jeudi 5 décembre 2019

Germinal toujours recommencé

Hier soir. Je replonge dans le numéro 4 de la revue Zadig. Que j'ai achetée pour la première fois, curieux tout d'abord de lire la conversation avec Annie Ernaux, écrivaine admirable dont toute la vie et l'oeuvre sont marqués par les rapports de classes sociales. Je n'ai pas été déçu, et depuis je lis chaque soir un nouvel article, en suivant fidèlement, une fois n'est pas coutume, le fil du sommaire. Hier soir, c'était donc Michel Quint, qui évoquait sa région natale, Les Hauts d'enfance. Là encore, beau texte, sensible et mélancolique.
J'enchaîne avec l'essai de Claude Rétat, directrice de recherches au CNRS, Art vaincra ! Louise Michel, l'artiste en révolution et le dégoût du politique, ouvrage de la petite maison d'édition Bleu autour, sise à Saint-Pourçain  sur Sioule, dans l'Allier, et dont je ne manque jamais de visiter le stand aux Rendez-vous de l'Histoire à Blois (où Claude Rétat avait même donné une conférence à laquelle je n'avais pu assister) . J'avais choisi ce livre car il présente une facette largement ignorée de la célèbre communarde (1830 -1905), son oeuvre de romancière, musicienne et poète.


Le volume était resté dans la pile toujours plus importante des livres en attente. Aucune urgence apparente et pourtant c'est lui que je suis venu chercher dimanche soir après avoir lu un nouveau chapitre du Tango de Satan  de László Krasznahorkai (roman puissant, mais dur et exigeant, que je ne puis lire que lentement) - j'éprouvais le besoin d'une échappée, d'un saut hors de la boue hongroise. Mais pourquoi Louise Michel ? Je n'en sais rien, je n'obéissais là qu'à une sorte d'instinct, c'était celui-là et pas un autre, ou bien est-ce l'Attracteur étrange qui me dictait mon choix ? Hypothèse à considérer avec attention car, en y revenant donc hier, je m'avisai que je n'avais pas noté alors sur mon cahier vert une coïncidence pourtant singulière.

Dans le premier chapitre, intitulé Le microbe, Claude Rétat cite ce passage d'une interview de Louise Michel dans Le Temps du 6 décembre 1895 : "L'esprit révolutionnaire se communique par un travail obscur et qu'on ne peut suivre. C'est peut-être un microbe." Elle développe ensuite cette affirmation :
"Louise Michel est pire, ou mieux, que myope : elle est aveugle, reconnaissant l'obscur et, du même mouvement, revendiquant l'art, avec un certitude de toucher, de déclencher, sans savoir exactement où, quand, quoi et comment. L'heure de la révolution est, chez elle, la grande inconnue, imprédictible, imprévisible : en images, elle se représente comme l'instant où tout le travail de sape, longtemps invisible, bascule en effondrement.
     Aveugle, elle l'est de par l'objet même de sa vision, le monde futur, celui qui doit suivre la Révolution. A ceux qui "craignent l'inconnu", "nient la lumière de demain" ou "veulent qu'on leur précise ce qui sera dans cette lumière", elle répond qu'on ne peut "demander aux protées aveugles des lacs souterrains de se rendre compte du jour que verront leurs descendants jetés hors des cavernes par les cataclysmes." [C'est moi qui souligne]
Il me souvint alors que quelques heures plus tôt, en visite chez mes parents à Aigurande, en pause entre deux parties de belote, j'avais changé de chaîne sur la télévision du salon qui tournait comme souvent à vide, personne ne regardant plus le biathlon de la Chaîne 21. J'avais mis Arte et tombé au milieu d'un reportage sur les entrailles du sol, où de bien curieuses créatures subsistaient dans les grottes. Je n'avais pas suivi le documentaire jusqu'à son terme, juste quelques minutes, mais il me semblait qu'il s'agissait bien de ces fameux protées dont parlait Louise Michel. Je vérifiai en me rendant sur le site d'Arte.tv et revisionnait l'émission : il s'agissait bien du protée, Proteus anguinus, amphibien appartenant au même ordre que les tritons et les salamandres, qui intrigue furieusement les
scientifiques car il est capable de jeûner 48 mois tandis que sa longévité peut atteindre 80 à 100 ans.


D'autres résonances apparurent alors : tout d'abord dans le texte de Michel Quint, qui avertissait : "Ne négligeons pas Wattrelos où j'ai habité entre 55 et 67 en tant que ville frontalière." et qui précisait ceci : "Wattrelos comportait encore, dans les années cinquante et soixante, des zones vertes, emblavées, sur ces lisières belges, avec des mares à tritons et salamandres."

Et ce n'est pas la seule. Le second chapitre de l'essai de Claude Rétat se nomme Germinal. Un rapport de la préfecture de police daté du 17 février 1886 note que dans une réunion publique organisée par des groupes anarchistes, Louise Michel a soutenu Zola et vanté Germinal "parce que cet écrivain avait exposé des idées anarchistes dans son oeuvre". Dans un poème de jeunesse écrit vers 1850, en un temps où elle était atteinte, dirait-elle plus tard, de "rougeole religieuse", on peut lire :

                Versez, grands cieux ardents, versez votre rosée.
Des souffles ennemis la terre reposée
     A germé le Sauveur. (...)

Claude Rétat explique qu'il s'agit là d'un décalque du latin liturgique, d'une paraphrase d'un texte chanté au premier dimanche de l'Avent, dès la première page du missel : "Rorate, coeli, desuper et nubes pluant justum - Aperiatur terra, et germinet salavtorem" - Cieux, versez votre rosée, et que les nues pleuvent le juste. Que la terre s'ouvre et qu'elle germe le sauveur."
"La terre a germé le sauveur" traduit "germinet salvatorem". "En latin, précise Retat, le verbe germinare est transitif (et signifie produire, faire germer), en français "germer" est en revanche intransitif. En utilisant transitivement le verbe français, Louise Michel fait donc un latinisme." Que l'on retrouve bien plus tard, en 1891, dans son roman La Chasse aux loups, "qui met en scène l'apothéose d'une Commune future : "Un bourdonnement énorme emplissait l'univers, germant la liberté."(page 203). Puis, page 222 :

Sur l'immense hécatombe, vingt ans ensevelis, fleurissait la vengeance et l'on entendit parler le spectre de mai.*
L'Europe entière était debout.
Il semblait que les peuples se rapprochassent comme des hommes, se serrant les mains par-dessus les frontières.
La Russie [...] se démantelait.
L'Italie, l'Espagne rejetaient, comme un volcan sa lave, les institutions pourries ou vermoulues.
Quelque chose d'une révolution géologique se mêlait à l'époque - l'humanité germait des sens nouveaux.
"Le lecteur, poursuit Claude Rétat, reconnaît le "germinet" latin (métamorphosé, sans le sauveur désormais), et mieux encore. Ces volcans en éruption, cette révolution géologique mêlée à la révolution sociale ne crachent pas seulement leur lave, ils recrachent aussi, retravaillé, transformé, converti, le texte latin d'origine. "Que la terre s'ouvre" est devenu : "Quelque chose d'une révolution géologique"... C'est bien l'avent du missel, devenu séisme et tremblement de terre : Louise Michel arrange la nativité au bénéfice de la Révolution." (p. 53)

Vertigineuse germination : ne venais-je pas de la lire quelques minutes plus tôt, encore une fois, dans les mots de Michel Quint ?

