samedi 14 février 2026

Ils ont écrit leurs visages

[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.

Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)

Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.


Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans. 

 

Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."

Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).

C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la reconstitution de la marine fédérale, accélérée par les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."

 

Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."

Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement  les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.

C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins. 

Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement ce rapport de dépendance :

Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement (…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ; j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux, quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain, la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité, ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.

Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio,  que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."

Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).

 

J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)

La galère, dit-elle plus loin,  est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.

 

Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité : 

"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es  depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)

N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?

______________________

* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :

Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).

L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak — qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des centaines de morts dans le camp britannique).

En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient, Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.

Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)


 ** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.

"En temps de guerre, comme l’effectif de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).

Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet, le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur » (accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France, alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la Royale consommait des marins sans jamais en former."

 

mardi 10 février 2026

Le frêne de la Vallée-aux-Loups

Je poursuis la lecture en parallèle des journaux de Jean Guéhenno et de Ernst Jünger. L'écrivain allemand, capitaine de la Werhmacht, affecté à l’État-major de Paris, a rencontré, et même souvent dîné ou déjeuné avec bien des écrivains de l'époque (Morand, Guitry, Jouhandeau, Cocteau...). Il a aussi côtoyé Céline (qu'il appelle Merline dans son Journal parisien), dont il donne un portrait peu flatteur :

Paris, le 7 décembre 1941
L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […]
Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […]
J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.
Jean Guéhenno au lycée Louis-le-Grand pendant l'Occupation en 1940.

Jean Guéhenno ne faisait absolument pas partie de la coterie des écrivains collaborateurs. Bien que résidant à Paris même, il ne croisa donc jamais le chemin de Jünger. De celui-ci, les extraits que j'ai donnés jusque-là peuvent donner l'impression d'un esthète quelque peu égaré dans la guerre, avec son regard distancié, sans trop d'affect, d'observateur froid et méticuleux. Mais l'impression est trompeuse au moins en partie, car il arrive à l'auteur d'Orages d'acier de traverser des phases dépressives. Cependant, peu porté à l'épanchement, il ne le confesse pas sur l'instant, il en parle a posteriori, quand les mauvais moments ne sont plus qu'un méchant souvenir. Ainsi, à Vincennes, le 26 mai 1941, il écrit  : "La société de Höll est bénéfique : elle m'a arraché aux dangereuses ruminations où j'étais plongé depuis le début de l'année. Février a été marqué par une dépression durant laquelle j'ai, toute une semaine, refusé la nourriture ; sous tous les rapports, je vivais sur le capital de mon passé. Ma situation est celle d'un homme qui vit au désert entre un démon et un cadavre. Le démon pousse à l'action, la cadavre à la sympathie contemplative. Plus d'une fois déjà dans la vie, c'est l'homme des Muses qui m'a secouru lors de mes crises. Il sait encore tirer ses cadeaux des richesses superflues du monde."

L'entrée suivante du Journal, datée du 29 mai 1941, est dans la continuité : "Au flot de choses qui m'accablent, s'ajoute ceci : qu'on me charge de surveiller l'exécution d'un soldat condamné à mort pour désertion. J'avais d'abord songé à me déclarer malade ; mais c'était s'en tirer à trop bon compte, m'a-t-il semblé. Et je me suis dit aussi : peut-être vaut-il mieux que ce soit toi qui sois là que n'importe quel     autre. Et il est certain que j'ai pu, de mainte manière, rendre la chose plus humaine qu'il n'était prévu." 

Le soldat est un sous-officier allemand qui avait quitté son unité pour se livrer à des trafics commerciaux, dénoncé à la police par sa maîtresse française qu'il avait battue. Jünger se rend avec le juge dans un petit bois près de Robinson : "Dans une clairière, le frêne au tronc déchiqueté par les précédentes exécutions. On voit deux séries de traces : en haut, celles des balles visant la tête et, plus bas, celles des balles visant le cœur. Au fond des entrailles, parmi les menues fibres de l'écorce éclatée, dorment quelques noires mouches à viande. Elles concrétisent mon sentiment, à l'instant où je foule cet endroit : si propre que soit un lieu d'exécution, quelque chose rappelle toujours la voirie."

La voirie, il faut prendre ce mot dans son sens vieilli, celui donné par le Dictionnaire de l'Académie "Lieu où l’on porte les ordures, les immondices ; charnier, fosse commune. On jeta le corps du malheureux à la voirie."

Jünger décrit très précisément les différentes phases de l'événement, l'arrivée du condamné, celle du camion des fossoyeurs, la lecture de la sentence (qui dure une petite minute mais qui lui paraît extraordinairement longue), le bandage des yeux, le ligotage au frêne avec deux cordes blanches, le morceau de carton rouge épinglé à la chemise à l'endroit du cœur, l'alignement du peloton, les commandements. A ce moment il dit retrouver sa pleine conscience : "Je voudrais détourner les yeux, mais je m'oblige à regarder, et je saisis l'instant où, avec la salve, cinq petits trous noirs apparaissent sur le carton, comme s'il tombait des gouttes de rosée. Le fusillé est encore debout contre l'arbre : ses traits expriment une surprise inouïe. Je vois sa bouche s'ouvrir et se fermer, comme s'il voulait former des voyelles et parler encore, à grand effort. Cette circonstance a quelque chose de confondant, et le temps, de nouveau, s'allonge."

