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mercredi 20 avril 2022

1- Par les yeux vides des fenêtres on aperçoit le ciel

"Voilà qui nous ramène à Jacques Delamain.
Ma surprise, lisant son Journal de guerre et n’en connaissant que ce qui apparaissait dans le court moment où tu exprimais ton regret, c’est que dans les 53 pages sur lesquelles les années 1915, 1916, 1917 et 1918 sont échelonnées, la guerre n’est présente que sur deux pages à peine. Et tu en donnes des exemples :
« 6 mai 1915 : Une Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90. Pendant une salve de 75 (trois coups) le Verdier chante et le Moineau piaille.  »

Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, P.O.L, 2020, p. 46

Cet article est le premier d'une série de sept, numérotés donc de 1 à 7. Ils ne constituent nullement une rupture avec les articles antérieurs, et ne se présentent pas comme une suite ordonnée. Chacun restera relativement autonome et se résume pour le moment à quelques notes laconiques. On peut alors s'interroger sur la raison d'un tel ensemble. A la vérité, c'est plus une obscure intuition qui l'a commandé qu'une réflexion patiente. Ce n'est guère qu'après-coup que j'y vois un avantage : celui de mener à bien un programme, aussi hétéroclite soit-il : en effet, je suis souvent sujet aux digressions et bifurcations et il m'arrive de perdre le fil initial de mon investigation. Ce ne sera pas le cas mais, bien évidemment, il est presque certain que digressions et bifurcations se dresseront néanmoins sur ma route, et il ne sera pas question de les passer sous silence. Simplement, elles attendront leur tour, et prendront place après la série septénaire, par des dérivations classiques : ainsi une bifurcation sur l'article 3 sera traitée sous le numéro 3.1, une seconde sous celui de 3.2, bref, on a compris. Rien que de très ordinaire (cela tendra à ressembler, j'y pense maintenant, à un livre de Jacques Roubaud)

Chaque matin de ce temps funeste, on frémit d'allumer radio ou télévision car il est bien rare que dans la minute qui suit on n'entende pas parler de quelque bombe ou missile tombé sur une ville, une usine, une gare ou un hôpital. Aujourd'hui, je lis que les Russes accusent les Occidentaux de "faire durer la guerre" en livrant des armes aux Ukrainiens : ils ont raison, bien sûr, ces grands humanistes, il serait tellement plus sain et plus économique de leur livrer des lance-pierres. En trois jours la guerre serait finie, ce clown de Zelensky pendu place Maïdan ou, dans un grand élan magnanime du Tsar, envoyé casser du caillou ou creuser du permafrost en Sibérie orientale, les nazis éradiqués pour les siècles des siècles. Mais les nazis ne sont peut-être pas seulement parmi ceux qui résistent encore dans les souterrains de Marioupol.

Le siècle des bombes, c'est le sous-titre de ce livre terrible et indispensable de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort (Le Serpent à plumes, 2002). Il voulait parler du XXème siècle, qui voit les premières expérimentations de lâcher de bombes par voie aérienne en 1911 jusqu'à Hiroshima et Nagasaki. Aucune autre bombe atomique n'a pour l'instant été utilisée, la dissuasion nucléaire a, toujours pour l'instant, été efficace, mais l'avenir n'est jamais garanti et l'on voit comme la guerre en Ukraine a fait resurgir les pires craintes. Le XXIème siècle s'inscrit donc dans le sillage mortifère du siècle précédent : les bombes, que les états-majors affirment invariablement cibler des objectifs militaires, tombent en réalité sur les civils, leurs maisons, leurs terres, dans une stratégie cynique de la terreur.

L'effet de ces bombardements, j'en ai rencontré la description dans plusieurs oeuvres ces derniers temps, et c'est une coïncidence dont je me serais pour une fois bien passé. Elle s'est imposée, la voici donc.

Le 1er avril, j'ai acheté le Journal des années hongroises, 1943-1948, de Sándor Márai, un des plus grands écrivains hongrois, que j'ai lu pour la première fois à Budapest (L'héritage d'Esther) lors d'un court séjour dans cette très belle ville en 2019 (j'y ai consacré un article : Perec et Houellebec hongrois, où je mentionne déjà le Journal de Márai, chroniqué par Philippe Lançon).


C'est un témoignage précis et lucide des années terribles, où Márai, écrivain alors renommé, assiste avec un froid désespoir à la collusion du régime avec l'Allemagne nazie. Les Croix fléchées, les fascistes hongrois, sèment l'épouvante, les juifs sont raflés, parqués dans des ghettos avant d'être déportés dans les camps d'extermination. Sa femme Ilona Matzner, dite Lola, épousée vingt ans auparavant, étant d'origine juive, le couple se réfugie à Leảnyfalu, un village au nord de Budapest. « Márai le mentionne de manière très discrète dans le Journal, mais il a aidé beaucoup de Juifs pendant la guerre », dit Catherine Fay, sa traductrice, à commencer par son beau-père qu’il échouera cependant à faire sortir du ghetto de Kassa (aujourd’hui la ville slovaque de Košice) et qui sera déporté en Pologne, sans doute à Auschwitz, d'où il ne reviendra pas.

Le 19 mars 1944, les Allemands occupent la Hongrie. Les Alliés, qui ont à cette époque la maîtrise du ciel, commencent à bombarder le pays. Márai donne rarement les dates des entrées de son journal, mais c'est sans doute fin juin, début juillet qu'il note "Bombardement tectonique - au sens propre du terme, un véritable tremblement. Je suis assis dans le jardin sous un arbre. Les avions américains volent bas dans le ciel./ Je lis Causeries du lundi de Sainte-Beuve." Cette dernière notation peut surprendre, mais elle illustre bien la posture de l'écrivain, qui refuse en toutes circonstances de céder à la panique, et pourtant les bombardements sont effroyables : "Tant qu'on n'a pas vécu cela, on ne sait pas ce qu'est la guerre. Pendant la nuit, une mine aérienne tombe si près que la maison, la pièce, le lit où je dors en sont ébranlés. Et à tout cela, on s'habitue. Tandis que j'écris, la terre tremble, on se bat entre Szentendre, Szigetmonostor et Dunakeszi." Son appartement de Budapest sera pulvérisé, et il ne pourra sauver que quelques-uns des cinq mille livres de sa bibliothèque.

"De là, à la cave où un obus aérien a fait écrouler les décombres des appartements du rez-de-chaussée ; l'abri n'a pas été touché. Dans ce terrier vivent aujourd'hui trente-deux personnes, des habitants de la maison et des étrangers, des sans-abri. On est justement en train de balayer lorsque nous y entrons ;  il y a trente lits les uns à côté des autres sur le sol argileux  ;  c'est la dixième semaine que ces gens vivent ici, sans lumière, qu'ils y font la cuisine, la lessive et leur toilette et qu'ils attendent que la journée et la nuit se passent, qu'ils attendent... quoi ? Ils ne savent pas eux-mêmes. Ces gens sont des gueux, comme moi."

Le même 1er avril, j'ai acheté au vil prix d'un euro un livre désherbé par la médiathèque : La première main, de Rosetta Loy (Mercure de France, 2008). Rosetta Loy est une grande écrivaine italienne dont je n'avais encore jamais rien lu. Pourquoi me suis-je chargé de ce récit, au milieu des dizaines d'autres livres expurgés par les bibliothécaires pour des raisons qui souvent m'échappent ? Sans doute, dans le cas présent, parce qu'il appartient à cette collection Traits et portraits, dirigée par Colette Fellous,  que j'aime tout particulièrement : récits toujours à la première personne, en dialogue souvent féconds avec des photographies, lettrage d'Alechinsky et typo élégante. Je le lus les 6 et 7 avril, et découvris l'enfance d'une petite fille de la haute bourgeoisie romaine, enfance que l'on eût pu dire dorée si la guerre là encore ne l'eût pas recouvert de ses cendres. A nouveau, sans que j'eusse pu le prévoir à la lecture de la quatrième de couverture, c'est la litanie des bombes qui refait son apparition. Au soir du 19 juillet 1944, il est encore question de partir en vacances à la montagne, en wagons-lits jusqu'à Turin et de là, gagner le Val d'Aoste.

"Mais à onze heures du soir, avant même que l'alarme retentisse, une tonitruante tempête de coups déchire l'air immobile de la canicule. Sinistres, profonds, ils semblent naître du ventre même de la terre alors qu'ils pleuvent d'en haut et ébranlent les murs pendant qu'au-dessus de nos têtes se propage le grondement sourd et omnivore des Forteresses volantes. Elles passent et repassent sans trêve dans un fracas assourdissant et les vitres des fenêtres ouvertes vibrent comme des feuilles. Nous descendons aussitôt dans l'abri installé dans la cave. C'est la première fois : nous sommes assis sur les bancs qui courent le long des murs et le dos appuyé contre la pierre reçoit maintenant le contrecoup des explosions comme des coups de poing. Et en même temps explose, terrifiante, une peur jamais rencontrée."

