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samedi 7 juin 2025

Eméraudes dans un tas de fumier

Petite pause dans l'investigation pascalienne. Je voudrais évoquer deux livres lus récemment, que j'ai beaucoup aimés, qui n'ont a priori peu de choses à voir, mais qui se sont rejoints l'espace d'un instant au cours de ma lecture.

 

Le premier m'a été prêté par le Doc. Un article de Gilles Heuré dans Télérama m'avait donné envie de le découvrir, et cela tombait bien, mon vieux camarade baxtérien m'avait devancé, sans que nous nous soyons concertés. Je profitai de la résidence théâtrale à La Châtre autour des Dialogues avec Leuco pour lui emprunter le volume : Dans une bourgade paisible de France, de Mikhaïl Ossorguine, traduit du russe par Claire Delaunay, dans la collection "Poustiaki", chez Verdier. Ossorguine (1878 -1942), écrivain russe exilé en France depuis 1922, fuit Paris en 1940 pour se réfugier avec son épouse (Tatiana, née Bakounine (1904-1995), petite-nièce de l'anarchiste Mikhaïl Bakounine) dans une petite colonie russe établie à Chabris, dans l'Indre, sur la rive gauche du Cher. Chabris (jamais nommée dans le livre) est cette bourgade paisible*, située sur la ligne de démarcation, où la vie quotidienne continue tant bien que mal malgré les bouleversements colossaux provoqués par l'Occupation. 

Ossorguine a connu la prison par deux fois, sous le régime tsariste et sous le régime bolchevik (il est expulsé de Russie à peine revenu de dix ans d'exil en Italie), et les nazis n'ont pas plus de sympathie pour lui : quand il retourne à Paris après plusieurs mois passés à Chabris, c'est pour y découvrir que son appartement a été mis sous scellés, et qu'il a tout perdu : "mes papiers confisqués, mes archives, lettres, manuscrits, tous mes livres emportés, tout ce qui m'était cher sans présenter le moindre intérêt pour des inconnus, et encore moins pour les pillards venus à trois reprises en véhicule militaire." (p. 108) Lui et sa femme ne s'attardent pas à Paris, où ils craignent une arrestation, et rejoignent non sans angoisse, après d'interminables heures d'attente dans les gares, le petit village berrichon où il est encore possible de survivre.


Dans ce village, rien ne l'émeut autant que le travail des paysans, lui qu'un prix littéraire décerné en Amérique avait permis l'acquisition à Sainte-Geneviève-des-Bois d'une parcelle de terrain qu'il transforma en potager. « Des années durant, écrit Leonid Livak, Ossorguine partagea ses activités agricoles avec ses compatriotes exilés à travers une série de vignettes publiées par la presse russe à Paris. La description minutieuse des plantations et des soins dispensés aux végétaux s’y mêle à la réflexion de l’auteur déraciné sur sa place dans le monde moderne ». 

C'est ici, sur cette importance accordée au jardin, que se tissa une complicité d'esprit avec La Chair du monde, le livre d'entretiens  avec Jean-Marc Rochette que j'ai évoqué dans Au milieu du chemin de notre vie. Vivant maintenant dans une vallée reculée du massif des Ecrins, le dessinateur a développé aussi un enthousiame profond pour le jardin qu'il y entretient avec sa femme : "Si vous avez un terrain, si vous cultivez votre jardin en suivant les préceptes du sol vivant, alors vous n'allez jamais mourir de faim. C'est un véritable projet politique ! Il est factuel et tangible." (p. 47) Plus loin, à une question d'Adrien Rivierre sur la pensée animiste telle que décrite par l'anthropologue Philippe Descola, Rochette répond ceci :

Cela me fait penser au fumier que je suis en train de répandre dans mon jardin. Il est essentiel car il permet d'enrichir la terre. Et quand tu commences à l'étaler, tu vois apparaître des centaines de vers de terre. Tu vois la vie. A chaque pelletée, je sais , au plus profond de moi, que les vers qui y sont présents sont la base de la continuité de l'esprit que Descola mentionne. Ces vers de terre sont aussi admirables et brillants que n'importe laquelle des civilisations humaines ! Et je ne rigole pas en disant cela. D'où vient la richesse des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles, celle qui a permis à Rembrandt ou Spinoza d'exprimer leur génie ? De leur prospérité agricole. C'est une révolution agricole alimentée au fumier ! Pour comprendre la marche du monde, il faut d'abord être en admiration devant un tas de fumier, c'est la base du reste." (p. 67-68)

