dimanche 2 août 2020

Fouettement furieux des ailes de l'ange

Ma désorientation perdure, et je ne suis toujours pas assuré de la direction à suivre. En attendant d'y voir plus clair, je consigne un écho du 4 juillet dernier.
J'avais trouvé sur les étals d'Arcanes (qui vient de quitter son gîte historique rue Grande pour des locaux plus grands rue de la Gare) un volume de poésie de Dominique Fourcade. C'est un nom que j'avais croisé, mais juste un nom, je n'avais jamais rien lu de lui. Mais il y avait ce titre, madgaléniennement. Je ne prise pas plus que ça les adverbes en -ment, mais là il y avait le magdalénien à la racine. J'ai ouvert, feuilleté ici et là, lu quelques bribes. J'ai reposé le livre mais j'y suis revenu, il fallait que je l'emporte.


Et puis il y avait le roman de Nicole Kraus, Forêt obscure, lu en avril 2019. Je l'avais emprunté à la médiathèque, et il avait suscité pas mal de notes et de collisions symboliques, mais une fois encore je n'avais pas pris le temps de les développer. Il se trouve qu'en retournant pour la première fois à Noz après le confinement, j'y ai retrouvé le livre, en solde bien entendu. Et le 3 juillet, j'ai entamé une seconde lecture.
Le lendemain, j'enregistrai donc la coïncidence suivante.
Le premier texte, qui est de Dominique Fourcade, est daté d'août 2011, et il est titré "ça c'est" (pas de majuscules chez Fourcade à part pour les noms propres), et en voici le premier paragraphe :
"c'est arrivé dès mon enfance, et s'est répété maintes fois depuis avec le même sentiment de terreur : ça, c'est l'énormité du battement d'ailes de toutes les forces d'un pigeon qui se jette dans l'air nu, risque inutile et si beau, n'y tenant plus d'une intrusion dont, ayant moi-même, à ce moment de quiétude accomplie, perdu tout sentiment de ma présence, jamais je n'aurais pu penser que je la commettais dans l'été, rappel que le son juste est toujours une surprise totale, et comme une menace perpétuelle de foudre dans la partition dormante, ce dont je ne devrais jamais cesser d'avoir conscience, ou dois-je cesser d'avoir cette conscience, dans les deux cas, c'est mon travail, mon péril dans la zone" (p. 7, c'est moi qui souligne).
Le même jour donc, relisant Nicole Kraus, je parviens à la page 45 alors que le personnage principal, Jules Epstein, vient de s'écrouler sur le lit de son appartement new-yorkais, à côté d'une petite Annonciation florentine, seul tableau dont il ne s'est pas encore dépouillé. Il reçoit un coup de téléphone de sa secrétaire, à la recherche du pardessus qu'un Palestinien a emporté par mégarde à l'issue d'une conférence :
"- Allez-y, soupira Epstein. Ça n'a pas d'importance. Je peux attendre.
- Vous êtes sûr ? Je vais encore essayer de téléphoner."
En fait, Epstein n'était pas sûr ; de même que ne l'était pas le lent développement  de sa connaissance de soi, durant ces derniers mois, mais ce n'est qu'à l'instant où son assistante posa la question qu'il sentit vraiment le battement d'ailes de la lucidité au-dessus de sa tête. Il n'avait pas envie d'être sûr. Il n'y croyait plus." [C'est moi qui souligne]
Et, devant cette rencontre, ce double battement d'ailes, je pourrais écrire ce qu'écrivit Bernard Chambaz au tout début de son livre sur Jack London, Un autre Eden, une phrase que j'ai déjà retranscrite dans l'article Le retour des méduses :
"Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-ci, notai-je ensuite, s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer."

Je n'irai pas plus loin, en ce 800ème article publié sur Alluvions.

