Tout se passe comme si un puissant attracteur étrange s'était mis en action autour du motif de la peste. Lequel nous a conduits à Napoléon, représenté tel un souverain guérisseur des écrouelles lors de sa visite aux pestiférés de Jaffa, mis en scène par Antoine-Jean Gros. Et une résonance inattendue dans la réalité d'aujourd'hui avec Trump usant de l'IA pour se poser en christ guérisseur.
Il se trouve que le mois dernier, à la brocante de la Halle au blé, à Bourges, j'ai acquis à un bouquiniste (qui m'assurait qu'il entrait après cette dernière manifestation dans sa deuxième retraite) le premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand. Il l'avait en dépôt depuis le 11 mai 1989 (la date était inscrite au crayon sur la page de garde) sans avoir jamais trouvé preneur. Le gros ouvrage en bon état était affiché à six euros, mais il tint dans un élan de générosité sans doute motivé par sa retraite prochaine et mon écoute polie, à me le laisser à cinq...
Plus tard, quand, lors de ma recherche autour de l'expédition d’Égypte, je vis dans un article apparaître le nom de Chateaubriand, je me demandai aussitôt si la citation du journaliste n'était pas extraite des Mémoires (l'une de mes énormes lacunes, je ne les avais hélas jamais lus), auquel cas je pourrais peut-être la retrouver dans mon volume. Dans le livre premier de la troisième partie, Ma carrière politique, je tombai en effet sur la campagne de Syrie : "Jaffa est emporté. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes."*
Chateaubriand cite alors Thiers : « Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient : l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. » Mais relativise aussitôt le propos de cet autre massacreur (de la Commune) : "Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général."
L'écrivain a fait lui aussi, un peu plus tard, en 1806, le voyage en Palestine et il est revenu sur les lieux du drame : "Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au sud-ouest de la ville, j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements ; je me suis promené dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis qu’autour de moi la première hirondelle arrivée d’Europe rasait la terre funèbre. "
C'est juste après qu'il évoque la peste, et le tableau de Gros, dont il conteste donc la vérité historique :
Le ciel punit la violation des droits de l’humanité : il envoya la peste ; elle ne fit pas d’abord de grands ravages. Bourrienne relève l’erreur des historiens qui placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier passage des Français dans cette ville ; elle n’eut lieu qu’à leur retour de Saint-Jean-d’Acre. Plusieurs personnes de notre armée m’avaient déjà assuré que cette scène était une pure fable ; Bourrienne confirme ces renseignements :
« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général ; j’affirme ne l’avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles : « Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. »
Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n’est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l’hôpital et de l’attouchement des pestiférés.
Que devient le beau tableau de Gros ? Il reste comme un chef-d’œuvre de l’art.
___________________
* « Le 7 mars, les Français prirent la ville d’assaut, et pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison qui s’étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu’il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d’El-Arisch qui avaient violé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais, d’après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la garnison d’El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui n’avaient fait que leur devoir. » Ludovic Sciout, le Directoire, tome IV, page 621.



._jpg.jpg)











