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lundi 25 septembre 2017

# 229/313 - Le Marteau des sorcières

"- Je m'appelle Violetta.
Il sursaute :
- Quoi ? Comment dis-tu ?
- Je m'appelle Violetta. Vio-let-ta. Je suis née ici. Mon père est mort il y a longtemps, il était apothicaire, on l'a brûlé pour sorcellerie. Sur cette place que tu connais bien.
  Ces noms, ces paroles, ces formules, il lui semble les connaître déjà. Tout se répète. Et cet écho maléfique, ce n'est pas la vie, c'est l’œil de la peste."
 Christophe Bataille, Le rêve de Machiavel, Grasset, 2008, p. 155

Toutes les dernières chroniques s'originent, je le rappelle, dans le prêt du livre de Marcelle Bouteiller sur les sorciers et jeteurs de sort. Cela nous a conduits jusqu'à Louis Althusser et Machiavel, en apparence bien loin donc de notre point de départ. Mais voici que l'affaire se boucle sur elle-même, et que soudain je retrouve ce thème initial de la sorcellerie. Trois faits au moins en attestent.

Tout d'abord, le roman de Bataille, qui est hanté par la présence des bûchers. Sorcières prétendues qu'on martyrise et qu'on brûle sur les places des villes. Jeunes femmes livrées au bourreau pour la délectation morbide des foules hystérisées par l'épidémie. Sorcières, oui, et non sorciers, et l'on retrouve là le constat sans appel de Michelet : "Pour un sorcier, dix mille sorcières". Et Jean Palou, dans son Que sais-je ? sur la sorcellerie, confirme : "Le fait est exact".


Michelet - voici mon second exemple - Michelet qui rêve autour du dernier  Machiavel aux prises avec la peste, Michelet qui a écrit en 1862 ce livre étrange et flamboyant, La Sorcière, où il réhabilite dans un grand élan lyrique et fiévreux celle qu'il nomme une "réalité chaude et féconde". "La fécondité, étonnamment, écrivait Jacques Le Goff, Michelet la voit surtout dans l'enfantement des sciences modernes par la sorcière. Tandis que les clercs, les scolastiques, s'enlisaient dans ce monde de l'imitation, de l'enflure, de la stérilité, de l'antinature, la sorcière redécouvrait la nature, le corps, l'esprit, la médecine, les sciences naturelles : "Voyez encore le Moyen Age", a déjà dit Michelet dans La Femme (1859), "époque fermée s'il en fut. C'est la Femme, sous le nom de Sorcière, qu a maintenu le grand courant des sciences bénéfiques de la nature..." "(Les Moyen Age de Michelet, in Un autre Moyen Age, Quarto Gallimard, 1999, p. 40)

Au moment où je m'avise de ces collisions, je m'en vais chercher le Journal de Michelet resté à mon chevet. Et je suis saisi d'une sorcellerie du hasard : le marque-pages que j'ai inséré, pas un vrai marque-pages, mais une carte des éditions de Minuit, montre au-dessus du nom de Michelet, La Sorcière de Marie Ndiaye. Je n'y avais jamais fait attention jusque-là, j'en suis resté interdit quelques instants.