vendredi 24 juillet 2020

Nobody et le bouffon

Procès-verbal. Le 18 avril 2018, achat du récit de Philippe Lançon, Le Lambeau. Le soir-même, à la scène nationale Equinoxe, j'assiste, en compagnie de Gabriel, à la seconde représentation de la pièce Festen, d'après le film de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, adapté par Bo Hr. Hansen et mis en scène par Cyril Teste, à la tête du collectif MxM.
Il faut commencer par là : ce collectif MxM, dont j'avais vu en février 2017, à Equinoxe encore, le spectacle emblématique, Nobody, performance filmique d'après Falk Richter. "Impulsé en 2000 par le metteur en scène Cyril Teste, le créateur lumière Julien Boizard et le compositeur Nihil Bordures, le Collectif se constitue en noyau modulable d’artistes et techniciens, réunis par un même désir de rechercher, créer et transmettre ensemble ; de questionner l’individu simultanément en tant que spectateur du réel, de la représentation et de la fiction." Le spectacle m'avait impressionné par sa force et sa précision, mais mon intérêt avait été décuplé par le fait qu'il entrait en collision avec ma thématique du moment. J'étais pleinement lancé dans le projet Heptalmanach, dont l'objet était de produire un article par jour, et l'une des figures marquantes en ce début d'année était la présence récurrente du palindrome, qui s'était invité dès le premier article sur Otto et l'attracteur étrange, autour de l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu.

Otto était un palindrome, et Marc-Antoine Mathieu lui-même pouvait être abrégé en MAM, séquence également palindromique. Le second article, consacré à Premier contact, le film de Denis Villeneuve, confirmait cette orientation : Louise Banks, l'héroïne, a une fille à qui elle donne le prénom d'Hannah. "Quand j'ai entendu ça pendant la projection, écrivais-je alors, j'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait là encore d'un palindrome (rappelez-vous d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu), or cela a été confirmé par le commentaire qui suivait, qui usait du même mot : « Ton prénom [un palindrome] est l'histoire de ta vie », dit Louise à Hannah."
Or, il est clair que MxM, le nom du collectif est aussi un palindrome (qui n'est donc pas sans rappeler le MAM du dessinateur d'Otto).
Autre topos marquant : le nombre 7, au coeur du projet (nous sommes en 2017, d'où le nom d'Heptalmanach). Les aliens du film de Villeneuve sont d'énormes poulpes à sept tentacules que l'on nomme évidemment les Heptapodes. Quant à Otto Spiegel, chez MAM, c'est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée donc dans son nom même.  Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Je fus donc très intéressé de lire sur le site du collectif que " Point de convergence des recherches menées par MxM, la performance filmique est une œuvre théâtrale qui s’appuie sur un dispositif cinématographique en temps réel et sous le regard du public. Elle s’identifie par une charte qui définit en sept points son territoire de création."(C'est moi qui souligne).


J'avais également été interloqué par le salut final où les comédiens (14) et techniciens (2) s'étaient alignés sur le bord de scène selon une structure très nettement palindromique, avec mise en valeur du septenaire.

note du Cahier bleu (février 2017)
Je n'avais pas rendu compte de cela à l'époque, comme souvent emporté sur d'autres pistes. Mais, en 2019, deux ans plus tard, j'étais d'autant plus attentif à cette nouvelle performance où théâtre et cinéma entraient une nouvelle fois en synergie.
A revoir les photos sur le site d'Equinoxe, je m'aperçois que la structure symétrique du palindrome est bien présente dans la scénographie de Festen.



Mais ce qui me toucha, au-delà de la puissance propre de la pièce, qu'il ne faudrait pas oublier, c'est la coïncidence que je relevai avec le livre de Philippe Lançon. Voici le passage en question, à la page 12, c'est-à-dire la seconde page du récit :
"Pendant la représentation, j'ai sorti mon carnet. Le dernier mot que j'ai noté ce soir-là, dans le noir et de travers, est de Shakespeare : "Rien de ce qui est, n'est." Le suivant est en espagnol, en lettres beaucoup plus grosses et tout aussi incertaines. Il a été écrit trois jours plus tard dans un autre type d'obscurité, à l'hôpital. Il est adressé à Gabriela*, mon amie chilienne, la femme dont j'étais amoureux : "Hablé con el médico. Un año para recuperar. ¡Paciencia ! ." Un an pour récupérer ? Rien de ce qu'on vous dit n'est, quand vous entrez dans le monde où ce qui est ne peut plus être vraiment dit."
"Rien de ce qui est, n'est." Cette phrase, Lançon le précisera plus loin, est prononcée par le bouffon de La Nuit des rois. Son nom est Feste.
Comment ne pas faire le lien avec le nom de la pièce que je venais juste de voir : Festen **?