Rembrandt, Autoportrait avec béret et col droit
(1659, National Gallery of Art, Washington, D.C.). « Je trouve des rubis et des émeraudes dans un tas de fumier »

C'est ce passage précis qui m'apparut soudain en résonance avec une section du livre d'Ossorguine, une page et demie tout à fait représentative du livre en son entier. Il commence par ces mots : "Imaginez un homme simple de la campagne qui lit le journal. Ses doigts manient la lourde houe avec plus de facilité que les feuilles de papier, son cerveau n'est pas adapté pour la pensée retorse et la lecture entre les lignes." Il le décrit ensuite commençant par la chronique militaire : "Berlin fait savoir" que ses raids aériens ont été désastreux pour les Anglais, tandis que ceux-ci ont été repoussés et qu'ils n'ont pu larguer "que quelques bombes sur un champ dégagé, tuant une vache et un lapin". Londres, de son côté, rapporte une nuit calme et un raid réussi sur Berlin : "Tous les avions sont retournés à leur base, et douze avions ennemis ont été abattus." Bref, on voit que les fake news ne datent pas d'hier. Ossorguine donne ensuite avec une douce ironie deux autres exemples de nouvelles contradictoires, qui laissent son lecteur en plein doute : "Après une pause, il passe aux informations diplomatiques et se demande à nouveau comment il se fait que tout diplomate d'un côté ou de l'autre, où qu'il aille, rencontre l'attitude la plus cordiale et le plein accord avec ses propositions, alors que son adversaire se heurte partout à une attitude aigre et une réponse évasive.

Et il termine par ce paragraphe : "Le lecteur a la tête sur le point d'exploser, et il part l'aérer : il laboure, herse, bêche, répand le fumier, sème. Et ici au moins, tout est vrai et sans tromperie, et chaque heure de labeur portera ses fruits dans une égale mesure, pour lui comme pour son voisin, ami ou ennemi." (p. 222-223)

Mikhaïl Ossorguine ne reverra jamais Paris et son jardin de Sainte-Geneviève-des-Bois : il décède à Chabris en 1942, victime d'une crise cardiaque. Et c'est dans le petit cimetière du village qu'il repose. "Tombe difficile à localiser, écrit Bertrand Beyern, (la gravure du nom est masquée par un rosier) : emprunter la troisième travée à gauche, après la croix centrale." Jeanne Tesson, pour La Nouvelle République, écrit moins rudement : "Une fois au cimetière de Chabris (Indre), il faut passer la fontaine, puis prendre la troisième travée sur la gauche, dans le carré des Lys. En regardant vers l’ouest, on tombe rapidement sur une tombe blanche, presque intégralement recouverte de fleurs sauvages. Sur la pierre tombale grimpe un rosier. Pas encore fleuri en ce début de printemps, il laisse apparaître les inscriptions en cyrillique qui rendent hommage à Mikhaïl Ossorguine, écrivain et journaliste russe mort en 1942, à Chabris où il était alors réfugié." 

 

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* Leonid Livak, dans sa présentation du livre, signale que ce titre est une allusion à l'incipit de Don Quichotte : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo..." Ossorguine se désignait lui-même comme le "Don Quichotte du potager".

 

mercredi 28 juillet 2021

Nous allons perdre deux minutes de lumière

Retour du Cantal. Une semaine dans cette belle petite région au sud d'Aurillac, la Châtaigneraie, assez méconnue et donc peu touristique, d'où nous ralliâmes Conques et Figeac. Une semaine de calme et de beauté pendant laquelle je n'ai pas écrit une ligne. J'avais avant de partir plus ou moins programmé quatre chroniques, mais c'est comme si ce petit séjour avait rebattu les cartes : avant de reprendre le fil prévu, je m'autorise un détour poétique. Il m'a fallu en effet, à peine revenu, gagner la médiathèque où un courrier de rappel m'enjoignait de rendre des films empruntés (et en particulier La Clepsydre de Wojciech Has, dont j'ai parlé au dernier article). Je ne pus faire autrement que de charger ma besace de quatre ouvrages nouvellement arrivés, dont ce petit livre de poésie de Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière (P.O.L., 2021). Ce titre déjà m'intriguait, comme il a d'ailleurs intrigué l'auteur, qui confie en quatrième de couverture : "Nous allons perdre deux minutes de lumière" a dit la présentatrice de la météo en parlant de la journée du lendemain. Et j'ai su que je tenais le titre d'un livre."


