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vendredi 6 mai 2022

6 - Notre-Dame de Babel

« Il est mort avant d’arriver à Rovno. Il est mort, le dernier prince au milieu de ses poèmes, de ses phylactères et de ses bandes molletières. Nous l’avons enterré au cours d’un arrêt, dans une bourgade oubliée. Et moi qui loge avec tant de peine dans le vieux corps les tempêtes de mon imagination, j’ai recueilli le dernier soupir de mon frère. »

 Isaac Babel, Le fils du Rèbbe, in Cavalerie Rouge

Retour sur le dimanche 3 avril, jour de la brocante des Marins, dont j'ai fait le récit dans Quelques cercles sur le banc de bois jaune. Il y eut d'abord celle émission de Talmudiques, avec Camille de Toledo, dont je surpris des bribes avant l'arrivée sur l'avenue, émission dont la figure de proue était l'écrivain Isaac Babel. Je lus dans les jours qui suivirent Le fantôme d'Odessa, le roman graphique de Camille de Toledo et Alexandre Pavlenko, qui retrace la terrible histoire de ce conteur de génie que Staline fit assassiner le 27 janvier 1940. Désireux d'en savoir plus sur Babel, je découvris sur la page de France Culture une rediffusion au 5 mars 2022 d'une émission Répliques du 7 novembre 2015. Alain Finkielkraut y avait invité pour parler de Babel l'écrivain Pierre Pachet et l'historien Adrien Le Bihan. Lequel disait ceci :

"Je pense comme Pierre Pachet, qu'il faut découvrir Isaac Babel par le plus saisissant des trois recueils, qui est certainement, Cavalerie rouge, et c'est par Cavalerie rouge qu'il est mondialement connu. C'est une bonne introduction pour un lecteur qui ne connaîtrait pas Babel, à commencer par le récit, La traversée du Zbroutch, que Babel a voulu en tête de Cavalerie rouge, avec le passage de la rivière en juillet 1920. On entre dans cette guerre et dans le chef-d'œuvre en même temps. Il y a beaucoup de rivières dans Cavalerie rouge."
"Quand on lit le Journal de 1920, on se rend compte que Babel a lu Notre-Dame de Paris. Il introduit dans Cavalerie rouge des éléments de Notre-Dame de Paris. Babel a lu Notre-Dame, et le plomb est la couleur qui succède à ces rouges, ces orange, et ces jaunes… Et Babel nous dit de ces meurtres - parce qu'il a besoin de meurtres : "Du plomb des meurtres, je vous donne l'or du récit". C'est l'alchimie de Babel, à mon avis."


Or, dans l'article sur la brocante des Marins, juste après avoir évoqué Babel, je mentionne la découverte  dans un bac du livre de littérature de jeunesse, Jody et le faon, de M.K. Rawlings. Il faut regarder en détail la photo qui en atteste :


Zoomons sur le livre à la tranche rouge au bas de l'image :


Il s'agit bien de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo.

Sur Notre-Dame, je note encore son apparition dans un passage du livre de Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, que j'ai souvent cité ces derniers temps. Il y évoque l'un des rares films qu'il n'a pas tourné en compagnie de Pierre Dumayet, Le Choix de Dieu, avec le cardinal Jean-Marie Lustiger (1987). "Au cours de ce tournage, écrit Bober, sont arrivés, tout à fait inattendus bien que pas vraiment dus au hasard, des événements apparemment anodins qui ont la place qu'ils méritent d'avoir : celle de m'en souvenir avec plaisir." C'était au moment, précise-t-il, de la préparation du dernier entretien tourné à Notre-Dame, et le cardinal (dont il faut rappeler qu'il avait des origines juives polonaises) avait proposé un endroit accessible par un escalier étroit d'où l'on avait une vue d'ensemble sur la cathédrale. Seul inconvénient, il y faisait très froid. Bober fait alors venir du café. 

« Le cardinal, après avoir été servi en café, prit un morceau de sucre qu’il mit dans son gobelet et marqua un temps d’arrêt : il n’y avait pas de petite cuillère prévue pour le remuer. « Vous savez pourtant bien ce qu’on fait, lui ai-je dit étant servi à mon tour, juste avant de boire une boisson chaude, au lieu de mettre le morceau de sucre dans la tasse, on fait ça : on le dépose sur la langue. Et le cardinal a éclaté de rire. Alerté par ce rire, Dominique Wolton qui n’était pas loin, curieux de ce qui l’avait déclenché, nous en demanda l’origine. Alors le cardinal, tout en souriant, nous désignant alternativement lui et moi, a répondu à Wolton : « C’est juste une histoire entre nous. »

Ce morceau de sucre posé sur la langue était un geste qu’il savait ancien. Un geste simple que ni lui ni moi n’avions connu, mais que nous savions l’un et l’autre que c’était comme ça que dans les petites villes de Pologne, à Bendzin comme à Przemysl on buvait le thé.

Il me reste aujourd’hui le souvenir de ce rire que nous avions partagé. »

Bendzin était la petite ville de Pologne dont le père et la mère du cardinal étaient originaires. Arrivés en France sitôt après la Première Guerre mondiale, le couple avait tenu un petit magasin de bonneterie dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Sa mère, Gisèle, est arrêtée le 10 septembre 1942, "pour infraction au port de l'étoile jaune (selon le biographe Henri Tincq) ou sur dénonciation de son employée de maison (selon le cousin d’Aron, l'historien allemand Arno Lustiger) : cette jeune femme, en relation intime avec un membre de la Milice, était avide de récupérer son appartement"(selon Wikipedia). Gisèle Lustiger est alors internée à Drancy puis déportée, par le convoi n°48, en date du 13 février 1943, vers Auschwitz où elle est gazée à son arrivée le 16 février 1943. Une destinée tragique très proche, jusque dans les dates, de celle de la mère de Georges Perec, Cyrla, qui fut aussi arrêtée et internée à Drancy en janvier 1943, puis déportée à Auschwitz le 11 février de la même année.

Avril 2005. Jean-Marie Lustiger à Birkenau. Wojtek Radwanski, GettyImages

mardi 26 avril 2022

3 - Tu as connu ce monde et l'autre

Dans l'article J'ai rêvé du Prince du Feu, j'ai mentionné cette photo de Robert Bober prise pendant un tournage en Pologne, non loin de Radom, ville d'où son père était originaire. Photo qu'il mettait ensuite en regard d'un passage des Récits hassidiques de Martin Buber. Je n'y reviens pas, je veux maintenant  remonter juste avant ce qui précède cette section du livre et qui n'est autre qu'une nouvelle évocation des Récits hassidiques, dont Bober explique qu'il avait recopié une histoire, celle du grand-père miraculeux*, pour un texte destiné à un hors-série de Télérama consacré à Marc Chagall. La publication coïncidait avec une exposition à Martigny organisée par la fondation Pierre Gianadda. La plupart des oeuvres exposées avaient été peintes avant 1922 pour le Théâtre d’art juif de Moscou. Chagall lui-même avait longtemps pensé qu'elles étaient perdues. Heureusement, elles n'avaient été que cachées. La relecture de son texte rappelle alors à Robert Bober un de ces mystères dont il avait parlé avec son acolyte Pierre Dumayet, à l'occasion, précise-t-il, du poème Tête perdue **de Pierre Reverdy.

