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lundi 29 janvier 2024

Allu

Il est des jours fastes, où tout semble s'accorder, où le monde semble paré d'une véritable cohérence, où l'on use volontiers de cette métaphore astrologique des planètes alignées. Ainsi, de ce samedi 20 janvier où je rédige l'article sur Ubac. C'est comme si tous les événements grands ou petits qui ont fait cette journée résonnaient entre eux, s'imbriquaient pour faire sens.On sait que cela ne peut durer, et, de fait, ça ne dure pas, et quelque chose me dit que c'est bien, que c'est heureux cette fugacité parce que l'on n'est pas taillé pour vivre en permanence sous le régime d'une telle intensité. Il n'est que de voir l'extraordinaire créativité de Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise. En deux mois, le peintre se fend de 74 tableaux et de 33 dessins, dont quelques œuvres majeures : Le Docteur Paul Gachet, L’église d’Auvers-sur-Oise, ou encore Champ de blé aux corbeaux. Ce qui ne l'empêche pas de tenter de se suicider, et d'en mourir le 29 juillet 1890.

Racines d’arbres, la dernière toile peinte par Vincent Van Gogh, le dimanche 27 juillet 1890. 
© Van Gogh Museum Amsterdam

Le 20 janvier, j'ai donc exposé la triple épiphanie d'Ubac - exemple, après le motif de la prière, de ce que j'ai nommé la règle de trois. Le même jour, j'ai déjà montré qu'une autre triade avait surgi autour du chanteur Johnny Cash. Mais ce n'est pas fini. Dans l'après-midi, à 17 h 08 très précisément, je reçois un mail d'un ami, grand voyageur, qui a récemment découvert le blog. Il m'écrit ceci : "En lisant de tes textes au sujet d'auteurs... Surprise. Tu cites Burnside dont un récit se passe sur l'ile Kvaloya pres de Tromso et un autre auteur qui place son récit sur la longue ile des Vasteralen, Andoya. Dès le mois de mai je pars à Tromso d'ou je naviguerai en kayak d'abord par Kvaloya puis vers l'ouest sur la cote sauvage de la belle Senja pour joindre Andoya au sud...

Les coïncidences sont comme un mycélium, nous sommes tous en lien subtil avec des inconnus, les histoires circulent sur les fragiles chemins de particules mystérieuses. J'aime bien ces liens étranges..."

Le mycélium des coïncidences, l'image me touche. 

L'article auquel il faisait référence ne pouvait être que Gift Songs of Underland, du 29 mai 2021, où je citais les deux auteurs britanniques Robert Macfarlane et John Burnside, que reliaient les deux îles norvégiennes de Kvaløya et Andøya. Quatre jours plus tard, j'enfonçais le clou avec Jeter un coup d'oeil au maelström. Où je finissais par ces mots :

"Ces trois livres, de Burnside, A.S. Byatt, et Macfarlane, forment comme une tresse, entrelaçant leurs motifs et leurs obsessions. Je ne cesse de sauter de l'un à l'autre, fasciné par le jeu de leurs résonances. Et l'ombre tutélaire d'Edgar Poe ajoute à cette fascination. Je sens qu'il me faut relire la nouvelle, et que peut-être d'autres échos profonds en jailliront."

C'était déjà, avec cette tresse, une règle de trois qui s'imposait à ce moment-là. L'article n'était pas terminé pour autant : j'y avais inclus une image, la photo d'un poème d'Alluvions (recueil de poésie, je le rappelle, toujours inédit), dont le premier vers, Gueule de roche, faisait écho à une phrase de Robert Macfarlane.

Photo Etienne Bailly

Je rappelle maintenant que Ubac s'achevait aussi sur un poème d'Alluvions. Dès lors, il ne manquait plus qu'une occurrence pour qu'une nouvelle triade impose son évidence. Elle me fut donnée une nouvelle fois par l'article de Philippe Lançon sur La Nuit morave de Peter Handke : "«Barque». Ce sont les alluvions qui portent le récit. Il dérive comme la péniche se déplace, jour après jour, entre les berges d'un pays abandonné.Ce même article qui m'avait propulsé vers la prière et vers Johnny Cash.

Il  reste une dernière triade dont je dois rendre compte. 

NB : Le titre Allu renvoie bien sûr à Alluvions. Deux syllabes, quatre lettres, comme Ubac, avec deux lettres en commun (comme pour Cash).


mercredi 2 juin 2021

Jeter au coup d'oeil au maelström

Je viens de terminer à l'instant le formidable récit de Robert Macfarlane, Underland. Je ne doute pas qu'il va m'accompagner encore bien des jours, à travers également les échos qu'il a suscités, et dont le moindre n'est pas cet article du 14 janvier 2018, Thirteen years old again. Qui mettait en relation le roman de A.S. Byatt, Le Conte du biographe, et celui de John Burnside, L'été des noyés. Le point commun était ici l'âge de treize ans, qui coïncidait alors avec l'anniversaire de ma plus jeune fille, Violette, formant ainsi une étonnante synchronicité.

Cette boucle temporelle de plus de trois ans m'a conduit à revenir sur ces deux ouvrages, et je me suis alors aperçu que d'autres correspondances pouvaient être observées. Mais pour cela il importe de se pencher plus avant sur le sujet propre de chacun d'eux. Dans Le Conte du biographe, nous suivons les traces de  Phineas Gilbert Nanson, jeune universitaire anglais bien décidé à écrire la biographie de Scholes Destry-Scholes, lui-même biographe du célèbre voyageur Elmer Bole. La narratrice de L'été des noyés est Liv, une jeune fille vivant avec sa mère, Angelika Rossdal, artiste peintre, sur l'île de Kvaløya, au nord de la Norvège, Liv qui raconte dès la première page la mystérieuse noyade d'un garçon sans problème, Mats Sigfridsson, dont a retrouvé le canot dérivant dans le détroit de Malangen. Deux autres noyades inexplicables suivront dans ce même été, dont celle d'Harald, le jeune frère de Mats, qui "disparut par une nuit calme, baignée de lune, alors que l'eau était complètement lisse et que le canot - qu'on retrouva à Kvitberg, bien assis non loin de la berge, comme s'il attendait le retour de Harald -, celui-là même qu'avait utilisé Mats, volé au même voisin, était en parfait état". (p. 7)

