lundi 26 septembre 2022

Cristal noir #6 : Mais il ne confond jamais peu et rien

D'Antoine Emaz, qui vivait à Angers, non loin de l'Hélice terrestre, j'aime la poésie, et plus encore, peut-être, ses recueils de notes, où l'écrire et le vivre ne cessent d'être interrogés avec une lucidité qui ne se paie pas de mots. Hier, comme je le fais régulièrement, j'ai ouvert, à la page où je l'avais abandonné la dernière fois, alors que la nuit était déjà bien avancée, l'un de ses derniers titres, Planche (Rehauts, 2016), et j'y lus ceci :

"Tel qu'il est, et compte tenu de l'histoire, ce monde part sans issue. A partir de là, on peut commencer le travail vers quelle résistance ou quel espoir, même malingre. Poésie, une charpie de mots pour soigner, accompagner un peu cette blessure du négatif. Chanter quoi dans ce tohu-bohu de misères et d'impasses ? Chanter. Le peu possible. A bouche fermée, si nécessaire.

Je revois le visage de cette élève de 2ème me demandant pourquoi ce que j'écris est "si sombre". Dans son ton, ce n'était pas une critique, plutôt une lassitude. Je comprends très bien ce désir d'échappatoire que mes poèmes ne permettent guère. "Nous ne sortirons pas du sort des condamnés", écrivait déjà Reverdy. Le poète n'est pas un enchanteur, même "pourrissant". Mais il ne confond jamais peu et rien." (p. 46)

Antoine Emaz

 Et ceci, sur la page d'à côté, où se croisent les motifs étudiés ici du propre et du sale :

"Brusque propre sur du sale. Monde illusoirement transformé. Jardin tout neuf, pour quelques jours. Même si la neige n'a rien de révolutionnaire, c'est une pause heureuse, un blanc. Ce matin, en allant chercher le pain, presque gêné de marcher, de laisser des traces de pas dans ma rue devenue comme inhabitée, en une nuit."

Antoine Emaz est mort à Angers, le 3 mars 2015, des suites d'un cancer.

vendredi 23 septembre 2022

Cristal noir #5 : Si tu avais moins peur, tu ne ferais plus d'ombre sur tes pas.

"Le corps n'est pas une cruche légèrement poreuse. Ou, pour changer de métaphore, un jardin n'est pas une tapisserie ; en enlevant toutes les mauvaises herbes, on appauvrit le sol. Pour lui conserver sa fertilité, le jardinier doit, d'une certaine façon, remettre ce qu'il a enlevé : transformer les mauvaises herbes et la gazon tondu en terreau. Ce traitement est comparable à celui que certaines religions réservent aux anomalies et aux abominations en les transformant en pouvoirs au service du bien."

Mary Douglas, De la souillure, La Découverte, 2001, p. 175.


A Leçons, de Philippe Jaccottet, succède Chants d'en bas, autres poèmes de deuil (ici, il semble qu'il s'agisse de la mort de la mère de l'auteur). "Le titre, écrit R.A. Chalard, exprime la retenue du poète en ce qu'il arrime le chant à cet "ici-bas" pour lui éviter les dangers d'une évasion hors du monde."Ici-bas", qui est pour Mallarmé, "ignoble" avec son "odeur de cuisine" (lettre à Henri Cazalis du 3 juin 1863). Dans la série numérotée de 1 à 8, appelée Parler, Jaccottet se livre à une auto-critique sans concession sur le pouvoir de la poésie face à la mort. La parole y apparaît dérisoire :

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

Philippe Jaccottet 

Néanmoins, les poèmes suivants 3 et 4 introduisent une nuance : parler est quelquefois autre chose que "se couvrir d'un bouclier d'air ou de paille...", mais pour saisir cet autre chose, il ne peut passer que par l'image, la métaphore. Il reprend cet adverbe, "quelquefois", et écrit que "c'est comme en avril, aux premières tiédeurs, quand chaque arbre se change en source." Mots de la renaissance, du printemps (primus tempus, le premier temps), de l'autre et du recommencement ; quelque chose coule : "la nuit semble ruisseler de voix comme une grotte", image-énigme, car aucune évidence n'existe d'une grotte qui ruissellerait de voix, sinon d'imaginer dans les tréfonds de la terre une cérémonie magdalénienne où le chant des participants irait se répercuter dans les voûtes, enflerait comme une vague et se perdrait dans les diverticules aux gravures encore inaperçues.

Et R.A. Chalard d'évoquer la nostalgie d'un sacré poétique, animant aussi les dernières pages de Cristal et fumée consacrées à l'au-delà de l'Egypte antique :

"On ne peut plus chanter en choeur. Tout de même, bizarrement, ce n'est encore ni le complet silence, ni le désespoir absolu. On essaie de parler encore une langue dans laquelle l'irrésistible nostalgie de l'hymne, de toutes les sortes d'hymne, jusqu'aux plus anciennes, au lieu de s'étioler en plaintes ou en singeries stériles, nourrirait encore, comme un terreau sombre, quelques graines, juste assez viables pour s'aventurer dans l'espace indéterminé, obscur lui aussi, de l'avenir [...]. (C'est R.A. Chalard qui souligne)

On retrouve au passage l'image du terreau dont usait Mary Douglas, tout comme on retrouve la singerie dans le huitième et dernier poème de Parler :

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls :
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,
habille-toi d'une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
tu ne ferais plus d'ombre sur tes pas.

