Il faut des mythes, des universaux de l’imaginaire, pour exprimer à fond et indélébilement cette expérience qui est ma place dans le monde. Je pensais que décrire des histoires de paysans (même psychanalysées et transfigurées) ne suffit pas. En outre décrire des paysages est idiot. Il faut que les paysages — mieux, les lieux, à savoir l’arbre, la maison, la vigne, le sentier, le ravin, etc. — vivent comme des personnes, comme des paysans, en un mot soient des mythes. La grande colline-mamelle devrait être le corps de la déesse, à laquelle, la nuit de la Saint Jean, on pourrait allumer des feux de chaumes et rendre un culte. La douce ligne des collines, qui fuit vers le saut dans le vide, serait la route suivie par le héros civilisateur (un Hercule, un Adonis), quand, une fois accomplie son œuvre bienfaitrice, il part pour une entreprise inconnue. Le champ nu et terrifiant au sommet de la colline la plus haute, la plus désolée, au-delà des arbres et des maisons, une sorte d’autel où descendent les nuées pour s’unir aux plus intelligents des mortels.
Cesare Pavese, lettre à Fernanda Pivano, Lettere, I. p. 639 (Santo Stefano Belbo, 27 juin 1942) ; Gallimard, p. 308.
Pavese le reconnaissait dans une lettre : ses Dialogues avec Leucò « ne plaisent à personne, sauf à un remarquable professeur de grec ». Il s’agissait de Mario Untersteiner qui travaillait pour Einaudi ; Pavese, le remerciant de sa recension, le louait d’avoir « traité ces Dialogues justement comme on traite un document mythologique ».
Je dois cette information à Philippe Renard (1932-1992), dont le livre Pavese, Prison de l'imaginaire, lieu de l'écriture (1972), a été réédité aux Presse Sorbonne Nouvelle, et est disponible en ligne sur OpenEditionBooks (9 janvier 2019). Critique français attaché à l'Institut français de Florence, il interprète l’œuvre de Pavese dans une optique lacanienne. Selon lui, les Dialogues sont le testament spirituel de Pavese — le livre qu’il a le plus chéri* et que la critique a le plus méconnu. Je retrouve un peu plus loin une méditation sur Leucò qui résonne pleinement avec le contenu de mon article précédent : "Pourquoi le nom de Leuco diminutif de Leucothée ? Jamais la néréide ne raconte ses propres aventures, mais Pavese les rappelle d’une façon détournée dans les Feux. Les traditions nombreuses et différentes concernant la figure de Leucothée avaient l’avantage de laisser à Pavese une grande liberté dont il ne profita pas. Elles lui fournissaient, en outre, le matériel le plus propre à représenter le sauvage : trahisons, meurtres, infanticides, suicides."
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| Cette édition italienne reprend en illustration de couverture le tableau d'Arnold Böcklin, Ulysse et Calypso. |
Renard écrit que les légendes associées à Ino-Leucothéa "sont comme le double de celle des Atrides : elles ont une saveur de sang et mettent l’accent sur la transgression des lois naturelles. Pavese en donna sa propre version dans les Feux qui ne suit pas les récits mythologiques de point en point, mais qui s’en inspire fortement." Il cite l'histoire du roi Athamas (voir encore une fois l'article précédent) et commente ainsi :
On voit comment Pavese transporte la légende dans un contexte naturaliste de civilisation agricole** heureuse ; la sécheresse vient de l’épisode des grains brûlés. Ino est facilement reconnaissable, bien qu’elle n’ait pas d’enfant, et Néphélé aussi. Il n’est pas jusqu’au sacrifice final d’Athamas en personne qui ne trouve une justification mythologique. Elle vient tout droit d’une tragédie perdue de Sophocle : Athamas couronné. Ce qui frappe, c’est l’occultation de la jalousie d’Ino à laquelle Pavese ne fait qu’une vague allusion, insistant sur la perfidie fondamentale de la femme, de toutes les femmes ; « Il est plus facile de distinguer chez le serpent le mâle de la femelle."