Dans le dernier paragraphe de cette narration, Jünger écrit qu'il est pris au retour d'un nouvel accès de dépression, encore plus violent. Et il conclut ainsi : "Le médecin-major m'explique que les gestes du mourant n'étaient que des réflexes vides de sens : il n'a pas vu ce qui m'est apparu clairement de si affreuse manière.

 


Il se trouve que quelques semaines plus tard, Jean Guéhenno se rend un dimanche, avec P... et M..., à la Vallée-aux-Loups, domaine investi par Chateaubriand en novembre 1807. Le 11 juillet, il apprend que "c'est au fond de ce parc si paisible que les Allemands fusillent les gens que leurs cours martiales condamnent, tout récemment un jeune Français accusé de gaullisme et un jeune aviateur allemand qui s'était attardé trois jours de trop chez sa maîtresse."

Je me demande si nous ne sommes pas sur le même lieu décrit par Jünger. Il n'évoque pas Chateaubriand, ni la Vallée-aux-Loups, mais il parle de petit bois près de Robinson. Mais Robinson n'existe pas en tant que tel, il doit s'agir de Plessis-Robinson (la notation de Jünger serait donc fragmentaire).

Le 21 août, Guéhenno retourne à la Vallée-aux-Loups. "J'ai voulu voir", dit-il. Ils suivent un chemin le long du jardin potager, sautent un petit mur, traversent un chemin. "C'est là. [...] L'arbre a été scié, déchiqueté par les balles à la hauteur du cœur d'un homme. Il a servi tout cet hiver, quatre ou cinq fois chaque semaine. La terre est au pied toute foulée. Il a perdu son écorce. Il est noir du sang qui l'a inondé. Il ne peut plus servir maintenant. Il a été trop de fois fusillé. Il a fini par s'écrouler, lui aussi. "

Guéhenno s'absorbe à le regarder, il remarque un V dans l'épaisseur du tronc. Qu'il imagine avoir été gravé au couteau par un jeune garçon français, "comme un tendre salut d'amitié et d'espérance à ceux qui sont venus mourir là et la promesse de les venger."

A quelques mètres un nouvel arbre est en service, un hêtre, à peine blessé encore : "Son écorce éclatée laisse voir pourtant déjà sa chair blanche avec des filets de sang toujours à la même hauteur, à la hauteur du cœur d'un homme. Aucune trace de balle au-dessus. les fusilleurs tirent bien."

Le 18 septembre, il note brièvement que l'arbre de la Vallée-aux-Loups était devenu un lieu de pèlerinage : "l'autorité occupante l'a fait sauter à la dynamite. Elle fusille ailleurs désormais."

Dans sa note du 11 juillet, Guéhenno avait écrit que lors de sa première visite, le docteur Le Savoureux leur avait caché l'histoire des fusillés, "par charité". Ce docteur n'était autre (je l'apprends en continuant mes recherches sur cette maison de Chateaubriand) que son propriétaire (il l'avait achetée en 1914 pour y créer un établissement de santé psychiatrique). Il y anima avec sa seconde femme un salon littéraire.

Je lis aussi que pendant l'Occupation, il cache dans sa maison de santé  Jean Paulhan, ami très proche de Guéhenno, le docteur Henri Baruk, médecin chef de Charenton et le docteur Robert Debré de l'automne 1943 à l'été 1944. Robert Debré y rédige ses articles pour un journal médical clandestin et y crée le Comité médical de la Résistance dont il est le vice-président sous le pseudonyme de Flaubert. Mais il cache également le peintre Jean Fautrier qui y peint sa série des Otages dans la tour Velléda,

La tour Velléda, située dans le parc, où Chateaubriand aimait se réfugier pour écrire.
 

La notice Wikipedia de La Vallée-aux-Loups précise que Fautrier peint sa série de toiles des Otages alors qu'il entend les nazis fusiller des otages dans la vallée proche au lieu-dit L'Orme mort.

 

Fautrier, Tête d'Otage n°24, 1945.

mardi 3 février 2026

Le Roi Famine and the Gatling gun

"Nous vivons les jours les plus sombres. Je ne peux rien écrire sur ce cahier. L'offensive allemande se déchaîne en Grèce et en Yougoslavie et semble en passe de réussir. Il est difficile d'espérer. Rien à faire que d'attendre derrière nos barbelés. C'est une grande tristesse de regarder les autres se battre vainement et mourir pour notre délivrance."

Jean Guéhenno, Journal des années noires, 9 avril 1941. 

Trois jours plus tôt, le 6 avril, Ernst Jünger arrive à Paris. La tournée des grands ducs commence avec la Rôtisserie de la Reine Pédauque, se poursuit à Tabarin, le Bal Tabarin, situé au pied de Montmartre, où il assiste à une revue de femmes nues, et pour finir, au Monte-Cristo, "un petit établissement où l'on s'étale sur des coussins bas. Coupes d'argent, plateaux de fruits et bouteilles luisaient dans la pénombre de la salle comme dans une chapelle orthodoxe ; le soin de nous tenir compagnie incombait à des jeunes filles, presque toutes filles d'émigrés russes, mais nées en France, qui papotaient en plusieurs langues. J'étais assis auprès d'une petite demoiselle mélancolique, d'une vingtaine d'années, et j'eus avec elle, dans les fumées du champagne, des conversations sur Pouchkine, Aksakov, et Andréïev, dont elle avait connu le fils."

