mercredi 17 octobre 2018

L'or sous le groin

Le 2 octobre, j'ai donc recommencé à écrire sur ce blog, et très vite, un nouveau champ de forces s'est dessiné. Des liens se sont tissés entre les divers éléments, essentiellement littéraires, qui avaient attiré mon attention. J'ai éprouvé le besoin aujourd'hui de réaliser la carte heuristique de ce que je nomme parfois une constellation. Ce n'est pas la première fois que je m'adonne à cet exercice, et il m'est arrivé d'élaborer des cartes encore plus vastes, comme ici en janvier 2013, mais il faut considérer que tout ceci a émergé en deux semaines, et que de nouvelles connexions, déjà repérées mais que je dois expliciter dans les prochaines chroniques, vont être établies. Il s'agit là de l'état des lieux au 17 octobre 2018.


Les personnes sont inscrites dans des rectangles bleus, les œuvres apparaissent en violet, enfin les thèmes ou les motifs sont en vert. Les deux nœuds centraux, vers lesquels convergent le plus de lignes, sont William Blake et le silence.

La ligne rouge n'est autre que la dernière correspondance repérée, enregistrée ce soir-même.
Dans cette nébuleuse où les poètes ont la part belle, cette ligne relie deux d'entre eux, que je ne connaissais encore que de nom au début du mois. Ils portent tous les deux le même prénom de Jean-Paul (même si Auxeméry tend à le faire disparaître sur la couverture de ses livres). Ils me sont donc parvenus par deux canaux différents, et je ne soupçonnais rien d'une quelconque affiliation.
Or, assez  vite, à les lire il m'apparut une certaine proximité dans la tonalité de l'écriture : une semblable pugnacité dans l'expression, dans la façon de se confronter au réel. Et puis il y avait cette esperluette, &, qu'Auxeméry emploie systématiquement à la place du "et", et que l'on retrouve dans le nom de la maison d'édition de Jean-Paul Michel, William Blake & Co.
Ceci n'était tout de même pas suffisant pour apparier les deux poètes. 
Mais ce soir, en refeuilletant l'épais volume de Failles/traces - dont je n'ai lu, ce qui s'appelle vraiment lire quand il s'agit de poésie, que quelques pages -, à la recherche d'un mot qu'il m'avait semblé y avoir aperçu (et qui demeura invisible), je découvris, presque à la fin de l'ouvrage, un poème nommé Coda, qui était précisément dédié à Jean-Paul Michel (en musique, une coda (de l'italien « queue ») est le passage terminal d'une pièce ou d'un mouvement : la relation avec Jean-Paul Michel n'en était que plus cruciale).
Les premiers vers sont immédiatement dans cette veine âpre, combattante que j'évoquais à l'instant :

                                   ta langue, ta langue,
                                            garde ta langue
                                                          écorche, lape

                                            lèche la cicatrice -

Veine qui ne se démentira pas, qui courra jusqu'au bout des trois pages du poème, où je fis aussi butin en passant d'un nouveau vertige :

                                  l'or sous le groin, ce porc truffier :
                                                cave, fouille, froisse

                                  ce cerf à l'assaut des vignes, dans la nuit :
                                                vendange

                                  et ces rapaces, ces rapaces qui fondent,
                                                coupent la course de leur proie :
                                                viole l'air, ainsi, dépèce -

                                  enfin tout le vertige de mots crus,
                                                massacres, arguments de hache -

Cette rencontre montre bien l'intrication grandissante dans la nébuleuse.


Rue du 3ème RAC

 PS : Blogger transforme les belles esperluettes en & assez moches, désolé.
La vraie esperluette c'est ça (cf. Wikipedia) :



 

lundi 15 octobre 2018

Un macchabée dans la tranchée

Un macchabée dans la tranchée. Place Gambetta, les ouvriers de TZF (Terrassements Zanucci France) ne décolèrent pas : leur pote Xavier Turfain, le prince de la pelleteuse, un artiste en son genre, celui qui a fait la macabre découverte, n'a même pas eu un jour de congé. C'est un sensible pourtant, le Xav. Déjà qu'il picolait pas mal. Et on les oblige même à bosser de nuit. Faut pas s'étonner s'ils distribuent des tracts pour leur prochaine manif aux curieux qui viennent aux nouvelles. Et il y en a eu des curieux, cette nuit-là. Plus de 700.