Troisième occurrence de la sorcellerie : au bout de l'article de l'historien Étienne Anheim, Le nom Machiavel, qui étudiait le parallèle Boucheron-Bataille, étaient cités les articles du même auteur dans les précédents numéros de cette revue Médiévales. Or, in fine, était mentionné Le diable en procès, Médiévales 44, printemps 2003. Ce numéro thématique est tout entier consacré à la démonologie et à la sorcellerie, et Etienne Anheim en était, avec Martine Ostorero, le maître d’œuvre. Il y a là un ensemble d'études savantes que je n'ai pas encore eu le temps de parcourir avec soin. Je ne citerai ici que la fin de cet article, qui se conclut lui-même sur un extrait d'Archives du Nord de Marguerite Yourcenar :
"Reste à ne pas oublier que derrière les discours érudits, la sorcellerie est avant tout « une histoire qui tue », selon la formule de Georg Modestin. Notre activité d'entomologistes du devenir occidental et notre focalisation sur les sources savantes ne doit pas effacer la réalité sociale de la répression judiciaire, connue par les très nombreuses sources de la pratique concernant la mise en accusation et l'exécution des victimes. Sabbat, sorcellerie, diable et démons sont le fruit de discours savants dont la répétition par les juges et les prédicateurs, à la manière des prophéties auto-réalisatrices, a fini par créer du réel, provoquant la mort d'hommes et de femmes sur les bûchers de l'Occident, et suscitant peut-être d'étranges pratiques dans les campagnes du xve et xvie siècles : 
une bonne partie des victimes du Marteau des sorciers [sic] et autres traités rédigés par des démonologues surexcités et lus assidûment par les juges étaient à coup sûr de pauvres hères inoffensifs qui s'étaient attiré l'antipathie des voisins par un air ou des façons bizarres, des quintes d'humeur, le goût de la solitude ou quelque autre caractéristique peu goûtée des gens (...). Mais il faut aussi compter avec ceux qu'une malignité véritable, une vague rancune contre les misères et les brimades subies, un goût décrié ou un besoin inassouvi menaient au sabbat en fait ou en songe. Après les journées passées à biner les champs de navets ou à piocher dans des tourbières, des gueux trouvaient dans le petit groupe dépenaillé, accroupi dans un hallier autour d'un tas de braises, l'équivalent de nos danses redevenues primitives, de nos musiques de grincements et de cris, peut-être de nos fumées et de nos potions hallucinatoires. Ils y satisfont l'instinct de s'agglomérer comme des larves ; ils goûtent la chaleur et la promiscuité des corps, la nudité, interdite ailleurs, le petit frisson ou le petit ricanement de l'ignoble ou de l'illicite. Le reflet des flammes qui joue sur ces misérables ne présage pas seulement la mort patibulaire, toujours préparée pour eux ; ces lueurs viennent du fond d'eux-mêmes, sinon d'un autre monde*."

Ce Marteau des sorcières (Malleus Malificarum) est l'un de ces ouvrages écrits par des clercs, ici les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, visant à stigmatiser la sorcellerie et indiquer des moyens de l'exterminer. Michelet, dans La sorcière, parle "d'âneries" et en fait une critique cinglante, pleine d'ironie :
"Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité ! Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n’étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s’en tirerait peut-être ; mais, avec ce bon Sprenger, il n’y a rien à espérer. Trop forte est son humanité ; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l’adresse, une grande présence d’esprit"
Ce Marteau des sorcières, on en retrouve enfin la trace dans le roman de Bataille, au tout début :
 "Comme la nuit vient, Machiavel écarte les roseaux et voit qu'il est seul. C'est l'heure. Il s'ébroue et se met en chemin. Ne pas réfléchir, marcher jusqu'au matin puis se jeter dans un fossé et attendre. Il ne compte plus les jours. Bientôt c'est un déluge tiède bordé de saules. Machiavel marche sans rien voir. Il se récite à voix haute le Marteau des sorcières. La peste ravive, la peste libère. Soudain il tombe sur une forme pâle : une fillette le visage plongé dans la boue. Il s'agenouille et observe sans les toucher sa nuque, ses cheveux noirs, sa robe de toile, ses jambes nues. Puis l'enfant semble bouger, sa main cherche dans la terre, non, c'est la pluie, c'est le diable."
____________________________
* M. Yourcenar, Archives du Nord, Paris, 1991, p. 990.

samedi 23 septembre 2017

# 228/313 - Mon âme est restée dans ses noirs vêtements

Je n'en avais pas fini avec Machiavel. Au matin du 14 septembre, un livre attirait mon attention depuis son rayonnage. Il s'était tenu peinard de longues années mais il avait décidé ce jour-là de prendre un peu l'air : c'était Le rêve de Machiavel, de Christophe Bataille. A l'intérieur un petit papier de ma grande fille Pauline : "Joyeux anniversaire papa ! Une histoire dans l'Histoire, à l'époque des bûchers et de la peste." Tours, 20 novembre 2008. Le bouquin avait paru cette année-là, année de ses dix-huit ans. Je ne sais pourquoi elle l'avait choisi : l'auteur m'était inconnu, et à l'époque je ne portais pas attention à Machiavel, mais elle avait frappé juste. L'intrigue était sommaire, cela n'avait pas grand chose à voir avec un roman historique, mais ce récit halluciné d'un Machiavel en fin de vie, errant dans les villes dévastées par la peste, avait une certaine puissance.

Et puis, en faisant des recherches sur le livre, voici que je tombe sur un article de la revue en ligne Médiévales écrit par l'historien Étienne Anheim, qui commence par cette phrase :
"Le hasard, qui gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, a mis sur les étals des librairies de l’automne 2008 deux livres voisins, voire cousins, Léonard et Machiavel de l’historien Patrick Boucheron et Le rêve de Machiavel du romancier Christophe Bataille."
Le hasard, dans sa gouvernance ironique, nous reconduit donc sur Patrick Boucheron, cité ici avant-hier. L'auteur traite encore une fois de Machiavel, preuve qu'il ne s'agit point chez lui d'une passion fugace.


