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mercredi 9 juillet 2025

Gaspar et Kafka

Plus que jamais plongé dans Le cœur ne cède pas de Grégoire Bouillier, galvanisé que je suis par cette recherche de la rue Championnet, la découverte d'Estella Blain et de l'oiseau bleu. Petite précision sur l'oiseau bleu : j'ai écrit à tort que cette mention de l'oiseau bleu n'apparaît qu'à la fin du livre, ce pourquoi je n'aurais pas tout de suite opéré le rapprochement avec le dernier téléfilm d'Estella Blain. Or j'ai commencé à reparcourir (en diagonale) les trois cents premières pages du récit et j'ai bel et bien trouvé trace de l'oiseau bleu à la page 332 :

"Voici que l'être voyage. Il fait danser les casseroles que la famille, la société et l'époque accrochent à ses basques au lieu que ce soient elles qui le mitonnent et le cuisent à petit feu. Je parle de "l'oiseau bleu" et Eugénie Landré était-elle un oiseau bleu ? Avait-elle l'oiseau bleu ?" 

Eugénie Landré était la mère de Marcelle Pichon. Elle l'abandonna, elle et son père, quand elle eût l'âge de huit ans. Elle épousa ensuite un musicien, Olivier Créach. Etait-elle une femme sans cœur ? s'interroge Bouillier. "En tout cas, assure-t-il, elle voulait échapper à son milieu et à son destin tracé d'avance. [...] Tout le monde se la pète de nos jours, faute de laisser vivre son oiseau bleu. Alors qu'il suffit d'ouvrir sa cage et de le laisser s'ébattre dans son cœur pour s'apercevoir qu'il n'est plus besoin de surjouer ni même de jouer aucun rôle. On n'a plus le besoin maladif d'exister aux yeux des autres car on a l'oiseau bleu. C'est pourquoi il faut chérir son oiseau bleu, il faut le protéger, il faut le préserver à tout prix car, sans lui, nous ne sommes rien, nous sommes des coquilles vides, nous ne sommes plus que le plein d'angoisse des autres.

J'avais tout bonnement oublié cette image de l'oiseau bleu héritée, semble-t-il, de Charles Bukowski (mais je n'ai pas trouvé trace de l'écrivain américain dans le livre).

 

En tout cas, ce n'est sans doute pas un hasard si l'une des deux citations épigraphes du début du livre est cette phrase de Kafka : "Une cage allait à la recherche d'un oiseau." (Réflexions sur le péché, la souffrance, l'espérance et le vrai chemin). Kafka qui est d'une certaine manière au cœur du récit. Page 184, on peut lire ceci :

"Mais qui est Marcelle Pichon, si elle-même ne le sait pas ?

Si elle préférait être une autre.

Sauf que c'est impossible.

Elle doit tenir son rôle.  

Même si ce n'est pas le sien.

Malheureusement.

Dans mon carnet, j'ai noté : "Hypothèse Kafka" (souligné trois fois).

Puis, juste en dessous : "Marcelle P, c'est Kafka, mais la littérature en moins."

J'ai relu deux ou trois fois cette phrase, comme si elle détenait la clé d'un mystère.

Puis j'ai rangé mon carnet dans ma poche intérieure de mon imperméable couleur mastic." 

Kafka, dont j'avais commencé à lire le tome 3 de la formidable biographie de Reiner Stach. Les Années de jeunesse

*

Le dimanche 22 juin, nous regardons sur France 5 le documentaire de Teri Wehn-Damisch, Michelle Perrot, dans l'intimité des chambres. L’historienne, âgée de 97 ans, et encore merveilleusement agile d'esprit, était invitée à exposer sa réflexion sur les chambres dans le cadre de la maison de George Sand, à Nohant. Elle avait publié en 2009 une formidable Histoire de chambres (Seuil, La Librairie du XXIe siècle), que je trouvai à Noz en 2018 et que je lus ensuite avec énormément d'intérêt : "La chambre est une boîte, réelle et imaginaire. Quatre murs, plafond, plancher, porte, fenêtre structurent sa matérialité. Ses dimensions, son décor varient selon les époques et les milieux sociaux. De l’Antiquité à nos jours, Michelle Perrot esquisse une généalogie de la chambre, creuset de la culture occidentale, et explore quelques-unes de ses formes, traversées par le temps : la chambre du Roi (Louis XIV à Versailles), la chambre d’hôtel, du garni au palace, la chambre conjugale, la chambre d’enfant, celle de la jeune fille, des domestiques, ou encore du malade et du mourant. Puis les diverses chambres solitaires : la cellule du religieux, celle de la prison ; la chambre de l’étudiant, de l’écrivain." (Extrait de la quatrième de couverture)