Note du cahier bleu (18 avril 2019)

La note d'intention du spectacle me confortait dans cette vue, car Shakespeare, déjà, y était à l'honneur : Festen résonnait, affirmait-elle, avec la tragédie d'Hamlet. Il y était question aussi de jumeaux, une fille et un garçon, comme Viola et Sébastien dans La Nuit des rois. Et puis surtout il y avait cette phrase, en écho parfait avec la parole du bouffon Feste : "S’engage alors un véritable duel entre « ce qui est et ce qui n’est pas ».***

Festen - Note d'intention
La mise en scène cet été de La Nuit des rois, peu après la lecture des Chroniques de l'homme d'avant, de Philippe Lançon, a en somme réactivé ces résonances : depuis février 2017 et après avril 2019, c'est juillet 2020 qui permet in fine leur mise en relief et perpétue leur souvenir à travers ce site. J'ai déjà précisé que ces faits de 2019 font partie d'une constellation symbolique plus vaste. Je ne sais pas encore dans quelle mesure je vais pouvoir en restituer les contours et la dynamique, mais ceci confirme une observation récurrente : l'Attracteur étrange aime à opérer des retours, à provoquer des rimes entre différentes époques. Le passé n'est pas perdu qui vient se réfracter dans une configuration  nouvelle qui en porte la trace encore vivante.

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* La mention de l'amie chilienne, Gabriela, me conforte aussi dans la croyance que lorsque l'Attracteur étrange est à l'oeuvre chaque détail compte. J'hésitais à mentionner la présence à mon côté de mon fils Gabriel pendant la représentation. Après tout cela ne paraissait pas avoir la moindre importance. C'est seulement en recopiant cette citation de Lançon que j'ai percuté sur le prénom Gabriela. Toute présence a son importance.

** Et, dans une moindre mesure, avec le nom du metteur en scène, Cyril Teste.

*** Ce jeu entre ce qui est et ce qui n'est pas est exploré aussi par le grand metteur en scène Thomas Ostermaier, qui a donné aussi sa version de la pièce : "À l’aube d’une crise de la représentation que les pièces de Shakespeare pressentent et qui éclora pleinement dans le théâtre du xxe siècle, La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez est entre autres l’histoire de la corrosion du pouvoir par l’amour. L’un et l’autre sont intimement liés dans le personnage d’Orsino, duc malade d’amour, auquel les rênes du royaume ont échappé en raison de son désir insatiable pour Olivia – à moins qu’il ne s’agisse plutôt de l’amour qu’il porte à son propre état d’amoureux. Sa maladie, comme la voix « très mélodieuse et virale » du fou, contamine les personnages que le destin réunit en Illyrie, pays mystérieux et sombre au-delà de la Méditerranée où les jumeaux Viola et Sébastien ont échoué, et où rien n’est ce qu’il paraît être."[C'est moi qui souligne]

Cette version n'a pas été du goût de Philippe Lançon lui-même, dont je viens de découvrir avec quelque surprise la critique dans Libération, au 4 octobre 2018 : "A la Comédie-Française, Thomas Ostermeier signe une mise en scène poussive et grotesque de la pièce de Shakespeare." Quand l'on sait la place de cette pièce dans sa dramaturgie personnelle, on conçoit bien qu'il ne pouvait qu'être exigeant avec cette nouvelle version, qu'il juge ennuyeuse : "cette pièce si complexe devient incompréhensible et l’on en vient à préférer la vanité puritaine et piégée du pauvre Malvolio."

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Ajout du 25 juillet : Sur l'être et le non-être, le vertige d'aujourd'hui avec Parménide et Platon.

Ajout du 27 juillet : Le palindrome (Rêver de Franck Thilliez, la couverture de Il était deux fois du même, dans le vertige du jour, avec Rémi Schulz).

mercredi 22 juillet 2020

La Nuit des rois

Comment enchaîner ? Le séjour d'une semaine en Bretagne, dans le Finistère-Sud, non loin du Douarnenez cher à Georges Perros, avait charrié son lot de sensations, ses alluvions littéraires et géographiques, ouvert des sentes nouvelles qui venaient s'ajouter aux nombreuses pistes ébauchées ici et là au fil des semaines passées - et puis la disparition de Cécile Reims, coïncidant avec le retour du pays bigouden, a imposé sa priorité. La maison du 17, rue Notre-Dame, vrai cluster (pour employer le mot à l'honneur ces temps-ci) de viralité poétique, va retourner au silence du relais de poste qu'il fut jadis. Deviendra-t-elle, comme Cécile et Fred en avaient le désir, un lieu d'inspiration pour d'autres créateurs, un espace de résidence, un foyer d'art et de liberté, il est trop tôt pour le dire. Il y faudra des volontés locales et nationales, fortes et opiniâtres. Existent-elles vraiment ? On verra bien.

