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mardi 13 novembre 2018

L’Histoire avec sa grande hache

C'est dans le Lieu tranquille cher à Peter Handke, le Lieu tranquille d'une maison amie emplie de livres, que je mis la main sur Crime et châtiment de Dostoïevski. Je lus une partie de la préface de Georges Nivat. Il me faut avouer maintenant que je n'ai jamais lu ce grand classique de la littérature russe, et pourtant je fus précoce quant à Dostoïevski puisque c'est au lycée que je découvris Le Joueur avec grand bonheur. Et c'est encore aujourd'hui le seul roman dostoïevskien à mon compteur*. J'ai toujours remis à plus tard Les frères Karamazov, Les Possédés ou les Souvenirs de la Maison des Morts. C'est la faute à René Girard*** aussi. Et à son Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), où il propose pour la première fois son concept-clé de désir triangulaire ou désir mimétique (autrement dit l'objet de nos désirs nous est désigné par les autres) et où il se livre à une analyse si lumineuse de ce qu'il appelle - je cite de mémoire - "l'apocalypse dostoïevskienne", que j'ai eu l'impression (bien évidemment fausse) d'avoir parcouru le corpus entier des ouvrages du cher Fiodor. Pour paraphraser quelque peu Pierre Bayard**, j'en savais assez pour parler de ces livres que je n'avais pas lus.

Bon, ceci dit, je me trouvai le jour suivant à l'Apollo pour un film d'Abraham Segal, Enseignez à vivre !, documentaire montrant des établissements scolaires publics "innovants"(horreur de ce mot), accueillant des jeunes "décrocheurs" et expérimentant une nouvelle pédagogie, avec des interventions d'Edgar Morin en contrepoint. J'aime beaucoup Edgar Morin, je le lis depuis longtemps, mais je suis de plus en plus sceptique sur la capacité de sa pensée dite complexe à bouleverser quoi que ce soit dans l'ordre existant des choses. Bref, le sujet n'est pas là, si je parle de Morin c'est parce que lors de l'une de ces rencontres avec des lycéens, il évoque les livres qui l'ont accompagné durant toute sa vie, et il cite précisément Crime et châtiment, pour l'habileté de Dostoïevski à fouiller les abîmes de l'âme humaine.

Quand une telle récurrence se fait jour, mes antennes se dressent bien sûr. Il n'y a pas loin à ce que j'y vois un signe.
Depuis notre virée nantaise, je lis par bouffées épisodiques le livre qu'André Markowicz a tiré de ses chroniques sur Facebook entre juin 2013 et juillet 2014, Partages (inculte/barnum, 2018). Je suis parvenu à avril 2014, et je me dis qu'il serait beau que ce grand traducteur évoque précisément Crime et châtiment, qu'il a traduit comme il a traduit tout Dostoïevski. Je n'ai pas souvenir qu'il en ait parlé jusqu'ici, et ses chroniques, si elles font la part belle à la littérature russe, sont aussi souvent consacrées à de tout autres sujets. Ce soir-là, le sujet c'est le vol de son ordinateur en 1996, et la perte irréparable de nombreux textes qu'il n'avait pas pris la précaution d'imprimer. Or, voici ce que je lus :

"Je suis traducteur - c'est un genre particulier d'écrivain, qui travaille sur la langue. Écrire, c'est travailler la langue. Bon, et donc, tout avait disparu après ce vol. J'avais fait bonne figure. J'avais dit à Françoise : "Bon, bah, on recommence." Et qu'est-ce que je pouvais dire d'autre ? En fait, j'étais comme les Juifs de la chanson d'Alexandre Galitch : "On est prêts à se rendre, mais on sait pas à qui..." - Et Crime et châtiment m'avait sauvé, puisqu'il fallait absolument que je recommence, et que je rende le manuscrit. J'avais un contrat." (p. 270)
L'Attracteur étrange avait sonné les trois coups : c'était bien un nouveau thread, un nouveau fil que j'ajoutai à tous ceux qui s'étaient révélés depuis début octobre. Mais comme il n'avait pas de lien (du moins en apparence) à tous ceux-là, j'ai hésité à en rendre compte, et il m'a fallu presque un mois pour m'y résoudre.

