« Si je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, ma chère Olympe, ce n'est pas faute de bonne volonté. Enfin, aujourd'hui que nous sommes en prison, je profite d'un moment. Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines, et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous prétexte de peste or, du moment qu'on arrive d'un pays étranger, on a la peste, et je crois franchement qu'ils en ont peur. Nous sommes en ce moment en suspicion de choléra (par suite du bateau qui venait de Malte où sévissait cette maladie). Nous sommes claquemurés dans une presqu'île et gardés à vue. L'appartement dans lequel je t'écris n'a ni chaises, ni divans, ni tables, ni meubles, ni carreaux aux fenêtres. On fait même petits besoins par la place des carreaux desdites fenêtres. Il n'y a rien de plus drôle que de voir nos gardiens qui communiquent avec nous à l'aide d'une perche, font des sauts de mouton pour nous éviter. et reçoivent notre argent dans une écuelle remplie d'eau. » (Suivent des détails relatifs aux moyens de désinfection, fumigations asphyxiantes de soufre, etc.) « Quand on veut leur faire une peur atroce on n'a qu'à les menacer de les embrasser, ils pâlissent... en résumé... nous rions beaucoup. »
Gustave Flaubert, Lettre à Olympe Bonenfant
Fin octobre 1942, après deux années passées à l'état-major parisien du général Hans Speidel, Ernst Jünger part en mission dans le Caucase. Il y découvre une réalité bien éloignée du confort de la capitale française. A Kiev, logé au Palace-Hôtel, paraît-il le meilleur hôtel de la ville, il écrit qu'on avait beau tourner les robinets, ils ne distribuaient ni eau chaude ni rien du tout : "Il en était de même pour les chasses d'eau. Aussi une mauvaise odeur emplissait-elle tout le Palace-Hôtel." De là, il gagne Rostov puis Vorochilovsk (aujourd'hui Stavropol), au pied des montagnes du Caucase. Le 1er décembre, il visite l'Institut de la Peste où travaillent encore des savants et des employés russes."Le sol luxuriant de ce pays assure-t-il, est aussi l'Eldorado des épidémies et des maladies : fièvre ukrainienne, dysenterie, typhoïde, diphtérie et sorte de jaunisse épidémique dont on n'a pas encore trouvé l'agent pathogène. La peste, dit-on, reviendrait tous les dix ans ; c'est ainsi qu'elle est apparue en 1912, 1922 et 1932, et ce serait donc à nouveau son époque. Elle est apportée par des caravanes qui viennent de la région d'Astrakhan."
Lisant ces lignes, je ne pouvais pas ne pas penser à Peste noire, le récent essai de Patrick Boucheron (Seuil, janvier 2026), et en particulier, au chapitre où il évoque Adrien Proust, le père de Marcel, professeur à la chaire d'hygiène de la Faculté de médecine de Paris, infatigable explorateur, écrit l'historien, de la géographie mondiale des épidémies : "Son périple de 1869, 14000 km dans les empires ottoman et russe sur la route du choléra, manifeste ce que l'historienne Nücket Varlik a fort justement appelé un "orientalisme épidémiologique.""(p. 32)
Adrien Proust affirme en effet, en 1873, dans son Essai sur l'hygiène internationale, que les maladies infectieuses sont toutes exotiques et qu'elles ne nous parviennent que par importation. "Comme nous le savons aujourd'hui, poursuit Patrick Boucheron, c'est l'épidémie de choléra de La Mecque en 1865 qui amène les puissances européennes à organiser un système global de veille sanitaire, placé sous l'autorité des experts, système qui va plus tard déboucher sur la création de l'OMS en 1948. Si la question sanitaire est bien le laboratoire de l'internationalisme, elle est aussi le moteur d'une dynamique d'externalisation des quarantaines dans les ports asiatiques contre ce que l'on appelle les "pestes d'Orient", ce qui justifie la projection coloniale et oblige à des négociations avec l'Empire ottoman, qu'on appelle précisément "l'homme malade de l'Europe". La peste, c'est les autres, et la grande peste, le grand Autre." (p. 32)
Un dispositif quarantenaire spécifique pour les pèlerins de La Mecque fut donc établi. Ainsi, à l’entrée de la mer Rouge, les pèlerins asiatiques furent-ils contraints à une halte dans un lazaret situé sur l’île
de Camaran. Quant aux pèlerins repartant vers les régions
septentrionales du monde musulman, proches donc de l’Europe, on les retint dans un second lazaret situé à Tor, sur la côte ouest du
Sinaï.
Sylvia Chiffoleau signale encore que "d’autres établissements quarantenaires secondaires sont établis
sur les littoraux africains de la mer Rouge et le long de la voie de
chemin de fer reliant Damas à Médine. Les pèlerins y sont soumis à un
régime de contrôle sanitaire sévère, et à un enfermement dont la durée
peut être longue si le choléra, puis la peste avec le retour de celle-ci
à la fin du siècle, sont signalés au cours du pèlerinage. "
Entrée du bâtiment de désinfection, lazaret de Tor.