Bon, voilà, pour la troisième fois, je fus l'un des bénévoles de la Nuit du Polar, orchestré par l'équipe de la Bouinotte, selon un scénario comme d'habitude savamment élaboré (on ne le dit pas assez) par Yvan Bernaer, mélange raffiné d'énigme et d'humour qui permit aussi de découvrir la vieille ville sous un autre angle, au hasard des errances de l'enquête. Cette beauté modeste qui fait le prix de Châteauroux se révèle à travers ses jardins et ses ruelles, les coulisses de ses monuments (le cinéma Apollo fut la grande nouveauté de cette année) et quelques sites insolites comme cette cave voûtée, véritable crypte, de la rue Descente-des-Cordeliers (que tous n'auront pas vue, eh oui, il faudra revenir), qui fut mon dernier poste (il fallait éviter que les joueurs se rompent les os en s'appuyant sur une rambarde traîtresse).

Tout avait commencé au Musée Bertrand, par un flash-back dans les années 20, avec enterrement à la clé, croque-morts, curé en soutane et corbillard tiré par un cheval, pleureuses et discours du maire de l'époque. Et puis voilà, au moment crucial, le mort jaillit du cercueil et se sauve par les toits. L'édile en a la chique coupée.

Que voilà une habile transition vers mes propres obsessions...

Paul Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Stéphane Mallarmé.
Question pour le jeu des mille euros : Qui s'est donc rendu sur la tombe de Valéry, à Sète, et a ensuite écrit un livre intitulé Dévotion ?
Réponse (je vous laisse quelques secondes pour vous remettre dans les oreilles les sons de cristal du glockenspiel joué en direct, bon allez c'est terminé, de toute façon vous n'avez pas trouvé) : Patti Smith.
Oui, la chanteuse n'a pas d'yeux seulement pour ce punk de Rimbaud, elle aime aussi, semble-t-il, le poète de La Jeune Parque. Elle raconte son pèlerinage à François Busnel, et c'est toujours dans le grand entretien d'America.
"J'ai voulu aller à Sète pour voir la tombe de Paul Valéry. A côté de la sienne, il y avait celle d'une fillette qui s'appelait Fanny. Sur sa pierre tombale, ses amis et sa famille avaient  disposé des chevaux qui formaient une sorte d'écurie qui m'a semblé capable  de résister aux intempéries comme aux vandales. Et puis, plus loin dans ce cimetière, j'ai vu une tombe qui portait une inscription en diagonale : "Dévouement". Avant de reprendre le train pour Paris, je suis allée me promener dans un parc. Je me sentais désœuvrée. J'ai eu un vertige. Et j'ai commencé à écrire. Pour m'occuper. Dans le train du retour, j'ai continué à écrire. Un journal intime, un journal où tout est vrai. Il y est question de Simone Weil, d'Albert Camus et de Patrick Modiano. Entre autres. De retour à Paris, j'ai continué à écrire. J'aime bien écrire à la terrasse du Café de Flore. Et je me suis rendu compte que toutes ces notes se faisaient écho, en cercles. (...). Voilà, Dévotion est un livre qui parle du patinage, des pierres tombales, d'Albert Camus, de Simone Weil, de Patrick Modiano, des rues de Paris..."


jeudi 11 octobre 2018

Dessiner le silence

"Poème - lieu de la mémoire où l'unique voix
              trouve à se fixer dans la chambre d'échos

              où les langues viennent déposer -

              strates, témoignages, alluvions."

Auxeméry, Retable, in FAILLES/traces, Flammarion, p. 264.

