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jeudi 15 janvier 2026

Guerre & guerre forever

4 juillet 1915. Atmosphère lourde, on espère l'orage, car tout est languissant sous la chaleur. Ma toile aussi, après un départ brillant je patauge, mais m'en sortirai. - Entendu hier un beau mot de Normand - C'est d'un monsieur qu'il s'agit. - Moi, c'est une habitude, chaque année je prends mon bain, même si je n'en ai pas besoin -. Les jours passent, vertigineusement, c'est divin ; n'était le cauchemar de la guerre qui continue et menace de durer longtemps encore, hélas !

 Félix Vallotton, Journal 1914-1921, La Bibliothèque des arts, 1975, p. 79.

A la brocante de Saint-Martin d'Auxigny, je n'avais pas trouvé seulement la bande dessinée Groenland Manhattan, mais aussi  trois tomes d'une édition de la Bibliothèque des Arts, Lausanne-Paris, consacrés à la correspondance et au Journal du peintre suisse Félix Vallotton.

 

J'aime beaucoup Félix Vallotton, dont le nom ne se retrouve pas par hasard dans quelques billets de ce blog (le dernier en date remonte au 14 janvier 2025, presque un an jour pour jour, nous avions alors visité le musée d'Orsay et admiré plusieurs de ses tableaux). Je n'avais jamais jusque-là eu connaissance de ses trois volumes et leur présence sur les étagères de cette brocante par ailleurs peu fournie en littérature était en soi une petite énigme. J'ai commencé à lire le Journal, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas joyeux. Le contexte y est pour quelque chose bien sûr, la guerre a éclaté mais le Suisse Vallotton (naturalisé français en 1900) enrage de suivre les événements de l'arrière. N'était son âge (49 ans), il se serait volontiers engagé, comme l'a fait dès le début de la guerre son compatriote Blaise Cendrars. La cohabitation avec sa belle-fille Madeleine est très compliquée, et il a l'impression de stagner dans son art, sans compter que la guerre ne favorise pas les ventes : l'atrabilaire Vallotton est dégoûté par ces bourgeois qui tentent de profiter de la dèche des artistes pour acquérir des œuvres à vil prix. Il jure alors de ne pas se laisser faire.

E. m'a alors informé que le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne présentait jusqu'en fin février une rétrospective de l'artiste, Vallotton forever. Et l'idée d'une virée à Lausanne a surgi. Elle est prévue pour début février, en compagnie d'un ami de E., Robert, suisse aussi, originaire de Bâle mais vivant en France dans la campagne près d'Auxerre.

Sur ce (ça n'a au départ rien à voir), j'avais commencé la lecture de Guerre & guerre, un roman de Lazlo Krasznahorkai, publié en Hongrie en 1999 et édité seulement en 2013 chez Cambourakis. Je le lus dans sa version poche de la collection Babel, l'illustration de couverture représentant un détail de La Chute des anges rebelles de Pieter Bruegel.

 


Il est justement question d'anges dans le roman de LK, ainsi que nous l'annonce la quatrième de couverture : 

Petit historien employé dans un poussiéreux centre d’archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D’une force poétique bouleversante, celui-ci relate l’éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l’Histoire par l’extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer à l’humanité le message porté par le mystérieux texte.
C’est à New York, au “centre du monde”, qu’il décide d’accomplir cette tâche, avant d’entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d’un refuge pour ses compagnons…
 

Le texte est ici plus prudent, évoquant seulement des "figures angéliques". En effet, jamais les quatre personnages ne sont désignés comme des anges dans le manuscrit trouvé par Korim comme dans le roman lui-même. Kasser, Flake, Bengazza et Toot, ainsi sont-ils dénommés mais ces noms eux-mêmes sont sujets à caution car il est écrit que les villageois, qui les avaient recueillis et soignés à la suite du naufrage du navire qui les transportait, avaient décidé "de les appeler en fonction du nom qu'ils avaient compris ou cru comprendre le premier jour", et "tout le monde savait que ces quatre noms à la sonorité si étrange n'étaient qu'approximatifs, et sans doute éloignés de la réalité."

Je reviendrai sur le roman dans un article ultérieur (je l'ai fini hier soir et il est si dense, si mystérieux, si foisonnant qu'il nécessite une méditation approfondie), je voudrais juste ici consigner une résonance singulière avec le premier motif de cet article.