Or, Phineas, au début de son projet de biographie de Scholes Destry-Scholes, prenant conseil auprès du professeur Ormerod Goode, s'entend dire par celui-ci que tout ce dont il est sûr, "c'est de la façon dont il est mort. Ou probablement mort." :

"Il a reversé du xérès.
"Probablement mort ?
- Il s'est noyé. Il s'est noyé au large des îles Lofoten. Ou du moins un bateau vide y a été retrouvé, à la dérive."[...]
"Les îles Lofoten, vous savez, au large de la côte nord-ouest de la Norvège. Il peut avoir eu l'idée de jeter au coup d'oeil au maelström. Il y a eu un petit entrefilet dans les journaux - je m'en suis souvenu parce que j'avais lu le livre, cela m'intéressait. Les Norvégiens l'ont mis en garde, quand il est parti, contre les courants dangereux. Il faisait une randonnée solitaire, d'après les journaux." (p. 39)

Or, les Lofoten sont une des destinations de Macfarlane, ouvrant la troisième partie de son livre, Ce qui nous hante (le Nord). Il s'y rend pour explorer l'une des grottes ornées les plus reculées de l'archipel, sur une côte nord-ouest entièrement déserte, une grotte dénommée Kollhellaren, ou "Trou de l'enfer". Il explique qu'on peut y accéder de deux façons, soit par voie de terre, en passant par le Mur des Lofoten, une longue crête escarpée, soit "par voie de mer, en contournant la pointe de l'archipel et en traversant le terrible Moskstraumen, l'un des plus puissants systèmes de tourbillons du monde, qui a inspiré à Edgar Allan Poe la nouvelle intitulée Une descente dans le Maelström (1841), où le tourbillon marin est présenté comme l'entrée d'un tunnel menant au centre de la terre." (p. 275)

"On trouve donc, tout proches l'un de l'autre, deux points d'accès au monde souterrain : une gueule de roche et une gueule d'eau, isolées par des montagnes menaçantes et par des flots impitoyables.
"Les humains qui ont produit les œuvres du Kollhellaren, voilà plus de deux mille cinq cents ans, ont pris des risques considérables pour atteindre le site recherché. Avant même de pénétrer dans la grotte, ils ont dû franchir de redoutables obstacles naturels."

Les danseurs rouges du Kollhellaren.

Il est curieux de lire que le projet de biographie de Phineas lui est peut-être venu en rêvant. Et de quoi rêve-t-il ? De profondeurs souterraines : "Je me suis réveillé un matin en pensant : "Il serait intéressant d'enquêter sur Scholes Destry-Scholes." J'avais le souvenir d'un rêve de poursuite dans des cavernes souterraines pommelées de vert et d'or. De m'être élevé à la surface et d'avoir vu un motif de boules en verre, de flotteurs de filets de pêche, à la surface de la mer, bleus, verts, transparents." (p. 36)

Ces trois livres, de Burnside, A.S. Byatt, et Macfarlane, forment comme une tresse, entrelaçant leurs motifs et leurs obsessions. Je ne cesse de sauter de l'un à l'autre, fasciné par le jeu de leurs résonances. Et l'ombre tutélaire d'Edgar Poe ajoute à cette fascination. Je sens qu'il me faut relire la nouvelle, et que peut-être d'autres échos profonds en jailliront.

 

Gueule de roche (Photo : Étienne Bailly)


mercredi 14 mars 2018

De Linn à Lino, de fourmis à Fourmies

Jeudi dernier, après avoir visité le musée Rodin et déjeuné d'un filet de merlu dans une brasserie du coin, nous flânions dans le septième arrondissement, louvoyant entre les averses. C'est ainsi que nous remontâmes la rue Cler, large voie piétonne que je découvrais pour la première fois. Je m'étais bien défendu de m'encombrer de nouveaux livres mais il me fut impossible de ne pas pénétrer dans cette petite librairie qui ne craignait pas de se vanter idéale. Toujours est-il que je ressortis avec pas moins de trois volumes de cette Librairie idéale qui, en une seule pièce, réussissait à vous donner vingt furieuses envies de lecture. Je fis néanmoins dans le poche et le bref avec Le motif dans le tapis, la célèbre nouvelle de Henry James et Le sentier dans la montagne d'Adalbert Stifter, paru aux éditions Sillage dont je vis que le siège était rue Linné, au 17, deux numéros plus loin que le domicile de Georges Perec. Enfin, je me chargeai, toujours en Poche, d'un livre récemment paru dans ce format, Des Anges et des Insectes, d'Antonia Susan Byatt, dont je n'avais lu jusqu'alors que Le Conte du biographe. Livre qui m'avait été recommandé par Rémi Schulz parce qu'il faisait mention de Linné.



Le lendemain, une heure et demie après être descendus du train, nous repartîmes en voiture cette fois pour les monts du Lyonnais : nous allions voir Linn, née le 27 février à Lyon, fille de Bristena et d'Adrien, mon grand fils. Linn, ma première petite-fille, qui faisait donc de moi dorénavant un grand-père.
Linn : avec ses deux n, j'avais trouvé immédiatement un air suédois à ce prénom court et cristallin, ce qui me surprenait quelque peu, Bristena, sa mère, étant d'origine roumaine. Ce n'est qu'un peu plus tard que je fis la relation avec Linné, dont j'avais ailleurs rapporté l'étymologie renvoyant au tilleul suédois, linn (variante aujourd’hui obsolète de lind).
Je dois immédiatement préciser que le choix de Linn n'a rien à voir avec mon obsession linnéesque : les deux parents, à ma connaissance, ne lisent pas mes élucubrations webiques, et c'est bien plutôt l'existence d'une Linn de leurs amis qui leur a donné l'idée (mais il n'est pas interdit de penser qu'ils ont succombé à l'influence souterraine et inconsciente de l'Attracteur étrange...).
Dans mes bagages, je n'avais emporté qu'un seul livre pour le week-end, et c'était le roman d'AS Byatt, résumé ainsi sur le site du Livre de Poche :