Hier, enfin, ma décision était prise. Et c'est juste après que, retournant dans Markowicz, à la date du 22 avril 2014 (je n'avais guère avancé dans la dernière quinzaine), je reçus une sorte de confirmation. Le titre de la chronique était Les haches dans la littérature russe / Anna Akhmatova. Qu'en dit-il ?
"Vous avez fait attention aux haches dans la littérature russe ? J'en parle souvent, mais rappelez-vous... Dans La Fille du capitaine de Pouchkine, puisque tout commence par Pouchkine, dans le rêve de Griniov, comment Pougatchov cache une hache derrière son dos, et comment, d'un seul coup, il se met à en jouer, massacrant tout sur son passage ?"
Tout commence par Pouchkine, oui, Pouchkine est le phare de la littérature russe, mais ce fut aussi un commencement pour moi, car c'est en adaptant précisément La Fille du capitaine que j'ai réalisé ma première mise en scène, en 1998, dans les ruines du château de Cluis-Dessous.


Le rêve a lieu lors d'une tempête de neige (un bourane) dans la steppe. Un simple paysan permet au traîneau perdu du jeune Griniov de rejoindre une habitation. C'est pendant cette traversée qu'il s'endort et fait un songe qu'il n'oubliera jamais et dans lequel, écrit-il (Griniov est le narrateur du roman), "je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie." Dans son rêve, il se croit revenu dans la propriété de son père, que sa mère lui annonce à l'agonie. Mais au moment où il s'agenouille dans la pénombre de la chambre pour la bénédiction, il aperçoit, au lieu de son père, "un paysan à barbe noire", qui le regarde d'un air plein de gaieté. Comme il ne veut pas consentir à être béni par l'usurpateur, celui-ci s'élance du lit, tire sa hache de sa ceinture et massacre tout le monde : "La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me disant : "Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse." De fait, ce paysan sauveteur se révèlera être le brigand Pougatchov, inspiré d'un véritable personnage historique du même nom, qui fomenta une insurrection cosaque entre 1773 et 1775.

Ceci dit, reprenons la chronique d'André Markowicz, qui de Pougatchov passe à Raskolnikov :
"Et vous vous souvenez de Raskolnikov, qui tue la vieille usurière avec le bout rond de la hache (ce qu'on appelle le marteau de la hache) et Lizavéta avec le bout tranchant ? - et vous vous souvenez de ce que lui disent ses compagnons de bagne ?... "C'était pas ton rayon, d'y aller à la hache. Pas à un monsieur de faire ça." - Pourquoi ? Parce que, la hache, dans le folklore russe, dans la mémoire et la littérature, c'est l'arme du paysan, l'arme de la violence brute - l'arme aveugle contre laquelle il n'y a aucun salut."
Ai-je besoin de préciser que Raskolnikov est le personnage principal de Crime et châtiment ?

Je n'en avais pas encore fini hier soir avec les haches. Des Rencontres de l'Histoire, à Blois, j'ai rapporté cette année Une Histoire du Monde en 100 objets, de Neil Mac Gregor (Belles Lettres, 2018), une magnifique exploration des civilisations à travers 100 objets exposés au British Museum, du chopper d'Olduvai (2 millions d'années) à la lampe et chargeur à énergie solaire de Shenzhen, Chine, en 2010. Je lis là aussi par bribes, assez irrégulièrement, deux notices d'objets pas plus. Et hier soir donc, je suis tombé sur le quatorzième objet qui n'était autre que la hache en jade  trouvée près de Canterbury (4000, 2000 avant J.-C.)


Et là, pour le coup, cette hache n'est pas l'arme du paysan. Loin de là. C'était au contraire un objet de prestige, qui n'a d'ailleurs jamais été utilisé. Or, il n'y a aucune carrière de jade dans les îles britanniques, si bien que longtemps la provenance de ces haches  est restée énigmatique, jusqu'à ce que les archéologues Pierre et Anne-Marie Pétrequin ne découvrent l'origine précise de la pierre. Celle-ci est italienne, et son gisement se situe en montagne, à plus de 1800 mètres d'altitude.
"La montagne dans laquelle a été taillée la hache du British Museum il y a 6000 ans est toujours dans un paysage d'altitude, qui est parfois au-dessus des nuages et offre une vue spectaculaire aussi loin que porte le regard. Les chercheurs de jade semblent avoir choisi délibérément cet endroit particulier - ils auraient pu se contenter de prendre le jade qui gisait au pied des montagnes, mais ils ont grimpé dans les nuages, sans doute parce que, là, ils pouvaient extraire de la pierre qui venait d'un endroit situé à mi-chemin entre le monde d'ici-bas et le royaume céleste des dieux et des ancêtres. Ce jade, ils l'ont traité avec un soin et une révérence extrême, comme s'il renfermait des pouvoirs spéciaux." (p.118)
Bon, voilà une belle constellation où l'esthétique le dispute à l'horreur, la beauté à la cruauté. Celle de cette Histoire avec sa grande hache dont parlait Georges Perec.