"Ma mère, née à Leforest comme moi, retrouvait une sorte de parfum de pays natal sur la lessive qu'elle suspendait : la suie crachée par les hautes cheminées de Roubaix laissait des traces sur le linge propre. Ce n'est pourtant  et surtout pas une région à regrets, à nostalgie, c'est une région à cicatrices refermées, nettoyées, prête à d'autres moissons, comme un jardin, un potager, un verger neufs après de tristes récoltes, des abandons, où tout ce qui a disparu, s'est éteint, a laissé des graines, de la germination en train. Germinal toujours recommencé. Un jardin de mémoire, fertile." [C'est moi qui souligne]

Les protées, Germinal, c'était étonnant (me lasserais-je un jour de ces échos étourdissants ?), mais ce n'était pas encore fini. Il devait me rester encore un peu d'énergie à dissiper dans la lecture car je me tournais pour finir vers un de mes livres de chevet, le Cambouis du poète Antoine Emaz. D'un autre recueil de notes, Planche, j'avais extrait l'autre jour des passages pour ma petite soeur qui lutte contre la maladie, et c'était aussi en pensant à elle que je l'ouvris comme d'habitude, au hasard. Mais ce hasard suivait les pentes creusées par l'Attracteur étrange car voici que je lus :
"Ne pas se substituer à l'historien ou au journaliste. Mais on n'est pas non plus hors temps.
Sur ce point, je déteste le chiffon rouge de l'"universel reportage", agité au nom de Mallarmé par ceux qui ne veulent pas entendre parler d'une articulation poésie/social, poésie/politique, poésie/engagement..." (p. 42)
L'universel reportage... Je venais juste de lire cette expression page 40 de l'essai de Claude Rétat :
"La préface que Mallarmé écrit au Traité du verbe de Ghil, en 1885, oppose à la "fonction de numéraire facile et représentatif" du langage (ce parler "commercial" de "l'universel reportage", qu'il répudiera à nouveau dans Crise de vers) le "Dire" du poète, "rêve et chant", pointe "d'un art consacré aux fictions".


Et comment ne pas frémir en parcourant les lignes qui suivaient immédiatement, alors que j'écris à quelques heures de cette grève qui s'annonce massive, en ce 5 décembre maintenant advenu :
"Il serait absurde de replier mécaniquement l'univers de Mallarmé sur celui de Louise Michel : tel n'est pas l'objet. Mais il serait absurde aussi d'isoler a priori chaque auteur comme une monade. Ainsi, du côté de Louise Michel, dire une grève, c'est bien dire une absente et la radicalité d'une absence. Car cela revient pour elle à évoquer l'inconnu futur, le ce-qui-n'est-pas-encore, le point même de la rupture radicale, et pour cela un absolu de la grève auquel aucune des grèves réelles ne satisfait. Grève-rêve : les deux mots marchent de pair sous sa plume, et délibérément. " Le rêve c'est la réalité", écrivait-elle dans un fragment de jeunesse. "Le rêve c'est la vie", dit-elle toujours dans les années 1890. Le gréviste et celui qu'elle appelle le "chasseur d'étoiles" sont le même homme." [C'est moi qui souligne]


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* C'est-à-dire de mai 1871, la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune (note de Claue Rétat).

dimanche 24 novembre 2019

Avant que j'oublie la clé USB, je voudrais parler au directeur

J'avais reçu un courrier pour des livres en retard de restitution : je risquais une suspension de cinq jours (parfois il m'arrive de penser que ce ne serait pas une mauvaise chose que cette suspension, et que même cinq jours ne serait pas assez : cinq semaines ou même cinq mois vaudraient mieux tant qu'à faire. Certains se font interdire de casino, je devrais peut-être me faire interdire de médiathèque tant mon addiction à l'imprimé frise l'irrationnel). J'ai donc rendu les livres mais j'ai été une nouvelle fois incapable de ressortir les mains vides, ce qui eût été pourtant raisonnable compte tenu des lectures déjà entamées, et de celles en attente. Dans ma besace, j'ai donc emporté deux romans, courts je tiens à le préciser, et puis un troisième, court toujours, acheté un euro au rayon désherbage.
Les trois ont été avalés dans la semaine (mais j'attendrai le terme du prêt pour aller les rendre).

Voyons ça dans l'ordre.
Prems, Avant que j'oublie, de Anne Pauly, un premier roman édité chez Verdier dans la collection Chaoïd. Un titre qui était, de façon surprenante, exactement le même que celui de la pièce que j'avais vue une semaine plus tôt dans un lieu éphémère boulevard George Sand, Avant que j'oublie donc, forte pièce de Vanessa Van Durme, qu'elle joue elle-même sous forme d'un monologue, mais que Niko Lamatière avait bellement mise en scène avec Pascale Chatiron et Francis Labbaye (avec qui j'avais joué Tout mon amour de Laurent Mauvignier). Ceci dit, les deux oeuvres n'ont pas grand chose à voir.
L'incipit donne tout de suite le ton : "Le soir où mon père est mort, on s'est retrouvés en voiture avec mon frère, parce qu'il faisait nuit, qu'il était presque 23 heures et que passé le choc, après avoir bu le thé amer préparé par l'infirmière et avalé à contre-coeur les morceaux de sucre qu'elle nous tendait pour qu'on tienne le coup, il n'y avait rien d'autre à faire que de rentrer."