"William Adamson, explorateur et entomologiste de retour au pays après dix ans en Amazonie, titube devant la suave splendeur d’Eugenia Alabaster. Emily Jesse, veuve dès même ses fiançailles, tente quant à elle désespérément, autour du guéridon de Mme  Papagay, de vivre son deuil dans les séances de spiritisme et d’écriture automatique.
Dans ce diptyque romanesque, composé de Morpho Eugenia, adapté au cinéma sous le titre Des anges et des insectes en 1995 par Philip Hass avec Kristin Scott Thomas et Mark Rylance, et de L’Ange conjugal, A. S. Byatt pénètre l’atmosphère puritaine de la société victorienne, en révèle les tensions morales et l’hypocrisie singulièrement violente. Un ouvrage devenu un classique de la littérature anglaise."


Je ne connais pas ce film et pour l'instant je n'ai lu que la première partie de ce dyptique, Morpho Eugenia. J'y retrouvai Linné à la page 227 :

"- Je pensais à Linné dans la forêt, constamment. Il a si fortement lié le Nouveau Monde à l'imagination de l'Ancien Continent quand il a donné aux porte-queues le nom des héros grecs et troyens, et aux héliconies celui des Muses. Je me trouvais dans une contrée où jamais aucun Anglais n'avait encore pénétré, et autour de moi voletaient Hélène et Ménélas, Apollon et les Neuf Muses, Hector, Hécube et Priam. L'imagination du savant avait colonisé la jungle inexplorée avant que j'y eusse mis le pied. Il y a quelque chose de merveilleux dans le fait de donner un nom à une espèce. De prendre une chose sauvage et rare, jamais encore observée, au filet de l'observation et du langage humains - et dans le cas de Linné, avec tant de subtilité et de suite, une utilisation si vive des mythes, légendes et personnages de notre patrimoine culturel."
Je ne dirai rien de plus sur Linn : ce petit bout est évidemment une merveille.

Après deux jours bien occupés, dont une excursion à la tour Matagrin d'où l'on contemple quatorze départements, et la vision samedi soir du spectacle théâtral de la troupe du village où Adrien  a fait son nid de passionné de Cyrano de Bergerac, nous sommes repartis dimanche après-midi, sous le soleil puis rapidement, après Roanne, sous les trombes d'eau d'un orage pas piqué des hannetons. La fureur céleste décrut ensuite, passé l'Allier, et c'est à peu près à ce moment-là que j'écoutai le peintre Gérard Garouste sur Europe 1. Parlant de son enfance de cancre, il explique qu'il dessinait des combats de fourmi : "Même mon cerveau me compliquait la vie, et donc il restait les mains, le plaisir de dessiner, de faire des petits dessins, des dessins dans lesquels je me réfugiais complètement, et c'était des petits dessins amusants, des combats de fourmis, les fourmis rouges contre les fourmis noires, parce que ça permettait de faire vraiment des fourmilières, donc toute une stratégie des fourmilières, tout ça est très codé et vraiment je prenais un grand  grand plaisir à me réfugier dans ces dessins."

Ces paroles me frappèrent tout particulièrement pour la bonne raison que William Adamson, dans le roman de Byatt, consacre la majeure partie de son temps à étudier des fourmilières, aidée par Matty Crompton (Kristin Scott Thomas, dans le film de Haas) :
"Ce fut une suggestion accidentelle de Matty Crompton, cependant, qui le remit sur le chemin d'une activité qui ne fût plus sans objet. Il la trouva, par un matin de la fin du printemps, assise à la table devant la fourmilière, avec une soucoupe en porcelaine emplie de parcelles de fruits, gâteaux et viande, et un grand cahier, dans lequel elle écrivait avec ardeur. (...)
- Puis-je voir votre cahier ?
Il regarda ses dessins soigneux et perspicaces, au crayon, à l'encre de Chine, de fourmis qui s'alimentaient, de fourmis qui se battaient, de fourmis qui se dressaient pour régurgiter le nectar et en faire profiter d'autres, de fourmis qui caressaient des larves et transportaient des cocons." (p. 148-150, c'est moi qui souligne)
Fourmilière découverte l'été 2017 dans les monts du Lyonnais
Cette coïncidence trouve un écho supplémentaire dans le fait qu'Adrien, qui est loin d'être un grand lecteur, a néanmoins quelques auteurs de prédilection, un trio composé de Rabelais (il fut très marqué par une visite de La Devinière, où il insista pour que je lui achète un Gargantua), Edmond Rostand et Bernard Werber, célèbre évidemment pour sa trilogie des Fourmis (que j'avoue n'avoir jamais lue).


Enfin, pour parachever l'affaire, regardant lundi soir Dernier domicile connu de José Giovanni, avec Lino Ventura et Marlène Jobert, j'eus la surprise de retrouver mes fourmis à travers Jacques Loring, le personnage joué par l'excellent Paul Crauchet : "Il se montre sobre mais particulièrement émouvant dans «Dernier domicile connu» (1969), où il incarne le vieux monsieur qui s'est lié d’une amitié pure avec la petite fille d’un témoin recherché par l'inspecteur Lino Ventura et sa jeune collaboratrice, Marlène Jobert." (Site L'encinémathèque). Loring est passionné par les fourmis ; lors de l'enquête, il tient dans ses mains un livre sur les fourmis, un détail qui n'a rien à voir avec l'intrigue de l'histoire, mais qui prend sens pour nous. 