Le Las Vegas le plus proche de chez moi


Dans le roman de Christian Garcin, j'avais aussi épinglé le 5 octobre l'extrait suivant, page 108 :
"(Il) se disait que tout était lié, que la réalité prenait un malin plaisir à lancer des passerelles d'un monde à l'autre, reliant entre eux les êtres et les choses dans un réseau serré d'échos et de correspondances à travers le temps, la géographie, la généalogie, la poésie, le vol des oiseaux, et même l'onomastique et la topographie. Il s'était rendu compte, repensant souvent à ces journées du printemps 1950 et aux lieux dans lesquels sa mère et lui vivaient, à quel point les choses parfois se répétaient : à Boulder, ils habitaient dans Flamingo Drive, une rue orientée sud-ouest nord-est avec la rivière Boulder Creek au sud. Ici, à Las Vegas, il vivait dans un tunnel longeant une voie orientée également sud-ouest nord-est, avec le Flamingo Trail au sud, et la Boulder Station plus loin. Tout se répétait." [C'est moi qui souligne]
Juste après, j'avais repris ma lecture fragmentée d'un petit opus de Jean-Michel Maulpoix, Les 100 mots de la poésie (Que sais-je ? 2018), qui, arguant du fait que la poésie est irréductible à une définition simple, propose de "réunir autour d'elle une constellation de mots qui l'éclairent par facettes." Le résultat en est un abécédaire riche de citations qui dessine les contours, les cimes et les abîmes de l'expérience humaine. J'ai pris le parti de lire quatre ou cinq notices par jour, pas davantage, car chacune a sa densité particulière qu'il importe de ruminer longuement. Ce jour-là, j'avais atteint le mot LIEN, et ce que je lus alors me sembla complètement relié - le monde m'apparut là en état de cohérence maximale-, avec les phrases du roman encore palpitantes dans ma mémoire :
"Le travail d'écriture poétique est pour une large part un travail de liaison. Sur le plan sémantique, par le jeu des comparaisons, des correspondances, des images et des métaphores, il opère quantité de rapprochements et désigne souvent les objets les uns par les autres, en établissant entre eux des rapports. [...] Si la poésie est une manière de lier des mots ensemble pour en faire un poème, elle a également quelque chose à voir avec nos attachements. Si elle ne raconte guère d'histoires, elle nous parle de ce monde et de la manière dont nous y sommes liés. Faute de nous dire pourquoi nous y sommes, elle nous dit comment nous y existons. Elle nous en montre les bords et en rapporte les expériences capitales (le naître, le mourir, le vouloir, le douloir, aimer...). La poésie est pour une grande part une affaire d'appartenance. " (p. 64-65)
J'avais noté sur le moment ce rapprochement qui pouvait se lire en somme comme un rapprochement au carré, mais ce qui ne m'apparut qu'au moment de rédiger ceci, c'est le contexte plus large de la citation : la même page 108 commençait en effet avec ces mots :
" Soixante-dix ans, c'était l'âge auquel était mort William Blake, avait-il lu dans la notice biographique du petit livre trouvé dans le carton du Blue Angel Motel. Il était mort dans la misère, entouré de ses quelques rares amis, sans avoir pu achever les dessins inspirés de la Divine Comédie de Dante, et avait été enterré dans une fosse commune.
Misère, rares amis, dessins inachevés, fosse commune : il avait au moins cela en commun avec Blake, se disait-il en souriant intérieurement. Il repensait au vol des chauve-souris de la veille, à cette phrase lue juste après dans Le Mariage du ciel et de l'enfer : "Comment savez-vous si chaque oiseau qui fend les voies aériennes n'est pas un monde immense de joie fermé par ses cinq sens ?"*, et se disait que tout était lié (...)"
Il est vrai que le jeu d'échos autour de William Blake n'était pas encore perceptible à cette date. Cette mention a posteriori ne fait que prolonger la résonance, ou bien faut-il dire que son ombre ici présente annonçait sa survenue.