Lisant ceci ce matin, de retour de Bourges, je fus frappé d'une coïncidence : quelques instants plus tôt, dans ma boîte aux lettres, j'avais trouvé les cinq livres de mon abonnement aux éditions Mesures, dirigées par André Markowicz et Françoise Morvan. Et, parmi ces cinq livres, il y avait Le Roi Famine, de Léonid Andréïev, une pièce de théâtre publiée en 1908 et interdite de mise en scène du vivant de son auteur.

 

Jünger, je l'avais croisé aussi le jour précédent dans un essai acheté en mai 2021 mais que j'avais négligé de lire jusque-là : Guerres et Capital, d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato (Amsterdam, 2016). Deux citations de l'écrivain allemand figurent d'ailleurs en exergue du chapitre 9, Les guerres totales. A la page 192, est examiné le rôle essentiel de cette nouvelle arme qu'est la mitrailleuse, encore peu considérée par les armées européennes en 1914, à l'exception de l'armée allemande. Pourtant l'inventeur du premier modèle performant (the Gatling gun) faisait valoir non sans raison que la mitrailleuse "entretient le même rapport avec les autres armes à feu que la machine à coudre avec la simple aiguille."

L'usage de mitrailleuses dérivées de la Gatling permirent à l'armée anglaise de remporter à Ulundi une victoire définitive contre les Zoulous en 1879. En une demi-heure, l'affaire fut entendue. "Dix Britanniques furent tués et quatre-vingt-sept blessés, tandis que près de cinq cents Zoulous périrent durant la bataille. Chelmsford ordonna que le Kraal royal d’Ulundi soit brûlé. La capitale du Zoulouland se consuma durant des jours. Le massacre se poursuivit jusqu’à ce que plus un seul Zoulou vivant ne reste dans la plaine de Mahlabatini. Tous les blessés furent achevés en guise de vengeance pour l’effusion de sang subie à Isandlwana." 

L'incendie d'Ulundi
 

Ce n'est pas un hasard si les nouvelles armes sont d'abord testées dans les colonies. Mais elles ne sauraient y rester. "Aimé Césaire n'a cessé de le faire valoir, notent Alliez et Lazzarato : la violence coloniale, bannie de l'art occidental de la guerre, devait finir par se retourner contre les populations européennes. Après avoir mis à sac la planète entière, l'Europe déchaîne contre elle-même les méthodes d'abord expérimentées dans les colonies." (p. 193) Ainsi, plus deux tiers des morts au combat durant la Première Guerre mondiale auront été fauchés par des tirs de mitrailleuse. C'est à ce moment que les mêmes auteurs citent le combattant Ernst Jünger : "C'est quand même une misère. Si la préparation n'enfonce pas tout, si en face une seule mitrailleuse reste intacte, ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs lorsqu'ils chargeront à travers le no man's land. [...] Une mitrailleuse, une simple bande qui se déroule quelques secondes de temps - et ces vingt-cinq hommes , avec qui l'on pourrait cultiver une île étendue, pendent aux barbelés à l'état de ballots en loques." (La Guerre comme expérience intérieure, Christian Bourgois, 1997, p. 122-123)

 

Alliez et Lazzarato prolongent cette citation par ces mots, qui rejoignent ce que j'ai raconté plus haut  : "L'imaginaire continental et proto-colonial de l'île cultivée qui affleure à la surface de la prose de Jünger se charge de nous rappeler que la colonisation de l'Afrique à la fin du XIXe siècle est précisément faite à la mitrailleuse. Making the Map Red. La bataille d'Omdurman, au Soudan, le 2 septembre 1898, permet d'en mesurer l'efficacité : le général Kitchener perd 48 hommes, tandis que les Soudanais abandonnent 11000 morts et 16000 blessés sur le champ de bataille."

 

Une autre expression à la surface de la prose de Jünger me fait signe : "ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs." L'un des articles anciens consultés plus de dix fois ces derniers jours se trouve être De la dernière harde aux falaises de marbre. J'y confrontai Sur les falaises de marbre, le célèbre roman de Jünger publié en 1939 et La Dernière Harde, de Maurice Genevoix, roman paru en 1938, en m'appuyant sur l'essai de Bernard Maris, L'homme dans la guerre, où il conduit avec brio la confrontation entre les œuvres des deux écrivains, en se fondant  essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14

J'écrivais donc en 2022 :  "La force de ce roman [ La Dernière Harde] est de nous faire vivre la forêt dans ses différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge." Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une vigueur et une volonté de vivre hors du commun."

Et je citais un passage de la belle introduction au roman par Mireille Sacotte, dont il me semblait qu'elle avait bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre. Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas la reconnaissance d'un nom.