 

On pouvait lire, page 53, que l'expression "chambre à coucher" apparaissait seulement dans les dictionnaires vers le milieu du XVIIIe siècle, la chose étant assurément plus ancienne. "Mais "avoir une chambre à soi", précisait Michelle Perrot, pour écrire, rêver, aimer ou tout simplement dormir - le vœu de Virginia Woolf à l'intention des femmes - est une invention relativement récente dont je voudrais suivre les chemins occidentaux." 

*

Le lendemain, lundi 23 juin, je reçois un commentaire d'Alain Sennepin sur mon article Bestialissima pazzia.

Le premier des mages (Gaspard) de la mosaique de Ravenne, est en couverture du volume 14 de Slovo (Revue du CERES), 1994. Dans ce numéro, François Cornillot "L'Aube scythique du monde slave", considère que Gaspard est scythe. Lui (dans les 5 articles qu'il consacre au lien entre scythes et slaves, dont celui-ci est le premier, dans cette revue jusqu'en l'an 2000) comme Iaroslav Lebedynsky, mettent en exergue le bonnet phrygien comme la coiffe scythe par excellence. Tous deux montrent l'influence de la culture perse sur la Scythie et le monde anatolo-égéen. Cornillot voit en Gaspard une déclinaison du "gospodar" (chef guerrier) scythe, qui deviendra le "hospodar" slave... 


 

Pour mémoire, revoici la mosaïque de Ravenne, avec les trois rois :


Je dois préciser que cette même mosaïque (que je ne connaissais même pas avant d'écrire l'article) apparut fugacement dans une très courte émission précédant le film 1917, qui passait sur France 2 (c'est en seconde partie de soirée que nous avons visionné le documentaire sur Michelle Perrot). Impossible ensuite, hélas, de retrouver trace de cette courte pastille d'animation. En revanche, j'ai retrouvé l'article de François Cornillot sur "L'Aube scythique du monde slave", mais j'avoue n'avoir pas pris le temps encore d'en parcourir le savant contenu.

Bref, un peu plus tard, je reprends la lecture de Reiner Stach à la page 204. Et je tombe sur ces lignes :

"[...] nous ignorons pourquoi Kafka se mit à lire. [...] Avant son entrée au lycée, ces inconscients [ses parents] lui offrirent toutefois la meilleure compagne de tout lecteur débridé : une chambre à soi, dans la nouvel appartement qu'ils louèrent peu avant la naissance d'Ottla juste au-dessus du magasin familial, au deuxième étage de l'immeuble "Aux trois rois " (U Tří králů) du 3, Zeltnargasse. Un lit, un bureau, une bibliothèque, une banquette à la fenêtre qui donnait sur cette petite rue commerçante - et des portes qu'il pouvait fermer derrière lui. Ce fut peut-être le plus grand cadeau qu'ait jamais reçu Kafka."

Le cadeau que m'offrait ce jour était bien cette double résonance à la chambre à soi de Virginia Woolf (réactivée par Michelle Perrot),  et aux trois rois mages scytho-slaves, 

dimanche 10 décembre 2023

Demande à la poussière

"Agitant à peine l'air léger, de son aile et de sa voix, l'ange la salue pleine de grâce avant que ne vienne le verbe. Avant de la bénir, avant de la bien dire, au moment de la dire, l'envoyé la trouve occupée, saturée par la grâce. Ensuite seulement, le Seigneur s'approche d'elle, réside avec elle. Avant qu'elle n'ait conçu, avant que le verbe ne vienne en elle, avant le langage et le concept, avant la virginité sans tache requise par le verbe et produite par lui, elle, la chair, elle, la mère, elle, la femme, elle, la sensibilité corporelle, vivait pleine de grâce."

Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 219.

