lundi 27 avril 2026

J'accomplirai mon voyage au royaume des morts.

"As-tu jamais connu une personne qui fût mille choses en une seule, qui les portât avec soi, dont chacun des gestes, dont chacune de tes pensées à son sujet, renfermât une infinité de choses de ta terre et de ton ciel, et des paroles, des souvenirs, des jours passés que tu ne sauras jamais, des jours futurs, des certitudes, et une autre terre et un autre ciel qu’il ne t’est pas donné de posséder ?"

Cesare Pavese,  Dialogues avec Leucò, "La Bête", Quarto, p. 675.

Lisant Hotel Roma, le récit de Pierre Adrian, j'étais curieux de voir ce qu'il écrirait sur Dialogues avec Leucò, ce livre de Cesare Pavese que nous avons donc choisi d'adapter avec les camarades de Theatralacs. A la page 172, il apparut dans une lettre d'adieu que l'écrivain envoya à son ami Davide Lajolo, le 25 août 1950, soit deux jours avant son suicide :

  Vu qu'on parle de mes amours des Alpes à Capo Passero, je te dirai seulement que, comme Cortès, j'ai brûlé mes vaisseaux derrière moi. Je ne sais pas si je trouverai le trésor de Montezuma, mais je sais qu'au plateau de Tenochtitlán on fait des sacrifices humains. Depuis des années, je ne pensais plus à ces choses, j'écrivais. Désormais, je n'écrirai plus ! Avec le même entêtement, la même volonté stoïque des Langhe, j'accomplirai mon voyage au royaume des morts. Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage" dans Les Dialogues avec Leucò. Comme toujours, j'avais tout prévu cinq ans à l'avance. Moins tu parleras de cette affaire avec des "gens" et plus je t'en serai reconnaissant. Mais pourrai-je encore ?  C'est toi qui sais ce que tu devras faire.
  Tchao pour toujours, à toi, Cesare. 

Davide Lajolo, écrivain lui aussi, originaire de la même région que Pavese, les Langhe, publia à l'automne 1960 Le Vice absurde, un livre de souvenirs, qui fut traduit en 1963 par Dominique Fernandez et édité chez Gallimard.

 


Pierre Adrian raconte qu'il suivit le conseil de Pavese à Lajolo et relus donc "La Bête sauvage", l'un des Dialogues avec Leucò. En fait, le dialogue en question est nommé plus simplement La Bête et met en scène Endymion, le berger endormi de la mythologie, et un étranger, un simple passant, mais qu'Endymion désigne dans sa dernière réplique comme un dieu errant - et par là, il ne peut s'agir que d'Hermès.

Pierre Adrian présente brièvement le dialogue, en redonne les dernières lignes, mais ne se risque pas à l'exégèse. Il ne répond pas à la question que l'on se pose : en quoi ce dialogue éclaire-t-il la situation de Pavese en août 1950 ? Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage".

Galerie Farnèse, Annibale Carrache, Diane et Endymion (détail), Fresque, 1597-1602, Rome, Palais Farnèse
 

Il le constate lui-même : "Des livres de Pavese, Les Dialogues avec Leucò était sans doute le plus énigmatique et le moins étudié. A sa sortie, rares furent ceux qui s'en émurent, sinon quelques critiques éclairés. Il en parle lui-même comme d'un petit livre écrit dans la lignée de cette tradition humaniste où Boccace et D'Annunzio se rejoindraient. Il en était fier, à tel point qu'il considérait Les Dialogues comme sa " carte de visite pour la postérité."Quand il quitta le domicile familial pour se réinstaller à l'Hotel Roma, à mille mètres de là, il glissa un exemplaire dans sa valise."

Pas plus qu'Adrian, je ne répondrai à la question ouverte par Pavese. Tout au plus poserai-je ici un jalon pour une approche prudente. Au cours de la recherche entamée autour du dialogue de La Bête, j'ai découvert que le cinéaste Jean-Marie Straub l'avait adapté en 2007, prolongeant ainsi  De la nuée à la résistance et Ces rencontres avec eux adaptés des mêmes Dialogues avec Leucò, 


Le blog Des nouvelles du front présente le film ainsi : "Le Genou d'Artémide est l'adaptation du sixième des Dialogues avec Leucò, La fauve dont Cesare Pavese affirmait qu'il y avait glissé son autoportrait, celui d'Endymion conservant son éphémère beauté dans le repos éternel grâce à l'amour de la sauvageonne, Diane-Artémis. C'est un chant de la terre (le film commence par un des Lieder de Gustav Mahler), une cosmogonie d'amour pour l'homme dont le corps de la compagne décédée repose en faisant désormais partie du tout (Danièle Huillet avait de son vivant envisagé cette adaptation). La vie se métamorphose et l'amour continue avec les vivants (le film est dédié à Barbara Ulrich). L'autoportrait de l'écrivain est aussi celui d'un cinéaste qui reconnaît son destin dans celui d'Endymion, l'amant de la fauve où la déesse se cache."