 

jeudi 29 janvier 2026

Le petit lièvre de Planet

La salamandre continue de nourrir ma méditation : je me suis avisé qu'elle avait déjà fait son entrée sur le blog le 14 juin 2016 avec La salamandre du mandala, et le biologiste américain David G. Haskell "La jeune salamandre du mandala va passer encore un an ou deux à se nourrir dans la couche de feuilles mortes avant d'être assez grosse pour être sexuellement mature. Le pléthodon a un appétit féroce, comme tous les carnivores. Les salamandres sont les requins de la litière forestière, en maraude entre ses couches de feuilles et dévorant des invertébrés de petite taille." (Un an dans la vie d'une forêt, Champs/Flammarion, 2016, p. 68)

Évocation que je rapprochais d'une note du poète Antoine Emaz, qui parlait de calme, même si ce n'était pas le calme de la salamandre jüngerienne : "Il faudrait descendre plus bas dans le calme, au fond, pour trouver encore des mots dans le sable silencieux de ce début d'après-midi d'été. Et non. On va rester dans le plat calme bleu et l'immobilité des arbres.

Et, à la toute fin du billet, je conseillais, à ceux qui seraient  tentés de pousser plus avant la divagation autour de la salamandre, la lecture de L'esprit de la salamandre, sur Fragments de géographie sacrée, de Robin Plackert. Une note du 20 décembre 2007. Dont je donne ici les deux premiers paragraphes :

Il y avait longtemps que le facteur de coïncidences n'était pas passé. Et puis voilà qu'hier il est apparu à l'improviste, comme à son habitude. Je venais juste de terminer la lecture de La Montagne magique, excellente bande dessinée du japonais Jiro Taniguchi. Je n'en donnerai pas ici le résumé  ; il suffira pour mon propos de savoir que l'un des personnages principaux n'est autre qu'une salamandre, prisonnière, au début du récit, du petit musée de la ville, et qui se révèlera comme étant l'esprit gardien de la montagne qui la domine. Taniguchi, dans un riche entretien  avec Stéphane et Muriel Barbéry (l'auteur du surprenant best-seller, L'élégance du hérisson), nous livre l'origine du choix de cette salamandre géante du Japon : "J’en avais vu une vivante dans le musée de ma ville et j’en avais gardé une impression très forte : un animal qui peut vivre plus de cent ans, est amphibie, continue à vivre s’il est coupé en deux, ne peut vivre que dans une eau parfaitement pure, etc. Je n’ai pas fait de recherches particulières pour faire la part de la réalité et de la mythologie, mais j’ai eu envie de la choisir pour mon histoire parce que c’est un animal extraordinaire, associé à des phénomènes surnaturels."

 

Sur ce, j'enchaîne sur la lecture du dernier Chronic'art (ou plus exactement, je la reprends, l'ayant déjà entamée la veille). Chronique *Warez#41, page 12,  Le mutant du mois : désigné ainsi, c'est Thierry Ehrmann, milliardaire ultra-controversé, créateur entre autres du site art-price.com, leader mondial de l'information sur le marché de l'art.
L'auteur de l'article conclut ainsi : " En 2006, Thierry Ehrmann atteint la 237ème marche du podium des 500 plus grosses fortunes françaises. Mais Thierry Ehrmann n'est pas seulement riche, il "mène une vie bicéphale" qui explose en 1999 avec la fondation du musée "l'Organe" (avec le A de anarchie). Son idée : transformer systématiquement  et progressivement la villa bourgeoise de 12000 m2 qu'il possède dans la banlieue lyonnaise en "monumentale création artistique", où se succèdent, entre autres, piscine de sang et ruines du World Trade Center. 45 artistes pour un happening continu, un procès avec le maire de la commune, 6000 visiteurs par week-end et beaucoup d'ésotérique, telle est sa Demeure du Chaos "dont la dualité est l'Esprit de la Salamandre, le souffle alchimique"."

La Demeure du Chaos existe toujours, elle vient même d'être reconnue œuvre d'art totale par le Ministère de la Culture en 2025. La Salamandre, revendiquée par Thierry Ehrmann, n'apparaît pourtant guère sur les œuvres que j'ai pu voir en ligne.

C'est en poursuivant la lecture de Ernst Jünger, et en passant à son Premier Journal parisien, que la salamandre a fait une nouvelle apparition, consignée le 1er mars 1941 à Saint Michel.


Lors de ma première lecture, en 1990, j'avais ajouté au crayon "le petit lièvre de Planet". Référence à un levraut que j'avais failli écraser une nuit dans les virages de la route de Crozon, près du petit château de Planet. Une noire mélancolie m'étreignait alors, je songeai à la mort pour me délivrer de mon insignifiance, m'auréoler de son aura tragique. Quand soudain je réalisai que quelque chose était passé sous mes roues. Je m'arrête et à la faveur de la lune je découvre une petite boule de poils étendue, inerte, sur le goudron. Un petit lièvre... Que j'avais tué au moment même où je m'apitoyai stupidement sur moi-même. Mais il n'était qu'assommé. Je l'emportai, il passa la nuit dans ma chambre. Au matin, il avait retrouvé de l'énergie, et en fin d'après-midi j'étais de retour sur les lieux du drame. M'enfonçant dans un chemin creux, après une dernière caresse, je déposai mon lièvre près d'un bouquet de noisetiers. Il resta immobile quelques secondes, comme s'il ne croyait pas encore à cette liberté nouvelle. Puis il consentit à quelques bonds timides, zigzagants. Enfin il disparut dans la haie. 

