mardi 12 mai 2026

Des rêves et des serpents

A Nunki Bartt, 

"Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d’Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent , et que d'horreur lui-même se les creva."

Cesare Pavese, Les Dialogues avec Leucò

Ce court paragraphe est l'introduction de Pavese au dialogue dit Les Aveugles, entre Œdipe et Tirésias.  Tirésias que j'ai l'honneur d'interpréter dans le cadre de l'adaptation de Jean-Claude Moreau (alias le Doc) pour la compagnie Théatralacs. Un texte difficile, dans un registre de langue très dense bien éloigné de la conversation familière, que j'ai peiné à apprendre, et sur lequel je dois revenir régulièrement pour le bien garder en mémoire. Mais plaisir ensuite, il faut le dire aussi, de cette richesse, de la somptuosité verbale de Pavese.

Je porte ce texte sans avoir la prétention de tout comprendre, il me résiste encore en certaines de ses parties, et sans doute n'en viendrai-je pas à bout, mais cela a peu d'importance : l'essentiel est que je le fasse entendre au spectateur, qu'il fasse à son tour chemin en lui. Je ne suis que passeur. De même mes camarades de jeu.

Nunki Bartt, projet d'affiche 
 

Daniela Vitagliano, dans son article déjà cité ailleurs, écrit que dans ce "troisième dialogue (I ciechi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d’un fond mythique, et à l’idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Œdipe fait allusion à l’histoire des serpents que Tirésias frappa avec son bâton, ce qui lui valut d'être transformé en femme pendant sept ans. Tirésias affirme qu'il n'y a pas de dieu au-dessus du sexe : "C'est le roc, te dis-je. Beaucoup de dieux sont des bêtes fauves, mais le serpent est le plus ancien de tous les dieux. Quand il se tapit dans la terre, voilà que tu as l'image du sexe. Il y a en lui la vie et la mort. Quel dieu peut incarner et comprendre tout cela ? "

Or, continuant à relire chaque nuit quelques pages du Second Journal parisien d'Ernst Jünger, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur cette entrée du 13 juillet 1943, à Paris :

Nuit fiévreuse, agitée, inaugurée par des alertes. J'ai rêvé de serpents ; ils étaient sombres, noirs et dévoraient d'autres serpents multicolores, couleur de soleil. Lorsque  je rêve de ces animaux, qui jouent un si grand rôle dans les songes, je n'éprouve, la plupart du temps aucune répulsion [...] La force originelle de ces animaux, c'est d'incarner la vie et la mort, puis encore le bien et le mal - à l'instant même où l'homme a obtenu du serpent la connaissance du bien et du mal, il a reçu la mort. Donc, la vue du serpent est pour tout homme une expérience bouleversante - presque plus forte que celle du sexe, auquel il se rattache d'ailleurs. (C'est moi qui souligne)

Pavese et Jünger, ces deux écrivains qui semblent si éloignés, par leur tempérament et leur histoire, se rejoignent pourtant sur le plan du mythe. 

Le serpent est encore évoqué à la toute fin du dialogue : "Il y a un gros serpent dans chaque jour de la vie, et il se tapit et nous regarde. T'es-tu jamais demandé, Œdipe, pourquoi les malheureux deviennent aveugles en vieillissant ? *" Comment comprendre ce passage ? Daniela Vitagliano, dans la thèse qu'elle a consacrée aux Dialogues avec Leucò (2019)**, écrit que "la cécité est perçue comme un état à atteindre pour cesser d'être hanté par ce que l'on a vu. (...) Si l'on s'en tient à une interprétation littérale de cette phrase, elle suggère une fin tragique pour les malheureux, ceux qui ont « vu » la force primordiale (qui, à son tour, les observe), et qui, de ce fait, sont conscients, deviennent aveugles dans leur vieillesse, puisqu'ils savent déjà tout. 

Mais si l'on se réfère au sens métaphorique de « vieillir », c'est-à-dire à la perte de vigueur, on pourrait y voir une métaphore de la virilisation de l'homme malheureux. En perdant sa vigueur, il devient aveugle, moins désirable, moins enclin à répondre à l'appel du sexe."
 
Vitagliano risque ensuite une autre lecture possible : "En effet, si l'on lit cette phrase d'un seul trait, en attribuant rythmiquement la particule pronominale « si » au verbe « accecare » — qui, entre autres choses, se trouve beaucoup plus souvent à la forme pronominale qu'« invecchiarsi » —, le sens change. La cécité que l'on s'inflige soi-même, lorsqu'on vieillit et que l'on prend conscience de ses actes, est une prédiction de ce qui arrivera à Œdipe. À tel point qu'il répond : « Je prie les dieux pour que cela ne m'arrive pas. »"
 

 

 

Si l'on revient à Jünger, il n'est peut-être pas inutile de remarquer que son livre le plus célèbre, Sur les falaises de marbre, a précisément pour source un rêve, qui le conduisit à écrire à la fin février 1939, à Überlingen, près de la frontière suisse, un récit allégorique dénommé La Reine des serpents. Qui deviendra au printemps suivant, près de Hanovre, au presbytère de Kirchhorst, le livre que l'on connaît. Dans un entretien avec Julien Hervier, en 1986, Jünger revient sur le sens de l’œuvre, et l'on ne s'étonnera pas de retrouver une nouvelle fois les rêves et les serpents. 

J. H. — Pourtant vous n'avez pas hésité à mettre le nazisme en question dans Sur les falaises de marbre, même si ce fut sous une forme voilée.