 

 

vendredi 24 avril 2026

Du fond du cœur : je ne méritais pas tant

Renouons maintenant avec le fil de méditation autour de l’œuvre et de la personne de Cesare Pavese. Fil dont le dernier brin fut l'article Essaie de dire aux mortels ce que tu sais, publié le 19 mars dernier, qui commençait ainsi : "Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en vacances."

Le 10 avril dernier, passant à la librairie Arcanes (je n'y allais cette fois que sous le prétexte d'y chercher un stylo feutre), je remarque un Folio portant le titre Hotel Roma, et arborant en couverture une photo de Pavese.

 

Ce récit, paru en 2024, et dont je n'avais aucune connaissance, vient donc d'être édité en poche. Je ne peux faire autrement que de m'en emparer. J'en entreprends aussitôt la lecture, que j'achève le lendemain. Il  ne s'agit pas d'une biographie à proprement parler mais d'un récit personnel où l'auteur parvient à croiser sa passion pour la littérature de Cesare Pavese avec son propre itinéraire, sa trajectoire sentimentale, avec pudeur et élégance, à l'image du grand écrivain italien. Turin est ainsi au cœur du livre : "Il faudrait qu’il existe comme ça des lieux où le souvenir est si fort qu’on puisse avoir la certitude de réparer l’amour en s’y rendant. Turin serait notre forteresse. Elle était imprenable." 

Ce passage est suivi de celui-ci : "L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano."


 

Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961 (ce fut même le premier film à inaugurer cette signalétique, suivront par exemple Hôtel du Nord (Marcel Carné), La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara), La femme du Boulanger (Marcel Pagnol), ce qui aujourd'hui prête volontiers à sourire...).

 

Je regarde bien évidemment le film, magnifique noir et blanc, qui rend, au-delà de l'intrigue policière, hommage à ces ouvrières venus de toute l'Italie accomplir un travail difficile, éreintant, et pauvrement payé. Doris Dowling, dont la beauté plus froide contraste avec celle de Silvana Mangano, y joue le rôle de la complice de l'ignoble Walter (Vittorio Gassman, odieux à souhait), complice qui va connaître une sorte de rédemption au contact de ces femmes courageuses.

 

La notice biographique du Quarto consacré aux œuvres de Pavese ne mentionne pourtant pas de rencontre sur le tournage du film avec les soeurs Dowling. Ils auraient seulement fait connaissance au réveillon du 31 décembre 1950, chez Giovanni Rubino et sa femme Anna Grimaldi, qui a contribué au scénario d'Obsession de Luchino Visconti. Les deux sœurs sont arrivées en Italie en 1947 dans l'espoir d'y faire carrière : "Actrice de comédies musicales de série B, Constance (1920-1969) a été la compagne d'Elia Kazan, qui a raconté leur violente passion érotique. Doris a été l'interprète de films plus importants (de Billy Wilder  ou de George Marshall) et vient de jouer un rôle de premier plan dans Riz amer (où elle partage l'affiche avec Vittorio Gassman, Silvana Mangano et Raf Vallone, qui sera un temps son compagnon)."

 

En mars, Pavese est invité à rejoindre les deux sœurs près du mont Cervin pour une semaine de sports d'hiver. C'est qu'il parle un anglais parfait (n'oublions pas qu'en 1932, il a fait paraître à Turin chez l’éditeur Frassinelli une traduction de Moby Dick), et apparaît comme l'interprète idéal. C'est là que l'amour naît. Le 16 mars, Pavese écrit dans son journal :

Le pas a été terrible et pourtant il a été franchi. Son incroyable douceur, paroles d'espoir. darling, sourire, longuement répété le plaisir d'être avec moi. Les nuits de Cervinia, les nuits de Turin. C'est une enfant, une enfant normale. Et pourtant c'est bien elle - terrible. Du fond du cœur : je ne méritais pas tant. 

Le 17, Connie est déjà repartie à Rome. Et le 19, il lui envoie un scénario taillé sur mesure - Les deux sœurs. Il en écrivit huit entre avril et juin, qui ne seront jamais tournés.

Frédéric Pajak, L'immense solitude, 1999.
 

En mai, Connie repartit seule à New York, ils ne devaient jamais plus se revoir.

 

mercredi 22 avril 2026

De la destruction comme élément de l'histoire naturelle

"Kirchhorst, 14 février 1945.

Nuit agitée. Les Anglais ont adopté une tactique d'usure : ils font tournoyer sans relâche des appareils isolés au-dessus de la région ; ces avions lancent de temps à autre une bombe, pour que la tension ne diminue pas. 