Il filmait le tableau nommé Le Miroir (1915, huile sur carton, 100 × 81 cm), lorsque l’éclairagiste créa un reflet en déplaçant un projecteur placé en lumière frisante, ce qui fit fugitivement apercevoir, sur la droite du tableau, dans sa partie la plus sombre, des caractères hébraïques. 

Marc Chagall, Le Miroir, Musée russe de Saint-Pétersbourg.

« Reconnaissant des lettres à peine reconnaissables : un shin, un aleph (plus tard, Rachel Ertel distinguera deux yod), que ce miroir nous restituait.

Longtemps, dans la salle de montage, j’ai regardé ces images. Lentement, une à une, sans jamais savoir ce qui l’emportait : la recherche de ce qui avait été recouvert ? l’émotion ressentie devant ce miroir peint par Chagall ?

C’est l’envie de savoir qui me faisait chercher. Mais c’est la recherche qui est passionnante. Et je ne suis même pas sûr, aujourd’hui, de vouloir savoir ce que, il y a quatre-vingts ans, Marc Chagall avait inscrit sur le carton. Et je sais pourtant qu’une radiographie est possible. Mais ce qui m’intéresse et qui m’émeut au-delà même de la recherche, c’est que quelque chose soit inscrit là, quelque chose de tenace, révélé par le miracle de l’éclairage et de l’attention. Et que ce soit dans un tableau qui représente un miroir. Et que ce miroir ne reflète qu’une lampe – détail décisif, invisible à l’extérieur –, comme si cette lampe avait pour seule fonction d’éclairer ce qui avait été recouvert par la surface peinte : une trace de ce qui un jour avait existé et qui témoignerait contre l’oubli.  » (p. 215)

Je n'entrerai pas plus que Bober dans l'interprétation du tableau (notons tout de même en passant que la petite silhouette qui tient sa tête dans ses mains sur le bord de la table est Bella, la femme du peintre, épousée cette même année 1915 à Vitebsk). Si j'évoque ce couplage Buber-Chagall - qu'il serait plus beau de désigner comme rencontre - dans le livre de Robert Bober c'est qu'il était aussi présent dans deux articles que j'ai écrits récemment : De la théologie à Recup-Auto et Chagall et le dominicain

Et c'était comme une douce confirmation de les retrouver une fois encore dans ce récit plein de souvenirs et d'émotions.

Marc et Bella Chagall, photographiés par André Kertesz, à Paris en 1929.

____________________

* Cette histoire, la voici :

«  Un jour qu’on demandait à un Rabbi (dont le grand-père avait été le disciple du Baal-Shem) de raconter une histoire, il répondit : “Une histoire, il faut qu’on la raconte de telle sorte qu’elle agisse et soit un secours en elle-même.” Puis il fit ce récit : “Mon grand-père était paralysé. Comme on lui avait demandé de raconter quelque chose de son maître, il se prit à relater comment le Baal-Shem, lorsqu’il priait, sautillait et dansait sur place. Et pour bien montrer comment le Maître le faisait, mon grand-père, tout en racontant, se mit debout, sautillant et dansant lui-même. À dater de cette heure, il fut guéri. Eh bien, c’est de cette manière qu’il faut raconter.” »

Cette histoire, précise Bober, on la retrouve à la page 201 d’Autobiographie d’un lecteur. Histoire à laquelle tu as ajouté cette phrase qui mérite d’être soulignée : « Sinon les histoires ne servent à rien.  »

** Ce poème, que l'on trouve dans Plupart du temps (Poésie/Gallimard, p. 128) a été écrit en 1916 :

Dans la rue où personne ne passe

Entre le numéro 13 et le numéro 30

Quelque temps qu’il fasse

Tout ce jour-là et les suivants

Je suis là j’attends

Je t’attends

 

De loin de là-bas de partout

D’où tu viens tu ne reviendras pas

Tu as connu ce monde et l’autre

Et tout ce que tu ne connaissais pas

Ce que tu niais

Ce dont tu riais

Mais le soir où il a fallu partir tu pleurais

Maintenant la cloche sonne et je suis là

Près de moi il y a des gens qui ne me regardent même pas

D’autres que j’ai vus et qui ne me voient pas

Des gens riches et d’autres qui ont du talent

Enfin tous ceux dont on parle en ce moment

 

Et toi où es-tu ?

Pourquoi n’es-tu pas encore revenu

 

Un grand bruit se fait dans la cour

Ce n’est pas encore pour moi ni pour eux

C’est ton tour

Te voilà

Toujours triste

Quelle figure

Il y a des gouttes de pluie qui brillent 

Dans ta chevelure 


A la suite de quoi, Robert Bober s'interrogeait sur les mystères sans réponse que suscitait le poème :

"À qui Pierre Reverdy, en 1916, a-t-il pensé en écrivant : « Je suis là j’attends

Je t’attends »

Et : « Tu as connu ce monde et l’autre »

Et : « Mais le soir où il a fallu partir tu pleurais »

Et encore : « Et toi où es-tu

Pourquoi n’es-tu pas encore revenu » ?

Cette rue « où personne ne passe », où se trouvait-elle ?

Qu’y avait-il « entre le numéro 13 et le numéro 30 » ?

J’ai longtemps cherché une explication, multipliant les questionnements. Avec acharnement. Jusqu’à l’épuisement. Butant sans cesse sur l’absence de réponse. Qu’est-ce que ce poème avait à me dire ? Qu’au-delà de l’espace et du temps passé on pouvait avoir des « souvenirs » communs ? »

 

mercredi 20 avril 2022

1- Par les yeux vides des fenêtres on aperçoit le ciel

"Voilà qui nous ramène à Jacques Delamain.
Ma surprise, lisant son Journal de guerre et n’en connaissant que ce qui apparaissait dans le court moment où tu exprimais ton regret, c’est que dans les 53 pages sur lesquelles les années 1915, 1916, 1917 et 1918 sont échelonnées, la guerre n’est présente que sur deux pages à peine. Et tu en donnes des exemples :
« 6 mai 1915 : Une Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90. Pendant une salve de 75 (trois coups) le Verdier chante et le Moineau piaille.  »

Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, P.O.L, 2020, p. 46

Cet article est le premier d'une série de sept, numérotés donc de 1 à 7. Ils ne constituent nullement une rupture avec les articles antérieurs, et ne se présentent pas comme une suite ordonnée. Chacun restera relativement autonome et se résume pour le moment à quelques notes laconiques. On peut alors s'interroger sur la raison d'un tel ensemble. A la vérité, c'est plus une obscure intuition qui l'a commandé qu'une réflexion patiente. Ce n'est guère qu'après-coup que j'y vois un avantage : celui de mener à bien un programme, aussi hétéroclite soit-il : en effet, je suis souvent sujet aux digressions et bifurcations et il m'arrive de perdre le fil initial de mon investigation. Ce ne sera pas le cas mais, bien évidemment, il est presque certain que digressions et bifurcations se dresseront néanmoins sur ma route, et il ne sera pas question de les passer sous silence. Simplement, elles attendront leur tour, et prendront place après la série septénaire, par des dérivations classiques : ainsi une bifurcation sur l'article 3 sera traitée sous le numéro 3.1, une seconde sous celui de 3.2, bref, on a compris. Rien que de très ordinaire (cela tendra à ressembler, j'y pense maintenant, à un livre de Jacques Roubaud)