E. J. — Je l'ai effectivement fait, mais, en même temps, j'avais été interpellé par la muse, si je puis dire : la situation politique avait atteint son point de concentration poétique, et c'est en conséquence de cela que l'œuvre a pris une portée politique. Mais la signification politique ne suffit pas : il nous faut revenir aux serpents, aux chiens, aux détenteurs de la puissance, aux martyrs, tel le prince Sunmyra qui incarne une sorte de pressentiment du comte Stauffenberg. Toutes les données politiques sont éphémères, mais ce qui se dissimule derrière de démoniaque, de titanique, de mythique, cela reste constant et garde une valeur immuable : les Falaises conservent aujourd'hui tout leur sens, dans d'autres régions que celles où nous vivons. Mais à l'époque, on a tout de suite dit « le Grand Forestier, c'est Goering ». Mais ça pouvait tout aussi bien être Staline ; et c'est d'ailleurs comme cela que j'ai pu me défendre. En fait, quand je décris un type, ce type peut être représenté aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, avec plus ou moins de force. Pour moi, Staline ressemble bien plus que Goering au Grand Forestier. En rêve, on rencontre d'abord le type. Puis, dans la réalité, on rencontre l'incarnation de ce type sous une forme affaiblie. L'inverse est également possible : que l'on connaisse des gens, des personnalités, et qu'en rêvant d'eux on atteigne leur vérité profonde. Léon Bloy l'a très bien montré. Les gens parlent de diableries et de messes noires, alors qu'il leur suffit d'aller chez l'épicier du coin. (C'est moi qui souligne)

 

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* «Cʼè un grosso serpe in ogni giorno della vita, e si appiatta e ci guarda. Ti sei mai chiesto, Edipo, perché gli infelici invecchiandosi accecano?» (Toutes les traductions données ici sont de Google)

** Merci à Violette pour m'avoir permis d'accéder à ce document (rédigé en italien). 

 

 

dimanche 10 mai 2026

Silent Friend

Pendant le déjeuner, parlé avec Hattingen de montres et de sabliers. Dans le ruissellement du sablier, c'est encore le temps non mécanisé, le temps du destin qui passe. Le temps que nous sentons dans le murmure des forêts, dans le pétillement du feu, dans la mer qui se brise, dans le tourbillonnement de la neige.

Ernst Jünger, Second Journal parisien, Paris, 11 avril 1943. 

Vu le 15 avril dernier, à l'Apollo, Silent Friend de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Une belle expérience de cinéma que ce film qui entrecroise trois histoires situées dans des temps différents. Le point commun entre elles est justement cet ami silencieux, un arbre vénérable et imposant, un ginkgo biloba femelle, dans le jardin botanique d'une université allemande. En 2020, en pleine période de confinement, il est le sujet d'étude d’un chercheur en neurosciences hongkongais interprété par Tony Leung Chiu-wai. Invité à une conférence autour de ses recherches sur le cerveau des bébés, il a été immédiatement fasciné par le gingko* et a décidé de mener une expérience en branchant des capteurs, ce qui n'est guère du goût du gardien du jardin, présence sourde et hostile.

La seconde histoire, tournée en noir et blanc, se déroule en 1908, où l'on assiste à l'entretien d'admission de Grete, une jeune femme passionnée de botanique (Luna Wedler), soumise aux questions tracassières  d'un jury misogyne, qui tente de la déstabiliser en l'interrogeant sur la sexualité des plantes.. Elle réussira néanmoins à intégrer la faculté (c'est une grande première pour une femme) avant de trouver, par nécessité, un travail en parallèle de photographe. Au départ assistante, elle va réaliser d'extraordinaires photos de fleurs et de légumes, dont mon amie E. me révélera la parenté avec celles du photographe allemand Karl Blossfeldt, que je ne connaissais pas.

Acanthus mollis ; Karl Blossfeldt (1928)
 

En 1928, à l'âge de 63 ans et quatre ans seulement avant sa mort, Blossfeldt publie son premier livre de photographie, Urformen der Kunst (Les Formes originelles de l'art). Les 120 plaques du livre capturent différentes espèces végétales dans des détails remarquables, presque comme au microscope, congelées sous de nouvelles formes qui leur confèrent une qualité abstraite (Figure 2).

 

Grete examinant les plantes dans Silent Friend (Figure 1) et Karl Blossfeldt, « Silphium laciniatum » (1928) (Figure 2)

La troisième histoire se passe en 1972, où Hannes, un jeune étudiant esseulé venu de sa campagne, qui se plaît à lire Goethe et Rilke en écoutant le Lohengrin de Wagner, rencontre Gundula une jeune femme plongée dans une recherche autour d'un géranium, explorant comment les plantes réagissent, ou ne réagissent pas, à la présence et aux actions des personnes qui les entourent. Gundula partie en randonnée, le timide Hannes prend soin de la plante. Lorsqu’il se rend compte que la plante « réagit » à son entrée ou à sa sortie de la pièce, à ses mouvements et ses cris, il se prend de passion pour l’expérience. 

Il va sans dire que je partage l'admiration de Nicolas Moreno, de la revue de cinéma Tsounami : "Décadrage, gros plans qui changent la valeur des échelles, jeux de lumières, le film se ressent avec l’intensité d’un nouveau-né : il faut tout percevoir, tout entendre, saliver comme devant un plat, pour (res)sentir l’odeur d’un jardin botanique à travers la toile-cinéma. Les régimes d’images respectifs des trois temporalités participent à cette valse sensorielle : le noir et blanc des temps primitifs de la photographie se mêle aisément au psychédélisme du 16 mm des années 1970 et au numérique clinique du présent."

