Affichage des articles dont le libellé est Pierre Soulages. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pierre Soulages. Afficher tous les articles

lundi 7 avril 2025

Addi(c)tif à la poussière

La poussière œuvre dans le temps long : combien de semaines a-t-il fallu attendre pour que Man Ray puisse prendre cette photo dans l'atelier de Marcel Duchamp, à New York ? Près d'un siècle plus tard, à Sète, outre-Atlantique, Christian Bobin veut en prononcer l'éloge, se rendant par le train une nuit de Noël chez l'ami Pierre Soulages. J'ai dit comment le thème ne s'est pas imposé par irruption, invasion, effraction, mais par une lente sédimentation dans la conscience, répliquant en quelque sorte son mode physique d'envahissement des surfaces. Les étapes intermédiaires précédant l'avènement bobinesque, je n'en avais donc rien noté, mais j'avais besoin d'y retourner voir, pour m'assurer que je n'avais pas halluciné la répétition pulvérulente. 

Il me fallut revenir à ce récit d'Annie Dillard, la merveilleuse écrivaine découverte en juin 2024, et dont je lisais Une enfance américaine, acheté en février chez un bouquiniste de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette.



Il est encore question du temps dans cet ouvrage, la quatrième de couverture donne le la : "L'éternité est amoureuse des productions du temps", disait Blake. Annie Dillard, qui grandit à Pittsburgh dans les années 1950, écrit ici les épiphanies qui ont marqué son enfance (...)"

Les chapitres du livre ne sont ni numérotés, ni titrés. Celui qui s'amorce page 60 débute ainsi : "D'un côté, notre jardin était longé par un court chemin à l'abandon et sans issue. Nous ne le voyions pas de la maison ; nos parents avaient planté une rangée de peupliers pour le cacher. J'y trouvai une vieille pièce de monnaie." Annie Dillard raconte comment elle fouillait la terre sous un des peupliers, avec un bâton d'esquimau, quand elle a senti la pièce et creusé pour la dégager. Plus tard, elle la montra à son père : 

Il lut la date, 1919*, et me dit que c'était une vieille pièce, qui valait peut-être plus de dix cents.
Il m'expliqua que le passage du temps avait enterré la pièce ; la terre tend à s'accumuler autour des objets. A Rome, continua-t-il, en se  penchant par la fenêtre de la cuisine tandis que je m'accoudais à un meuble pour le regarder - à Rome, il avait vu de vieilles portes, deux ou trois étages sous terre. Là où autrefois les enfants sortaient directement au-dehors, les visiteurs devaient maintenant gravir deux escaliers pour retrouver la lumière de la rue. Je cessai d'écouter pendant une minute. J'imaginai que, si les enfants de Rome étaient, par je ne sais quel horrible hasard, restés assis suffisamment longtemps sur le pas de leur porte, perdus dans leur pensée au point d'en oublier de bouger, ils auraient été eux aussi enfouis sous la poussière, jusqu'au menton, non, par-dessus la tête ! mais à ce moment-là, bien sûr, ils auraient été très vieux. Ce qui était justement arrivé aux enfants de Rome - et la force de cette image me frappa -, qu'ils soient ou non restés sur le pas de leur porte. [C'est moi qui souligne]

Ce qu'Annie Dillard montre excellemment, c'est bien cette puissance des images forgées dans l'enfance, à travers le plus souvent de minuscules événements comme celui-ci : "Ce furent ces quelques pensées qui m'occupèrent pendant de longues années et laissèrent des traces dans ma vie intérieure." Traces dans l'esprit mais aussi traces dans le corps, dans la mémoire du corps, comme l'illustre cette seconde apparition de la poussière : "C'était mon corps qui connaissait ces trottoirs et ces rues. Mes os me faisaient mal à les parcourir, j'avais le goût de leur poussière brûlante sur mes lèvres écorchées ; leur gravier s'enfonçait dans mes paumes et mes genoux et y restait, bleu sous la nouvelle peau qui se reformait."(p. 146)

Un autre livre, à peine entamé, forma aussi relais vers l'assomption de la poussière. En février encore une fois, je fis l'acquisition de la réédition chez Zoé du Petit traité de la marche en plaine de Gustave Roud


Le premier texte, Adieu, n'est autre que le premier livre de Roud, commencé en novembre 1922, un mois après la publication de la photo de l’Élevage de poussière. Et la première phrase de ce premier livre est celle-ci : 

Route aiguë au cœur du village rose là-bas comme une flèche, ah par pitié rejette sur ta rive ce corps brisé par ta houle de poussière et de parfums, les mains percées de taons et qui étouffe.