Pascal Quignard, qui cite davantage les poètes latins ou chinois que ses contemporains, écrit dans Sordidissimes :

"Les sordes à Rome définissaient les loques de deuil. Les endeuillés romains devenaient intouchables. Même, ils étaient intouchables à leurs propres mains. Ils en devaient ni se changer ni manger ni se nettoyer les doigts, les dents, le sexe, l'anus. Sordidi veut dire répugnants.
Les sordes pour les survivants correspondent aux linceuls pour les morts.
La peinture comptait parmi les arts sordides (sordidae)." (p. 36)



mardi 20 septembre 2022

Quatre doublons pour l'Incrédule

Interlude dans la série Cristal noir (une série dont nous sommes loin du bout : je compte y inscrire pas moins de quinze épisodes). Juste le temps de partager une autre étrange série, qui s'est déroulée les jours derniers. Tout commence le 14 septembre quand, en fin d'après-midi, je reviens de Mers-sur-Indre et traverse le petit village de Clavières, près d'Ardentes. Soudain, je n'en crois pas mes yeux (c'est histoire de dire, je leur accorde là pleine confiance) : je croise deux voitures qui se suivent et portent exactement le même nombre 666. Ceux qui sont familiers du site connaissent mon obsession des plaques d'immatriculation (lire à ce propos Jurassic Bartt), obsession que je partage (ceci ne vaut pas argument) avec David Lynch*. Depuis le temps que je scanne les plaques à tout bout de champ, c'est la première fois que j'épingle un doublon. Et puis quand même, ce n'est pas n'importe quel nombre. Le 666. Le nombre de la Bête dans l'Apocalypse. 

De fait, j'ai déjà croisé le 666 en septembre 2019, et il avait, semble-t-il, beaucoup à voir avec ce que Hans-Jürgen Grief nommait l'avant-dernière Apocalypse : la Shoah. Et c'est curieusement en se rendant à Ardentes à un rendez-vous médical pour mon fils Gabriel que j'ai enregistré ce jour-là plusieurs 666 (cf. Six parmi six millions). Un peu plus loin, quelques secondes plus tard, je consigne une petite réplique à la secousse principale avec un 066. 

Le lendemain, en sortant justement de chez Gabriel, nouvellement installé rue de la Gare, je surprends, garés l'un derrière l'autre, deux véhicules portant le nombre 020. Là, j'ai eu le temps de prendre une photo (pour les 666, il faut me croire sur parole).


Et presque au même moment où je prends cette photo, remonte une voiture affichant un 010 (mais je n'ai pas eu le réflexe de la flasher). Evidemment, je repense à mes deux 666. Deux jours de suite, des doublons. 

Le lendemain, vendredi 16 septembre, je découvre le dernier article de barbOtages, qui est titré En double. Il est question d'un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel.  Publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia.


L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont voici quelques passages significatifs : 

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Autant vous dire que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination : mes petits doublons trouvaient là une extraordinaire résonance littéraire. Je me félicitais d'avoir récemment cité Jean-Paul Kauffmann citant lui-même Sciascia : "Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation." (La chambre noire de Longwood, p. 267).

A Saint-Christophe, sur le côté de l'église, je surprends dans l'après-midi un nouveau double (il n'est pas parfait, 607 et 607(7), mais la perfection n'est pas de ce monde). A signaler que j'ai croisé à nouveau deux 666 (qui ne se suivaient pas mais presque) avenue Georges Lemoine, et, en soirée, un 666 (qui me bloqua un petit moment rue de la Gare) et un dernier 666 rue Raspail.


Le vendredi 17 septembre, je me rends avec mes deux filles Pauline et Violette aux rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Yannick Haenel y marchait sur les grands chemins de Michel Leiris et de Georges Bataille. De beaux moments (l'événement mériterait une note entière, mais bon, ce sera pour une prochaine fois). Nous y retrouvons mon vieux complice, le Doc, qui a déjà une journée entière dans les neurones. Après une discussion Yannick Haenel-Pierre Michon, chaleureuse et parfois cocasse, nous gagnâmes une pizzeria éloignée (pas facile de se sustenter un samedi à Guéret), escorté d'un étudiant lillois qui faisait son master sur Bataille. C'est au retour, alors que je n'y pensais plus, que je tombai sur un double 927.


