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mercredi 15 avril 2020

La Vitesse des choses

"La Vitesse des choses semble défendre tout naturellement la disparition de certaines frontières narratives et ouvrir la voie à l'autobiographie ample. "Ce qui est vrai, considéré comme un territoire fertile pour  semer les graines de l'imaginaire ou, mieux encore, "novéliser" la vie", disait il n'y a pas si longtemps  Fresán quand, à propos d'un livre de Rick Moody, auteur qu'il admire, il évoquait les "pastiches de W.G. Sebald, Javier Marías, David Foster Wallace, les récits véridiques et junkies de Denis Johnson, Dave Eggers (qui a débuté et est devenu célèbre grâce à son roman émouvant et génial, Une oeuvre déchirante d'un génie renversant), Roberto Bolaño, Lorrie Moore, César Aira et son Cumpleaños, William T. Vollmann, Javier Cercas, Richard Powers, Claudio Magris remontant le Danube comme le fil de sa propre vie, Antonio Tabucchi disparaissant comme Narcisse dans les pages de l'épistolaire Il se fait de plus en plus tard, Paul Théroux et ses roman avec écrivain [...] Dans chacune de ses œuvres, la question qu'on se pose paraît être la suivante : qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui est mensonger ? La réponse est : quelle importance ?"

Enrique Vila-Matas, préface à La Vitesse des choses, Rodrigo Fresán, Passage du Nord-Ouest, 2008, p. 11-12.

J'étais plongé dans Paul Virilio, dans les arcanes de la dromologie, cette science qu'il appelait de ses voeux, et qu'il définit ainsi dans l'entretien de la revue Multitudes : "dromos” en grec signifie course et le terme course montre bien comment notre société est représentée par la vitesse, tout comme par la richesse. Le “dromos”, – je le rappelle c’est la “route” chez les Grecs, c’est “l’allée”, “l’avenue”, et en français le mot “rue” a la même racine que “ruée” ; se précipiter. Par conséquent la dromologie est la science, ou mieux, la discipline, la logique de la vitesse." J'avançais, je l'ai déjà dit, non sans difficulté dans cet essai de 1984, faisant de nombreuses pauses, et c'est dans l'espace de l'une de ses pauses que j'ai posé mon regard sur le dos trapu d'un roman que je gardais bien au chaud depuis plusieurs années. La Vitesse des choses, de Rodrigo Fresán. Il y avait un marque-page à l'intérieur (représentant le phare dit Le Petit Minou en Bretagne Nord), qui rappelait que j'avais déjà tenté un coup de sonde dans ce pavé de 637 pages déniché comme tant d'autres chez Noz. Je n'étais pas allé bien loin, ce n'était pas encore le moment. Combien sont-ils, de livres, dans ma bibliothèque, à attendre ainsi le jour où je vais me décider enfin à les ouvrir ? Je me suis posé cette question tout à coup. Cinquante ? Non, bien plus. Cent, cent cinquante, peut-être davantage. J'en ai accumulé des tas, au fil des brocantes, des bouquineries, des Noz, des désherbages de bibliothèque et des vraies librairies bien sûr, et il est certain que nombre de ces volumes glanés dans le désir d'un instant resteront lettre morte. Aucune importance. Ce qui compte c'est le moment où une intuition vous commande de sortir la bête qui dormait dans son rayonnage. La vitesse de Virilio avait-elle quelque chose à voir avec cette vitesse des choses dont Fresán avait fait son titre ?

J'ouvre, et je lis la préface d'Enrique Vila-Matas, je la relis plus exactement, car il est impensable que je l'ai laissée de côté à ma première tentative. Vila-Matas, si souvent convoqué dans ces pages alluvionnaires, plus rarement ces temps-ci, il est vrai, mais tout de même, lui que j'ai désigné, avec Paul Auster, Christian Garcin et W.G. Sebald, comme les "écrivains de la coïncidence". Et sa préface m'emballe, il faut absolument que j'entre une bonne fois dans l'oeuvre.

Le lendemain matin, je visionne sur Arte.tv le documentaire que j'avais raté la veille,  Kubrick par Kubrick, de Gregory Monro. Pas de commentaire : le film s'appuie sur les entretiens que le cinéaste avait accordés, privilège rare, au critique Michel Ciment. Et c'est passionnant. Et puis soudain, alors que le film aborde  2001, Odyssée de l'espace, voici que s'affiche sur l'écran de mon Ipad l'oeil rouge de Hal 9000, l'ordinateur de bord de Discovery One.


Et à ce moment-là, c'est le flash. Une onde d'adrénaline me traverse : cet oeil là je l'ai bien sûr vu tout récemment, et c'est tout bonnement sur la couverture de La Vitesse des choses. Quel idiot, je ne l'avais pas reconnu, je n'avais pas fait le lien avec le génial film de Kubrick.