Toute la journée aussi, les alertes se sont suivies. Il paraît que Dresde a été violemment bombardée. Ce serait la destruction de la dernière ville qui fût restée intacte ; on aurait lâché sur elle des bombes incendiaires par centaines de milliers. D'innombrables réfugiés ont péri sur les places. (...)"

Ernst Jünger, Second Journal parisien

Je reviens à l'essai de Patrick Boucheron, Peste noire. Et précisément à cette page 52 où il évoque Bonaparte à Jaffa, et le tableau d'Antoine-Jean Gros. Il écrit que cette grande peinture d'histoire, qui prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David "est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche  celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau."

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)
 

Il enchaîne avec ce paragraphe où j'eus la surprise de voir cité le cher Sebald,  l'auteur qui a de loin le plus grand nombre de libellés sur ce blog :

Voir et ne pas voir. Voir aujourd'hui ce que les femmes et les hommes du XIVe siècle ne pouvaient pas voir, et ainsi "violer un secret qui angoissait l'humanité depuis l'apparition de la peste dans le monde", comme l’écrivait Paul-Louis Simond en 1898 - et en même temps suivre la ligne de regard de ceux qui ne voient pas, afin de dévoiler nos propres aveuglements. Cela W.G. Sebald l'a écrit magnifiquement, dans De la destruction comme élément de l'histoire naturelle*. Ces récits en lambeaux des bombardements des villes allemandes par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale explorent, par fragments, un déni de mémoire, du fait de "l'effroi abyssal menaçant alors de saisir tous ceux qui ouvraient réellement les yeux au milieu des ruines". Mais encore : "Même s'il s'agissait là des preuves indubitables d'une catastrophe s'étendant au pays tout entier, il n'était pas toujours simple de collecter des renseignements plus précis sur les modalités et l'ampleur de la destruction. Le besoin de savoir était contredit par la tendance à fermer les yeux.

Patrick Boucheron écrit encore, un paragraphe plus loin, que, "comme l'auteur d'Austerlitz, nous devons travailler à restaurer la lisibilité de l'histoire en faisant droit à la constellation des images." Que veut-il dire par là ? Je ne sais trop, mais il nous invite à regarder à nouveau Les Pestiférés de Jaffa :

Bonaparte brave la mort  et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles, mais il est aussi saint Thomas qui doute du sacrifice du Christ - celui qui veut voir pour croire, mais qui, ce faisant, n'ouvre pas les yeux sur la vérité. Voici pourquoi il est encadré par ces deux figures d'ombre. A droite, l'homme aux yeux écarquillés ; à gauche, l'homme aux yeux bandés. **Il faut à la fois, pour comprendre ce que l'on a comprendre, la peste des Anciens et la yersinia pestis des Modernes, voir et ne pas voir, croire et ne pas croire, savoir ce que l'on sait aujourd'hui et ne pas savoir ce qu'ils ne savaient pas hier.

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)

 

L'Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, vers 1603, Postdam
 

Je m'aperçois, après coup, que j'ai déjà évoqué ce tableau du Caravage, dans Sept Œuvres de miséricorde, article du 6 janvier 2013, consacré à un récit de l'écrivain aujourd'hui disparu, Mathieu Riboulet. J'écrivais ceci :

Un autre espace sert de base de départ, le haut plateau calcaire lozérien, où le narrateur vit habituellement, hébergeant parfois des marginaux au corps souffrant. Le récit ira ainsi de voyages en retour au haut pays. Il retrouve Andreas à Berlin, et Le Caravage à Postdam, au palais Sanssouci, avec son Incrédulité de saint Thomas, dont un détail est d'ailleurs reproduit sur le bandeau de l'ouvrage.


 "La plaie est largement ouverte où l'index de Thomas disparaît, il n'en dégoutte pas le moindre sang (je rappelle que nous sommes après la Résurrection) ; elle a donc à la fois la portée symbolique voulue par l'évangile de Jean et l'aspect réaliste voulu par le peintre avec ses allures d'entaille au flanc d'un macchabée. Qu'y a-t-il dans le corps de l'autre que je veuille posséder avec tant d'ardeur dans le désir, que je veuille extirper avec tant d'acharnement dans le combat, dont je veuille vérifier la présence avec tant de précision dans le Livre ?" (p. 52)

__________________________ 

 * Sur ce livre de Sebald, voir aussi ici.

 ** Il me semble que Boucheron confonde ici droite et gauche...

lundi 20 avril 2026

Je n'avais encore pris que des chimères

"Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l’Égypte ; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres ; il avait saisi des villes et des royaumes ; ses mains étaient pleines de puissantes réalités ; je n'avais encore pris que des chimères."

Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe 

Je veux voir une autre manifestation de l’attracteur étrange dans le soudain revival d'un article ancien, #77/313 Le reliquaire de Vivant Denon, publié le 31 mars 2017, parvenu dans le top 5 des articles les plus consultés, alors que je n'ai opéré aucun lien avec icelui dans les derniers articles. Il partage cependant un point commun avec eux, à savoir qu'il évoque Napoléon à travers le peintre Antoine-Jean Gros. Je devais à l'époque cette découverte à Jean-Paul Kauffmann, dont je venais de lire Outre-Terre, récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon, soit dit en passant, une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. Kauffmann commente dans ce livre le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.

 

Ce tableau, réalisé dans l'hiver 1808 après que le baron Gros ait gagné le concours organisé par Vivant Denon, est exposé précisément dans l'aile Denon, salle 77 (salle Mollien). "Malgré le blanc de la neige, écrit Jean-Paul Kauffmann, - ou plutôt à cause de ce blanc - cette peinture est noire. Gros, en voilà un qui n'a pas transigé avec le sujet qu'on lui a imposé. Sa peinture suscite le malaise comme d'ailleurs tout ce qui touche à Eylau" (Outre-Terre, p. 29). La notice du Louvre  précise que les espions de la police suspectèrent ce tableau de rendre la guerre impopulaire : "Toutefois, Napoléon apprécia l’œuvre et lors de la distribution des récompenses aux artistes, il remit sa propre croix de la Légion d'honneur au peintre."

Je rappelle dans l'article que Vivant Denon avait bien précisé l'anecdote à illustrer : " Le moment est celui où Sa Majesté visitant le champ de bataille d'Eylau pour faire distribuer des secours aux blessés, un jeune hussard lituanien [l'homme à la natte], auquel un boulet avait emporté le genou, se soulève à la vue de l'Empereur et lui dit : César, tu veux que je vive, eh bien ! qu'on me guérisse, je te servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre." 

 

Je rapporte ensuite que Kauffmann écrit que son ami, le peintre Édouard Trémeau, "compare le geste du bras de Napoléon  à la main levée de Dieu allant vers celle d'Adam, sur le mur de la chapelle Sixtine, pour lui donner vie". "La veille, poursuit-il, l'église était une position stratégique. Dans le tableau elle est devenue le reliquaire de la bataille, la châsse où est enfermé ce qui n'appartient plus au monde sensible mais à un principe supérieur, spirituel, l'âme d'Eylau."

Il me semble aujourd'hui que, bien plus que la main de Dieu dans la Sixtine, c'est le rite royal du toucher des écrouelles que le geste de Napoléon veut suggérer. D'ailleurs n'est-il pas question de guérir dans la supplique du hussard lituanien ? L'historien Jean-Philippe Chimot, dans ce même article déjà signalé, La vérité sur le mensonge, écrit lui-même : "L’autre grand succès esthétique de Gros, Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau joue sur le même spectre que Jaffa : montrer que le chef, au-delà de la guerre, de la mort, de la souffrance, pense à soigner les plaies… qu’il a ouvertes !"

Il n'est peut-être pas inutile de relire la fin de cet article de 2017. J'y écrivais donc que Jean-Paul Kauffmann cherchera pendant tout son séjour à pénétrer dans cette église d'Eylau, mais que celle-ci, reconvertie en usine, est inaccessible à la visite. Il essaiera tout de même de passer outre et, profitant que les esprits soient occupés par la reconstitution de la bataille, s'introduit par l'arrière. Mais il n'en accèdera pas pour autant au clocher, malgré le bakchich donné à une vieille femme qui gardait l'entrée. Il apprendra juste ce qui est fabriqué dans cette église-usine : des vitrines frigorifiques... 

Poursuivons : "Il y a bien sûr un aspect de dérision dans cette information qui conclut d'ailleurs l'ouvrage, mais après tout n'est-ce pas d'une certaine façon cohérent avec la fonction de reliquaire qu'il attribue un peu plus haut à l'église ? la vitrine conserve les produits des magasins comme le reliquaire abrite les restes des saints. Et je m'amuse de voir ce mot reliquaire suivre de peu celui de Vivant Denon, lui-même créateur d'un reliquaire des plus étranges, conservé, peu de gens le savent, au Musée-Hôtel Bertrand à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre."