Oui, comment enchainer ? avec quelle matière ? quelle piste élire quand dix sentiers se profilent en même temps dans le sous-bois de l'esprit inquiet ? Je ne savais pas, je laissais filer les heures - après tout, qui m'attend vraiment ? quelle urgence intime m'oblige à écrire ? ne sacrifié-je pas à un leurre, un luxe, une lubie ? Et puis je conduis Violette, ma fille, à Cluis, à la forteresse ruinée de Cluis-Dessous, où elle tient un petit rôle dans La Nuit des Rois, que le Manteau d'Arlequin présente cette année, in extremis, avec une jauge réduite. La Nuit des rois, ou ce que vous voudrez, de Shakespeare, créée le 2 février 1602 au Middle Temple de Londres, comme conclusion des fêtes de Twelfth Night (après un mois de réjouissances qui commençaient la douzième nuit après Noël, autrement dit celle de l'Epiphanie (d'où le nom de la pièce en français) et se terminaient au 2 février, marquant la présentation de Jésus au Temple) - pièce qui tient une place significative dans un récit puissant que j'ai déjà brièvement évoqué ici, Le Lambeau de Philippe Lançon.


En effet, La Nuit des rois n'est autre que le titre du chapitre 1 de ce livre de plus de 500 pages, dont voici  l'incipit :
"La veille de l'attentat je suis allé au théâtre avec Nina. Nous allions voir aux Quartiers d'Ivry, en banlieue parisienne, La Nuit des rois, une pièce de Shakespeare que je ne connaissais pas ou dont je ne me souvenais pas."
Le 3 mai 2018, j'avais donc écrit dans un article consacré pour l'essentiel à La Chambre verte de François Truffaut, les lignes suivantes sur Le Lambeau :
"Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte."
Et de fait, je n'en avais rien dit à l'époque. Et je n'en avais encore rien dit le 10 juin dernier quand j'ai retrouvé Philippe Lançon à travers ses Chroniques de l'homme d'avant, où j'avais croisé Goya, objet alors de ma curiosité.
J'ai donc pensé qu'il était temps de s'exécuter et de retourner sur mes brisées de 2018, quitte à continuer à mettre en stand-by quelques thèmes que je m'étais mis en réserve jusqu'ici.
Mais, ô lecteur internautique, je fais appel à ta patience dont on ne peut pas dire qu'elle soit proverbiale, car je ne suis pas encore parvenu au terme de cette procrastination puisqu'avant de procéder à ce retour, je voudrais évoquer les deux autres occurrences de Goya que j'avais repérées dans les chroniques lançoniennes. Sorry.

*

Dans Trois peintres en été, publiée le 2 août 2006, Lançon raconte une visite au musée Reina Sofia de Madrid le 18 juillet 2006, une date pas anodine puisqu'elle fut celle du soixantième anniversaire du coup d'Etat franquiste. Une exposition est là concentrée autour de Guernica, de Picasso. "C'est la peinture, écrit Lançon, qui révèle la nature du monde : non pas son actualité, qui s'efforce de faire peau neuve, mais son destin, tragiquement immobile. Dans l'exposition, trois tableaux mis en vis-à-vis résument ce destin : Les Fusillades du 3 mai, de Goya, qui vient du Prado ; L'Exécution de Maximilien, de Manet, qui vient de la Kunsthalle de Mannheim ; et Guernica." (p. 158)

El tres de mayo de 1808, 1814, musée du Prado
L'Exécution de Maximilien, Edouard Manet, 1868/1869, Kunsthalle, Mannheim.
Guernica, Pablo Picasso, 1937, Musée Sofia Reina Madrid
Dans Visions de Goya, Stéphane Lambert narre sa rencontre avec l'oeuvre de Goya :
"Temps troubles. Pour s'être soulevé contre l'usurpation du trône d'Espagne par le frère de Napoléon, les insurgés madrilènes sont fusillés sur la place publique par les troupes françaises. En 1813, après quatre années de guerre d'indépendance intestine, le pays libéré attend de Goya, qui avait conservé ses fonctions de peintre officiel à la cour pendant l'occupation, une preuve de son patriotisme. Dans le grand format de 1814, il répond à sa manière. En saluant l'héroïsme des résistants, il affirme la fidélité à son art. Un art farouchement visionnaire. Sous un ciel noir intransigeant, s'opère un resserrement  quasi cinématographique de la scène d'exécution. La facture des peintures noires est en place. Les bras levés, les yeux tristes, devant les fusils rapprochés, célèbrent l'avènement d'une autre peinture. L'éclat dans le désastre. Peindre dans le champ de tir." (p. 62)
L'éclat dans le désastre... Lambert reprendra l'expression et en fera le sous-titre de son essai.

