"L'une des raisons de notre venue ici est de chercher un appartement. "L'Europe" nous est devenue aussi étrangère aujourd'hui que l'Amérique ; cependant, en Amérique, le sentiment d'être étranger nous est familier. A notre âge, ce n'est pas tant un logement que l'on cherche qu'un crématoire proche et fiable."
Sándor Márai, Journal, Les années d'exil, 1968-1989, Le Livre de poche, p. 357.
Cette note désabusée est écrite en 1978, à San Diego, en Californie, où le couple Márai choisit de s'installer définitivement en 1980, après Salerne en Italie. J'ai poursuivi et achevé la lecture de ce Journal lors de notre petit séjour à Belle-Ile. Lecture passionnante mais aussi éprouvante, car c'est la vieillesse qui se lit à chaque page, les ennuis de santé de plus en plus fréquents, la grande solitude de l'exil.
J'eus soudain le désir de lire quelque chose de plus contemporain (l'autre livre emporté dans mon bagage c'était, je l'ai dit, Lettrines de Julien Gracq, publié en 1967 - Gracq, né en 1910, n'était que de dix ans plus jeune que Márai). Aussi, à la librairie La longue-vue, à Palais, me suis-je offert L'amour de François Bégaudeau. Un choix qui s'imposa à moi, une intuition soudaine. Il était court, même pas cent pages ; j'en connaissais le thème principal, ça me convenait.
Le thème principal ? Raconter cinquante années d'un couple de milieu populaire, Jacques et Jeanne Moreau. Elle secrétaire, lui paysagiste. Toute une vie ensemble, sans dramatisation. Des existences qu'on peut juger très ordinaires, dont on peut trouver facilement des exemples autour de soi. Bégaudeau révèle avoir eu "comme fantôme en tête Un cœur simple de Flaubert, un lien inconscient." Toute la vie de Félicité, une simple servante, en quarante pages. Il va appliquer la formule à un couple de province, et c'est à mon sens très réussi, car jamais en surplomb, surtout pas misérabiliste.
Le livre terminé, j'ai soudain percuté sur le parallèle avec mes deux Hongrois, Sándor et Lola*. Ce couple est, lui, loin d'être ordinaire, l'Histoire avec sa grande hache a fracassé leurs vies. Ils ont fui la Hongrie communiste, après avoir failli périr sous la férule nazie (Lola, juive d'origine, a perdu ses parents à Auschwitz), ils ont parcouru le monde, vécu en France, en Suisse, en Italie et pour finir en Amérique. Alors que les Moreau n'ont jamais quitté leur petite ville de l'Ouest de la France. Mais ce qui m'apparut alors, au-delà de ces dissemblances flagrantes de lieu, de classe sociale, d'histoire et de célébrité, c'étaient des similitudes peut-être plus essentielles encore.
Ce sont des détails d'abord : après la mort de Lola le 4 janvier 1986, Sándor Márai relit chaque jour les pages de son propre journal à elle :
"25 mars. Tous les jours une "lettre" de L. . Des pages de cahier au crayon. Maintenant, c'est Salerne, 1975, novembre-décembre. Ces cahiers de notes, je les prends au hasard [...]. Elle notait tout, chaque petit événement quotidien. Chaque détail de notre vie me revient dans ces pages. (p. 578)
Une note précise que ce Journal de Lola a paru en 2022, sous la direction d'Anna Otvos : Ilona Márai, Betube zarva. Naplo ["A l'ombre des mots. Journal", Budapest, Helikon, 2 volumes. "Il constitue, nous dit-on, un document précieux dans l'identification des personnages du journal de son mari et un témoignage important d'une femme bourgeoise cultivée au XXe siècle."
De même Jeanne tenait chaque jour chronique de sa vie : "A la page 27 avril de l'agenda La Redoute 1971 où elle consigne les événements de sa vie, elle écrit que sa molaire l'a réveillée deux fois, que son propriétaire l'a avertie d'une augmentation du bail, qu'un client de l'hôtel a imité Fernand Raynaud, qu'après une heure d'attente elle a profité d'un plombier qui sortait de l'immeuble pour glisser une enveloppe vierge dans la boîte au nom de Maldini." (p. 12) Cet agenda reviendra dans le roman à plusieurs reprises jusqu'à ce paragraphe : "Comme Jeanne ne reçoit plus le catalogue de la Redoute ni l'agenda offert avec, il n'est nulle part écrit que pour la Saint-Valentin 1997, Jacques a hérité d'un magnifique rasoir en argent qui l'aidera à rester glabre comme on aime."
Jeanne et Lola ne partagent pas qu'un goût commun pour les agendas, un destin funeste les livre toutes les deux au cancer, dont elle décéderont avant leurs conjoints.
Elles demeurent néanmoins présentes. Ainsi Sándor écrit qu'il rêve. Pas d'elle "mais de sa voix, de son aura, de ce qui en est resté. Comme la hot line qui relie Moscou et Washington : ce n'est pas une voix qui parle mais une écriture qui court, un message à travers la hot line, c'est ainsi que je vois les lettres qui bougent dans mon rêve." Cette hot line revient encore plus loin dans le Journal, "des textes longs, des données, des noms auxquels je ne pense jamais, des phrases entières déferlent dans le rêve, des phrases élaborées, compréhensibles, des événements anciens, encore des noms, et des données. Où était tout cela, dans quelle memory bank ? C'est incompréhensible. Il se peut que l'écriture soit l'évocation dans la conscience de quelque chose qui" s'est produit" autrefois." En 1987, il note que la hot line se fait rare : "Ce qu'elle dit est parfois effrayant. Elle parle de loin, dit des choses sur nous. Elle vient des sphères, elle s'éloigne." En 1988, il revient sur le Journal de Lola : "Ces lignes il y a dix ans : "La peur de perdre l'autre. Mon Dieu, épargne-nous cela". Avec trois points d'exclamation. C'est arrivé, nous ne nous rencontrons même plus en rêve." L'année se termine sur cette dernière note : "Aujourd'hui L. m'a beaucoup manqué, son corps, noble et élégant. Son sourire. Sa voix." Il se suicide d'une balle dans la tête l'année suivante.