Aujourd'hui, jeudi 11 octobre, j'ai lu quatre notices, SENS, SENSIBILITE, SILENCE et SOIF. Je fus particulièrement frappé par le dernier paragraphe de la notice du silence :
"Si la poésie parvient à chanter encore, c'est "bouche fermée". Et il n'est pas anodin que l’œuvre de trois de ses plus éminents représentants s'achève par un brusque silence : c'est Charles Baudelaire  s'écroulant aphasique à Namur en 1866 ; c'est Arthur Rimbaud lançant, dans "Matin", "je ne sais plus parler" au moment d'achever son parcours et de quitter précocement l'écriture ; c'est Stéphane Mallarmé s'effondrant le 9 septembre 1898, victime d'un spasme du larynx !" (p. 104)
Bon, sur ce, je m'avise qu'il va me falloir me rendre quasi séance tenante à la médiathèque rendre quelques livres avant la menace de suspension de cinq jours. Parmi eux, un recueil de poésie d'Auxeméry, FAILLES/traces. Jean-Paul Auxéméry, né en 1947, 71 ans, tiens, comme Patti Smith, poète donc et traducteur. Jamais lu encore, mais le volume m'avait fait signe. Pas très longtemps puisqu'en trois semaines je n'avais pas trouvé une seconde à lui consacrer (il faut dire que je naviguais déjà entre une bonne dizaine de livres). J'allais le retourner sans lui avoir accordé un tant soit peu d'attention. Une sorte de remords me fit le feuilleter, et très vite je compris que j'avais failli passer à côté de la pépite. Un poème rédigé entre 2010 et 2015, intitulé Retable, et dédié à la poétesse américaine Rachel Blau du Plessis. J'y vins surtout après avoir lu la page 346, Note finale à Retable, exposé, peut-être, dit-il, d'une certaine méthode. "La dédicataire elle-même, explique-t-il, a donné un livre agencé ainsi, selon une grille de renvois entre lieux de sens possible (des mots-charnières, des interrogations, des recours à des voix étrangères...) et a nommé cet entrelacs dans sa langue Drafts, que son traducteur a rendu par Brouillons. [...] Une conversation  - un débat entre langues, continents, et oeuvres partagées : on aura lu dans le poème les noms des auteurs qui hantent les lieux de l'échange."
On aura compris que je retrouvais dans tout son éclat la thématique du lien. Mais il y avait plus tonnant encore : dans le long paragraphe suivant, Auxéméry donne les sources de ses citations, Dante, Zukofsky, Pound, Olson, Nietzche, Deguy et termine ainsi :
"L'anecdote de Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Mallarmé, et ses détails, se trouve chez ses biographes."

C'était  presque incroyable : Valéry en somme prolongeait la série énumérée par Jean-Michel Maulpoix : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, et voici Valéry devant Mallarmé  lui aussi contraint au silence. Reportons-nous au poème lui-même, page 269  :

Et quelle présence, 
               "un dieu venu nous habiter"

                quel scribe absurde et confondant         là :

                au bord de la fosse, Valéry effondré

               incapable de dire adieu à son maître :

               il cueillait des fleurs naïves, lui
               l'artifice fait homme

               "l'air était feu", les silences peuplés de vertiges**

               et l'été préparait l'or de l'automne,

               "coup de cymbale" -

                                                  étranglement."
Ultime coup de cymbale pour cette chronique : retournant vers le roman de Christian Garcin, rebroussant chemin jusqu'à la page précédente, 107, à celle déjà donnée ici, je peux lire, et c'est le début de ce chapitre (aucun n'est numéroté) :
  "Le lendemain Hoyt partit vers le nord-ouest, son cartable rouge à la main. Il voulait dessiner les perspectives fuyantes d'une avenue bordée de motels, supérettes, magasins de pneus, centres de fitness, bars mexicains, fast-foods, prêteurs sur gages, night-clubs, et puis, brusquement, plus rien, juste les ombres coupantes des façades géométriques et nues de grands entrepôts indécis, le vide de l'espace et le silence bourdonnant.
    Il voulait dessiner le silence." [C'est moi qui souligne]

_______________________
* "How do you know but ev'ry Bird that cuts the airy way,/ Is an immense world of delight, clos'd by your senses five ?" William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978).