Compte tenu de la prééminence du thème féminin dans l'investigation menée ici depuis Présence à Ravenne, on ne sera pas étonné de lire sous la plume d'Etienne Anheim que "Le prétexte de Bataille est le dernier amour de Machiavel tel qu’il est rêvé par Michelet dans le tome VIII de son Histoire de France (Réforme, 1508-1547)" même s'il précise qu'en "réalité, cet argument ne tient qu’une place limitée dans le livre. Point de départ de l’auteur peut-être, l’épisode est relégué dans le dernier tiers de l’ouvrage, tandis que dans les deux premiers, Machiavel vagabonde en compagnie de la peste et de la mort dans la Toscane de 1527.

Michelet lui-même s'appuyait sur un passage de La description de la peste de Florence de 1527, rédigé par Machiavel quelques semaines avant sa mort :
" Machiavel évoque sa découverte, parmi les tombeaux, "d'une jeune femme pâle et affligée, couverte d'habits de deuil et étendue sur la terre. Des larmes amères sillonnaient ses belles joues, et tantôt elle arrachait ses cheveux noirs ou se frappait le sein et le visage". Il approche. Malade, elle se couvre la tête de son vêtement. " Ce geste accrut le désir que j'avais de la connaître." Il se propose de la raccompagner chez elle, mais elle pleure, gémit, s'effondre. "L'agitation de son sein était le seul signe de vie qu'elle donnât. Alarmé de son état, je la délaçai, bien que ses vêtements ne fussent pas très serrés. Je ne négligeai aucun moyen pour lui faire reprendre ses esprits. Je fis si bien qu'elle rouvrit enfin les yeux et exhala un soupir brûlant." Enfin, il parvient à la reconduire chez elle.
Plus tard, priant dans une église, il fait une nouvelle rencontre qui semble un rêve. "La nuit était déjà presque venue lorsque j'aperçus une jeune et belle dame en habit de veuve. Assise sur les marches de la chapelle voisine, elle s'appuyait comme une personne accablée de douleurs. Jamais je n'ai vu une créature aussi parfaitement belle ni dont les charmes n'eussent un attrait plus vif." Se pensant malade, contaminée par son mari mort de la peste, elle écarte Machiavel. "Ses paroles, sa voix, ses manières et le soin qu'elle prenait de ma santé émurent tellement mon coeur que je me serais précipité dans le feu pour elle." Ils parlent. S'observent. Machiavel se dévoile : "Quoique jusqu'à présent je n'aie pas été enclin à prendre de compagne, votre gracieuse beauté et vos chagrins m'ont tellement touché que je suis disposé à m'unir à vous." Et il la suit chez elle, "où elle renferma mon pauvre coeur avec elle." (pp. 139-140)
Christophe Bataille écrit ensuite que "le grand Michelet raconte ses deux rencontres en un rêve échevelé et sensuel, "l'idylle de la peste". " Voici le passage en question :
«Sur les tombes qui entourent l’église, il trouve une jeune femme échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; il console, interroge. Elle répond, s’épanche, elle conte en paroles hardies (les morts n’ont peur de rien), en lamentations effrénées, les joies conjugales qu’elle n’aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délace et desserre, “quoiqu’elle ne fût pas très serrée”. Elle revient alors, et jure qu’elle n’a plus souci d’elle, de mœurs ni de pudeur. Là-dessus, un sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs secrets. C’est l’horreur sur l’horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, il trouve, sous de longs vêtements, une admirable veuve. Suit la description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau sensuel, triste, qui sent le vieillard et l’effort. Cupidon, Vénus, les Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre funéraire où siège cette idole de mort. Machiavel près d’elle essaye son éloquence. Il n’en faut pas beaucoup. Elle est tout d’abord consolée. La différence d’âge qu’il avoue ne l’arrête guère. La fortune qu’il prétend avoir, les soins et l’amitié, c’est tout ce qu’il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: “Mon cœur, dit Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ses noirs vêtements”. Sa vie y reste aussi, un mois ou deux après il meurt.»
Jules Michelet, par Thomas Couture