Les pèlerins n'étaient pas les seuls à être confrontés à l'ennui des lazarets. Dans une lettre du 7 octobre 1850
rédigée depuis le lazaret de Rhodes, Gustave Flaubert fulminait contre la quarantaine qui l'avait empêché
de débarquer à Chypre : "Voici une des inventions les plus ineptes que l'homme ait jamais
vues". Son voyage en Orient fut en effet émaillé de plusieurs séjours en lazaret, suite à des cas de choléra à
Malte.
J'en reviens à Jünger, qui rapporte une conversation avec le professeur Hach, directeur scientifique de l'Institut, qu'il juge sympathique et dont il signale qu'il est frappé de cette sorte de bannissement que l'on appelle "Moins Six", signifiant qu'il n'a pas le droit de résider dans les six plus importantes villes du pays. Jünger termine sa note du jour par ce paragraphe saisissant :
Comme on fabrique aussi à l'Institut de la Peste de grandes quantités de vaccin, il a été immédiatement mis sous la protection des troupes allemandes. On lui a attribué également pour le ravitailler, un kolkhoze où l’État russe avait jusqu'alors occupé et nourri huit cents aliénés. Pour vider ce domaine au profit de l'Institut de la Peste, le service de sécurité allemand (SD) tua tous les malades. Un tel trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale par l'hygiène, de même qu'il met la propagande à la place de la vérité.
Le même jour, Jean Guéhenno écrivait dans son Journal des années noires :
Il y a trois semaines, Hitler proclamait qu'il ne toucherait jamais ni à Toulon, ni à la flotte, ni à l'armée de l'armistice. Il craignait la fuite de la flotte vers Alger, la résistance de Toulon ? Sa proclamation lui valut d'occuper le reste de la France aussi paisiblement que possible. L'opération achevée, il déclare maintenant qu'il est contraint d'occuper Toulon et il y entre. La flotte prise au piège n'a plus d'autre ressource que de se saborder. Elle eût mieux fait de ne pas cesser le combat depuis deux ans : on n'a pas de mérite à être dupe. Mais ces messieurs de la marine n'aimaient pas les Anglais et ne voulaient pas se battre à leurs côtés. Il faut que la France fasse les frais de leur vanité et de leur sottise.
Etrange ce dialogue entamé avec ces écrits d'un cahier vieux de presque trente ans, en cette période de ma vie où je résidais à La Châtre, alors même que je me suis rendu à deux reprises au centre hospitalier de cette même ville pour rendre visite à ma mère, en convalescence après une opération pour une hernie inguinale étranglée. Les conditions sont drastiques : il faut prendre rendez-vous et l'on ne dispose en principe que d'une demi-heure pour se voir dans un petit salon, non dans la chambre (mais les infirmières m'ont généreusement attribué chaque fois une heure presque entière). La dernière fois, je fus rassuré, lentement la forme revient, et le moral est moins chancelant. C'est que ma mère conçoit mal que le cours des choses puisse changer, qu'une aspérité déchire la trame habituelle des jours. "Si je m'attendais à ça", m'a-t-elle dit plusieurs fois. Tout comme elle ne pouvait s'attendre à l'AVC qui a emporté mon père, à la maladie qui nous a ravi ma soeur. Ces événements, elle a les a vécus comme des agressions injustes et scandaleuses, comme les intrusions d'un tiers qui n'aurait pas eu au moins la décence de prévenir de sa venue.
Les proches des victimes des attentats terroristes qui constituent le fond de l'article de Yannick Haenel ont certainement éprouvé des sentiments un peu semblables. Quel cruel destin les a conduits au lieu de la mise à mort aveugle, transformant la fête en boucherie atroce ? "Toutes mes pensées pour les victimes de la nuit du 13 novembre, écrit Haenel, viennent buter ici, sur l'instant du supplice." Et il ajoute que "la littérature se destine à l’instant impossible que Kierkegaard interroge passionnément, et ça ne s’arrête jamais." Et dans le paragraphe qui suit, dans ce texte qui s'ouvrait avec Moïse, c'est le Joseph K. de Kafka qu'il convoque :
À la fin du Procès de Kafka, des «messieurs», dit le texte, mènent Joseph K. dans une carrière, ils l’inclinent contre une pierre et posent sa tête dessus. L’un des messieurs ouvre sa redingote et sort d’un fourreau accroché à une ceinture qu’il porte autour du gilet un long et mince couteau de boucher à deux tranchants, le tient en l’air et vérifie les deux fils dans la lumière. Joseph K. en regardant une dernière fois autour de lui aperçoit une lumière au dernier étage d’une maison qui donne sur la carrière, et les deux battants d’une fenêtre qui s’ouvre. Un homme se penche brusquement au dehors, en lançant les bras en avant. Qui est-ce? Joseph K. se demande si c’est quelqu’un qui prend part à son malheur, quelqu’un qui veut l’aider, peut- être y a-t-il encore un recours. Il lève désespérément la main, écarquille ses doigts, mais l’un des deux messieurs le saisit à la gorge, l’autre lui enfonce le couteau dans le cœur et l’y retourne par deux fois. «Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dut lui survivre.»