** Un nouveau "vertige" qui vient compléter ma déjà luxuriante collection inscrite au Cahier des vertiges.

mardi 9 octobre 2018

The doors of perception

Avec Patti Smith, c'est l'Amérique qui s'invitait à la table. Mais, de fait, elle y était déjà, car je venais de lire le dernier roman de Christian Garcin dont le titre justement était Les oiseaux morts de l'Amérique. On se souvient peut-être que Christian Garcin est l'un de ceux que j'appelle "les écrivains de la coïncidence", en compagnie de Paul Auster, Enrique Vila-Matas et W.G. Sebald. Ce quatuor accorde en effet une place spéciale à la coïncidence, alors que le romancier habituellement s'en défie, craignant, et parfois à juste titre, que le lecteur ne juge artificielle son intrigue (on a tous lu de ces mauvais romans où le détective ne résout une énigme que grâce à une série de concours de circonstances proprement incroyable). Et pourtant, la vie est remplie de coïncidences (ce que je me fais fort de montrer ici depuis des années) et en faire abstraction, c'est occulter une des facettes les plus étranges et les plus intrigantes de la vie. Or, comme les trois autres, Christian Garcin n'hésite pas à introduire dans la trame de ses livres des hasards objectifs (pour parler comme André Breton) ou des rimes du destin (pour parler comme Paul Auster). Exemple, page 29, on peut lire ceci :
"Le gamin se retournerait, il croirait avoir entendu un petit bruit, ténu comme un froissement d'ailes, ou senti un léger souffle, mais non, il replongerait le nez dans son bol, et la voix chaude de Bing Crosby continuerait à égrener les secondes paisibles, Sunday Monday ou Always, jusqu'à ce que celle plus aiguë de Dooley Wilson lui succède, comment à entonner As Time Goes By, et qu'Isadora se retourne et fasse remarquer à l'enfant que c'était vraiment étrange, quelle coïncidence, il s'agissait de deux chansons qu'elle écoutait en 1943, l'année où elle avait rencontré son père, et elle semblait émue."

Et le plus intéressant, c'est que souvent la lecture de ses livres est marquée à son tour par des coïncidences. Il suffit de prendre la phrase qui suit celle que je viens de citer :
"Oui, se disait Hoyt, plutôt que d'aller visiter l'an 2222 où il fera trop chaud, où la plupart des zones côtières seront englouties, où auront disparu Amsterdam, Sydney, New York et la Micronésie, où le Royaume-Uni sera un archipel, la Bretagne une île et le Nord de la Russie émiettée en une multitude d'îlots, il pourrait tout aussi bien retrouver la cuisine de son enfance au printemps 1950, sortir ensuite sur la pelouse avec le gamin qu'il avait été et lui souffler à l'oreille la meilleure manière d'attraper les lézards."
Précisons, avant toute chose, que Hoyt (Stapleton) le personnage principal du roman, est un vétéran du Viêtnam qui vit dans un tunnel de canalisation de la ville de Las Vegas. Presque mutique, il a pris l'habitude de voyager en pensée dans le futur. C'est en se retournant vers son passé que le roman va se déployer. Bon, mais où est la coïncidence, me direz-vous ? Eh bien dans ce millésime choisi par l'auteur : 2222. Rien n'impose cette année, qui d'ailleurs n'apparaîtra plus par la suite. Mais 2222, cela veut dire quelque chose pour moi. Car le premier article publié après la pause estivale a été posté le 2 octobre à 22 : 22. Ce n'était d'ailleurs pas une volonté de ma part (contrairement aux articles de la série Heptalmanach, tous publiés à 7 : 07). D'ailleurs, ce n'était même pas l'heure réelle, qui était 23 : 22, car j'ai une heure de décalage à cause d'une erreur de paramétrage que je n'ai pas pris la peine de rectifier. Ce 22 : 22 non prévu m'avait surpris, mais je n'y avais pas vu malice, jusqu'à ce que je lise donc le roman de Christian Garcin.



Ce n'est pas la seule résonance que j'ai pu relever. Le roman inclut de nombreuses références poétiques, à T.S. Eliott, Procol Harum, John Keats mais surtout à Les Murray et à William Blake (traduites dans le corps du livre, elles sont redonnées dans la langue originale à la fin ). A un moment, Hoyt entre en conversation avec Myers l'un de ses compagnons d'infortune, lui-même ancien soldat revenu d'Irak. Myers lui parle de Philip K. Dick qui eut un jour la révélation que le temps n'existait pas.