*

A contrario de la survenue subreptice du topos de la poussière, voici comment surgit le 3 avril une troublante synchronicité : nous reçûmes ce jour-là du Doc le message suivant : "Bonjour les amis, je vous propose deux pages de l'ami John Berger. Il a écrit un "roman" dont la tactique est inspirée du "Feu pâle" de Nabokov. L'art est sous le feu du forgeron Berger, feu pâle poursuit, hante..."

La photo jointe est la suivante :

Je regarde attentivement, et je réalise alors que le Doc m'a envoyé deux pages du roman Un peintre de notre temps, que je venais précisément d'acheter à un bouquiniste de la Halle au blé dimanche 30 mars, quatre jours plus tôt. Un roman dont je n'avais  jamais entendu parler jusque-là, publié une première fois en 1958, retiré de la vente à cause des tensions de la guerre froide, et réédité en 1976. C'est l'édition française chez Maspero (1978) que j'avais achetée.

 

La coïncidence est d'autant plus incroyable que le Doc lui-même me confia ensuite qu'il ne savait même pas il y a dix jours que ce titre existait dans l’œuvre de Berger. L'édition qu'il avait était un fac-similé, "commandée livre neuf".

Il n'est sans doute pas anodin que deux des livres ici chroniqués soient issus des rayonnages de bouquinistes, en quelque sorte les braconniers du temps des livres. Et je songe tout à coup, en écrivant ces lignes, aux Chasseurs d'André Hardellet, qui donnent le titre de deux magnifiques recueils de poèmes. Dans le premier, édité chez Pauvert en 1966, le poème en prose, Les chasseurs, évoque l'apparition de cinq silhouettes à la lisière du bois des Arpents, "apparition qui semble née spontanément de la substance du taillis, très touffu dans ce secteur."

"Quelqu'un - vous, moi - grimpe au sommet du chêne Capitaine, d'où l'on peut voir la fin des Arpents et les champs qui leur font suite. Il attend, ce quelqu'un. Il attend que la scène se reproduise : le débouché des chasseurs en pleine lumière, l'alerte donnée aux corbeaux, des coups de feu, mais rien. Rien, personne. Le guetteur pourra bien demeurer des heures sur son perchoir, les Arpents ne relâcheront plus ce qu'ils ont capturé. Et pourtant le bois, limité à gauche par les murs de la Tuilerie, se termine à gauche par des coupes où cinq hommes passeraient difficilement inaperçus. [...] Les chasseurs ont peut-être fait halte, tout simplement, en attendant que j'aille les rejoindre lorsque j'aurai appris comment. Et qui sait s'ils ont bougé, depuis, sous le couvert ?"

La magie d'Hardellet, qui réside toujours dans ce jeu avec la suspension du temps, résonne pour moi aujourd'hui avec l'image des enfants de Rome dans le récit d'Annie Dillard.


 

___________

* 1919, année de naissance de Pierre Soulages.

jeudi 3 avril 2025

Eloge de la poussière

« Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. »  -

W. G. Sebald

Il semble que les motifs apparaissent de deux façons très différentes. Le plus souvent ils s'imposent, ils surgissent avec une sorte d'évidence. Ainsi, tout récemment, l’œil de Pierre Chanteau, repéré par une amie, transmis par son compagnon, et soudain au centre d'une actualité troublante : la mort même, quelques heures plus tard, de son créateur. Une quasi-synchronicité qui ne laisse pas d'être bluffante. Mais parfois l'attracteur étrange n'est pas si direct : le motif ne surgit pas ex nihilo, il ne prend pas immédiatement la lumière. Et c'est le cas de la poussière, dont je vais conter ici la lente survenue.