J'ai dit plus haut que Bristena, la maman de Linn, est d'origine roumaine. Or, la dernière image du film propose, en guise d'épilogue, une phrase d'un certain Eminescu : « ...car la vie est un bien perdu quand on n'a pas vécu comme on l'aurait voulu. » Mihai Eminescu (1850 -1889) est "célébré unanimement, nous dit la notice wikipédienne, comme le plus grand et le plus représentatif poète roumain". Je lis aussi que de 1858 à 1866 il alla à l'école primaire de Cernăuți (capitale de la Bucovine alors autrichienne : Czernowitz en allemand, autrement dit la ville natale de Paul Celan et d'Aharon Appelfeld).

La maxime d'Eminescu ne se vérifiera heureusement pas à la fin du roman d'AS Byatt : William Adamson et Matty Crompton quitteront le manoir des Adabaster pour voguer vers l'Amazonie et accomplir leur vocation profonde. 

Je terminerai cet article par un dernier clin d’œil : sur une des vidéos que j'ai pu trouver du film de José Giovanni, où l'on voit Lino Ventura et Marlène Jobert sillonner le treizième arrondissement sur la piste du témoin évanoui, nous régalant au passage d'images d'un Paris lui aussi disparu, j'ai repéré une librairie Rodin, qui me fait bien sûr songer à cette Librairie idéale découverte au sortir du Musée Rodin.


 Elle existe  d'ailleurs toujours cette librairie, 1 rue Vulpian, mais elle a changé de nom et de look.


Le nom de la société est malgré tout demeuré Librairie Rodin, comme en témoigne la page du site societe.com. Coïncidence encore, sur cette même page, on voit dans la rubrique Actualités une information sur le bastion ouvrier de Fourmies...


Fourmies, dont l'histoire retient le massacre qui eut lieu le 1er mai 1891, où la troupe tira sur les ouvriers venus revendiquer la journée de travail de huit heures. C'était là la première manifestation française de la Journée internationale des travailleurs. La fusillade causera neuf morts, dont huit jeunes de moins de 21 ans, parmi lesquels une jeune ouvrière abattue à bout portant qui restera comme un symbole, Maria Blondeau, et 35 blessés. Provoquant une vive émotion dans la France entière, cet événement est considéré aujourd'hui comme l'une des dates-clés dans l'histoire du mouvement ouvrier (poursuivant la recherche, je m'aperçois qu'Isabelle Baudelet - apparue en ces pages le 16 janvier avec L'iris malin d'un cachalot colossal -  a consacré tout un article à ce drame sur son site Text'styles le 1er mai 2017). 




lundi 5 février 2018

Polska/Ikea

"Dans son Système de la Nature, en 1776, Linné déclarait :"Je sépare désormais les baleines des poissons." Mais je sais fort bien, d'après ce que j'ai pu apprendre moi-même, que jusque vers 1850, en contradiction formelle avec l'édit absolu de Linné, les requins et l'alose, la limande et le hareng partageaient toujours la possession des mêmes eaux que le léviathan.
Les raisons que pose Linné en expliquant pourquoi il lui a convenu de bannir les baleines du monde des eaux sont les suivantes : "Considérant leur cœur chaud et bivalve, leurs poumons, leurs paupières mobiles, leurs oreilles profondes, penem intrantem feminam mammis lactatem", et finalement : ex lege naturae jure meritoque. J'ai soumis le tout à mes amis Siméon Macey et Charles Coffin, de Nantucket, tous deux mes camarades de gamelle au cours d'une certaine croisière ; lesquels se sont accordés pour déclarer que les raisons ci-dessus avancées sont notoirement insuffisantes. Charley alla même jusqu'à insinuer, iconoclaste, que tout ça c'était de la blague."

Herman Melville, Moby Dick, p. 223 (Phébus, tr. Armel Guerne)

Le savant suédois Linné, apparu avec l'achat de la plaque émaillée 444 à la brocante des Marins de décembre, ayant donné son nom à la rue de Paris longtemps habitée par Georges Perec, repéré encore dans Le Conte du biographe de la romancière AS Byatt, Linné, donc, refaisait surface dans le chapitre 32 de Moby Dick, justement appelé "Cétologie". Le 29 janvier, j'écrivis dans le cahier bleu que la Suède était décidément omniprésente dans mon paysage intime. Outre Linné, il y avait cette auteure suédoise,  Elisabeth Åsbrink, avec son ouvrage 1947, L'année où tout commença, et le premier article du dossier de Philosophie magazine de février consacré à un sujet ô combien d'actualité - "Peut-on désirer sans dominer ?- qui commençait par le rappel d'une scène se déroulant au musée d'art moderne de Stockholm, tirée de The Square, le film du réalisateur suédois Ruben Östlund , Palme d'Or 2017 du festival de Cannes. A quoi il faut ajouter encore cette information glanée sur la biographie de Michel Foucault (mentionné en même temps que Linné dans le livre d'AS Byatt), dans un Hors-Série du même Philosophie Magazine : il fut nommé, en 1955, conseiller culturel à la Maison de France d'Uppsala (ville où décéda Linné). En 1957, il y accueillit Albert Camus qui venait de recevoir le prix Nobel.
Enfin, le clou de la série, la mort le 28 janvier du fondateur d'Ikea, Ingvar Kamprad, à l'âge de 91 ans, dans sa maison de la province du Smaland. Ce n'est pas le fait le moins important, on verra pourquoi.


Pourtant, en cette fin janvier, ce n'est pas la Suède qui est ma préoccupation principale, mais un pays proche, la Pologne, où je dois partir en avion pour un bref séjour, mon pied-à-terre étant réservé 12 rue Miodowa, près du centre historique de Varsovie. C'est la première fois que je vais découvrir un ancien pays du bloc de l'Est.