On pourra lire aussi avec profit un article (en anglais) d'Anastasia Eleftheriou, qui met en exergue la proximité du film d'Enyedi avec la pensée de Goethe :

La neuro-imagerie clinique se juxtapose à des gros plans tactiles de plantes au fur et à mesure qu’elles gonflent et s’ouvrent, synthétisant à nouveau l’observation scientifique et l’expérience sensorielle. Le film construit une arche visuelle et narrative autour de cette expérience commune, qui culmine dans une scène dans laquelle la pluie tombe sur les feuilles du ginkgo (Figure 4) qui est parallèle au Dr. Wong debout sous la pluie les yeux fermés. Encore une fois, nous ne sommes pas loin du monde de Goethe, qui a même écrit un poème intitulé « Ginkgo Biloba » (Figure 5), dans lequel la feuille de ginkgo est comparée au locuteur lyrique, une figure d’unité qui tient la division en elle-même.  Dans le film d’Enyedi, l’arbre et le scientifique pluviaux, sont de même façonnés par des schémas qui traversent la frontière entre la plante et la personnalité. 
Dr. Wong installant des neurotransmetteurs sur le Ginkgo dans la cour centrale de l’Université de Marburg (Figure 3) et  Ginkgo ‘profitant’ de la pluie (Figure 4)

 

Goethe, Ginkgo Biloba, 1815 (Original dans le musée Goethe, Düsseldorf) [Figure 5]

Le lendemain, poursuivant ma lecture du second Journal parisien d'Ernst Jünger (dont Goethe est une source d'inspiration toujours présente), je lis à la date du 21 avril 1943 ce passage où il exprime son amour des grands arbres de la capitale :

A midi, chez Gruel. Sur mon chemin, j'ai cueilli à nouveau une des feuilles fraîches du figuier de l'église de l'Assomption dont la verdure me réjouit depuis trois ans déjà.  C'est dans cette ville l'un de mes arbres favoris - un autre, c'est le vieil acacia fortement taillé qui s'élève dans le jardin du Palais de la Légion d'Honneur. On peut y ajouter peut-être encore le pawlonia du jardin de Banine.

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* Extrait de l'article d'Amélie Poinsot dans  Médiapart :

« Tous les personnages du films sont des outsiders : ils ne font pas partie du système, précise Ildikó Enyedi. Y compris le ginkgo, qui a été importé de Chine et du Japon il y a près de trois cents ans pour être planté dans des jardins botaniques européens. Il vient d’ailleurs, et il se retrouve tout seul dans un jardin. »

L’arbre, qui a frôlé l’extinction il y a environ 2,5 millions d’années, est considéré aujourd’hui comme une espèce en danger. En Europe, il est comme les animaux sauvages originaires d’autres continents enfermés des zoos : il vit dans un espace clôturé, au côté d’autres plantes comme lui ramenées d’une autre terre. Tandis qu’à l’extérieur de cette conservation muséifiée, la biodiversité ne cesse de décliner.

Mais le propos de la cinéaste n’est pas là. « Je ne voulais pas faire un film militant, je ne cherche pas à enseigner quelque chose, à blâmer les gens pour la façon dont ils traitent la nature. Je voulais montrer la beauté de la science à une époque où la recherche scientifique et les libertés académiques sont attaquées très largement. Mes personnages ne sont pas des activistes. Mais ils résistent avec leur curiosité. »


vendredi 8 mai 2026

Nous avons eu notre jour

C'est une année pleine de maux, de deuils qui s'achève et la suivante en sera nécessairement chargée. Nous avons eu notre jour.

Pierre Bergounioux, Ma. 31.12.2025, in Carnets de notes, 2021-2025, Verdier, 2026. 

Oublions, le temps de ce billet, la peste noire, Ulysse et Calypso. C'est que je viens de terminer la lecture du dernier Carnet de notes de Pierre Bergounioux. Cinq années marquées par les ennuis de santé de l'austère écrivain corrézien. Guère de jour sans oppression cardiaque, vertiges, faiblesse, angoisse de mourir. Et malgré cela la discipline immuable, lever tôt, écriture, lecture jusqu'à plus soif, selon une règle instituée par le gamin de dix-sept ans dans son internat et à laquelle le vieil homme d'aujourd'hui ne saurait déroger.

Il se trouve qu'à la médiathèque je suis tombé, voici trois semaines maintenant, sur Nager sa vie, le Journal d'un nageur, d'Al Alvarez (Métailié, 2025). Du même poète, critique littéraire et professeur d'université anglais, j'avais lu le stimulant Nourrir la bête. Portrait de son ami le grimpeur atypique Mo Anthoine, doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III, qui décrivait l’escalade comme " l’art de jouer aux échecs avec son propre corps".

 

Alvarez a lui aussi longtemps grimpé, à soixante ans il célèbre son anniversaire en regravissant un sommet escaladé dix ans plus tôt, en trouvant ça plus facile que la fois d'avant. Il s'est dit alors qu'il allait continuer à faire ça éternellement. Ce ne fut pas le cas : en 1960, des médecins gallois avaient mal réparé sa jambe cassée et "trente ans d'usage intensif avaient usé tout le cartilage de ma cheville ; je pouvais toujours marcher mais au prix d'une grande souffrance." A soixante-trois ans, il jette l'éponge, la grimpe pour lui c'est fini. Qu'à cela ne tienne, depuis l'enfance il plongeait dans les "eaux ambrées des étangs de Hampstead Heath", au cœur du nord-ouest de Londres, alors il commença à en faire un rendez-vous quotidien, été comme hiver, que l'eau soit à 23 comme à 2° C. Et à tenir la chronique de ces bains, entre 2002 et 2011. Autrement dit, entre 73 et 82 ans (Al Alvarez naît en 1919 et meurt en 2019).

Deux journaux de septuagénaires donc (Pierre Bergounioux est né en 1949). Que je lus en parallèle. Oh bien sûr que de différences entre ces deux écrivains (qui sans doute ne se sont jamais connus, ni lus). Pas grand chose à voir entre l'athlétique Alvarez, son goût du risque, de l'alcool et du poker, et le saturnien Bergounioux, enchaîné à sa table de peine, dont le seul sport consiste en petites promenades près de la maison, que l'on ne voit jamais jouer et à qui un verre de vin blanc suffit à faire tourner la tête.