Chaque matin de ce temps funeste, on frémit d'allumer radio ou télévision car il est bien rare que dans la minute qui suit on n'entende pas parler de quelque bombe ou missile tombé sur une ville, une usine, une gare ou un hôpital. Aujourd'hui, je lis que les Russes accusent les Occidentaux de "faire durer la guerre" en livrant des armes aux Ukrainiens : ils ont raison, bien sûr, ces grands humanistes, il serait tellement plus sain et plus économique de leur livrer des lance-pierres. En trois jours la guerre serait finie, ce clown de Zelensky pendu place Maïdan ou, dans un grand élan magnanime du Tsar, envoyé casser du caillou ou creuser du permafrost en Sibérie orientale, les nazis éradiqués pour les siècles des siècles. Mais les nazis ne sont peut-être pas seulement parmi ceux qui résistent encore dans les souterrains de Marioupol.

Le siècle des bombes, c'est le sous-titre de ce livre terrible et indispensable de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort (Le Serpent à plumes, 2002). Il voulait parler du XXème siècle, qui voit les premières expérimentations de lâcher de bombes par voie aérienne en 1911 jusqu'à Hiroshima et Nagasaki. Aucune autre bombe atomique n'a pour l'instant été utilisée, la dissuasion nucléaire a, toujours pour l'instant, été efficace, mais l'avenir n'est jamais garanti et l'on voit comme la guerre en Ukraine a fait resurgir les pires craintes. Le XXIème siècle s'inscrit donc dans le sillage mortifère du siècle précédent : les bombes, que les états-majors affirment invariablement cibler des objectifs militaires, tombent en réalité sur les civils, leurs maisons, leurs terres, dans une stratégie cynique de la terreur.

L'effet de ces bombardements, j'en ai rencontré la description dans plusieurs oeuvres ces derniers temps, et c'est une coïncidence dont je me serais pour une fois bien passé. Elle s'est imposée, la voici donc.

Le 1er avril, j'ai acheté le Journal des années hongroises, 1943-1948, de Sándor Márai, un des plus grands écrivains hongrois, que j'ai lu pour la première fois à Budapest (L'héritage d'Esther) lors d'un court séjour dans cette très belle ville en 2019 (j'y ai consacré un article : Perec et Houellebec hongrois, où je mentionne déjà le Journal de Márai, chroniqué par Philippe Lançon).


C'est un témoignage précis et lucide des années terribles, où Márai, écrivain alors renommé, assiste avec un froid désespoir à la collusion du régime avec l'Allemagne nazie. Les Croix fléchées, les fascistes hongrois, sèment l'épouvante, les juifs sont raflés, parqués dans des ghettos avant d'être déportés dans les camps d'extermination. Sa femme Ilona Matzner, dite Lola, épousée vingt ans auparavant, étant d'origine juive, le couple se réfugie à Leảnyfalu, un village au nord de Budapest. « Márai le mentionne de manière très discrète dans le Journal, mais il a aidé beaucoup de Juifs pendant la guerre », dit Catherine Fay, sa traductrice, à commencer par son beau-père qu’il échouera cependant à faire sortir du ghetto de Kassa (aujourd’hui la ville slovaque de Košice) et qui sera déporté en Pologne, sans doute à Auschwitz, d'où il ne reviendra pas.

Le 19 mars 1944, les Allemands occupent la Hongrie. Les Alliés, qui ont à cette époque la maîtrise du ciel, commencent à bombarder le pays. Márai donne rarement les dates des entrées de son journal, mais c'est sans doute fin juin, début juillet qu'il note "Bombardement tectonique - au sens propre du terme, un véritable tremblement. Je suis assis dans le jardin sous un arbre. Les avions américains volent bas dans le ciel./ Je lis Causeries du lundi de Sainte-Beuve." Cette dernière notation peut surprendre, mais elle illustre bien la posture de l'écrivain, qui refuse en toutes circonstances de céder à la panique, et pourtant les bombardements sont effroyables : "Tant qu'on n'a pas vécu cela, on ne sait pas ce qu'est la guerre. Pendant la nuit, une mine aérienne tombe si près que la maison, la pièce, le lit où je dors en sont ébranlés. Et à tout cela, on s'habitue. Tandis que j'écris, la terre tremble, on se bat entre Szentendre, Szigetmonostor et Dunakeszi." Son appartement de Budapest sera pulvérisé, et il ne pourra sauver que quelques-uns des cinq mille livres de sa bibliothèque.

"De là, à la cave où un obus aérien a fait écrouler les décombres des appartements du rez-de-chaussée ; l'abri n'a pas été touché. Dans ce terrier vivent aujourd'hui trente-deux personnes, des habitants de la maison et des étrangers, des sans-abri. On est justement en train de balayer lorsque nous y entrons ;  il y a trente lits les uns à côté des autres sur le sol argileux  ;  c'est la dixième semaine que ces gens vivent ici, sans lumière, qu'ils y font la cuisine, la lessive et leur toilette et qu'ils attendent que la journée et la nuit se passent, qu'ils attendent... quoi ? Ils ne savent pas eux-mêmes. Ces gens sont des gueux, comme moi."

Le même 1er avril, j'ai acheté au vil prix d'un euro un livre désherbé par la médiathèque : La première main, de Rosetta Loy (Mercure de France, 2008). Rosetta Loy est une grande écrivaine italienne dont je n'avais encore jamais rien lu. Pourquoi me suis-je chargé de ce récit, au milieu des dizaines d'autres livres expurgés par les bibliothécaires pour des raisons qui souvent m'échappent ? Sans doute, dans le cas présent, parce qu'il appartient à cette collection Traits et portraits, dirigée par Colette Fellous,  que j'aime tout particulièrement : récits toujours à la première personne, en dialogue souvent féconds avec des photographies, lettrage d'Alechinsky et typo élégante. Je le lus les 6 et 7 avril, et découvris l'enfance d'une petite fille de la haute bourgeoisie romaine, enfance que l'on eût pu dire dorée si la guerre là encore ne l'eût pas recouvert de ses cendres. A nouveau, sans que j'eusse pu le prévoir à la lecture de la quatrième de couverture, c'est la litanie des bombes qui refait son apparition. Au soir du 19 juillet 1944, il est encore question de partir en vacances à la montagne, en wagons-lits jusqu'à Turin et de là, gagner le Val d'Aoste.

"Mais à onze heures du soir, avant même que l'alarme retentisse, une tonitruante tempête de coups déchire l'air immobile de la canicule. Sinistres, profonds, ils semblent naître du ventre même de la terre alors qu'ils pleuvent d'en haut et ébranlent les murs pendant qu'au-dessus de nos têtes se propage le grondement sourd et omnivore des Forteresses volantes. Elles passent et repassent sans trêve dans un fracas assourdissant et les vitres des fenêtres ouvertes vibrent comme des feuilles. Nous descendons aussitôt dans l'abri installé dans la cave. C'est la première fois : nous sommes assis sur les bancs qui courent le long des murs et le dos appuyé contre la pierre reçoit maintenant le contrecoup des explosions comme des coups de poing. Et en même temps explose, terrifiante, une peur jamais rencontrée."