En attendant mon vol à l'aéroport de Roissy, je glane parmi les périodiques distribués gratuitement ce jour-là Le Monde et le New York Times (sérieux le gars, il y avait moins austère sur les présentoirs). Les deux journaux présentent un article bien documenté sur Ingvar Kamprad (ses initiales forment les deux premières lettres d'Ikea, créé en 1943, le E et le A rappelant Elmtaryd et Agunnaryd, la ferme familiale et le village où il a commencé son petit commerce, vendeur à vélo d'allumettes et de crayons  puis commerçant par correspondance).
Le gars Ingvar affectait un train de vie modeste, roulant dans une vieille Volvo, évitant les vols en classe business, dînant bon marché, faisant les soldes, affirmant qu'il n'avait pas de véritable fortune. "J'ai assez d'argent, disait-il, pour m'en sortir, mais le fait est que ce n'est pas moi qui possède l'argent, mais une fondation." Oubliant de préciser, note Olivier Truc dans Le Monde, qu'il contrôlait la fondation en question. Bref, un profil qui n'est pas sans rappeler ce pingre de Paul Getty dont je parlais l'autre jour.
En réalité, il avait une villa au-dessus du lac de Genève, un domaine en Suède et des vignes en Provence, et il conduisait une Porsche flambant neuve aussi bien que la vieille Volvo. C'était l'un des hommes les plus riches du monde qui a contribué par son œuvre, a affirmé le roi Carl XVI Gustaf, à faire connaître la Suède sur toute la planète. "Un Henry Ford suédois", a noté le journal Dagens Nyheter. Ce qui n'est pas mal vu quand on sait que Henry Ford  était un antisémite notoire, auteur de l'ouvrage Le Juif international (1921). «Ford a été un des mes principaux inspirateurs », déclara un jour Hitler, qui lui fit décerner, en 1938, la plus haute décoration civile du IIIe Reich. Ford, pas en reste, lui fit un cadeau de 35000 reichmarks en 1939 pour son anniversaire.

Henry Ford recevant la Grand Croix de l'Aigle des mains des officiels nazis (1938)
Si la comparaison avec Ford est justifiée, c'est que l'on sait depuis 1994, grâce au journal de Stockholm Expressen, que Kamprad avait rejoint le mouvement fasciste du suédois Per Engdahl en 1942. Il s'en était alors humblement excusé auprès de ses employés, regrettant "l'erreur la plus stupide de sa vie", expliquant qu'il avait été influencé par sa grand-mère allemande. Un profil bas qui masquait une implication plus grande qu'il ne voulait bien l'admettre. Il a été démontré qu'il avait gardé des contacts bien après 1945, organisé des réunions, recruté des membres et financé un parti néonazi avec les fonds d'Ikea. Dans une lettre de 1950 adressée à Per Engdahl, il affirme encore être fier de sa participation.
Il se trouve que Per Engdahl est un des personnages clés du livre d'Elisabeth Åsbrink. Il a aidé plusieurs milliers de nazis à quitter l'Europe, en particulier vers l'Argentine, où le président Perón les accueillait à bras ouverts, "non seulement en raison de sa sympathie idéologique, mais aussi par la vertu de juteuses compensations financières prises sur les fonds du Troisième Reich."
L'écrivaine est d'ailleurs citée dans un autre article connexe du Monde, signé par Anne-Françoise Hivert :
"Accusé de sympathies nazies pendant la seconde guerre mondiale, il s'était repenti auprès de ses employés, obtenant le pardon des Suédois. "De cette façon, note Elisabeth Arsbring [sic], à l'origine de certaines révélations, l'image de Kamprad et l'image de la suède continuent de se refléter l'une dans l'autre, sans ombre, sans honte et sans nécessité de s'expliquer sur son héritage."
C'est sur ces belles et réjouissantes considérations que je décolle vers Varsovie. Le plafond bas de nuages fait que je ne verrai rien des pays traversés. Au sortir de l'aéroport Frédéric Chopin, la bise me cueille à froid. Le bus 175 me conduit vers mes pénates. La suite au prochain numéro.


dimanche 28 janvier 2018

Dans les fleuves, au nord de l'avenir

Le 3 janvier, juste après avoir lu les pages qu'Edmund de Waal consacre à Paul Celan, je reprends la lecture du Conte du biographe d'AS Byatt, que j'avais interrompue à la page 164, au moment où le narrateur, Phineas G. Nanson, commence à travailler à la Ceinture de Puck, une agence de voyages assez singulière, tenue par Erik et Christophe, un couple homosexuel.
" La matière première des tours que nous offrions était l'histoire de l'art, mais autrement. Visite comparative et spécialisée des nativités en Allemagne, Autriche, France, Italie et Flandres. Tour du monde des tableaux du paradis terrestre. Un siècle de statues d'anges. A mon arrivée, Erik et Christophe travaillaient à un tour de peintures murales du jugement dernier dans les églises, de Michel-Ange à d'obscurs Anglo-Saxons northumbriens, de la Bavière à Constantinople. Nous discutions ce projet quand un homme en imperméable est entré et a lancé d'un air furibond qu'il ne pensait pas que nous puissions organiser un circuit des sauts de suicide. Des endroits où les gens avaient sauté dans le vide. Erik a répondu qu'il ne voyait pas pourquoi non. Beachy Head, les chutes du Reichenbach, le pont de Paul Celan à Paris, certains gratte-ciel." (p. 165, c'est moi qui souligne)
Je suis interloqué. Il n'a pas été question de Paul Celan auparavant, et il ne me semble pas qu'une autre allusion au poète soit faite par la suite. Beachy Head, (à l'origine Beauchef, en 1274, cap Béveziers en français), est une haute falaise de craie sur la côte sud de l'Angleterre, réputé pour le nombre de suicides qu'on y enregistre (une vingtaine par an). On peut l'admirer dans le clip de The Cure pour Close to me (1985).