Personne, à part moi bien sûr, ne l'avait noté. J'explique alors que c'était le quatrième doublon, en quatre jours, ce qui fit rigoler le Doc. "Ah, on va voir bientôt ça sur Alluvions..." Le bougre connaît mes lubies, et je suis bien certain qu'il ne croit pas une seule seconde qu'il puisse y avoir autre chose que du bon vieux hasard derrière tout ça. Il me fait penser à Hector, le personnage du père dans Philémon, de Fred. Et à cet album très drôle, Le Voyage de l'Incrédule, où il suit Philémon dans le monde des lettres de l'Océan Atlantique, sans jamais quitter sa position de sceptique.


Qu'à l'aller, j'ai noté un 607 suivi immédiatement d'un 670, et qu'au retour j'ai vu garés l'un en face de l'autre un 670 et un 671, n'ébranlerait pas davantage cet esprit fort... 

A Guéret, j'achète le Journal de Michel Leiris. A ce moment-là, je ne fais aucun lien avec l'article de Jacques Barbaut, qui cite Leiris parlant de Roussel. C'est en lisant une fois revenu la biographie dans ce Quarto que je tombe sur plusieurs mentions de l'écrivain de Locus Solus. Et je découvre aussi plus tard que Leiris a écrit une biographie (demeurée inachevée).


Par ailleurs, j'ai terminé le roman de Bernard Chambaz** emprunté mardi dernier à la médiathèque, La peau du dos. Je suis un peu déçu, je n'ai pas vibré comme dans ses précédents livres.


Et puis le lendemain je m'avise qu'il pourrait bien être un autre écho à mes doublons. Tenez, voici un extrait de la présentation de l'éditeur :

C’est l’histoire de deux jeunes hommes qui n’ont pas trente ans, deux exaltés. L’un a une passion pour la peinture. On le connaît. C’est Auguste Renoir. L’autre a une passion pour l’égalité et il sera le délégué à la police puis le procureur de la Commune de Paris. On le connait à peine. C’est Raoul Rigault.
Leur rencontre doit tout au hasard. La première a lieu dans la forêt de Fontainebleau alors que l’un peint sur le motif et l’autre fuit la police de Napoléon III. Renoir prête une blouse de peintre à Rigault pour lui porter secours et ils passent quelques jours ensemble. Ils marchent sur le chemin des merles, ils partagent des oeufs durs et une fiasque de vin, ils roulent des cigarettes, ils conversent, de tout et rien, des nuages dans le ciel, du régime impérial. Et puis ils rentrent à Paris.

Auguste Renoir - Raoul Rigault. R/R. Et même RR pour Raoul Rigault, comme Raymond Roussel.

Le 18 septembre, je fais le point. Résumons-nous. Si aucun autre signe n'apparaissait, on aurait la séquence 666 - 020 - RR - 607 - 927. RR désignant donc l'article de barbOtages, situé à la pliure.

Cela me semble cohérent, satisfaisant pour l'esprit. 
Le dimanche arrive, et rien ne viendra ce jour-là. Ce n'est pas faute de matière : nous nous rendons à la brocante de Moutier-Malcard, sémillant village creusois, juste après Mortroux. Sur le parking champêtre, moult automobiles. Je ne peux pas m'empêcher de lire les plaques, alors même que je suis partagé : je trouve que la séquence se tient et qu'on pourrait s'arrêter là, mais en même temps un nouveau doublon serait exaltant, détruirait mon algorithme pour peut-être en annoncer un autre, plus sophistiqué. 

Mais non, rien. Et ce lundi 19 n'a rien donné non plus. Fin, au moins provisoire, des doubles.

Les questions ne s'arrêtent pas là. A quoi ça rime tout ça, me direz-vous ? Y a-t-il un message derrière ? Un sens à cette séquence ? 

Et bien peut-être. Un autre fil s'est entrecroisé dans la chaîne. Mais je suis fatigué, ce sera pour un prochain épisode.

_________________________

"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355 (cité dans l'article Bron/Broen/Bridge)

** Dans un article pour AOC Media, Histoire(s) du cinéma et de l'Italie, du 24 mai 2018, Bernard Chambaz écrit :

"Les seules choses qui sont sûres en ce monde, ce sont les coïncidences. Leonardo Sciascia aimait répéter cet aimable paradoxe. Par gratitude, je le reprends à mon tour. Le jour même où je regarde enfin le film Novecento de Bernardo Bertolucci que je n’avais jamais revu depuis sa sortie en 1976, nous apprenons la rencontre entre les Cinq-Étoiles et la Ligue en vue d’un accord de gouvernement. Ce qui me frappe, instantanément, c’est le divario, le fossé entre les deux époques, entre ces deux morceaux de réel. Et ce constat vient confirmer un sentiment navrant : le reflux des connaissances historiques, la méconnaissance du passé et notamment de son feuilleté chronologique contribuent à expliquer la confusion qui règne dans le monde actuel." (C'est moi qui souligne)

On retrouve Sciascia (soit dit en passant, mort le 20 novembre 1989, à Palerme, comme Roussel) dans le paragraphe final :

"Cu tuttu ca sugnu orbu, la viu niura. C’est-à-dire : bien qu’aveugle, je la vois noire ; autrement dit : je vois que ça finira mal. C’est à Sciascia, vous l’auriez deviné, que nous devons cet adage en sicilien. Il rapporte la phrase d’un aveugle dans son village de Racalmuto lors de la déclaration de guerre de Mussolini à l’Angleterre et à la France, qui n’en demandait pas tant, la preuve, deux semaines plus tard Pétain s’abaissera à signer l’armistice. Sciascia ne souligne le pessimisme radical de cette phrase que pour mieux l’appliquer à la situation italienne en 1984. Une autre coïncidence sans doute. La disparition de Berlinguer et l’épiphanie de Big Brother."