J'ai cité dans le billet précédent cette note du Journal de Kafka, datée du 28 janvier 2022, où il évoquait Chanaan. Or, le jour qui précédait, 27 janvier, il écrivait ceci : "Bien que j'aie écrit distinctement mon nom à l'hôtel, bien qu'ils m'aient déjà écrit en mettant le nom exact, c'est pourtant Joseph K qui est inscrit au tableau d'en bas. Dois-je les éclairer ou me laisser éclairer par eux ?" Que faut-il comprendre par ces lignes bien énigmatiques ? Mais peut-être faudrait-il aussi citer le paragraphe auquel il succède, et que j'avais souligné d'une accolade lors de cette première lecture en 1992 :
"Etrange, mystérieuse consolation donnée par la littérature, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers, acte-observation. (...)"
Je retourne au cahier de 1992, et continue d'y suivre le fil des jours qui sont consignés. Le 14 septembre, je note que dans l'une de ses chroniques (que l'on retrouve dans La Porte de Bath-Rabbim, p. 242), le premier traducteur de Kafka en français, Alexandre Vialatte, annonce fortement que l'écrivain ne voulait pas que les hommes tirent de son oeuvre une leçon de désespoir. "Le Procès, écrivait-il, c'est Voltaire et Pascal, c'est la philosophie de Candide avec le frisson des Pensées. Kafka voulait le brûler par scrupule religieux. Toute son oeuvre est un monument de l'angoisse métaphysique. Fixer une étape du débat sans tenir compte des conclusions serait trahir la consigne d'un mort. Et toute conclusion anti-spiritualiste trahirait la pensée de Kafka."
Je ne commente pas ce propos de Vialatte et passe sans transition à cette phrase : "Hier, j'achète Le Nouvel Obs. Rien moins que trois articles font écho à ces pages."
Tout d'abord un article de Didier Eribon consacré au dernier essai de Pierre Bourdieu, Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, publié au Seuil. Article titré : Quand un sociologue radiographie "l'Education sentimentale". Oui, cette fameuse Education sentimentale dont on a vu l'importance qu'elle revêtait aux yeux de Kafka. Eribon dit que Bourdieu veut confronter sa lecture à celle de Sartre : "Il montre comment Flaubert a su capter et retranscrire les structures du monde social de son temps, "d'une manière extraordinairement exacte", en retraçant les destins divergents d'un groupe de jeunes gens, en décrivant des trajectoires individuelles où chacun dispose d'un certain nombre de possibilités, plus ou moins probables en fonction de son point de départ personnel." Il poursuit en affirmant que Bourdieu n'en a pas pour autant voulu réduire le roman au statut de document sociologique, selon lui, c'est même le contraire qui l'intéresse : "Il veut comprendre comment l'écrivain s'efforce de masquer la structure sociale pour pouvoir la dévoiler, c'est-à-dire comment il procède par "évocation", au sens d'"incantation magique". Au fond, c'est une théorie de la "magie" littéraire, de la transmutation opérée par le travail de l'écriture, que nous donne Bourdieu dans ces pages éblouissantes où il explore les "structures mentales" de Flaubert et sa position d'écrivain dans le mode social qu'il saura si bien dépeindre." J'avais entouré d'un trait noir ce passage de l'article qui renvoyait clairement aux citations croisées de Kafka et de Buber, enregistrées le 4 septembre dernier.
L'article qui m'intéressait ensuite était signé de la plume de Dominique Fernandez, celui-là même dont j'ai parlé récemment, devenu depuis académicien, répondant à Andreï Makine pour son intronisation dans l'immortelle compagnie. Il chroniquait alors le dernier roman d'Ismaïl Kadaré, La Pyramide (Fayard), et commençait son article ainsi : "Les écrivains qui vivent sous une dictature ne peuvent éviter de prendre pour sujet le pouvoir même qui les écrase : d'où l'allure de fable, d'allégorie, de maints romans d'Europe centrale. Chez Kis comme chez Hrabal ou chez Kundera (sans compter le quatrième K, ancêtre et modèle de toutes les histoires de "châteaux" et de "procès") on observe cette tendance à l'abstraction." On aura bien sûr deviné qui est ce quatrième K.
