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jeudi 7 novembre 2024

Un nouveau fou à la Maison Blanche

Le 18 octobre dans le billet Un nouveau fou à l'Elysée j'ai raconté comment le thème du doublage s'était imposé par trois fois dans mon quotidien. C'est la fameuse règle de trois auquel je me plie le plus souvent, et que je décrivais ainsi le 17 janvier dernier : "Quand un motif, comme ici la prière, surgit lors de mes lectures, se signale par deux fois, je suis en alerte, je me tiens sur le qui-vive, mais qu'une troisième occurrence s'impose, alors là, c'est comme si l'ange était passé, quelque chose demande à être entendu, écouté, compris."

Le lendemain, je me suis rendu à la librairie Arcanes et je suis resté en arrêt devant le livre de Naomi Klein, Le Double, Voyage dans le Monde miroir (Actes Sud, 2024).

 

Je connaissais Naomi Klein mais n'avais en fait rien lu d'elle, même pas le livre que Pauline m'avait offert en Noël 2019, Plan b pour la planète : le new deal vert. Mais là, soudain, cette coïncidence avec le motif qui s'était imposé la veille. me saisit. J'ouvre le livre, le feuillette, et comprends vite qu'il me faut lire ça sans tarder. 

Extrait de la quatrième de couverture :

    Imaginez : vous vous réveillez un matin et vous vous découvrez un second moi, un double qui vous ressemble un peu et pas du tout ; un double qui a partagé nombre de vos préoccupations mais qui sert à présent les causes que vous avez toujours combattues.
    Cette découverte, Naomi Klein l’a faite à ses dépens : sur les médias sociaux, on la confond avec une certaine Naomi Wolf, ancienne star du féminisme et consultante d’Al Gore devenue, pendant la pandémie de Covid-19, une figure de la droite complotiste.
    La confusion s’amplifiant, Naomi Klein se met à filer son double sur Internet et à enquêter sur le phénomène : le moi numérique que nous nous créons sur les réseaux, notre transformation en marques virtuelles, l’IA qui brouille les frontières entre l’humain et la machine, les réécritures de l’histoire, l’extension de l’État de surveillance, la prolifération des deepfakes, les projections ethno-raciales… Tout un monde souterrain de désinformation et de conspirations qui imitent et circonviennent les croyances et les préoccupations des progressistes, un “Monde miroir” qui se nourrit de leurs silences et de leurs échecs. “Ce qui m’est arrivé avec l’autre Naomi, dit-elle, est arrivé plus largement à la gauche ; dans maints domaines, les causes que nous défendions sont désormais dormantes et ont été usurpées, remplacées par des doubles distordus dans le Monde miroir.” Les nations, les cultures, les partis ont aussi leurs doubles, sombres et vertigineux." (C'est moi qui souligne)

Je poursuivais la lecture du livre encore avant-hier dans la nuit, et puis j'apprends au matin la victoire de Trump, confirmant au passage les analyses sans concession de Naomi Klein. J'ai envie d'écrire sur cette catastrophe et, en même temps, je n'en ai pas la force encore. Alors je reprends une autre tâche, la retranscription de Cristal noir, le livre que j'ai commencé à écrire en août 2022, mais que, pour des raisons que je m'explique mal encore, j'ai interrompu. Un blocage soudain alors qu'il ne me restait qu'une trentaine de pages à écrire. Depuis quelques semaines, j'ai décidé de retranscrire à l'ordinateur (tout avait été écrit à la main jusque-là) les 174 pages dont je disposais. Hier j'ai donc continué, et je suis parvenu sur ce passage où j'évoque le dieu Deux, Omeoteotl, évoqué par Pierre Schneider dans Le commencement et la suite (Flammarion, 1994),  une fascinante sculpture huaxtèque, sculpture de basalte aujourd’hui conservée au musée de Veracruz  :

« Issue d’un cou long et fin, la tête de basalte se divise de part et d’autre de l’arête du nez. La moitié de droite, taillée et polie, montre un visage élégamment stylisé, où survivent des échos du style olmèque. La moitié de gauche est aveugle, plus épaisse aussi, comme une gangue opaque dont on aurait dégagé partiellement un diamant étincelant. Pourtant l’œuvre ne fait pas penser à un travail accidentellement interrompu, pas plus qu’à ces interruptions voulues par Michel-Ange, qui jouent sur le contraste de formes lisses délivrées du bloc informe pour signifier la victoire du sculpteur démiurge sur le chaos. Dans les deux cas, l’achevé refoule l’informe dans les limbes, lui succède ; nous ne sommes pas obligés de les voir ensemble, de les concevoir ensemble. L’œuvre s’est arrachée au néant, elle y replongera, entre-temps elle règne incontestée.