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec l'actualité italienne : la probable arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, la présidente de Fratelli d'Italia, un parti post-fasciste.

vendredi 16 septembre 2022

Cristal noir #4 : De la souillure et du pangolin

Sainte Catherine de Sienne regrettait vivement le dégoût que lui inspiraient les blessures qu'elle soignait. Pour lutter contre ce sentiment, elle en vint à boire délibérément un bol de pus.

Ce fait est rapporté par l'anthropologue Mary Douglas dans De la souillure, ouvrage publié par François Maspero en 1971, et dont l'édition originale était parue en 1966 sous le titre Purity and Danger.


Quand Pascal Quignard écrit que le sacré et le malpropre ne peuvent se distinguer, il ne fait que reprendre l'ethnologue J.G. Frazer, qui affirmait en 1911 dans Taboo and the Perils of the Soul que "Les tabous relatifs au sacré s'accordent avec les tabous relatifs à l'impureté parce que le sauvage ne fait pas la distinction entre le sacré et l'impureté." Plus largement, l'anthropologie de cette époque tendait à opérer une stricte délimitation entre religions primitives et grandes religions de notre temps. Pour Mary Douglas, cela n'a pas lieu d'être, et parler d'un mélange confus du sacré et du malpropre serait absurde. Il reste cependant vrai, reconnaît-elle, "que la religion sacralise souvent des choses malpropres qui étaient rejetées avec horreur auparavant. Il faut donc se demander pourquoi la saleté, qui est normalement considérée comme destructrice, joue parfois un rôle créateur."

Cette ambiguïté du sacré avait été relevée aussi par Roger Caillois, qui soulignait que le mot grec pour "souillure" signifiait également "le sacrifice qui efface la souillure", et que le mot "saint" signifiait en même temps "souillé", "à date ancienne, au dire des lexicographes".

On voit par là que l’idée de souillure elle-même est inséparable de la pratique rituelle de purification qui est rendue nécessaire par toute transgression de tabou. Ainsi Apollon, après avoir tué le serpent Python, est-il contraint de se purifier, en s'exilant un certain temps en Thessalie, dans la vallée du Tempé. 

Selon Mary Douglas, le rite tient une place semblable dans les sociétés primitives et les sociétés modernes. Elle prend l’exemple des pratiques de nettoyage. Même si notre rapport à la saleté est dominé par des questions d’hygiène, Mary Douglas ne pense pas que le rituel du ménage ait pour fonction principale dans les sociétés modernes d’éviter la maladie. Selon elle, en faisant le ménage, « nous séparons, nous traçons des frontières, nous rendons visibles les décisions que nous avons prises sur ce que doit être notre “foyer” et que nous entendons créer à partir du cadre matériel de la maison ». 

Une anecdote personnelle qu'elle rapporte me semble particulièrement éclairante pour saisir son propos :

"Personnellement, je tolère assez bien le désordre. Mais je me souviens qu'il me fut impossible de me détendre dans une certaine salle de bains, d'ailleurs fort bien entretenue, sans aucune trace de saleté ou de graisse, mais qui se trouvait installée, dans une vieille maison, dans le corridor qui reliait deux escaliers. [...] En tant que corridor, ce lieu avait un sens, mais en tant que salle de bains, l'atmosphère n'était pas à la détente. Moi qui éprouve rarement le besoin d'imposer une idée à la réalité extérieure, je commençai enfin à comprendre les agissements d'amis plus chatouilleux. En faisant la chasse à la saleté, en recouvrant telle surface de papier, en décorant telle autre, en rangeant, nous ne sommes mus ni par l'angoisse ni par la crainte de la maladie : nous mettons simplement un nouvel ordre dans les lieux qui nous entourent - et c'est un acte positif -, nous les rendons  conformes à une idée. La peur, la déraison, ne jouent ici aucun rôle. Nous accomplissons un geste créateur, nous tentons de lier la forme et la fonction, d'imposer une unité à notre expérience. Si cela est vrai de nos triages, de nos rangements, de nos gestes de purification, nous devons interpréter pareillement la purification et la prophylaxie primitives." (p. 24)

Mais comment comprendre que les interdits de souillure soient souvent bravés ?  Mary Douglas s’intéresse ainsi longuement à la consommation de cet animal rendu tristement célèbre par le Covid, bouc émissaire, semble-t-il, de la pandémie, le pangolin, animal tabou chez les Lele du Kasaï (République démocratique du Congo), une ethnie où elle avait fait une recherche de terrain approfondie en 1949. 