Sur le cahier je n'ai semble-t-il pas collé l'entièreté de l'article, qui devait rapporter succinctement le propos du livre. Pour aller vite (je n'ai pas lu ce roman, et je m'appuie sur une notice de bibliothèque), l'édification de la pyramide de Chéops est l'héroïne de ce livre mais derrière elle, c'est surtout la dénonciation des totalitarismes et les rouages de la dictature qui sont exposés par Kadaré. "Très belle métaphore sur l’asservissement jusqu’à la mort, on devine derrière les barrières égyptiennes que Kadaré parle de lui, d’un peuple, d’un régime, qu’il dénonce l’insupportable en le glissant sous des airs de roman pseudo-historique." Fernandez écrit que "les sujets qui la contemplent ne savent s'ils doivent maudire cette forme sublime qui les broie sans pitié ou se prosterner devant sa perfection inhumaine. Haine et amour mêlés, qui forment le trône idéal du pouvoir. On pense à tous les stades, tours géantes et constructions cyclopéennes des régimes totalitaires, et au dernier de ces rêves fous, le palais de Ceaucescu à Bucarest." C'est ce passage surtout qui me faisait signe, car à l'intérieur de La conscience des mots, d'Elias Canetti, il y avait deux textes très forts, Puissance et survie et Hitler, d'après Speer. Et j'avais extrait du second le passage suivant, qui résonnait donc très directement avec la pyramide :
"Votre mari", dit solennellement Hitler à la femme de Speer, le premier soir où ils se rencontrent, "érigera pour moi des édifices tels qu'on n'en a plus constitué depuis quatre millénaires." Il songe à de l'égyptien, aux Pyramides en particulier, à cause de leur grandeur, mais aussi parce que, pendant ces quatre millénaires, elles ont toujours été là. Elles ne pouvaient être dissimulées d'aucune façon et n'ont été recouvertes par rien [...] que par la façon dont elles ont vu le jour, elles servent aussi de symbole de masse, il n'en était peut-être pas clairement conscient mais, avec son instinct pour tout ce qui est en rapport avec la masse, il l'aura senti. Car ces créations, dont les matériaux ont été transportés et assemblés par le labeur d'innombrables êtres humains, sont le symbole d'une masse qui ne se désagrège plus." (pp. 206-207)
Recherchant une image pour illustrer mon propos, je tombe sur un article passionnant d'Eric Michaud, pour la revue Images Re-vues, Le nazisme, un régime de la citation (2008). On y retrouve Albert Speer, l'architecte de Hitler, dans ce premier passage :
"D’innombrables sentences s’étalant sur les murs des entreprises allemandes répondent ainsi aux exigences formulées en 1938 par le très remarquable guide intitulé Das Taschenbuch Schönheit der Arbeit. Ce « petit livre de la Beauté du Travail », rédigé par Anatol von Hübbenet, préfacé par Albert Speer, chef du Bureau de la Beauté du Travail depuis 1934, présente, autant à l’intention des dirigeants d’entreprise qu’à celle d’un plus vaste public, les réalisations de ce Bureau dont la mission est de rendre au travail la « noblesse » dont le christianisme et le « judéo-bolchévisme » l’avait privé en en faisant une « punition ». Consacré aux Wandsprüche ou « sentences murales », soit aux citations qui, renouvelées chaque semaine ou chaque mois, prennent place sur les murs des entreprises du Reich, l’un des chapitres de ce guide s’ouvre par un commentaire édifiant : « Les sentences des hommes exceptionnels de l’Histoire et du présent contraignent (zwingen) toujours et encore à la méditation et à faire retour sur soi-même (Selbstbesinnen). L’apposition de sentences sur les murs est devenue aujourd’hui une pratique générale. Ce n’est pas le fait du hasard, mais cela satisfait au goût qui s’est réveillé dans notre peuple pour la tradition et pour la vénération de nos grands hommes."
A ces Wandsprüche qui s’étalent dans toutes les entreprises répondent, plus nombreux encore, les Wochensprüche, les « sentences hebdomadaires » qui se répandent un peu partout par voie d’affiches. Or, l'une d'entre elles me frappe étonnamment, on comprendra bien pourquoi :
« Sentence hebdomadaire » ou Wochenspruch : « Aucun Allemand n’aura plus froid. 11, 5 millions de mètres cubes. C’est 4 fois la pyramide de Cheops. Voilà tout le charbon que vous donne le Secours d’hiver. C’est un acte du Führer. Donne-lui ta voix ! »
"Aussi étrange que cela paraisse, commente Eric Michaud, cette référence aux pyramides de l’Egypte ancienne n’a rien de fortuit : tout comme aux Grecs et aux Romains de l’Antiquité, les nazis s’identifient aussi à ces autres « Aryens » qu’étaient, selon eux, les anciens Egyptiens dont ils revendiquent également l’héritage. Ainsi, lorsqu’au Congrès de Nuremberg de 1935 Hitler justifie les grands programmes architecturaux qu’il projette pour l’Allemagne nouvelle, il déclare avec l’emphase qui lui est habituelle :
26 « Rede Hitlers auf der Kulturtagung des Reichsparteitages in Nürnberg 1935 », reproduit par B. Hin (...)