Tout commence avec l'achat du dernier hors-série de Reporters sans frontières, 100 photos pour la liberté de la presse, consacré à Man Ray. Je le parcours quelques jours plus tard, le 23 mars précisément. Parmi les photos reproduites, celle qu'il réalisa en 1920 à New York, avec Marcel Duchamp (la photo porte leurs deux signatures) : Élevage de poussière.

Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920.
 

Le titre actuel est donné en 1934. "Un clin d’œil duchampien : dans son atelier new-yorkais, est-il écrit dans le hors-série, Le Grand Verre était accompagné d'un panneau indiquant Élevage de poussière : ne pas déranger"." Publiée pour la première fois en 1922 dans la revue dadaïste Littérature, la photo avait pour titre Vue prise en aéroplane. Une tromperie bien sûr, Man Ray avait juste photographié la poussière déposée sur une plaque de verre.

Je ne connaissais pas l'anecdote, tout cela était intéressant mais bon, je n'y accordai pas plus d'importance que ça et passai à autre chose. Dans les jours suivants, ce mot de poussière, je vais le rencontrer à plusieurs reprises. Sans que cela ne me pousse encore à en faire un sujet de réflexion, le terme est loin d'être rare, rien d'extraordinaire à le retrouver donc ici et là. Et puis voilà que nous nous rendons à Rodez pour un court séjour au pays de Pierre Soulages. Visite du musée bien sûr, mais aussi du très beau musée Fenaille (où je tenais absolument à voir les fabuleuses statues-menhirs). C'est là que j'achète le récit que Christian Bobin a écrit sur Soulages en 2019, Pierre, (avec la virgule dans le titre). Ce récit-poème je le commence le jour-même et le finis le lendemain, et c'est vraiment avec lui que se révèle le motif de la poussière, c'est comme si tout devenait clair d'un seul coup : la photo de Man Ray/Duchamp, les occurrences plurielles du mot que je n'ai pas notées et que je regrette maintenant parce que ce ne sera pas facile de les retrouver, oui, le motif est bien présent, indubitable : "25 décembre 2018. Un train m'attendait. Il avait passé la nuit prétendue sainte dans une écurie de fer. Une lassitude m'empoussiérait. Les trottoirs écaillés, gris, étaient signés Soulages. Je voudrais écrire un éloge de la poussière." *(p. 22)

Christian Bobin au Creusot en 2007 ©Getty - Jean-Luc PETIT
 

L'attracteur étrange creuse son sillon : E. me montre une des encres qu'elle a réalisées dernièrement, auxquelles elle a adjoint une ligne poétique.

 

Plus tard, une fois revenus à Bourges, dans ma recherche sur la photo matricielle, je découvrirai qu'elle fut au centre d'une exposition au BAL, 6, impasse de la Défense, dans le 18ème arrondissement, du 16 octobre 2015 au 31 janvier 2016. Sur le site, je lis que le même mois d'octobre 1922** où elle fut publiée, T.S. Eliot écrivait dans The Waste Land les vers suivants : 

« Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre le matin marchant derrière toi
Ni ton ombre le soir venue à ta rencontre ;
Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière. » ***

Je lis également qu'après avoir été renommée en 1934, "dès lors, elle commence à hanter la culture contemporaine. Les artistes conceptuels des années 1960 et 1970 vont être fascinés par ses implications. Elle est souvent invoquée dans les débats sur le statut de la photographie comme indice ou comme trace, dans les expositions sur l'abstraction, dans les textes sur l'utilisation artistique de matériaux « pauvres », jusque dans les débats sur la représentation du paysage. 

Et si cette étrange photographie, prise il y a si longtemps, marquait l'aube de l'ère moderne, dans toutes sa complexité ? Peut-on repenser l'histoire à partir d'une poignée de poussière ? »

L’exposition proposait un parcours thématique au travers de 150 œuvres et objets dont les travaux de Man Ray, John Divola, Sophie Ristelhueber, Walker Evans, Mona Kuhn, Aaron Siskind, Gerhard Richter, Xavier Ribas, Nick Waplington, Eva Stenram, Georges Bataille, Jeff Wall et aussi des vues aériennes, des images de médecine légale, des cartes postales, des photographies amateur…

Le second de la liste, suivant immédiatement Man Ray, est le photographe américain John Divola, dont l'une des œuvres est reproduite dans le bandeau photographique en haut de la page web. Je suis saisi par sa ressemblance avec l'encre de E.