Bataille écrit qu'il a choisi de donner vie au rêve de Michelet, un peu plus loin, il dit : "Michelet rêve. A mon tour je rêve son rêve." Michelet, en épousant en 1849 Athénaïs Mialaret, vingt-huit ans plus jeune que lui, ne rééditait-il pas le geste de Machiavel ? 
Finissons sur cette admirable dernière phrase de Machiavel citée par Michelet : “Mon cœur est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ses noirs vêtements.” Si l'on prend le texte donné par Wikisource, on s'aperçoit qu'elle est en fait une réécriture :
"Ne vous imaginez pas pour cela que je la laissai toute seule : je la suivis, au contraire, jusque chez elle, où elle renferma mon pauvre cœur avec elle. Resté seul après avoir joui d'une société aussi aimable et aussi charmante, pour ne point m'écarter du plan que j'avais formé, je hâtai mes pas, et je me dirigeai vers l'église de San-Lorenzo, où j'étais habitué à voir celle qui avait joui de la fleur de mes beaux ans ; mais la nouvelle impression que je venais de recevoir était si forte, que, semblable à ceux qui ont bu les eaux du Léthé, je perdis la mémoire de toutes les autres femmes, quelque belles qu'elles fussent. Toutes mes pensées étaient restées enveloppées dans ces vêtements de deuil autour desquels je croyais voir à chaque instant tourner ce moine hypocrite et importun, et la jalousie s'était emparée de mon esprit au point que je ne pouvais penser à autre chose."(Traduction, Jean-Vincent Périès, c'est moi qui souligne)
On voit que les deux parties de la phrase sont extrapolées  du texte originel. Michelet condense avec génie deux notations de Machiavel.

Le soir même, Pauline m'appelait : elle avait passé brillamment la soutenance de son mémoire et donc obtenu son master d'études théâtrales.

jeudi 21 septembre 2017

# 226/313 - M'encanaille jusqu'à la fin du jour

Theodora, mosaïque de la basilique San Vitale (Ravenne)


La piste de Ravenne a donc abouti, à travers de multiples figures féminines, sur Machiavel.
Ravenne s'est imposé comme un véritable noeud de significations corrélées, un pôle de condensation qui a ravivé les feux d'une rencontre faite voici vingt-cinq ans, en 1992. Et je suis loin d'avoir encore inventorié toutes les résonances autour de la ville.
Tout cela découle, je le rappelle, du prêt d'un livre sur la sorcellerie (Marcelle Bouteiller), qui déclencha la reviviscence de Jean Palou.
Je dois aussi mentionner que la piste du Carpe diem, qui nous occupa aussi grandement, sous l'égide, principalement, de Ronsard, Baudelaire et Starobinski, devait originellement comporter une entrée machiavélienne. En effet, dans les jours mêmes où ce thème de la journée était apparu, la lecture d'un entretien avec le philosophe Pierre Magnard*, m'avait conduit à la journée de Machiavel :
"J'aime beaucoup Machiavel quand celui-ci nous dit ce que furent ses journées à partir du moment où, interdit de politique, il quitte définitivement la chose publique. Machiavel nous rapporte que le matin sera consacré à ses bois, à ses taillis, à ses champs, à ses oliviers, à ses vignes. Pratiquant la taille en la saison voulue, le labour quand il le faut, toujours au service de sa terre. A midi, il rentre pour se restaurer, puis, dans la même salle d'auberge va rencontrer un boulanger qui a terminé sa journée, un chaufournier qui cherche refuge contre la chaleur du four à chaux, un boucher, et à eux quatre ils jouent inlassablement jusqu'à la tombée du jour. Ceci pour s'assurer qu'il reste un homme dans le commerce des hommes les plus simples et les plus près de la réalité. Ce n'est que le soir venu qu'il se met en habit et revêt des manches de dentelle, pour aborder l'écritoire avec le plus de respect et de dignité possible. Respect du papier blanc, respect de l'écriture, respect de la belle langue toscane, mais  respect aussi, d'abord et surtout, du lecteur que ce texte un jour pourra toucher. Je pense que là j'ai des modèles sans pouvoir me prévaloir d'une quelconque émulation de moi-même à Montaigne, à Pascal, à Machiavel, j'aime tout de même à considérer cette religiosité de l'écriture qui fait en sorte qu'on ne la met en œuvre que selon les strictes principes d'une rigoureuse liturgie."
Le jour suivant, je lis Un été avec Machiavel, de l'historien Patrick Boucheron**. Et j'y retrouve la même évocation de la journée machiavélienne, à travers la lettre d'exil qu'il écrivit à son ami Francesco Vettori, le 10 décembre 1513. Plus quelques détails oubliés par Pierre Magnard, comme celui-ci, tout de même pas négligeable :
"Quand je quitte le bois, je m'en vais à une source et de là à un de mes postes de chasse. J'ai un livre avec moi, soit Dante, soit Pétrarque."
Machiavel lisant de la poésie, difficile à faire coïncider avec la réputation de penseur cynique et froid qui lui colle aux basques, réputation que Boucheron ne manque d'ailleurs pas de redresser.
Quelques différences aussi dans le quatuor de joueurs à l'auberge : "un boucher, un meunier, deux chaufourniers. Avec eux, je m'encanaille jusqu'à la fin du jour, en jouant au brelan, au tric-trac, et de là naissent mille occasions de disputes, d'innombrables agacements qui finissent en injures."
Et au soir, ce n'est pas seulement une affaire de respect qui conduit Machiavel à troquer ses habits crottés contre des vêtements "dignes de la cour d'un roi ou d'un pape", c'est le plaisir de la conversation avec les antiques :
"(...) j'entre dans les antiques cours des Anciens, où, reçu par eux avec amour, je me repais de ce mets qui solum est mien et pour lequel je naquis ; et là je n'ai pas honte de parler avec eux et de leur demander les raisons de leurs actes ; et eux, par humanité, ils me répondent ; et pendant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j'oublie tout tracas, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne m'effraie pas."
"Je ne sais, poursuit Patrick Boucheron, s'il existe un plus bel éloge de la transmission - cette manière respectueuse et joyeuse de fendre la foule sans jamais chérir sa solitude, d'élargir le cercle de la commune humanité aux vivants et aux morts. Ainsi parlait Machiavel en 1513, dans une lettre adressée à un ami, pour lui dire comment il parvenait à échapper à la "moisissure qui gagnait son cerveau" depuis qu'on l'avait éloigné du métier de l’État. Ah ! j'oubliais : il lui annonce aussi qu'il vient d'achever un petit livre. Son titre ? Mais vous le connaissez : Le Prince."