« Que seraient les Egyptiens sans leurs pyramides et leurs temples, (...) les Grecs sans Athènes et sans l’Acropole, Rome sans ses monuments, nos générations d’empereurs germains sans les cathédrales (...) ? Aucun peuple ne vit plus longtemps que les documents de sa culture ! (Kein Volk lebt länger als die Dokumente seiner Kultur) ».
Esquisse d’Adolf Hitler pour le Grand Dôme de la future Germania (Berlin), capitale du Grand Reich, 1925.
Il entre dans la perspective d'Hitler de surpasser les exempla du passé, un principe qui n’est nulle part mieux affirmé ni plus visible, affirme Eric Michaud, que dans le domaine de l’architecture sur lequel Hitler règne sans partage, avec la complicité de l’architecte Albert Speer :
"Lorsque ce dernier entreprend de réaliser le nouveau Berlin, la capitale de l’Empire éternel qui devra porter le nom de « Germania », il obéit d’abord au Führerprinzip en citant très fidèlement une esquisse de Hitler dessinée en 1925 pour le Grand Dôme, ou Volkshalle qui devrait abriter les représentants d’un empire de 140 millions d’hommes. A l’évidence, l’esquisse de Hitler était elle-même une citation du Panthéon que l’empereur Hadrien avait fait édifier à Rome, mais d’un Panthéon très largement surdimensionné. Or la maquette du Grand Dôme que Speer offre à Hitler pour son anniversaire, le 20 avril 1937, se présente donc non seulement comme une citation de Hitler citant le Panthéon, mais elle cite encore d’autres éléments de l’architecture du Panthéon dont Hitler ne s’était pas préoccupé - et dont elle surpasse encore les dimensions. Ainsi en va-t-il par exemple de l’ouverture circulaire ménagée dans la coupole, elle-même structurée par des caissons identiques à ceux de l’édifice romain. De cette ouverture, Speer rappellera plus tard lui-même qu’avec ses 46 mètres de diamètre, elle dépassait non seulement le diamètre de « toute la coupole du Panthéon », qui n’est que de 43 mètres, mais aussi les 44 mètres du diamètre de la coupole de Saint-Pierre de Rome. Quant au volume intérieur, notera Speer avec une certaine émotion, il « faisait dix-sept fois celui de la basilique Saint-Pierre ». Enfin, la lanterne surmontant la coupole du Grand Dôme n’est elle non plus rien d’autre qu’une citation très amplifiée de la lanterne de Saint-Pierre de Rome - à ceci près que, sur l’ordre express donné par Hitler au début de l’été 1939, l’aigle du Reich tenant dans ses serres le globe terrestre s’y substitue à la croix du christianisme."
Maquette d’Albert Speer pour le Grand Dôme de la future Germania (1938)
Oh, il faudrait sur tous ces sujets s'attarder plus longtemps, mais je ne peux étendre démesurément mon propos. Je dois passer au troisième article du Nouvel Obs qui retint alors mon attention : je notai alors déjà qu'il constituait une sorte de surprise. On sortait en effet d'une forme de tragique car c'était un article de Daniel Rondeau sur Johnny Halliday. On pouvait y lire ceci :
"C'est Johnny qui menait la conversation. Il commença par parler d'alcool, forcément, en jurant ses grands dieux qu'il ne boirait plus jusqu'à Bercy, puis des intellectuels : "C'est curieux, ils me regardent d'un autre oeil depuis que Godard m'a fait tourner. C'est quand même marrant. Je leur parle du "Château" de Kafka. Tiens, à ce propos, est-ce que tu connais "Peau de chagrin" de Balzac, je trouve que ça ferait un scénario de film formidable."
Enfin je notai que la veille j'avais appris la mort d'Anthony Perkins, et que dans une brève rétrospective que j'avais lu, il était mentionné qu'il avait tourné Le Procès avec Orson Welles. J'avais d'ailleurs acheté le Libé du jour où Mathieu Lindon traçait un portrait de l'acteur où il indiquait que même l'explosion atomique qui conclut le Procès d'Orson Welles, en 1962, ne parvint pas "à le guérir, c'est-à-dire à changer durablement son image : monsieur K devait s'effacer devant madame Bates", le personnage de Psychose, qu'il interpréta pour Alfred Hitchcock en 1960.
C'est cette photo d'Anthony Perkins (dans Psychose 2) qui illustrait l'article de Mathieu Lindon, en 1992.