Je pouvais dire, comme Jünger, que ce petit animal, en me montrant l'inanité de mes ruminations, m'avait donné une force nouvelle, et une leçon que je n'oublierai jamais. 

lundi 26 janvier 2026

Moby Dick et les salamandres géantes

Dimanche matin, je me suis levé tard, j'avais assez mal dormi, j'étais las, fatigué, vaguement déprimé. L'assassinat en pleine rue à Minneapolis d'un infirmier de 37 ans, Alex Pretti, par les miliciens de l'ICE, c'était une insupportable injustice de plus. L’article que j'avais écrit la veille n'avait reçu que quatre pauvres visites, et l'impression de parler dans le désert n'avait jamais été aussi forte. Je ne jouissais malheureusement pas de ce "calme de salamandre"qu'évoque Ernst Jünger le 25 juin 1940, expression qui m'était assez énigmatique, ce qui était sans doute la raison pour laquelle j'avais choisi d'en faire le titre du billet.

 

Et puis, à 11 h 37, je reçus un commentaire d'Alain Sennepin. L'auteur de L'incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXe siècle, et rédacteur du blog Le retour du tigre en Europe. Il relevait la citation de Jünger puis la faisait suivre d'un extrait de Moby Dick.

Le calme des vieilles troupes… Moby-Dick, chapter 76 « The Battering-Ram » : I trust you will have renounced all ignorant incredulity, and be ready to abide by this; that though the Sperm Whale stove a passage through the Isthmus of Darien, and mixed the Atlantic with the Pacific, you would not elevate one hair of your eye-brow. For unless you own the whale, you are but a provincial and sentimentalist in Truth. But clear Truth is a thing for salamander giants only to encounter…

Il avait donc donné le texte anglais. Je me reportai tout d'abord à la traduction d'Armel Guerne, chapitre 76, Le Bélier, dernier paragraphe :

Représentez-vous bien la chose, à présent, c'est que le cachalot porte et pousse infailliblement devant soi cette insensible, imprenable et inentamable paroi, cette fortification vivante, plus légère que l'eau . imaginez-vous comment il nage retranché derrière cette masse énorme, mais toute en vie, formidable à tel point qu'on n'en peut prendre mesure qu'à la corde, comme on fait du bois empilé, oui, imaginez-vous, dis-je, que tout cela obéit à une seule et même volonté unique exactement comme le plus minuscule des insectes. Ainsi, lorsque j'aurai par la suite à insister sur les manifestations particulières et les concentrations d'énergies spéciales de la puissance fabuleuse partout répandue, partout recélée dans ce monstre ; lorsque j'aurai à vous raconter tels hauts faits à vous casser la tête de ce héros, j’aime à croire que vous aurez quitté tout scepticisme de pure ignorance et que je vous trouverai prêt à me suivre sans sourciller . et que même si je vous dis que le cachalot s'est creusé de la tête un passage à travers l’isthme de Darién, mêlant ainsi au Pacifique l’Atlantique, pas un poil de vos arcades ne se haussera. Car si vous méconnaissez le cachalot, vous n'êtes, en fait de vérité, qu’un petit provincial et un individu suspect de sentimentalité. La vérité, la claire vérité est une affaire de géants, faite pour les grandes salamandres seulement : quelles chances pourraient avoir de la trouver un petit provincial, je vous le demande ? Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? (C'est moi qui souligne)

Je me reportai ensuite à la traduction plus récente de Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto. En voici la fin, légèrement différente :

Mais la claire Vérité, seules les salamandres géantes peuvent la rencontrer ; combien minces, alors, les chances d'un provincial ? Qu'advint-il au frêle garçon qui souleva le voile de la redoutable déesse à Saïs ?

Il y avait un appel de note sur le passage des salamandres : "Melville se fait ici l'écho de la vieille croyance selon laquelle les salamandres vivaient dans le feu, née sans doute d'une confusion avec les génies que les alchimistes associaient à l'activité du feu. Sir Thomas Browne, que Melville connaissait bien, dénonce avec vigueur le bien-fondé de cette "tradition" (Essai sur les erreurs populaires, livre III, chap.XIX, "De la salamandre").

Cette note laisse de côté un détail : pourquoi géantes les salamandres ? C'est que la salamandre ici ce n'est pas le petit amphibien que l'on connaît mais un reptile légendaire, une sorte de dragon, qui était réputé vivre dans le feu et s'y baigner, et ne mourir que lorsque celui-ci s'éteignait. Wikipédia : "Mentionnée pour la première fois par Aristote, elle est décrite comme un animal extrêmement venimeux, capable d'empoisonner l'eau des puits et les fruits des arbres par sa seule présence (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 29, 23). "

Une salamandre. Illustration du XIVe siècle.

Mais pourquoi les salamandres géantes sont-elles seules à pouvoir rencontrer la Vérité ? La Vérité est-elle assimilable à un feu dévorant, qui vous consume en sa présence ? Si contempler la Vérité revenait à s'exposer à un danger mortel, alors on saisit la logique de la dernière phrase : Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? Qui fait référence à un poème célèbre de Friedrich Schiller, "La statue voilée à Saïs", où un jeune homme entre dans le temple d'Isis de cette ancienne cité du delta du Nil, et soulève le voile de la déesse. Il en meurt peu après.