Dans sa chronique, Lançon suit un vieux républicain qui a fui l'Espagne en 1939, et qui ressemble à Jorge Semprun (ce qui ne l'enchante pas). Le vieil homme se place au point de la salle où il peut contempler les trois tableaux en même temps : "Peu de visiteurs, observe Lançon, semblent avoir compris que le sens de l'exposition se trouve là, dans ce mètre carré panoptique." Il écrit aussi que dans son dos, il sent la présence du quatrième tableau, Massacre en Corée, de Picasso encore, qui date de 1951 et rappelle celui de Goya : "Semprun (bis) préfère celui de Goya. Le temps, ou sa qualité propre, lui a enlevé ses oripeaux d'actualité. Il ne démontre plus rien ; il montre ; il fixe le destin. C'est là qu'il faudrait mourir, se dit le vieil homme. Maintenant. Sous ces tableaux."

Pablo Picasso, Massacre en Corée, 18 janvier 1951, Huile sur bois
*

Pour la troisième apparition de Goya dans les chroniques de l'homme d'avant, j'avoue avoir hésité. C'est que Goya n'y est cité qu'en passant, sans référence à un tableau particulier. Mais qui parmi nous cite Goya, même en passant ? Le peintre est donc encore bien présent dans l'esprit de l'écrivain lorsqu'il porte son attention le 7 mars 2007  sur des "petits maîtres anciens": l'Anglais John Singer Sargent (1856 - 1925) et l'Espagnol Joaquin Sorolla (1863 - 1923), deux peintres mineurs à qui Lançon prêtent des vertus traversières : "Leur traditionalisme fait oublier un moment les conquérants déclarés et les amateurs professionnels de nouveauté. Leur immobilisme ne rend nostalgique de rien. Le bon goût est libre de danser avec le mauvais, et ils s'entendent pas si mal." Lançon finit par Sorolla dont le musée, écrit-il, fut longtemps une oasis dans la Madrid franquiste. 
"Le portrait qu'il fit de ses trois enfants est saisissant : un fils debout en noir, l'héritier, et deux fillettes assises en robe rouge sang. Le visage de la seconde, presque allongée sur le divan, est mangé par la grimace de l'ombre, comme celui d'une créature de Goya. Bizarre violence, presque timide, glissant sous le vernis du bonheur, de la politesse, de la tenue." (p. 167)
Il doit s'agir de ce tableau-ci :

Joaquin Sorolla, Mes enfants (1904) Huile sur toile.
 Je lis sur le site où j'ai trouvé cette reproduction qu'il aurait été inspiré par par Les Ménines de Velázquez et par le portrait des Filles d’Edward D. Boit de John Singer Sargent, l'autre peintre mineur de la chronique de Lançon.



lundi 20 juillet 2020

Pour Cécile

Cécile Reims est morte. Samedi 18 juillet, dans sa maison de La Châtre, rue Notre-Dame, à l'âge de 92 ans. Sa disparition est saluée dans La Nouvelle République et sur le site de France-Bleu Berry. Je ne suis pas d'humeur à polémiquer mais comment ne pas être étonné par la désinvolture factuelle qui caractérise ces deux courts billets ? On lit dans la NR : "Cécile Reims, née Tsila Remz le 25 octobre 1927, en Lituanie", ce qui est une double erreur, car Cécile Reims est née le 19 octobre à Paris. Puis nous découvrons que sa famille a été victime de la rafle du Vel d’Hiv en 1942, info reprise avec emphase par le député François Jolivet dans un tweet ("famille frappée de plein fouet par la rafle du Vel d'Hiv"). Or il n'est que de lire la biographie à la fin du catalogue de la dernière exposition de Cécile au Château d'Ars, l'ombre portante, pour apprendre que "prévenus à temps, sa famille et elle échappent de peu à la rafle du Vel d'Hiv'". Son père et sa tante passeront en zone libre où ils seront assignés. Ce qui n'empêchera pas son oncle d'être déporté et gazé dès son arrivée à Auschwitz et sa famille en Lituanie d'être entièrement massacrée. Qualifier Cécile, comme le fait la rédactrice de France Bleu, d'artiste lituanienne est d'une maladresse insigne. 