Il mettait déjà en exergue la nature double, maléfique puis bénéfique, de Leucothéa :
Leucothée, c’est le symbole pur (non lié à un personnage de sang) du problème qu’il s’acharne à résoudre : le sauvage. Car cette néréide, de monstrueuse est devenue bénéfique : en passant d’Ino à Leucothée, elle a dépouillé son personnage de chair et de passions pour devenir secourable. Dans les Dialogues n’annonce-t-elle pas à Ariane abandonnée par Thésée la venue de Dionysos le consolateur ?*** On peut dire qu’à partir d’elle se ramifient tous les dialogues ; elle est la génératrice de la structure et du sens à la fois, mais elle ne se départit pas de son rôle de promotrice cryptique. Elle est le fantasme et le symbole, le symbole (gagné sur le fantasme) de l’écriture de l’œuvre. (C'est moi qui souligne)
L'étude de Philippe Renard est citée par Daniela Vitagliano, qui met l'accent sur ce motif du sauvage présent dans l'extrait ci-dessus : "Une autre étude, très importante pour la critique stylistique, est celle de Philippe Renard, Pavese. Prison de l’imagination, lieu d’écriture qui analyse les Dialogues en retraçant l’histoire du « sauvage », ses résonances avec les autres œuvres de Pavese (même mineures), et soulignant leur importance cruciale dans la carrière de Pavese, réfutant l’idée alors répandue selon laquelle il s’agissait d’une œuvre isolée par rapport aux autres."
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| L'édition d'Einaudi reprend le célèbre tableau de Van Gogh, autre suicidé. |
Philippe Renard ne cesse d'insister sur le rôle central de Leuco (et l'on ne s'étonnera pas de revoir cité l'amante Bianca Garufi) :
Car tout pullule à partir d’elle, et il est symptomatique que Pavese ait trouvé le nom de la déesse avant même de lui avoir dévolu toute sa place dans les Dialogues ; dans une lettre à Bianca Garufi de mars 1946, il avoue : « J’ai trouvé le titre collectif de mes petits dialogues : Dialogues avec Leuco. » Il est impossible de dresser l’organigramme imaginaire de Pavese, mais il est évident que les dialogues, comme des cartes à jouer, organisent leur « réussite » par rapport à Leuco. [...] Leucothée est aussi liée au personnage d’Ulysse : dans les Sorcières, elle dialogue avec Circé, dans l’Ile c’est Ulysse qui parle avec Calypso. Ainsi Leuco-Pavese, nouvelle Arachné, tire de soi le fil qui tisse le réseau de l’œuvre. On ne voudrait pas donner l’impression d’une dérivation stricte de type scolaire : ce n’est pas tel dialogue qui, en bonne et due source, est à l’origine de tel autre, c’est l’appel, la béance — Leuco qui est le symbole générateur de l’œuvre. [...] Il n’est pas jusqu’à des dialogues apparemment excentriques qui n’entrent dans le système de gravitation : les doubles de Leuco-Pavese — Sapho, Orphée, Hésiode, etc. Ainsi, les tentacules se polarisent et créent ce texte unique toujours repris, mais en giration sur soi-même. Car le texte est pour Pavese l’image infidèle du miroir : narcisse, il se regarde dans l’eau déformante de ses proses ; son vrai visage est insaisissable, car il est la résultante de la décomposition des facettes multiples d’une même image absente : Leuco.