 

Et je terminai ainsi : "J'ai consacré en 2016 plusieurs articles à ce reliquaire et à son curieux propriétaire, véritable fondateur du musée de Louvre. Il était au cœur d'un autre attracteur étrange dont j'ai cherché à surprendre et répertorier les ramifications pendant plusieurs mois. Je ne vais pas y revenir maintenant, mais je vous livre tout de même la description par Arnauld Le Brusq du contenu de ce reliquaire :

"C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne] Arnauld Le Brusq, Monuments, L'insulaire, 2006, p. 44 "

Par curiosité, je me reporte aujourd'hui, en 2026, à ce beau livre d'Arnauld Le Brusq, déniché dans un obscur recoin de Noz dix ans plus tôt, en mai 2016. Relisant ce chapitre d'où j'ai extrait la citation au-dessus, Traversée de la grande galerie du Louvre, je tombe sur ce passage :

Le long du tunnel maintenant à ciel ouvert sous sa verrière,
la Grande Galerie autrefois lieu de passage le long de la Seine
dans la demeure des rois, désormais dévolue à la religion de
l’art depuis que les rois ne sont plus, un miracle chasse l’autre,
ici ils touchèrent les écrouelles, Le Roi te touche, Dieu te gué-
rit,
l’un après l’autre, la succession des rois de France qui
s’avance, tout équipés de l’attirail sorti de la nuit des temps,
tout couverts des fleurs de lys tombées du ciel, coiffés de la
couronne, l’épée au côté, le sceptre doré en main, oints de
l’huile coulée de la sainte ampoule et précédés de la statue de
la Vierge à la main d’ivoire bénissante pour exécuter cette
cérémonie magique, le toucher des écrouelles, sise au gré des
pérégrinations royales, entre deux chevauchées, après chasse
ou guerre, ici ou là, en tout lieu transitoire, chapelle reculée,
jardin d’église ou bien ici même dans la Grande Galerie où
défilait devant eux la longue colonne des scrofuleux venus des
quatre coins du monde d’alors, Italiens de Pérouse et de
Lombardie, d’Urbin et de Bologne, Albigeois et Toulousains
du Pays d’Oc ou du Haut-Adour, Portugais, Flamands,
Suisses et Espagnols et même Bretons de Guingamp, tous
dans l’attente de la guérison, Le Roi te touche, suivant cette
même espérance qui lançait les pèlerins sur les chemins des
grands sanctuaires, Dieu te guérit, poussés vers le Capétien, la
foule gourmeuse dans l’attente de la guérison. Nettoyée de ses
péchés. Régénérée dans le délire du toucher comme dans la
folie du voir. Miracle.
Puis, c’était un peu plus tard : le 2 avril 1810, le cortège
du mariage de Napoléon Ier (le mâle) et de Marie-Louise de
Habsbourg (la femelle) parcourut toute la longueur de la
Grande Galerie entre temps devenue musée, défila devant la
double haie des chefs d’œuvre de la peinture alors rangés par
écoles pour déboucher au Salon Carré où fut donnée la béné-
diction sous le voile, dans un frôlement de la religion de l’art
et de la religion tout court sous les auspices de l’éternelle pro-
création, ce bourdonnement d’insectes accolés le temps d’un
vol nuptial, Marie-Louise, fade nymphe tout de même après
les gracieux papillonnements de Joséphine, déjà lourde du
héros guerrier attendu comme devant sortir d’elle, l’héritier,
là pour ça, pondeuse, un œuf, pour attendrir la victoire et
tempérer l’éclat des armes par la douce majesté d’une reine et
d’une mère, tandis que le fécondateur, l’initiateur de la race,
portait déjà son regard au-delà, ailleurs, plus loin, lui qui
mimait sur le mode emphatique le doux délire royal du tou-
cher des écrouelles en tendant son doigt guérisseur vers les
pestiférés de Jaffa.
Redite. Depuis lors il n’y eut plus de main
assez vertueuse pour guérir les écrouelles ni de sainte ampoule
assez salutaire pour rendre les rois inviolables
. [C'est moi qui souligne]

 

« Louis XIV touchant les malades des écrouelles », tableau de Jean-Baptiste Jouvenet, peint vers 1690


vendredi 17 avril 2026

Hirondelle rasant la terre funèbre

Tout se passe comme si un puissant attracteur étrange s'était mis en action autour du motif de la peste. Lequel nous a conduits à Napoléon, représenté tel un souverain guérisseur des écrouelles lors de sa visite aux pestiférés de Jaffa, mis en scène par Antoine-Jean Gros. Et une résonance inattendue dans la réalité d'aujourd'hui avec Trump usant de l'IA pour se poser en christ guérisseur.

Il se trouve que le mois dernier, à la brocante de la Halle au blé, à Bourges, j'ai acquis à un bouquiniste (qui m'assurait qu'il entrait après cette dernière manifestation dans sa deuxième retraite) le premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand. Il l'avait en dépôt depuis le 11 mai 1989 (la date était inscrite au crayon sur la page de garde) sans avoir jamais trouvé preneur. Le gros ouvrage en bon état était affiché à six euros, mais il tint dans un élan de générosité sans doute motivé par sa retraite prochaine et mon écoute polie, à me le laisser à cinq...