Le pangolin est le Chef-Roi (kum ou kumu) parce qu’il favorise la fécondité des femmes (qui n'ont pas le droit de le toucher ni de le consommer).  S’il se laisse capturer par les chasseurs, c’est parce qu’il le veut bien. C'est une victime volontaire, comme le bélier d'Abraham dans le buisson, comme le Christ. Il se laisse tomber des arbres et au lieu de s’enfuir, il s’enroule sur lui-même, immobile, et le chasseur n’a qu’à attendre qu’il se déroule et sorte la tête pour le tuer. "Les mystères du pangolin, confie Mary Douglas, sont des mystères tristes : lorsque les initiés portent le cadavre du pangolin à travers le village, l'assistance chante : "Je vais entrer maintenant dans la maison de l'affliction." Ces paroles, extraites des chants du culte du pangolin, ont été pour moi un supplice de Tantale : ce sont en effet les seules que j'ai pu obtenir des Lele."

Si le pangolin a un tel statut d'exception, c'est qu'il transcende toutes les catégories animales en usage chez les Lele : il possède des écailles comme les poissons mais grimpe dans les arbres, et surtout il ne donne naissance comme les humains, contrairement aux autres espèces animales, qu'à un seul petit à la fois. Luc de Heusch, dans une note de 1964 sur l'étude de Mary Douglas sur les Lele du Kasai, déclare que le pangolin est le médiateur par excellence entre le monde humain et le monde animal.

Le pangolin, tabou pour les non-initiés, est consommé par les initiés au cours d'une cérémonie solennelle. "S'ils pouvaient choisir, écrit encore curieusement Mary Douglas, parmi nos philosophies, celle qui leur convient le mieux à ces moments du rite, les initiés du pangolin seraient des existentialistes primitifs. Dans le mystère de ce rite, ils reconnaissent quelque chose de la nature fortuite et conventionnelle des catégories dans le moule desquelles ils coulent leur expérience. S'ils rejetaient l'ambiguïté jusqu'au bout, ils opéreraient forcément un clivage entre l'idéal et le réel. Mais ils affrontent l'ambiguïté  sous une forme radicale, et concentrée. Ils osent appréhender le pangolin pour en faire un usage rituel et affirment que c'est là le plus puissant de tous leurs rites. Aussi le culte du pangolin est-il apte à leur inspirer une méditation profonde sur la pureté et l'impureté et sur les limites de la contemplation humaine de l'existence." (p. 181)



mardi 13 septembre 2022

Cristal noir #3 : l'Hélice terrestre

Après avoir passé la Loire, qui faisait peine à voir, au pont de Gennes, nous arrivâmes, par de petites routes, à l'Orbière, le hameau troglodytique que le plasticien Jacques Warminski avait racheté, parcelle par parcelle, à ses anciens propriétaires. Dans une seconde voiture, le Doc convoyait un couple de ses amis, Géraldine et Jacques B. Jacques B. est né en 1946, comme Warminski, et il est originaire comme lui de cette région, le Saumurois, qui détient, à ce que j'ai pu lire, le patrimoine troglodytique le plus important au monde, avec 14 000 cavités, dont la moitié serait à l'abandon.  Comme lui encore, il fut élève aux Beaux-Arts d'Angers, et il lui a donné la main quand il a fallu déblayer le terrain, car le hameau était devenu après le départ de ses derniers habitants une vraie décharge, un dépotoir à ciel ouvert.

Un travail de galérien au service d'une vision qui venait de loin, du fond de l'enfance où le petit Jacques, pas encore ogre, venait là en vacances, dans ce coin de terre illuminé par le tuffeau, cette roche calcaire qui s'est formée il y a 90 millions d'années quand la mer recouvrait le pays. Son propre père peignait en prenant pour modèle le calendrier des Postes.  Jacques B. se souvient l'avoir vu réaliser une vue du cap Fréhel. Art modeste, oui, mais il avait, précise-t-il, le sens de la couleur, du mélange des teintes. Warminski élira, lui, le bleu et le jaune, que l'on trouve dès l'entrée avec ces cônes et ses fosses carrées ou rectangulaires, qui déjà figurent cette association intime du concave et du convexe à l'oeuvre sur tout le site.

Fasciné par le monde souterrain, Warminski fera de nombreux voyages dans le bassin méditerranéen (Grèce, Yougoslavie, Sierra Nevada, Cappadoce) à la recherche de l'habitat troglodytique. De retour en Maine-et-Loire, il réalisera quelques installations dont il ne reste que quelques photos et des titres qui font rêver : Harpe éolienne de 10 000 m de bolducs (1977), Empreinte du pied de Gargantua enjambant la Vienne (1981), Sculpture rotative de gazon (1986), Ligne de chemin de fer traversant le musée d'Angers (1988), Lit sur lie de la Loire, Gargantua couché à Cunault (1995) - et l'on remarquera aussitôt la grande présence de ce dernier géant.

