mardi 16 janvier 2018

Iris malin d'un cachalot colossal

Bon, j'ai ramené de la médiathèque le volume de la Pochot)hèque renfermant les Romans et récits de Georges Perec et j'ai commencé à combler mes lacunes. Ceci après avoir lu ses deux romans de jeunesse, non publiés à l'époque, L'attentat de Sarajevo et Le Condottière, où je dois dire que je n'ai pas pris un grand plaisir et que je comprends le refus des éditeurs d'alors : sans doute y avait-il un vrai écrivain en devenir mais la chrysalide était encore coriace. En revanche, je me suis vraiment régalé avec Quel petit vélo chromé au fond de la cour ?, burlesque à souhait, virtuose dans ses innombrables figures de style, et L'homme qui dort, pas drôle du tout (ou alors de façon subliminale), mais passionnant dans sa peinture d'une exploration de l'indifférence au monde. Tout ceci m'a conduit à La Disparition, le fameux roman lipogrammatique écrit sans la lettre la plus courante en français, la voyelle E. Un tour de force de trois cents pages. Et c'est sans doute là le problème : ce roman est très connu, très souvent cité, mais est-il vraiment lu ?

Édition originale (1969)
Personnellement, nul ne m'a jamais parlé de ce livre, évoqué son intrigue, vanté ses qualités. Il faut dire que je ne vis pas au milieu des gens de lettres (ce que je ne regrette pas le moins du monde) et que beaucoup ici connaissent sûrement mieux Marie-Jo que Georges. Je ne dois pas faire le malin car moi-même je n'avais pas encore lu La Disparition, alors que je connais son existence depuis des décennies (cette incuriosité est terrifiante, quand j'y pense).
Mais c'est fini la plaisanterie, c'est décidé, j'attaque La Disparition. Je m'y suis plongé ce soir gaillardement. Et donc découvert ce personnage ahurissant d'Anton Voyl (dont le nom bien sûr n'est pas sans évoquer cette voyelle manquante - d'ailleurs Anton ne va pas tarder à disparaître lui aussi). Or, voici le dit Voyl qui coupe la radio, s'accroupit sur son tapis, fait quelques pompes (mot interdit pour présence de e que l'auteur remplace donc par tractions), fatigue vite et fixe ensuite "d'un air las l'intrigant croquis qui apparaissait ou disparaissait  sur l'aubusson suivant la façon dont s'organisait la vision". La vision de ce tapis va le mettre en transes : il y cherche une sorte de révélation dont il s'approche sans cesse mais qui le fuit toujours en définitive. Pendant huit jours, il s'épuisera sans parvenir à trouver la formule, le sésame de sa vision.
Et parmi les imparfaits croquis qui cerneraient le motif suprême, il y avait "l'iris malin d'un cachalot colossal, narguant Jonas, clouant Caïn, fascinant Achab : avatars d'un noyau vital dont la divulgation s'affirmait tabou."
Alors, tout de suite, sur le cahier bleu qui me sert depuis plus d'un an de brouillon, je note ce fragment de phrase. On sait que Moby Dick est devenu depuis peu un des thèmes de l'attracteur étrange, et donc cette nouvelle rencontre en est une preuve de plus (et ce ne sera pas la seule apparition du roman melvillien dans La Disparition).
Peu après je fais une pause (il faut déguster l'affaire, la goûter par petites goulées gouleyantes). Je me téléporte sur Facebook où je tombe sur cette publication de mon amie Fernande :

Je sursaute sur cette formulation : les papiers d'Iris. D'autant plus que ces formes blanches (dont l'une est une sorte de E inversé) tournent autour d'un astre blanc filamenteux. Je signale cette coïncidence à Fernande qui, en habituée des synchronicités, trouve cela tout à fait normal.

Ce n'est pas fini. Je vois juste après ce premier écho que j'ai reçu une invitation d'une certaine Isabelle Baudelet. Je me méfie des invitations facebookiennes : j'ai été invité plus ou moins récemment par Alannah Kaitlin Young, Vera Leila Kramer, Marie Levesque, Danica Xavier Koski, Marie Labelle, toutes bien sûr célibataires vivant à Rome ou Châteauroux, créatures édéniques, enjôleuses Sirènes dont l'intention est bien sûr de partager leur passion sans limite pour la littérature... Mais Isabelle Baudelet, par bonheur, n'appartient pas à cette coterie salace (puis-je suggérer à l'algorithme facebookien, si habile à traquer la moindre peinture érotique, de diriger plutôt ses efforts sur ces pubs déguisées ?). D'ailleurs, voyant le nom de Sylvie Durbec s'afficher sur plusieurs posts, je suis pleinement rassuré.

Mais il y a mieux, je découvre sur le fil d'Isabelle ce post de Claire Krähenbühl, avec un magnifique tableau de Klee en illustration :


Le texte, évoquant Rilke et sa visite au musée historique de Berne, avec sa découverte émerveillée des châles de Perse, me rappelle immédiatement un de mes posts d'Alluvions, Le centre noir du châle, daté d'août 2013 où je parlais exactement de la même chose (qui émanait de ma lecture du Rilke par lui-même de Philippe Jaccottet), de cette attirance mystérieuse de Rilke et son échec aussi à en rendre compte par le poème. Échec qui rejoint, je m'en avise maintenant, celui d'Anton Voyl à circonscrire la vision de son tapis.


Allant plus loin dans le fil des commentaires, je vois qu'Isabelle renvoyait à l'un des premiers articles de son blog Text'styles, Châles, "un monde en soi...", où elle donnait un extrait de cette très belle lettre de Rilke à la comtesse Margot Sizzo-Noris, 16 décembre 1923 :
"Comme il y a des années, à Paris, les dentelles, j’ai compris soudain devant ces étoffes déployées, l’essence du châle ! Mais la dire ? Autre fiasco… c’est peut-être seulement ainsi, seulement dans les transmutations que permet un lent et tangible travail manuel, que réussissent des équivalents complets, silencieux, de la vie, ce à quoi le langage n’aboutit jamais qu’au moyen de périphrases, hors les rares cas où il parvient à obtenir, dans un appel magique, que telle ou telle face plus cachée de l’existence demeure, l’espace d’un poème, tournée vers nous. »
Et tout au bout de l'article, que vois-je ? La photo du livre de Jaccottet que j'ai reproduite ici et le renvoi à mon article d'alors.

J'ai bien sûr aussitôt accepté l'invitation d'Isabelle. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que sa demande n'a rien à voir avec cet article : c'est Sylvie (Durbec) qui l'a incitée à rejoindre mon cercle d'amis (merci Sylvie !) et elle n'avait jamais fait la relation avec le châle de Rilke.

Encore un détail : remontant vers l'accueil du site Text'Styles, je découvre que l'avant-dernier article posté, au 9 janvier, Tisser le paradis, évoque précisément les tapis, avec des citations de Michel Foucault datées de 1967, mon année fétiche.
"Le jardin, c’est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, c’est une sorte de jardin mobile à travers l’espace. Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde.’

Michel Foucault, Des espaces autres (1967), Hétérotopies.

Tapis jardin 18ème siècle, V&A Museum
En quelques minutes, de Anton à Isabelle en passant par Fernande, le hasard objectif avait filé sa trame. Belle entrée dans La Disparition.

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