La tête de Veracruz interdit ce regard alternatif. Elle nous somme d’envisager ensemble l’être et le néant, littéralement : tous deux font partie du même visage. Car la pierre tout entière – et pas seulement – et pas seulement sa partie fouillée – a reçu la forme d’une tête. Ordre et désordre sont inséparables. L’ordre véritable, c’est cela et il nous faut le regarder en face, malgré l’horrible frontière où les traits ciselés viennent se déchirer dans les ressacs de la pierre brute. » (p. 132)



Cette tête double était pour moi comme la signature du jour. Et ce matin, écrivant enfin cet article, je décidai, faisant ainsi écho au premier article sur le double, de titrer "Un nouveau fou à la Maison Blanche". Bien qu'il eût été sans doute plus juste de dire "Un fou à nouveau à la Maison Blanche" (Le 7 novembre 2019, cinq ans jour pour jour, je consacrai un article à Franz Xaver Messerschmidt, où il était question de Trump ).

jeudi 2 mars 2017

# 52/313 - Twins and Cheerios

Je reviens sur ce photomontage de l'article précédent :


La thématique du double, que nous avons croisée dès le premier article avec Otto de Marc-Antoine Mathieu, est fortement  présente dans Paterson (le film) avec l'histoire des jumeaux. Laura, la femme de Paterson (le personnage), lui confie au réveil qu'elle a rêvé qu'elle allait avoir des jumeaux. Un peu plus tard, Paterson ne cessera, par une sorte de magie sympathique du quotidien, dans son bus et dans la ville en général, de rencontrer des jumeaux. Le phénomène apparaît bien à la fin de la bande-annonce suivante :


De même la rencontre à la fin du film, près des Great Falls et après la destruction accidentelle du carnet de poèmes de Paterson, avec un japonais amateur de poésie qui lui offre in fine un cahier vierge, cette rencontre, qu'on peut juger providentielle ou invraisemblable, permet au film d'échapper à un réalisme étroit. Coexistent paradoxalement une exaltation de l'ordinaire des jours et une magie de la coïncidence. Mais, en fait, si c'était cela le vrai réalisme ?

Enrique Seknadje, sur le site Culturopoing, dans un article que je découvre seulement après avoir écrit ce qui précède, livre une analyse similaire, où nous reconnaissons bon nombre des thèmes abordés ici depuis janvier :
Dans Paterson, Jarmusch visualise, met en scène la “synchronicité” à laquelle se sont intéressés Carl Gustav Jung et Wolfgang Paoli, à partir des travaux de Paul Kammerer sur la loi des séries – les “hasards signifiants” -, où la causalité n’entre pas en ligne de compte. La synchronicité est constituée de ces coïncidences qui traduisent, dans la manière dont on les crée et dont on les appréhende, une forme de croyance au supranaturel, de vision unitaire du monde et de la psyché, mais qui permettent aussi à un artiste – et l’on pense, entre autres, bien sûr, à Cronenberg – de créer des rimes internes en son œuvre, de construire celle-ci à travers la mise en miroir et en écho, la correspondance d’éléments et de parties qui en sont constitutifs ; de créer des sentiments d’étrangeté plus ou moins inquiétante. Le plus bel exemple de synchronicité dans Paterson concerne la gémellité. Laura rêve qu’elle enfante de jumeaux et Paterson n’en finit pas de voir autour de lui, en ville, des jumeaux, des couples se ressemblant comme deux gouttes d’eau. La gémellité permet aussi et encore de jouer sur les notions de répétition et de différence, d’identité et d’altérité.
*
Je m'avise maintenant d'un autre rapprochement à opérer avec Premier contact de Denis Villeneuve. Dans ce film, les Heptapodes communiquent avec des signes circulaires, sorte de phrases sans début ni fin.


Or dans Paterson (dont la forme adopte aussi un aspect cyclique, bouclant une semaine sur l'autre), Laura ne cesse de créer, avec du noir et du blanc, le plus souvent des formes circulaires, comme ici sur les rideaux, mais aussi en cuisine avec les cupcakes dont elle espère une petite fortune au marché du samedi. A ceci on peut ajouter la nourriture de Paterson, comme les invariables Cheerios du petit déjeuner.