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* En y réfléchissant bien, ce n'est pas tout à fait vrai : j'ai lu tout de même cette œuvre courte qu'est  L'éternel mari.
** Pierre Bayard, dont le dernier opus, L'énigme Tolstoïevski, propose une nouvelle "fiction théorique" (ce sont là ses propres mots) où il s'amuse avec l'hypothèse que Tolstoï et Dostoïevski ne sont qu'un seul et même écrivain, que par facilité certains critiques ont choisi de diviser en deux personnes distinctes.

*** [Ajout du 14/11] Je reçois aujourd'hui par courriel la lettre de Philosophie magazine. Elle annonce la parution d'un Que sais-je ? consacré à René Girard, le Darwin des sciences humaines, comme titrent les rédacteurs de cette lettre, qu'ils commencent : "C’est à la lecture des œuvres de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Dostoïevski ou encore Proust que René Girard, en bon professeur de littérature, a développé sa théorie du désir mimétique, « un désir rarement avoué » que ce « désir d’être un autre sans cesser d’être soi » (Christine Orsini).

vendredi 13 novembre 2015

Je tue donc je suis

"L'homme est incapable de désirer par lui seul : il faut que l'objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers peut être extérieur à l'action romanesque : comme les manuels de chevalerie pour Don Quichotte ou les romans d'amour pour Emma Bovary. Il est le plus souvent intérieur à l'action romanesque : l'être qui suggère leurs désirs aux héros de Stendhal, de Proust ou de Dostoïevski est lui-même un personnage du livre. Entre le héros et son médiateur se tissent alors des rapports subtils d'admiration, de concurrence et de haine : René Girard fait un parallèle lumineux entre la vanité chez Stendhal, le snobisme chez Proust et l'idolâtrie haineuse chez Dostoïevski."

Ces lignes introduisent Mensonge romantique et Vérité romanesque, de René Girard, dans l'édition Pluriel du Livre de Poche, œuvre de 1961 que je découvre en 1977 ou 1978, je ne sais plus (pas de date sur le livre, je n'avais pas encore pris l'habitude de l'inscrire à l'intérieur). Écriture limpide, qui déroule une thèse d'une puissance inouïe, sans doute trop forte pour être véritablement entendue, prise au sérieux, considérée : la littérature, la grande littérature, celle qui va de Cervantès à Dostoïevski, en passant par Stendhal, Proust et Flaubert, nous éclaire plus sur le désir de l'homme et le devenir des sociétés que tous les traités psychologiques, sociologiques ou philosophiques existants. Et que toutes les conclusions romanesques soient en définitive des conversions n'arrange pas vraiment l'affaire, ce retour en force du christianisme n'est pas propre à réjouir tout le monde.

René Girard enfonce pourtant le clou en 1978 avec l'énorme opus Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il y développe l'idée centrale présentée dans La Violence et le sacré (celui-ci je le lirai en 1979), à savoir que toute société humaine est fondée sur la violence, une violence canalisée par le phénomène victimaire, le principe du bouc émissaire, instituant l'ordre du sacré. Il veut montrer que le texte évangélique n'est autre que le dévoilement de cette vérité cachée depuis l'origine : l'innocence de la victime sacrificielle*. Le livre est un événement, mais convainc-il vraiment ? Non, quelque chose résiste encore et toujours à la pleine acceptation de la pensée girardienne. Et les nombreux livres qui viendront par la suite ne changeront rien à la donne. René Girard vient donc de mourir et il reste ce prophète qui laisse la masse incrédule malgré la puissance de ses exhortations, une Cassandre qui a même déclaré que l'Apocalypse avait commencé, en précisant bien (entretien du 8 janvier 2008) que celle-ci n'est pas le fait du divin, mais bien le fait de l'homme :

"Souvent les chrétiens s’arrêtent à une interprétation eschatologique des textes de l’Apocalypse. Il s’agirait d’un événement supranaturel… Rien n’est plus faux ! Au chapitre 16 de Matthieu, les juifs demandent à Jésus un signe. « Mais, vous savez les lire, les signes, leur répond-t-il. Vous regardez la couleur du ciel le soir et vous savez deviner le temps qu’il fera demain. » Autrement dit, l’Apocalypse, c’est naturel. L’Apocalypse n’est pas du tout divine. Ce sont les hommes qui font l’Apocalypse. Il existe aujourd’hui un moment de chambardement qui m’intéresse au plus haut point."