Les chutes du Reichenbach ne sont pas tout à fait un lieu de suicide, mais c'est bien sûr le site du fameux combat entre Sherlock Holmes et son ennemi Moriarty. Les deux basculaient ensemble dans l'abîme. Conan Doyle pensait bien alors être quitte de ce héros devenu bien encombrant : «Je pense me débarrasser de lui une fois pour toutes. Il m’empêche de m’occuper de choses meilleures», écrivait-il à sa mère en novembre 1891. C'était sans compter sur les lecteurs dépités qui ne cessèrent de protester contre une fin qui devait à jamais les frustrer de nouvelles enquêtes. Conan Doyle finira par céder devant la pression populaire et les récriminations de sa propre mère, mais il mettra tout de même huit ans avant de ressusciter son héros, dans Le Chien des Baskerville, situé par ailleurs avant l’épisode de Reichenbach.


Ces deux exemples britanniques  précèdent donc la mention de Paul Celan, qui, en effet, se jeta dans la Seine, sans doute du Pont Mirabeau, le 20 avril 1970. Trois ans à peine après la publication de Renverse du souffle. 20 avril : une date loin d'être anodine, c'était celle de l'anniversaire de Hitler.

Hier, samedi 27 janvier, passage à la médiathèque pour renouveler mon abonnement et rendre les livres empruntés (dont celui d'Edmund de Waal). Au rayon des nouveautés je suis alors attiré par un livre de la suédoise Elisabeth Åsbrink (que je ne connais absolument pas, et pour cause, c'est la première fois qu'elle est traduite en français) : 1947, L'année où tout commença. La quatrième de couverture plante pour une fois assez bien le propos :
1947
C’est l’année où l’Ouest se rassemble contre la menace de la guerre froide, où la CIA est créée, où l’ONU vote le plan de partage de la Palestine, où le mot « génocide » est prononcé pour la première fois devant une cour de justice. C’est l’année où Simone de Beauvoir vit sa plus grande histoire d’amour avec Nelson Algren, où George Orwell, malade, écrit 1984, où Christian Dior lance son New Look. C’est aussi l’année où Joszéf, le père d’Elisabeth Åsbrink, alors âgé de 10 ans, atterrit dans un camp de réfugiés pour enfants des victimes du nazisme, et doit faire un choix qui déterminera son destin – et celui de sa fille.
A la maison, j'ouvre le volume à la couverture rose de la collection cosmopolite de Stock, et je lis ces quatre vers :
Dans les fleuves, au nord de l'avenir
je jette le filet
qu'avec hésitation, toi,
tu lestes d'ombres écrites par les pierres*
C'est signé Paul Celan. Et il s'agit du quatrième poème d'Atemwende (Renverse du souffle).


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* Il faut noter que ce passage précis de Paul Celan a été une porte d'entrée primordiale dans son oeuvre pour le grand écrivain et critique George Steiner. Il raconte dans Un long samedi, livre d'entretiens, qu'il est à la gare de Francfort, entre deux trains, lorsqu'il voit un livre dont il ne connaissait pas le nom de l'auteur : "Le nom de Paul Celan m'intrigue. J'ouvre le livre dans le kiosque même et tombe sur cette première phrase : « Dans les fleuves, au nord de l'avenir... » J'ai presque raté le train. Et ça a changé ma vie depuis lors. Je savais qu'il y avait là une immensité qui allait rentrer dans ma vie." 

Par ailleurs, la livraison d'aujourd'hui (28 janvier) du site de Lionel André nous conduit à Louis-René des Forêts :

Dire et redire

recherche précise   au pied du mur

encore persiste l'espoir d'aller de l'avant

de prendre le large

vers le lieu énigmatique

28 janvier naissance de Louis-René des Forêts


*





En 1967, il fonde la revue L'Éphémère, 
avec Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Paul Celan, 
Jacques Dupin, Michel Leiris et 
Gaëtan Picon 

dimanche 14 janvier 2018

Thirteen years old again

Le  20 décembre dernier, j'avais relevé la sextuple coïncidence des treize ans, déclenchée par l'irruption sur mon écran d'une page promouvant le film de Werner Herzog, Ennemis intimes. Cette soudaine floraison a connu quelques prolongements que je veux consigner ici.

En premier lieu, le premier jour de cette nouvelle année (qui verra bien entendu s'accomplir nos meilleurs voeux et l'humanité s'ouvrir à une nouvelle ère de compréhension et de sagesse), je fus heureux de lire sous la plume d'AS Byatt, dans Le Conte du biographe, cette confidence de son narrateur :
"Notre nom de famille est Nanson ; mon nom complet est Phineas Gilbert Nanson - je signe toujours Phineas G. Nanson. Quand j'ai découvert - en classe de latin, à treize ans - que nanus est le mot latin pour nain, j'ai senti un frisson de récognition excitée. J'étais un garçon petit, le fils d'un homme petit, j'avais un nom dans un système, Nanson." (p. 14, c'est moi qui souligne)
L'âge de treize ans, comme chaque fois, n'est pas associé à une anecdote quelconque, mais bien à un événement soit touchant à l'identité même du personnage, soit orientant ou réorientant sa propre trajectoire de vie.


Plus récemment, le huit janvier de cette nouvelle année (qui verra bien sûr tous nos rêves se réaliser et Donald Trump réciter du Victor Hugo les larmes aux yeux sur le perron enneigé de la Maison Blanche, juste avant d'annoncer la fin du libre commerce des armes à feu), dans le roman L'été des noyés de l'écrivain écossais John Burnside (dont je me promets de parler bientôt plus en détail), la narratrice nous dit, page 38 :
"Plusieurs années durant, à cette époque, je fus un genre d'espionne, l'une des observatrices de la vie. J'observais les estivants depuis la fenêtre de ma chambre, suivant leurs déplacements à l'aide des jumelles que Mère m'offrit pour mon treizième anniversaire et tâchant de comprendre leur mode de pensée."
Ce fait a priori anodin trouve un écho dix pages plus loin quand elle se met à décrire un tableau sur le palier de l'étage de la maison, unique signe, écrit-elle, qu'un peintre vit là (la mère de la narratrice, Angelika Rossdal est une artiste reconnue qui a choisi de vivre à l'écart dans une île très septentrionale de la Norvège). Or, ce tableau n'est pas achevé.