 


Le père de l'auteure ne renonce pas pour autant à partir en villégiature : deux jours plus tard, toute la famille prend le train pour Turin à onze heures du soir, et n'y parvient qu'à deux heures de l'après-midi, "et pendant tout le voyage le train longera les murs écroulés de ce qui avait été des chambres à coucher, des cuisines, des escaliers. Des pans de tapisserie sont encore collés sur les cloisons aux portes arrachées, des balcons sont suspendus en équilibre sur le vide, prêts à tomber au premier choc. Et partout des gravats et des bouts de fer tordus, la fumée du train qui nous fait les narines noires pendant que tout le monde parle des morts : combien ici, combien là, comme une compétition." La correspondance pour Aoste est ratée, il faut attendre la prochaine, alors, dans l'intervalle, le père emmène sa progéniture voir la maison où il est né. Il n'a pas plus de chance que Márai avec son appartement : "c'est un pèlerinage dramatique et triste, les rues de Turin sont parsemées d'immeubles éventrés et même papa reste sans voix sur la piazza San Carlo devant l'immeuble où se trouvait autrefois la porte du numéro 9 : il n'est resté que la façade et par les yeux vides des fenêtres  on aperçoit le ciel maintenant."

Hongrie, Italie, des pays qui s'étaient ralliés au Reich hitlérien, et sur qui tombe le feu anglo-saxon. Mon troisième pays victime des bombes, c'est justement l'Allemagne, à travers un film cette fois, vu le lundi 4 avril sur Arte, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk (1958). Dans ce mélodrame bouleversant, Ernst Graeber (John Gavin), après deux ans de combat, revient en 1944 du front russe pour une permission de trois semaines. Sa maison a été détruite par les bombes et ses parents ont disparu. Errant dans les ruines, il rencontre Elizabeth Kruse (Liselotte Pulver), fille du médecin de sa mère, déporté dans un camp de concentration pour avoir critiqué le régime. Les deux jeunes gens vont vivre un bref amour et se marieront avant qu'Ernst ne retourne au front où il trouvera la mort.


Ce film, admiré par Jean-Luc Godard ("Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en temps de guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix" écrira-t-il dans les Cahiers du cinéma en avril 1959), est le reflet d'un drame personnel de Douglas Sirk. De son vrai nom Hans Detlef Sierck, né le 26 avril 1897 à Hambourg, Allemand d'origine danoise, il est d'abord metteur en scène de théâtre. Il rencontre beaucoup de succès jusqu'à ce qu'il monteen 1933, Le Lac d'argent, de Georg Kaiser et Kurt Weill, juifs engagés à gauche. La pièce devient le lieu d'un affrontement : chaque soir, raconte Marine Landrot, un tiers de la salle est rempli de nazis sifflant le spectacle, pendant que les deux autres tiers conspuent les chemises brunes et acclament la pièce...  

Marine Landrot encore : 

"Condamné à quitter le théâtre, après cette épreuve dont il gardera toujours un souvenir exalté, Douglas Sirk passe au cinéma, en 1934. Son génie pour diriger Zarah Leander, la future star du cinéma nazi, lui vaut une proposition empoisonnée : devenir le cinéaste officiel du Reich, à condition qu'il divorce de Hilde Jary, sa femme juive. Il paraît que le Führer, qui se fait projeter un film par soir, aime beaucoup ce qu'il fait. Hitler n'a pas dû saisir le message de La Habanera (1937), dont l'héroïne fantasque revendique le droit d'épouser un modeste torero plutôt qu'un banquier suédois. Il n'a pas dû bien regarder non plus la façon extraordinaire dont Sirk filme les domestiques noirs et asiatiques dans Paramatta, bagne de femmes (1937). Ils ne s'effacent pas devant leur maître. Au contraire, ils passent dignement dans le champ de la caméra pour devenir, l'espace d'une seconde, des personnages de premier plan d'une noblesse bouleversante..."

Il fuit l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken. Devenue une fanatique hitlérienne, elle obtiendra des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils.

Pour en revenir au thème des bombardements, ceux-ci sont particulièrement importants dans le film de Sirk, où, note Antoine Gaudé dans Leblogducinéma,  "les longues journées sont rythmées par les alertes aux bombardements provoquant ce même mouvement répétitif vers les fameuses zones d’abris. À ce titre, la séquence la plus spectaculaire du film est probablement celle du restaurant où le couple d’amoureux formé par John Gavin et Liselotte Pulver se voit dans l’obligation de terminer le dîner dans une cave où toute la « petite » bourgeoisie allemande se retrouve cloîtrée, continuant cependant à boire et à chanter sous le bruit des explosions et dans les décombres. « Beauté » du chaos, ou comme le dit cyniquement la chanteuse « profitez de la guerre, la paix sera horrible », le film est traversé de ces moments absurdes où l’horreur de la guerre (la robe blanche en feu !) côtoie ces instants poétiques formés par la romance innocente de deux amis d’enfance. On retrouve cette harmonie des contraires ; une dialectique présente dans chaque plan de ruines où deux amants se réconfortent malgré la déchéance d’un monde qui les menace à tout instant. "


Dans le film, on voit bien que les bombardements réalisés par les escadrilles des Alliés touchent essentiellement des cibles civiles. C'est cette destruction aveugle et systématique que W.G. Sebald dénonçait en 2001, l’année de sa mort accidentelle à l’âge de 57 ans, dans un texte intitulé De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, reprenant un cycle de conférences données à Zurich en 1997. Ce bombardement massif qui aura provoqué la mort de 600 000 civils apparaît comme un sujet tabou de la mémoire collective allemande. Sebald avance de façon plausible que le peuple allemand aurait bien été en peine de demander des comptes aux vainqueurs alors que la Luftwaffe avait inauguré elle-même les raids de terreur sur les populations étrangères.
Mais, dès 1999, Sven Lindqvist avait pointé du doigt la stratégie de bombardement des Alliés, le Bomber Command. Prenons un seul exemple, l'attaque aérienne contre Hambourg, le 28 juillet 1943 : elle a tué plus de personnes que l'ensemble des frappes aériennes allemandes contre toutes les villes anglaises visées. Environ 50 000 personnes, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards sont morts en une seule nuit. Mille deux cents tonnes de bombes incendiaires sont tombées sur les zones d'habitation. "Plusieurs jours de forte chaleur et de faible hygrométrie, précise Lindqvist, ont rendu les maisons particulièrement inflammables. Les pompiers, qui étaient occupés à éteindre les incendies provoqués par les frappes antérieures, se trouvaient loin de la zone concernée. Des milliers de petits incendies se sont réunis en un énorme foyer attirant en son centre de grandes masses d'air, où tout l'oxygène a été consommé. La tempête de feu a atteint la force d'un ouragan."
La justification d'un tel massacre de civils ? Saper le "moral" du peuple allemand. En croyant précipiter ainsi la fin de la guerre. En croyant que les maisons en flamme vont pousser la classe ouvrière allemande à se révolter contre Hitler.