Lie sur Lit de Loire (dessins préparatoires et photo)


Son grand oeuvre sera L'Hélice terrestre, réalisée entre 1990 et 1994 dans ce hameau de l'Orbière, "archi-sculpture" où le visiteur est invité à cheminer tout d'abord dans l'espace souterrain, dans un petit dédale de salles redessinées, gravées, sculptées par Warminski : "Figures abstraites, dit le Delarge*, aux formes acrobatiques, à la surface squameuse de reptiles ou bouillonnante de cellules, alternant ainsi de petits cubes et de petites sphères." Et puis un escalier tournant nous propulse sur le plateau, au plein air et à la grande lumière. Le paysage se déploie au grand large et devant nous s'arrondit l'amphithéâtre où l'on "retrouve, en ciment moulé cette fois, les mêmes formes humano-reptiliennes, positifs des négatifs souterrains."












Le serpent Python n'est pas très loin.



Jacques Warminski

Soit dit en passant, cet article est le millième d'Alluvions

______________________

* Delarge : Dictionnaire des arts plastiques, modernes et contemporaines. 

samedi 10 septembre 2022

Cristal noir #2 : Python pourri

En 2005, sous le pseudonyme anagrammatique de Robin Plackert, j'ouvre un blog sur la plateforme Hautetfort, Fragments de géographie sacrée, afin d'y déposer le résultat des recherches que je menais depuis 1980 sur les géosymboles  du Bas-Berry et de la Haute-Marche, histoire de voir si les hypothèses que j'y lançais en toute liberté pouvaient susciter quelque intérêt de par le vaste monde. Pour aller vite, il me semblait qu'il existait autour de la petite cité de Neuvy Saint-Sépulcre, et de sa rotonde à l'imitation du Saint Sépulcre de Jérusalem, un système symbolique organisé en douze secteurs, autrement dit un zodiaque terrestre à l'image de ceux que Jean Richer, plus connu jusque-là comme spécialiste de Gérard de Nerval, avait mis au jour en 1967 dans sa Géographie sacrée du monde grec. A savoir, Delphes, Délos et Sardes en Asie mineure. Si je m'étais intéressé à Poitiers, c'était parce que la ville se situe sur le parallèle de Neuvy, sur un axe qu'on appelle équinoxial, en ce qu'il sépare le signe des Poissons (où la Brenne tout entière se trouve contenue) du signe du Bélier (où la petite cité de Bélâbre s'imposait immédiatement comme un témoin indubitable), à partir duquel se déroule tout le zodiaque.

L'ombilic de Delphes était jadis consacré au culte de Gê, la Terre, et l'on y rendait aussi des oracles. Le sanctuaire était gardé par son fils, le féroce serpent Python, qu'Apollon tua de ses flèches d'or, ce qui lui valut d'être désigné comme Apollon Pythien. Pour apaiser la fureur de Gê (personne n'aime à perdre un fils, fût-il monstrueux), Apollo créa les Jeux Pythiques, qui avaient lieu, comme les Jeux Olympiques, tous les quatre ans. Puis il s'appropria l'oracle, jeta les os de Python dans un chaudron à l'intérieur du temple et recouvrit avec sa peau le trépied de la prêtresse qui rendrait l'oracle, et qui prit naturellement le nom de Pythie, celle qu'on viendra ensuite consulter de toute la Grèce. En réalité, il doit y avoir ici, écrivait Plackert (autrement dit moi-même), sous le masque d'un combat, la figure d'une transmission : le dieu solaire prend la place d'une divinité chthonienne, et il s'agit moins de supplanter que de prolonger.

Apollon et Python, William Turner, 1811 Tate Britain, Londres.

Or, Puthô proviendrait d'une racine archaïque signifiant "pourrissant" (grec puthestai, "se putréfier"), autrement dit l'Apollon Pythien ne serait autre qu'un Apollon "pourrisseur". La mort du serpent et sa putréfaction introduisent une impureté fascinante pour le spectateur (la racine indo-européenne est une exclamation de dégoût dont témoigne encore l'interjection pouah !), impureté qu'il s'agit de conjurer (pour s'en laver, Apollon doit se baigner dans les eaux du fleuve Pénée).

Que Poitiers, fiché au couchant sur l'axe équinoxial venant de Neuvy, centre zodiacal, ait été aussi la capitale des Gaulois Pictones, ne m'apparaissait pas comme un pur hasard. La proximité phonique des noms était stupéfiante. Il y avait là comme une transposition du mythe grec en terre celtique (le peuple gaulois qui occupait le Berry, et donc Neuvy, n'était autre que les Bituriges, étymologiquement les Rois du monde - gallois bydd, monde, et rix ou rig, roi).

En résumé la mort du serpent monstrueux figurait le passage à un nouvel ordonnancement du cosmos. La souillure de sa mort se lisait jusque dans le nom de l'antique oppidum sur lequel s'est construit la ville de Poitiers, Limonum, qui pourrait signifier "les boues". La saleté dont s'enorgueillissait la ville, et que nul ne comprenait plus, avait sa profonde raison d'être.