Enfin, j'écrivais que je notai tout ceci en regardant Le crime était presque parfait de Hitchcock, dont l'un des trois personnages principaux n'était rien moins qu'un certain Mark Halliday, auteur de romans policiers.
Chagall, ce sera encore pour une prochaine fois...
Le crime était presque parfait (dial M for Murder, titre original)
A La Châtre, où j'ai habité pendant quelques années, jusqu'en 2003, existait à la sortie de la ville un magasin de vente de pièces automobiles d'occasion, qui portait le nom explicite de Récup Auto (il existe d'ailleurs toujours mais se nomme maintenant Ciel bleu). Il était rapidement devenu une sorte de Noz, spécialisé dans le déstockage en tout genre où, à côté des enjoliveurs et des batteries, on trouvait des meubles, des vêtements, de la bouffe et de la déco, et aussi, oui, des livres. Et pas n'importe lesquels. J'y découvris des Journaux de Louis Calaferte, un essai sur le grand orientaliste Louis Massignon, et, au milieu d'autres bouquins de théologie tout à fait improbables en un tel lieu, un recueil de chroniques d'un certain Olivier Clément que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, publié en 1990 chez Desclée de Brouwer et intitulé Anachroniques.
Issu d'un petit village du vignoble languedocien, enfant d'une famille athée où l'on ne parlait jamais de Dieu, où l'on ne baptisait pas les enfants ni l'on enterrait religieusement les morts, et devenu agrégé d'histoire, il avait découvert la chrétienté orthodoxe à la lecture de Nicolas Berdiaev et de Vladimir Lossky, dont il fut ensuite l'élève et l'ami. Il s'était converti et, nommé professeur à l'Institut de théologie orthodoxe (Institut Saint-Serge), il ne cessa plus d'oeuvrer pour une meilleure connaissance du christianisme oriental.
Anachroniques, acheté donc à Récup Auto le 6 octobre 1992, m'a alors passionné. Car c'était d'abord le livre d'un vrai poète, à l'écriture à la fois précise et imagée. Et il témoignait d'un parcours qui n'avait rien d'évident. Comment passe-t-on d'une enfance et d'une adolescence marqués par l'athéisme le plus rigoureux à l'une des religions en apparence les plus archaïques ? A l'époque, sans avoir la foi, je me posais beaucoup de questions d'ordre spirituel, et la générosité de l'approche de Clément, qui n'hésitait jamais à frotter ses convictions aux dures réalités de la modernité, me fut une vraie source de joie. Je remplissais déjà des cahiers (toujours des Clairefontaine petits carreaux) où je consignais toutes les résonances entre les diverses lectures et les petits et grands événements de ma vie. Ainsi, juste avant Olivier Clément, m'étais-je intéressé au peintre Chagall à travers une biographie de Marie-Thérèse Souverbie, un livre que j'avais dû emprunter à la bibliothèque de La Châtre, car il n'en existe aucune trace dans mes rayonnages actuels (je ne roulais pas sur l'or en 1992, et c'était donc une vraie chance, outre la bibliothèque, que de pouvoir acheter à vil prix ces livres introuvables ailleurs qu'à Recup Auto).
Mais je m'aperçois en relisant ce cahier de 1992 que cet intérêt pour Chagall avait aussi une origine bien précise. Et il me faut donc remonter au 8 août de cette année-là, où j'avais commencé la lecture du Moïse de Martin Buber. Le 12, au soir, j'avais assisté au spectacle Dialogue des carmélites, donné dans les ruines de Cluis-Dessous, d'après l'oeuvre de Georges Bernanos. Ma petite soeur y jouait, sous la direction de Liza Viet, le rôle de soeur Mathilde. J'avais alors noté avoir lu le livre dès le lendemain. Et le 13, j'avais acheté le Journal de Kafka, où j'avais tout de suite, dès la lecture des notices d'accompagnement, crû déceler des échos profonds avec l'essai de Buber. Par exemple, on y trouvait une citation de Pierre Sipriot qui se terminait ainsi : "Pour cacher sa solitude profonde dans un univers sans Dieu, sans consistance, l'homme a voulu que la voix de Dieu sorte d'une bouche humaine, il a voulu que ce qui n'existe pas existe." Ce qui résonnait fortement avec l'avant-propos écrit par Buber à Jérusalem en juin 1944 : "(...) Il [Dieu] est invisible et"se laisse voir", et il le fait dans le phénomène naturel ou dans l'événement historique où il veut se laisser voir à un moment donné. Il communique sa parole aux hommes qu'il appelle, et cela de façon telle qu'elle éclate en eux et qu'ils deviennent la "bouche" du Dieu."