Toutefois, au-delà de ces disparités évidentes, il existe des points communs plus essentiels entre ces deux-là. J'en vois au moins trois, que je me propose donc de développer ici.

Tout d'abord c'est une grande attention à la nature, à l'air et à la lumière. Et tout particulièrement aux oiseaux. Une prédilection qui s'affiche dès la première entrée du journal, le mercredi 27 mars, 11 C° (Alvarez indique chaque jour la température de l'eau de l'étang) :

Les cormorans sont partis il y a une quinzaine de jours, les mouettes peu de temps après. Les cormorans n'étaient jamais plus d'une demi-douzaine, mais les mouettes se comptaient par centaines. Parfois, quand je plongeais, une grande nuée s'envolait dans des cris stridents. Ma routine est de nager rapidement jusqu'à la ligne des vingt-cinq mètres, en crawl, puis de revenir lentement sur le dos, en admirant le ciel, les nuages, le temps. Et les mouettes étaient là, avec leurs vols planés et leurs embardées agaçantes, toujours à la ramener.

 Pierre Bergounioux, le mardi 5 mars 2024 : 

    Je passe à Gif commander une nouvelle paire de lunettes. Si elles pouvaient remédier à la presbytie qui me gâche la vue et la vie depuis l'automne.
    Tour de Bures sous un ciel sombre, menaçant, dans le vent froid. Un cormoran s'est ajouté à la faune habituelle. 

 Puis le lendemain : 

    [...] Promenade quotidienne. Après les mésanges, la grive, le rouge-gorge, le pinson, le pic-vert, j'entends le merle pour la première fois de l'année. 

Ce sont des dizaines de notations que l'on pourrait épingler chez l'un et l'autre. Le spectacle des oiseaux, l'écoute de leurs chants, la chorégraphie de leurs vols est toujours un réconfort, une consolation devant cette vieillesse qui impose ses contraintes et restreint les mouvements. Ces journaux sont donc aussi chroniques de l'implacable sénescence qui s'immisce chaque jour un peu plus loin dans la matière des corps. Et le coriace Alvarez n'est pas plus épargné que le fragile Bergou :

Il m'est de plus en plus difficile de marcher, ma cheville est de plus en plus instable. La moindre bosse, le moindre creux dans l'herbe peut la tordre sans crier gare et je dois être attentif à chaque pas, comme si la pelouse verdoyante derrière les Pryors, avec sa superbe vue sur Londres, était une paroi verticale au pays de Galles. (8 juillet 2003)

Deux ans plus tard, le 9 juin 2005, les choses ont empiré :

Ce matin, cette perspective me terrifiait : ma cheville allait-elle me lâcher ? Mes jambes et mon dos allaient-ils s'engourdir ? Allais-je me retrouver de tout ce qui m'apporte de la joie - les sorties par gros temps, l'eau froide, un peu d'exercice dans un lieu magnifique et en bonne compagnie ? Bien sûr, je m'en suis sorti, mais lentement, avec une pause à mi-chemin. J'ai beaucoup décliné ces douze derniers mois, mais la pente est encore longue, alors autant en tirer le meilleur tant que je le peux encore. Comme d'habitude, Beckett avait vu juste : "Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer." 

En mai 2007, il est à l'hôpital lorsqu'un détachement de maîtres-nageurs venu des étangs lui rend visite les bras chargés de cadeaux (le plus beau selon lui étant une bouteille de l’eau du Men’s Pond, dûment datée et certifiée):

Tout ça m'a remonté le moral plus que je ne l'aurais cru possible dans cet endroit déprimant. Ça m'a aussi rappelé la réponse donnée par Fellini à un interviewer alors qu'il était mourant à l'hôpital : "Quand je suis tombé malade, je n'avais pas réalisé que j'étais tant aimé. Ça ne peut pas être qu'à cause des films. J'ai du faire autre chose, mais je ne me souviens pas de quoi."Je serais heureux que ça vaille aussi pour moi. Et dans la même interview, Fellini révèle également le secret qui nous afflige tous quand nous vieillissons : quand on lui demande ce qui lui manque le plus, il répond : "Moi-même. Celui que j'ai été autrefois." Moi aussi, je me manque - le type qui nageait, grimpait, jouait et s'amusait beaucoup - et j'aimerais avoir réussi quelque chose. Avec Fellini, je suis en bonne compagnie.
« Branch Hill Pond, Hampstead Heath », John Constable (1820) (détail) © CC0/WikiCommons

J'ai gardé pour la fin le troisième point commun, parce que c'est le plus réjouissant :  l'amour chez Al comme chez Pierre pour leur compagne. Un amour (même si le mot n'est pas prononcé), que le temps n'a pas entamé. Le 7 juin 2024, notre corrézien conclut ainsi sa note du jour :

Aux courses avec Cathy, à l'abbaye, puis petit tour sous l'après-midi lumineux, luxueux. Je suis inquiet, comme chaque fois que mon cœur fait des siennes, et tout plein, avec ou malgré ça, du bonheur de marcher, bras dessus, bras dessous, avec l'apparition de mes quatorze ans. Il persiste, intact, extatique, soixante et une années après.