Selon les Britanniques, seules "les industries-clés nazies" essuyaient les attaques de la R.A.F.

Au fracas des bombes répond le seul espoir du chant des oiseaux. C'est le sens du Journal de guerre de Jacques Delamain que cite Robert Bober. Et je ne peux résister au plaisir de citer à nouveau cette épiphanie de Maurice Genevoix, qui, en cette même Grande Guerre, n'oubliera jamais la merlette meusienne qui filait devant lui, un lointain matin de septembre :
"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

mercredi 13 avril 2022

J'ai rêvé du Prince du Feu

"Le Long est mort un des jours où j'écoutais pour la première fois les enregistrements qui deviendraient par la suite Le Secret. Ce qui veut dire qu'il ne lira jamais  ce qui est écrit à son sujet et sur nous tous. La mort l'avait rattrapé dans l'eau mais ce n'était pas une noyade. Peut-être que son coeur n'avait pas supporté la beuverie de plusieurs jours d'affilée et que le saut dans l'eau froide s'était avéré être le dernier excès."

Yuri Andrukhovych (New York, 1998, in Lexique de mes villes intimes, Noir sur Blanc, 2021, p. 210.

Si Le Long, l'ami de l'écrivain ukrainien Yuri Andrukhovych n'est pas mort à proprement parler d'une noyade, ce fut bien le cas pour Calvert Vaux, un des deux concepteurs de Central Park, qui fut repêché dans l'East River en 1895 (il est vrai qu'il avait déjà 70 ans). Le site des parcs new yorkais, sur la page du Calvert Vaux Park (parc qui lui fut dédié au sud de Brooklyn en 1998), indique qu'il se noya dans de mystérieuses circonstances. Parti par un temps de brouillard, de chez son fils avec qui il habitait, il ne revint jamais de sa rituelle promenade matinale dans Brooklyn. 

La noyade fut curieusement aussi le sort funeste de l'homme qui l'avait convaincu de venir à New York travailler à son côté. Andrew Jackson Downing, jardinier-paysagiste et architecte né à Newburgh le jour d'Halloween 1815, avait rencontré Vaux à Londres en 1850 et ils s'étaient associés. Deux ans plus tard, il disparaît dans le naufrage du bateau à vapeur Henry Clay, sur lequel il avait embarqué pour rejoindre New York. De fait, le commandant du bateau, Thomas Collyer, faisait la course, à l'insu des passagers, avec un autre bateau à vapeur, l'Armenia, commandé par Isaac Smith.

Nathaniel Currier, Incendie du Henry Clay, près de Yonkers, 1852.

Le Clay passait devant Yonkers lorsqu'un incendie s'est déclaré dans la salle des machines. Le bateau n'avait que deux canots de sauvetage qu'on n'eut pas le temps de lancer. Ceux qui le pouvaient ont nagé ou se sont noyés, ceux qui sont restés à bord sont morts brûlés. Sur les cinq cents passagers, soixante-dix ont péri, dont Andrew Jackson Downing et sa belle-mère Caroline DeWint. Alice Watts écrit que cette disparition a laissé entre les mains de Calvert Vaux, et de son ami Frederick Law Olmsted, "les plans que Downing avait ébauché pour un parc monumental dans le haut de Manhattan." Autrement dit, Central Park. Elle poursuit en signalant que bien que sa carrière ait duré à peine 16 ans, Andrew Jackson Downing a presque à lui seul réorienté l'aménagement paysager  aux Etats-Unis loin de la géométrie et du classicisme européen.

On retrouve sans surprise son nom dans la formidable étude de Simon Schama, qui qualifie Downing de plus grand paysagiste de sa génération, fasciné par les gigantesques verrières abritant des frondaisons luxuriantes qui commençaient à apparaître à l'époque, cela l'inspirant dans son projet de parc de New York . "Dans l'Horticulturalist de 1851, il rêvait d'un site assez vaste pour y installer un Crystal Palace "où toute une population pourrait se prélasser dans des forêts de palmiers et d'arbres à épices tropicaux tandis que, dehors, dans le parc hivernal, d'autres glisseraient à toute vitesse, sans bruit, sur les avenues couvertes de neige."Comme Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux, qui remportèrent six ans plus tard le concours ouvert pour le projet, Downing voyait dans le parc un remède efficace contre la maladie, le chaos, la crasse, la violence de la capitale moderne."


Henry Gritten, Springside: Center Circle, 1852. (Springside, le domaine de l'homme d'affaires Matthew Vassar, à Poughkeepsie, New York, est l'un des rares projets du partenariat de Downing et Calvert Vaux, qui a été préservé jusqu'à nos jours de manière significative.) 

Glissons de ce Center Circle de Sprinside au Colombus Circle au coeur de Manhattan, situé à l'intersection de la 8ème avenue, de Broadway, de Central Park Sud, et de Central Park West. C'est à partir de ce rond-point que toutes les distances de New York City sont mesurées. Il a été dessiné par William P. Eno, un homme d'affaires qui a, si l'on en croit ce site de tourisme, "imaginé Columbus Circle en accord avec la vision de Frederick Law Olmsted [encore lui] de Central Park, qui incluait un "Grand cercle" à son entrée par la 8ème avenue, la plus importante de toutes." Yuri Andrukhovych écrit qu'à la différence de Barcelone, "le Colomb de New York n'indique nulle direction du haut de sa très haute colonne. Ce qui, du reste, en Amérique, n'est pas étonnant : l'objectif est atteint, nous sommes arrivés, qu'est-ce qu'il y aurait à indiquer ? C'est en tout cas l'explication que nous avons trouvée le Long et moi." Il y a bien sûr beaucoup d'ironie là-dedans. Les deux lascars dérivent donc dans New York en s'arsouillant assez copieusement à la bière et à la tequila. Le Long parle d'abondance, et dans ses propos enflammés, je suis retenu par cette information qui n'est pas sans résonance contemporaine : "Je suis ici au centre du monde. Je suis un Volody-myr, non ?"En note, la traductrice précise que ce prénom ukrainien signifie "celui qui possède le monde". Hélas, Vladimir doit certainement dire la même chose en russe.

Les voilà qui grimpent jusqu'au sommet de l'Empire State Building : "Les gratte-ciel autour de nous brillaient. Cette lumière intérieure me semblait être la braise interne de New York. Et on avait envie d'y rester le plus longtemps possible. Cela arrive dans les Carpates lorsque dans les nuits les plus noires on regarde fixement le feu qui brûle lors de ses derniers instants. Il y a tant de choses qui s'y passent !" Ces mots signaient la fin de la quatorzième section de ce texte, et le quinzième enchaîne directement sur ce thème du feu : "Puis tout ce feu a migré sur les tableaux du Long. Il les ressortait un à un  de sous le fatras et les jetait au sol devant moi. Ceux qui étaient encadrés étaient posés dans tous les endroits où ils pouvaient être visibles. Il s'est avéré qu'il avait des dizaines de tableaux encore inachevés, mais déjà respirant le feu." Tous ces tableaux sont entassés dans un atelier minuscule, au 12e ou 13e étage (Yuri n'est pas très sûr de lui sur ce coup-là) du Flatiron Building , l'immeuble "fer à repasser", le plus ancien gratte-ciel de la ville, dit-il, élevé l'année de naissance de sa grand-mère Irena Skotchdopol, c'est-à-dire en 1902. Il dit au Long qui lui balance sous les yeux des dizaines de tableaux qu'il avait fini par trouver la forme qu'il cherchait : "Je n'étais pas certain de le penser, mais je ne pouvais pas dire autre chose. Dans tous les cas, je savais maintenant comment il vivait au milieu de ces feux et à quel point cela le brûlait."