"Hoyt hocha la tête en silence. Cela ne lui semblait pas si absurde après tout. Depuis sa dernière incursion dans le passé, il lisait les poèmes de William Blake qu'il avait trouvés dans la poubelle derrière le Blue Angel Motel.
- "Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie"*, récita-t-il doucement.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Blake, fit Hoyt en souriant. J'ai lu ça aujourd'hui. Marrant, non ?
Myers émit un petit sifflement de surprise.
- Blake ? William Blake ? C'est incroyable, j'allais t'en parler ! Ou plutôt, j'allais te parler d'Allen Ginsberg, tu connais ?
Hoyt fit non de la tête.
- Moi non plus, mais je sais que c'est un poète de la Beat Generation, Kerouac, Cassady, tout ça. A une époque où il était plongé dans la poésie de William Blake, justement, il a eu une hallucination auditive : il entendait une voix prononcer le poème qu'il était en train de lire. Il n'avait pas bu ni fumé - ce qui était exceptionnel, d'ailleurs. Il était parfaitement lucide. Et il était persuadé que c'était la voix de Blake lui-même. L'expérience a duré plusieurs jours, pendant lesquels il entendait régulièrement cette voix prononcer autour de lui les vers de Blake qu'il lisait. Et puis ça a cessé. Il en a déduit qu'il avait brièvement expérimenté le fait que tout dans l'univers était interconnecté, et que le temps n'existait pas." (p. 64-65)
La coïncidence vécue par les deux hommes autour de Blake a son prolongement dans mon propre univers : le grand poète anglais surgit à deux reprises dans l'entretien de Patti Smith avec François Busnel, et en bonne place, la première, comme ici : "Je savais très bien ce que je voulais faire : ce qui m'a toujours mis en marche, c'est l'écriture. Et les poètes. William Blake, William Butler Yeats, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval, Allen Ginsberg, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke, Sylvie Plath... Il y a des tueurs en série, moi je suis une lectrice en série.


Ce n'est pas tout. J'ai dit aussi que j'étais dans la découverte de la correspondance de Pierre Bergounioux avec le poète Jean-Paul Michel. Or, celui-ci est aussi le fondateur des éditions William Blake and Co. en 1976, à Bordeaux. Une vocation tôt affirmée puisqu'il avait imprimé lui-même un premier livre, Le Roi de Mohammed Khaïr-Eddine, à Brive, dès 1966 - il n'avait alors que dix-huit ans (il rencontra cette même année André Breton, à Saint-Cirq Lapopie, juste avant sa mort). Dans l'historique du site, Jean-Paul Michel explique lui-même le choix de ce nom :
« Le choix du nom de William Blake and Co. Édit. fait explicitement référence au poète et graveur anglais William Blake (1757-1827). Et cela, parce que ce "singulier" de l’art, a, pendant sa vie entière, produit lui-même, matériellement, tous ses livres. Retrouvant en Occident la relation originelle de l’acte d’écrire et de l’acte de publier, il illustrait ses poèmes, les gravait, les imprimait et les diffusait un à un. Il rassembla ainsi en une seule personne, inséparablement, les figures du poète, du graveur, de l’imprimeur, de l’éditeur et du libraire. C’est sous le signe du désir continué de cette unité de pensée, de poésie, d’existence et d’action que Jean-Paul Michel créa les éditions William Blake and Co. à Bordeaux, en 1976."

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* "If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, Infinite."
William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978)

dimanche 7 octobre 2018

People have the power

Les coquelicots, c'est parti. En douceur, ce qui n'est guère surprenant. Entre soixante et quatre-vingts personnes sur la place de la République pour ce premier rassemblement de l'appel "Nous voulons des coquelicots". Il y avait bien sûr les figures locales de l'écologie politique mais pas seulement, et les plus lucides d'entre elles savent bien que le mouvement ne réussira qu'à deux conditions : sortir de la sphère de l'entre-soi en débordant les cadres partisans habituels et convaincre les jeunes, la génération des 15-25 ans grosso modo, de le rejoindre massivement (ils étaient vraiment peu nombreux vendredi). C'est dire si la tâche est immense.