 


Le père de l'auteure ne renonce pas pour autant à partir en villégiature : deux jours plus tard, toute la famille prend le train pour Turin à onze heures du soir, et n'y parvient qu'à deux heures de l'après-midi, "et pendant tout le voyage le train longera les murs écroulés de ce qui avait été des chambres à coucher, des cuisines, des escaliers. Des pans de tapisserie sont encore collés sur les cloisons aux portes arrachées, des balcons sont suspendus en équilibre sur le vide, prêts à tomber au premier choc. Et partout des gravats et des bouts de fer tordus, la fumée du train qui nous fait les narines noires pendant que tout le monde parle des morts : combien ici, combien là, comme une compétition." La correspondance pour Aoste est ratée, il faut attendre la prochaine, alors, dans l'intervalle, le père emmène sa progéniture voir la maison où il est né. Il n'a pas plus de chance que Márai avec son appartement : "c'est un pèlerinage dramatique et triste, les rues de Turin sont parsemées d'immeubles éventrés et même papa reste sans voix sur la piazza San Carlo devant l'immeuble où se trouvait autrefois la porte du numéro 9 : il n'est resté que la façade et par les yeux vides des fenêtres  on aperçoit le ciel maintenant."

Hongrie, Italie, des pays qui s'étaient ralliés au Reich hitlérien, et sur qui tombe le feu anglo-saxon. Mon troisième pays victime des bombes, c'est justement l'Allemagne, à travers un film cette fois, vu le lundi 4 avril sur Arte, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk (1958). Dans ce mélodrame bouleversant, Ernst Graeber (John Gavin), après deux ans de combat, revient en 1944 du front russe pour une permission de trois semaines. Sa maison a été détruite par les bombes et ses parents ont disparu. Errant dans les ruines, il rencontre Elizabeth Kruse (Liselotte Pulver), fille du médecin de sa mère, déporté dans un camp de concentration pour avoir critiqué le régime. Les deux jeunes gens vont vivre un bref amour et se marieront avant qu'Ernst ne retourne au front où il trouvera la mort.


Ce film, admiré par Jean-Luc Godard ("Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en temps de guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix" écrira-t-il dans les Cahiers du cinéma en avril 1959), est le reflet d'un drame personnel de Douglas Sirk. De son vrai nom Hans Detlef Sierck, né le 26 avril 1897 à Hambourg, Allemand d'origine danoise, il est d'abord metteur en scène de théâtre. Il rencontre beaucoup de succès jusqu'à ce qu'il monteen 1933, Le Lac d'argent, de Georg Kaiser et Kurt Weill, juifs engagés à gauche. La pièce devient le lieu d'un affrontement : chaque soir, raconte Marine Landrot, un tiers de la salle est rempli de nazis sifflant le spectacle, pendant que les deux autres tiers conspuent les chemises brunes et acclament la pièce...  

Marine Landrot encore : 

"Condamné à quitter le théâtre, après cette épreuve dont il gardera toujours un souvenir exalté, Douglas Sirk passe au cinéma, en 1934. Son génie pour diriger Zarah Leander, la future star du cinéma nazi, lui vaut une proposition empoisonnée : devenir le cinéaste officiel du Reich, à condition qu'il divorce de Hilde Jary, sa femme juive. Il paraît que le Führer, qui se fait projeter un film par soir, aime beaucoup ce qu'il fait. Hitler n'a pas dû saisir le message de La Habanera (1937), dont l'héroïne fantasque revendique le droit d'épouser un modeste torero plutôt qu'un banquier suédois. Il n'a pas dû bien regarder non plus la façon extraordinaire dont Sirk filme les domestiques noirs et asiatiques dans Paramatta, bagne de femmes (1937). Ils ne s'effacent pas devant leur maître. Au contraire, ils passent dignement dans le champ de la caméra pour devenir, l'espace d'une seconde, des personnages de premier plan d'une noblesse bouleversante..."

Il fuit l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken. Devenue une fanatique hitlérienne, elle obtiendra des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils.

Pour en revenir au thème des bombardements, ceux-ci sont particulièrement importants dans le film de Sirk, où, note Antoine Gaudé dans Leblogducinéma,  "les longues journées sont rythmées par les alertes aux bombardements provoquant ce même mouvement répétitif vers les fameuses zones d’abris. À ce titre, la séquence la plus spectaculaire du film est probablement celle du restaurant où le couple d’amoureux formé par John Gavin et Liselotte Pulver se voit dans l’obligation de terminer le dîner dans une cave où toute la « petite » bourgeoisie allemande se retrouve cloîtrée, continuant cependant à boire et à chanter sous le bruit des explosions et dans les décombres. « Beauté » du chaos, ou comme le dit cyniquement la chanteuse « profitez de la guerre, la paix sera horrible », le film est traversé de ces moments absurdes où l’horreur de la guerre (la robe blanche en feu !) côtoie ces instants poétiques formés par la romance innocente de deux amis d’enfance. On retrouve cette harmonie des contraires ; une dialectique présente dans chaque plan de ruines où deux amants se réconfortent malgré la déchéance d’un monde qui les menace à tout instant. "


Dans le film, on voit bien que les bombardements réalisés par les escadrilles des Alliés touchent essentiellement des cibles civiles. C'est cette destruction aveugle et systématique que W.G. Sebald dénonçait en 2001, l’année de sa mort accidentelle à l’âge de 57 ans, dans un texte intitulé De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, reprenant un cycle de conférences données à Zurich en 1997. Ce bombardement massif qui aura provoqué la mort de 600 000 civils apparaît comme un sujet tabou de la mémoire collective allemande. Sebald avance de façon plausible que le peuple allemand aurait bien été en peine de demander des comptes aux vainqueurs alors que la Luftwaffe avait inauguré elle-même les raids de terreur sur les populations étrangères.
Mais, dès 1999, Sven Lindqvist avait pointé du doigt la stratégie de bombardement des Alliés, le Bomber Command. Prenons un seul exemple, l'attaque aérienne contre Hambourg, le 28 juillet 1943 : elle a tué plus de personnes que l'ensemble des frappes aériennes allemandes contre toutes les villes anglaises visées. Environ 50 000 personnes, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards sont morts en une seule nuit. Mille deux cents tonnes de bombes incendiaires sont tombées sur les zones d'habitation. "Plusieurs jours de forte chaleur et de faible hygrométrie, précise Lindqvist, ont rendu les maisons particulièrement inflammables. Les pompiers, qui étaient occupés à éteindre les incendies provoqués par les frappes antérieures, se trouvaient loin de la zone concernée. Des milliers de petits incendies se sont réunis en un énorme foyer attirant en son centre de grandes masses d'air, où tout l'oxygène a été consommé. La tempête de feu a atteint la force d'un ouragan."
La justification d'un tel massacre de civils ? Saper le "moral" du peuple allemand. En croyant précipiter ainsi la fin de la guerre. En croyant que les maisons en flamme vont pousser la classe ouvrière allemande à se révolter contre Hitler.

Selon les Britanniques, seules "les industries-clés nazies" essuyaient les attaques de la R.A.F.

Au fracas des bombes répond le seul espoir du chant des oiseaux. C'est le sens du Journal de guerre de Jacques Delamain que cite Robert Bober. Et je ne peux résister au plaisir de citer à nouveau cette épiphanie de Maurice Genevoix, qui, en cette même Grande Guerre, n'oubliera jamais la merlette meusienne qui filait devant lui, un lointain matin de septembre :
"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

lundi 14 février 2022

24 fois la vérité

La matière dont je m'occupe est mouvante, et sans cesse se reconfigure. Croit-on suivre un fil et c'est comme si l'on descendait plus profondément dans la trame serrée des choses : ce fil qu'on voyait unique est en réalité une tresse à plusieurs brins, dont chacun n'est peut-être lui-même qu'un nouvel enroulement de fibres, et le vertige fractal s'empare de vous, et vous enthousiasme ou vous paralyse... La semaine dernière, je n'avais rien écrit, nous étions partis dans les monts du Lyonnais chez mon fils Adrien. Les deux petites-filles, la pétulante Linn et la souriante Esmée (trois mois maintenant), y grandissent gaillardement, dans le grand calme des collines. Deux jours plus tard, nous les quittâmes pour Lyon, que Gaëlle ne connaissait pas encore. Au Musée des Beaux-Arts, après avoir arpenté la belle exposition A la mort, à la vie ! Vanités d'hier et d'aujourd'hui, j'eus le plaisir de lui montrer le Jongleur de Bourges qui accompagne ces pages depuis le commencement. Je n'achetai que deux livres dont l'un était d'occasion, chez Joseph Gibert, un roman de Raphaël Metz, 24 fois la vérité.


Raphaël Metz, c'est le fondateur du Tigre, le "curieux magazine curieux", un journal atypique dont je suivis l'aventure et les différents avatars entre 2006 et 2015. Avec L'Autre Journal de Michel Butel, ce furent les plus stimulantes entreprises journalistiques de ce tournant de millénaire.

Mais si j'ai acheté ce livre, c'est aussi pour une autre raison. Il n'est que de lire la quatrième de couverture : "Il y a Gabriel, un opérateur de cinéma qui a parcouru le vingtième siècle l’œil rivé derrière sa caméra : de l’enterrement de Sarah Bernhardt au tournage du Mépris, du défilé de la paix de 1919 au 11 septembre 2001, il aura été le témoin muet d’un monde chaotique, et de certains de ses vertiges. Il y a Adrien, son petit-fils, qui est journaliste spécialisé dans les choses numériques qui envahissent désormais nos vies. Et il y a le roman qu’Adrien a décidé d’écrire sur son grand-père." Mes deux fils sont réunis dans ce passage : Adrien, le plus vieux donc, et Gabriel, 19 ans, qui est entré cette année dans une école de cinéma à Nantes.