"Ce n'est pas une toile particulièrement impressionnante à première vue. Talentueuse, mais pas du tout caractéristique. Si elle figurait dans un catalogue, je suppose qu'elle y serait décrite comme une "étude de jeune fille", ou quelque chose d'approchant, mais elle est, selon moi, un peu plus marquante dans l’œuvre de l'artiste que ce titre le laisserait penser. Pour un spectateur désinvolte, il ne s'agit que du portrait d'une jeune fille de treize ans en robe jaune, le visage tourné vers le ciel d'été, avec de longs cheveux presque argentés et un regard beaucoup plus bleu qu'il ne pouvait l'être dans la réalité - mais, bien qu'il reste inachevé et que la silhouette qu'il dépeint puisse être considérée comme une personnification abstraite de l'enfance innocente plutôt qu'un individu précis, un observateur attentif se rendrait vite compte que le modèle choisi n'est autre, en fait, que la fille de l'artiste." [C'est moi qui souligne]
Je reviendrai, je l'ai dit, sur John Burnside, dont ces deux extraits laissent déjà entrevoir, je pense, le mystère de son récit. Je voudrais juste compléter maintenant cette recension en indiquant qu'aujourd'hui, quatorzième jour de cette nouvelle année (qui verra, d'accord j'arrête là, je vois bien que vous n'y croyez pas une seconde à mes prophéties de bonheur),  Violette, ma deuxième fille, a treize ans. Et j'espère bien qu'en ce monde de père Ubu, elle saura, avec toute sa vivacité de corps et d'esprit, tirer son épingle du jeu et rencontrer aussi souvent qu'il est possible le plaisir et la joie.


vendredi 12 janvier 2018

La pureté des belles choses

"Ce voyage est un hommage à tous ceux qui m'ont précédé.

La formule peut sembler dégouliner de bons sentiments, mais il n'en est rien.

Elle exprime une vérité du vécu, un peu grandiloquente, certes, mais une vérité tout de même : pendant qu'on fabrique un objet en céramique, on vit l'instant présent. Je fais venir ma porcelaine de Limoges, en France. Elle m'arrive dans des sacs de plastique de vingt kilos chacun, contenant deux boudins de dix kilos d'argile spéciale parfaitement dosée, couleur lait entier, avec une moisissure verdâtre. J'en déballe un, le jette sur la planche à pétrir et j'en coupe un tiers avec mon fil d'acier. Ce tiers-là, je le cogne sur le bois, je le soulève et l'abaisse en un mouvement circulaire, comme si je pétrissais de la pâte. Il s'assouplit à mesure. Je ralentis, mon argile devient une boule."

Edmund de Waal, La voie blanche, p. 12.

Il existe comme une thématique commune aux ouvrages qui m'occupent en ce moment, que l'on pourrait peut-être définir comme la présence de l'objet, la prégnance de la chose. Edmund de Waal est écrivain, mais aussi potier, ou, dit autrement, potier mais aussi écrivain. Entendons bien, pas un artisan qui se pique de décrire son art ou un littérateur qui s'éprend d'un travail manuel, non, Edmund de Waal est indissolublement l'un et l'autre. C'est ce qui donne sa force à son livre. Monter l'argile c'est aussi construire la phrase : "(...) les parois s'élèvent, le volume change, c'est une exhalaison, une phrase qui s'articule."Rendre compte de l'histoire de la porcelaine, c'est l'inscrire dans une forme qui ne soit pas quelconque, qui soit aussi singulière que le pot élaboré dans l'atelier, aussi proche que possible de cette expérience pratique de la poterie.

Que recherche donc de son côté Phineas G. Nanson le biographe d'AS Byatt, en abandonnant sa thèse et la théorie littéraire postmoderniste ? Il dit avoir "éprouvé le besoin urgent d'une vie pleine de choses." Ce mot de choses, mis en relief par des italiques, on le retrouve plus loin, au milieu du livre, page 151, où il fait une première allusion au célèbre ouvrage de Michel Foucault, Les Mots et les Choses, avant de concéder qu'il "serait très malhonnête de ma part de ne pas rendre hommage à ces penseurs lorsque c'est légitime - et Foucault a bel et bien intégré le désir de Linné d'établir une taxinomie complète dans une vision de la langue et des langages qui est beaucoup plus vaste et l'inclut. Le plaisir pour moi, poursuit-il, je suppose, en écrivant, est que cette fois-là je pensais à Foucault, et encore plus à Linné, parmi des choses, des squelettes de poissons, aplanis, de grands papillons bleus, des reliures, des dessins de la main de cet homme, même si lesdits dessins impliquaient (et pourquoi pas ?) des niveaux de signification, des analogies entre les plantes et d'autres créatures, réelles et inventées, précises et tirées par les cheveux."

Et comment ne pas se rappeler cette tirade du vieil Hobie dans Le chardonneret de Donna Tartt (décidément, je ne sais pas quand je sortirai de ce roman, qui n'en finit pas de déployer ses échos), tirade que j'ai déjà mise en exergue au mois dernier :
" Quelle noblesse y a-t-il à rafistoler un tas de vieilles tables et de vieilles chaises ? Il est fort possible que ce soit corrosif pour l'âme. J'ai vu trop de successions pour l'ignorer. L'idolâtrie ! Trop se soucier des choses peut vous tuer. Si ce n'est que, si vous vous souciez suffisamment d'une chose, elle prend vie, non ? Et n'est-ce pas leur but, quand elles sont belles, de vous relier à une beauté supérieure ? Ces premières images qui font s'ouvrir votre cœur en grand et que vous passez le reste de vos jours à pourchasser, ou à essayer de retrouver, d'une façon ou d'une autre ? Parce que réparer les vieilles choses, les préserver, s'en occuper, en un sens, il n'y a pas de raisons rationnelles pour le faire..." (Donna Tartt, Le chardonneret, pp. 772-773.)