Ce père est au centre du livre, avec sa personnalité contrastée : le "gros déglingo" qu'il était, alcoolique, parfois violent, voisinait avec l'amateur de haïkus et de sagesses orientales. Anne Pauly raconte la tragi-comédie de cette vie, l'enterrement et le deuil, et le souci de cette maison qu'il laisse, à Carrières-sous-Poissy, épouvantablement encombrée.
Il faudra traverser tout le livre pour que l'auteure renoue véritablement avec son frère, longtemps empli d'amertume. Elle va lui rendre visite, à lui et à sa famille, "dans leur maison du Perche, un corps de ferme humide et un peu endormi au bout d'un chemin bordé par une forêt." Elle y fait connaissance de la jeune pie, tombée du nid pile devant la porte de leur bureau, qu'ils ont recueillie, soignée, nourrie et qui leur tient désormais compagnie.
"J'avais souri au téléphone en apprenant la nouvelle parce que c'était quand même une drôle de coïncidence. Depuis toujours Jean-François était spécialiste des oiseaux. Il connaissait toutes les espèces, leurs couleurs, leurs habitudes, leurs habitats de prédilection, leurs cris et je l'avais vu déjà faire venir sur des branches, à quelques mètres de nous, buses, coucous et chouettes effraies. Et puis, quand il était ado, en plus du corbeau sauvé des plombs d'un chasseur, il avait justement possédé deux pies bleues de Chine." (p. 136)
La pie, familière et taquine, qui finit par s'endormir bercée par les voix de la famille, s'impose comme le symbole d'une fraternité retrouvée : "C'était si doux et on était si bien. Personne ne l'a dit mais à ce moment-là, c'est devenu clair que l'oiseau n'était pas venu par hasard." Dans l'entretien qu'Anne Pauly a accordée à Johan Faerber dans Diacritik, elle termine en disant que "Le retour à la vie et à la joie s’opère quand se rétablit la capacité à voir les signes, à les lire et à leur trouver un sens. Ce qui sauve dans tout ça, ce sont les histoires !"

Voilà qui évidemment me parle, et résonne fort en moi, qui ne cesse d'essayer de lire les signes laissés par le hasard. Lire et lier, relier et relire, au risque du délire et de sembler fou à lier.

Deusse. La Clé USB de Jean-Philippe Toussaint. Chez Minuit, comme d'habitude (attention je vais spoiler quelque peu l'ouvrage alors n'allez pas plus loin si vous comptez le lire). Un bien curieux livre qui commence comme un roman d'espionnage, avec des passages très techniques sur les blockchains, bitcoins, Commission européenne et cybersécurité. Un voyage secret en Chine avant une double conférence à Tokyo. Une clé USB perdue qui contient peut-être les preuves d'une corruption de grande ampleur. Et puis tout ça finalement ne se révèle qu'un tas de fausses pistes, et le désastre que semblait redouter le narrateur s'incarne pour lui de façon inattendue : son père se meurt, son père va mourir, alors il abrège son séjour nippon, rentre au plus vite, mais ce sera trop tard.


Je savais que le livre d'Anne Pauly allait évoquer la mort d'un père, mais j'ignorais complètement que le roman de Toussaint allait aussi culminer avec cet événement. Deux pères qui meurent donc, et qui meurent d'une même cause, un cancer.
Je dois consigner une autre coïncidence. J'avais commencé la lecture de La Clé USB le vendredi 22 dans l'après-midi, et l'avais abandonné pour me rendre à une conférence sur l'eau à la Maison des Associations, que nous organisions avec le collectif Châteauroux demain. Or, à 23 h 40, je reçus le sms suivant :


Je répondis que non, je ne l'avais pas vue (et un peu plus tard, un autre message m'avertit que la clé avait été retrouvée, c'est le conférencier qui l'avait embarquée).

Tres. Je voudrais parler au directeur de Jacques A. Bertrand (Bernard Barrault, 1990). C'est le deuxième Bertrand que je sauve du désherbage (je comprends mal qu'on sorte des collections ce superbe mais sans doute trop discret écrivain). Il n'est pas question ici de la mort d'un père, mais la narration est à la première personne, comme chez Toussaint. Jonathan, écrivain-aquarelliste, est conduit manu militari dans une "Maison" qui tient à la fois de la pension de famille et de l'hôpital psychiatrique. Il voudrait parler au Directeur mais le Directeur semble absent ou inapprochable. Un motif qu'on pourrait dire kafkaïen, mais l'auteur ne tire pas sur la corde cauchemardesque. Le bonheur se glisse ici et là, furtivement, comme avec l'arrivée d'Hermine, qui "n'était pas une femme depuis très longtemps" et qui devient rapidement l'amie et la complice de Jonathan : "Sa formidable simplicité, qui allait de pair avec une grande liberté de vie, et ses performances informatiques (elle était capable d'accéder aux mémoires les mieux verrouillées) avaient attiré sur elle l'attention de la commission spéciale." Commission spéciale qui rappelle bien sûr (ou plutôt préfigure) la Commission européenne au cœur du roman de Toussaint, tandis que cette compétence informatique (c'est bien la seule référence au monde des ordinateurs présente dans le livre) résonne avec le thème de la backdoor de La Clé USB. Cette porte dérobée qui permet de pénétrer au coeur des systèmes, et qui donne lieu à une scène marquante, celle où le narrateur s'introduit de nuit dans la mine (ainsi nomme-t-on l'usine où l'on produit les bitcoins), et retrouve Jimmy le jeune hacker chinois :
"En m'entendant prononcer le mot "backdoor", son regard s'illumina, quelque chose se dénoua, un verrou lâcha, et, soudain mû par un feu intérieur, par une flamme, une ferveur, quelque chose d'irrépressible, comme une nécessité, ou une démangeaison, il fit glisser son siège à roulettes en arrière sur le sol pour aller ramasser son sac à dos et en sortir son ordinateur portable, un PC couvert d'autocollants qu'il alluma sur ses genoux."
Un autre écho plus trivial rassemble les deux romans. Jonathan découvrant sa chambre au troisième étage de la maison, essaye les costumes du placard : "Les vestons tombaient bien mais les pantalons flottaient. Pour les chemises, le col s'avérait trop large quand les manches étaient suffisamment longues et parfait quand elles étaient trop courtes. J'en avais l'habitude mais je n'ai pu réprimer un mouvement d'humeur. J'ai balancé le tas dans le placard et claqué la porte. J'ai rouvert, tout replacé sur les cintres, c'était idiot qu'en plus ce soit froissé." (p .42-43)
Jean Detrez, le narrateur de La Clé USB, arrivant dans sa chambre de l'hôtel chinois, à Dalian, ne parvient pas à replacer les cintres dans l'armoire car ce sont des cintres antivol qui n'ont pas de crochet, et il s'emporte tout comme Jonathan :
"J'avais toujours le cintre à la main, et, de plus en plus enragé, essayant une dernière fois de le fixer, je finis par le faire valdinguer par terre avec agacement. Pour me passer les nerfs, je décrochai alors tous les cintres de la tringle, et j'allai en jeter une poignée dans la poubelle de la salle de bain, je les fichai à la verticale dans la poubelle, où ils restèrent en exposition comme un bouquet de tulipes. Puis, ouvrant ma valise, je balançai les autres cintres à la volée au-dessus de mes vêtements et je refermai ma valise, avec l'intention de les emporter avec moi quand je quitterais l'hôtel."(p.135)
Enfin, c'est aussi avec Avant que j'oublie que le livre de Jacques A. Bertrand résonne vivement : à la pie  d'Anne Pauly répondent un épervier roux et deux corbeaux qui jouent aux gendarmes et au voleur au-dessus du parc :
"Le fin chasseur devait prendre un vif plaisir à être chassé ; il se laissait presque rattraper avant de plonger brusquement, laissant les corbeaux sur place. Ces derniers se séparaient pour essayer de le coincer et la scène recommençait. Les corbeaux savaient qu'ils étaient beaucoup plus lents mais ils s'amusaient. Ils savaient aussi qu'on ne sait jamais. L’épervier avait beau être fulgurant, vous aviez une chance. Si vous ne laissiez pas tomber, un jour la Vie finirait par passer un petit peu trop près et vous lui fileriez un bon coup de bec. [...] Vous aviez compris que la journée s'annonçait belle, à tous ces signes. Vous pouviez vous croire autorisé à percevoir à nouveau la piste fléchée du Destin dans le maquis du Hasard." (p. 124) [C'est moi qui souligne]
Et ainsi la narratrice d'Anne Pauly (qui se nomme Anne Pauly) de lire semblablement les signes que la vie lui apporte :
"Un conte à base d'anges qui vous caresse la joue, de guides et de défunts qui ne vous laissent pas tomber et continuent de vous parler pour peu que vous sachiez voir les signes. Et petit à petit, en contemplant les choses comme il me l'avait appris, je me suis mise à en voir un certain nombre. Pas des faux trucs hein, de bonnes vieilles coïncidences troublantes, comme dans les livres : je pensais à Machin qui pourrait m'aider à sortir de mon trou professionnel, et alors que je ne l'avais pas vu depuis des lustres, toc, Machin apparaissait au coin de la rue. Je cherchais un appartement, et toc, le proprio n'était autre que le cousin de la soeur de Bidule avec qui j'avais été à l'école. Au travail, alors que je négociais mon départ, toc, le comptable s'était emmêlé la calculette me laissant largement de quoi me retourner. Chez l'ostéo, la radio à très bas volume avait été prise de folie alors que le praticien s'apprêtait à me dévisser la tête. A la laverie, une femme tout ce qu'il y avait de plus normal était rentrée et s'était approchée de moi pour me dire : Sois courageuse, ma fille, ça va aller pour toi, mais arrête de fumer ou ça te tuera. Peu à peu, l'incrédulité s'était transformée en une forme d'amusement et de gratitude et je souriais dans ma barbe à chaque nouvelle occurrence : on me guidait, on me protégeait, on m'offrait des options, on me consolait. J'allais mieux." (p. 129-130)
Trois romans, intriqués, en une tresse unique de récits et de rencontres. Comme pour nous encourager à persévérer nous aussi dans la lecture des signes du temps.