Au retour de Lyon, je l'ai retrouvé, lui et sa soeur Violette, à l'occasion des vacances d'hiver dans cette zone. Le 12 février, sur la bibliothèque numérique associé au compte de la médiathèque Equinoxe, il a choisi de regarder Her, de Spike Jonze (2013), parce que, disait-il, les camarades de son école ne cessaient de lui recommander ce film. J'en connaissais l'argument mais ne l'avais pas vu moi-même. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, en voici le synopsis tel que transcrit par Wikipedia : "Dans un futur proche à Los Angeles, Theodore travaille comme écrivain public pour une entreprise, rédigeant des lettres de toutes sortes — familiales, amoureuses… — pour d'autres. Son épouse Catherine et lui ont rompu depuis bientôt un an mais il ne se décide pas à signer les papiers du divorce. Dans un état de dépression qui perdure, il installe sur son ordinateur personnel un nouveau système d'exploitation OS1, auquel il donne une voix féminine. Cette dernière, une intelligence artificielle conçue pour s'adapter et évoluer, se choisit le prénom Samantha. Les désirs des deux personnages évoluent au fil de l'histoire. Peu à peu, Théodore et Samantha tombent amoureux."


Her est troublant à bien des égards. Aussi éloigné semble-t-il d'un film de science-fiction comme Blade Runner 2049 (le climat lisse et apaisé de la société décrite dans Her est à l'opposé de la violence et de la décrépitude du film de Villeneuve), il ne s'en déroule pas moins dans la même ville, Los Angeles, et une scène est furieusement proche, celle où Samantha, l'OS (dont la voix est celle de Scarlett Johansson), organise une rencontre avec une jeune femme, Isabella, nantie d'une caméra miniature et d'une oreillette pour se substituer à elle dans les bras de Theodore. 


L'expérience échoue, Theodore ne parvenant pas à faire coïncider la voix aimée de Samantha avec ce corps désirable mais qui lui demeure étranger. En revanche, il semble que la même opération, réalisée par l'hologramme Joi fusionnant avec la réplicante Mariette (Mackenzie Davies), ait parfaitement réussi (mais il faut dire que la synchronisation dans ce cas était totale : Joi prenant littéralement corps à travers Mariette, ce que ne se passait pas pour Isabella). Cette scène est d'ailleurs une des plus belles du film. Sa réalisation complexe est expliquée dans cet article de Première, qui se conclut par ces paroles de Denis Villeneuve : ""Je voulais qu'en se synchronisant, elles créent une troisième femme. Lors des tests, j'adorais le fait que ce troisième visage ait une présence érotique. Ce qui était intéressant aussi, c'est que dès qu'elles ne sont plus synchronisées, les deux femmes expliquent avoir ressenti deux expériences émotionnelles différentes. Elles ont accepté cette relation sexuelle pour différentes raisons, mais au final, elles étaient toutes liées à l'idée d'amour. La prostituée est touchée de façon délicate, elle ressent l'émotion de K, et, pour la première fois, Joi a l'impression d'être réelle."


Joi est splendidement incarnée par l'actrice Ana de Armas. Un nom qui tombe bien quand on voit qu'une autre Ana (Stelline) est au coeur du film (et l'on sait combien ce prénom palindromique est séminal depuis 2017 et Premier contact du même Denis Villeneuve - où il se trouve que l'actrice phare  n'est autre qu'Amy Adams, qui incarne Amy, l'amie de Theodore dans Her). 

Le nombre de A dans tous ces noms et prénoms est tout à fait étonnant. A à l'initiale d'Adrien, un des deux personnages principaux du roman de Raphaël Metz, dont les deux amis se prénomment Antonio et Albert, ce qui n'est pas un hasard de l'aveu même de l'auteur qui, dans un entretien, tient ces deux personnages comme des doubles d'Adrien.

Il me faut encore signaler que le même 11 février où je signalai l'émergence de ce que je nomme une supernova symbolique, j'ai reçu un mail de la bibliothèque numérique me vantant quelques nouveautés dont le film Supernova, de Harry Macqueen.


Et le 12 février, après avoir vu Her, je vis que Mubi mettait à l'affiche ce jour-même Le Mépris de Jean-Luc Godard, lequel avait  déjà donné le titre du roman  via cette citation à laquelle le titre fait écho : « La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde. » Dans l'histoire, Gabriel filme Raoul Coutard qui filme :
"Le principe est simple. Gabriel est installé derrière une caméra fixe, face à un très long rail de travelling. De l'autre côté, au loin, Raoul Coutard, sur le chariot du travelling, filme Giorgia Moll qui marche en lisant un scénario - mais c'est une illusion, on ne verra jamais ces images dans Le Mépris. Un homme, chemisette blanche à manches courtes et pantalon blanc, pousse le chariot. Un perchman, casquette et veste écrue sur pantalon noir, prend le son de l'actrice - mais c'est encore une illusion, on n'entendra jamais ce son. [...] Dans le film, la voix terminera en disant Le Mépris est l'histoire de ce monde. Coutard lance la manivelle de rotation latérale, la caméra pivote vite mais suavement jusqu'à se mettre face à celle de Gabriel. Coutard de nouveau regarde dans l'oeilleton. Avec l'autre manivelle, il fait descendre sa caméra en plongée vers Gabriel : l'immense cache-soleil, au format du CinémaScope donc étrangement large, qui héberge à la fois l'objectif de la caméra et l'oeilleton repère de l'opérateur (la Mitchell n'est pas une caméra reflex), descend lentement jusqu'à ces deux yeux de tailles différentes se braquent en contre-plongée sur les deux yeux de tailles différentes de Gabriel en plongée. Entre les deux hommes, entre Raoul Coutard le chef opérateur fétiche de la Nouvelle Vague, et Gabriel l'opérateur solitaire, il y a deux caméras Mitchell BNC 35 mm - mais une seule tourne, une seule a ses bobines chargées, une seule est en train d'imprimer l'autre sur sa pellicule : et c'est celle de Gabriel." (pp. 212-213)

On peut vérifier l'exactitude de la description sur la vidéo suivante :


Meltz poursuit en disant que le plan aura duré une minute et cinquante secondes, que c'est le plan le plus connu tourné par Gabriel, mais que c'est aussi un plan anonyme : "nulle part Gabriel n'est crédité, le film n'a pas d'autre générique que les quelques mots du début qui disent les prises de vue sont de Raoul Coutard, et aucun passionné, pourtant il n'en manque pas pour ce film, n'a jamais cherché à savoir qui avait filmé ce plan." Le jeu de la fiction et de la vérité est ici très subtil : Gabriel est un personnage inventé, Adrien l'écrivain  narrateur de l'histoire n'est pas le Raphaël Meltz écrivain, même s'il se nourrit bien sûr de sa vie. Pourtant il est exact que l'opérateur de ce plan n'est pas Coutard et que son nom reste inconnu.

A la fin du livre, un autre épisode montre une nouvelle facette du jeu autour de la vérité : Adrien retrouve une certaine Ludmilla au café Le Souvenir, dans une petite rue près du métro Ménilmontant. Elle est née en 1986, onze ans de moins que lui, précise-il (donc il est né en 1975, année de naissance réelle de Raphaël Meltz), ajoutant qu'elle a joué le rôle de la petite soeur et lui celui du grand frère (et cela inverse le rapport qui existait entre le grand-père Gabriel et sa grande soeur Hélène, qui mourut en 1913 à l'âge de onze ans - absence qui est au centre du roman).

Or, Adrien propose à Ludmilla d'aller au cinéma, au Grand Action*, la petite salle Henri Ginet, pour voir Signe particulier: néant de Georges Perec. "J'en avais gardé un souvenir un peu froid, un peu formaliste, il ne m'en restait que l'idée qu'en avait eu Perec d'adapter au cinéma son concept lipogrammatique de La Disparition  en décidant que dans un film l'équivalent du "e", la lettre la plus fréquente de l'alphabet , celle qu'il avait retirée de son livre  sans même que s'en rendent compte certains critiques, c'est le visage : et donc faire un film sans visages.

Ce projet de Perec est tout à fait authentique, comme en témoigne par exemple l'excellent article de Maryline Heck, sur Cairn, mais il ne fut jamais réalisé... Le dernier film de Perec est celui tourné en 1979, à Ellis Island avec Robert Bober.

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* Le Grand Action existe bel et bien. Je le vérifie en allant sur son site, où l'on proposait, belle coïncidence encore, le film The Souvenir, de Joanna Hogg. La salle Henri Ginet est bien réelle aussi.



vendredi 20 avril 2018

Heather Hearnstein

Nunki Bartt est un grand passionné d'Arthur Rimbaud. Il faut dire qu'il a eu la chance, dans sa folle jeunesse tourangelle, d'avoir comme professeur aux Beaux-Arts Alain Borer, "spécialiste mondialement reconnu" du poète (dixit la notice de Wikipedia), "poète, critique d’art, essayiste, romancier, dramaturge, écrivain-voyageur, rimbaldien", ainsi qu'il se présente lui-même sur la page d'accueil de son site. De ses voyages sur les traces du génial enfant des Ardennes, il en ramena des livres comme Rimbaud en Abyssinie qui lui valurent une certaine consécration (mais comme je ne les ai pas lus, je ne m'étends pas plus sur le sujet borérien). Toujours est-il que notre Nunki Bartt est même allé en pèlerinage à Charleville avec un ami aussi dingue que lui des Illuminations. Dans des conditions précaires qui n'étaient pas sans rappeler les propres errances d'Arthur.