Le pauvre Korim traverse bien des tribulations dans la grande cité new-yorkaise, où il encore plus perdu que la jeune Inuit Minik dont j'ai raconté l'histoire dans le billet précédent. Ne parlant pas l'anglais, ne disposant que d'un dictionnaire, il parvient néanmoins à survivre, hébergé par un interprète hongrois alcoolique et violent. C'est un autre Hongrois, Gyuri Szabo, dont l'appartement est rempli de mannequins de vitrine, qui va l'aider à revenir en Europe. Des photographies tapissent les murs, "en fait, la même photographie recouvrait tout l'appartement, une seule photo déclinée sous différents formats, petit, moyen, grand, panoramique, la même photo, représentant la même chose : une armature en forme de demi-sphère couverte de panneaux de verre (...)", et Korim est fascinée par ces photos, qu'il passe toutes en revue pendant la nuit et le sommeil de son hôte, et au matin, il voit alors "dans un espace entièrement vide entouré de murs blancs une structure qui semblait infiniment légère, et délicate, peut-être s'agissait-il d'une habitation, dit-il en s’éloignant d'une photo avant de passer à la suivante, une construction primitive, lui expliqua l'homme un peu plus tard, une cabane préhistorique, la réplique d'un igloo, du moins son armature, faite de tubes en aluminium et de panneaux de verre de tailles irrégulières, et cela se trouve où ? demanda Korim, à Shaffhausen, répondit l'homme, et où se trouve Shaffhausen ? en Suisse, près de Zurich, là où le Rhin rejoint les montagnes du Jura, et c'est loin ? demanda Korim, ce Shaffhausen, c'est loin ? " (p. 315)

La Suisse. J'étais saisi. L'histoire avait commencé à Budapest, s'était déplacée en Amérique, à New York, et allait donc s'achever en Suisse, que Vallotton m'avait désigné et qui se trouvait être aussi le but de notre petite expédition. Bon, ce n'était pas Lausanne, mais Zurich, pas d'emballement. C'est juste une fiction. Juste une fiction ? Eh bien non, car l'igloo du roman existe bel et bien, et par là LK tentait une sorte de greffe inédite entre le réel et la fiction. L'igloo décrit a été créé par Mario Merz, figure emblématique du mouvement italien de l’arte povera. Et sur la photo ci-dessous, c'est bien à Shaffhausen qu'il pose devant un de ses igloos.

 

C'est à Shaffhausen que l'histoire de Korim avait pris fin. Une fin réelle, un QR code permet de poursuivre  sur un site Wordpress nommé Guerreetguerre. LK explique son projet :

Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. » 

 

László Krasznahorkai, le gardien et Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.


Le dernier message publié sur ce blog remonte au 28 août 2015, LK s'adresse alors aux lecteurs de l'édition poche chez Babel :

Cher lecteur

Je comprends que tu aies envie de voir de tes propres yeux la dernière phrase de György Korim.

Jusqu’ici, il suffisait de suivre les indications figurant sur le rabat de la couverture de Guerre & Guerre.

Désormais tu devras te rendre à Bâle si tu veux savoir ce que Korim a fait graver sur la plaque, car cette plaque, ainsi que l’igloo créé par Mario Merz et où Korim aurait souhaité finir sa vie, se trouvent maintenant au Raussmüller de Bâle.

Si tu souhaites pousser l’aventure un peu plus loin, et voir l’endroit où la trajectoire de Korim, au-delà de la dernière page du roman, s’est arrêtée dans la réalité, alors, avant d’aller, ou après être allé à Bâle, suis les instructions de Guerre & Guerre et rends-toi aux anciennes « Hallen für neue Kunst » de Schaffhausen. À gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque. Et l’endroit où Korim a mis fin à ses jours.

Bon voyage !

László Krasznahorkai.

Bâle, la ville de Robert le Suisse. Nous n'aurons hélas pas le temps d'y aller, pas plus qu'à Shaffhausen. Une autre fois. 