*

"Ainsi, quand la terre couverte de l'épais limon que laissa le déluge eut été profondément pénétrée par les feux du soleil, elle produisit d'innombrables espèces d'animaux, les uns reparaissant sous leurs antiques traits, les autres avec des formes inconnues jusqu'alors. Ainsi, mais comme en dépit d'elle-même, elle t'engendra, monstrueux Python, serpent nouveau, effroi des hommes qui venaient de naître, et qui de ta masse énorme couvrais les vastes flancs d'une montagne. Le fils de Latone, qui n'avait encore poursuivi que les daims et les chevreuils aux pieds légers, épuisa son carquois sur le monstre, qui vomit par ses blessures livides son sang et son venin; et, pour conserver à la postérité le souvenir et l'éclat de ce triomphe, Apollon institua des jeux solennels qui furent appelés Pythiens. Le jeune athlète vainqueur dans ces jeux, à la lutte, à la course, ou à la conduite du char, recevait l'honneur d'une couronne de chêne. Le laurier n'était pas encore; les feuilles de toutes sortes d'arbres formaient les couronnes dont Phébus ceignait sa blonde chevelure. 
Ovide (Métamorphoses, 434)


Apollon et Python, gravure de Virgil Solis pour le livre I des Métamorphoses d’Ovide.

*

Le poème 10 de Leçons, de Philippe Jaccottet, alors qu'il ne veut que rendre compte de l'agonie d'un homme aimé et respecté (mais n'oublions pas que dans "agonie" gît la racine agon, qui dit la lutte et le combat), apparaît comme un écho fascinant au mythe ovidien.

     

C’est sur nous maintenant

comme une montagne en surplomb.



Dans son ombre glacée,

on est réduit à vénérer et à vomir.



A peine ose-t-on voir.



Quelque chose s’enfonce pour détruire.

Quelle pitié

quand l’autre monde enfonce dans un corps

son coin !



N’attendez pas

que je marie la lumière à ce fer.



Le front contre le mur de la montagne

dans le jour froid,

nous sommes pleins d’horreur et de pitié.



Dans le jour hérissé d’oiseaux.

jeudi 8 septembre 2022

Cristal noir #1 : Le Sale Village

Depuis quelques mois, je suis moins assidu sur le blog. C'est que j'ai pris du temps pour écrire un texte, que je sais mal définir, une sorte de récit, d'essai, dont le centre est la mort, en décembre 2019, de ma jeune soeur Marie. Son titre est un vers de Francis Jammes qui m'accompagne depuis longtemps : La neige ne guérit pas de sa blancheur. Ce livre, assez bref, est en cours de lecture par les proches et de moins proches qui ne connaissent rien a priori de cette douloureuse histoire familiale, et je ne sais pas encore si je le proposerai à l'édition. J'aurais pu m'en tenir là, mais très vite le besoin s'est fait sentir d'une suite. Certains prolongements s'imposaient, qui ne trouvaient pas leur place dans le premier récit. J'ai donc entamé un second ouvrage, dont le titre m'a été donné immédiatement : Cristal noir, deux mots extraits d'un poème de Philippe Jaccottet. A cette heure, j'ai terminé deux chapitres sur les cinq que le livre doit contenir. Il se trouve que les thèmes qui y sont traités entrent parfois en collision avec ce qui vient à moi dans l'ordinaire des jours : le passé y entre en résonance avec les événements du présent, formant un work in progress incessant.

C'est une de ses rencontres entre passé et présent que je veux transcrire ici, en donnant sur ce site des extraits du second chapitre qui, à mon sens, se suffisent à eux-mêmes. Cela me permettra incidemment de procéder aux corrections éventuelles car j'ai rédigé l'intégralité du premier jet au stylo sur un cahier noir. J'avais besoin, je ne sais bien pourquoi, de cette trace matérielle de l'encre bleue sur la feuille à petits carreaux. Cette ponction sur le livre sera livrée en plusieurs épisodes. 

*

En juin 2018, j'avais trouvé au magasin Noz, sur le boulevard non loin de chez moi, une étude de Reynald André Chalard portant sur le recueil de poèmes de Philippe Jaccottet, A la lumière d'hiver, étude que j'avais jusque-là délaissée, jusqu'à ce mois de décembre 2019 où Marie nous avait quittés*. Je m'y plongeais alors, d'autant plus que la première partie de l'étude était consacrée à Leçons, un ensemble de vingt-deux poèmes, écrit en 1969, autour de la mort de Louis Haesler, le père de son épouse Anne-Marie, imprimeur et rédacteur en chef de la "Feuille d'avis de la Béroche" de Saint-Aubin, dans le canton de Neuchâtel, pour laquelle Jaccottet avait écrit une soixantaine de billets. Chalard insiste sur l'exigence éthique qui commande au livre : "traduire exactement l'expérience", selon l'expression même de Jaccottet dans son manuscrit, l'expérience de cette agonie si douloureuse, où il se vit contraint de remettre en question ce qu'il croyait savoir de la mort.