Samedi soir, après le concert de Rodolphe Burger et Serge Teyssot-Gay à Equinoxe, nous nous étions retrouvés chez lui autour d'un coup de rouge avec fromage et saucisson. Comment la conversation en vint-elle à glisser sur Truffaut et Godard, je ne sais plus, mais je me souviens bien que Nunki Bartt avait évoqué le générique de Pierrot le Fou, avec ses lettres rouges et bleues qui apparaissent sur un seul carton pour composer sur sept lignes le message suivant : « JEAN PAUL BELMONDO ET ANNA KARINA DANS PIERROT LE FOU UN FILM DE JEAN LUC GODARD », avant de disparaître progressivement pour finir sur le seul O de Pierrot. Dans ce générique, il voyait clairement une citation du poème rimbaldien des Voyelles, qui finit aussi sur le O : "O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !"*


Le lendemain, je termine la lecture d'un petit livre sur Michel Butor, La mémoire des sentiers, fruit d'entretiens sur la montagne menés avec Fabrice Lardreau. Je l'avais presque acheté rien que pour sa citation liminaire, que je trouve admirable : « Chaque moment est complexe, au sens mathématique de “nombre complexe” ; il est traversé d’échos, d’harmoniques. Et, parmi les activités humaines, parmi tous les registres possibles de paysages, la marche en montagne est la plus propice pour générer ces harmoniques. » Mais, en réalité, j'avais aussi adoré les autres réflexions, toujours justes et pénétrantes, de cet insatiable curieux qu'était Michel Butor, globe-trotter d'autant plus remarquable que loin d'en tirer une sorte d'arrogance - la suffisance de celui qui a tout vu - il reste étonnamment modeste, au point que l'on regrette vraiment de ne pas avoir connu un homme dont on est prêt à parier qu'il devait être éminemment sympathique.
Bref, j'en arrive au dernier texte cité par Butor, après Ramuz, Thomas Mann et Kamo No Chomei : la Lettre de Gênes, écrite aux siens par Rimbaud le dimanche 17 novembre 1978, où il décrit dans quelles difficiles conditions il a traversé les Alpes.

Sur ce, peu avant midi, je reçois un texto de Nunki Bartt m'annonçant que l'esprit de Jarry roulait au-dessus de son casque, qu'il projetait donc une sortie à bicyclette l'après-midi et que si ça me disait... Il faut préciser qu'un grand beau temps s'était installé sur le Berry, une chaleur de juillet dont il eût été dommage de ne pas profiter. Mon vélo s'enrouillait sur le balcon, il était temps de réagir, aussi je répondis fissa à Nunki : Ok Fausto ! Tu passes me chercher ? A quelle heure ?
Fausto - pour les ignorants de l'histoire cyclistique - c'est bien sûr faire allusion à Fausto Coppi, le grand champion italien des années cinquante (je ne l'ai même pas connu, il est mort l'année de ma naissance d'une malaria contractée en Haute-Volta).
Cinq minutes plus tard, Bartt me répond qu'il ne sait pas encore au juste, il doit aider à tondre le jardin, il me rappellera. Je dis : Ok Gino !
Gino - pour les incultes de la chronique vélocipédique - c'est Gino Bartali, l'autre campionissimo, le grand rival de Coppi, trois tours d'Italie, deux tours de France remportés à dix ans d'intervalle, un exploit jamais égalé. Jeune lecteur, tu ne connais pas, mais Bartt si, qui me répond à 12 h 59 :


A 13 h 37, il m'avertit que la tondeuse étant tombée en panne, on peut s'attaquer au Saint Gothar plus tôt. Le Saint-Gothard, le col mythique  qui relie Andermatt dans le canton d'Uri à Airolo dans le canton du Tessin. Pourquoi, allant faire du vélo en forêt - randonnée qui ne se caractérise pas précisément par un relief tourmenté - me parle-t-il du Saint Gothard ? A cause de Gino, Gino "le pieux"** ? Peut-être, car le Saint-Gothard a été maintes fois escaladé pendant le tour de Suisse, que Bartali a gagné deux fois.

Extrait du journal suisse Le Confédéré, Martigny, 20 août 1947.
Mais ce n'est pas cela qui me surprend le plus : c'est comme si Nunki Bartt avait lu par-dessus mon épaule, car que raconte la lettre de Gênes de Rimbaud, sinon cette montée difficultueuse du Gothard, qu'il qualifie lui-même d'exploit ? Extrait :
"Voici à fendre plus d'un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C'est échauffant. Haletants, car en une demi‑heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts, on s'encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d'eau salée 1,50. En route. Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est‑ce ? (II n'y a de poteaux que d'un côté.) On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras... Une ombre pâle derrière une tranchée : c'est l'hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la  sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte."
Je n'avais pas parlé la veille de cette lettre, pour la bonne raison d'abord que je ne la connaissais pas, et que je l'ai découverte ce dimanche matin-là, grâce à Butor. La coïncidence était à mes yeux assez étourdissante. Quand j'en fis part à Bartt, il ne broncha guère : je sais bien qu'il n'accorde pas grand prix à ma dilection pour les carambolages du hasard (pour reprendre une image donnée par Marguerite Yourcenar), c'est une marotte qu'il me concède par indulgence (ce n'est pas le seul, loin de là, prendre ces faits au sérieux, vraiment au sérieux,  impliquerait un bouleversement d'ordre métaphysique dont je conçois parfaitement qu'on en veuille faire l'économie***).

Bon, vers 14 h nous voilà lancés vers la forêt du Poinçonnet. Et le bougre est bien plus fringant que moi, sur sa monture noire aux pneus blancs il n'amuse pas le goudron : Lourouer-les-Bois, les Loges de Dressais, les longues allées rectilignes mal bitumées, sous un ciel d'azur puis plombé de nuages puis re-bleu, et moi au bord de l'épuisement, mis à mal par le moindre faux plat (oh, il est loin le temps où j'étais un bon grimpeur). Et voilà que des noms commencent à courir dans ma tête, revenant obsessionnellement. Cela m'arrive régulièrement en vélo quand la fatigue se fait lourde. Je me répète en boucle une formule ; c'est dans la zone industrielle, plus très loin du but, que je prends vraiment conscience des mots qui me trottent dans la cervelle : deux noms exactement. HEATHER HEARNSTEIN. Oui, Heather Hearnstein, je les vois très précisément écrits ainsi. Ils ne me rappellent rien mais ils forment une sorte d'entité rythmique. 1-2, 1-2. Coup de pédale après coup de pédale, halètement après halètement, je les capture, je les fixe, ils s'impriment maintenant dans ma conscience comme le Augenblick et le Lexington Avenue, mais là c'était venu dans les rêves, pas en veille. Finalement, un peu plus loin, Bartt, qui affirmait ne jamais avoir crevé avec ses pneus blancs, prend une épine, et comme la pompe que j'ai amenée ne correspond pas à sa valve, il faut finir à pied. J'oublie mon Heather Hearnstein.

Revenu à l'appart, douché, les jambes lourdes, les genoux rompus, je décide de sagement regarder mes deux épisodes quotidiens de Lost. Saison 5, épisode 8.
Soudain, à la vingt-sixième minute de cet épisode, intitulé LaFleur, lors d'une alerte de sécurité, Phil, l'un des membres de l'Initiative Dharma, pénètre dans une des maisons du village et demande à une certaine Heather de garder un oeil sur Sawyer, Juliet, Jin et Miles.


Heather. Dès que le nom s'affiche, tout me revient. Heather Hearnstein.
Ce qui est stupéfiant, c'est que c'est la seule occurrence de ce personnage dans Lost. Jouée par Carla Buscaglia, Heather n'apparaît plus ensuite.

Alors bien sûr j'ai été tenté de rechercher Hearnstein, dans Lost tout d'abord, mais non, pas de Hearnstein dans Lost, pas de "Heather Hearnstein" non plus. "Hearnstein" seul n'affiche que 190 résultats, une misère dans Google. Et dans les sites répertoriés, rien de convaincant. C'est qu'il ne faut pas chercher, je n'ai pas cherché Heather, le nom s'est imposé à moi. Ce sera la même chose pour Hearnstein. Peut-être.



______________
* Pour une analyse savante du générique de Pierrot le Fou, on peut lire L’alpha et l’oméga : Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, article de Laurence Moinereau dans la revue en ligne Fabula.org.

** Dans sa notice Wikipedia, je découvre que ce pieux Bartali, en plus d'être un grand champion, lion d'être un bigot relou, était un homme plus qu'estimable : " Profondément croyant, membre de l'Action catholique, « Gino le Pieux » a toujours refusé d'être un ambassadeur du fascisme. Proche du cardinal florentin Elia Dalla Costa, son activité de messager clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale, sous couvert de sorties d'entraînement au cours desquelles il acheminait des faux papiers cachés dans le guidon ou la selle de son vélo, a permis de sauver de nombreux Juifs. Il fut à ce titre reconnu comme « Juste parmi les nations » en septembre 2013 et son nom figure au mémorial de Yad Vashem."