Je note ensuite à la date du 4 septembre qu'il m'a fallu attendre la page 520 du Journal pour avoir confirmation de l'apparentement Moïse-Kafka, avec deux notes voisines du 18 et 19 octobre 1921 (laquelle année 1921 ne tenait qu'en quelques pages seulement) :
18 octobre : (...) Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu'elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est pourtant là, ni hostile, ni malveillante, ni sourde, qu'on l'invoque par le mot juste, par son nom juste, et elle vient. C'est là l'essence de la magie, qui ne crée pas, mais invoque."
Buber : "YHVH dit que, sans doute, il sera toujours là, mais chaque fois comme Celui qui sera là, de telle ou telle façon à ce moment-là. Lui qui promet sa présence constante, son assistance, se refuse à se confiner dans des formes de manifestations déterminées. Comment les hommes pourraient-ils être assez outrecuidants pour l'évoquer et lui assigner des limites ? Si la première partie de la déclaration dit : "Je n'ai pas besoin d'être évoqué, car je suis à chaque instant près de vous", la seconde partie dit aussi : "Mais d''ailleurs, il n'est pas possible de m'évoquer." Il faut avoir présent à l'esprit, comme arrière-plan de cette révélation, l'Egypte où le mage menace les dieux que, s'ils n'accomplissent pas sa volonté, non seulement il livrera leur nom aux démons, mais il leur arrachera les boucles de leur tête, comme on enlève des fleurs de lotus d'un étang. Ici, la religion n'était pratiquement guère autre chose que des règles de magie. Dans l'entretien du buisson d'épines, la religion est démagifiée." (pp. 75-76)
19 octobre : Principe du chemin dans le désert. Un homme qui fait ce chemin en qualité de chef de son organisme national, avec un reste de conscience (on ne peut concevoir plus qu'un reste) de ce qui est en train de s'accomplir. Il a durant toute sa vie le flair qu'il faut pour découvrir Chanaan ; qu'il ne doive voir la Terre promise qu'à la veille de sa mort est peu plausible. Ce dernier point de vue ne peut avoir qu'un sens, celui de montrer la vie humaine comme un instant imparfait, et combien imparfait, puisqu'une vie de cette nature pourrait durer indéfiniment sans qu'il en résulte jamais autre chose qu'un instant. Ce n'est pas parce que sa vie était trop brève que Moïse n'est pas entré en Chanaan, c'est parce que c'était une vie humaine. Cette fin des cinq livres de Moïse offre une ressemblance avec la scène finale de l'Education sentimentale."*
Edition de 1982, traduction de Marthe Robert
Et, à la page suivante, je recopiai encore cette entrée du 28 janvier 1922 (il y a donc cent ans très exactement, à trois jours près) :
"(il y a quarante ans que j'erre au sortir de Chanaan.) [...]
"peut-être resterai-je tout de même en Chanaan", mais entre temps je suis arrivé depuis longtemps dans le désert et ces espoirs ne sont que les chimères du désespoir, surtout en des temps où, même au désert, je suis la plus misérable des créatures et où Chanaan doit nécessairement se présenter à moi comme l'unique terre d'espoir, car il n'y a pas de troisième terre pour les hommes.
Le 11 septembre, désireux d'approfondir mon approche de Kafka, j'emprunte à la bibliothèque carrément trois livres autour de l'écrivain : Franz Kafka, de R.M.Albérès et Pierre de Boisdeffre, aux Editions universitaires (1960), Les écrivains de la nuit du seul Pierre de Boisdeffre, Plon (1973) et La Conscience des mots, d'Elias Canetti, Albin Michel (1984). Ce dernier livre, recueil de textes du prix Nobel, je l'avais déjà pris en juin 1991, mais je tenais surtout à relire l'Autre Procès, où Canetti commentait les lettres de Kafka à Felice Bauer. Je notais qu'il était d'ailleurs intéressant de constater combien la compréhension de Kafka avait été renouvelée par la publication de cette correspondance, éditée en français seulement en 1972. Dans le Kafka de 1960, les auteurs ne parlent encore que de Melle F.B, et le récit de son mariage manqué n'occupe que dix pages sur les 115 qui composent l'ouvrage. Or, en 1973, ce sont vingt-deux pages qui y sont consacrées sur un total de cinquante. Autant dire que cette histoire longue de cinq années passe du rang d'épisode de la vie de Kafka à celui d'épreuve décisive pour la formation de son oeuvre et la pénétration de sa signification. Pierre de Boisdeffre (dont je découvris un peu plus tard qu'il avait une maison place du Marché - il était encore vivant à l'époque - mort en 2002, il est enterré au cimetière de La Châtre)**, reprenant par ailleurs des passages entiers de son étude antérieure, est profondément marqué - même s'il ne la cite qu'une seule fois, par acquit de conscience, dirait-on - par l'analyse tendue et précise de Canetti.
