Quand la notion d'univers-bloc est apparue dans l'entretien de Valentin Retz pour la revue en ligne Diacritik, je savais l'avoir déjà rencontrée avec Jean-Marc Rochette, et pour retrouver facilement l'article, j'ai tapé "univers-bloc" dans la barre de recherche du blog. Une liste de cinq billets s'est affichée devant moi. Le premier était évidemment celui auquel je pensais, Destin inscrit dans l'univers-bloc. Sur lequel je suis revenu dans l'article précédent. Mais quid des quatre autres ? De fait, comme je le subodorais, ils ne traitent pas d'univers-bloc à proprement parler. Ils contiennent en revanche les deux mots univers et bloc de façon séparée. A première vue, donc aucun rapport autre que fortuit avec ma problématique.
Mais est-ce si sûr ? Un simple survol m'incita par curiosité à y regarder de plus près. Prenons-les dans l'ordre chronologique de parution. Le premier remonte au 7 octobre 2012, Immenses sont les trésors de l'oubli. Voici son paragraphe introducteur :
J'ai bien sûr acheté le livre de Christian Garcin, Borges, de loin, et dévoré les premiers chapitres. Puis je fis une pause pour, d'une part, relire comme je l'ai dit l'autre jour le premier chapitre des Anneaux de Saturne de Sebald, et d'autre part découvrir le court récit de Jean-Paul Goux, Le Séjour à Chenecé ou Les Quartiers d'hiver (3), Actes Sud, 2012. Je l'avais emprunté à la médiathèque une semaine auparavant et c'était la première fois que je lisais cet auteur, que j'avais vu souvent cité, en particulier dans les Carnets de Pierre Bergounioux.
Or l'incipit de ce premier chapitre des Anneaux de Saturne, est celui-ci : "En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l'issue d'un travail assez absorbant."
Les journées du Chien, dies caniculares, sont appelées ainsi par les Romains parce qu'à cette période habituellement la plus chaude de l’été, Sirius réapparaissait à l’aube après plusieurs semaines durant lesquelles elle était demeurée invisible dans l’éclat du Soleil. Et Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel nocturne, était nommée Canicula, la petite chienne.
Cette réapparition, appelée « lever héliaque », coïncidant avec la période la plus chaude de l’année dans le bassin méditerranéen, on imaginait que la lumière intense de Sirius (qui vient du grec seirius, signifiant «brûlant», «ardent») venait s’ajouter à celle du Soleil, renforçant ainsi la chaleur déjà accablante des journées estivales. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, mais la canicule est restée dans la langue, sans que la plupart des gens ne sachent l'origine du nom. Ironie de l'époque : j'ai mené cette recherche le 26 juin, un jour de canicule. Le réchauffement climatique a donc déplacé largement les dates de la fournaise...
Autre incipit, celui du roman de Jean-Paul Goux, cité dans l'article :
Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l’Épine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire, comme je me le dis à moi-même, puisque ici nous sommes dans l'ancienne abbaye de Chenecé, maisons de Prémontrés, achetée en grande partie ruinée par notre ancêtre Chéronnet à la liquidation des biens nationaux et depuis lors appelée l’Épine sous prétexte, selon ce qu'ils disent, qu'elle est posée sur une sorte d'île en forme de fuseau, aux falaises coupées net, comme surgie d'un bloc à vingt mètres au-dessus des vagues moutonnantes des prés et des bois. (p. 9)
Le manuscrit que nous lisons (je reprends là le texte de l'article de 2012) a été déposé par le narrateur dans un tiroir de la sacristie de Chenecé, mais il préfère dire l'armoire, pièce quasi secrète où, dès l'enfance, il aimait à se retirer pour échapper à l'agitation de la famille envahissant les lieux à chaque période de vacances. Pour qualifier ce qu'il faisait dans ce lieu clos, oublié des autres, il avait forgé deux termes, armoirer et nébuler, dont le second avait peu à peu absorbé les acceptions du premier : "On pourrait dire qu'armoirer et nébuler c'était ne rien faire, ne penser à rien, dans un espace et dans un temps où il n'arrivait rien, je crois tout au contraire que j'y faisais l'épreuve du temps puisque précisément rien n'arrivait mais qu'il advenait cependant quelque chose, un état, une manière d'être qui s'installait, s'imposait, une profonde passivité à laquelle il m'était impossible de ne pas accoler le mot d'heureuse, une envahissante passivité heureuse" (Je souligne)
Je suis frappé par cette idée qui affleure ici de l'épreuve du temps. Et je songe aussi au dernier film de Naomi Kawase vu à cette même période, L'illusion de Yakushima. Pour résumer, Corry (Vicky Krieps), infirmière coordinatrice de transplantation cardiaque pédiatrique, est envoyée dans un hôpital au Japon pour améliorer le fonctionnement d’un service de transplantations où les greffes d’organes sont encore largement un sujet tabou. Corry se bat au quotidien pour réussir la greffe d’un jeune patient d’une douzaine d’années, et vit avec Jin, un photographe qu'elle a rencontré sur l’île de Yakushima à l’extrême sud du Japon. Un jour Jin disparaît, devenant un johatsu, une de ces nombreuses personnes qui, au Japon, choisissent de s'effacer, sans laisser de trace ni d’explication.
J'ai lu ensuite nombre de critiques, bonnes, mauvaises ou mitigées, mais n'en ai pas trouvé une qui s'attarde sur le titre même. Qui fait référence à un moment très précis du film, où Jin reproche à Corry de vivre obsédée par le temps, par son agenda. A son avis, elle se fait une fausse idée du temps, le concevoir comme linéaire est une illusion (et ce serait là, dans mon souvenir - mais il faudrait que je revoie le film -, l'illusion même de Yakushima) : le temps serait à l'intérieur de soi. Quelque chose de la notion de l'univers-bloc s'esquissait à cet instant.
Les trois autres articles méritent aussi notre attention. Ce sera pour la prochaine fois.

