 

"Le verre en est la caractéristique. Ce sont des verres brisés. Ce qui intéresse Merz est le matériau même, plus que l’espace qu’il dessine. Et pour expliquer une part de cet usage, l’artiste précise que lorsqu’on regarde une maison bombardée, ce sont les restes de verres brisés qui demeurent, comme d’autres matières en morceau. Et ce qui demeure peut permettre de reconstruire la maison. Pour compléter, l’artiste souligne que lorsqu’on regarde un verre brisé, ce qui paraît étrange et inerte, est en vérité un souvenir dynamique de destruction. Enfin, lorsque l’Igloo est construit uniquement à partir de verres brisés, le spectateur est rappelé à la fragilité des choses et de lui-même. Mais pas seulement : c’est aussi une manière d’affirmer encore que rien n’est irrévocable et définitif en art."

        Christian Ruby 

mercredi 12 janvier 2022

Simone et Blaise sous le signe d'Orion

Samedi dernier, j'achète à Arcanes le premier volume des Démons de Dostoïevski, dans la traduction d'André Markowicz. Mais un autre livre, soudain, m'interpelle avec sa belle couverture rouge et noire, rideau d'arbres au tronc fin laissant voir dans ses fentes le ruban lisse d'un fleuve. Colonne, d'Adrien Bosc. Je feuillette, il est question de la philosophe Simone Weil, celle-là même que citait Alain Supiot à la fin de ce chapitre 6 que j'avais revu à la suite de la relecture de Les sources et le sens du communisme russe, de Nicolas Berdiaev. En cette même année 1936 où le philosophe exilé en France achevait son essai, Simone Weil rejoignait l'Espagne pour s'engager dans les Brigades internationales de la colonne Durutti. C'est cet épisode intense et douloureux, sur lequel il existe peu de documents, "un passeport, des notes éparses d'un "Journal d'Espagne dont il reste trente-quatre feuillets, des lettres et des photographies en uniforme", que nous conte Adrien Bosc, qui n'est pas un inconnu pour nous, comme en témoignent les cinq articles où il apparaît.


Je l'avais découvert à travers son premier roman, Constellation, qui raconte la catastrophe aérienne  du Lockeed Constellation F-BAZN d'Air France qui s'élance d'Orly au soir du 27 octobre 1949. A son bord, il y avait onze membres d'équipage et trente-sept passagers, dont quelques célébrités, la violoniste prodige Ginette Neveu et le boxeur Marcel Cerdan. Cerdan qui part à New York avec l'ambition de reconquérir son titre de champion du monde contre le Taureau du Bronx, Jake LaMotta. Trois places prises au dernier moment, à cause de l'impatience d'Edith Piaf, qui a supplié son amant de venir la rejoindre au plus vite. Le droit de priorité accordé au champion a laissé à terre un jeune couple, Edith et Philip Newton, ainsi qu'une certaine Mme Erdmann.
Mais quelques heures plus tard, l'avion, qui devait faire escale aux Açores, ne répond plus.
On retrouvera le lendemain l'épave fracassée sur les pentes du Mont Redondo, sur l'île de São Miguel. Il n’y a aucun survivant.
Constellation, c'était le nom de l'avion, mais c'était aussi la métaphore de ces quarante-huit hommes et femmes, dont le destin se croisait en cette nuit fatale. Autant de trajectoires diverses que l'auteur, après une enquête longue et serrée, s' employait à reconstituer. Agitant une poignée de questions qui ne pouvaient me laisser insensible, je cite la quatrième de couverture :
Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ?

Deux mois plus tard, en novembre 2014 donc, Adrien Bosc, âgé seulement de 28 ans, reçut le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il déclarait alors : "Constellation est un livre très important pour moi. Il sonde le destin, les coïncidences qui font qu'on prend tel avion plutôt que tel autre".
Et aussi : "Ce roman questionne le hasard, la synchronicité des dates et des chiffres. C'est mon obsession."
C'était aussi la mienne, vous vous en doutez un peu. j'écrivais alors que c'était complètement stupide, mais ce prix c'est un peu comme si je l'avais reçu moi-même, j'en étais bêtement heureux moi aussi.
Adrien Bosc confiait également qu'il était "d'autant plus ému de recevoir le prix de l'Académie française " que son livre préféré est "Le journal d'un curé de campagne" de Georges Bernanos qui l'avait reçu en 1936. Et je notais encore que le démon de l'analogie ne le quittait pas, à l'évidence, pas plus qu'il ne me quittait moi-même.