La Cathy d'Al Alvarez a pour prénom Anne (c'est sa deuxième femme). Le 8 juillet 2003, il écrit :

Les bains restent doux et revigorants mais nous avons un vrai été cette année et, après onze heures du matin, l'étang est bondé. Je n'ai aucun problème à y aller tôt, sauf le week-end où Anne, ayant décidé de nager, met une éternité à se préparer, jusqu'à ce que je sois au bord de l'explosion. Mais bien sûr je n'explose plus - voilà un feu dont je me réjouis de l'extinction - et, de toute façon, nous avons passé quarante ans ensemble à respecter l'espace de l'autre, préserver une courtoisie mutuelle, mettre de l'eau dans notre vin, pas par hypocrisie, mais par amour, sachant que nous avons de la chance de nous être trouvés. Alors nous sommes allés à l'étang mixte dimanche et j'ai plongé, la laissant sur la jetée, et je l'ai complètement oubliée. Mais quand je revenais comme à mon habitude depuis la bordure extérieure, j'ai heurté par inadvertance une des bouées et elle était là, avec son sourire comme un lever de soleil. Quarante ans et mon cœur a encore bondi de plaisir. 

L'après-midi lumineux, luxueux de Bergou, le sourire comme un lever de soleil d'Alvarez -  savoir vieillir, c'est peut-être ça : goûter la saveur de tels instants, apprécier la permanence de l'amour et de l'amitié, s'enivrer du mariage de l'éphémère et de la durée.

mardi 5 mai 2026

Le nombril des mers

Dès l’abord en ces lieux, il n’est pas d’Immortel qui n’aurait eu les yeux charmés, l’âme ravie.  

Odyssée, 5, 74. 

L'attracteur étrange se déplace, telle une masse d'air jouant avec les anticyclones et les dépressions, et l'on ne s'en plaindra pas car il bascule de la peste à Calypso. Le hasard d'un réaménagement mobilier m'avait redonné un vieux numéro du Magazine Littéraire sur Homère et les métamorphoses d'Ulysse, où la nymphe tenait une belle place, et voici que, douze jours plus tard, un passage à Arcanes m'offrit la découverte de L'odyssée de l'Odyssée, de Christophe Ono-Dit-Bio, tout juste paru chez Grasset en avril. Sous-titré Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d'Ulysse sans avoir jamais lu Homère. Cette sorte de réclame aurait plutôt tendance à me faire fuir, mais bon, j'ouvre le livre au hasard et devinez sur quoi je tombe ? oui, vous l'avez vu venir, Calypso bien sûr. J'embarque le volume.

 

L'île de Calypso, Ogygie, est une île perdue au milieu des mers, Homère l'appelle « l’île aux deux rives » ou encore le « nombril des mers ». Le lecteur la découvre à travers le regard d'Hermès, subjugué par la beauté des lieux, bosquets emplis de chants d'oiseaux, vignes chargées de lourdes grappes et quatre sources irriguant de vastes prairies fleuries de violettes et de plantes aromatiques. 

Hermès transmet le message de Zeus : il faut laisser Ulysse repartir vers Ithaque. Calypso s'indigne de cette décision. "Deux des vers les plus surprenants de l'Odyssée surgissent, écrit Christophe Ono-Dit-Biot. La nymphe "aux belles boucles", debout dans ses atours magnifiques, lance au visage d'Hermès :
"Dieux, que vous êtes cruels, et jaloux, vous qui n'acceptez pas de voir des déesses s'unir sans se cacher à des hommes, et ouvrir leur lit à celui qu'elles aiment.
" Calypso dénonce l'injustice qui veut que la règle d'or interdisant l'amour entre mortels et immortels ne soit valable que pour les déesses : "Les mâles divins, eux, coïtent où ils veulent, Zeus le premier, et tous les auditeurs antiques le savent." Calypso, féministe à l'antique, titre l'essayiste.

Elle ne parviendra pas, on le sait, à convaincre Ulysse de rester, et d'accepter l'immortalité qu'elle lui propose encore et encore. Loin de sombrer dans la violence et l'amertume, elle l'aidera pourtant à partir, lui fournira les outils dont il a besoin, le guidera vers les meilleurs arbres pour qu'il construise son embarcation, lui apportera les voiles et les vivres nécessaires, et fera même souffler un "vent tiède" pour qu'il prenne son essor. Elle donne ici sans espoir de retour, gratuitement : n'est-ce pas cela qui rend ce personnage si attachant ?

La bibliographie assez riche donnée en fin d'ouvrage ne mentionne pas Cesare Pavese. Christophe Ono-Dit-Biot n'a sans doute pas lu les Dialogues avec Leucò, il y aurait pourtant trouvé des points de convergence avec sa propre réflexion sur Calypso. Il écrit que la venue d'Ulysse  a constitué pour la déesse une rupture radicale dans son rapport au temps : "Un événement, enfin, vient bousculer ce quotidien éternel !  Et enseigner à la nymphe ce qu'elle ne connaît pas : l'altérité. Avec Ulysse, c'est la possibilité d'un être avec  qui parler ou faire l'amour qui se manifeste autant que la découverte de la fragilité."

Ulysse et Calypso dans les grottes d'Ogygie. Peinture de Jan Brueghel l'Ancien (1568–1625).

Or, cet événement de la venue d'Ulysse, comme rupture historique avec l'intangible passé, s'exprime dans cette partie du dialogue de L'île :

CALYPSO.- Ce que je suis n'est presque rien, mon cher. Presque mortelle, presque une ombre comme toi. C'est un long sommeil commencé on ne sait quand et tu es survenu en ce sommeil comme un songe. Je crains l'aube, le réveil ; si tu t'en vas, c'est le réveil.

ODYSSEUS.- C'est bien toi, la maîtresse, qui parles ?

CALYPSO.- Je crains le réveil, comme toi  tu crains la mort. Voilà, avant, j'étais morte, je le sais maintenant. Il ne restait de moi sur cette île que la voix de la mer et du vent. Oh ! ce n'était pas souffrir. Je dormais. Mais depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi.