Après avoir dérivé sur Booz endormi, il me faut revenir à Michel Serres, à cette invocation de Marie pleine de grâce, à cette anaphore qui ne cesse de retentir dans ce livre de philosophie qui dédaigne de prendre allure de traité (il n'est que de voir la table des matières, nulle numération, nul chapitrage, mais quatre parties comme évangiles, VOILES/BOITES/TABLES/VISITE, sans doute pas par hasard quatre mots de six lettres, et puis une cinquième partie, détachée des autres : JOIE. La citation en exergue provient de TABLES, partie elle-même divisée en cinq : ESPRITS ANIMAUX - MEMOIRE - STATUE - MORT  - NAISSANCE). 

Mais si je reviens à Serres, c'est pour bifurquer à nouveau, car loin de vouloir entrer en discussion philosophique avec son texte - ce dont je me sens bien incapable - c'est d'accueillir un autre récit, j'ai hésité à dire "un autre poème", qui est mon souci. Dicté par les circonstances, parce que cela m'est advenu dans le même temps. Je vais dissiper rapidement cette obscurité. Il se trouve que j'interviens à la centrale de Saint-Maur, en qualité de bénévole (j'ai évoqué cela dans Maillage d'une étrange logique), et qu'en compagnie de celui qui pilote notre groupe nous nous y rendons depuis plusieurs semaines pour lire un roman à voix haute avec des détenus volontaires. Nous leur en avions proposé deux et c'est Demande à la poussière, de John Fante, qu'ils avaient choisi. Ce roman publié en 1939, je l'avais lu en août 1996, en avais gardé un très bon souvenir (il était préfacé par Charles Bukowski, qui défrayait la chronique à l'époque, ce qui m'avait peut-être mené à Fante), mais le détail s'était largement effrité avec les années. C'était donc pour moi comme une redécouverte.

Or le deuxième chapitre, lu dans la petite pièce austère de la prison, dans le même temps où je replongeais dans l'oeuvre de Michel Serres, me frappa par ses résonances. Le narrateur, une sorte de double de Fante lui-même dénommé Arturo Bandini, vient de débarquer à Los Angeles, bien décidé à s'y affirmer comme écrivain. Reste que pour l'instant c'est plutôt la misère, et il est bien heureux de recevoir dix dollars de la part de sa mère restée dans le Colorado. Une aubaine pour lui qui est en retard de paiement de loyer et qui surtout rêve d'avoir une expérience avec une femme : "J'ai vingt ans, j'ai l'âge de raison, j'ai le droit d'aller écumer les rues en bas pour me chercher une femme. Mon âme est-elle déjà salie, devrais-je rebrousser chemin, un ange veille-t-il sur moi, les prières de ma mère dissipent-elles mes craintes, les prières de ma mère me tapent-elles sur les nerfs ? " Rien que ce petit passage montre les affres que traverse Bandini, le débat intérieur auquel il est sujet, le mélange d'arrogance et de crainte qui le caractérise. Un souvenir plus ancien lui remonte en mémoire, où déjà s'illustrait le combat entre ses désirs charnels et son éducation catholique de fils d'immigré italien : "Une fois, à Denver, il y a eu un soir tout pareil, sauf qu'à Denver je n'étais pas encore auteur ; mais j'étais dans une chambre comme celle-ci, à faire des plans dans le même genre, un vrai désastre d'ailleurs, parce que tout le temps que j'ai passé dans cette autre chambre je n'ai pas cessé une seconde de penser à la Sainte Vierge, vous savez, tu ne commettras point l'adultère et tout ça, et la pauvre fille avait beau se donner beaucoup de mal, à la fin elle secouait la tête tristement et j'ai dû arrêter les frais, mais ça c'était il y a longtemps et ce soir ça ne va pas se passer comme ça."

Et voilà qu'il enjambe la fenêtre de sa chambre d'hôtel et remonte jusqu'en haut de ce quartier de mouise de Bunker Hill, où la poussière "joue les marchands de sable". Il sait qu'il est pauvre et que s'il a fui sa ville natale c'est qu'il espère devenir riche en écrivant un livre, et obtenir enfin l'estime de ceux qui le méprisaient, mais il se flagelle lui-même en pensée, et l'image religieuse est aussitôt convoquée : "T'es un lâche, Bandini, un traître à ton âme, un menteur dégonflé devant ton Christ en larmes. C'est pour ça que tu écris, et c'est pour ça qu'il serait nettement préférable que tu crèves."