Dans la note du § 49 (« Des facultés de l’esprit qui constituent le génie ») de la Critique de la faculté de juger,  Kant affirme : « On n’a peut-être jamais rien dit de plus sublime ou exprimé une pensée de façon plus sublime que dans cette inscription du temple d’Isis (la mère Nature) : "Je suis tout ce qui est, qui était et qui sera, et aucun mortel n’a levé mon voile.

Je découvre ceci sur Kant et la sentence isiaque, une page très riche du site du philosophe Jacques Darriulat. Un long paragraphe est consacré à la ballade de Schiller composée en 1795 : « L’Image voilée de Saïs ; das verschleierte Bild zu Sais ». Poème qui inspire directement Isis de Gérard de Nerval

« Enfant d’un siècle sceptique plutôt qu’incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l’ensemble des croyances chrétiennes, me verrai-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l’avaient été à tout nier ? Je songeais à ce magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre, et qui n’emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l’ensemble des traditions religieuses du genre humain ! Ainsi périssait, sous l’effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui, au nom d’une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. O nature ! O mère éternelle ! Etait-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes ? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs ! le plus hardi de tes adeptes s’est-il donc trouvé face à face avec l’image de la Mort ? » (Les filles du feu, dans Nerval, Œuvres complètes, vol. I, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 299-300).

Le sujet est trop vaste pour le cadre de ce seul article. Pour celles et ceux que ça intéresse, on peut suivre cette émission avec Pierre Hadot, qui a consacré un essai au Voile d'Isis.

 

Je terminerai en évoquant cet article du Wall Street Journal, que j'ai croisé hier sur Facebook, et que nous devons à Holman Jenkins. J'y retrouvai une allusion directe à Moby Dick, The White Whale :

Dès 2019, Le Boston Globe avait représenté Trump en Achab ballotté par Moby Dick :

Dessin : Christopher Weyant
  

Merci infiniment à Alain Sennepin, dont le commentaire si inattendu m'a puissamment reboosté ce dimanche-là. 

 

samedi 24 janvier 2026

Jouir d'un calme de salamandre

La situation est exactement tout ce que pouvaient produire de plus parfait la confusion de l'esprit et de la lâcheté. Si toute résistance était décidément impossible, la raison et le courage commandaient de cesser en effet la résistance sur terre, mais de dire à l'ennemi: "Entrez. Occupez toute la France, mais l'Empire tient. Allez le prendre. Nous donnons ordre à nos navires, à nos avions de rallier l'Angleterre. Nous vous subirons aussi longtemps qu'il faudra. "
Je ne veux rien écrire ici de ces hommes gris que je commence à croiser dans les rues. C'est l'invasion des rats.

 Jean Guéhenno, Journal des années noires, 22 juin 1940.

Le capitaine Ernst Jünger est l'un de ces hommes gris. Le même 22 juin 1940, il arrive à Bourges où il demeurera jusqu'au 2 juillet. En ville, écrit-il, c'est la cohue : en plus des troupes allemandes et de nombreux prisonniers de guerre, elle accueille quarante mille réfugiés. Certains remontent déjà sur Paris, et Jünger raconte comment il régule la cohue (le mot revient trois fois) sur les quais de la gare ("Je longeai encore le train à l'intérieur duquel les Parisiennes se remettaient déjà du rouge"). Le soir-même, il achète dans un petit bar deux bouteilles de Veuve Clicquot. Deux jours plus tard, apprenant la signature de l'armistice, il précise que "la nouvelle fit disparaître des tables le bourgogne, et le champagne coula à pleins bords".

J'ai lu ce journal en septembre 1993, voici donc 33 ans (et j'allais avoir 33 ans), aussi je ne me rappelais pas ce séjour à Bourges (la ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a pour moi aujourd'hui). Le 25 juin, il décrit la maison où il loge, "surtout agréable en ceci qu'elle n'a de façade que du côté du jardin et qu'elle est difficile à trouver. Elle est au bord de l'Yèvre, rivière tranquille aux ramifications nombreuses (...). Devant la véranda verdoie une petite pelouse, entourée de bosquets touffus et défendue contre l'eau par une rampe d'iris. (...) Dans ce jardin tranquille, comme entouré par la brousse, je prends l'après-midi un bain de soleil tout en lisant, et le soir, après le dîner, je parcours en canoë la rivière où jouent les truites." Le contraste est puissant, pour ne pas dire choquant, entre cette situation on peut dire privilégiée (n'oublions pas que cette maison a été réquisitionnée par l'armée pour y loger un officier) et la désespérance au même moment de Guéhenno à Clermont-Ferrand. 




L'Yèvre, pas si tranquille en cette fin janvier

C'est alors que germa l'idée de la rechercher cette maison sur la rive de l'Yèvre. Je consultai un plan de la ville, fort aussi d'un autre indice : "Cette solitude ombragée, où la nature et l'art de vivre se balancent heureusement, s'étend le long de l'avenue Jaurès, rue fort animée que je parcours souvent pour me rendre à mon service, et jamais sans me réjouir à la vue de deux platanes exceptionnellement forts, tels par l'ampleur que je n'en avais vu jusqu'à présent que sur les îles de Cos, de Rhodes et à Smyrne."

 

 

Il y a en fait peu de maisons sur les bords mêmes de l'Yèvre, et compte tenu de la position de l'avenue Jean Jaurès, il me semblait qu'il fallait peut-être chercher du côté de la rue du Pré d'eau, qui connut la crue mémorable de 1910.