Or, Bernanos est l'autre grand personnage de Colonne. Il apparaît à la page 93, avec la reproduction de la lettre que Simone Weil lui a adressée en 1938. Installé à Majorque, l'écrivain fêtait justement le 18 juillet son prix de l'Académie française avec la bourgeoisie locale lorsque certains éléments de l'armée se mutinèrent contre la République, un putsch qui marquait le début de la guerre civile dans la péninsule. Le monarchiste Bernanos, au départ favorable à la Phalange (où s'engagea par ailleurs son fils Yves), fut de plus en plus révolté devant les exactions des franquistes, appuyés par un contingent de fascistes italiens : exécutions sommaires, familles entières assassinées sur la foi d'une dénonciation. Devant cette capitulation morale, la complicité du clergé espagnol, il tirera Les Grands Cimetières sous la lune, qui précipitera sa rupture avec l'Action française.


Adrien Bosc a évoqué la lettre de Simone Weil en septembre dernier à Guéret pour les Rencontres de Chaminadour, où Lydie Salvayre marchait sur les grands chemins de Georges Bernanos. C'est à la mort de l'écrivain, le 5 juillet 1948, qu'on la retrouva à l'intérieur de son portefeuille : "Une grande feuille de papier fatigué, pliée en huit et glissée dans une poche en revers. (...) Dix ans à l'abri, transportée de veste en veste. C'était l'une des deux lettres, avec celle reçue de Mgr Fontenelle, que Bernanos avait conservées dans son portefeuille jusqu'à la fin. On ne sait s'il répond. Sans doute non. Aucune trace dans les fonds d'archives. Elle y raconte sa guerre d'Espagne et sa lecture des Grands Cimetières sous la lune. Elle témoigne de sa désillusion en miroir du récit  des opérations sanglantes des nationalistes et des troupes italiennes  sur l'île de Majorque que raconte Bernanos." (p. 107)

Je découvre aujourd'hui seulement, dans la rédaction même de cet article, que Colonne avait l'objet d'une recension dans Diacritik, sous la plume de Laurent Demanze, lui aussi familier de Chaminadour, et que j'ai évoqué récemment (voir Chorda Achillis et Godzilla) à travers sa lecture avisée de Bruno Remaury (qui concluait lui aussi une trilogie) : "Avec Colonne, Adrien Bosc clôt avec élégance sa trilogie de non-fiction, commencée avec Constellation et poursuivie quelques années plus tard avec Capitaine. Il explore, récit après récit, les communautés provisoires, en marge de l’histoire notamment : dans l’avion Constellation, avec à son bord trente-sept passagers dont Marcel Cerdan et Ginette Neveu, ou dans un navire conduisant notamment Breton et Lévi-Strauss aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est encore dans le sillage de la guerre que se forme ici une communauté éphémère et disparate : c’est la colonne Durruti, rassemblant pour beaucoup des anarchistes de tous pays, au commencement de la guerre d’Espagne en août 1936."

En replongeant dans Constellation (avec une sorte de remords, car j'avais eu le projet en 2014 de reprendre pas à pas chaque chapitre du livre et d'en développer les ramifications - projet que j'ai délaissé), je me suis porté vers le post-scriptum, intitulé Le mariage des vieux amants. Dans cet ultime chapitre, Bosc commence par évoquer le poème Fernando de Noronha, de Blaise Cendrars, noté alors qu'il était dans un avion pour Lisbonne :

De loin on dirait une cathédrale engloutie
                           De près
     C'est une île aux couleurs si intenses
     que le vert de l'herbe est tout doré

Il écrit encore qu'il y trouvait une description fidèle des Açores, bien que "les Açores ne ressemblent en rien à l'archipel brésilien de Fernando de Noronha où le vert tropical chute dans le bleu turquoise des lagunes. Vingt et une îles, perdues à plus de cinq cent kilomètres de Recife. C'est en tombant sur le rapport d'enquête du crash du Paris-Rio qu'un lien étonnant naissait." Adrien Bosc parle ici bien sûr de la catastrophe du 31 mai 2009, où le vol AF447 Rio-Paris s'est abîmé dans l'Atlantique, causant la mort de 228 personnes. Le rapatriement des premières dépouilles s'effectuera depuis l'aérodrome de Fernando de Noronha.



Adrien Bosc enchaîne  aussitôt avec ce jour funeste où Blaise Cendrars perd son bras droit le 28 septembre 1915, au cours d'une offensive en Champagne. Et toujours sans transition il passe à cette "fiévreuse nuit d'écriture, le 1er septembre 1916, (où) il retrouve l'inspiration, ce sera La Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame."