C'est moi qui souligne ici, mais si je souligne, c'est que le cinéma m'a donné récemment illustration de l'idolâtrie de l'objet, de la corrosion de l'âme par l'objet, à travers le film de Ridley Scott, Tout l'argent du monde, qui a beaucoup fait parler pour des raisons qui ont peu à voir avec le film en lui-même (l'effacement de Kevin Spacey, suspecté de harcèlement sexuel, et son remplacement par Christopher Plummer, par ailleurs excellent). Plummer qui incarne le multimilliardaire J. Paul Getty, refusant en 1973 de payer le montant de la rançon réclamée pour la libération de son petit-fils John Paul Getty III kidnappé à Rome par un gang calabrais. Ce fait divers authentique voit le magnat du pétrole repousser sans vergogne les demandes de rançon (celle-ci descendant au fil des mois et des refus de 17 millions de dollars à (seulement...) trois millions*), et en même temps continuer à acquérir à grands frais des œuvres d'art, alimentant une collection qui deviendra à sa mort la J. Paul Getty Trust, la plus riche institution culturelle au monde avec un capital de 4,2 milliards de dollars (avril 2009). Dans le film de Scott, on le voit, fortement ému, s’acheter une Vierge à l’Enfant,  et déclarer : « Il y a une pureté dans les belles choses que je n’ai jamais trouvée chez l’être humain ».

C'est pourtant l'être humain, aussi impur soit-il, qui les crée ces belles choses. Je ne sais si la réplique du film est tirée d'un propos authentique de J.Paul Getty, et peu importe, mais elle illustre bien cette pente cruelle où peut glisser n'importe quel esthète, dont le raffinement peut aisément se conjuguer avec la plus grande inhumanité. Edmund de Waal en donne un autre exemple édifiant avec Zhu De, l'empereur Yongle, né en 1360, qui fut à l'origine de la construction de la Cité interdite et fit élever une pagode octogonale de neuf étages toute en porcelaine. Ce même Zhu De, en guerre contre son neveu qui s'était emparé du trône impérial, fit assassiner tous les membres de sa famille "jusqu'au neuvième degré de parenté - grands-parents, parents, frères et sœurs, neveux et nièces, petits enfants - ce qui lui permit de s'autoproclamer empereur dans un bain de sang. Après quoi il effaça des archives le règne précédent."(p .111)

Pagode de porcelaine, Nankin, 1665.
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* "Après que son petit-fils a eu l'oreille coupée par ses ravisseurs, Getty finit par accepter de payer une rançon de 3 millions de dollars : sur cette somme, 2,2 millions sont en effet déductibles des impôts. Il fournit les 800 000 dollars restants sous la forme d'un prêt remboursable par son fils avec 4% d'intérêts." (Wikipedia).

mercredi 10 janvier 2018

La bio du biographe

L'autre jour, ne m'en voulez pas, j'ai un peu simplifié. En réalité, il n'y avait pas deux fils - la porcelaine et Moby Dick - mais trois. Une tresse.
Je m'explique : dans le dernier article de l'année 2017, parmi les pistes à explorer, j'avais mentionné brièvement la romancière britannique A.S. Byatt. Une piste suggérée encore une fois par Rémi Schulz, dans un commentaire du 21 décembre sur l'article 13, rue Linné.

"Ceci me rappelle qu'il est question de Linné dans le vertigineux Conte du biographe, de AS Byatt, où un biographe envisage d'écrire la bio d'un biographe..."
Il n'en fallut pas plus pour déclencher une envie furieuse de découvrir cette auteure que je ne connaissais absolument pas. Et ce roman-ci en particulier. Je le commandai donc presque aussitôt.

Je lus donc fin décembre-début janvier deux livres en parallèle : Le Conte du biographe et La voie blanche d'Edmund de Waal.
En faisant des recherches sur le net au sujet d'Edmund de Waal, je tombai sur un article du Guardian du 2 mai 2014 : Porcelain ghosts: the secrets of Edmund de Waal's studio. Je ne le lus pas tout de suite (il fallait que je m'arme de courage et d'un bon site de traduction pour en saisir toutes les finesses). L'onglet resta ouvert plusieurs jours de suite.
Je n'avais pas fait attention à l'auteur : pourquoi faire ? je ne connais aucun des journalistes du Guardian. Or, en l'occurrence, je finis par m'aviser que ce n'était pas un(e) journaliste qui avait rédigé l'article mais... AS Byatt elle-même.


Porcelaine, Moby Dick, AS Byatt, tout se reliait. Une tresse à trois brins, vous dis-je.

Enfonçons gaiement le clou : le commentaire de Rémi ajoutait : "Et Byatt est une fan de Turing et Fibonacci." Cliquons donc sur le lien qui est donné, et nous débouchons sur Here's to you, Alan and Bart, publié le 21 janvier 2013, qui commence ainsi :
"AS Byatt a donc écrit une tétralogie, parfois nommée Frederica, car elle est centrée sur Frederica Potter, qui a quelques traits communs avec Byatt, bien qu'elle soit née le 24 août 35 (alors que Byatt est née le 24 août 36). "
Frederica Potter. Or, potter c'est tout bonnement le nom anglais pour potier. Un nom que l'on retrouve par ailleurs très souvent dans Le chardonneret de Donna Tartt, puisque Potter est le surnom de Theo Decker, le personnage principal. C'est avec ce nom que Boris l'interpelle lors de leurs retrouvailles à Manhattan :
"J'étais sorti du bar et j'avais atteint le milieu de la rue quand j'ai entendu un cri derrière moi : "Potter !" (p. 538)
Enfin, le dernier épisode de ma fiction 1967 évoquait le village de Saulzais-le-Potier, où j'ai vécu entre 1965 et 1969. Les derniers mots étaient ceux de Francis Jammes :
— Dis-moi, dis-moi, guérirai-je

de ce qui est dans mon cœur ?

— Ami, ami, la neige

ne guérit pas de sa blancheur.

Francis Jammes (Élégie septième)
Choisissant alors ces vers, je ne songeai encore pas du tout à la porcelaine ou à Moby Dick. Mais le motif était déjà dans le tapis.