Est - Ouest. Je ne peux m'empêcher de mettre en parallèle ce moment de la dérive nocturne des deux ukrainiens autour de ce thème du feu avec un passage du livre de Robert Bober que j'ai évoqué récemment dans Central ParkPar instants, la vie n'est pas sûre (P.O.L, 2020). Tout part de cette photo :


Dans son récit, Bober s'adresse toujours à Pierre Dumayet, l'ami disparu : 

"Cette photo, tu t'en souviens,  tu en parles dans Autobiographie d’un lecteur comme d’une image étrange, d’une vision."

C’est à cause du feu que l’on voit à travers la fenêtre que j’ai pris cette photo. C’était pendant mon tournage en Pologne à Przysucha (Pshiskhe en yiddish) situé à quelques kilomètres de Radom, ville d’où mon père était originaire. Selon un recensement fait en 1921, demeuraient là 2 153 Juifs sur une population totale de 3 238 habitants. Dans ce shtetl qui fut un des hauts lieux du hassidisme, les vitres de la vieille synagogue étaient brisées et la porte cadenassée. Et bien évidemment vidée de ses Juifs.

Il était assez tard dans l’après-midi, et bien qu’au début de l’hiver, il y avait un beau soleil couchant. Prenant un peu de recul pour voir comment je pourrais filmer cette synagogue en intégrant dans l’image les quelques maisons qui l’entouraient, j’ai brusquement vu ce feu. Un feu que les membres de l’équipe de tournage, à qui je l’avais aussitôt signalé, ont vu tout comme moi. Un feu persistant, mais qui, curieusement, ne gagnait pas la maison bien qu’elle fût en bois. Nous n’avons pas filmé le feu, mais j’ai pris cette photo. » (C'est moi qui souligne)

L'explication vient ensuite, tout à fait rationnelle : c'est le reflet du soleil couchant dans les branches d'un arbre agité par un vent léger que Bober avait photographié, un "incendie de soleil". Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Les Récits hassidiques avaient donné aux deux amis l'envie de lire Gog et Magog, également de Martin Buber. Ce livre étant devenu introuvable en librairie, Gallimard leur en avait fourni quelques exemplaires non découpés. « Les personnages principaux de ce roman, deux Rabbis, vivaient en Pologne à l’époque des guerres napoléoniennes. L’un, Yaakob Yitzhak, que l’on appelait « Le Voyant », à Lublin. L’autre, qui s’appelait également Yaakob Yitzhak et qui était surnommé « Le Juif », à Pshiskhe, la bourgade du faux incendie.

À la page 260 de ce roman, on lit ce texte (ça se passe à Pshiskhe, et il s’agit d’un jeune hassid dont le grand-père habite une maison située tout près de la synagogue) :

Et Robert Bober de poursuivre : « Lorsque nous sommes allés à Genève pour parler de Gog et Magog avec le Grand Rabbin Safran (celui dont au début de cette lettre j’ai reproduit une page par lui annotée), curieux de sa réponse, nous lui avons montré la photographie de « l’incendie », et mis en regard ce texte de Martin Buber. Très intéressé, il m’avait demandé ce qui m’avait conduit là. Lui répondant un peu rapidement : le hasard, et avant que je puisse lui en dire plus, il m’a regardé avec un grand sourire : « Ah ! pas le hasard, c’est la providence.  »

Nous verrons bientôt un autre exemple de hasard/providence.  

mercredi 6 avril 2022

Central Park

"C’était le onze mai mil neuf cent quarante-sept. Il avait onze ans et deux mois. Il venait de s’enfuir de chez lui, dix-huit rue de l’Assomption, seizième arrondissement ; il portait une veste de drap grise à trois boutons, une paire de culottes courtes bleu marine, des chaussures marron, des chaussettes de laine bleue. Il portait un cartable de similicuir noir. Il avait pour toute fortune vingt-trois francs et pour seule espérance une petite collection de timbres qu’il comptait vendre au plus vite."
Georges Perec, Les lieux d'une fugue, in Je suis né, Seuil, 1990, p. 23.

Je finissais l'article précédent sur cette image du cercle reliant Est et Ouest, Orient et Occident, Odessa et New York, Babel et Perec, image suscitée par la fugue de ce dernier, à onze ans, sujet d'une nouvelle écrite en 1965, puis d'un film (le seul entièrement réalisé par Georges Perec, en 1978, et monté par sa compagne Catherine Binet). Un épisode de sa vie qu'il avait complètement oublié et qui lui revint en mémoire, dit-il au début du film, soudainement, vingt ans plus tard, en se promenant dans le marché aux timbres des Champs-Elysées.

Georges Perec - Les lieux d'une fugue 

Est-Ouest. L'écrivain ukrainien Yuri Andrukhovych débarque à New York pour rendre visite à celui qu'il nomme Le Long, une sorte de grand frère, autrefois étudiant comme lui à Lviv, parti aux States avec sa femme et sa fille après la fin de l'URSS. En 1998, il le retrouve à Manhattan : "Manhattan est d'une beauté particulière, une partie de basket parfaite où le paysage et l'architecture se passent la balle. Sa situation est à proprement parler fantastique : une bande de terre rocailleuse quelque peu allongée entre deux fleuves puissants à leurs extrémités, c'est-à-dire à leur jonction, et ensuite, l'océan. Et Central Park en plein milieu de cette création - une réplique pure de la nature vivante." (Lexique de mes villes intimes, Noir sur Blanc, 2021, p. 211) La traduction est-elle exacte ? Je ne peux en juger. Central Park, réplique pure de la nature vivante ?  Création en tout cas, indubitablement, car en 1850, le terrain proposé à l'achat était encore recouvert de marécages, parsemé de gros rochers et occupé par de nombreux squatteurs. Philippe Conte, dans un article de l'Express, paru en 2003, explique bien que "Central Park est né parce que New York était un cloaque. Au milieu du XIXe siècle, 350 000 âmes damnées s'entassaient au bas de Manhattan dans des taudis sans air ni sanitaires. La moitié des enfants mouraient avant 5 ans du choléra et de malnutrition. Dans la cohue de Broadway, avec ses égouts à ciel ouvert et son magma de calèches, la métropole naissante frisait la thrombose." 

Les travaux, commencés en 1857, après un concours gagné par  l'architecte-paysagiste et journaliste  Frederick Law Olmsted et l'architecte britannique Calvert Vaux, durèrent dix-neuf ans. Pardonnez la longueur de la citation qui suit, mais Philippe Conte raconte ça très bien :

"Calvert l'Européen était marqué par les scènes rurales du vieux continent, mais plus admiratif encore devant les peintures allégoriques de l'école américaine des peintres de l'Hudson. Il entrevoyait son Central Park comme une galerie de tableaux vivants, dédiés à une nature idéalisée. 

