"Louis-Félix veut devenir un chevalier, - chevalier des étoiles. Son Graal se cache tout là-haut, au plus profond du ciel, à l'autre bout du temps. Son Saint-Graal porte un drôle de nom ; il s'appelle Big Bang."
Sylvie Germain,
L'enfant Méduse, Gallimard, 1991, p. 26 [livre glané dimanche à la brocante des Marins]
A l'est d'Aigurande, passé la limite du département de l'Indre, voici le petit village de la
Forêt-du-Temple. Connu en 1185 sous le nom de
Domus fratrum de templo forest, c'est alors une dépendance de la commanderie de Viviers,
près de Tercillat. Son église est curieusement située à l'extérieur du
bourg, près d'un petit bois de peupliers avec une fontaine surmontée
d'une croix de pierre.
 |
| Église de La Forêt-du-Temple |
Grandement restaurée en 1872-1874, elle témoigne
encore de sa vocation première avec des épées gravées dans le dallage,
attestant de tombes de supérieurs templiers. Or, dans le
Parzival de Wolfram Von Eschenbach (v. 1170 – v. 1220), les Templiers sont désignés par l'ermite Trévizent comme les gardiens du
Graal.
Et dans les romans arthuriens, la forêt est toujours le lieu où
chercher l'aventure, l'espace merveilleux et redoutable empli de
mystères et de dangers, de monstres effrayants et de jeunes femmes
prodigieusement belles :
«
Ils quittèrent alors le castel et se séparèrent comme ils
l'avaient décidé, puis se dispersèrent dans la forêt, pénétrant là où
elle était la plus épaisse, sans chemin ni sentier. Au moment de cette
séparation, on vit pleurer ceux qui croyaient avoir le cœur dur et
orgueilleux. » (
La Quête du Graal, p.73)
Beaucoup de ces chevaliers de la Table Ronde engagés dans la Quête du
Graal ne rencontreront au bout du compte que l'humiliation et la mort.
C'est qu'ils n'ont pas compris le sens de cette épreuve : pour eux, le
Graal n'est qu'un prétexte de plus pour se couvrir de gloire. «
Ils partent, écrit Albert Béguin,
croyant
accomplir des exploits tels que l'héroïsme et l'esprit d'aventure les
leur ont toujours commandés. Ni la charité, ni la soif de vérité ne les
mènent. Ils s'en vont en combattants terrestres pour une quête «
célestielle ». » Même celui qui, le premier, est mis en présence du Saint-Vase,
Perceval dans le
Roman de l'Estoire dou Graal,
écrit par Robert de Boron, échouera à le rapporter. Sa faute étant de
ne poser aucune question sur le mystère auquel il est admis à assister, «
c'est-à-dire, précise encore Albert Béguin,
de ne désirer
ni la participation effective au sacrement d'eucharistie ni la
connaissance qu'il recevrait ainsi des ultimes secrets de la Révélation. » Ce même échec apparaît également chez Wolfram von Eschenbach. «
Au
premier temps fort du roman, la visite infructueuse au château du
Graal, Parzival atteint le point de retournement ; dorénavant, il lui
faudra pour ainsi dire revivre sa vie, mais cette fois à rebours et avec
une conscience élargie. » (R.Dahlke,
Mandalas, comment retrouver le Divin en soi, Dangles, 1988, p. 163)
Le même mouvement régit la géographie sacrée : le signe du Cancer,
où se situe Aigurande dans le
zodiaque de Neuvy Saint-Sépulchre, symbolise cette récapitulation existentielle, cette réappropriation de
soi du héros arthurien, par l'image du crabe marchant à reculons,
exprimant primitivement le retrait progressif du soleil à partir du
solstice. Pour Doumayrou, le Cancer est ainsi la
fontaine de vie,
réceptacle de l'eau substantielle où se développeront les germes
fécondés : la forêt de la Forêt du Temple, nous la trouverons donc au
grand
bois de Fonteny où une abbaye, aujourd'hui
disparue, avait été implantée. Elle n'a laissé de traces que dans la
toponymie locale : hameaux voisins nommés
Boucamoine et
Ouches-Moines.
A l'orée de ce bois, vers l'est, le lieu-dit
Saint-Joseph rappelle que c'est
Joseph d'Arimathie
qui a transmis le Graal, en tant que vase contenant le sang du Christ, à
ses descendants, avec mission d'évangéliser la Grande-Bretagne. Ce
passage du Graal de l'Orient à l'Occident, cette
translatio graalis est symbolisé par la présence de l'autre côté du bois, à l'ouest, du hameau du
Grand Pommier, qui évoque l'île d'
Avallon,
Emain Ablach en irlandais, autrement dit la pommeraie. Avalon, destination du Graal dans le
Joseph de
Robert de Boron. Ou Avallon, l' île dont la tradition brittonique fait
le refuge du roi Arthur en attendant de revenir délivrer ses
compatriotes gallois et bretons du joug étranger. Et notons encore que
Merlin, le fondateur de la Table Ronde, enseigne sous un pommier.