samedi 23 novembre 2019

Retour sur le désert

Au sujet du chemin du désert, j'ai écrit un peu vite que c'était une énigme dont tout le monde se foutra : c'était sans compter sur l'ami Jean-Claude, le Doc des expéditions Baxter. Qui, dans un mail, me précise qu'en "bas berrichon les "d'serts" ne sont pas un désert à proprement parler. Cela avait pour nous plutôt le sens de friche, de terrain délaissé mais possédant  de la végétation, pas un terrain nu."

Il a  vérifié chez Gendron :

DÉSERT • Du fr. désert, adj. “abandonné, inculte”, et n.m. “endroit vide, solitude” (FEW 3, 52b : desertus). Dans la toponymie le mot a d’abord désigné un défrichement, une clairière dans un bois. Voir également la forme désert “terrain vague”(ALCe 1, 171 pt 38).
 
J'aurais dû me souvenir aussi de ce que Robin Plackert écrivait sur Robert d'Arbrissel, le fondateur de l'ordre de Fontevraud :
"Il ne faudrait pas croire que ce site fut choisi un peu au hasard de ses pérégrinations inlassables, parce que brusquement le concile de Poitiers, en 1100, l'a sommé de fixer sa troupe errante où - péché majeur aux yeux des légats du pape - se mêlent les hommes et les femmes. Il est patent que le choix du site est mûrement réfléchi : ce « désert » où il s'est retiré, ce « lieu inculte et âpre, plein d'épines et de buissons », ce vallon isolé de Fontevraud n'est rien moins qu'à la croisée de trois provinces, à la limite de l'évêché d'Angers et de l'archevêché de Tours, à l'extrême pointe septentrionale du diocèse de Poitiers. Offert par le seigneur Gauthier de Monsoreau, dont la fille a rejoint la communauté, il est aussi à une lieue de Candes Saint-Martin, au confluent de la Loire et de la Vienne, où le célèbre saint a rendu l'âme à Dieu."[C'est moi qui souligne]

Dans un autre article, Le cloître et le bief, il montrait que la recherche du "désert" chez les cisterciens n'était pas aussi dénuée d'arrières-pensées qu'on aurait pu l'imaginer :
"Plus j'avance dans cette étude, plus je suis amené à modifier l'image que j'avais du mouvement cistercien. Je l'associais à un élan de spiritualité conjuguant idéal de pureté, austérité, pauvreté, rejet du monde, exaltation du travail manuel et de la sainte ignorance. Cîteaux comme recherche du désert. Or, quand on y regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que les visées cisterciennes n'étaient pas exemptes de calcul, que le désert qu'on revendiquait était le plus souvent judicieusement choisi, que l'autarcie du monastère était tout relatif et que les arts et les techniques les plus pointus de l'époque étaient loin d'être négligés.
L'exemple même de Clairvaux est tout à fait significatif. On a beau le décrire comme un endroit « d'horreur et de vaste solitude », ce site est élu par Saint Bernard pour des raisons qui ne ressortent pas du seul spirituel, comme l'explique J.F. Leroux-Dhuys :