J'en terminerai aujourd'hui en évoquant ce paragraphe qui suit immédiatement la référence à Philippe Renard dans la thèse de Vitagliano :
En France, la première représentation théâtrale a également eu lieu en 1975, mise en scène par Antoine Bourseiller. Sachant qu’il s’agissait d’une œuvre non destinée à la mise en scène, Bourseiller déclare qu’il souhaitait seulement en faire une « lecture », sans le voile d’un cadre mythique. ****
Une note nous renvoie à une critique tout à fait passionnante d'Alain Michel, Théâtre et télévision : Homère, Virgile, Pavese, parue en 1975 dans le Bulletin de l'Association Guillaume Budé. Le latiniste écrit qu'il s'agit en quelque façon de théâtre de chambre, "les personnages, vêtus de smokings et de robes sombres, ne rappellent en rien par leur costume le paysage mythologique où Pavese situe ses méditations."
Plus loin, il se réjouit qu'Antoine Bourseiller***** n'ait pas mis l'accent sur la tragédie du poète, ses problèmes amoureux et sa sexualité : "Non qu'on doive en récuser l'importance, concède-t-il. Mais il faut écouter ce qu'il nous en dit. Et c'est pour cela précisément qu'il dialogue avec "Leuco", la femme aux bras blancs, semblable à Ino, celle qui a été (comme il arrive aux poètes et aux malheureux) touchée par la main des dieux, et que cette expérience a métamorphosée."
Et, encore un peu plus loin, on retrouvera le motif de ces feux qu'on allume dans la montagne pour demander la pluie ou implorer les dieux :
(...) les hommes ne peuvent pas écrire leur histoire autrement qu'avec leur sang. La particularité de leur condition, c'est que tout les engage. Ils n'ont qu'une vie. Ils ne peuvent s'offrir ni l'indifférence ni le sourire des dieux. Ils sont dans le temps, c'est-à-dire dans le souvenir et dans la mort, dans le sacré. Hésiode répond à Mnémosyne :"... la vie de l'homme se déroule là-bas, dans les maisons, dans les champs. Devant le feu et dans un lit. Et chaque jour qui pointe te place devant les mêmes fatigues et les mêmes défaillances. C'est un dégoût à la fin. La bourrasque rénove les campagnes. Ni la mort ni les grandes douleurs ne découragent. Mais la fatigue interminable, l'effort pour rester vivant d’heure en heure... " La fatigue, c'est aussi (comme la sécheresse spirituelle) une expérience du sacré.
Le sang symbolise bien des choses, chez Pavese : le sérieux de la condition humaine, la présence irrépressible, à la source de notre vie, d'un désordre qui est à la fois souffrance et mystère, l'acceptation du mal dans l'ordalie. Tout roman, tout dialogue humain est sans doute l'histoire d'une ordalie, de ces feux qu'on allume sur les collines, pour apaiser les dieux.
| [Dialogues avec Leuco, texte de Cesare Pavese : lot de photographies / de l'agence Marée-Breyer] Gallica |
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* "A preuve les allusions constantes dans le journal et dans les lettres à partir de 1946 (se reporter aux index des lettres en italien), infiniment plus nombreuses que pour toutes les autres œuvres ; le souci de la diffusion de son livre et de sa vente ; la désillusion de se voir incompris ou ignoré."
** « Les peuples qui pratiquèrent les sacrifices humains les plus atroces et les plus fréquents furent les peuples agriculteurs (civilisations matriarcales). Ni les pasteurs, ni les chasseurs, ni les artisans ne furent jamais aussi cruels que les paysans ». Le Métier de vivre, op. cit., p. 245 (16 janvier 1945).
*** La Vigne, in Dialogues avec Leuco.
**** EN V.O. : "In Francia poi, si è avuta anche la prima rappresentazione teatrale, nel 1975, diretta
da Antoine Bourseiller. Sapendo che si trattava di unʼopera non destinata alla messa in
scena, Bourseiller afferma di volerne fare solo una “lettura”, senza abiti di ambientazione
mitica. "
***** Antoine Bourseiller apparaît une seule et unique fois dans Alluvions avec Cléo de 5 à 7, sur le film d'Agnès Varda, où il joue Antoine, jeune soldat devant repartir en Algérie le soir-même, qui rencontre Cléo au parc Montsouris.





