Un menteur dégonflé devant ton Christ en larmes : le fragment mérite peut-être qu'on s'y attarde deux secondes. A quel épisode fait-il ici allusion ? Celui décrit dans l'épître aux Hébreux (5, 7) où Jésus se retire dans le jardin des Oliviers après la Cène et verse des larmes de douleur en pensant à la Passion prochaine ? Mais précisément, il est dit que Jésus se retire, il est seul alors et nul menteur dégonflé n'assiste à sa souffrance. Est-ce alors ce moment avant la résurrection de Lazare, où Jésus voit Marthe et les Judéens pleurer, et où ce qui suit est le verset le plus court du Nouveau Testament : Jésus pleure (11, 35) ? Je penche plutôt pour le troisième épisode, narré par Luc (19, 41) : près du mont des Oliviers, à l'entrée de Jérusalem : "Et il approche, il voit la ville. /Il pleure sur elle./ Disant : /Ah, si tu avais connu en ce temps décisif, toi aussi, les préludes à la paix !/Mais aujourd'hui ils sont cachés à tes yeux."(Traduction de Frédéric Boyer) Los Angeles, la cité des Anges, n'est-elle pas comme une Jérusalem moderne, ville pécheresse qui périra de ses fautes ?

La déambulation nocturne et solitaire de Bandini, encombrée de rêveries avantageuses, le conduit au quartier mexicain, "malade mais sans avoir mal". Et il "tombe sur l'église Notre-Dame". Il tombe, notez bien, comme par hasard, assurant n'y rentrer que "par raisons sentimentales" car, on ne la lui fait pas, il n'a pas lu Lénine mais la religion comme opium du peuple, il connait, il est athée, lui qui vous cause, il a lu l'Antéchrist, oeuvre capitale (et l'un des détenus, homme cultivé, de préciser alors qu'elle est de Nietzsche), il ouvre l'énorme porte et note tout de suite "la lumière éternelle, rouge-sang et cafouilleuse à cause d'un mauvais contact" et les "ombres cramoisies" qu'elle fait "sur un silence de près de deux mille ans". Il se fend d'une prière, "pour raisons sentimentales uniquement", une simple proposition à Dieu Tout-Puissant : "Vous faites de moi un grand écrivain, je rejoins le sein de l'Eglise. Et s'il Vous plaît, Mon Dieu, encore un petit service : faites que ma mère soit heureuse. Le Vieux je m'en fiche ; il a son vin et il a sa santé, mais ma mère se fait tellement de mourron. Amen." (Et consignant ceci, je repense à cette scène du film Alamo, dont j'ai vu la dernière heure sur C8 juste avant d'écrire cet article, et où, je rappelle pour les incultes, 187 combattants sont encerclés par les quelques 7 000 soldats mexicains du général Santa Anna, et vont se sacrifier pour la bonne cause texane :  lors de la dernière nuit, avant l'assaut terminal, une poignée de braves, sachant très bien la mort qui les attend, discutent gravement de la croyance ou non en ce Dieu Tout-Puissant).

Alamo, de John Wayne, avec Richard Widmark.

La porte de l'église tout juste refermée, un cliquetis de talons hauts retentit sur la Plaza noyée de brouillard. Une fille aborde Bandini. Il se débine (ce qui ne l'empêche pas de se fantasmer en prix Nobel relatant son expérience à un reporter, c'est très drôle mais je ne peux quand même pas tout citer). Il rebrousse chemin, aperçoit la fille parlant avec un grand Mexicain, les suit jusqu'à l'entrée de Chinatown, les regarde entrer dans un meublé, attend : "jusqu'à ce que l'enfer se mette à geler j'attendrai ; jusqu'à ce que Dieu me foudroie."(Où l'on voit que l'on ne quitte pas l'univers cultuel, et d'ailleurs cet enfer qui gèle me rappelle Dante avec son neuvième cercle où un immense lac gelé couvre le fond de l'enfer, les âmes des traîtres y sont encastrés dans la glace).

Il est trois heures du matin, attendons nous aussi le jour prochain pour finir cette petite dérive sur Fante.

mardi 21 novembre 2017

# 278/313 - Le hasard est un chien de l'enfer

"Tout était redevenu silencieux, le car s'était fondu dans les frondaisons de la rive d'en face, et on n'entendait plus que les croassements résonnants de choucas, au-dessus, et le gazouillis de Gardon, en-dessous, tellement vert sombre qu'il approchait le bleu de Prusse."

Jean-Bernard Pouy, RN 86, Folio-Policier, p. 12-13.