Quel lien du roman au film ? Au stade où j'en suis alors de ma lecture, une seule référence, mais assez importante, semble-t-il, pour qu'elle apparaisse dans la critique du Monde à l'époque de la sortie du livre en 2009 : l'histoire de ce figurant de 2001 refusant de quitter son costume de singe. Un peu plus loin, Fabienne Dumontet écrit : "Histoires monstres, donc, mais pas seulement à cause d'une prédilection de Fresán pour l'héritage de la science-fiction ou de la littérature fantastique, pour ses thèmes récurrents (mystérieuses amnésies ou cauchemars prophétiques, vies extraterrestres et virus planétaires) et son petit personnel de créatures qui hante l'imaginaire, sinon l'identité, de ses différents narrateurs."

Virus planétaire, nous y sommes. C'est ce que la suite nous confirmera, mais chaque chose en son temps. Avec Virilio et Fresán, les choses ne font que commencer.


lundi 13 avril 2020

L'accident intégral

"La vitesse est la face cachée de la richesse".

Paul Virilio 

Commencé à lire L'horizon négatif de Paul Virilio, publié en 1984. Une lecture parfois ardue, qui réclame effort et patience. J'avance à la pioche, m'interrompant souvent pour reprendre mon souffle, et puis j'y retourne, frayant mon chemin à travers les goulets d'étranglement, ne persévérant finalement que parce que, ici et là, surgissent devant moi des phrases fulgurantes comme des puits de lumière. Bon. Et puis, dans un de ces décrochements de l'attention directe, je suis allé voir par curiosité ce que le net gardait en tant que mémoire de cet essai. Eh bien pas grand chose, comme si Virilio avait disparu des radars, ce qui a confirmé une autre impression : dans tout ce que j'ai pu lire sur la pandémie ces dernières semaines (et faites-moi confiance, j'en ai lu des articles et des entretiens), aucune référence à Virilio. Certes, la biopolitique ne fut pas son angle d'approche favori, mais tout de même, j'ai déjà évoqué ici ce concept d'accident intégral qu'il développa dès les années 90, autrement dit un accident qui concernerait tout le monde au même instant. La pandémie du Covid-19 n'est-elle pas un phénomène de cette sorte ? Il a suffi de quelques mois pour passer d'un mort suspect à Wuhan, au coeur de la Chine, au confinement de plus de trois milliards d'êtres humains sur toute la planète. 
Ne faisons pas pour autant de Virilio le prophète qu'il n'a jamais prétendu être : quand il parlait d'accident intégral il pensait avant tout à un accident d'Internet, causé par la panne du réseau des réseaux. Paradoxalement, s'il y a quelque chose qui marche bien aujourd'hui, c'est Internet. Qui est même sollicité plus que jamais : les écoles fermées, par exemple, étant remplacées par les espaces numériques de travail, les classes virtuelles, les visioconférences, au nom de la fameuse continuité pédagogique (tout à fait légitime, mais qui n'en creuse pas moins les inégalités sociales). Tous ceux qui peuvent télétravaillent, et jamais les réseaux sociaux n'ont eu autant d'importance qu'aujourd'hui, pour sauvegarder dans le meilleur des cas le lien entre les gens et favoriser l'entraide, mais en charriant bien sûr en même temps le pire de l'humanité : rumeurs infondées, complotismes, délation et arnaques en tous genres.

 "Etonnant : cette chanson du groupe allemand Tocotronic, a été écrite il y a un an et devait figurer dans son prochain album dont la sortie était prévue en 2021. Au vu des circonstances, le groupe a décidé d’en faire cadeau et de la mettre en ligne mercredi 8 avril sur des images de villes, d’aéroports, de stations de ski déserts. Des images de « dehors désaffectés » (Frédéric Neyrat) en contrepoint d’une chanson écrite avant la pandémie et qui traitait déjà de l’isolement et se demandait comment sortir du trou." Bernard Umbrecht, Le Saute-Rhin

