le temps non mécanisé, le temps du destin qui passe. Le temps que nous sentons dans le murmure des forêts, dans le pétillement du feu, dans la mer qui se brise, dans le tourbillonnement de la neige.

Ernst Jünger, Second Journal parisien, Paris, 11 avril 1943. 

Vu le 15 avril dernier, à l'Apollo, Silent Friend de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Une belle expérience de cinéma que ce film qui entrecroise trois histoires situées dans des temps différents. Le point commun entre elles est justement cet ami silencieux, un arbre vénérable et imposant, un ginkgo biloba femelle, dans le jardin botanique d'une université allemande. En 2020, en pleine période de confinement, il est le sujet d'étude d’un chercheur en neurosciences hongkongais interprété par Tony Leung Chiu-wai. Invité à une conférence autour de ses recherches sur le cerveau des bébés, il a été immédiatement fasciné par le gingko* et a décidé de mener une expérience en branchant des capteurs, ce qui n'est guère du goût du gardien du jardin, présence sourde et hostile.

La seconde histoire, tournée en noir et blanc, se déroule en 1908, où l'on assiste à l'entretien d'admission de Grete, une jeune femme passionnée de botanique (Luna Wedler), soumise aux questions tracassières  d'un jury misogyne, qui tente de la déstabiliser en l'interrogeant sur la sexualité des plantes.. Elle réussira néanmoins à intégrer la faculté (c'est une grande première pour une femme) avant de trouver, par nécessité, un travail en parallèle de photographe. Au départ assistante, elle va réaliser d'extraordinaires photos de fleurs et de légumes, dont mon amie E. me révélera la parenté avec celles du photographe allemand Karl Blossfeldt, que je ne connaissais pas.

Acanthus mollis ; Karl Blossfeldt (1928)
 

En 1928, à l'âge de 63 ans et quatre ans seulement avant sa mort, Blossfeldt publie son premier livre de photographie, Urformen der Kunst (Les Formes originelles de l'art). Les 120 plaques du livre capturent différentes espèces végétales dans des détails remarquables, presque comme au microscope, congelées sous de nouvelles formes qui leur confèrent une qualité abstraite (Figure 2).

 

Grete examinant les plantes dans Silent Friend (Figure 1) et Karl Blossfeldt, « Silphium laciniatum » (1928) (Figure 2)

La troisième histoire se passe en 1972, où Hannes, un jeune étudiant esseulé venu de sa campagne, qui se plaît à lire Goethe et Rilke en écoutant le Lohengrin de Wagner, rencontre Gundula une jeune femme plongée dans une recherche autour d'un géranium, explorant comment les plantes réagissent, ou ne réagissent pas, à la présence et aux actions des personnes qui les entourent. Gundula partie en randonnée, le timide Hannes prend soin de la plante. Lorsqu’il se rend compte que la plante « réagit » à son entrée ou à sa sortie de la pièce, à ses mouvements et ses cris, il se prend de passion pour l’expérience. 

Il va sans dire que je partage l'admiration de Nicolas Moreno, de la revue de cinéma Tsounami : "Décadrage, gros plans qui changent la valeur des échelles, jeux de lumières, le film se ressent avec l’intensité d’un nouveau-né : il faut tout percevoir, tout entendre, saliver comme devant un plat, pour (res)sentir l’odeur d’un jardin botanique à travers la toile-cinéma. Les régimes d’images respectifs des trois temporalités participent à cette valse sensorielle : le noir et blanc des temps primitifs de la photographie se mêle aisément au psychédélisme du 16 mm des années 1970 et au numérique clinique du présent."