« Le site de Clairvaux est (...) plus étonnant encore. Bernard ne le choisit pas seulement parce qu'il représente l'opportunité foncière d'une donation par son cousin Josbert le Roux, vicomte de la Ferté. Sa famille possède bien d'autres terrains susceptibles de convenir à une abbaye cistercienne ! Certes, la terre de Clairvaux posée dans un vallon perpendiculaire à l'Aube, entre deux collines très boisées, est riche des alluvions de la rivière et l'orientation est-ouest ne peut la priver de soleil. Mais la vraie raison du choix de l'emplacement de Clairvaux est sa situation par rapport aux routes. L'ancienne voie d'Agrippa de Lyon à Reims, la grande liaison entre l'Italie et l'Angleterre, passe à moins d'un kilomètre. Les comtes de Champagne protègent cette route, redevenue l'axe majeur de l'Europe marchande car elle dessert les foires de Champagne. A quatorze kilomètres, Bar-sur-Aube, l'une des quatre villes de foire, ouvre ses portes chaque année aux voyageurs de tous les pas chrétiens d'Occident. Clairvaux a une maison de ville à Bar-sur-Aube. Bernard de Clairvaux y est au cœur de l'Europe. » "

vendredi 22 novembre 2019

Chemin du désert

Un billet un peu en vrac, plus d'information que de réflexion. Tout d'abord signaler - et j'aurais pu le faire depuis plusieurs semaines déjà - ma contribution au numéro d'automne du magazine La Bouinotte. J'avais reçu commande d'un portrait de Cécile Reims, artiste graveur dont j'ai déjà parlé ici-même à de nombreuses reprises, et je me suis prêté au jeu avec plus que du plaisir : en 1995, la rencontre de Cécile et de son compagnon le dessinateur et écrivain Fred Deux, aujourd'hui décédé, avait été pour moi fondamentale. Ils m'ont ouvert avec générosité leur porte rue Notre-Dame ; c'est tout l'art et l'histoire du XXème siècle que je pouvais dès lors entrevoir mieux que jamais. Rédiger cet article, c'était un peu comme payer une dette spirituelle.


Mes obsessions essaiment : on sait que j'ai déjà ouvert en juillet de cette année un espace particulier pour ma quête des vertiges, un autre blog nommé Fixer les vertiges, où je poursuis l'inventaire des émergences du vertige, mais je viens aussi cette semaine d'en ouvrir un autre consacré à ma nouvelle lubie : les plaques d'immatriculation, où il me plaît à voir les malicieuses interventions de l'Attracteur étrange. Pour ne pas trop polluer ce blog-ci de mes divagations plaquières, j'ai donc créé La tectonique des plaques.

A propos de plaques, je tiens à signaler celle-ci, qui n'est point d'immatriculation, et que j'ai découvert en me rendant à pinces à Belle-Isle par la rue du Rochat. Je suis pourtant déjà passé par là, mais je n'avais pas remarqué jusqu'ici ce singulier Chemin du désert.

Si vous pensez avoir trouvé là un raccourci vers le Sahara ou quelque petit Gobi du Berry, vous en serez pour vos frais, car ce chemin ne mesure qu'une quinzaine de mètres et donne sur de vagues jardins. Quid d'un désert ? Voilà une énigme dont tout le monde se foutra, mais je tenais à la poser.

Enfin, je voudrais évoquer un livre dont la lecture m'a beaucoup intéressé ces dernières semaines. Extension du domaine du don, par le sociologue Alain Caillé. Pour vous en donner un aperçu, je vous recopie, flemmard que je suis, la quatrième de couverture  :
"Extensions du domaine du don rassemble et synthétise la plupart des fils patiemment tissés par Alain Caillé et ses amis du Mouvement anti-utilitariste en science sociale (MAUSS) depuis près de quarante ans. Longtemps le MAUSS s’est limité à critiquer la montée en puissance de l’économisme et à lui opposer les leçons qu’il est possible de tirer d’un paradigme puissant — celui du don —, issu d’un ouvrage méconnu du grand public qui a nourri la réflexion de nombreux intellectuels et chercheurs, l’Essai sur le don de l’anthropologue Marcel Mauss (1925).
Œuvre extraordinairement pertinente qui montre que l’homme n’a pas toujours été “un animal économique doublé d’une machine à calculer” : les sociétés premières ne s’organisaient pas selon les principes du marché, mais selon la “triple obligation de donner, recevoir et rendre”. Ce paradigme n’a rien à voir avec ce qu’on entend le plus souvent par “don” — geste désintéressé, proche de la charité ou du sacrifice. “Le don, explique Alain Caillé, est un acte chargé d’ambivalence, désintéressé en un sens, mais tout autant intéressé, à la fois libre et obligé.”
Cette triple obligation régit en réalité l’essentiel de nos rapports aux autres. Et il faut dès à présent l’universaliser pour jeter les bases d’une véritable philosophie politique alternative, qui permettra de dépasser le néolibéralisme et la vision économiciste des sujets humains. Extensions du domaine du don montre à quel point il est éclairant d’étendre l’approche par le don à tous les secteurs de la vie sociale : le jeu, le care, le rapport à la nature, les relations internationales, le sport, l’art, la consommation, les psychothérapies, la religion, la question du pouvoir, etc."

Personne ne m'a jamais parlé d'Alain Caillé, et si je connaissais Marcel Mauss, c'était uniquement par son article sur Les techniques du corps. Mais c'est en se rendant à Poitiers le 5 octobre que j'avais entendu Caillé dans La suite dans les idées, l'émission de Sylvain Bourmeau sur France-Culture. L'entretien était si passionnant que j'avais acheté le livre à la Fnac ce même jour.

Je ne l'avais pas encore lu lorsque nous sommes rentrés de Budapest, le vendredi 1er novembre. Je conduisais sous une pluie dense sur l'autoroute, lorsque j'ai mis la radio dans cette voiture qui n'était pas la mienne. Et cette fois encore j'entendis Alain Caillé. C'était dans l'émission Grand bien vous fasse, animée par Ali Rebeihi. Le message était clair : comment différer plus longtemps la lecture de l'essai ?

dimanche 10 novembre 2019

Perec et Houellebec hongrois

Partant à l'étranger, j'aime emporter un livre d'un écrivain du pays que je vais découvrir. L'an dernier, à Porto, j'avais avec moi le Livre de chroniques d'Antonio Lobo Antunes, livre choisi entre plusieurs possibles. Mais cette année, je n'avais pas le choix, le seul auteur hongrois disponible dans ma bibliothèque était Imre Kertész, avec son Journal de galère, publié en 1992, traduit et paru en français chez Actes Sud en 2010, que j'avais acheté en décembre 2016 à La Châtre, et que je n'avais toujours pas lu... Ah, il en faut du temps parfois pour qu'une oeuvre nous parvienne... Pas lu, ce n'est pas tout à fait vrai, je l'avais commencé à l'époque, mais j'avais rapidement abandonné. Et la raison de cet abandon m'est rapidement revenu : c'est un ouvrage qui ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil. C'est rude, éprouvant souvent, très spéculatif, sans beaucoup de notations concrètes (il y en a tout de même, et quand elles sont là, elles sont souvent très belles). Et j'ai sans doute fait l'erreur de mettre charrue avant boeufs, car je n'ai pas lu avant cela le maître livre de Kertész, Être sans destin. Fiction inspirée de son expérience d'adolescent déporté à Auschwitz puis à Buchenwald, qu'il mettra très longtemps à écrire et qui sera largement ignorée à sa parution en 1975. Ce n'est guère qu'après la chute du mur que Kertész sera enfin reconnu : il recevra le Nobel en 2002 ainsi que plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu’en Allemagne. Le Journal de galère porte bien son nom, en relatant la difficile genèse de cette œuvre aujourd'hui considérée comme capitale.