"Grâce à Ulysse, écrit encore Christophe Ono-Dit-Biot, Calypso découvre ce que les dieux ne peuvent pas connaître : la possibilité de la perte, l'urgence d'aimer, la saveur incomparable du moment présent. Vivre, c'est savoir que le temps n'est précieux que parce qu'il est limité." 

Et, recopiant ces lignes, je ne peux pas ne pas repenser à cet extrait du récit de Pierre Rey, Une saison chez Lacan, que j'avais consigné dans le cahier Clairefontaine que je tenais à l'époque, en 1991 :

En cours d'écriture, un ami a lu quelques-unes de ces pages.
Il s'est étonné que j'y parle parfois de la mort.
Mais, lorsqu'on aime vivre, comment la passer sous silence alors que sa négation équivaut à la négation de la vie ?
En ce qu'elle la place sous le signe de la limite, elle en fixe le prix et donne son poids à la jouissance, ce morceau d'intensité arraché à la mort, et à l'art, l'énigmatique part d'éternité qu'on lui vole.
J'ai vécu chaque minute de ma vie comme si j'allais mourir dans cinq minutes.
Je continue.  

 



 

mercredi 29 avril 2026

Le coffre au trésor

CALYPSO – Immortel est celui qui accepte l’instant. Celui qui ne connaît plus un lendemain. Mais, si le mot te plaît, dis-le. En es-tu vraiment à ce point ?
ODYSSEUS – Je croyais immortel celui qui ne craint pas la mort.
CALYPSO – Qui n'a pas l'espoir de vivre.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, L'île.

La semaine dernière, en changeant un coffre de place, j'ai dû le vider de son lourd contenu. Il était plein de revues et de magazines anciens. Parmi eux, une belle pile de Magazine littéraire (à une époque, je l' achetais tous les mois). Soudain, l'un d'entre eux, que je ne cherchai aucunement, m'apparut : celui de janvier 2004 : Homère, les métamorphoses d'Ulysse.


Un vrai trésor, je ne crains pas de le dire : la liste des intervenants était impressionnante. Je n'avais bien sûr aucun souvenir de ce numéro. La relecture s'imposait : je commençai par Jacques Lacarrière, Le chemin vers Ithaque, qui évoque d'emblée le séjour d'Ulysse sur l'île de Calypso :
"Ulysse est seul sur le rivage de l'île où Calypso le retient depuis maintenant trois ans. Il est seul et il pleure, désespéré de ne pouvoir rejoindre Ithaque pour y retrouver Pénélope. Il ne sait pas encore qu'à quelques pas de là, à l'entrée de la grotte où Calypso s'affaire à ses tissages (car, à l'instar de Pénélope, elle est, elle aussi, tisserande !), un oiseau de mer vient de se poser, qui n'est autre que le dieu Hermès, venu informer la nymphe de l'ultime décision des dieux : il est grand temps qu'Ulysse rejoigne Ithaque et elle doit l'y aider. "Sauf, précise Hermès, si Ulysse choisit de son propre gré de demeurer près de toi."

Or, on a déjà vu, dans l'article du 16 mars, que Cesare Pavese a imaginé le dialogue entre Ulysse et Calypso, où il est bien question de cette immortalité promise à Ulysse par Calypso s'il consent à demeurer avec elle. Homère prête cette réponse à Ulysse : "Je sais que si je demeure près de toi, je passerai le reste de mes jours avec une femme éternellement jeune. Mais je préfère retrouver mon île parce que c'est là seulement, que Pénélope et moi pourrons vieillir ensemble."

Jacques Lacarrière trouve admirables les trois vers de cette réponse, "et surtout surprenants : qui aurait pu penser qu'en cette époque dite homérique où triomphaient l'arrogance guerrière et le cynisme mâle, un homme - et qui plus est un chef de guerre - préfèrera une mortelle vieillissante à une déesse éternellement jeune ?"

Marcel Conche, le vieux philosophe corrézien, mort en 2022 presque centenaire, évoque lui aussi Calypso dans Ulysse : l'homme de la réflexion. Il pose la question : Qui est Ulysse ? un sage ? un héros ? "Mais que penser, écrit-il, d'un héros larmoyant ? Auprès d'une nymphe charmante, qui l'entoure "de soins et d'amitié", il reste sept ans, non sans plaisirs sans doute, mais aussi "sans cesser de tremper de ses larmes les vêtements divins qu'elle lui a donnés" (Odyssée, VII, 259-260). Hermès, rendant visite à Calypso, ne le trouve pas dans la caverne : "Il est assis sur la grève, où chaque jour il pleure, le cœur brisé de larmes, de sanglots, de tristesse" (V, 83-84) Épictète a raison : Ulysse gémit un peu trop."

Ulysse et Calypso, Arnold Böcklin, 1883 Kunstmuseum (Bâle).
 

Marcel Conche souligne que certains interprètes jugent comme un trait d'héroïsme son refus de l'immortalité proposé par la nymphe. Héroïsme parce qu'il est descendu aux Enfers et qu'il a pu mesurer la cruauté de la condition des morts. Le philosophe n'ajoute pas foi à cette hypothèse : selon lui Ulysse ne croit pas une seconde à la promesse de Calypso : "Comment une simple nymphe pourrait-elle lui donner l'immortalité, alors que Zeus lui-même n'a pas pu rendre immortel son fils Sarpédon ? La nymphe n'avait pas d'homme et, pour le garder, dit n'importe quoi. Les dieux lui ordonnent de le laisser partir. C'est pure jalousie : "Vous m'enviez, ô dieux, la présence d'un homme."