Tant de poésie exigeait plus qu'un pinceau: Olmsted et Vaux ont recouru aux explosifs pour concasser 300 000 mètres cubes de rochers, enterrer des kilomètres de drains géants afin d'assécher les marais, avant d'y déverser près de 3 millions de mètres cubes de terre importés par péniches de l'autre rive de l'Hudson ou livrés par des milliers de tombereaux venus du Connecticut. Encadrés comme des fantassins par des adjudants horticulteurs venus d'Autriche, 1 500 ouvriers trimèrent quatorze heures par jour pour planter un demi-million d'arbres. Olmsted, surveillant maniaque des travaux, s'est longtemps félicité que l'entreprise n'ait coûté la vie qu'à cinq hommes. Rien n'arrêtait le progrès, et le paradis promis ignorait les contingences, fussent-elles financières: achevé en 1869, vingt ans après le premier coup de pioche, il aura coûté 15 bons millions de dollars, l'équivalent d'un demi-milliard actuel. 

Pour ce prix, le double de celui du rachat de l'Alaska par les Etats-Unis, les créateurs s'en sont donné à coeur joie. Au détour de la Ravine, à l'est du parc, peu de visiteurs savent qu'ils traversent la reproduction exacte d'un tableau du peintre Asher Durand, Kindred Spirits, hommage aux forêts des monts Catskill, proches de New York. Plus loin, la vue de la Bethesda Terrace s'inspire des oeuvres de Thomas Cole et de Jervis McEntee, beau-frère de Calvert Vaux. [...] Pour éviter l'enfer urbain, Olmsted le visionnaire a enterré les voies transversales est-ouest. Les routes, comme des échangeurs modernes, se superposent et ne se croisent jamais. Leur tracé épouse aussi sa philosophie réformiste. Central Park, l'utopie, devait rassembler toutes les classes sociales de la ville dans un même flux harmonieux, sans pourtant nier les différences. Aujourd'hui encore, le sentier pédestre longe sur des kilomètres l'ancienne voie équestre et la route du parc, parce qu'Olmsted souhaitait qu'ainsi le peuple des piétons puisse admirer les calèches, les montures et les atours des bourgeois. Le spectacle devait élever l'âme du prolo, «le civiliser par l'exemple, et l'encourager à l'effort et à la vertu»." (C'est moi qui souligne)

Kindred Spirits (Affinités), Asher Brown Durand, 1849

Central Park ne serait donc pas pure réplique de la nature vivante, mais bien plutôt pure réplique d'une représentation picturale de la nature. Le tableau de Asher Durand est un hommage à Thomas Cole, père fondateur de l'école de la vallée de l'Hudson, mort en 1848. "Le paysage, écrit l'historien Simon Schama (Le Paysage et la Mémoire, Seuil, 1999), réunit de façon fictive deux des sites favoris de Cole, les chutes de Kaaterskill et Catskill Clove, noyés dans une lumière dorée rayonnante . il s'agit d'un inventaire exhaustif de ses symboles et emblèmes les plus fréquents. L'arbre brisé du premier plan signifie le décès prématuré de Cole ; les sapins toujours verts son immortalité  ;  l'aigle qui vole vers l'horizon, c'est l'âme délivrée du corps ;  la corniche rocheuse en équilibre, la précarité de la vie ; la rivière, c'est le voyage de la  vie, dont Cole avait fait le thème de l'une de ses plus ambitieuses peintures allégoriques." Juste avant, Schama avait désigné Asher Durand comme le patriarche du sous-bois, et rappelait qu'en 1840, lors d'un voyage en Grande-Bretagne, il avait décidé de ne pas devenir pasteur pour "pouvoir réfléchir sans contraintes sous la voûte élevée des cieux" : "Ses célèbres "Lettres sur le paysage", publiées dans The Crayon, étaient sorties l'année même où il exposait In the Woods (Dans les bois), qui comptait aussi des bouleaux inclinés les uns vers les autres comme une ogive. C'était l'illustration parfaite du transcendantalisme dilué qu'il prêchait dans ses essais : la nature américaine tout entière était la voûte qui menait au divin."

Asher Brown Durand, In the Woods, 1855.

On pourrait suivre Schama sur ces chemins interprétatifs d'une grande richesse (et j'aurai, j'espère, l'occasion d'y revenir), mais retrouvons Andrukhovych entrant dans Central Park à la hauteur du Muséum d'histoire naturelle, où l'on dirait, tout au moins au départ (ensuite ça se gâte), qu'il est porté par le souffle spirituel des peintres de la Hudson River : "Le parc était un paradis terrestre aux heures vespérales. Je sortais sur les bords rocailleux du lac pour me rendre compte que les canards étaient toujours là. L'air était gorgé de l'odeur tenace de l'herbe, c'est-à-dire de la fumée, comme si on n'était plus à New York, mais quelque part à Amsterdam, ou pour le moins à New Amsterdam. Les associations haschichiennes ne pouvaient pas ne pas ressusciter John et Yoko : d'abord je suis arrivé sur Strawberry Fields avec le mot magique d'"IMAGINE" et, dès lors, sur le fantastique immeuble Dakota. Pour plus de sensation, il manquait Mark Chapman, avec un pistolet et un volume de Salinger dans les poches - séparément, le pistolet et le bouquin./ Depuis, je peux dire que j'aime vraiment New York."

Avec la mort de John Lennon, tombé sous les balles du revolver 38 Spécial Charter Arms de Mark Chapman, résonne tristement la mort de Georges Perec, évoquée à la page 196 du récit de Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre (P.O.L, 2020). Robert Bober avec qui, je le rappelle, il avait réalisé les Récits d'Ellis Island , tourné en 1979 et diffusé en 1980. C'est dans le même paragraphe à la fois léger et funèbre qu'il est question de Central Park.

"Le 19 février, nous avons déjeuné dans un bistrot en bas de chez lui. Son pantalon tenait avec une belle paire de bretelles qu'il venait de s'acheter. Ce qui nous a fait souvenir avec amusement qu'à New York je lui avais cousu à la main les ourlets d'un pantalon qu'il avait acheté près de Central Park. Là encore, de peur d'assombrir sa bonne humeur (très certainement qu'apparente), je n'ai pas osé lui parler de la conversation téléphonique. Je ne me souviens pas de quoi nous avons parlé. On ne souvient jamais assez. Le 4 mars au matin, un coup de téléphone de Catherine Binet m'a annoncé que Georges était mort la veille au soir à l'hôpital Charles-Foix à Ivry."