28/10 - Après Boissel, je plonge dans Pouy. Un roman plus ancien, paru initialement en 1992. Au début, je suis surtout frappé par la récurrence du vert. Loti oblige, je viens de rédiger la veille le billet sur la nuit verte, et je vois du vert partout. Tout de même, il y a ce vert sombre du Gardon (citation liminaire), puis sur la même page "la moindre feuille d'arbousier ou de chêne vert semblant se découper, exister hors de ses multiples sœurs." Ce chêne vert qui fait le splendeur de la forêt de la Roche-Courbon. Et puis page 15, un "vert profond, camaïeu de viscères fatiguées." Bon, ensuite ça s'est calmé*. Mais d'autres associations se sont imposées. Entre le roman de Boissel et celui de Pouy, que trente-cinq ans séparent, de nombreuses résonances peuvent être mises en lumière (😈Attention : certains éléments d'intrigue que je dévoile plus bas risquent de spoiler votre lecture ; si vous voulez découvrir  RN 86, mieux vaut passer son chemin).

1) La femme de Léonard Laigneau (je rappelle que Rémi Schulz m'avait indiqué ce roman parce que le nom du personnage était proche du nom de mon inspecteur Lagneau, dans ma Fiction-1967) meurt dans un accident de voiture :
"Et puis Lucie était morte. Un accident de bagnole du vendredi soir, sur la nationale 20. Elle avait percuté un camion de plein fouet. Perte de contrôle du véhicule, avait statué la gendarmerie, le camionneur, choqué, avait décrit la trajectoire directe de la voiture contre son semi-remorque. Comme volontaire. Comme un suicide." (p. 18)
C'est bien pour élucider cette mort énigmatique qu'il a fait le chemin vers le Pont du Gard, seule carte postale envoyée par Lucie pendant son stage d'un mois dans le Sud. 
De même, Jeanne, la femme de Philippe Marlin, décède dans un accident de voiture :
"Je lui ai tout raconté. Petite route de Lozère. C'est moi qui conduisais. Jeanne, rayonnante, dans la lumière de l'été. Et puis dans un virage, en face de nous, la Juvaquatre qui avait déboîté. Coup de volant brutal, la Panhard qui dérapait et dévalait dans le ravin. Jeanne qui hurlait. Le sang qui coulait sur sa tempe. Les secours qui avaient mis deux heures avant d'arriver sur la corniche des Cévennes. Jeanne qui mourait, non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais mourait, comme si c'était un verbe, comme s'il y avait un sujet à ce verbe parmi d'autres."** (p. 177)
On peut souligner aussi la localisation de cet accident : corniche des Cévennes, c'est-à-dire entre Florac et Saint-Jean du Gard.
 
 2) Léonard finit par découvrir une photo polaroïd montrant sa femme dans une position pornographique :
"Une corps de femme attaché sur un lit à peu près semblable à celui que j'occupais, à l'hôtel. On ne voyait pas son visage, mais la position scabreuse était insoutenable de vulgarité. Ça ne pouvait pas être Lucie, et pourtant sur les avant-bras repliés, il y avait la même frange brune, coupée à la Louise Brooks, et ses hanches ressemblaient à celles de Lucie, les mêmes angles, la même rondeur de l'os qui dépasse, et les pieds surtout, quasi squelettiques, les pieds de Lucie. Le reste pouvait bien appartenir à n'importe quelle femme humiliée.
Je me suis mis à pleurer. D'épuisement de l'âme." (p. 151)
Dans Avant l'aube, un indice important réside dans la découverte d'une photo de la victime, Audrey Mésange, nue.
"Battista m'attendait devant la porte. Il a plongé la main dans sa chevelure ondulée et a semblé déçu. Je lui ai rendu le dossier.
Le jeu des photographies, l'une se superposant à l'autre.
Audrey Mésange, mannequin nu découpé dans une vitrine.
Audrey Mésange, jambes écartées, son sexe offert au regard. L'incision en Y, deux branches espacées sur le torse jusqu'à son sexe ouvert comme une blessure.
Son sexe mort, la nuit rouge de son corps." (p. 275)
3) Les deux narrateurs de l'histoire, Léonard*** et Philippe, meurent tous les deux. Ce n'est pas vraiment spoiler l'histoire de Xavier Boissel que de le révéler car le livre ouvre par cette phrase : "Comme l'animal a la prescience de sa mort prochaine, j'ai senti, tandis que je traversais les nuages de fumée noire, épaisse et grasse, une piqûre douloureuse, cruelle. Un truc qui vous tétanise quelques secondes." De fait, Philippe Marlin succombera in fine aux tueurs du SAC. En ce qui concerne Léonard, pas d'annonce, il faudra attendre la fin sur le pont du Gard.