 

Plus tard, quand, lors de ma recherche autour de l'expédition d’Égypte, je vis dans un article apparaître le nom de Chateaubriand, je me demandai aussitôt si la citation du journaliste n'était pas extraite des Mémoires (l'une de mes énormes lacunes, je ne les avais hélas jamais lus), auquel cas je pourrais peut-être la retrouver dans mon volume. Dans le livre premier de la troisième partie, Ma carrière politique, je tombai en effet sur la campagne de Syrie : "Jaffa est emporté. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes."*

Chateaubriand cite alors Thiers : « Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient : l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. »  Mais relativise aussitôt le propos de cet autre massacreur (de la Commune) : "Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général."

L'écrivain a fait lui aussi, un peu plus tard, en 1806, le voyage en Palestine et il est revenu sur les lieux du drame : "Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au sud-ouest de la ville, j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements ; je me suis promené dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis qu’autour de moi la première hirondelle arrivée d’Europe rasait la terre funèbre.

 

C'est juste après qu'il évoque la peste, et le tableau de Gros, dont il conteste donc la vérité historique :

Le ciel punit la violation des droits de l’humanité : il envoya la peste ; elle ne fit pas d’abord de grands ravages. Bourrienne relève l’erreur des historiens qui placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier passage des Français dans cette ville ; elle n’eut lieu qu’à leur retour de Saint-Jean-d’Acre. Plusieurs personnes de notre armée m’avaient déjà assuré que cette scène était une pure fable ; Bourrienne confirme ces renseignements :

« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général ; j’affirme ne l’avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles : « Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. »

Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n’est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l’hôpital et de l’attouchement des pestiférés.

Que devient le beau tableau de Gros ? Il reste comme un chef-d’œuvre de l’art. 

 

___________________

« Le 7 mars, les Français prirent la ville d’assaut, et pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison qui s’étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu’il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d’El-Arisch qui avaient violé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais, d’après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la garnison d’El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui n’avaient fait que leur devoir. » Ludovic Sciout, le Directoire, tome IV, page 621. 

mercredi 15 avril 2026

Trump, plus fort que Louis XIV

 "Ve 7.7. 2023

[...] Je termine Les Rois thaumaturges , confondu par l'ampleur de vue, la patience infinie, la pénétration d'esprit de Bloch. C'est cet homme éminent que Klaus Barbie et ses sbires ont martyrisé, assassiné en juin 1944. [...] 

Pierre Bergounioux, Carnets de notes, 2021-2025, Verdier 2026, p. 387 (passage lu le lundi 13 avril) 

Je terminai l’article de lundi avec une phrase sur Trump et Netanyahou. Je ne pensais pas qu'elle aurait pareille résonance.

Je m'explique. Il faut revenir sur le tableau d'Antoine-Jean GrosBonaparte et les pestiférés de Jaffa. Patrick Boucheron, à la fin de son chapitre, nous invitait à lire le message sous-jacent : "Bonaparte brave la mort et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles." Mais qu'en est-il tout d'abord de la réalité de ce geste, rapporté ainsi par la notice du salon de 1804, où le tableau de Gros fut le plus grand succès : "Pour éloigner davantage l’effrayante idée d’une contagion subite et incurable, il fit ouvrir devant lui quelques tumeurs pestilentielles, et en toucha plusieurs. Il donna, par ce magnanime dévouement, le premier exemple d’un genre de courage inconnu jusqu’alors, et qui fit depuis des imitateurs."

Jean-Philippe Chimot, dans un article de la revue Écrire l'histoireLa vérité sur le mensonge, de Gros à Daumier, fait part de ses doutes :

Le geste lui-même – non dangereux, là est le premier mensonge – est contesté. Le général Berthier, dans une relation de la campagne, n’en dit rien ; Bourienne, secrétaire particulier de Bonaparte, lui aussi présent, rapporte que le général ne fit que traverser rapidement le lazaret en fouettant ses bottes de sa cravache ; seul le médecin Desgenettes écrit que Bonaparte saisit à bras-le-corps des malades pour aider à les transporter ; à ce souvenir pourrait correspondre l’esquisse conservée, où Bonaparte paraît l’acteur discret (trop discret ?) d’un préparatif d’ensevelissement. 
Antoine-Jean Gros, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 11 mars 1799, 1804 (détail)

C'est l'historien Marc Bloch, dans Les Rois thaumaturges, publié en 1924 (et donc lu un siècle plus tard avec admiration par Pierre Bergounioux) qui a le premier étudié la croyance dans le toucher royal des écrouelles. Jacques Le Goff, dans sa présentation de l'ouvrage, soulignait son caractère pionnier, fondateur de l’anthropologie historique  :