John Divola, Vandalism, 1973-1974

Et puis c'est encore Arthur Teboul qui dans son Instant poésie sur France Culture (émission signalée par mon fil Google ce même 30 mars), me fait relire Omar Khayyâm :

CXVI
Quand je serai terrassé sous les pieds du destin,
Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon cœur,
Veille à faire une coupe avec ma poussière :
Ainsi, rempli de vin, je revivrais, peut-être.


____________________

* La poussière fait huit apparitions dans Pierre, . Voici les sept autres occurrences du terme :

- "Malgré cette légère poussière d'un accent, la voix de Pierre Soulages est nue." (p. 11-12)

- "Par un détail le tableau est entré dans mon coeur, où il dépose jour après jour sa poussière de charbon transcendant. Dans la gibecière outrenoire, le fantastique gibier de Dieu." (p. 41)

- "La nuit de Noël, matrone chocolatée, ne me donne à admirer que des quais de gare orangés balayés par la poussière cosmique." (p. 47)

- "Mon sac à mes pieds est un chien poussiéreux. Tout est poussière dans ce train sans contrôleur :les vitres épaisses, les accoudoirs gris, mon passé, mon présent, mon avenir." (p. 49) 

- "Le vent est la poussière de la lumière." (p. 57)

- "Les étoiles ralentissent au-dessus du mont Saint-Clair. Tous ces gens du cimetière marin, Dieu les a débusqués de leurs cachettes de vivants, il a touché leur cœur d'un doigt de feu en criant : "Trouvé !" A présent, ils sont près de lui, où ils se réjouissent d'être rois et poussière." (p. 75)

- "Cette grisaille ocre et bleu qui couvre les immeubles cartonnées de Sète, ce n'est pas de la poussière, ce sont les grains de sable du temps." (p. 88) [C'est moi qui souligne]

** Pierre Soulages est mort le 22 octobre 2022, soit cent ans exactement après la publication de la photo et de The Waste Land de T.S. Eliot.

** On peut lire le poème entier dans sa traduction par Pierre Vinclair (encore un Pierre) sur le site de Florence Trocmé, Poezibao.



mardi 29 novembre 2022

Cristal noir # 11 : Les peintures de Tavant

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes au village de Tavant, en Touraine, à vingt kilomètres de Chinon, dans la vallée de la Vienne. Juste à temps pour suivre la dernière visite guidée de la journée. Celle de Saint-Nicolas de Tavant, l'église avec sa crypte sous le choeur, ses peintures dont la splendeur m'avait été maintes fois vantée par Nunki Bartt. Lequel était donc présent ce jour-là, et se réjouissait de nous faire enfin découvrir ces beautés de l'art roman. Beautés qui ne furent signalées qu'en 1862 (j'apprends cela et ce qui va suivre de cet opuscule de l'Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France consacré précisément à Tavant, et déniché voici plusieurs années dans la fourre-tout alibabesque de Noz). Et ce n'est qu'en 1940-1941, sous l'Occupation donc (cela m'étonne toujours qu'en des périodes si dramatiques, on ait pris le temps de se pencher sur ce qui semble profondément inactuel - et Tavant est loin d'être une exception), que Marthe Flandrin et sa belle-soeur, Simone Flandrin-Latron, réalisent les premiers relevés à l'aquarelle.

Je songe qu'avec cette crypte nous sommes encore, comme à l'Orbière, dans le monde souterrain, mais un monde souterrain qui est aussi tourné vers le ciel  : l'axe principal aboutit à la figure du Christ en majesté, dans sa mandorle. 