Je me suis cependant accroché, et cette fois je suis allé au bout, non sans mal, et sans assurance d'en avoir compris tout le propos. Les visites de Budapest, ville d'une beauté parfois sidérante, divisée par ce majestueux Danube que je voyais pour la première fois, me donnèrent envie d'explorer plus avant la littérature de ce petit pays à la langue aussi opaque que la plupart des visages de ses habitants (combien rare y est le sourire, c'est ce qui ne cessera de m'étonner). Et dans mes rêves commencèrent à apparaître des noms d'écrivains, cités par Kertész ou me remontant en mémoire, oui des noms plus que des images, et je me mis en quête, non le mot est trop fort, disons que j'étais prêt à saisir l'occasion d'en savoir plus si elle se présentait.
Nous croisâmes donc des librairies, grandes, avec des étages, mais quasiment désertes. L'une, pas très loin de l'appartement réservé, offrait un café fort agréable. J'en profitai pour faire un tour du propriétaire. A part quelques ouvrages touristiques, aucun livre en français, alors même que les livres en anglais avaient droit à quelques rayonnages. J'ai cru un instant avoir vu un livre sur Perec, mais il ne s'agissait pas de Georges mais d'un bouquin de cuisine - le bretzel se disant perec dans la langue magyare.
Le troisième jour, visitant le quartier juif d'Erzsébetváros, la pluie un tantinet battante nous fit nous réfugier dans un très beau café littéraire (petite précision liminaire, parler de quartier juif est un peu usurpé car ce quartier ne tire pas son nom du fait qu’y était regroupé l’ensemble de la communauté juive, mais parce que c’était l’ancien ghetto de Budapest pendant la 2ème Guerre Mondiale, à partir de 1944. Ce sont les nazis hongrois, les Croix fléchées, qui cantonnèrent 70 000 Juifs de Budapest dans un minuscule périmètre, organisèrent eux-mêmes les déportations vers Auschwitz et procédèrent à de nombreuses exécutions sommaires le long du Danube. Une des plus sombres pages de l'histoire hongroise).


Dans ce beau café paisible, où les tables s'étageaient en amphithéâtre, avec de pleins rayonnages de livres, un Français avait droit aux plus hautes positions : Szerotonin de Michel Houellebecq trônait au-dessus de tout le monde. Comme autre auteur français, je n'ai guère vu qu'Anna Gavalda (mais je n'ai pas fait d'enquête fouillée et exhaustive). Ceci dit, malgré pléthore de livres, une seule personne en lisait un, un livre, un vrai, tous les autres (et nous-mêmes aussi, il faut se mettre dans le lot) surfions sur les smartphones et les ordinateurs.


Je demandai à la jeune serveuse, dans mon anglais trébuchant, si la maison n'avait point par hasard quelques ouvrages dans la langue de Molière (non, je n'ai pas dit ça comme ça, pas parlé de Molière vous pensez bien). Non, dans le café il n'y en avait pas, mais je pouvais aller voir à la librairie, juste à côté. Eh oui, un long corridor vous faisait passer dans un autre vaste magasin à livres, où, comme d'habitude je ne vis aucun client. Juste une ou deux employées presque surprises, aurait-on dit, de voir surgir un quidam. Je m'enquiers à nouveau de la possibilité d'un écrit rédigé en dialecte hexagonal. On me redirige sur l'étage. J'y vis de belles étagères de littérature british et teutonne, mais évidemment point de française. L'employée présente à qui je m'adresse au seuil du découragement ouvre alors un carton qui, providentiellement, séjournait sur son présentoir. Elle en extrait une poignée de romans d'auteurs hongrois en Folio ou Livre de Poche. Une dizaine tout au plus. Je ne me sens plus de joie et je choisis un court roman de Sándor Márai, L'héritage d'Esther, ainsi que Tango de Satan, de Laszlo Krasznahorkai.
Je m'apercevrai un peu plus tard que je les ai payés plus du double que ce qu'ils m'auraient coûté en France. Et vous pouvez penser avec raison que rien ne pressait et que j'aurais pu attendre d'être revenu. Certes, mais acheter un livre sur place c'est un souvenir de voyage, et il n'est pas certain que ma ferveur hongroise eut perduré une fois de retour au bercail.

Je n'ai pas regretté. J'avais fini Kertész, je lus le petit Sándor Márai en une nuit ou presque. Autant le premier avait été aride, autant le second s'imposa par une fluidité étonnante. C'était tout bonnement une sorte de chef d'oeuvre.
D'ailleurs, à peine reposé le pied en France, j'achetai le Libération du week-end (Libération que je n'achète plus que rarement) parce qu'il contenait un long article de Philippe Lançon sur le Journal des années hongroises (1943-1948) de Sándor Márai, qui vient de paraître chez Albin Michel. Article magnifique, comme le plus souvent avec Lançon, rendant bien compte du destin tragique d'un écrivain majeur qui se résoudra  à l'exil en Amérique la mort dans l'âme : "Dès 1945, l’exil paraît à Márai la pire des solutions, peu à peu à l’exception de toutes les autres."
De cet article encore, j'extrais le passage suivant qui évoque précisément un café littéraire.

Terreur quotidienne

Márai possède 5 000 livres et il a beaucoup de souvenirs, d’inquiétude, de chagrin. Lui et sa femme sont mariés depuis vingt  ans. Leur unique enfant est mort en bas âge. On l’apprend incidemment : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l’hôpital. J’ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C’est le ton de Márai : celui d’un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos. La description de sa force joyeuse et de sa spontanéité égocentrique est un contrepoint solaire à ce qu’il voit d’un monde «au seuil de l’enfer». Une image anecdotique de cet enfer est ce qu’il reste d’un «café littéraire» : «On dirait une salle d’hôpital psychiatrique où, au lieu de travaux manuels ou de jeux de société, on occupe les malades avec des chimères et des rêves de grandeur. Des yeux où brûle une vanité ulcérée, des cheveux hirsutes, des visages suspicieux et grimaçants. La littérature est un service divin accessible à l’homme - qui consiste à définir le sens de l’existence et à décider du rapport de l’homme avec le monde - mais c’est aussi celui dont la majorité des prêtres est malade et blessée.»
Cette terreur quotidienne, on peut l'appréhender à travers la visite du bien-nommé Musée de la Terreur, sur l'avenue Andrassy, qui raconte les deux périodes noires de l'histoire du pays, le pouvoir génocidaire des Croix Fléchées et l'occupation soviétique.