Marc Bloch ouvrait ainsi brillamment la voie qui devait conduire à l'histoire des Mentalités. Il les présentait à travers deux réflexions : celle sur la croyance aux miracles, et celle sur la croyance en des guérisons qui, aux yeux d'un esprit rationnel moderne, ne pouvaient être considérées que comme " fausses ". Marc Bloch avait éclairé ses réflexions par une expérience personnelle récente : la circulation des " fausses nouvelles " pendant la guerre de 14-18. Enfin, dernier emprunt à l'ethnologie, Marc Bloch analysait le toucher royal des écrouelles comme un rite.
Mais le plus neuf était le renouvellement de l'histoire politique. Les rois de France et d'Angleterre n'étaient plus seulement des rois guerriers, de grands seigneurs féodaux, des administrateurs de plus en plus puissants mais des rois sacrés et merveilleux, des sortes de sorciers. Et c'est de là que venait leur plus grand prestige. C'était annoncer le renouvellement de l'histoire par la considération du symbolique et du magique comme signe et instrument du pouvoir. C'était esquisser une histoire de l'imaginaire politique.
Enfin Marc Bloch étudiait, dans la longue durée, la genèse de cette croyance du XIIe au XIIIe siècle jusqu'à son déclin et à sa mort en Angleterre dès le début du XVIIIe siècle avec la dynastie protestante hanovrienne. En France le rite se prolongea jusqu'à la Révolution et Charles X tenta une fois de la ressusciter en 1825. La raison de cette mort est qu'on avait cessé de croire au caractère sacré des rois.

 

Henri II pratiquant le toucher des écrouelles au prieuré de Corbeny, livre d'heures de Henri II, BnF.

Bonaparte  ne prétend pas guérir bien sûr le pestiféré mais il affiche ainsi sa bravoure, contrastant avec l'attitude des soldats qui l'entourent (l’un se cache la bouche avec un tissu, un autre fuit la scène, Desgenettes et un autre soldat essaient d’empêcher Bonaparte de toucher le bubon du pestiféré).

Le plus hallucinant dans l'affaire c'est que le futur empereur a un suiveur pathétique dans notre tragique actualité. C'est mon amie E. qui attira mon attention le soir-même du 13 avril sur un visuel posté par Donald Trump sur son réseau social. 

Donald Trump, représenté par l’intelligence artificielle en Jésus-Christ
 

Trump,  qui avait violemment critiqué le Pape Léon XIV, l'accusant notamment d'être faible en matière de criminalité et désastreux en politique étrangère, a publié ce même lundi sur son réseau social Truth social une image de lui le représentant en christ guérisseur. Avant de la supprimer quelques heures plus tard.
"Je pensais que c'était moi en médecin, que ça avait à voir avec la Croix-Rouge – avec un travailleur de la Croix-Rouge –, que nous soutenons", a-t-il affirmé depuis l'extérieur du bureau ovale. 

Même dans son camp, cette image mégalomaniaque et ridicule a suscité la polémique. Les milieux conservateurs religieux n'ont semble-t-il guère apprécié :  l’ancienne élue Marjorie Taylor Greene a dénoncé une image « plus qu’un blasphème » évoquant « un esprit antéchrist », estimant que le président « a publié une photo de lui-même comme s’il prenait la place de Jésus ».

Trump encore : "C’est censé être moi en tant que médecin, soignant les gens. Et je soigne les gens. Je les soigne beaucoup." Même Louis XIV, stakhanoviste des scrofuleux, qui toucha, tout au long de son règne, près de 200 000 malades, ne se considérait que comme un intermédiaire de Dieu. Il prononçait la formule "Le roi te touche, que Dieu te guérisse."

 

Publicité du début du XXe siècle pour un traitement contre les écrouelles faisant référence au toucher de Louis XIV. Bibliothèque municipale de Nancy

 

lundi 13 avril 2026

Souffle du monde des équarrissoirs

"Le souffle du monde des équarrissoirs est parfois si sensible qu'il éteint en moi tout désir de travailler, de former des images et des pensées. Le crime, par sa nature, répand l'étouffement, le désarroi ; la maison de l'homme devient inhospitalière, comme si une charogne y était cachée."

 Ernst Jünger, Premier Journal parisien, Vorochilovsk, 2 décembre 1942.

