La difficulté n'est pas d'écrire mais de vivre de telle manière que l'écrit naisse naturellement. C'est cela qui est presque impossible aujourd'hui ; mais je ne puis imaginer d'autre voie. Poésie comme épanouissement, floraison, ou rien. Tout l'art du monde ne saurait dissimuler ce rien.
Philippe Jaccottet, La Semaison, Notes de février 1976.
Trouvé à Bourges le mois dernier, La Promenade sous les arbres, de Philippe Jaccottet, dans sa réédition au Bruit du Temps, en 2022 (il avait été publié la première fois en 1957 par l'éditeur suisse Mermod). Il s'agit du tout premier livre en prose du poète, commencé à l’automne 1952, repris et complété peu après son mariage avec Anne-Marie Haessler (dont les dessins ornent la couverture) et leur établissement à Grignan, dans la Drôme. 1957, je n'étais pas né, ces phrases ont donc presque soixante-dix ans et pourtant ce qui me frappe c'est leur extrême fraîcheur. Je ne dis pas "actualité", au sens où on l'entend généralement : aucun écho en ces pages des événements sociétaux de l'époque, non, il n'est question que d'arbres, de lumière, de rivière et de vent. De ces éléments du paysage que l'on peut encore découvrir si l'on se risquait nous aussi à arpenter les mêmes lieux. Dans sa préface, Jean-Marc Sourdillon expose le geste inaugural du poète : "Se formule pour la première fois le fait que la conjugaison entre la vie et l'écriture est absolument centrale, que c'est sur elle que repose avant tout l'expérience poétique. La vie propose des situations où l'on se sent plus réel, plus intégralement vivant, et l'écriture se saisissant de ces instants, entre dans leur ouverture pour à la fois éclairer l'expérience, la rendre partageable, et l'approfondir, l'explorer du point de vue du sens."
(et peut-être ce que j'ai vu de plus extraordinaire en ce sens était-ce la Corrèze, pays que pour cette raison je ne puis plus oublier : ce devait être en mars ou en avril, la route que nous suivions en voiture circulait parfois au sommet, parfois au flanc d'éminences plus ou moins hautes qui semblaient constituer un système assez complexe de vallées, il y avait beaucoup de châtaigniers, mais des forêts pleines d'air, et puis des prés, tout cela brun plutôt que vert, couleur de bois, donnant l'impression que le pays était construit sur des socles de pierre ; et alors, partout, sur ces pentes et dans ces combes, l'irrigation était assurée par de minces veines d'eau étincelante, incroyables dans cette apparence sèche, irrégulières comme les lignes de la main...) (p. 88-89)
![]() |
| Pierre Bergounioux |
Pas la Drôme donc, mais la Corrèze. Et ce seul mot bien sûr me ramène à Pierre Bergounioux, dont je parlais récemment, et dont c'est le pays natal, où il revient inlassablement. A ce paysage de Corrèze il a consacré un petit livre, Le Chevron (Verdier, 1996), où je me retransporte allègrement. En voici l'incipit :
Le trait saillant de notre expérience, c'est le chevron adouci, d'élévation médiocre, que le département répète à l'infini. De Pompadour, sur les marges périgourdines, en ouest, à Millevaches, sur le plateau, vers l'est, de Bort où l'Auvergne pousse son troupeau de volcans, à Turenne, qu'éclaire, à l'opposé, la blancheur du Midi, on passe son temps à gravir puis à dévaler le même mamelon vert et toujours renaissant : on est en Corrèze. (p. 7)
Et, pour ce qui est de l'eau, il me faut reproduire ce passage que j'avais encadré de deux crochets dans ma première lecture, en 1996 :
Il existe un mot patois d'origine gauloise - gaulia, justement - dont on peut toujours imaginer que les premiers habitants du vallon, les "parleurs terribles" de Michelet, les guerriers indociles aux grands corps blancs, confrontés, comme nous après eux, à l'eau qui sourd, se servirent, pour désigner la combe mouillée entre ses crêtes chevelues et, par extension, leur pays tout entier, la Gaule. Un gauillassou, c'est un fond de pré détrempé avec, parfois, un ruisselet qui sinue, invisible, sous les joncs. On avait un verbe, gauiller, pour dire que le sol ne portait pas, qu'on enfonçait. "Ça gauille." Conjugué à la première personne du singulier, au passé composé qui, qui gardait quelque chose de sa valeur temporelle primitive - une action qui s'achève, là, à l'instant présent -, il cristallisait, si le mot convient s'agissant de boue, le bruit de déglutition qui montait du sol avec l'odeur de vase et la sensation désagréable de l'eau froide s'insinuant dans la chaussure. Celle-ci, parfois, restait prise, avalée par le bourbier. "J'ai gauillé." C'était toujours surprenant. On frissonnait. On était ennuyé, irrité." (p. 13)
Pourquoi avoir signalé ce passage ? Je peux encore le deviner : gauiller est aussi un mot de patois berrichon, de ce berrichon d'Aigurande, du fond du Boischaut Sud, si proche de la Marche et de son parler limousin, de langue d'Oc. Nous avons gauillé, nous aussi, quand nous descendions les chemins étroits, pleins de bourbiers, vers l'étang du Grand Moulin d'où s'échappait la Vauvre. Mais nous riions plus que nous étions ennuyés...
C'est que l'expérience de Bergounioux semble toujours marquée d'une sombre issue, vouée à la déconvenue : "Tout ce que l'on consent à admettre, c'est qu'un maléfice, une force invisible, imprévisible est mêlée à l'affaire. Elle s'ingénie, l'obstacle vaincu, traversé, à le remettre devant nos yeux, sous nos pas. Elle n'entend pas qu'on trouve ce qu'il y a - on le sait, obscurément - derrière le mamelon." (p. 11)
Le pessimisme de son dernier Carnet de notes se reflétait déjà trente ans plus tôt dans cette prose de 1996 : "Quand la terre est debout, devant, qu'on s'empêtre aux ronciers, aux ruisseaux, qu'on voit mal, qu'on gauille, qu'on s'époumone et que c'est en vain, on est raisonnablement fondé à supposer qu'il y a maldonne. (...) C'est sur un fond incertain, fallacieux, comme la tourbe au creux des combes, que s'avance la réalité quand, d'aventure, elle consent à se manifester et l'on tremble qu'elle ne nous quitte. On ne connaît pas vraiment la paix." (p. 45-46)
L'obstacle n'a pas le même statut chez Philippe Jaccottet : loin d'être un empêchement, il se révèle un exhausteur de vie : "Je crus comprendre alors la nécessité pour nos yeux, et non moins pour notre être, âme, cœur, esprit, comme on voudra nommer les formes de notre vie intérieure, d'un obstacle et d'une limite, donc aussi bien d'une fin, pour que cet être pût, précisément, briller et même tout bonnement vivre. Je crus comprendre un instant qu'il nous fallait bénir cette mort sans laquelle la lumière et l'amour, de même que nos paroles, ne pourraient plus avoir aucun sens ni d'ailleurs aucune possibilité d'existence." (p. 113)
![]() |
| La Loise, à Chambost-Longessaigne |





