*** Une autre sorte d'évitement consiste à considérer le phénomène uniquement comme une fantaisie, un détail de métaphysique amusante, une curiosité. Or, il a à voir aussi avec le tragique. Clément Rosset affirmait que rien n'était plus fragile que la faculté humaine d'accepter la réalité. Et si la réalité était faite aussi, et bien plus souvent qu'on ne croit, des collisions du hasard (ce que Rosset lui-même n'aurait sans doute pas accepté) ?

samedi 23 décembre 2017

# 306/313 - Une mère

Souvent le premier roman d'un écrivain est autobiographique. Mais pas toujours. Quand La théorie des nuages de Stéphane Audeguy paraît en 2005, on y cherchera vainement une référence au passé de l'auteur. Et les livres qui suivront seront de la même eau. Et puis, en septembre 2017, ce livre bref de 148 pages, écrit en un mois, qu'on lit en un jour. Une mère. Pas La mère, Maman, Ma mère, Ma mère avait raison, que sais-je, non, Une mère. Pas exceptionnelle, mais unique. Une mère morte dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 juillet, douze jours avant son soixante-dix-neuvième anniversaire. "Je sais bien que la plupart des gens pleurent à la mort de leur mère. Moi, j'écris des livres."
C'est dire qu'il n'y aura pas de pathos dans ce qui va s'écrire. Ce n'est d'ailleurs pas un livre sur la mort, mais sur la vie, la vie de quelqu'un qui a eu de la peine à bien la vivre, cette vie, mais qui n'a jamais renoncé. Fille de réfugié polonais, Sabine Sobczak  ne partait pas avec tous les atouts dans sa manche : "Elle n'avait pas trois ans quand le pays d'origine de ses parents disparut de la carte de l'Europe."


Petit arrêt sur image : il faut que je fasse une confidence. Je dois normalement partir fin janvier 2018 en Pologne, à Varsovie. Quatre jours. Dans le cadre de mon travail. C'est du sérieux, croyez bien. Je ne suis jamais allé en Pologne, et cette perspective de voyage me captive. Alors quand Audeguy parle de ses ascendances polonaises, je suis plus que jamais à l'écoute, antennes dressées, enregistreur mémoriel en charge.
Autre élément familier, la ville de Tours. Sabine est née à Tours, c'est à Fondettes, près de Tours, que Josefa, sa mère, la grand-mère de Stéphane Audeguy, est morte de la tuberculose en 1944. Elle n'avait que trente-six ans.
C'est à Tours que la fiction 1967 a commencé, et c'est à Tours qu'elle s'est pour ainsi dire terminée (il me reste un épisode à écrire, mais il sera extérieur à l'histoire elle-même). Et puis tiens, en le relisant, je réalise qu'il y est question là aussi d'une mère qui meurt (elle se jette dans un précipice pyrénéen, ce n'est pas le cas chez Audeguy). Mais bon, passons.
Sabine Sobczak est une bonne élève, la directrice de l'école entend qu'elle poursuive ses études, mais Édouard Sobczak refuse : "Il n'imaginait pas pour une fille d'autre destinée qu'un mariage ; dans cette attente, elle pouvait à la rigueur exercer un métier ; en aucun cas faire des études." Ce n'était pas un cas isolé : ma propre mère, née en 1939, deux ans après Sabine, n'est pas allée au-delà du certificat d'études malgré son bon parcours scolaire. Le grand-père Julien venait, je crois, d'acheter la ferme où je naquis. Ma mère y est restée travailler jusqu'à son mariage. Sabine, elle, a au moins suivi des cours dans une école Pigier. "Elle me montrait souvent l'endroit, écrit Audeguy, sur une place mélancolique et exiguë de Tours, à l'ombre de la petite église Saint-Etienne. Elle demeura toujours très fière de sa vitesse de frappe, et de sa rapidité à prendre des notes en sténo. Dans Bande à part, de Jean-Luc Godard (1964), il me semble que l'on voit Anna Karina, qui est à peu près de l'âge de ma mère, s'ennuyer dans un cours de ce genre."

Bande à part, j'ai consacré à ce film le treizième article de cette série. Treize encore, et encore une Anna. Mais bon, passons encore, je souscris totalement à ce que Audéguy écrit ensuite :
" Je ne peux m'empêcher de songer que pour s'enfuir de là, comme son personnage le fait, il faut une puissance d'arrachement que ma mère alors n'avait pas ; et ne pouvait avoir, pour des raisons de classe (le mot a disparu du vocabulaire courant, mais la société de classes existe toujours) et de génération. Je remarque durant sa vie entière, en dehors d'une brève incursion en banlieue de Tours et d'un séjour de deux ans à Paris, ma mère a évolué dans un quadrilatère de quatre kilomètres sur deux, autour de la partie centrale de la sempiternelle avenue de Grammont, principal axe nord-sud de la ville, avant l'âge des rocades du moins ; chose assurément commune parmi les femmes de sa génération ; mais qui en dit long, aussi, sur les lois de la pesanteur sociale."
Semblablement, ma mère, hormis un intermède de cinq ans dans le département voisin du Cher, a déployé sa vie dans trois communes adjacentes, ce qui la place nettement au-dessus de ma grand-mère paternelle qui n'a, je pense, jamais vécu en dehors de sa commune natale.

Stéphane Audeguy a un père aussi, qu'il désigne comme "le premier mari de ma mère". Jamais il n’emploiera l'expression "mon père". Il écrit simplement qu'il ne l'a quasiment pas revu, passé dix-huit ans. Il écrit aussi qu'il ne les a jamais connus que désunis. Plus loin encore, il en parle comme d'un "bourreau domestique à tiers-temps, détaché à certains égards, mais pas au point , tout de même, d'abandonner le confort de sa première vie, où le gîte, le couvert et le lit lui étaient offerts, ainsi que les joies mauvaises de la tyrannie domestique. De ce sinistre individu, je ne sais pas grand chose d'autre. Je crus comprendre qu'il avait une maîtresse lorsqu'il ramena chez nous - j'avais treize ans - un trente-trois tours de Joan Baez, chanteuse folk pacifiste et de gauche qui formait avec son tempérament et ses habitudes un contraste effarant et comique (...)." [C'est moi qui souligne]

Et oui je souligne, parce que je retrouve cette fameuse expression "j'avais treize ans" au moment même de l'évocation de la cruauté paternelle. Chaque fois, nous l'avons vu, le père est absent : celui de Werner Herzog est toujours en vadrouille, "vivant une existence de vagabond débrouillard", précise Olivier Bitoun ; celui de Richard Brautigan ne vit que deux fois son fils durant sa jeunesse ; celui de Georges Perec est mort au front ; celui de Theo Decker a abandonné le foyer (seul celui de Ta-Nehisi Coates est bien présent, mais il se comporte bien souvent en tyran domestique lui aussi, usant volontiers de la ceinture en cuir pour punir ses enfants, animé, il est vrai, du violent désir de les voir survivre dans le milieu dangereux de West Baltimore où ils habitaient).

Voilà. Ces coïncidences ne sont qu'amusettes si l'on ne voit pas cet arrière-plan plus grave qu'elles mettent pour ainsi dire en relief. Il y aurait encore bien des choses à dire sur ce petit livre, qui n'est petit que par le format, mais je n'ai pas vocation ni le coeur à être exhaustif. Il finit sur la Pologne, une histoire de bouteille  avec un message à l'intérieur, retrouvée à proximité du camp de concentration d'Auschwitz. L'un des rédacteurs du papier était un parent de Stéphane et Sabine, Waclaw Sobczak.

Mon grand-père Lucien aura connu avant moi la Pologne. Prisonnier de guerre en Silésie, il ne revint qu'à la fin de 1945. Il ne m'en parla jamais.
_______________________________
PS (20/12 au matin) : Après avoir rédigé ce billet, je découvre sur mon fil Twitter (que je consulte mais où je ne poste jamais rien) cette information : 

Je rappelle que Stéphane Audeguy a publié en 2005 La théorie des nuages.


samedi 25 février 2017

# 48/313 - Le cahier Klee

J'en termine avec Le Titanic fera naufrage, de Pierre Bayard, un essai qui aura largement irrigué ces chroniques. Il sera une fois encore question de Jean-Luc Godard et de l'anticipation d'événements futurs. "Si certaines œuvres, écrit Bayard, ne puisent pas seulement  leur inspiration dans ce qui s'est passé mais dans ce qui va advenir, il importe d'organiser autrement l'histoire de la littérature et de l'art, au moyen de regroupements qui ne soient pas dépendants de la chronologie classique, mais prennent en charge les grands événements transhistoriques dont les œuvres s'inspirent." Et il voit en Godard l'exemple de quelqu'un qui, à travers son Histoire(s) du cinéma, documentaire de six heures en huit parties, s'affranchit de la succession chronologique. Le s entre parenthèses (que d'ailleurs Pierre Bayard oublie) est déjà révélateur de la pluralité narrative. Dans un entretien pour les Inrocks à la sortie du livre associé au film, en 1998, le cinéaste explique pourquoi seul le cinéma peut, selon lui, donner à voir ce qu'il appelle le tissu de l'Histoire :
A cause de sa matière, de la façon dont il est fait et construit techniquement, le cinéma peut se raconter et faire sa propre histoire. En la faisant, il est le seul à pouvoir donner un sentiment, une idée de ce qu’on a convenu d’appeler l’Histoire. Cette histoire sera différente de toutes les autres puisqu’elle est visible et vivante, puisqu’elle reproduit du vivant à la façon dont le cinéma ou la photo le font. Le cinéma est donc le seul qui peut donner un sentiment du tissu ou du fleuve histoire. Le cinéma peut donner ce que les journaux appelaient autrefois “le film des événements”. En littérature, on ne peut pas. Quand Joyce écrit Finnegans Wake, qui est la somme de tout ce qui peut s’écrire, il dit “Je” : c’est de la littérature, mais pas l’histoire de la littérature. De la même manière, la sculpture ou la peinture ne peuvent pas faire leur propre histoire. Alors que le cinéma peut vraiment raconter une histoire, on l’a toujours dit. Moi, je lui ai fait raconter l’histoire de l’Histoire, à travers le cinéma.
Construites autour de plusieurs thématiques, les huit parties résultent d'un formidable travail de montage, que Serge Kaganski décrit fort bien dans la même édition des Inrocks :
Nos oreilles, nos rétines et notre cerveau sont mitraillés d’informations, de signes et de références, on se raccroche parfois aux branches comme on peut. En malaxant ainsi son matériau, Godard semble vouloir lui faire rendre gorge ; il presse le cinéma et le siècle pour en tirer le nectar le plus concentré (qu’il ait le goût de l’honneur ou le goût de l’horreur), il catapulte images, sons, époques, artistes, œuvres les uns contre les autres tel un accélérateur de particules pour en faire sourdre le sens et la beauté. Godard n’oublie pas qu’une image + une image = une troisième image : c’est là le principe central, le bloc moteur d’Histoire(s), gigantesque travail de collage et de juxtaposition.
 Pierre Bayard écrit de son côté que le "premier effet de ce type de montage est de mettre l'accent sur des affinités ou des correspondances insolites entre les citations qui n'apparaîtraient pas nécessairement dans une histoire plus classique", et un peu plus loin que "l'entreprise de Godard fait penser à celle d'Aby Warburg, cet historien de l'art qui avait entrepris, au début du XXe siècle, de réaliser un atlas où chaque planche réunissait de manière improbable des œuvres issues de périodes et de lieux éloignés, lesquelles, bien que relevant de cultures distantes, lui semblaient présenter, au rebours de toute logique, de singulières ressemblances."