Le texte de l'association qui a été lu sur la place par Raphaël Tillie ne parle pas d'écologie, ou plutôt il ne parle que de ça, mais il n'emploie pas le mot. Et c'est heureux, car les coquelicots ce n'est pas le nouveau truc des écolos. Ça va bien au-delà. D'ailleurs je ne suis pas écolo, je ne me suis jamais défini comme écolo (même si j'ai souvent voté vert). Écolo c'est une impasse, ça rime avec rigolo*, gigolo et bricolo ; plus sérieusement, écolo, c'est un parti (des partis) en panne, incapable de peser sur les institutions, déchiré par les querelles d'égo et sans aucune prise sur les milieux populaires. Je ne suis pas écolo, je suis juste un être humain désireux de vivre dans un monde où les papillons et les lucioles ont encore une place, parce qu'un monde partagé avec les lucioles et les papillons est un monde où il fait bon vivre. Dira-t-on que le chasseur-cueilleur paléolithique ou contemporain (il en reste quelques-uns) était, est écologiste ? On n'y pense même pas. Et pourtant ce chasseur-cueilleur, qui n'avait, qui n'a aucune conscience du concept "écologie",  on ne lui arrive pas à la cheville en termes de savoirs ou de pratiques écologiques. Voilà, si on veut absolument me définir, on peut me qualifier - de même qu'il y avait des communistes et des sympathisants communistes - de sympathisant paléolithique, bien pauvre que je suis en savoir et bien médiocre que je suis en pratique.

Le soir, j'ai lu le grand entretien avec Patti Smith dans l'excellente revue trimestrielle America. A 71 ans, elle monte encore sur scène, mais consacre l'essentiel de sa vie à la lecture et à l'écriture. Plus que la musique, ce sont la poésie et la littérature qui ont toujours été ses passions profondes. Comme François Busnel lui demande quel est le rôle de l'écrivain, elle précise que l'artiste doit donner le meilleur de lui-même chaque fois qu'il accomplit quelque chose : divertir, réconforter, faire découvrir un peu de beauté... "Mais le rôle de l'artiste s'arrête là et n'est pas plus important que celui d'un autre être humain. C'est ce que nous avons voulu dire, Fred et moi [Fred "Sonic" Smith, son mari maintenant décédé], en écrivant la chanson "People have the power" : tout le monde a une voix. Certes, un artiste, qu'il soit écrivain ou cinéaste, peut inspirer les gens, mais seuls les gens peuvent changer le monde, et non l'artiste, car ce sont eux qui votent et protestent. Les gens ont le pouvoir. Il faut qu'ils le comprennent. Votez ! Protestez ! Seul le nombre amène le changement."

C'est très exactement l'enjeu des coquelicots. Allez, pour finir, une chanson, pas celle de Patti Smith, mais une chanson qui parle de coquelicots, par Mouloudji. Je ne la connaissais pas, c'est Javert  qui m'a filé le tuyau.


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* Je n'ai rien bien sûr contre le mot "rigolo", éminemment sympathique quand il est adjectif, mais quand on le passe au substantif, le sourire se fige : un "rigolo", c'est un incompétent, un vantard, un bon-à-rien.

vendredi 5 octobre 2018

Le mois du Bram

J'avais proposé à Nunki Bartt d'aller à Issoudun. Il était d'accord, octobre, m'a-t-il dit, était le mois du brame, ça tombait bien. Évidemment, vous vous doutez bien qu'il n'allait pas être question de cerf dans cette histoire, Issoudun n'étant pas spécialement réputé pour ses forêts. En revanche, la ville a un musée, le musée Saint-Roch, le plus riche du département, et il accueille en ce moment, et jusqu'au 30 décembre, 110 lithographies de Bram Van Velde (1895-1981), un artiste d'origine néerlandaise qui connut une enfance difficile voire misérable, et ne connut le succès que tardivement, ce qui lui vaut une réputation d'"artiste maudit" (la vidéo ci-dessous use aussi de l'expression), ce qui me paraît excessif.

J'étais seul au cinéma l'autre jour, et là, formidable, nous étions deux. Les choses s'arrangent. Deux à s'en mettre plein les mirettes, car Bram c'est de la beauté tranquille, une douceur de formes et de couleurs qui donnent une certaine idée du bonheur. Lui-même s'émerveillait de ce qui jaillissait sur sa toile, qui n'était jamais prémédité. Il faut l'écouter pour savoir que ce sentiment épiphanique était teinté de peur : "Chaque fois, un tableau vient, et je ne le savais pas. L’acte est une sorte de désespoir qui vous plonge en profondeur, mais de laquelle on ne sait rien. Une sorte de cauchemar."