On pourra lire aussi avec profit un article (en anglais) d'Anastasia Eleftheriou, qui met en exergue la proximité du film d'Enyedi avec la pensée de Goethe :

La neuro-imagerie clinique se juxtapose à des gros plans tactiles de plantes au fur et à mesure qu’elles gonflent et s’ouvrent, synthétisant à nouveau l’observation scientifique et l’expérience sensorielle. Le film construit une arche visuelle et narrative autour de cette expérience commune, qui culmine dans une scène dans laquelle la pluie tombe sur les feuilles du ginkgo (Figure 4) qui est parallèle au Dr. Wong debout sous la pluie les yeux fermés. Encore une fois, nous ne sommes pas loin du monde de Goethe, qui a même écrit un poème intitulé « Ginkgo Biloba » (Figure 5), dans lequel la feuille de ginkgo est comparée au locuteur lyrique, une figure d’unité qui tient la division en elle-même.  Dans le film d’Enyedi, l’arbre et le scientifique pluviaux, sont de même façonnés par des schémas qui traversent la frontière entre la plante et la personnalité. 
Dr. Wong installant des neurotransmetteurs sur le Ginkgo dans la cour centrale de l’Université de Marburg (Figure 3) et  Ginkgo ‘profitant’ de la pluie (Figure 4)

 

Goethe, Ginkgo Biloba, 1815 (Original dans le musée Goethe, Düsseldorf) [Figure 5]

Le lendemain, poursuivant ma lecture du second Journal parisien d'Ernst Jünger (dont Goethe est une source d'inspiration toujours présente), je lis à la date du 21 avril 1943 ce passage où il exprime son amour des grands arbres de la capitale :

A midi, chez Gruel. Sur mon chemin, j'ai cueilli à nouveau une des feuilles fraîches du figuier de l'église de l'Assomption dont la verdure me réjouit depuis trois ans déjà.  C'est dans cette ville l'un de mes arbres favoris - un autre, c'est le vieil acacia fortement taillé qui s'élève dans le jardin du Palais de la Légion d'Honneur. On peut y ajouter peut-être encore le pawlonia du jardin de Banine.

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* Extrait de l'article d'Amélie Poinsot dans  Médiapart :

« Tous les personnages du films sont des outsiders : ils ne font pas partie du système, précise Ildikó Enyedi. Y compris le ginkgo, qui a été importé de Chine et du Japon il y a près de trois cents ans pour être planté dans des jardins botaniques européens. Il vient d’ailleurs, et il se retrouve tout seul dans un jardin. »

L’arbre, qui a frôlé l’extinction il y a environ 2,5 millions d’années, est considéré aujourd’hui comme une espèce en danger. En Europe, il est comme les animaux sauvages originaires d’autres continents enfermés des zoos : il vit dans un espace clôturé, au côté d’autres plantes comme lui ramenées d’une autre terre. Tandis qu’à l’extérieur de cette conservation muséifiée, la biodiversité ne cesse de décliner.

Mais le propos de la cinéaste n’est pas là. « Je ne voulais pas faire un film militant, je ne cherche pas à enseigner quelque chose, à blâmer les gens pour la façon dont ils traitent la nature. Je voulais montrer la beauté de la science à une époque où la recherche scientifique et les libertés académiques sont attaquées très largement. Mes personnages ne sont pas des activistes. Mais ils résistent avec leur curiosité. »


vendredi 8 mai 2026

Nous avons eu notre jour

C'est une année pleine de maux, de deuils qui s'achève et la suivante en sera nécessairement chargée. Nous avons eu notre jour.

Pierre Bergounioux, Ma. 31.12.2025, in Carnets de notes, 2021-2025, Verdier, 2026. 

Oublions, le temps de ce billet, la peste noire, Ulysse et Calypso. C'est que je viens de terminer la lecture du dernier Carnet de notes de Pierre Bergounioux. Cinq années marquées par les ennuis de santé de l'austère écrivain corrézien. Guère de jour sans oppression cardiaque, vertiges, faiblesse, angoisse de mourir. Et malgré cela la discipline immuable, lever tôt, écriture, lecture jusqu'à plus soif, selon une règle instituée par le gamin de dix-sept ans dans son internat et à laquelle le vieil homme d'aujourd'hui ne saurait déroger.

Il se trouve qu'à la médiathèque je suis tombé, voici trois semaines maintenant, sur Nager sa vie, le Journal d'un nageur, d'Al Alvarez (Métailié, 2025). Du même poète, critique littéraire et professeur d'université anglais, j'avais lu le stimulant Nourrir la bête. Portrait de son ami le grimpeur atypique Mo Anthoine, doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III, qui décrivait l’escalade comme " l’art de jouer aux échecs avec son propre corps".