Particularités  de cette phrase : elle contient sept mots et douze syllabes. Frédéric Forte va donc autour d'elle composer un poème en sept chants, chacun d'eux constitué de sept strophes de douze dodécasyllabes (pas des alexandrins, précisera-t-il dans un entretien visible sur Youtube, car il ne respecte pas les coupures en deux hémistiches). Le premier chant est écrit le 6 mars 2017 et le septième le 6 octobre de la même année. Le temps d'écriture aura donc été de sept mois, en cette année 2017. De cela je ne m'étais pas avisé sur place, à la médiathèque, mais comment ne pas en être amusé alors que j'ai déployé cette année-là le projet Heptalmanach, qui s'appuyait sans vergogne sur ce nombre sept ?

Frédéric Forte pousse encore plus loin le lien au sept comme le montre bien la table à la fin du livre :

Par ailleurs, on voit que chaque chant correspond à l'un des mots de la phrase-matrice, comme l'explique bien Christian Rosset dans Diacritik

"Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.” Et enfin, dans “les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.”

On ne sera pas surpris d'apprendre que Forte est membre de l'Oulipo, mais il fait tout de suite préciser que nous n'avons pas affaire ici à une simple histoire de contraintes, un pur exercice formel où l'auteur ferait montre de sa seule virtuosité littéraire. Ce qui, à mon sens, est sans intérêt. Non, comme chez Perec et Roubaud, la contrainte est ici génératrice de liberté, et surtout elle ouvre sur le quotidien de l'existence, dans sa trivialité et parfois sa douleur. Pour revenir un instant sur le braille, Emilien Chesnot, dans Sitaudis, écrit que l’on peut y "voir un écho à une anecdote familiale aussi bien qu’un jeu de correspondance détectable dès la couverture, dans les sept points (trois gris, quatre bleus) qui surmontent le nom de l’éditeur, POL. Mais c’est l’occasion de nous rappeler que le sens que nous sollicitons le plus – la vue – peut-être considéré « comme / handicap. pourquoi pas. »  Nos vies tiendraient alors du braille : chaque événement serait un point qu’il nous appartient de connecter aux autres pour former une configuration lisible – qui se déforme, cependant, à mesure qu’elle se vit. Nous serions donc en définitive aveugles à ce qui se trame sous nos yeux : « moi je ne vois rien », dit le narrateur."

Attardons-nous un moment sur la strophe 1 du Chant 4 :


Comment, là encore, ne pas me sentir concerné, car que fais-je moi-même sinon passer mon temps à relever des coïncidences ? B. ici désigne Bernard Hœpffner*, co-traducteur de l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton. Et pour rebondir sur ce motif de la coïncidence, ne voilà-t-il pas que je lis dans La vie rêvée du joueur d'échecs, de Denis Grozdanovitch, emprunté aussi ce lundi, le passage suivant :

"En l'occurrence, ma manie précoce de noter tout ce qui me paraissait digne d'être mémorisé est d'abord né des photos d'écrivain tenant en main un carnet et un stylo. Cette attitude me paraissait le comble de l'élégance, et très tôt, j'eus envie de l'adopter moi aussi, en jouant au jeu de l'écrivain.
Si toutefois, à ce propos, quelqu'un devait me taxer d'irrémédiable futilité, je le gratifierais d'une citation d'un livre datant du XVIIe siècle, L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton :

... et il n'y a aucune différence entre nous et les enfants, si ce n'est que ces derniers jouent avec des poupées de chiffon et autres jouets semblables, tandis que nous nous amusons avec des poupées de plus grande taille." (pp.12-13)