Ernst Jünger signale que la peste est annoncée par une hécatombe de rongeurs. La progression de l'épidémie est examinée et combattue par un cordon de stations de moindre importance que l'Institut de la peste de Vorochilovk (aujourd'hui Stavropol) : "on veille tout particulièrement à détruire les rats et, pour ce travail, il existe même une corporation spéciale, les "dératiseurs", qu'"on trouve dans tous les kolkhozes." Or, dans Peste noire, Patrick Boucheron souligne que cette chasse aux rats, longtemps prescrite par les pasteuriens, est aujourd'hui reconnue inefficace, à la suite, justement, des échecs des politiques d'éradication de la peste conduites en Union soviétique des années 20 aux années 70 environ : "Elles accompagnaient l'intensification agricole de l'Asie centrale, avec l'emploi massif d'insecticides organochlorés, dont l'efficacité diminuait au fur et à mesure de la sélection d'insectes de plus en plus résistants. Si bien que, lorsque les puces infectées ne trouvaient plus de rongeurs à piquer, puisque les populations de gerbilles et de gerboises étaient décimées, elles se retournaient  vers des hôtes de substitution comme l'homme - d'où l'augmentation des cas humains enregistrés au Kazakhstan, qui a amené l'URSS à adopter une nouvelle stratégie de contrôle des écosystèmes, en modélisant le comportement des vecteurs et des hôtes sauvages." (p. 51-52)

Selon lui, le modèle scientifique standard de transmission de la peste ne suffit plus à rendre compte de ce que les sources historiques nous apprennent  des épidémies du passé. "Bref, avoue-t-il, tout va devenir, je le crains, beaucoup plus compliqué."Il propose alors de regarder le tableau d'Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa.

Antoine-Jean Gros - Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (1804), Musée du Louvre.
 

"Cette grande peinture d'histoire, la première de l'épopée napoléonienne, prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David et fait écho à la grande architecture classique peinte par Nicolas Poussin. Elle est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau. Tandis qu'un vieux médecin incise le bubon d'un malade, le général en chef, nouveau roi thaumaturge, se contente de le toucher - en défiant du même coup le sacrifice christique. Cette image est en réalité une image de combat contre la propagande anglaise qui, dès 1803, accuse Bonaparte d'avoir empoisonné à l'opium les 1500 soldats de son armée lors du siège de Saint-Jean-d'Acre."

La peste avait frappé cruellement l'armée française sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. C'est pendant le siège de cette ville qu'une cinquantaine d'hommes furent atteints. Bonaparte suggère alors à à Desgenettes, médecin en chef de l'expédition, d'administrer de l'opium aux malades, autrement dit de les euthanasier. Desgenettes refusera.

A l'école primaire, on n'a pas manqué de nous rappeler la parole bravache de Bonaparte : « Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent ! »  Mais les manuels ont passé sous silence la violence insensée de celui que les Britanniques désignèrent comme le "boucher corse".

Le jour du règlement de compte du boucher corse, caricature de James Gillray, eau-forte et aquatinte, 1803                            (Les pays européens sont figurés sous la forme d'animaux dont certains sont déjà saignés).

Bonaparte confiera plus tard qu'il rêvait ni plus ni moins que d’une conquête de l’Empire ottoman et d’un retour en France par Constantinople.  

Son armée entre à Gaza le 26 février 1799. Le lendemain, installé au palais du Pacha, il dicte une lettre pour le général Desaix, en lui dépeignant la région : « Les citronniers, les forêts d’oliviers, les inégalités de terrain représentent parfaitement le paysage du Languedoc ; l’on croit être du côté de Béziers. » Quand on voit de nos jours l'ampleur des destructions sur la bande de Gaza, on ne risque plus de confondre...

Jaffa est assiégée en mars. L'émissaire envoyé par Bonaparte pour exiger la reddition de la ville est décapité et sa tête brandie au-dessus des remparts. Cette cruauté autorisa toutes les exactions. « Tout fut passé au fil de l’épée », résumera Bonaparte. Une bonne partie de la garnison ottomane parvient néanmoins à trouver refuge dans de vastes bâtiments au cœur de la ville, n'acceptant de se rendre que contre la promesse d'avoir la vie sauve. Les aides de camp Beauharnais et Crozier accèdent à cette demande. Mais Bonaparte se serait alors emporté : « Que veulent-ils que je fasse de tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour les nourrir, des bâtiments pour les déporter ? Que diable m'ont-ils fait là ? »

On fait fi de la promesse : les 3000 prisonniers sont exécutés en trois jours, et in fine à la baïonnette, histoire d'économiser les munitions. Napoléon n'exprima jamais de regret, affirmant même à un proche : "Je n’ai jamais été libre qu’en Égypte. Aussi m’y suis-je permis des mesures pareilles.En 1804, il confie à Madame de Rémusat : « En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. »

Pour se faire respecter en Palestine, il fallait, assurait-il, « être terrible avec ses ennemis ». 

Une leçon d'inhumanité que Trump et Netanyahou n'ont, semble-t-il, pas oublié.