Musée de la Terreur, Budapest
Ce matin-là, nous attendîmes une heure sous la pluie, dans la queue vers ce musée : au-dessus de nous, les lettres de la terreur laissaient passer les lourdes gouttes de pluie hongroise, tandis que sur le mur les médaillons des victimes de l'insurrection de 1956 s'alignaient au-dessus des chandelles de la mémoire.



Voici donc ce que je rapportai de ce voyage à Budapest, le souvenir de beaucoup de beauté entrevue mais aussi les stigmates du malheur des hommes. Devais-je me plaindre encore des sourires absents ?



jeudi 7 novembre 2019

L'homme qui baille

Je ne suis pas allé jusqu'à Astrakhan rechercher un vieux couple tatar, comme celui dont parle l'infatigable Olivier Rolin (en piste pour le Goncourt avec son Extérieur monde mais semé en cours de route), mais je me suis rapproché, en débarquant, avec ma petite famille, à Budapest, où j'ai visité, entre autres, le Musée des Beaux-Arts. S'y tenaient une exposition de dessins de Rembrandt et de ses élèves ainsi qu'une exposition Rubens -Van Dyck (entourés d'autres peintres flamands). Un menu déjà copieux, aussi n'avons-nous guère exploré les collections permanentes. Tout de même, au bout d'une salle de sculptures, j'ai découvert pour la première fois, en vrai, les "Têtes de caractères" de Franz Xaver Messerschmidt. Je ne me souviens plus comment j'ai connu cet artiste singulier, né en Bavière en 1736, qui, en même temps qu'il réalisait des bustes pour la noblesse et la gent fortunée dans un style tout à fait académique, sculptait des têtes en métal (plomb et étain) ou en albâtre, têtes grimaçantes, tout en rictus et ridules, peaux tendues et crânes polis.


L'une d'entre elles était particulièrement saisissante. Elle est nommée L'homme qui baille (mais les titres de ses oeuvres ont été données a posteriori et ne sont pas de Messerschmidt lui-même). Non, "c’est un homme qui hurle de douleur, nous dit le rédacteur du blog Lunettes rouges, face à ses démons, ses tourments, ses misères, luttant vainement contre ses hallucinations". Selon le psychiatre Ernst Kris, qui redécouvrit Messerschmidt en 1932, il souffrait de schizophrénie. Une affirmation que d'autres contestent.
Toujours est-il que cette tête m'a fascinée :

Franz Xaver Messerschmidt, L’Homme qui baille, entre 1770 et 1783
Et puis elle m'en a rappelé une autre, vue peu de temps auparavant sur les panneaux publicitaires, à l'occasion d'une campagne pour Europe 1 :


[Ajout du 07/11 : en fait, la première photo de Trump qui vint en résonance avec la sculpture de Messerschmidt est celle qui illustrait un entretien de Mediapart avec l'historien américain Robert Paxton, paru ce même 30 octobre où nous visitions le Musée des Beaux-Arts de Budapest ]

Donald Trump à la Maison Blanche, le 2 octobre 2019. © Reuters

mercredi 23 octobre 2019

Vieux couple tatar à Astrakhan

Le 8 octobre, je termine la rédaction de l'article L'angle mort est leur lieu de vie, consacré à Alain Damasio et Henri Van Lier. Au même moment, la rubrique latérale Autres sentes m'indique qu'un nouveau billet du magazine en ligne Diacritik vient de paraître, consacré à un auteur inconnu de moi, Bruno Remaury. Le billet est intitulé Bruno Remaury : Narration méditative (Le Monde horizontal). C'est sans doute ce titre, Le Monde horizontal, qui m'intrigue (n'y avait-il pas dans un passage cité de Damasio, cette phrase : Mon champ de vision couvre 180° à l'horizontal et 120° à la verticale ?), et je décide aussitôt d'y aller voir, ça commence ainsi :
"D’un côté, les traces peintes de ces mains millénaires, orientées selon un axe vertical, qui ornent la grotte de Gargas ; de l’autre, l’extension progressive d’un monde horizontal avec cette carte, Cosmographiae introductio, où est dessiné pour la première fois le continent américain, puis celle, rapprochée des toiles de Jackson Pollock, qui figure l’ensemble des trajets des bus Greyhound et où se résume la vocation de cette même Amérique à installer et imposer mieux que tout autre un mode de rapport géographique au monde."
Mains négatives de Gargas réalisées au pochoir, dont certaines avec doigts tronqués (Wikipedia)
Et bien sûr, cela me renvoyait immédiatement à la forte description d'Henri Van Lier : "L'angle droit, qui réfère entre eux les trois plans et les trois dimensions selon lesquelles le corps redressé d'Homo distribue son environnement, a envahi ses articulations. Il a plié orthogonalement deux à deux phalangettes et phalangines, phalangines et phalanges, et ainsi de suite de main en poignet, en coude [...] Les bras levés, cette menace des Primates qu'Homo transforma en supplication au ciel, confirment la fécondité anthropogénique des angles. Rien d'étonnant que ce corps orthogonalisant se soit mis un jour à précadrer ses images au paléolithique supérieur, et à cadrer (quadrare, carrer) ses images et tout son milieu au néolithique." Mais aussi - et c'était encore plus surprenant - à ce livre de Georges Perec acheté quelques jours plus tôt, What a man !, dans une nouvelle édition revue et augmentée au Castor Astral, et commencé ce même 8 octobre.

On me dira : mais quel rapport avec les mains de la grotte de Gargas ? Eh bien, What a man ! est un court texte oulipien que l'on nomme un monovocalisme en A. Aucune autre voyelle n'y apparaît (pour le lire en intégralité, voir ce site). Voici à titre d'exemple le premier paragraphe :
Smart à falzar d’alpaga nacarat, frac à rabats, brassard à la Frans Hals, chapka d’astrakhan à glands à la Cranach, bas blancs, gants blancs, grand crachat d’apparat à strass, raglan afghan à falbalas, Andras MacAdam, mâchant d’agaçants Partagás, ayant à dada l’art d’Alan Ladd, cavala dans la pampa.
A la fin du texte, Perec signe - histoire de respecter la contrainte jusqu'au bout : Gargas Parac.