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| Lola Márai sur l'un des rares portraits. (Source: Anny Ötvös Archive) |
- T'as mangé ? Je vais te faire à manger.
- C'est toi qui dois manger t'es tout maigre.
- Tu devrais être contente.
- Moi je l'aimais bien ta bedaine.
Elle sera encore là dans les derniers moments de Jacques, alors qu'il regarde Plus belle la vie, qu'elle aimait tant et dont il a fini par être accro aussi après sa disparition.
Jeanne campée sur le seuil en robe rose fait un geste qui dit viens. Jacques pense d'abord aller au bout de l'épisode avant de se lever. Combien de temps reste-t-il avant la fin ? La pendulette indique 20 h 26. Il songe qu'elle va avoir froid avec ces chausson, il va lui trouver autre chose. Elle dit que ce ne sera pas utile. Jacques veut au moins prendre une parka pour lui car on a un mois de mars assez frisquet mais Jeanne lui dit : dépêche-toi c'est maintenant. Il lui emboîte le pas sans regret. (p. 96)
Le livre s’intitule L’amour mais les personnages n’en parlent jamais. "Justement, note Rachid Laïreche, dans En attendant Nadeau. C’est sa force. Les sentiments et la tendresse sont partout sans le crier à chaque ligne." Dans l'entretien avec Bégaudeau, il lui pose carrément la question :
Pour quelle raison ils ne se disent jamais de mots d’amour durant leurs cinquante années de vie commune ?
C’était la base. Mon idée était de faire passer l’amour par tout un tas de choses, de mettre l’amour partout sauf dans les mots. Je pense que ça correspond aussi à une certaine façon de vivre la chose amoureuse chez pas mal de gens, y compris moi. Ce n’est pas une affaire de classe sociale. Il y a parfois de la pudeur ou bien on ne trouve pas les bons mots. Il y a tout un tas de choses qui font qu’on peut être réticent aux discours amoureux.
Pourtant ce que ne précise pas l'écrivain dans l'entretien, c'est que le mot "amour" est tout de même prononcé dans le roman, à la page 81, et c'est lors du sermon du prêtre au moment du mariage de Daniel le fils unique de Jacques et Jeanne :
Jeanne demande à Jacques d'arrêter de filmer pendant le discours du prêtre. De mauvaise grâce Jacques suspend les opérations de filmage et s'efforce de suivre. L’amour prend patience, l’amour rend service, l’amour ne jalouse pas. Il ne s’emporte pas. I n’entretient pas de rancune. Il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai. Il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout, l’amour ne passera jamais. Au deuxième rang un bébé pleure que sa mère, demi-sœur d’Élodie, berce en vain. (p. 81, c'est moi qui souligne)
Bégaudeau ne précise pas l'origine de ses phrases (ici en italique), mais dix pages plus loin, à la mort de Jeanne, Daniel, au funérarium, commence en lisant un texte de saint Paul "que sa mère, explique-t-il, avait beaucoup apprécié à son mariage. Même si elle n'aurait pas passé ses vacances avec un curé, ajoute-t-il pour faire sourire l'assemblée qui sourit." Or, ce texte de saint Paul, on le devine, n'est autre que les lignes au-dessus, extraites de la première lettre de l'apôtre aux Corinthiens.
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| Belle-Ile, plage de Donnant |
De la pudeur dans l'expression des sentiments amoureux, il y en avait aussi chez Sándor et Lola. En 1986, il se pose la question : Est-ce que je l'aimais ? Et répond : "Je ne sais pas. Est-ce qu'on aime nos jambes, ou nos pensées ? Mais voilà : il n'y a de sens sans nos jambes ou nos pensées. Sans elle, rien n'a vraiment de sens. Je ne sais pas si je l'"aimais". C'était autre chose. Je n'"aime" pas non plus mes reins ou mon pancréas. C'est juste qu'ils font partie de moi, comme elle était moi."
Ces mots me laissent sceptique, ils me dégoûtent même un peu, pour être franc. Heureusement, quelques pages plus loin, le 21 mai 1986, l'écrivain me touche beaucoup plus :
La hot line se met à parler. La voix parle longtemps, elle est comme de la musique, comme un parfum de fleur. Elle n'arrive pas à s'arrêter. Je l'écoute dans la chambre obscure, j'ai peur qu'elle se bloque, qu'elle rencontre un obstacle qui l'empêche de "tout" dire. Cette nuit, elle a "tout" dit . Ce "tout" est une longue déclaration d'amour. La déclaration d'amour que j'ai attendue pendant soixante-deux ans, mais pendant tout ce temps, en quelque sorte, nous parlions d'autre chose. Dans "la vie", une telle déclaration est impossible, on ne peut le faire que depuis les profondeurs de l'océan ; elle surgit comme une sorte de flux vibrant des abîmes de la mer, là où flottent les volcans sous-marins. Elle dit comme elle m'aimait, n'aimait que moi, m'aimait d'amour, pendant soixante-deux ans. Dans son Journal, de moi, elle dit : "Lui". Ou "avec lui". Ou "chez lui". Maintenant elle dit tout. Qu'est-ce qui se passe ? C'est moi qui parle, ou elle ?
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* Relisant cette phrase, c'est idiot mais je ne peux m'empêcher de penser à Sailor et Lula, le film de David Lynch...
