Aby Warburg -planche 77
Nous arrivons là, sans crier gare, à un moment-clé de cette exploration de l'attracteur étrange, car il se trouve que dans les derniers mois de 2016, du 30 septembre à fin décembre, j'ai beaucoup étudié l'oeuvre d'Aby Warburg à travers l'essai de George Didi-Huberman, L'image survivante, Histoire de l'art et du temps des fantômes selon Aby Warburg, Minuit, 2002. Délaissant ce site, et même l'ordinateur, j'avais commencé à accumuler les citations et les notes sur un grand cahier noir acheté un beau jour à Noz. Mon point de départ avait été Paul Klee, dont j'abordai alors la lecture du Journal. Mais rapidement, Warburg s'imposa à de multiples reprises. Et c'est la rencontre d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu, avec son attracteur étrange, qui me fit changer de braquet, suspendre le cahier Klee et ouvrir un nouveau chantier sur Alluvions
Je n'ai pas envie de résumer les 37 pages du cahier Klee, je les ai donc numérisées et je les présente ci-dessous. De manière générale, la composition s'articule autour d'une double page, et je me suis amusé parfois à reproduire au crayon ici et là quelques œuvres remarquables.



Toutes proportions gardées, et sans vouloir se comparer à ces augustes aînés, le travail ici sur Alluvions relève de la même dynamique associative, de la même recherche des correspondances passant outre les espaces et les temps. Un concept central peut résumer tout ceci : l'intrication. Ce sera le sujet de la prochaine chronique.

mercredi 22 février 2017

# 45/313 - Le terroriste et le gitan

Mercredi 15 février. Je venais de publier le matin même la quarante-quatrième chronique, La Chinoise et le porteur de valise, essentiellement basée sur le film de Godard paru en 1967. Le temps avait viré au beau, je désertai donc le bureau et enfourchai ma bicyclette pour un tour de Châteauroux, itinéraire en boucle que j'ai tissé au fil  des mois par les chemins secrets des faubourgs et des parcs, les larges allées cyclables de la zone industrielle ou les sentes humides de la Vallée verte. Je poussai néanmoins jusqu'à cette grande et laide étendue qu'on qualifie de Cap mais à laquelle il manque le vaste horizon qui l'accompagne en principe. J'en revins avec Jugan, le roman de Jérôme Leroy tout juste sorti en poche. L'écrivain m'avait donné la matière d'une belle coïncidence, mon intuition me commandait de me procurer ce livre, que je commençai dès mon retour et achevai en fin d'après-midi. C'est dire déjà la fluidité de sa prose noire.


Car elle est noire, oui, cette prose inspirée du roman non moins noir de Barbey d'Aurevilly, L'ensorcelée, paru en feuilleton en 1852, publié en volume trois ans plus tard. Une jeune femme, Jeanne Le Hardouey, s'y prenait de fascination pour l’abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, ancien chouan qui tenta de se suicider quand il  comprit que sa cause était perdue, puis fut ensuite torturé et défiguré par des soldats de la République. Sans faire un remake, Jérôme Leroy transpose cette histoire à notre époque, mais dans la même région du Cotentin. L'abbé devient Joël Jugan, ancien chef d'Action Rouge, groupe terroriste de la fin des années 70, lui aussi affreusement défiguré par un suicide raté et une vengeance des policiers. En liberté surveillée après dix-huit ans de prison, dont plusieurs années à l'isolement, il revient dans sa ville natale de Noirbourg, employé dans un centre social à l'aide aux devoirs. C'est un monstre, au physique comme au moral, qui va détruire une jeune étudiante d'origine marocaine, Assia, irrésistiblement fascinée par ce revenant des luttes armées.

C'est là bien sûr un écho très fort à l'article publié le matin-même. D'ailleurs, un des personnages de Jugan, Rodain, aurait très bien pu être un des membres du groupe maoïste de La Chinoise :
Rodain était un ancien de la Gauche prolétarienne qui s'était "établi" en 1967 dans les Forges, avait tenté de noyauter les syndicats, s'était fait casser la gueule par les milices patronales et par la CGT, mais s'était accroché. Une fois la Gauche prolétarienne autodissoute en 1973, il s'était senti incapable de reprendre ses études de philo à la Sorbonne et était resté à Noirbourg, vivant dans son HLM sans qu'il soit possible de savoir s'il espérait encore un jour le soulèvement de la classe ouvrière ou s'il avait trouvé une forme de sagesse : il passait ses dimanches derrière sa porte-fenêtre, à regarder les nuages venus de Jersey et Guernesey filer dans le ciel gris en écoutant France-Musique, n'ayant plus que de rares regards amusés pour le buste de Mao, le petit livre rouge près du téléphone et un vieux tract de la Cause du Peuple, "Patron, nous vous pendrons par les couilles !" qu'il avait mis sous verre par une ironie de l'Histoire dont il était parfaitement conscient. (p. 80-81)
D'autres personnages ont un rôle crucial dans le roman : les Gitans de la Zone, dont la présence dans la région est très ancienne ; dealers, trafiquants, mais aussi guérisseurs ou jeteurs de sorts, ils décalquent les bergers errants de Barbey d'Aurevilly :
Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortilèges. D’où viennent-ils ? où vont-ils ? Ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l’Europe dans toutes les directions, au Moyen Âge ? [...]. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils n’occupent jamais que d’une manière, c’est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d’une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace ; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.
Or, ce même soir, un mail de l'INA me vante un documentaire sur Jérôme Bosch. Je décide de le télécharger (la veille j'avais visionné une exposition autour du peintre, mais je ne m'y attarde pas présentement, j'y reviendrai tôt ou tard), mais je décide aussi de regarder enfin le documentaire de Claude Dagues, écrit en collaboration avec Jacques Yonnet, Paris des maléfices, que j'avais téléchargé le 2 février (l'INA n'en donnait qu'un aperçu gratuit de quelques minutes). Or, un passage autour du Pont Saint-Louis mettait aussi en scène les Bohémiens et leur pouvoir de jeteur de sorts. Voici l'extrait en question :


L'homme interrogé est Pierre Derlon, dont j'avais lu, voici très longtemps, La médecine secrète des gens du voyage, et aussi un article dans la revue l'Originel, à l'été 1979, intitulé "Ainsi parlait mon frère le gitan." Pierre Derlon raconte qu'après avoir sauvé de la noyade un vieux gitan, il avait été adopté, lui le gadjo, dans la communauté de celui qui devint en quelque sorte son maître, Pietro Hartiss. Robert Doisneau a réalisé de belles photos de lui, comme celle-ci, mise en vente à Drouot :

Robert DOISNEAU, Le dresseur de colombe Pierre Derlon, 1963

Au dos du tirage, Doisneau avait écrit : «Cette image a été faite le 11 novembre 1963, à Gentilly chez Pierre Derlon. À cette époque, il était dresseur de colombes (...) Pierre Derlon est aujourd'hui l'auteur de plusieurs bouquins sur la magie gitane, il faut l'entendre raconter le tribunal des corbeaux, c'est un enchantement. Pierrot le manouche est mon ami.»