La force unique de Tavant, c'est d'abord celle de l'artiste  qui a peint ces fresques, et dont on suppose qu'il était fin connaisseur  des thèmes orientaux, byzantins. La fermeté des compositions, l'expressivité des visages et des mains laissent à penser que cet art devait être au service d'un programme iconographique rigoureux. Pourtant celui-ci reste obscur et plusieurs figures épuisent le savoir des spécialistes. Dès l'ouverture le mystère plane : deux oiseaux, aujourd'hui en moins bon état que sur les relevés de 1940-1941, nous accueillent, le premier, au nord, ailes ouvertes, regardant vers le sud, le second, au long cou recourbé, ailes fermées, faisant face au nord. Une représentation, précise l'opuscule, qu'on retrouve sur des édifices très anciens. Et puis, tout de suite après, ces deux femmes auréolées, assises sur un trône, les pieds posés sur un scabellum (sorte d'estrade honorifique), tenant dans chaque main des tiges avec des volutes. 


Seule change la position des mains, fermées ici, ouvertes là, à l'instar des ailes des oiseaux. Qui sont ces femmes ? Que signifient les tiges aux volutes ?  Aucune hypothèse n'a été retenue. Idem pour "l'homme dansant" qui suit, dont l'anonymat demeure : que tenait-il dans sa main droite levée ? Que désignait-il de son index pointé ? 


Le rôle des deux anges lampadophores un peu plus loin demeure lui aussi inexpliqué, tandis que les "atlantes" de la partie sud de la troisième travée laissent encore plus circonspect : "Ici, reconnaissent les auteurs de l'opuscule, aucun élément n'aide à leur compréhension. Ils portent un objet rectangulaire suffisamment allongé pour que certains spécialistes parlent de règle et d'autres de poutre ; en fait, cet objet n'a pas encore été identifié de manière convaincante."


La fin de la visite coïncide avec une dernière énigme : sur le collatéral sud exempt d'autres représentations, voici un personnage enturbanné, panetière à la ceinture (ce pourquoi on le désigne souvent comme un pèlerin), une longue plume ou palme à la main gauche et un long objet plat et légèrement courbé à la main droite (qui a peu à voir avec un simple bourdon de pèlerin). S'agirait-il du commanditaire des fresques (lequel est inconnu) ? 


Après un dernier verre dans un café-PMU de l'Ile-Bouchard, où jadis s'enfuit Picrochole, nous disons au revoir au Doc, à Géraldine et Jacques B. Si nous avions eu encore un peu de temps, ce dernier aurait voulu nous montrer également les graffitis de Cunault, près de cette Loire, victime de la sècheresse, qui faisait si peine à voir.

________________

Ajout du 2 décembre : Parmi les admirateurs de Tavant, on compte le peintre Pierre Soulages, récemment disparu. 


mercredi 7 octobre 2020

L'autre moitié du songe m'appartient

" Au fond le seul courage qui nous soit demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable que nous sommes."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

Ces mots de Rilke, je les ai retrouvés dans Espère en ton courage, le petit essai que Sophie Nauleau a consacré au courage, thème du dernier Printemps des poètes, dont elle est la directrice artistique. Peut-être ne l'aurait-je point remarqué, à la médiathèque où je l'ai emprunté mardi dernier, si elle n'avait écrit la préface de La parole qui me porte, recueil des oeuvres poétiques de Paul Valet, belle découverte du 23 mai dernier (à la veille de sa mort, le 8 février 1987, on lui montra le premier exemplaire de Vertiges qui venait d'être imprimé : Il dit simplement : "C'est bien". Ai-je encore besoin de répéter le magnétisme qui m'attache à ce mot de vertige ?). Paul Valet était le pseudonyme de Georges Schwartz, Russe exilé qui perdit les siens dans les chambres à gaz d'Auschwitz, prit le maquis en Auvergne et mena le mouvement Libération. Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? écrivait-il magnifiquement.

L'affiche de cette 22ème édition du Printemps des poètes reprend une huile sur toile de plus de deux mètres de haut, datée du 30 novembre 1967, donnée par Pierre et Colette Soulages au musée de Rodez.

"Si j'ai tant voulu pour emblème du Courage ce grand format-là, explique Sophie Nauleau, c'est qu'il y avait tant de force et d'éclat dans ces contours qu'Anna Gavalda me montra sur l'écran de son téléphone, au retour du musée de Rodez comme par enchantement, alors que je lui confiais mon immense espoir d'un Soulages. Tandis que le soleil de mai cognait sur le jardin du Centre culturel irlandais , éblouissant nos tendres détresses de la mi-semaine."