J'espère que nous serons plus que deux ce soir, à 18 h 30, devant la mairie de Châteauroux pour l'appel des Coquelicots, lancé par Fabrice Nicolino dans Charlie-Hebdo. J'ai lu son petit livre (écrit avec François Veillerette) sur son plaidoyer pour l'arrêt des pesticides, et j'ai été convaincu. Je n'ai pas, loin de là, la fibre militante, mais ce mouvement me plaît. Il est parti pour deux ans, et cela aussi me séduit, cette inscription dans le moyen terme.

Les toiles de Bram Van Velde ont la beauté évanescente des coquelicots.

jeudi 4 octobre 2018

Briser l'antique maléfice

Au générique du Temps des Forêts apparaissait le nom de Pierre Bergounioux. Ce qui n'était pas très surprenant, l'écrivain d'origine corrézienne possédant une maison à quelques vols de buses du plateau de Millevaches sur lequel s'ouvrait le film. Était cité aussi Geoffroy Lachassagne, autre documentariste, auteur de La Capture, qui rendait compte de la passion (qui fut un temps dévorante) de Bergounioux pour les insectes (le film fut projeté voici quelques mois dans l'auditorium de la médiathèque). Ni l'un ni l'autre n'étaient pourtant visibles dans le documentaire. Plus curieusement, je venais juste d'acheter à la librairie Arcanes ce même après-midi la Correspondance de Bergounioux avec son ami d'enfance le poète Jean Paul Michel.


Dans son texte introductif, Bergounioux revient sur leur rencontre en classe de terminale du lycée Georges-Cabanis à Brive : "J'ai enseigné quarante années durant. A deux ou trois reprises, peut-être, dans cette très longue carrière, j'ai eu, devant moi, une fillette, un garçonnet dont l'esprit, magiquement, semblait déjà dénoué, ouvert à tout, comme s'il avait brûlé les étapes, vaincu le temps. Le professeur que j'étais devenu n'en a pas été complètement surpris parce que l'élève qu'il avait été, avait siégé, une année durant, près de Jean-Paul Michel, déjà vu, de ses yeux, pareille chose, le mûr, le pénétrant discernement auquel parviennent certains adultes, en petit nombre, chez un gamin de seize ans." Ce mince énergumène - ce sont là ses mots - ira à la recherche de ces "rares adultes un peu ouverts qui vivent cachés dans les parages." Parmi eux, un certain Jehan Mayoux, qui fut membre du groupe surréaliste jusqu'en 1967, signataire du manifeste des 121, et qui accueillit Jean-Paul, écrit Bergounioux, "à Ussel, avenue Turgot, sur les premiers contreforts du plateau de Millevaches." Ussel, où Mayoux décède le 14 juillet 1975.

Ce qui m'étonne, et c'est loin d'être la première fois chez lui, c'est le vocabulaire du sacré employé par Bergounioux. Je dis bien sacré, et non religieux. La religion n'a aucune place dans son œuvre, la question de Dieu ne se pose jamais. On a l'impression qu'elle a été réglée très tôt et que ça ne l'intéresse pas du tout. En revanche, affleurent souvent les mots du sacré, comme dans cette phrase : "Il fallait une énergie sauvage, homogène à la sauvagerie ambiante, pour briser l'antique maléfice et, curieusement, je ne sais quelle intuition divinatoire pour la canaliser, l'orienter." Antique maléfice - celui de cette terre marâtre de la paysannerie famélique (le famélique est comme le pendant obligé du maléfique) ; intuition divinatoire - celle du jeune poète débusquant les voix divergentes : on ne sait pas très bien dans quelle mesure l'auteur accorde foi à ces expressions ou bien s'il reste encore, cartésien qu'il est assurément par ailleurs, dans le strict régime de la métaphore. M'est avis que le curseur penche d'un côté, car enfin, dès la page suivante, il enfonce le clou : "Comment s'empêcherdans l'instant mais aujourd'hui encore, d'imaginer la main de forces mystiques dans une affaire qui semblait perdue d'avance (...)"Oui, comment s'empêcher ? Pierre Bergounioux ne s'empêche plus car il écrit encore ceci, pratiquement en conclusion : "Le sort, les puissances occultes ont désigné Jean-Paul, qui s'est mis aussitôt en chemin. Il n'était plus que de le suivre."

Suivons donc ces deux-là.

Extrait de La Capture (2015)