Chez Pavese, Calypso n'est pas une simple nymphe. Dans l'unique phrase introductive au dialogue, il la désigne comme une antique déesse. Elle-même précise qu'elle eut des noms terrifiants : "La terre et la mer m'obéissaient. Puis je me lassai ; il passa du temps, je ne voulus plus bouger.

Chez Pavese, Ulysse ne pleure pas. Calypso parle de la rage de s'en retourner chez lui : "Tu te tourmentes encore. Pourquoi les discours que tu te tiens tout seul au milieu des rochers ?" Plus loin, elle lui dit : "Depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi." Ce à quoi il répond : "Depuis trop longtemps je la cherche. Tu ne sais pas ce que cela peut être que de voir au loin une terre et de clore à demi les yeux, chaque fois, pour se faire illusion. Je ne peux accepter et me taire."

Daniela Vitagliano, dans son article déjà cité, écrit que dans ce dialogue, L'île, et dans le suivant, Le lac, "on retrouve le concept de limite, que l’homme veut franchir à tout prix : on confirme la volonté de rébellion de l’homme face à son destin et donc son refus de la vie immortelle qui n’est rien d’autre qu’acceptation du destin. Le souvenir se détermine ici comme silence, comme un germe mythique qui survit et qui ne doit pas être perdu. Le silence est donc quelque chose de profondément lié aux forces primordiales perdues dans l’oubli."

Dans cet Homère du Magazine littéraire, il y a aussi un très bel entretien avec l'historien François Hartog, qui caractérise les îles comme des espaces sporadiques, au sens propre du mot, "dispersés, disséminés, qui ne communiquent pas les uns avec les autres. Ulysse les relie mais il est le seul à le faire et plus personne ne le fera après lui." Et il termine en affirmant qu'il est "celui qui a atteint toutes les limites, entre l'homme et l'animal (chez Circé, il est menacé d'être transformé en animal), entre l'humain et le divin (Calypso lui promet l'immortalité), entre les vivants et les morts. Il est celui qui est allé le plus loin dans un espace dont en principe on ne revient pas. Plus encore qu'un homme des frontières, il est lui-même un "homme-frontière", faisant l'essai - c'est là son aventure - de toutes ces limites. Mais il reste avant tout "rien qu'un homme et tout un homme", visage même de la condition humaine. C'est à ce titre qu'il ne cesse d'être présent dans l'imaginaire occidental."

  

lundi 27 avril 2026

J'accomplirai mon voyage au royaume des morts.

"As-tu jamais connu une personne qui fût mille choses en une seule, qui les portât avec soi, dont chacun des gestes, dont chacune de tes pensées à son sujet, renfermât une infinité de choses de ta terre et de ton ciel, et des paroles, des souvenirs, des jours passés que tu ne sauras jamais, des jours futurs, des certitudes, et une autre terre et un autre ciel qu’il ne t’est pas donné de posséder ?"

Cesare Pavese,  Dialogues avec Leucò, "La Bête", Quarto, p. 675.

Lisant Hotel Roma, le récit de Pierre Adrian, j'étais curieux de voir ce qu'il écrirait sur Dialogues avec Leucò, ce livre de Cesare Pavese que nous avons donc choisi d'adapter avec les camarades de Theatralacs. A la page 172, il apparut dans une lettre d'adieu que l'écrivain envoya à son ami Davide Lajolo, le 25 août 1950, soit deux jours avant son suicide :

  Vu qu'on parle de mes amours des Alpes à Capo Passero, je te dirai seulement que, comme Cortès, j'ai brûlé mes vaisseaux derrière moi. Je ne sais pas si je trouverai le trésor de Montezuma, mais je sais qu'au plateau de Tenochtitlán on fait des sacrifices humains. Depuis des années, je ne pensais plus à ces choses, j'écrivais. Désormais, je n'écrirai plus ! Avec le même entêtement, la même volonté stoïque des Langhe, j'accomplirai mon voyage au royaume des morts. Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage" dans Les Dialogues avec Leucò. Comme toujours, j'avais tout prévu cinq ans à l'avance. Moins tu parleras de cette affaire avec des "gens" et plus je t'en serai reconnaissant. Mais pourrai-je encore ?  C'est toi qui sais ce que tu devras faire.
  Tchao pour toujours, à toi, Cesare. 

Davide Lajolo, écrivain lui aussi, originaire de la même région que Pavese, les Langhe, publia à l'automne 1960 Le Vice absurde, un livre de souvenirs, qui fut traduit en 1963 par Dominique Fernandez et édité chez Gallimard.

 


Pierre Adrian raconte qu'il suivit le conseil de Pavese à Lajolo et relus donc "La Bête sauvage", l'un des Dialogues avec Leucò. En fait, le dialogue en question est nommé plus simplement La Bête et met en scène Endymion, le berger endormi de la mythologie, et un étranger, un simple passant, mais qu'Endymion désigne dans sa dernière réplique comme un dieu errant - et par là, il ne peut s'agir que d'Hermès.

Pierre Adrian présente brièvement le dialogue, en redonne les dernières lignes, mais ne se risque pas à l'exégèse. Il ne répond pas à la question que l'on se pose : en quoi ce dialogue éclaire-t-il la situation de Pavese en août 1950 ? Si tu veux savoir qui je suis maintenant, relis "La Bête sauvage".

Galerie Farnèse, Annibale Carrache, Diane et Endymion (détail), Fresque, 1597-1602, Rome, Palais Farnèse
 

Il le constate lui-même : "Des livres de Pavese, Les Dialogues avec Leucò était sans doute le plus énigmatique et le moins étudié. A sa sortie, rares furent ceux qui s'en émurent, sinon quelques critiques éclairés. Il en parle lui-même comme d'un petit livre écrit dans la lignée de cette tradition humaniste où Boccace et D'Annunzio se rejoindraient. Il en était fier, à tel point qu'il considérait Les Dialogues comme sa " carte de visite pour la postérité."Quand il quitta le domicile familial pour se réinstaller à l'Hotel Roma, à mille mètres de là, il glissa un exemplaire dans sa valise."