Je n'en ai pas fini pour autant avec Central Park, loin de là.

mercredi 23 mars 2011

On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux

C'est un vers magnifique de Pierre Reverdy, dans Plupart du temps (1915). 1915, une date qui m'est chère, car c'est l'année de naissance de Simone. J'ai lu ce recueil de bout en bout l'année dernière (alors que le possédais depuis très longtemps, mais je n'avais guère fait que picorer quelques poèmes), et j'en avais extrait ce vers dans la petite anthologie que je bâtis petit à petit dans le carnet acheté dans l'une des synagogues de Prague.
Ce fut donc une belle surprise que de le retrouver à la médiathèque comme titre d'un roman de Robert Bober. Je n'avais jamais lu Robert Bober, mais son nom m'était pourtant comme familier. Et puis, en quatrième de couverture, je lus ceci : "C'est le mercredi 24 janvier 1962 que Jules et Jim, dans lequel Bernard Appelbaum avait fait de la figuration, sortit sur les écrans, et c'est le vendredi soir qu'avec sa mère, il est allé le voir au cinéma Vendôme, avenue de l'Opéra." 1962 : c'est l'année qui m'occupe dans le nouveau projet théâtral auquel je songe pour Cluis en 2012. Année où fut joué Les Misérables, dont il ne reste rien qu'une mention sur les programmes d'aujourd'hui. Toute la mémoire de ce spectacle a disparu, et je me suis en tête de la faire revivre, en recherchant dans les journaux de l'époque, en retrouvant les acteurs, le texte de l'adaptation, des photos peut-être. Travail encore à effectuer, en cette année de transition. Donc 1962, pour moi, c'était aussi important et symbolique que le vers de Reverdy. J'ai logiquement emporté le livre.
Que j'ai rapidement dévoré. Livre d'une belle et délicate sensibilité, brûlant d'une nostalgie et d'une tendresse inextinguibles pour un temps, un lieu et des êtres disparus. Le lieu, c'est Paris, où tout se noue et se dénoue, où viennent se réfugier les éclopés de l'Histoire, au nombre desquels les parents du narrateur, fuyant la Pologne ; Paris des bistrots, des chansons ; Paris d'Henri Calet (que m'a si bien fait connaître Fred Deux en me prêtant la quasi intégrale de ses livres), de Robert Giraud, de Jean-Paul Clébert (dont j'ai lu aussi l'an dernier le magnifique Paris insolite, que l'on a réédité voici peu).
Et dimanche soir, en même temps que je le lisais, je regardais Paris, le film de Cédric Klapisch.

Bande annonce de Paris Klapisch par Suchablog

Cette coïncidence ne me surprenait pas. Le livre de Bober lui-même est riche de coïncidences, comme en témoigne cette critique de Jean-Luc Douin dans Le Monde des Livres :
"C’est d’une écriture toute simple, sans la moindre afféterie stylistique, qu’il nous invite à naviguer dans un passé où, sans cesse, comme dans une symphonie d’échos et de coïncidences, Bernard Appelbaum (son double ?) découvre que se superposent des événements familiaux, des mythes historiques, des faits littéraires ou cinématographiques, et la coïncidence des destins d’hommes et de femmes qui ne se connaissaient pas… Tout le roman en flash-back de Robert Bober est découverte épicurienne, exhortation à savourer les petits bonheurs instantanés, à rendre grâce aux éblouissements évanouis, à « capter cette occasion qui passe », comme l’enseigna Jankélévitch."Robert Bober a agencé son livre comme un puzzle. Comme le cinéaste qu'il est par ailleurs, il a pratiqué un savant montage d'instants et de rencontres. Sabine Audrerie, dans La Croix, en septembre 2010, écrit qu'on "peut établir un parallèle entre son premier métier de couturier-tailleur dans les ateliers de confection après-guerre, où se sont retrouvé de nombreux juifs d'origine polonaise, et celui, actuel, d'écrivain. Sélectionner, découper, agencer, coudre, parfaire... l'approche est restée semblable pour le réalisateur, mû par le goût de montrer « les choses en train de se faire ». Ainsi le voyait-on, dans un film de 1999 consacré à l'affaire Dreyfus, agencer les pièces d'un puzzle dans lequel étaient représentés les protagonistes du procès ; ou dans un générique de Lire et relire, où il collait une à une les séquences filmées d'une vie en compagnie des livres.
Olivier Bailly, dans un bel article consacré à Bober (voir en particulier les vidéos d'entretien), ne dit pas autre chose : "Robert Bober est un architecte. Son art est celui de l'agencement, de l'assemblage, du collage. Les souvenirs nous reviennent par bribe et c'est par bribe que l'auteur se souvient. Des souvenirs où sont cousus finement le presque rien et le je ne sais quoi, le bon mot qui faisait jadis la réputation du petit peuple parisien - «un vieux qu'a les cheveux qui vont aux sports d'hiver» - se mêle à la grande Histoire (les manifestations de Charonne, notamment)."
Ceci résonne fortement avec le propos de l'autre livre que je lis en ce moment, L’œil de l'histoire 1, quand les images prennent position, de Georges Didi-Huberman. L'auteur y analyse la pratique du montage chez Brecht, allant jusqu'à la considérer comme un élément fondamental de sa poétique. Allons encore une fois jeter un oeil sur la quatrième de couverture, elle dit l'essentiel :
"Dans son Journal de travail comme dans son étrange atlas d'images intitulé ABC de la guerre, Brecht a découpé, collé, remonté et commenté un grand nombre de documents visuels ou de reportages photographiques ayant trait à la Seconde Guerre mondiale. On découvrira comment cette connaissance par les montages fait office d'alternative au savoir historique standard, révélant dans sa composition poétique - qui est aussi décomposition, tout montage étant d'abord le démontage d'une forme antérieure - un grand nombre de motifs inaperçus, de symptômes, de relations transversales aux événements. On découvrira ainsi, dans ces montages brechtiens, un lieu de croisement exemplaire de l'exigence historique, de l'engagement politique et de la dimension esthétique. 
On verra enfin comment Walter Benjamin - qui a été, en son temps, le meilleur commentateur de Brecht - déplace subtilement les prises de parti de son ami dramaturge pour nous enseigner comment les images peuvent se construire en prises de position."


Je songe maintenant à un autre Paris, celui de Hugo, un court volume que j'avais dû trouver dans un lot de brocante, un volume en mauvais papier, sans valeur, dépourvu d'ailleurs de couverture (on n'ira pas, là, chercher la quatrième). Il végéta longtemps dans quelque caisse, et Hugo, je dois l'avouer, je l'ai boudé longtemps, trop célèbre, trop officiel, trop prolifique, trop quoi... Et puis, venant à Paris en février avec la petite famille, j'avais choisi d'en faire mon viatique, et de fait, je le lus en deux parcours de Téoz, un bout de RER, et dans la file d'attente pour les attractions de Disneyland, pour finalement l'abandonner sur le fauteuil du wagon à l'arrivée à Châteauroux. Book-crossing inédit pour moi : quelqu'un en ferait peut-être son miel après moi.
Ce livre - qu'on peut retrouver sur Gallica - méritait bien sa lecture : il charrie autant de puissance visionnaire que d'aveuglement. Hugo évoque magnifiquement Paris, et il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il en décrit dans le détail les horreurs de son histoire. Il est visionnaire quand il annonce l'Europe mais incroyablement naïf quand il croit démontrer que le progrès technologique amènera nécessairement la paix entre les hommes.
Il est tard. Je boucle ici sans conclure. Sur un autre poème de Reverdy trouvé sur une page Facebook à lui consacrée.
"Si la lumière s'éteint, tu restes seul devant la nuit. Et ce sont tes yeux ouverts qui t'éclairent." (Pierre Reverdy, La balle au bond, 1928)
                                                                              Modigliani, Pierre Reverdy (1915)