4) On a vu quelques exemples de l'usage que fait Xavier Boissel des citations. A cet égard, il cite Walter Benjamin avant d'en déployer l'inventaire :

"Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction." (Sens unique, trad. Jean Lacoste)

Chez J.B. Pouy, la citation est moins fréquente, mais la référence à Sören Kierkegaard mérite tout de même d'être notée. Ainsi l'épigraphe est tirée d'In Vino Veritas : "... Quand j'ai commencé à vouloir parler du comique dans l'amour, vous vous êtes peut-être attendus à trouver une occasion de rire, car vous aimez tous à rire, comme d'ailleurs moi-même, et pourtant vous n'avez peut-être pas ri..." Dans son enquête, Léonard récupère d'ailleurs le livre, un de ses livres fétiches, précise-t-il, un bouquin introuvable, que Lucie avait donc emporté lors de son stage. Il espère y trouver un indice, mais il n'y a rien. Puis il cite une autre phrase : "Et voilà pourquoi j'ai renoncé à tout amour, car ma pensée est tout pour moi." Il relira le livre un peu plus tard :
"Léonard mangeait du bout des doigts, la faim n'était pas encore là, et lisait des passages du livre de Kierkegaard. Sans vraiment être à sa lecture. C'était trop irréel, mais le pessimisme était au menu, quoi qu'il fît.
"Le vin est la défense de la vérité, comme la vérité celle du vin"..., rigolait le philosophe. (p. 93) [...] J'ai relu des extraits d'In Vino Veritas pour passer le temps. Les mots couraient devant mes yeux, perdant toute signification. "Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler, à présent il me semble que c'est le temps de parler bref..."(p. 120)
 Une autre citation doit être pointée :
"L'autocar refranchit le pont suspendu sur le Gardon.
"Dès qu'il franchit le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre" se souvint Léonard, le cœur serré. Son fantôme à lui, Lucie, le réveillait encore la nuit, il tendait sa main sur le drap, à sa rencontre, ergonomie matinale, et l'y laissait sur un manque crispé." (p .35)
 Il s'agit bien sûr d'un clin d’œil à un célèbre carton du Nosferatu de Murnau.


Enfin, il reste une dernière citation, qui m'a donné le titre du billet, que l'on trouve à deux reprises dans le livre. Je ne donne que celle de la page 113 :
"Je suis fasciné. C'est un hasard. Le hasard est le chien de l'enfer. Je me barre, je me taille juste au moment où  un ange débarque. Comme s'il prenait exactement ma place. Comme si je lui laissais le terrain libre, comme s'il arrivait pour combler la place désormais libre. Comme si rien ne se perdait, rien ne se créait. Tout était interchangeable, et l'histoire bégayait. Sur le maigre échiquier de mon histoire récente, il y avait un échange de pièces, fou contre fou." [ C'est moi qui souligne]
Impossible pour moi de penser que Pouy n'a pas songé au recueil de poèmes de Charles Bukowski, Love is a dog from hell, traduit en français par L'amour est un chien de l'enfer, paru antérieurement à RN 86, en 1989.

___________________
* Il y eut toutefois quelques rémanences, ainsi page 84 : "Le Gardon serpentait au fond, entre des dalles de pierre blanche. Quelques taches de couleur, souvent celle de la peau des baigneurs, égayaient cette grande fresque tout de vert et de blanc." Cette association du vert et du blanc me fait penser que le livre sur Le vert de la linguiste Annie Mollard-Desfour avait été acheté au Blanc (et d'ailleurs la préface de ce livre avait été écrite par un certain Patrick Blanc).
Et puis allez, un dernier exemple, page 175 : "Il était en sueur, il enleva sa chemise et s'assit à l'ombre d'un immense platane dont les branches tombaient jusqu'au sol, une chapelle verte." Une chapelle verte, Loti eût aimé l'image...

**Citation de Michel Deguy (A ce qui n'en finit pas. Thrène)

*** En réalité, J.B. Pouy alterne une narration à la troisième personne et une narration à la première personne, le "Je" et le "Il".