 Après la noirceur de Jugan, une telle image est un réconfort.

mercredi 15 février 2017

# 39/313 - La Chinoise et le porteur de valises

La Chinoise, J.L. Godard (1967)
Dans le dernier chapitre de son essai, Pierre Bayard se penche sur le cas de La Chinoise, le film de Jean-Luc Godard réalisé en 1967 (année-phare du projet Heptalmanach et année prolifique pour le cinéaste : outre Deux ou trois choses que je sais d'elle, il tournera aussi Week-end). Un autre exemple d'anticipation : à travers les tribulations d'un petit groupe d'étudiants maoïstes, il annoncerait les événements de mai 68. C'est d'ailleurs ce qu'écrit Arnaud Hée, sur le site Critikat , non sans ajouter que se limiter à cela serait assez réducteur :
"C’est enfoncer une porte ouverte que de déclarer que Godard annonce le soulèvement de Mai 68, ce qui est vrai, mais ce serait réduire La Chinoise au simple constat d’une fracture générationnelle déjà largement consommée et de l’odieux système d’une université française sclérosée, au bord de l’explosion. Pour qui fut en contact avec le milieu universitaire de Nanterre en 1967, ce n’est sans doute pas une immense opération intellectuelle que d’imaginer que les digues sont prêtes à rompre. Ce qui est plus intrigant et impressionnant concernant ce film et Godard lui-même – qui s’apprête pourtant à se jeter dans la bataille avec l’aventure gauchiste du groupe Dziga Vertov – c’est l’aspect extrêmement déceptif et désillusionné, mais non moqueur ou narquois, du regard posé sur ces jeunes révolutionnaires. La Chinoise porterait ainsi l’émergence de l’agitation gauchiste préalable aux événements de Mai 68, mais surtout la gueule de bois postérieure à ce mouvement."
Antoine de Baecque partage aussi cette analyse (dans un entretien* que rappelle Pierre Bayard), "le film est peut-être moins prémonitoire de mai 68 que de son échec et de celui du gauchisme, la description positive des jeunes révolutionnaires étant fortement tempérée par la manière dont leur projet est relativisé, aussi bien par les personnages d'Henri et de Jeanson que par l'assassinat burlesque du ministre soviétique et l'écriture décalée de l'ensemble."


La portée dérisoire de l'action du groupe éclate lors de la conversation de l'étudiante en philosophie Véronique (jouée par Anne Wiazemsky, compagne de Godard à l'époque) avec son ancien professeur Francis Jeanson, dans son propre rôle d'ancien soutien de la cause algérienne, porteur de valises condamné par contumace en octobre 1960 à dix ans de réclusion et amnistié en 1966. Dans le train qui les conduit en province, où Jeanson a choisi de travailler pour le théâtre, il pointe avec patience les incohérences de leur projet terroriste : « À quoi ça sert de tuer des gens si tu ne sais pas ce que tu feras après. Vous savez seulement que le système actuel vous est odieux et que vous êtes terriblement impatient d’en finir avec lui ».



Quelque temps avant, pour Noël, j'avais offert à mon père sa première BD : Histoire dessinée de la guerre d'Algérie, par Benjamin Stora et Sébastien Vassant. Un récit passionnant et émouvant, d'une très grande clarté, qui raconte le conflit de novembre 54 à l'été 62, de la Toussaint rouge aux accords d'Evian. Francis Jeanson en est l'un des acteurs. A sa mort, en 2009, Benjamin Stora évoqua son parcours dans un entretien à Médiapart. Extrait :

MP: Comment peut-on analyser la figure de l'intellectuel engagé qu'était Jeanson, au regard des intellectuels d'aujourd'hui ?
B.S.: C’est l’homme qui a voulu toujours mettre en adéquation la théorie, les paroles, les idées avec l’action, et ne pas s’engager à l’intérieur de partis politiques. Il avait comme morale essentielle l’investissement pratique dans un certain nombre de tâches à accomplir. On en est loin aujourd’hui car les figures intellectuelles actuelles sont des experts qui formulent des opinions sans s’engager véritablement, sans distribuer des tracts, ou militer dans des réseaux politiques.
La grande leçon qu’on retient d’intellectuels comme Jeanson, Sartre, et même Camus, c’est cette nécessité d’être dans la vie de la Cité pour lancer de manière perpétuelle ce défi, pour que la citoyenneté soit effective. L’engagement politique des intellectuels français de cette époque a eu une portée mondiale extrêmement puissante, sur des continents entiers comme l’Amérique latine, l’Asie, l’Afrique. Ils étaient considérés comme très engagés et très volontaires. Comme on le voit, les temps ne sont plus tout à fait les mêmes...


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* Entretien avec Pierre-Henri Gibert, in La Chinoise [1967], DVD, Gaumont-Pathé, 2012.

samedi 4 février 2017

# 30/313 - Elle est retrouvée. Quoi ? - L'Éternité.


 

En fait, je n'en ai pas encore terminé avec Pierrot le Fou, vraiment un des chefs d’œuvre de Godard. Revoyons encore une fois la célèbre scène de fin, où Belmondo se fait sauter la figure en s'enroulant des colliers de dynamite autour de la tête. Après la déflagration, la caméra effectue un panoramique sur l'horizon marin. Pas un son pendant de longues secondes, et puis soudain ces mots :

Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.



Ces quatre vers sont de Rimbaud, début de son poème Eternité.
Ce n'est pas la première fois que nous croisons Rimbaud associé à Godard : dans Bande à part, des vers s'étaient déjà glissés dans le texte de la voix-off. Ici, c'est plus particulièrement le thème du double qui s'en trouve éclairé,  ainsi que le formule Julien d'Abrigeon dans son analyse du film :
"Aragon cite encore en épigraphe au chapitre «Le carnaval» le «JE est un autre» de Rimbaud: l'allusion paraît si évidente dans le film que la phrase n'a pas besoin d'être citée pour être présente, tant Rimbaud et les êtres doubles hantent ce film. Enfin, même si Aragon va plus loin dans la multiplicité des êtres (des «hommes triples» apparaissent dans le chapitre «Le miroir brot»), un passage du roman prouve sans équivoque l'influence que celui-ci put avoir sur la construction même du film:

«Je t'ai déjà dit de ne plus m'appeler Alfred puisqu'Ingerborg trouve ce nom ridicule. (...) Je t'ai demander de m'appeler Jacques. Je te l'ai dit cent fois, ou si tu préfère Iago, pourquoi tu fais cette bouille ? Iago, Jacques, comme Santiago.»

Le parallèle est évident, avec cet échange constant, répété onze fois, entre Marianne et Ferdinand où, à l'inverse, le personnage refuse son «pseudonyme», lui préférant son nom «civil»:
«-...Pierrot !

- Je m'appelle Ferdinand.»

Il se trouve également que j'ai commencé cette semaine la lecture de Vie prolongée d'Arthur Rimbaud de Thierry Beinstingel, acheté à l'occasion de sa venue le vendredi 14 octobre 2016 à la librairie Arcanes. Nous n'étions pas nombreux autour de lui, ce soir-là, mais l'échange fut chaleureux, qui se continua dans un restau voisin. De fait, si je connaissais le blog de Thierry Beinstingel , Feuilles de route, je n'avais encore lu aucun de ses romans. Or, la quatrième de couverture renvoie directement à notre préoccupation du jour : 
"A la suite d’une confusion, c’est avec la dépouille d’un inconnu qu’Isabelle Rimbaud fait le trajet de Marseille à Charleville.
Déjouant les pronostics des médecins, Arthur, lui, se remet.
Et ce sont les journaux qui lui apprennent sa mort…
Jadis poète, naguère marchand, Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud sera-t-il capable de s’inventer un troisième destin ?
Relancé dans la tourmente de l’histoire, de l’affaire Dreyfus aux tranchées de la Première Guerre mondiale ; assistant stupéfait à l’élaboration de son propre mythe, à la construction de sa légende littéraire, celui qui écrivit « Je est un autre » avait-il imaginé à quel point cette phrase se révélerait prophétique ?" [C'est moi qui souligne]
 Ajout du 5 février : Jean-Claude m'écrit le courriel suivant :

"Comment ? Je n'en crois pas mes yeux : Arthur R. soumis au "concept Napoléon", comme dans le conte philosophique de Simon Leys ? Que Thierry Beinstingel connaisse ou pas ce travail littéraire  de S. Leys, on constate que le procédé consistant à  prêter une étape supplémentaire et ignorée à la vie du héros permet à l'écrivain de visiter en creux le mythe de ce même héros. Pour ce qui nous occupe de ces fictions on peut remarquer qu'elles incluent la nécessité de  passeurs ambigus. Le général Bertrand, qui en 1840 ramena en France les restes de l'Empereur,  est à Napoléon ce qu'Isabelle Rimbaud est à son frère :    leur  fidélité force l'admiration jusqu'à la rendre suspecte et, d'ailleurs,  toute fidélité est tromperie. Germain Laisnel de la Salle, le résident du manoir de Cosnay et admirable conteur des "Moeurs et coutumes du Berry", parle du général Bertrand avec une grande empathie  : "Tout révélait en lui l'homme de bon lieu, l'homme supérieur" (souligné par moi). Le général Bertrand produit l'illusion que Napoléon (homme supérieur s'il en est !) ait déteint sur sa propre personne . Et Isabelle Rimbaud  n'essayait-elle pas de produire une illusion  "Rimbaud" ?"

vendredi 3 février 2017

# 29/313 - William Wilson et Pierrot le Fou

Il faut de temps à autre se souvenir de penser contre soi. Entrer en controverse avec soi-même, pour mettre à l'épreuve ses idées et sa vision du monde. Entrer en inconfort. Lire cet écrivain, ce penseur qui vous conteste, vous hérisse, vous remue, vous pousse dans vos retranchements. Oui, pas en permanence (pas de masochisme intellectuel), mais à intervalles raisonnables, dont l'intuition seule vous donne la mesure.