Passons. Pour rendre hommage comme elle le mérite à Cécile Reims, je me permets de reproduire ici l'article que j'ai écrit pour La Bouinotte en 2019, à la suite d'une rencontre de deux heures avec l'artiste, en compagnie d'Yvan Bernaer.

 
Cécile Reims en famille à Kibarty (Lituanie) à l'âge de 4 ans. Aucun de ces enfants n'a survécu.


J’ai eu besoin d’être une ombre.
Cécile Reims nous reçoit dans sa maison de la rue Notre-Dame, ancien relais de poste dans cette voie étroite et anguleuse du vieux La Châtre. La très belle exposition rétrospective qui lui est consacrée au château d’Ars, L’ombre portante, a donné lieu à beaucoup de rencontres troublantes, de retrouvailles inespérées et aussi à quelques contraintes médiatiques inhabituelles, sources de fatigue, mais comme l’écrivait Jean-Louis Chrétien, la “ fatigue n’a rien de mauvais : elle est simplement signe d’humanité”. Le corps frêle porte un esprit toujours vif, d’une lucidité que la charge des ans et des épreuves de la vie n’a semble-t-il fait qu’aiguiser.
Cette reconnaissance aujourd’hui unanime fut toutefois lente à se dessiner, et la petite ville a mis longtemps à prendre conscience de la valeur et de l’importance de ce couple d‘artistes qui avait discrètement investi les lieux en 1985, après avoir connu bien d’autres ports d’attache, loin du Berry. La rencontre avec Fred Deux, à Paris, en novembre 1951, qui aurait dû être sans lendemain - “tout nous opposait. Seul point commun : l’Art”-, fut au contraire le début d’un compagnonnage qui ne cessa qu’à la mort de Fred en 2015. Fred, l’ancien ouvrier électricien, qui avait passé son enfance dans une sorte de cave à Boulogne, avec une plaque d’égout au centre de la pièce, d’où sortaient les rats lors des inondations de la Seine. Fred, irradié un beau jour à Marseille par la découverte de Paul Klee. Cécile, née à Paris en 1927, orpheline de mère, élevée par les grands-parents maternels dans le village lituanien de Kibarty - où la vie s’écoule dans le cadre rituel de la tradition juive, et dont elle gardera à jamais l’empreinte, non d’une contrainte étouffante, mais d’une “merveilleuse magie”: “je garde le souvenir absolument extraordinaire de la fête de Pâque - on était peut-être trente ou quarante à table -, du jour où j’ai été assez grande pour poser les quatre questions.” Elle a six ans lorsqu'elle rejoint son père à Paris : sa langue maternelle n’est alors autre que l’allemand.
Il est intrigant ce nom de Reims quand on a déduit, de par l’une des oeuvres les plus puissantes de Fred, le dyptique Pour mémoire, les Milç et les Rems (visible dans l’exposition) que Rems, le patronyme de Cécile, avait été francisé. L’origine en remonte à un oncle qui avait fui la longue conscription de sept ans imposée alors en Lituanie sous domination russe. Engagé dans les corps francs pendant la Grande Guerre, devenu traducteur, il avait gagné la nationalité française et ce nom de Reims où s’était glissé le i, le Yod hébraïque, cette toute petite lettre qui, malicieusement, en appelait donc à la ville du sacre des rois de France, à cette ville où fut signée le 7 mai 1945, dans un collège technique, la capitulation sans conditions de l’Allemagne. 

Plaies d'arbres, 2008, burin et pointe sèche, Musée Saint-Roch Issoudun.

Un nom taillé pour la clandestinité, obligatoire pendant l’occupation nazie. A quatorze ans, Cécile rejoindra la résistance juive dans le sud de la France, échappera à toutes les rafles, grâce parfois à ce Hasard qui revient si souvent sous sa plume, “ce guide surprenant” qui l’a accompagnée à chaque moment décisif de sa vie : “Je me souviens, à Toulouse, je devais recevoir des ordres - j’étais une petite main dans l’histoire - mais au coin de la rue - j’étais jeune -, je n’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans un Monoprix, pour regarder, pas pour acheter. Cela m’a mis en retard, de dix minutes, et quand je suis arrivée, j’ai vu que la Gestapo était là.
Pour d’autres, le Hasard salvateur n’aura pas lieu. Cécile apprendra à la Libération l’extermination de toute sa famille de Lituanie, partira en Palestine, y plantera au kibboutz de Nevé-Ilan des arbres qui aujourd’hui forment une “magnifique forêt”, puis séjournera à Jérusalem mais en reviendra vite, menacée par une tuberculose qui ne pouvait être soignée sur la terre de l’utopie.