Le quatrain liminaire présenté en italiques rendait hommage au défunt, en lui reconnaissant une haute valeur morale : c'est sa "droiture" et son sens de la "mesure" qui doivent guider la main du poète hésitant :

Qu'il se tienne dans l'angle de la chambre. Qu'il mesure,
comme il a fait jadis le plomb, les lignes que j'assemble
en questionnant, me rappelant sa fin. Que sa droiture
garde ma main d'errer ou dévier, si elle tremble.

Dans cette série de poèmes, ce qui m'avait le plus particulièrement frappé était le thème du cadavre, qui s'exprime avec force au poème 16 :

Déjà ce n'est plus lui.
Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre. Un météore nous est moins lointain.

Qu'on emporte cela.

Un homme - ce hasard aérien,
plus grêle sous la foudre qu'insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs -,
arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat ?

Ah, qu'on nettoie ce lieu.

Nous sommes au plus loin de toute mièvrerie. Lisant ces lignes terribles, je me revoyais dans la chambre exiguë du funérarium, bouleversé, troublé par le corps allongé devant moi, où je n'étais plus du tout certain que fut présent ce qui animait cette petite soeur d'amour. J'ai déjà dit dans La neige comment nous avions été désagréablement surpris, Emmanuel et moi, devant le maquillage éhonté des croque-morts. Nous ne reconnaissions plus celle que nous avions aimé, dans sa simplicité, son naturel, et ils avaient fait amende honorable, modifié l'emplâtrage momifiant qu'ils nous avaient servi. Oui, la différence était sensible, mais le mal était fait et, sans doute, rien n'y aurait changé. Le cadavre était sa réalité. Et je redis ici que je plaçai ma main devant cette bouche de marbre pour ne voir que le front et les yeux, derniers vestiges de la douceur de Marie.

[...]

Le scandale du cadavre, écrit Reynald André Chalard, provient de son aspect "immonde" :

"Dans son De immundo**, Jean Clair cite un passage du Parménide de Platon dans lequel on demande à Socrate "s'il conçoit une idée pour ces choses que sont "le poil, la boue, la crasse, ou tout autre chose, la plus dépréciée et la plus vile" (p. 13). L'idée qui soutient la réponse de Platon est "qu'il n'y a pas d'idées en ces choses, il n'y a pas de forme en elles [...]. Horreur de l'informe, horreur du déchet, horreur du poil et des odeurs qu'il peut cacher, horreur d'un élément organique [...] qui échappe à notre contrôle", l'immonde relève bien "de la décomposition, de la pourriture, du grouillement, de la vermine" (p. 14). C'est pourquoi le cadavre doit être emporté pour être enseveli (v. 4), mais c'est bien la saleté et la souillure qui triomphent à la fin du poème [...]" (p. 52)

Pascal Quignard, dans Sordidissimes, le volume V de son Dernier royaume, cite également ce passage du Parménide :

"Parménide demande à Socrate :
- Poil, boue, crasse, la plus sordide des choses a-t-elle une idée ?
- Cela me tourmente depuis longtemps, répond Socrate. Devant l'idée d'une chose vile, je suis perdu.
- Parce que tu es jeune - lui répond Parménide - et que tu crois encore qu'il faut juger les choses de ce monde. Un jour, tu verras, la chose de nulle valeur méritera à tes yeux une forme.
Mais Socrate estime qu'il ne faut pas fouiller plus longtemps la question de savoir si vulve, utérus, pénis, couilles, excréments, choses viles, sont au ciel comme le beau ou le bien qu'il aime y projeter." (p. 93)


Juste au-dessus de ce passage, il y a ces lignes que j'avais encadrées de noir lors de la première lecture de ce livre en mars-avril 2008 : "Le sacré et le malpropre ne peuvent se distinguer. Comme le sang. Ce qui est prohibé, ce qui est soustrait à la vue, ce qui est mis à l'écart ne se distinguent pas."

Je pense à ce hameau traversé jeudi dernier, peu avant de rejoindre l'Hélice terrestre, l'antre troglodytique de Jacques Warminski. Le Sale Village. Commune de Saint-Georges des Sept-Voies, entre Angers et Saumur, non loin de la Loire qui faisait peine à voir. Dans la voiture, il y avait Chamina et Nunki Bartt. Je dis à celui-ci, histoire de causer, que ce Sale Village me rappelait la devise de Poitiers, qui la désignait par les trois S : "Sainte, Sale et Savante". L'incongruité de l'adjectif central est si perturbante qu'en faisant des recherches un peu plus tard, je m'aperçus que de nombreux billets publiés sur le net substituaient volontiers au "sale"original un "saine" bien plus consensuel.

(A suivre)

_______________________

* Que la collection où s'inscrit cet essai (paru chez Ellipses en 2011) se nomme 40/4 (pour 40 questions, 40 réponses, 4 études) me renvoyait au nombre 44 omniprésent dans l'histoire de Marie, fut bien sûr une incitation supplémentaire à m'en emparer.

** Editions Galilée, 2004, p. 13 et suiv.