Le jeu est très présent dans le livre de Frédéric Forte, avec le sudoku et candy crush au chant 1, qui se termine d'ailleurs avec des SMS des deux garçons de l'auteur : A. m'écrit / j'ai bien joué au théâtre j'étais Lucky/ Luke et Camille Pikachu. gros bisous. Au chant 2, on peut lire : je croque une pomme et le roi la reine / les parties de bataille sont interminables, tandis qu'au chant 3 il est dit : deux labyrinthes dans une même journée / ça fait beaucoup. dans celui de verre au jardin / d'acclimatation les enfants n'ont presque pas / essayé de se perdre. Et il se trouve - autre coïncidence - que je viens juste de lire au Lieu tranquille l'entrée que consacre Alain Baraton, dans son Dictionnaire amoureux des jardins, au Jardin d'acclimatation, dont il commence par dire que les Parisiens le découvrirent le 6 octobre 1860, donc 157 ans jour pour jour avant la fin de l'écriture de Nous allons perdre deux minutes de lumière.

Et voici que dans ce même chant, où Frédéric Forte évoque son voyage au pays de Galles, d'autres résonances se font entendre tout à coup. J'y reviendrai très vite.

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* Bernard Hœpffner est aussi le traducteur du Jardin de Cyrus de Thomas Browne, évoqué par Sebald dans ses Anneaux de Saturne (voir Losange ou Réseau des Anciens).



mardi 16 janvier 2018

Iris malin d'un cachalot colossal

Bon, j'ai ramené de la médiathèque le volume de la Pochot)hèque renfermant les Romans et récits de Georges Perec et j'ai commencé à combler mes lacunes. Ceci après avoir lu ses deux romans de jeunesse, non publiés à l'époque, L'attentat de Sarajevo et Le Condottière, où je dois dire que je n'ai pas pris un grand plaisir et que je comprends le refus des éditeurs d'alors : sans doute y avait-il un vrai écrivain en devenir mais la chrysalide était encore coriace. En revanche, je me suis vraiment régalé avec Quel petit vélo chromé au fond de la cour ?, burlesque à souhait, virtuose dans ses innombrables figures de style, et L'homme qui dort, pas drôle du tout (ou alors de façon subliminale), mais passionnant dans sa peinture d'une exploration de l'indifférence au monde. Tout ceci m'a conduit à La Disparition, le fameux roman lipogrammatique écrit sans la lettre la plus courante en français, la voyelle E. Un tour de force de trois cents pages. Et c'est sans doute là le problème : ce roman est très connu, très souvent cité, mais est-il vraiment lu ?

Édition originale (1969)
Personnellement, nul ne m'a jamais parlé de ce livre, évoqué son intrigue, vanté ses qualités. Il faut dire que je ne vis pas au milieu des gens de lettres (ce que je ne regrette pas le moins du monde) et que beaucoup ici connaissent sûrement mieux Marie-Jo que Georges. Je ne dois pas faire le malin car moi-même je n'avais pas encore lu La Disparition, alors que je connais son existence depuis des décennies (cette incuriosité est terrifiante, quand j'y pense).
Mais c'est fini la plaisanterie, c'est décidé, j'attaque La Disparition. Je m'y suis plongé ce soir gaillardement. Et donc découvert ce personnage ahurissant d'Anton Voyl (dont le nom bien sûr n'est pas sans évoquer cette voyelle manquante - d'ailleurs Anton ne va pas tarder à disparaître lui aussi). Or, voici le dit Voyl qui coupe la radio, s'accroupit sur son tapis, fait quelques pompes (mot interdit pour présence de e que l'auteur remplace donc par tractions), fatigue vite et fixe ensuite "d'un air las l'intrigant croquis qui apparaissait ou disparaissait  sur l'aubusson suivant la façon dont s'organisait la vision". La vision de ce tapis va le mettre en transes : il y cherche une sorte de révélation dont il s'approche sans cesse mais qui le fuit toujours en définitive. Pendant huit jours, il s'épuisera sans parvenir à trouver la formule, le sésame de sa vision.
Et parmi les imparfaits croquis qui cerneraient le motif suprême, il y avait "l'iris malin d'un cachalot colossal, narguant Jonas, clouant Caïn, fascinant Achab : avatars d'un noyau vital dont la divulgation s'affirmait tabou."
Alors, tout de suite, sur le cahier bleu qui me sert depuis plus d'un an de brouillon, je note ce fragment de phrase. On sait que Moby Dick est devenu depuis peu un des thèmes de l'attracteur étrange, et donc cette nouvelle rencontre en est une preuve de plus (et ce ne sera pas la seule apparition du roman melvillien dans La Disparition).
Peu après je fais une pause (il faut déguster l'affaire, la goûter par petites goulées gouleyantes). Je me téléporte sur Facebook où je tombe sur cette publication de mon amie Fernande :