C'est ainsi que j'ai reconsidéré mon approche sur Le Scarabée d'or, cette résonance avec Jung qui était, à ma connaissance, passée inaperçue et qui me semble maintenant indubitable. Le spectre de Bronner (Gérard, le sociologue des coïncidences) s'est réveillé : et si le terme même de "coïncidences" était fréquent dans les nouvelles de Poe, au point que sa présence dans Le Scarabée d'or ne revêtirait aucun caractère exceptionnel, en serait pour le moins fortement relativisé ? Je ne vous cacherai pas que je n'ai pas mené une recherche de type scientifique : il eût fallu interroger tout le corpus poesque, sonder tous les écrits, ce que je n'ai pas le temps ni le goût de réaliser. Donc je me suis fondé sur une approche moins rigoureuse, mais qui me semble déjà significative. J'ai googlisé "Edgar Poe" + "coïncidence", en supprimant Richard Parker dans le champ de recherche (car c'est cette coïncidence particulière déjà évoquée avec Pierre Bayard qui intéresse surtout les internautes), et il est vrai que j'ai trouvé d'autres occurrences du mot "coïncidence" dans l’œuvre de Poe, mais pas au point de faire apparaître comme négligeable son apparition dans Le Scarabée d'or.

Le mot est lui-même assez commun et il n'est guère surprenant de le rencontrer dans une œuvre littéraire de quelque longueur. Encore faut-il distinguer son emploi simple de son emploi métacognitif, je veux signifier par là que dans Le Scarabée d'or, la coïncidence intervient non seulement comme constat d'un fait (la similitude de tracé entre la tête de mort et le contour de l'insecte), mais comme support même de réflexion (le narrateur s'interroge sur la nature et l'effet sur l'être humain de la surgie des coïncidences).

Arthur Rackam, William Wilson, 1935.

J'ai donc trouvé le mot dans trois autres œuvres d'Edgar, et tout d'abord dans la nouvelle William Wilson, publiée en octobre 1839. Résumé de Wikipédia :

Cette nouvelle écrite à la première personne raconte la vie du narrateur qui choisit le pseudonyme de William Wilson. L'histoire commence dans la campagne anglaise, dans une école où le personnage particulièrement intelligent et manipulateur commence son éducation en compagnie d'autres écoliers. Un nouvel arrivant va bouleverser sa vie. Ce nouvel écolier porte le même nom que celui du narrateur et va calquer le comportement et les attitudes de ce dernier, son seul défaut étant qu'il ne peut élever la voix au-delà d'un chuchotement. De plus, il est le seul à rivaliser avec lui, contestant ainsi sa supériorité sur ses autres camarades. Le narrateur va s'en irriter jusqu'à quitter l'école pour poursuivre ses études à Oxford où il s'initie aux vices du jeu.
Dans la nouvelle, on peut donc lire :

Peut-être était-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui, joint à notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entrée simultanée à l’école, répandit parmi nos condisciples des classes supérieures l’opinion que nous étions frères. Habituellement ils ne s’enquièrent pas avec beaucoup d’exactitude des affaires des plus jeunes. J’ai déjà dit, ou j’aurais dû dire, que Wilson n’était pas, même au degré le plus éloigné, apparenté avec ma famille. Mais assurément, si nous avions été frères, nous aurions été jumeaux ; car, après avoir quitté la maison du docteur Bransby, j’ai appris par hasard que mon homonyme était né le 19 janvier 1813, et c’est là une coïncidence assez remarquable, car ce jour est précisément celui de ma naissance.[C'est moi qui souligne]
Poe exploite ici le thème du double, en introduisant par ailleurs un élément parfaitement authentique, la date de sa naissance, effectivement placée au 19 janvier (mais 1809, et non 1813). Le mot apparaît une seconde fois, quelques pages plus loin :
Je m’étais toujours senti de l’aversion pour mon malheureux nom de famille, si inélégant, et pour mon prénom, si trivial, sinon tout à fait plébéien. Ces syllabes étaient un poison pour mes oreilles ; et quand, le jour même de mon arrivée, un second William Wilson se présenta dans l’école, je lui en voulus de porter ce nom, et je me dégoûtai doublement du nom parce qu’un étranger le portait, — un étranger qui serait cause que je l’entendrais prononcer deux fois plus souvent, — qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires, dans le train-train ordinaire des choses de collège, seraient souvent et inévitablement, en raison de cette détestable coïncidence, confondues avec les miennes.
Rappelons que William Wilson est un pseudonyme : le véritable nom du narrateur, qu'il a en aversion, nous ne le connaîtrons jamais. L'histoire tourne au drame, Wikipédia (suite du résumé) :
Un soir, alors qu'au moyen de duperies il ruine un riche étudiant, un homme au visage couvert intervient et dénonce ses tricheries aux autres étudiants qui le prient de partir. Le narrateur fuit et poursuit son destin à travers l'Europe où son double intervient et met à bas ses plans. Au cours d'un bal masqué à Rome, le narrateur retrouve son adversaire, habillé exactement comme lui, et l'embroche avec son épée. Il s'en détourne un instant et quand il lui fait face à nouveau, il ne voit plus qu'une glace dans laquelle il se reconnaît pâle et barbouillé de sang. Cette image de son double agonisant lui dit alors (d'un ton normal et non en chuchotant comme il l'avait toujours fait auparavant) : « Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant, tu es mort aussi, mort au Monde, au Ciel et à l'espérance. En moi tu existais, et vois dans ma mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement assassiné toi-même. »[C'est moi qui souligne]
Remarquons que le choix du prénom est le même que pour Le Scarabée d'or (William Legrand),  William, pouvant se lire Will i am « Est-ce que je suis ? Le nom "(Son of Will ce qui signifie « Fils de la volonté » en anglais) est intéressant, évoquant le fait que le narrateur a lui-même voulu se confondre avec le double qui partage ce nom." Cette dernière remarque de la notice wikipedia renvoie à un livre de David Hoffmann, intitulée Poe Poe Poe Poe Poe Poe Poe Poe. Sept fois Poe, c'est là un petit clin d'oeil à l'Heptalmanach que je ne saurais laisser passer, of course.


Le thème du double, face au miroir, n'est-ce pas au fond le thème de la coïncidence poussée à son comble ?  Coïncidence impossible de soi à soi. Quête douloureuse que l'on retrouve dès l'origine de ces chroniques dans l'histoire d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu.


Enfin, dernière résonance troublante pour ce jour-ci : dans la notice wikipédienne, il est question de Jean-Luc Godard, que décidément nous ne cessons de croiser : en effet, dans Pierrot le Fou (1965),  on peut entendre ce dialogue :

Marianne (Anna Karina) : Vous avez l'air tout sombre.

Ferdinand (Jean-Paul Belmondo) : Y a des jours comme ça, on rencontre que des abrutis. Alors on commence à se regarder dans une glace et à douter de soi...»
Julien d'Abrigeon, sur son blog Tirejetazos, mène une fine analyse du thème :
Autre occurrence du double, Godard «colle», par l'intermédiaire de Pierrot, l'histoire de William Wilson, un résumé des aventures du héros de la nouvelle d'Edgar Allan Poe :

«Il avait croisé son double dans la rue. Il l'a cherché partout pour le tuer. Une fois que ça a été fait, il s'est aperçu que c'était lui-même qu'il avait tué, et que ce qui restait, c'était son double.»

Ferdinand serait à la recherche de son double pour le tuer, pour se tuer avec lui. L'allusion à la nouvelle de Poe s'inscrit donc dans ce contexte des «hommes doubles». Mais ce thème est surtout mis en lumière par la longue citation, très modifiée, de La mise à mort d'Aragon, citation non présentée comme telle et récitée d'une voix monocorde et hachée par Belmondo:

«Peut-être - que je rêve - debout. - Elle me fait penser - à la musique. - Son visage. - On est - arrivés - à l'époque - des hommes doubles - On n'a plus besoin de miroir - pour parler - tout seul. - Quand Marianne dit - «Il fait beau» - Rien d'autre. - A quoi elle pense ? - D'elle je n'ai que cette apparence - disant : - «Il fait beau» - Rien d'autre - A quoi bon - expliquer - ça? - Nous sommes - faits - de rêves - et - les rêves - sont faits - de nous. - Il fait beau - mon amour - dans les rêves - les mots - et la mort. - Il fait beau - mon amour. - Il fait beau - dans la vie.»


Pour avoir en trois minutes une vision assez claire du film, si vous ne le connaissez pas, rien de mieux que cette excellente petite vidéo de trois minutes de Luc Lagier, du Blow Up d'Arte.




J'ai songé ensuite que les trois couleurs de Pierrot Le Fou se retrouvaient encore dans le film de 1967, Deux ou trois choses que je sais d'elle, dont j'ai parlé il y a deux jours. Et que dans ce film encore, ce n'est sans doute pas un hasard si Godard joue sa partition en voix off dans le chuchotement, rappelant en cela la seule différence entre William Wilson et son double :

Je ne pouvais trouver en lui qu’un seul point vulnérable, et c’était dans un détail physique, qui, venant peut-être d’une infirmité constitutionnelle, aurait été épargné par tout antagoniste moins acharné à ses fins que je ne l’étais ; — mon rival avait une faiblesse dans l’appareil vocal qui l’empêchait de jamais élever la voix au-dessus d’un chuchotement très bas. Je ne manquais pas de tirer de cette imperfection tout le pauvre avantage qui était en mon pouvoir.


Bon, cet article est déjà bien long. La suite (les autres occurrences de "coïncidence" chez Edgar) au prochain numéro.

Deux ou trois choses que je sais d'elle -panneau de fin