Maintenant si nous alignons Saint-Joseph et le Grand Pommier en
passant par le centre du bois de Fonteny au point de croisement des deux
allées qui le traversent (formant par ailleurs une
croix de saint André), nous voyons émerger sur ce quasi parallèle d'autres indices troublants.
A l'est, l'axe est balisé par
Sazeray et
Vijon, deux paroisses qui dépendaient de l'abbaye de Déols. Sazeray n'est pas sans faire penser à
Sarraz,
la capitale des Sarrazins, où Robert de Boron fait transiter le Graal
avant de le faire parvenir en Angleterre. Il y reviendra dans une des
versions du mythe : «
Une voix céleste, écrit
Catalina Girbea,
la
même qui avait commandé à Joseph de porter le Graal en Occident,
demande à Galaad de le mettre à Sarraz dans le Palais Spirituel. Galaad,
Perceval et Bohort sont emprisonnés par le roi Escorant, et ils sont
réconfortés par le Graal qui leur tient compagnie. L'histoire de Joseph
se répète, le cercle se referme. Sarraz est le début et la fin et tout
le reste paraît un rêve passager. » Entre Sazeray et Vijon, un minuscule lieu-dit
le Monterrant
rassemble en un seul vocable les riches symbolismes de la montagne et
de l'errance, dont la connivence est superbement suggérée par Gérard de
Sorval :
« C'est ainsi que le lieu de naissance et d'appartenance d'un homme,
terrestre ou cosmique (son zodiaque), est la signature de son point de
départ en cette vie et de sa destinée : du centre à
partir duquel il est appelé à s'orienter librement et à se retrouver.
Et, paradoxalement, l'état nomade pastoral, celui des compagnons
passants, des nobles voyageurs, ou l'errance aventureuse des chevaliers,
témoignent toujours de l'enracinement dans un centre intérieur à
soi-même : clan, confrérie, assemblée des Philosophes, Table Ronde, etc.
Qu'il soit physique ou subtil, extérieurement visible ou non, ce pôle de
rattachement appelle à la recherche active du lieu où l'errance se
transforme en tournoiement de la roue autour du moyeu, de la montagne
élevée où se rassemblent ceux qui sont épars : le château tournoyant du
Graal ou la chambre du Milieu ouverte par l'escalier à vis. « (La Marelle ou les sept marches du Paradis, Dervy-Livres, 1985, p. 118)
L'horizon occidental n'est pas moins révélateur : après le Grand Pommier, il désigne rien moins que le hameau de
la Graule...
Par une curieuse fantaisie de l'histoire, il est toujours ici question
de pierres : ce n'est plus l'énorme pierre précieuse aux vertus
magiques du poème de von Eschenbach, mais l'ultra-moderne taille de
pierres de
granit de haute précision.
L'alignement est ensuite parallèle à la départementale 990 jusqu'à Aigurande où il pénètre par le
Merin,
dont un orme et une croix marquaient jadis la limite entre Aigurande en
Berry et Aigurandette en Marche, et qu'il est bien tentant de lire
comme un souvenir de
Merlin... (et nous pouvons prolonger notre rêve en voyant sur la carte, juste au-dessus du Grand Pommier, les maisons de la
Fée, avec son étang alimenté par le ruisseau issant du bois de Fonteny. Petit lac pour
Viviane berrichonne...).
Enfin, au-delà d'Aigurande, l'axe vise le
bois de Grammont, où était implanté un prieuré de l'
ordre de Grandmont,
un ordre religieux de caractère érémitique fondé par Étienne de Muret
en 1076, dont l'abbaye-mère se situait en Limousin, dans les monts
d'Ambazac.
Je reviens sur la
Taille de l'Aillant : en allant sur Geoportail, on voit que ce site est situé très près du carrefour central du bois de Fonteny, à l'orée de celui-ci, au bout de son allée principale. Ce qui signifie qu'il est situé sur cet axe Saint-Joseph - La Graule qui inscrit le mythe graalique au cœur de la géographie sacrée marcho-berrichonne.
N'est-il pas étrange qu'une erreur ou du moins une extrapolation du moteur de recherche nous ait transporté jusqu'à ce site de la
Taille de l'Aillant (étymologiquement le
taillis des glands), dans la période même de la Pentecôte, nous conduisant ainsi à revisiter le mythe du Graal imprimé dans le paysage ? C'est comme si l'Attracteur étrange avait détourné à son profit l'algorithme de Google, l'un des secrets les mieux protégés du monde...