J'avais donc décidé d'inscrire cette double citation de la journée de Machiavel dans la continuité de ma petite étude de la journée, et puis j'y avais renoncé, estimant que les articles étaient déjà bien assez denses avec la nouvelle piste sorcière qui s'affirmait. Mais Machiavel laissé à la porte s'est introduit par la fenêtre.

Le Miroir (Andreï Tarkovski)
_________________________
* Pierre Magnard, La couleur du matin profond, entretien avec Eric Fiat, Les Dialogues des petits Platons, 2013 (encore un livre trouvé à Noz, soit dit en passant).
** Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Equateurs/France Inter, 2017.

mardi 19 septembre 2017

# 224/313 - L'été de Machiavel

Troisième chronique où la figure centrale demeure Louis Althusser. L'ironie de l'affaire, il me faut bien l'avouer, c'est que je n'ai jamais lu une ligne d'Althusser. En première, j'avais lu un tome du Capital de Karl Marx, j'avais pris des notes, j'étais plein de bonne volonté. Il fallait à l'époque débattre avec des trotskistes, des maoïstes, des communistes tendance Georges Marchais, bref, maîtriser un peu de théorie marxiste n'était pas du luxe pour contrer ces redoutables dialecticiens. Mais je ne suis pas allé au-delà de ce premier tome, cette littérature ne m'a jamais enchanté, et je m'en suis vite détaché. Althusser, d'après les commentaires que j'avais lus, c'était une relecture de Marx d'une impressionnante aridité. Je préférais lire Les syllogismes de l'amertume de Cioran. C'était drôle et désespéré, noir et tonique. Et la langue était magnifique, quand la plupart des épigones de Marx nous accablaient d'ennui avec leur rhétorique aussi engageante qu'un bloc d'immeuble soviétique.

Mais aujourd'hui, je dois l'avouer aussi, après ces deux premiers billets, j'ai envie de lire Althusser, non pas Pour Marx, non il ne faut pas exagérer, mais Les Lettres à Franca, oui.

En attendant, il me faut encore éclairer une autre facette de ce fameux blason de Ravenne, ouvrir une autre piste. Et revenir encore une fois à cet été 61, où Althusser fit une autre rencontre décisive : "Cette rencontre, qui date de l’été 1961, fut fulgurante et coïncida avec le troisième amour de sa vie. De fait, tout près de Forlì, non loin de Ravenne, dans les Marches, Althusser découvrit Machiavel. Et, quelques mois plus tard, professa son premier cours sur ce qui devait devenir une de ses références fondamentales, dès 1962, avant qu’il y revienne dix ans plus tard."(Yann Moulier Boutang, Althusser en dessous ou au-delà d’Althusser, revue Multitudes 2005/2 (no 21)).

Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito.
"Quelle leçon retient Althusser du Machiavel du Prince (pas de celui des Discours sur la Premières Décade de Tite Live) ? La distinction célèbre entre la virtù et la fortuna. La virtù n’est pas le courage, encore moins la vertu. Quant à la fortuna, elle n’est pas le destin, la nécessité, mais la chance. César Borgia, fils bâtard préféré du pape Alexandre VI, aurait pu devenir le Prince de l’Italie transformant le Pontificat romain en Principauté héréditaire. Chef de guerre intelligent, sans état d’âme (il se débarrasse de son frère Giovanni, se sert de sa sœur qu’il marie par politique), il possède beaucoup de caractère et est donc doté de la virtù (qui est une puissance d’agir, un vouloir vivre, une volonté et non une vertu au sens chrétien du terme). Ce duc de Valentinois, qui n’hésita pas à faire entrer les Français dans les États Pontificaux, avait tout pour devenir le Prince réconciliant les Guelfes (papistes) et les Gibelins (partisans de l’Empereur) des deux siècles précédents. Mais au moment décisif de la mort de son père Alexandre (1503), il est cloué au lit par la fièvre quarte (la malaria), près de Ravenne. Il est donc absent au moment décisif, il perd ainsi l’occasion de se faire élire Pape. Il périra quatre ans plus tard, après avoir fui l’Italie, devenu petit condottiere au service de Jean d’Albret de Navarre son beau-frère et assassiné sur ordre de Jules II, le nouveau Pape. Après l’échec de Frédéric II, celui de César Borgia éloigne davantage l’Italie de l’unité. C’est sur cette absence que Machiavel construit Le Prince. Le cas de César Borgia prouve que la virtù ne suffit pas en politique ; il faut de la chance (la fortune), le petit coup de pouce au bon moment. Transposons : la virtù n’est pas seulement la volonté, mais aussi la connaissance par la pensée. La fortuna, la surdétermination, le grain de sable qui enraye la nécessité, le destin promis, la téléologie. "
Ravenne est donc la ville de l'échec. Les marais de Ravenne ont privé César Borgia du trône papal. Mais "à chacun ses marais de Ravenne, écrit encore Yann Moulier Boutang dans le Magazine Littéraire, la folie vaut bien les fièvres quartes". Car cette folie empêchera bel et bien Althusser de fonder véritablement une œuvre. Lui qui refuse de parler de soi, explose de fureur - lui qui ne se met jamais en colère - quand un philosophe argentin, auteur d'un gros livre sur lui, lui demande de choisir une photographie pour la couverture, qui tient enfin la personne ou le sujet pour des concepts théologiques, cet homme-là confesse, dans une lettre à Franca du 22 septembre 1962, qu'il eut soudain l’aveuglante certitude, alors qu’il faisait son cours sur Le Prince, qu’il était en train de parler de lui, qu’il ne parlait que de lui.

Cours du Collège de France, France-Culture du 24/06/2017
Dans une dernière note de l'article sur Le blason de Ravenne, Boutang signale qu'il doit à Claire Salomon d'avoir attiré son attention sur l'association chez Louis Althusser de Ravenne à Machiavel et à l'échec de César Borgia. "Elle possédait ce fragment du puzzle, écrit-il. Pour l'oiseau du blason, elle avait mise sur une piste "copte" sans parvenir à l'éclaircir." Et il ajoute que cette piste, qu'il n'avait pas suivie dans l'article permet d'aboutir aussi : "En Égypte le héron cendré devient la représentation du Phénix symbole de la résurrection du Christ particulièrement présent dans l'église copte. Il faut savoir également que l'hérésie du monophysisme qui récusait la double nature du Christ pour s'en tenir à une nature exclusivement divine fut adoptée massivement par les coptes et prépara le schisme avec l’Église d'Orient.

Il faut savoir que cette hérésie monophysite fut répandue par le moine byzantin Euthychès et violemment combattue par Valentinien III, le fils de Galla Placidia, ce qui montre une fois de plus combien l'emblème de l'oiseau est lié à cette dernière.

Ce héron cendré dont l'échassier du rêve de Breton est en somme la moderne hypostase.