Page de titre (national library of the netherlands)

La notice de wikipedia donne une date différente ("Au cours de l'été 1917, qu'il passe à Méréville (Seine-et-Oise, aujourd'hui Essonne), il découvre son identité nouvelle d'homme et de poète de la main gauche, en rédigeant, au cours de sa « plus belle nuit d'écriture », le 1er septembre, La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D.") C'est Wiki qui a sans doute raison car le Centre d'études Blaise Cendrars, sur sa page Constallation-Cendrars, signale aussi que c'est en 1917 que le poète s'installe à Méréville : "été d’intense création (L’Eubage, Moravagine, La Fin du Monde filmée par l’Ange Notre-Dame). Publication de Profond Aujourd’hui.." C'est cette année-là aussi qu'il rencontre la comédienne Raymone Duchâteau, qu'il finira par épouser, mais bien plus tard et pas n'importe quel jour : "Quand tu aimes, il faut revenir. Le 27 octobre 1949, tandis qu'un avion au nom de Constellation décolle d'Orly, à Sigriswil, dans l'Oberland bernois, le poète Blaise Cendrars se marie avec son aimée de toujours, Raymone Duchâteau. Le mariage des vieux amants, dans une auberge suisse allemande, voyage de fiançailles d'abord, l'anneau scelle le retour au pays natal. Blaise l'apatride s'est trouvé une patrie. Parti pour ne pas revenir, au seuil de sa vie, il trouve dans le village de Sigriswil la terre des ancêtres."(p. 191)

Mais revenons un instant sur cette Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame.*Wikipedia continue en affirmant que "Commence alors une période d'activité créatrice intense placée sous le signe tutélaire de la constellation d'Orion, dans laquelle la main droite du poète s'est exilée.Et Adrien Bosc ne dit pas autre chose quand il écrit : "Sous le signe de la constellation d'Orion, le membre fantôme est monté au ciel et lui insuffle en muse les vers élastiques de la modernité, le poète de la main gauche est né", mais quand il ajoute, après avoir rappelé qu'Orion a été élevé au ciel après avoir piqué par le dard du scorpion d'Artémis, que "Scorpion et Orion sont côte à côte en constellations", il se trompe.  Dans l'une des versions de sa mort, ce chasseur émérite ne cessait de se vanter de ses prouesses. Une arrogance qui déplut si fortement à Héra (dans une autre version, il s'agit en effet d'Artémis) qu'elle commanda à un scorpion de le piquer. Orion succombant au venin du petit animal fut transformé en constellation, mais comme Héra n'avait pas oublié de porter également au ciel le loyal scorpion,  Zeus intervint en faisant  en sorte qu'Orion et le Scorpion ne puissent jamais s'atteindre ; c'est pour cela que lorsqu'Orion se lève à l'horizon Est, le Scorpion se couche à l'horizon Ouest. Scorpion et Orion ne sont donc jamais visibles en même temps dans le ciel, ils ne sont jamais côte à côte.

Mosaïque illustrant le mythe d’Orion et du Scorpion découverte à Pompéi. © Pompeii – Parco Archeologico

Bon, on n'en voudra pas plus que ça à Adrien Bosc, qui écrit ensuite que Blaise transpose au mythe grec la légende personnelle de la main sidérale : "Arrachée, prise dans la mélasse boueuse des sentiers de la gloire, elle rejoint comme les cinq doigts de la main les nébuleuses d'Orion. Enchantement, assomption d'une main d'écriture s'agglomérant à Bételgeuse, l'étoile majeure du thème astral scintille :

C'est mon étoile
Elle a la forme d'une main
C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau
Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils
   venaient toujours d'Orion
Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête
Le grand mât perce la paume de cette main qui doit
   souffrir
Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle
   est par un dard continuel

J'ai retrouvé ce poème dans le recueil Au coeur du monde, Poésies complètes 1924-1929, publié en Poésie/Gallimard**. Et curieusement, sur la page suivante, nous trouvons un autre poème consacré à Fernando de Noronha :


Un bref passage dans Colonne me fut une réminiscence de la constellation. Le 14 mai 1942, Simone Weil s'embarquait avec ses parents Bernard et Selma à bord du paquebot Maréchal-Lyautey. Après Oran, le navire fit escale à Casablanca, où les passagers furent débarqués  et logés de force dans un camp. Adrien Bosc note qu'à Gustave Thibon, elle confie, comme une lettre de testament, la proprieté de ses cahiers, puis qu'en observant le ciel nu d'Afrique, elle écrivait à un ami : "Je penserai à toi en regardant Orion, que tu m'as montré jadis et qui est devenu aussitôt ma propriété personnelle."