Et, revenant à la ligne, d'ajouter : "Or je crois obstinément à ce genre de synchronicités."

Elle poursuit en notant que Soulages est né à la veille de Noël, puis que ce fut la première chose qu'elle apprit d'Alicia Galienne : sa mort à vingt ans le matin du 24 décembre 1990, d'une maladie du sang qui avait déjà emporté son frère Eric. "Lorsque son cousin Guillaume me parla d'elle, je n'avais pas encore entrouvert Le Livre noir polycopié, vieux de trente ans, dans lequel elle avoue à l'été de ses dix-huit ans : Il est des fois où je voudrais boire la douleur dans tes yeux."

Alicia Gallienne en 1990, dans l’objectif de son dernier amour, le photographe Alvaro Canovas.

On sait l'importance de la couleur noire dans l'art de Pierre Soulages, on sait peut-être moins que cela n'a pas toujours été. Lui-même raconte comment cela s'est passé, par exemple dans cet entretien avec Patrick Vauday, en décembre 2002, La lumière comme matière :

"J’étais un jour en train de peindre et je me morfondais devant ce que j’étais en train de faire. Je l’ai souvent raconté. Ça se passait en 79, je devais poursuivre probablement un tableau comme je pensais en avoir réussi quelques uns, je me désolais, cependant je continuais à travailler ; après plusieurs heures de travail là- dessus, je me suis arrêté, pensant d’ailleurs qu’il y avait quelque chose qui se produisait qui était beaucoup plus fort que mes intentions puisque, malgré l’idée que j’avais de rater un tableau, je continuais. J’étais fatigué, épuisé même, je suis allé dormir quelques instants et je suis retourné voir ce que je faisais, et c’est à ce moment-là que je me suis aperçu que je faisais une autre peinture, une peinture où le noir n’était plus noir. Il était noir aussi, mais je faisais une peinture où la réflexion de la lumière sur des états de surface était la chose qui comptait le plus. Et c’est pourquoi je l’ai d’abord appelée « noir lumière » avant d’avoir l’idée d’inventer le terme « outrenoir » qui la désigne à présent. Par là, je n’entends pas simplement l’effet optique produit mais aussi et surtout le champ mental que ça ouvre pour celui qui regarde." [C'est moi qui souligne]
Pierre Soulages, Peinture 293 x 324 cm, 26 octobre 1994

Etonnantes résonances entre le vieux peintre maintenant centenaire et la jeune poétesse fauchée en pleine jeunesse : Sophie Nauleau déclare que ses poèmes ont le noir vivant pour révélateur : "La couleur du non-dit, c'est le noir : la seule couleur infinie (donc ce n'est pas seulement une couleur, donc c'est déjà plus qu'une couleur), la seule que je porte en moi pour toujours car elle me ressemble." Plus loin, elle écrit que "De Dominante noire" jusqu'à son ultime poème intitulé "L'adieu perdu", le noir est absolu comme pour développer des photographies." 

Cette prêtresse du noir est enterrée dans une tombe toute blanche au cimetière du Montparnasse. Non loin de là, le cénotaphe de Baudelaire, poète admiré, auteur de ces lignes (Le désir de peindre, Le Spleen de Paris), qui l'auraient si bien décrite :

"Elle est belle, et plus que belle; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair : c'est une explosion dans les ténèbres.

Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur."

Alicia Gallienne © Alvaro Canovas

Et Sophie Nauleau de finir ainsi cette section de son livre, en évoquant les oiseaux noirs de Pascal Quignard, dont nous croisâmes le vol furtif il n'y a pas si longtemps...

"Une photographie de celle que je n'ai pas connue me regarde droit dans les yeux, magnétique et déterminée. Ses cheveux coupés court pour toute armure. Un courage que rien ne couronne tourne dans ma tête, comme le corbeau ou la chouette effraie de "Le rive dans le noir" de Pascal Quignard. Et je sais que cette phrase quignardienne ne me laissera pas en paix tant que je ne tiendrai pas entre mes mains, publiés dans la plus prestigieuse des collections, les poèmes de survie d'Alicia."

Et c'est ainsi que fut publié L'autre moitié du songe m'appartient, le 6 février 2020, dans la collection blanche de Gallimard.