Là où Virilio a incontestablement raison, c'est dans son analyse de la vitesse comme pouvoir*. Au moment où Francis Fukuyama faisait le buzz avec sa théorie de la fin de l'histoire, après la chute du Mur, Virilio tenait que nous vivions plutôt la fin de la géographie. Dans une interview donnée en 2011 à Sciences et Avenir,  on lui posait la question suivante :
Curieusement, vous dites également que ce culte de la vitesse conduit à l'inertie et à l'enfermement. Pourquoi ?
Car c'est la fin de la géographie ! Après des milliers d'années de sédentarité, l'identité fait place à la traçabilité, à ce que j'appelle la " trajectographie " : grâce à l'informatique, aux portables, etc., nous sommes partout chez nous. Et nulle part. Cela nous entraîne dans une crise de réduction du monde qui devient trop petit, avec le risque d'une incarcération psychologique. Le monde devient une ville et chaque ville un quartier. C'est pourquoi nous avons créé un sixième continent, le cyberspace que l'on retrouve sur les écrans, dans les réseaux. Pour moi, il s'agit d'un " signe panique ". Il fonctionne comme une colonie virtuelle, une vie de substitution.
"Incarcération psychologique", "vie de substitution", ces mots sonnent étrangement aujourd'hui, sauf que l'enfermement n'est plus seulement psychique, mais bien matériel et concret.  Dans l'un des rares entretiens approfondis que j'ai pu recueillir sur le net, avec Giairo Daghini dans la revue Multitudes (printemps 1991), vingt ans donc avant l'entretien avec Sciences et Avenir, Virilio affirmait déjà les dangers du rétrécissement du monde, évoquant cet horizon négatif, titre de son essai de 1984 :

"GD : Dans une récente célébration du vingtième anniversaire du débarquement sur la lune je t’ai entendu dire que d’un point de vue symbolique c’était comme si la terre avait été trouée et quelle était en train de se dégonfler comme une baudruche.

PV : Je disais vraiment cela, le monde se rétrécit, l’espace réel du monde entier se rétrécit et se réduira, un de ces jours, dans quarante ou cinquante ans, à rien. Un jour, le monde ou rien ce sera la même chose. Il y a là un horizon négatif que personne n’analyse, et qui est un phénomène à la fois d’écologie et d’économie politique. Je dirais qu’il faudrait une dromologie publique pour essayer d’envisager cette perte symbolique de l’espace-temps du monde entier. Gagner du temps, aujourd’hui, signifie perdre le monde, l’espace réel du monde entier. Essayons d’imaginer ce que serait monde qui serait devenu aussi étroit qu’une petite bourgade de province. Quand MacLuhan dit “le village global” c’est encore positiviste, c’est encore futuriste. Moi je dis que le “village global” c’est l’horreur, c’est le ghetto mondial. Or nous allons vers un village global qui sera en réalité le plus grand confinement et la plus grande incarcération jamais vécues.

GD : Puisque la vitesse aura supprimé les distances entre les lieux et les personnes…

PV : Puisqu’il n’y aura plus d’espace-temps. La terre mesurera toujours 40 000 kilomètres, mais les moyens pour aller d’un point à un autre l’auront réduit à rien. Imaginons l’aliénation de cette situation. Quand nous voyons un individu dans une prison souffrir de son enfermement – relire Foucault… – nous pouvons imaginer une situation analogue pour l’humanité demain, sur une terre réduite à rien par des moyens de transport hypersoniques et par des moyens de transmission électroniques." [C'est moi qui souligne]
"Or nous allons vers un village global qui sera en réalité le plus grand confinement et la plus grande incarcération jamais vécues." Encore une fois, nous y sommes.


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* Virilio : "La vitesse en tant que relation entre les phénomènes est un élément constitutif de la vie politique et sociale des nations, et ceci à travers la richesse. Les sociétés antiques, du reste comme les sociétés modernes, sont constituées autour de la richesse, ce que l’on sait depuis les économistes et même avant eux; mais l’on oublie que la richesse est liée à l’acquisition de vitesses supérieures qui permettent de dominer les populations, le territoire et la production. La société antique comme les sociétés médiévale et moderne sont des sociétés dromocratiques. Le terme “dromocratie” veut dire hiérarchies de vitesse liées aux hiérarchies de la richesse. Si l’on prend par exemple la société athénienne, mais cela vaut aussi pour les autres sociétés grecques, on voit qu’au sommet se trouve le triérarque, le citadin riche à même d’armer une trière, une trirème, c’est-à-dire le navire le plus rapide de l’époque. Au-dessous il y a le cavalier, celui qui a les moyens de posséder un cheval, ce qui représente une fortune en ce temps-là. En dessous encore se trouvent les hoplites, ceux qui sont en mesure de s’équiper par leurs propres moyens pour devenir des soldats, enfin les hommes libres et les esclaves qui rament dans les trières. Ceux-là ne pourront que se fréter eux-mêmes, ou être contraints au rôle d’énergie dans la machine sociale et de guerre. Nous sommes en présence d’un système hiérarchique constituant une dromocratie : une hiérarchie de richesse qui est en même temps aussi une hiérarchie de vitesse. C’est également le cas dans la société romaine avec les “equites romani”, qui sont en réalité des banquiers. N’oublions pas qu’à l’origine la banque est liée au cheval, aux possibilités de bénéficier d’une plus-value grâce à un messager, à des informations et à des moyens de transport. D’autre part nous connaissons l’importance de la marine dans le capitalisme méditerranéen, comme nous l’apprend Braudel…" [C'est moi qui souligne]