 

Nous avons arpenté, E. la berruyère (qui n'était jamais passée par là) et moi, cette fameuse rue, et, tant qu'à faire, l'impasse du Pré d'eau qui nous conduit vers des jardins familiaux comme ceux des Marais. Aucune maison ne correspondait à la description de Jünger. Il avait bien raison : elle était difficile à trouver... Nous avons remonté en partie le boulevard Gambetta dont les premières maisons donnent sur l'Yèvre, mais toutes avaient une façade sur la rue. 

 

Au rond-point, il y a des grands platanes, mais je doute que ce soient ceux de juin 1940, car ils ne sont pas exceptionnellement forts. Il me semble avoir retrouvé les anciens sur cette vieille carte postale :

 

Bref, échec. Il est possible aussi que la propriété ait été détruite. Ou bien - c'est très possible - n'ai-je pas cherché au bon endroit. La maison garde son mystère. 

Dans la même note du 25 juin, Jünger ajoute qu'il a rangé quelques-unes des trouvailles qu'il avait faites au cours de cette campagne de France, par exemple "la leptinotarsa* qui rongeait avec ses larves d'un rouge vif, pareille à une éruption, les fanes de pommes de terre dans les jardin sauvages d'Essômes. Le caractère paradoxal de telles occupations au milieu des catastrophes ne m'a pas échappé, mais je les ai trouvées en quelque sorte rassurantes : elles trahissent une réserve de stabilité même dans la condition de civilisé. De plus, j'ai appris dès 1914 à travailler dans le voisinage du danger. A notre époque il faut jouir d'un calme de salamandre pour parvenir à ses fins."

Il dit un peu plus loin qu'il a toujours trouvé plein de sens son goût pour ce qu'il appelle ces chasses subtiles. Dont il fera plus tard la matière d'un livre, dont le dernière édition en date en français, chez Klincksieck, est de 2025.

Pierre Bergounioux, lui aussi friand d'entomologie, en a rédigé la préface :

« Il n’y a rien de paradoxal, bien au contraire, à ce qu’un même homme, Ernst Jünger, ait rendu compte comme personne de l’expérience de la Grande Guerre et consacré son loisir à la poursuite des insectes. Dans chaque cas, il a passé outre aux interdits que les dieux jaloux ont dressés devant nous, à la crainte, au dégoût instinctifs que les insectes inspirent communément, à la terreur, à l’horreur stupéfiantes des combats. L’événement le plus important de l’histoire, c’est l’invention de l’écriture. La littérature accroît démesurément notre connaissance, notre conscience, aide à notre délivrance. Le monde s’en trouve élargi, augmenté, enrichi et nous, qui en sommes, avec lui. On voit autre chose, autrement, quand on lit Chasses subtiles. »

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* La leptinotarsa n'est autre que le doryphore


 

 

dimanche 18 janvier 2026

Journal des années noires

Je n'en ai pas terminé avec ma chasse aux livres du week-end dernier. Après la brocante de Saint-Martin d'Auxigny le samedi, il y eut celle de Plaimpied-Givaudins le dimanche, une brocante qui n'ouvre qu'une seule fois par mois. C'était la première fois que nous nous y rendions, je n'avais aucune attente, mes trouvailles de la veille m'avaient déjà comblé, mais comment ne pas succomber à nouveau à la vue de volumes d'intérêt supérieur en parfait état, vendus un euro pièce ? Je ne fais pas la liste complète, ce serait fastidieux, sachez seulement qu'il y avait entre autres quatre romans de Philip Roth, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, les Œuvres complètes de Bruce Chatwin et Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann. Et puis il y avait dans une vieille édition du Livre de Poche le Journal des années noires de Jean Guéhenno. Je n'ai jamais lu Jean Guéhenno, mais je sus immédiatement que ce livre-là allait être l'un des premiers de la pile que je lirai. Peut-être à cause de ce thème de la guerre qui ne cesse de s'imposer à moi, la preuve la plus éclatante en étant le Guerre & guerre de Lazlo Kraznahorkai dont j'ai parlé au billet précédent.

 

J'ai eu ensuite l'idée de procéder en même temps à la relecture des journaux d'Ernst Jünger portant sur la même période. Le Journal de Guéhenno débute le 17 juin 1940, je recommençai donc ma plongée dans Jünger à la même date. C'était dans Jardins et routes (Journal 1939-1940), que j'avais acheté à La Châtre le 21 septembre 1993, traduit de l'allemand par Maurice Betz et revu par Henri Plard.

Le 17 juin 1940, Jean Guéhenno, qui est depuis octobre professeur *au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, pour les élèves venus des khâgnes parisiennes et lyonnaises « repliés » dans cette ville, écrit : "Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a plus même la voix d’un homme nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.
Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré ? Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude."

Sans le dire explicitement, il fait référence au discours de Pétain, ce jour-là, à la radio.