 

Alvarez a lui aussi longtemps grimpé, à soixante ans il célèbre son anniversaire en regravissant un sommet escaladé dix ans plus tôt, en trouvant ça plus facile que la fois d'avant. Il s'est dit alors qu'il allait continuer à faire ça éternellement. Ce ne fut pas le cas : en 1960, des médecins gallois avaient mal réparé sa jambe cassée et "trente ans d'usage intensif avaient usé tout le cartilage de ma cheville ; je pouvais toujours marcher mais au prix d'une grande souffrance." A soixante-trois ans, il jette l'éponge, la grimpe pour lui c'est fini. Qu'à cela ne tienne, depuis l'enfance il plongeait dans les "eaux ambrées des étangs de Hampstead Heath", au cœur du nord-ouest de Londres, alors il commença à en faire un rendez-vous quotidien, été comme hiver, que l'eau soit à 23 comme à 2° C. Et à tenir la chronique de ces bains, entre 2002 et 2011. Autrement dit, entre 73 et 82 ans (Al Alvarez naît en 1919 et meurt en 2019).

Deux journaux de septuagénaires donc (Pierre Bergounioux est né en 1949). Que je lus en parallèle. Oh bien sûr que de différences entre ces deux écrivains (qui sans doute ne se sont jamais connus, ni lus). Pas grand chose à voir entre l'athlétique Alvarez, son goût du risque, de l'alcool et du poker, et le saturnien Bergounioux, enchaîné à sa table de peine, dont le seul sport consiste en petites promenades près de la maison, que l'on ne voit jamais jouer et à qui un verre de vin blanc suffit à faire tourner la tête.

Toutefois, au-delà de ces disparités évidentes, il existe des points communs plus essentiels entre ces deux-là. J'en vois au moins trois, que je me propose donc de développer ici.

Tout d'abord c'est une grande attention à la nature, à l'air et à la lumière. Et tout particulièrement aux oiseaux. Une prédilection qui s'affiche dès la première entrée du journal, le mercredi 27 mars, 11 C° (Alvarez indique chaque jour la température de l'eau de l'étang) :

Les cormorans sont partis il y a une quinzaine de jours, les mouettes peu de temps après. Les cormorans n'étaient jamais plus d'une demi-douzaine, mais les mouettes se comptaient par centaines. Parfois, quand je plongeais, une grande nuée s'envolait dans des cris stridents. Ma routine est de nager rapidement jusqu'à la ligne des vingt-cinq mètres, en crawl, puis de revenir lentement sur le dos, en admirant le ciel, les nuages, le temps. Et les mouettes étaient là, avec leurs vols planés et leurs embardées agaçantes, toujours à la ramener.

 Pierre Bergounioux, le mardi 5 mars 2024 : 

    Je passe à Gif commander une nouvelle paire de lunettes. Si elles pouvaient remédier à la presbytie qui me gâche la vue et la vie depuis l'automne.
    Tour de Bures sous un ciel sombre, menaçant, dans le vent froid. Un cormoran s'est ajouté à la faune habituelle. 

 Puis le lendemain : 

    [...] Promenade quotidienne. Après les mésanges, la grive, le rouge-gorge, le pinson, le pic-vert, j'entends le merle pour la première fois de l'année. 

Ce sont des dizaines de notations que l'on pourrait épingler chez l'un et l'autre. Le spectacle des oiseaux, l'écoute de leurs chants, la chorégraphie de leurs vols est toujours un réconfort, une consolation devant cette vieillesse qui impose ses contraintes et restreint les mouvements. Ces journaux sont donc aussi chroniques de l'implacable sénescence qui s'immisce chaque jour un peu plus loin dans la matière des corps. Et le coriace Alvarez n'est pas plus épargné que le fragile Bergou :

Il m'est de plus en plus difficile de marcher, ma cheville est de plus en plus instable. La moindre bosse, le moindre creux dans l'herbe peut la tordre sans crier gare et je dois être attentif à chaque pas, comme si la pelouse verdoyante derrière les Pryors, avec sa superbe vue sur Londres, était une paroi verticale au pays de Galles. (8 juillet 2003)