Au kibboutz, 1946

Il faut lire Tout ca n’a pas d’importance*, son avant-dernier livre autobiographique, pour savoir la part cruciale que prit Fred dans la guérison, surtout lors d’une grave rechute qui la contraignit à un long séjour au sanatorium de Hauteville dans l’Ain. Sa lettre quotidienne, ses visites, sa conviction inébranlable renversèrent le cours logique des choses. Sortis de cette épreuve, la vie commune n’allait plus cesser : ”On était l’un à l’autre un mur de soutènement.

Une vie de travail : ici, à La Châtre, Fred dessinait ou écrivait à l’étage, dans deux pièces attenantes, descendant toujours plus loin au fond de lui-même ; Cécile gravait dans une petite pièce du rez-de-chaussée, qu’on pourrait dire cellule monacale, où elle cultive l’absence à soi-même : “Si je ne me dépossédais pas de ma personne, je n’aurais pas pu graver. Ou, si j’avais gravé, cela serait resté lettre morte.” Formée dans sa jeunesse à l’école de Joseph Hecht, c’est en 1966 qu’elle devint, dans le secret, le graveur d’interprétation de Hans Bellmer. De cette autre ombre, elle ne sortira qu’à l’occasion d’une exposition de ses gravures à la Bibliothèque nationale de France, sous l’insistance bienveillante de Jean-Noël Jeanneney. Elle gravera aussi des oeuvres de Fred Deux et de Léonor Fini, et ne cessera de lire et d’écrire (son premier ouvrage, L'Épure, paraît en 1962 sous le pseudonyme d’Anna Roth).


Avant cela, il y avait eu le tissage, qu’elle pratiqua surtout entre 1960 et 1966, alors qu’ils habitaient à Lacoux, un village au bout-du-monde dans le Haut-Bugey. A partir d’un métier à tisser d’occasion retapé par Fred, Cécile, dans l’ignorance des usages, invente des trames nouvelles, des tissus originaux qu’elle finit même par vendre pour la haute couture, assurant ainsi l’existence matérielle du couple. “Période merveilleuse” où elle jouait, dans l’antichambre des maisons prestigieuses, à être représentante d’elle-même, émerveillée par la munificence des laines qu’elle achetait ensuite dans le Sentier pour répondre aux commandes.
Si l’oeuvre de Fred est une plongée sans retour dans les abysses d’une réalité imaginaire, celle, personnelle, de Cécile s’attarde plus sur le réel tel qu’il s’offre à nos yeux, et cela est visible dès ses gravures de jeunesse où elle surprend, de son trait incroyablement agile et délié, les Visages d’Espagne, les hommes et femmes au travail sur les côtes de Catalogne. Beaucoup plus tard, après 1986, son regard se posera sur les paysages, les arbres aux écorces labyrinthiques, jusqu’à ces citadelles si rarement considérées, sentinelles sur les horizons vides de Champagne, ces “forteresses de paille” dont le burin incisera les fissures secrètes, la ruine à l’œuvre, la promesse furtive de l’effondrement final.

Forteresse de paille, burin et pointe sèche, 2005, Musée Saint-Roch Issoudun.
Autour de nous, en cette pièce où nous conversons, les murs portent témoignage de ce travail incessant : aux dessins et gravures se mêlent aussi les objets rituels venus d’autres continents, les travaux d’artistes complices, les glanes de promenades anciennes. Cécile confesse que cet ordonnancement est presque exclusivement la marque de Fred :”chaque objet avait sa place et son sens”. Le projet existe que cette maison survive à ceux qui lui ont donné cette âme.
Au moment de repartir, Cécile nous demande de refermer de l’extérieur les volets du salon qu’elle avait ouverts pour nous. Trop lourds pour elle maintenant. Dans la rue, nous entendons une dernière fois sa voix qui nous remercie. Revenu à la maison, je songe à ce vers de Paul Celan : Il parle Vrai, celui qui dit l’Ombre."

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* Le Temps qu’il fait, 2014.