Maintenant, regardez bien la couverture du livre ci-dessus : vous y reconnaissez Magritte bien sûr, avec sa pomme verte en lévitation au-dessus du personnage vu de dos. Ce n'est pas le Fils de l'homme dont nous parlions voici peu (et à la vérité je ne suis pas parvenu à retrouver la référence de ce tableau), mais nous en sommes bien proche. Nous en sommes même si proche que la réédition en livre de poche reprend carrément le tableau de 1964.

***

Parfois je jette un œil sur les statistiques des sites, sur les pages visitées, et j'ai la surprise de temps en temps de voir d'anciens articles consultés, échappant ainsi à cette loi qui semble d'airain sur les blogs, ce que François Bon nomme la fosse à bitume, cet empilement fatal des notes qui les fait disparaître la plupart du temps corps et bien. Et bien là  récemment j'ai observé qu'un article sur le site tasonnier voisin avait été lu, Octobre enroule ses brouillards, où j'évoquais ma dernière visite à ma grand-mère Simone.

Simone (photo sur le buffet)

 Je réalise qu'elle aurait eu 100 ans cette année, au 10 octobre. Je me permets de reproduire ici ce petit texte écrit il y a cinq ans :

Tu as sonné alors qu'elle  était seule. Quand l'oncle ou la tante qui la gardent se sont absentés, elle n'est là pour personne. Aller ouvrir de toute façon elle n'en a plus la force, vissée qu'elle est à son vieux fauteuil. Tu sonnes une seconde fois. Tu entends sa voix depuis la cuisine, tu entres car la porte n'est pas fermée à clé. Elle dira qu'elle n'en revient pas de t'avoir dit d'entrer : "c'est comme si le Bon Dieu m'avait soufflé que c'était toi." 

95 ans depuis le 10 octobre. Doyenne de la commune. Le temps est bien passé où tu lui ramenais de La Châtre des livres en gros caractères. Elle en dévorait plusieurs par quinzaine. Sa vue est devenue trop faible. Tu lui as bien suggéré les livres audio, mais ça ne l'a jamais intéressée. 

Son unique spectacle c'est un simple réveil  posé sur la table. Elle regarde ce temps qui n'en finit pas de passer, si lentement pour elle qui souffre tellement d'être impotente. 

Parfois le chat à l’œil crevé monte sur la table et vient mendier une caresse. Elle sourit, elle a toujours aimé les chats.
***

André Glucksmann aussi s'est éteint. S'il ne fut pas aussi important pour moi que René Girard, il reste que son livre Les maîtres penseurs (1977) m'avait donné à l'époque, en même temps que bien du fil à retordre, des références philosophiques appréciables. Et puis je n'ai jamais oublié la couverture,  une photo du Crépuscule des Dieux de Wagner mis en scène en 1976 par Patrice Chéreau dans les décors de Richard Peduzzi à Bayreuth. Cet homme de dos, dressé face à une foule, comme une rime visuelle, je m'en avise aussi, à l'homme de Magritte face à la montagne.


 Alors que je rédige ces lignes, j'apprends l'horreur des fusillades qui viennent de se produire à Paris.

Une recherche sur Glucksmann m'avait conduit juste avant sur un article du Figaro, reproduisant une tribune qu'il avait donnée au journal en 2010, tribune qui portait justement sur le terrorisme et qui finissait par ces mots :

"Je tue, donc je suis. Le cogito nihiliste s'est en deux siècles mondialisé, mobilisant les rebelles sans foi ni loi et légitimant les politiques de nuisance perpétrées par des États internationalement reconnus et trop souvent respectés. On doit à Wagner, inspiré par son ami Bakounine, la scène finale du fantasme terroriste - Le Crépuscule des dieux ou la mise en flammes de la planète. Le terrorisme nucléaire, dont s'inquiète Obama, couronnerait les modernes désirs d'en finir."

Rien à ajouter. 
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* On trouvera un bon résumé de ces thèses dans ce texte en ligne de Gérard Donnadieu.