Adrien Bosc ne donne pas le nom de cet ami, et je n'ai retrouvé nulle part une autre occurrence de cette lettre. De là à penser qu'il a inventé ce détail (qui cadre si bien avec le motif cendrarsien, bien que Cendrars ne soit jamais invoqué dans Colonne), non, je ne me le permettrai pas...


________________
* Ce titre me fait penser que nous avons regardé hier soir 4h44, dernier jour sur Terre, le film d'Abel Ferrara, sorti en 2012. Il n'eut pas le succès phénoménal de Don't look up, actuellement sur Netflix et que tout le monde semble avoir vu. Je n'en avais d'ailleurs jamais entendu parler, il se trouve que j'ai déniché le DVD à Noz en décembre dernier. Le film montre les dernières heures du monde du point de vue d'un couple, Cisco (Willem Dafoe), ancien drogué, et Skye (Shanyn Leigh), artiste bouddhiste, retranchés dans leur loft new-yorkais. Jean-François Rauger, dans Le Monde du 18 décembre 2012, écrit les lignes suivantes qui entrent en résonance avec les toutes premières lignes de cet article :
"Le cinéma d'Abel Ferrara a toujours donné corps à une philosophie morale. Quel sens donner à nos actes si personne ne les voit ? Si Dieu est aveugle, la distinction entre le bien et le mal est-elle légitime ?

Ce questionnement quasi dostoïevskien est littéralement celui du spectateur qui assistait aux méfaits sans conscience d'un gangster luciférien (The King of New York), d'un policier corrompu et défoncé (Bad Lieutenant), d'un couple de petits bourgeois trafiquants de drogue (R'Xmas)."


 ** Un volume qui ne m'appartient pas : je l'avais emprunté à la mère de Violette et Gabriel (il faudra que je lui rende). Je note qu'il lui a été offert par une amie le 1er septembre 1994, 77 ans jour pour jour après la "plus belle nuit d'écriture".

mercredi 14 février 2018

Du Lieu Tranquille à la Baltique

Il y a des jours où la Baltique est un toit immobile, infini.
Rêvez alors, en toute innocence, de quelque chose qui 
   rampe sur ce toit et tente de démêler les cordes des
   drapeaux,
qui tente de hisser
le chiffon -
ce drapeau si froissé par le vent, enfumé par la cheminée
   et blanchi par le soleil qu'il pourrait être à tout le monde.

Mais la route est encore longue jusqu'à Liepāja.

Tomas Tranströmer, Baltiques, Poésie/Gallimard, p. 199.

Je venais juste de poster l'article précédent, où il avait été question de l'île de Fårö en mer Baltique, lorsque je découvris la double page de l'Atlas de l'eau et des océans (Hors-série Le Monde/La Vie) consacrée précisément à la Baltique. Pour information, je ne lis cet atlas que dans ce que Peter Handke a nommé le Lieu Tranquille (motif de l'un de ses courts essais). La coïncidence était belle, mais je ne l'aurais peut-être pas rapporté avec ce détail si l'écrivain autrichien n'avait pas en quelque sorte donné ses lettres de noblesse à l'humble pièce où nous soulageons régulièrement nos entrailles, et puis je m'aperçois, en relisant pour le coup quelques-unes de ses pages, que le texte de Handke n'est pas lui-même sans lien avec le film de Bergman :
"Et je ne m'aperçois qu'à présent , longtemps après coup, que j'ai oublié de raconter ce qui fut la raison principale, la plus puissante, qui m'a poussé à écrire cet Essai sur le Lieu Tranquille : ces transitions, inopinées, du mutisme, des instants où j'étais frappé de mutisme, au retour de la parole et du langage - sans cesse vécus, et avec toujours plus de force dans le cours de ma vie, au moment où je refermais et verrouillais derrière moi la porte en question, seul avec le lieu et sa géométrie, loin des autres.
Dehors : devenir muet. Muet. Rester sans voix. Sans voix. Perdre le langage. Perte du langage. Rendu laconique par les mots et les paroles des autres, réduit par eux au silence - appauvri - sclérosé. Non seulement plus un mot ne passe les lèvres, mais, plus grave, ils n'agissent plus dans le coeur, le sang, les poumons où je ne sais où. Tout au plus, atone et inaudible, un :"Il faut que j'aille au petit coin !" (pp. 87-88)
Comment ne pas penser bien sûr au mutisme d'Elisabet Vogler, jouée par Liv Ullmann ?