Pas plus qu'Adrian, je ne répondrai à la question ouverte par Pavese. Tout au plus poserai-je ici un jalon pour une approche prudente. Au cours de la recherche entamée autour du dialogue de La Bête, j'ai découvert que le cinéaste Jean-Marie Straub l'avait adapté en 2007, prolongeant ainsi  De la nuée à la résistance et Ces rencontres avec eux adaptés des mêmes Dialogues avec Leucò, 


Le blog Des nouvelles du front présente le film ainsi : "Le Genou d'Artémide est l'adaptation du sixième des Dialogues avec Leucò, La fauve dont Cesare Pavese affirmait qu'il y avait glissé son autoportrait, celui d'Endymion conservant son éphémère beauté dans le repos éternel grâce à l'amour de la sauvageonne, Diane-Artémis. C'est un chant de la terre (le film commence par un des Lieder de Gustav Mahler), une cosmogonie d'amour pour l'homme dont le corps de la compagne décédée repose en faisant désormais partie du tout (Danièle Huillet avait de son vivant envisagé cette adaptation). La vie se métamorphose et l'amour continue avec les vivants (le film est dédié à Barbara Ulrich). L'autoportrait de l'écrivain est aussi celui d'un cinéaste qui reconnaît son destin dans celui d'Endymion, l'amant de la fauve où la déesse se cache."

 

 

vendredi 24 avril 2026

Du fond du cœur : je ne méritais pas tant

Renouons maintenant avec le fil de méditation autour de l’œuvre et de la personne de Cesare Pavese. Fil dont le dernier brin fut l'article Essaie de dire aux mortels ce que tu sais, publié le 19 mars dernier, qui commençait ainsi : "Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en vacances."

Le 10 avril dernier, passant à la librairie Arcanes (je n'y allais cette fois que sous le prétexte d'y chercher un stylo feutre), je remarque un Folio portant le titre Hotel Roma, et arborant en couverture une photo de Pavese.

 

Ce récit, paru en 2024, et dont je n'avais aucune connaissance, vient donc d'être édité en poche. Je ne peux faire autrement que de m'en emparer. J'en entreprends aussitôt la lecture, que j'achève le lendemain. Il  ne s'agit pas d'une biographie à proprement parler mais d'un récit personnel où l'auteur parvient à croiser sa passion pour la littérature de Cesare Pavese avec son propre itinéraire, sa trajectoire sentimentale, avec pudeur et élégance, à l'image du grand écrivain italien. Turin est ainsi au cœur du livre : "Il faudrait qu’il existe comme ça des lieux où le souvenir est si fort qu’on puisse avoir la certitude de réparer l’amour en s’y rendant. Turin serait notre forteresse. Elle était imprenable." 

Ce passage est suivi de celui-ci : "L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano."


 

Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961 (ce fut même le premier film à inaugurer cette signalétique, suivront par exemple Hôtel du Nord (Marcel Carné), La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara), La femme du Boulanger (Marcel Pagnol), ce qui aujourd'hui prête volontiers à sourire...).

 

Je regarde bien évidemment le film, magnifique noir et blanc, qui rend, au-delà de l'intrigue policière, hommage à ces ouvrières venus de toute l'Italie accomplir un travail difficile, éreintant, et pauvrement payé. Doris Dowling, dont la beauté plus froide contraste avec celle de Silvana Mangano, y joue le rôle de la complice de l'ignoble Walter (Vittorio Gassman, odieux à souhait), complice qui va connaître une sorte de rédemption au contact de ces femmes courageuses.

 

La notice biographique du Quarto consacré aux œuvres de Pavese ne mentionne pourtant pas de rencontre sur le tournage du film avec les soeurs Dowling. Ils auraient seulement fait connaissance au réveillon du 31 décembre 1950, chez Giovanni Rubino et sa femme Anna Grimaldi, qui a contribué au scénario d'Obsession de Luchino Visconti. Les deux sœurs sont arrivées en Italie en 1947 dans l'espoir d'y faire carrière : "Actrice de comédies musicales de série B, Constance (1920-1969) a été la compagne d'Elia Kazan, qui a raconté leur violente passion érotique. Doris a été l'interprète de films plus importants (de Billy Wilder  ou de George Marshall) et vient de jouer un rôle de premier plan dans Riz amer (où elle partage l'affiche avec Vittorio Gassman, Silvana Mangano et Raf Vallone, qui sera un temps son compagnon)."

 

En mars, Pavese est invité à rejoindre les deux sœurs près du mont Cervin pour une semaine de sports d'hiver. C'est qu'il parle un anglais parfait (n'oublions pas qu'en 1932, il a fait paraître à Turin chez l’éditeur Frassinelli une traduction de Moby Dick), et apparaît comme l'interprète idéal. C'est là que l'amour naît. Le 16 mars, Pavese écrit dans son journal :

Le pas a été terrible et pourtant il a été franchi. Son incroyable douceur, paroles d'espoir. darling, sourire, longuement répété le plaisir d'être avec moi. Les nuits de Cervinia, les nuits de Turin. C'est une enfant, une enfant normale. Et pourtant c'est bien elle - terrible. Du fond du cœur : je ne méritais pas tant. 

Le 17, Connie est déjà repartie à Rome. Et le 19, il lui envoie un scénario taillé sur mesure - Les deux sœurs. Il en écrivit huit entre avril et juin, qui ne seront jamais tournés.

Frédéric Pajak, L'immense solitude, 1999.
 

En mai, Connie repartit seule à New York, ils ne devaient jamais plus se revoir.