Gargas, comme les grottes du même nom.


 La lecture de l'article de Diacritik ne fait que renforcer mon intérêt :
"Toute la force du livre tient dans cette capacité à créer des liens et des échos entre tous ces éléments mais aussi à les faire entrer en dialogue avec toute une série de récits bibliques ou mythologiques que le narrateur reprend à son compte en les résumant et les reformulant : récit du Déluge, histoires d’Hercule et de Cacus, d’Isaac et de Jacob, songe de Nabuchodonosor, légendes de Saint Christophe ou des sept dormants d’Ephèse."
Je commande l'ouvrage très peu de temps après. Je compte entamer très bientôt sa lecture.

En attendant, de livres, je ne manquais pas. J'en avais dernièrement acheté plus que je ne pouvais décemment en lire. Mieux, déraisonnablement, un passage à la médiathèque que j'eusse dû éviter m'avait précipité sur le dernier récit d'Olivier Rolin, Extérieur monde. Une impulsion irrésistible, qui provient du fait que l'écrivain a été la matière de plusieurs articles, le dernier en date étant celui du 14 novembre 2017, # 272/313 - Enorme poupée de ténèbres, où j'évoquais Tigre en papier :
"Le livre est puissant, mais je n'en aurais peut-être rien consigné si plusieurs échos aux thèmes étudiés ici ne s'étaient manifestés. Le premier écho fut une évocation de Che Guevara, dans la revue puis dans Tigre en papier, alors même que j'avais prévu d'insérer dans l'épisode du 8 octobre de ma Fiction-1967 une allusion à la capture ce jour-là du guérillero égaré en Bolivie :
"Le Che n'était pas un écrivain, d'accord, mais tout de même la dernière phrase de son carnet, "nous sommes partis à dix-sept sous une lune très petite", c'était aussi parfaitement beau que la dernière phrase de Rimbaud,"dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord", non ?"
Je découvre en rédigeant ce billet-ci cette récurrence du 8 octobre. L'épisode de ma fiction 1967 - qui  fait écho au 8 octobre 1967 - a été publié le 8 octobre 2017.



Bref,  délaissant pratiquement les autres lectures engagées, je me lance dans le récit rolinien*, et, page 21, je lis ceci : "Il y avait aussi, chez un vieux couple tatar à Astrakhan, accrochée au mur à côté de versets coraniques (...)" Tatar à Astrakhan, je songe aussitôt au What a man ! de Perec, à la "chapka d’astrakhan à glands à la Cranach". C'est un petit fragment monovocaliste qu'insère ici Rolin, et je me demande s'il l'a fait exprès ou si c'est totalement fortuit. Et mes doutes redoublent quand il est question quelques lignes plus loin d'une ébouriffante Kazhake dans le delta de la Volga.
Or, il se trouve qu'à la fin de ce chapitre, sept pages plus loin, Rolin écrit : "J'étais plus petit encore, j'avais six ans, et j'aurais pu ce jour-là rencontrer non seulement un rorqual de vingt mètres, mais Georges Perec, parce qu'il me semble qu'il y a  dans Je me souviens un "Je me souviens de Nanar le goujon géant", mais je n'en suis pas sûr." Et moi non plus je ne suis pas sûr malgré tout que Rolin ait sciemment voulu décalquer la contrainte perecquienne, mais sa présence ici (et Perec reviendra à plusieurs reprises dans le livre) atteste de son affection pour cet écrivain qu'il juge "magnifique". Qui sait si le monovocalisme en A ne joue pas inconsciemment chez Rolin ? En tout cas, il nous apprend in fine que Nanar le goujon géant était un "stand gag installé à côté par Pierre Dac et Eddie Barclay" (dans ce morceau de phrase, on peut encore noter le nombre très important de a). Cela, il l'a appris sur Internet, il ne cite pas sa source, mais j'en ai retrouvé plusieurs : 
"En 1955, des farceurs scandinaves installèrent sur l'esplanade des Invalides une gigantesque baraque. A l'intérieur, ils y avaient installé une baleine naturalisée, qu'ils avaient baptisée "Jonas". Affiches, cartons d'invitation, publicité, tout était réuni pour que Jonas devint une attraction vedette. Et les Parisiens affluèrent pour admirer l'animal. Déçus par Jonas, trois farceurs parisiens, dont celui qui sera célèbre plus tard sous le nom d'Eddie Barclay, installèrent une seconde baraque à quelques mètres de Jonas. Là, ils exhibèrent "Nanar". Goujon français, lui réellement géant, puisque long de 76 centimètres, ce qui constitue à n'en pas douter un record mondial pour ce cyprinidé d'eau douce. Grâce à l'intarissable verve de Pierre Dac, Nanar eut bientôt plus de succès que Jonas."




Le Confédéré, 5 octobre 1953


Du Rolin au Belin. Le lendemain, je devais baigner encore dans les effluves de ce canular Nanar, car au concert de Bertrand Belin aux Bains-Douches de Lignières, je trouvais que le chanteur faisait un sort tout particulier à cette voyelle A. J'en veux pour preuve la chanson Camarade :

On n'est pas bien sûr obligés de me suivre jusque-là. Après tout, comme disait Pierre Dac**, "Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir."

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* La quatrième de couverture, rédigée par Rolin lui-même, me réjouissait d'emblée avec ce vertigineux, placé en seconde position dans la phrase :
«Bigarré, vertigineux, toujours surprenant, tel demeure le monde aux yeux de qui en est curieux : pas mondialisé, en dépit de tout. Venu du profond de l’enfance, le désir de le voir me tient toujours, écrire naît de là. Chacun des noms qui constellent les cartes m’adresse une invitation personnelle. Ce livre est un voyage à travers mes voyages. Digressions, zigzags, la mémoire vagabonde. Visages, voix, paysages composent un atlas subjectif, désordonné, passionné. Le tragique, guerres, catastrophes, voisine avec des anecdotes minuscules. Des femmes passent, des lectures. Si j’apparais au fil de cette géographie rêveuse, c’est parce que l’usage du monde ne cesse de me former, que ma vie est tressée de toutes celles que j’ai rencontrées.»

** Pierre Dac, magnifique humoriste, et il ne faut pas l'oublier, figure de la Résistance. Le A ne manque pas dans sa biographie : "André Isaac dit Pierre Dac, né le 15 août 1893 au 70 rue de la Marne à Châlons-sur-Marne (Marne) actuellement Châlons-en-Champagne, et mort le 9 février 1975 à Paris." Il avait formé avec Francis Blanche un duo auquel on doit de nombreux sketches dont le fameux Le Sâr Rabindranath Duval (1957), où le A se taille encore la part du lion.