Mais revenons à l'atlas : j'y apprends que la Baltique s'affirme de plus en plus comme un carrefour stratégique entre Europe, Asie et Arctique. Je lis aussi que "l'accumulation de tensions mineures a fini par former un climat géopolitique bouillonnant incitant la Suède à remilitariser l'île de Gotland." Gotland, l'île où Andreï Tarkovski a tourné Le Sacrifice.


L'île de Gotland qui n'est séparée de l'île de Fårö que par quelques minutes de bac. Bergman y débarqua pour la première fois en avril 1960 (l'année de ma naissance). Encore était-ce à contrecoeur : alors qu'il voulait tourner les extérieurs de son film  Comme en un miroir dans les Orcades, en Écosse, ses producteurs, en quête d'économie, lui avait suggéré cette île plate, minuscule (102 km²), toute en lacs, rochers et récifs.  Ce fut pour lui un vrai coup de foudre. En 1741, Carl von Linné l'avait précédé, mentionnant dans ses carnets un arbre séculaire, Ava eken (le chêne d'Ava) toujours visible dans la cour d'une ferme. Plus tard le cinéaste fit construire une maison, et c'est là qu'il mourut en 2007.
Je n'en avais pas terminé avec la Baltique. Sur Arte, le même soir, était programmé le premier volet d'un documentaire sur les rivages de la Baltique, du Danemark à la Lettonie. Les rives polonaises entraient donc dans ce périple. Je m'abandonnai à la vision de ces paysages magnifiques, falaises et longues plages de solitude, sursautant tout de même quand le commentaire évoqua l'isthme de Courlande, cette grande lagune terrain de chasse des pygargues à queue blanche. Courlande, c'était le titre du livre de Jean-Paul Kauffmann trouvé dans la boîte à livres du parc Balsan. Courlande, province de Lettonie, autrefois Grand-Duché, pays qui fut presque indépendant, occupé et interdit d'accès par les Soviétiques jusqu'en 1991, où Kauffmann part sur les traces d'un amour de jeunesse.
Kauffmann dont l'attirance pour les parages de la Baltique n'est plus à prouver : ici même, j'ai assez longuement évoqué un autre de ses livres, Outre-Terre, où il revient sur les traces de la bataille d'Eylau dans l'enclave de Kaliningrad, l'ancienne Königsberg.


Mais la route est encore longue jusqu'à Liepāja, écrit le grand poète suédois Tomas Trantrömer. Liepāja, port de Courlande, situé, écrit Kauffmann, sur une langue de sable entre la mer et un lac, à l'embouchure du fleuve Liepa. C'est de Liepāja que partirent la plupart des émigrants vers les Etats-Unis,  les Juifs de Russie fuyant les pogroms, dont beaucoup se fixèrent à New York. C'est de Liepāja aussi que Blaise Cendrars s'embarqua en 1911 sur le Birma pour son premier voyage transatlantique.

J'ai adoré ce livre, comme tous ceux de Kauffmann que j'ai déjà lus. Chaque fois c'est une quête à laquelle nous sommes conviés, une recherche de traces le plus souvent vaine et peu spectaculaire mais malgré tout étrangement palpitante, entre humour et mélancolie, dans l'ombre portée des tragédies de l'histoire. A Varsovie, je n'avais jamais été aussi près de la Courlande, un train y menait peut-être, sans doute, en quelques heures.

Il n'en était pas question, j'avais une mission à remplir. Quand je m'éveillai le mercredi matin 1er février, le ciel était bleu, il me semblait ne pas en avoir vu un comme ça en janvier. J'avais eu des visions de Sibérie, mais j'étais en Provence (enfin pas celle de Pagnol, celle, plus âpre et venteuse, de Giono). Il me fallait me rendre dans le quartier de Wilanow, au sud de la ville. Le rendez-vous n'était qu'à 12 h 30, aussi m'avait-on conseillé la visite du palais Wilanow, la résidence d'été au 17e s. du roi Jean III Sobieski. Docilement je m’exécutai.