Deux ans plus tard, le 9 juin 2005, les choses ont empiré :

Ce matin, cette perspective me terrifiait : ma cheville allait-elle me lâcher ? Mes jambes et mon dos allaient-ils s'engourdir ? Allais-je me retrouver de tout ce qui m'apporte de la joie - les sorties par gros temps, l'eau froide, un peu d'exercice dans un lieu magnifique et en bonne compagnie ? Bien sûr, je m'en suis sorti, mais lentement, avec une pause à mi-chemin. J'ai beaucoup décliné ces douze derniers mois, mais la pente est encore longue, alors autant en tirer le meilleur tant que je le peux encore. Comme d'habitude, Beckett avait vu juste : "Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer." 

En mai 2007, il est à l'hôpital lorsqu'un détachement de maîtres-nageurs venu des étangs lui rend visite les bras chargés de cadeaux (le plus beau selon lui étant une bouteille de l’eau du Men’s Pond, dûment datée et certifiée):

Tout ça m'a remonté le moral plus que je ne l'aurais cru possible dans cet endroit déprimant. Ça m'a aussi rappelé la réponse donnée par Fellini à un interviewer alors qu'il était mourant à l'hôpital : "Quand je suis tombé malade, je n'avais pas réalisé que j'étais tant aimé. Ça ne peut pas être qu'à cause des films. J'ai du faire autre chose, mais je ne me souviens pas de quoi."Je serais heureux que ça vaille aussi pour moi. Et dans la même interview, Fellini révèle également le secret qui nous afflige tous quand nous vieillissons : quand on lui demande ce qui lui manque le plus, il répond : "Moi-même. Celui que j'ai été autrefois." Moi aussi, je me manque - le type qui nageait, grimpait, jouait et s'amusait beaucoup - et j'aimerais avoir réussi quelque chose. Avec Fellini, je suis en bonne compagnie.
« Branch Hill Pond, Hampstead Heath », John Constable (1820) (détail) © CC0/WikiCommons

J'ai gardé pour la fin le troisième point commun, parce que c'est le plus réjouissant :  l'amour chez Al comme chez Pierre pour leur compagne. Un amour (même si le mot n'est pas prononcé), que le temps n'a pas entamé. Le 7 juin 2024, notre corrézien conclut ainsi sa note du jour :

Aux courses avec Cathy, à l'abbaye, puis petit tour sous l'après-midi lumineux, luxueux. Je suis inquiet, comme chaque fois que mon cœur fait des siennes, et tout plein, avec ou malgré ça, du bonheur de marcher, bras dessus, bras dessous, avec l'apparition de mes quatorze ans. Il persiste, intact, extatique, soixante et une années après.

La Cathy d'Al Alvarez a pour prénom Anne (c'est sa deuxième femme). Le 8 juillet 2003, il écrit :

Les bains restent doux et revigorants mais nous avons un vrai été cette année et, après onze heures du matin, l'étang est bondé. Je n'ai aucun problème à y aller tôt, sauf le week-end où Anne, ayant décidé de nager, met une éternité à se préparer, jusqu'à ce que je sois au bord de l'explosion. Mais bien sûr je n'explose plus - voilà un feu dont je me réjouis de l'extinction - et, de toute façon, nous avons passé quarante ans ensemble à respecter l'espace de l'autre, préserver une courtoisie mutuelle, mettre de l'eau dans notre vin, pas par hypocrisie, mais par amour, sachant que nous avons de la chance de nous être trouvés. Alors nous sommes allés à l'étang mixte dimanche et j'ai plongé, la laissant sur la jetée, et je l'ai complètement oubliée. Mais quand je revenais comme à mon habitude depuis la bordure extérieure, j'ai heurté par inadvertance une des bouées et elle était là, avec son sourire comme un lever de soleil. Quarante ans et mon cœur a encore bondi de plaisir. 

L'après-midi lumineux, luxueux de Bergou, le sourire comme un lever de soleil d'Alvarez -  savoir vieillir, c'est peut-être ça : goûter la saveur de tels instants, apprécier la permanence de l'amour et de l'amitié, s'enivrer du mariage de l'éphémère et de la durée.