Jünger, mobilisé le dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine, participe à la campagne de France. Le 17 juin, il écrit d'Essômes-sur-Marne :

Ce matin j’ai fait sacrifier par M. Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant M.Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fis du moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

 

La différence de ton est notable. Jünger ne parle pas de Pétain, seul le requiert le détail de son quotidien guerrier, l'armée française est alors balayée, et l'avance allemande est irrésistible. Rien ne vient plus empêcher la victoire, aussi le capitaine Jünger se montre magnanime, il fait travailler des prisonniers dans un château occupé mais n'oublie pas de les sustenter convenablement. Le jour suivant, il stationne au château de Montmirail et voit passer une longue colonne de dix mille prisonniers français, et repère un groupe "d'officiers grisonnants, porteurs de décorations de la Grande Guerre. Eux aussi avançaient avec peine, traînant les pieds, la tête basse." Cette vue le saisit, lui, l'ancien de 14-18, et il les fait entrer dans la cour, les invite à dîner et à dormir chez lui (oui, il dit chez moi en parlant de ce château de Montmirail...). Il les interroge sur les causes de cet effondrement si subit de l'armée française. La faute des bombardiers en piqué, fut leur réponse... "A leur tour ils me demandèrent si je pouvais définir les causes de notre succès ; je répondis que je le regardais comme une victoire de l'ouvrier, mais il me sembla qu'ils ne comprenaient pas le vrai sens de ma réponse. C'est qu'ils ignoraient les années que nous avons vécu depuis 1918 et les leçons que nous avons façonnées comme en des creusets brûlants."

Les creusets brûlants... Cette métaphore laisse songeur.

Le 19 juin, Jean Guéhenno évoque l'appel du 18 juin du général de Gaulle sur les ondes de la BBC. "Quelle joie d'entendre enfin, écrit-il, dans cet ignoble désastre, une voix un peu fière. "Moi, général de Gaulle, j'invite... La flamme de la résistance française ne peut s'éteindre..." Nouvelle aventure de notre liberté."

De fait, Jean Guéhenno fait partie des rares Français qui ont entendu cet appel radiophonique. "En effet, nous dit Wikipedia, les troupes étaient prises dans la tourmente de la débâcle, quand elles ne poursuivaient pas le combat, tout comme la population civile. Les Français réfugiés en Angleterre n’étaient pas au courant de la présence du général, et beaucoup ignoraient son existence.

A la tombée de la nuit, l'écrivain monte sur le plateau qui domine la ville, où les Allemands allaient entrer le lendemain matin. C'était un soir comme tous les soirs, dit-il, la débâcle avait fini de s'écouler vers le sud : "A de grands intervalles, un coup de canon comme un avertissement. On devinait encore dans la plaine les façades blanches que dominait la silhouette diabolique de la cathédrale. La lune se levait derrière les tours, et, tout au fond, le feu des dépôts d'essence incendiés rougeoyait. La fumée barrait tout le ciel jusqu'à la montagne comme un immense drapeau noir."

PS : C'est en rédigeant cet article que j'ai découvert que Sébastien Chevalier, qui tenait l'excellent site Norwich, avait eu l'idée avant moi de confronter des journaux intimes à cette même date du 17 juin 1940. Jean Guéhenno et Ernst Jünger y figuraient donc, ainsi que Mihail Sebastian, écrivant de Budapest, et Adam Czerniakow de Varsovie.

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* Sur Jean Guéhenno, enseignant. Extraits de Jean Guéhenno professeur sous l’Occupation, de Patrick Bachelier.


 

 "Henri Coulet y découvre un enseignant passionné : « Son enseignement correspondait plus à une communication qu’à un cours comme on peut en donner aujourd’hui dans les facultés. Ses « communications » se faisaient avec enthousiasme et émotion, cette méthode était quasiment unique et inimitable. Lorsque je consulte mes notes de cours, je constate qu’elles sont insignifiantes.4 » D’autres élèves considèrent que ses cours sont des « fusées, des envolées plus que des exposés », une espèce de « magie-Guéhenno », une manière « particulière de mettre l’éloquence au service d’un lyrisme torrentiel5 ». Jean-Marie Domenach s’extasie devant ce « bombardement » : « Ce fut une explosion comme on en connaît à dix-huit ans. Le plus grand et le plus beau de la littérature française nous tombait dessus en avalanche dans les cours qui commençaient en psychodrame et qui s’achevaient souvent en drame ou en fête. C’était la grande fanfare hugolienne qu’il déchaînait de sa voix haletante.6 »

Pierre Moussa, ayant fui Lyon, découvre son nouveau professeur auréolé de son prestige d’écrivain ; il ne peut écrire Guéhenno qu’avec un point d’exclamation : « Sa voix était prenante, chaude, facilement lyrique, ponctuée d’exclamations. […] C’était un puissant rhéteur qui s’exaltait progressivement au son de sa propre voix ; cela débouchait quelquefois sur des colères d’orateur public.7 » Ces élèves qui avaient eu à Lyon des professeurs issus de différentes mouvances politiques, chrétiens pour quelques-uns, découvrent avec Guéhenno « l’humanisme laïque », l’Homme, clef de voûte de sa pensée8.

Certains khâgneux sont mobilisés. Henri Coulet s’en souvient : « […] Quand nous fûmes appelés au service, cinq ou six condisciples et moi-même nous ne voulûmes pas partir sans lui avoir encore une fois parlé. Il nous reçut chez lui, rue des Lilas. Il nous parut malgré sa cordialité coutumière, plein d’une pitié et d’une tristesse dont je n’ai compris que beaucoup plus tard le véritable sens.9 »