Je sursaute sur cette formulation : les papiers d'Iris. D'autant plus que ces formes blanches (dont l'une est une sorte de E inversé) tournent autour d'un astre blanc filamenteux. Je signale cette coïncidence à Fernande qui, en habituée des synchronicités, trouve cela tout à fait normal.

Ce n'est pas fini. Je vois juste après ce premier écho que j'ai reçu une invitation d'une certaine Isabelle Baudelet. Je me méfie des invitations facebookiennes : j'ai été invité plus ou moins récemment par Alannah Kaitlin Young, Vera Leila Kramer, Marie Levesque, Danica Xavier Koski, Marie Labelle, toutes bien sûr célibataires vivant à Rome ou Châteauroux, créatures édéniques, enjôleuses Sirènes dont l'intention est bien sûr de partager leur passion sans limite pour la littérature... Mais Isabelle Baudelet, par bonheur, n'appartient pas à cette coterie salace (puis-je suggérer à l'algorithme facebookien, si habile à traquer la moindre peinture érotique, de diriger plutôt ses efforts sur ces pubs déguisées ?). D'ailleurs, voyant le nom de Sylvie Durbec s'afficher sur plusieurs posts, je suis pleinement rassuré.

Mais il y a mieux, je découvre sur le fil d'Isabelle ce post de Claire Krähenbühl, avec un magnifique tableau de Klee en illustration :


Le texte, évoquant Rilke et sa visite au musée historique de Berne, avec sa découverte émerveillée des châles de Perse, me rappelle immédiatement un de mes posts d'Alluvions, Le centre noir du châle, daté d'août 2013 où je parlais exactement de la même chose (qui émanait de ma lecture du Rilke par lui-même de Philippe Jaccottet), de cette attirance mystérieuse de Rilke et son échec aussi à en rendre compte par le poème. Échec qui rejoint, je m'en avise maintenant, celui d'Anton Voyl à circonscrire la vision de son tapis.


Allant plus loin dans le fil des commentaires, je vois qu'Isabelle renvoyait à l'un des premiers articles de son blog Text'styles, Châles, "un monde en soi...", où elle donnait un extrait de cette très belle lettre de Rilke à la comtesse Margot Sizzo-Noris, 16 décembre 1923 :
"Comme il y a des années, à Paris, les dentelles, j’ai compris soudain devant ces étoffes déployées, l’essence du châle ! Mais la dire ? Autre fiasco… c’est peut-être seulement ainsi, seulement dans les transmutations que permet un lent et tangible travail manuel, que réussissent des équivalents complets, silencieux, de la vie, ce à quoi le langage n’aboutit jamais qu’au moyen de périphrases, hors les rares cas où il parvient à obtenir, dans un appel magique, que telle ou telle face plus cachée de l’existence demeure, l’espace d’un poème, tournée vers nous. »
Et tout au bout de l'article, que vois-je ? La photo du livre de Jaccottet que j'ai reproduite ici et le renvoi à mon article d'alors.

J'ai bien sûr aussitôt accepté l'invitation d'Isabelle. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que sa demande n'a rien à voir avec cet article : c'est Sylvie (Durbec) qui l'a incitée à rejoindre mon cercle d'amis (merci Sylvie !) et elle n'avait jamais fait la relation avec le châle de Rilke.

Encore un détail : remontant vers l'accueil du site Text'Styles, je découvre que l'avant-dernier article posté, au 9 janvier, Tisser le paradis, évoque précisément les tapis, avec des citations de Michel Foucault datées de 1967, mon année fétiche.
"Le jardin, c’est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, c’est une sorte de jardin mobile à travers l’espace. Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde.’

Michel Foucault, Des espaces autres (1967), Hétérotopies.

Tapis jardin 18ème siècle, V&A Museum
En quelques minutes, de Anton à Isabelle en passant par Fernande, le hasard objectif avait filé sa trame. Belle entrée dans La Disparition.