Ces lectures me permirent d'enrichir le parallèle Moïse-Kafka. En effet, une des surprises de la lecture de Martin Buber avait été de découvrir que Moïse était bègue. "Ne suis-je pas incirconcis des lèvres ?"proteste-t-il quand il est mandaté par Dieu pour porter sa parole auprès du Pharaon. "Il s'agit là d'un "état d'incirconcision", écrit Buber, qu'aucune circoncision ne peut faire cesser, d'un sentiment d'entrave qui va jusqu'au fond de l'âme et d'une impossibilité de se désentraver. Ce n'est pas seulement là une simple atteinte des organes de la parole, mais une inhibition de l'expression elle-même. Envoyé comme porteur du verbe, intermédiaire du verbe entre le ciel et la terre, Moïse ne dispose pas d'une parole qui coule spontanément. C'est ainsi qu'il a été créé et c'est comme tel qu'il a été élu. Ainsi, un mur a été dressé entre lui et le monde des hommes. Lui qui doit établir le pacte de son peuple avec YHVH, il n'est pour ainsi dire pas admis pleinement dans le pacte de sa tribu. A la fois enseignant, prophète et législateur, il reste pourtant invinciblement isolé dans la sphère de la parole. En dernière analyse, il reste seul avec la parole du ciel, qui, traversant son âme rebelle, passe dans son gosier rebelle."
Or, que nous dit Kafka, selon Canetti : "Je ne sais pas à vrai dire raconter, je ne sais presque pas parler même ;lorsque je raconte, j'ai la plupart du temps le même sentiment que pourraient avoir des petits enfants les premières fois qu'ils essaient de marcher." "De ses difficultés à parler, continue Canetti, de son blocage en société, il se plaint sans cesse, et il les décrit avec une inquiétante lucidité : "A nouveau passé une soirée inutile avec diverses gens... Je me mordais les lèvres pour me tenir à la chose, mais en dépit de tous mes efforts, je n'étais quand même pas là, n'étais toutefois pas non plus ailleurs ; peut-être n'existais-je pas pendant ces deux heures ? "
Et cependant, lorsqu'il lit ses textes, il en va tout autrement, et Canetti remarque que toutes les fois où il rapporte à Felice qu'il a lu ses textes, le ton de ses lettres est autre :
"Lui qui ne peut pas pleurer, à la fin de la lecture du Verdict, il a les larmes aux yeux. La lettre du 4 décembre, immédiatement après cette lecture, est carrément stupéfiante dans sa sauvagerie : "Très Chère, j'ai un plaisir de tous les diables à lire ; gueuler dans les oreilles préparées et attentives des auditeurs fait tant de vie au pauvre coeur. Mais je les ai copieusement engueulés aussi ; et la musique qui retentissait des salles voisines et qui voulait m'ôter la peine de lire, je l'ai simplement écartée par mon souffle. Tu sais, commander aux gens, ou du moins, croire à son commandement - il n'existe pas de plus grand bien-être pour le corps." Il y a quelques années encore, il aimait rêver que, dans une grande salle pleine de gens, il lisait à haute voix en français, sans interruption, toute l'Education sentimentale de Flaubert, qu'il aimait passionnément - et cela, "à en faire vibrer les murs".
Il ne s'agit pas réellement de "commander"- ici, par suite de l'exaltation où il se trouve encore, il ne s'exprime pas de manière tout à fait exacte - c'est la loi qu'il aimerait proclamer : une loi enfin assurée ; et, s'agissant de Flaubert, c'est pour lui comme la loi de Dieu, et il serait son prophète." (p. 125)
Je découvre aujourd'hui, presque trente ans plus tard, cet article de Yannick Haenel dans la revue québécoise Ecrits (n° 147, août 2016), L’instant impossible, Quand la parole défaille. Haenel commence en racontant qu'il est allé voir un soir d'octobre, à l'Opéra Bastille, Moise et Aaron de Schoenberg, mis en scène par Romeo Castellucci. La Voix du Buisson Ardent, composée avec six voix solistes, dit à Moïse: «Tu as vu les atrocités, reconnu la vérité.» Et elle lui demande d’être son prophète, de délivrer son peuple.
"Moïse ne chante pas, c’est écrit dans la Genèse : sa langue est lourde — autrement dit, il est bègue. Pour faire entendre le contraste entre la langue malhabile de Moïse inspirée par un Dieu unique et irreprésentable et le peuple livré à son besoin de croire et de voir son Dieu, Schoenberg a imaginé d’accorder au peuple le chant, mais pas à Moïse. Le peuple chante, Aaron chante, même Dieu chante, mais pas Moïse : lui, il parle. Il parle d’une manière monotone et sévère, comme si chaque mot dans sa bouche était un caillou du désert: il psalmodie. Être la bouche de la Voix du Buisson Ardent l’empêche de chanter. Être en proie à l’irreprésentable le fait bégayer, et le bégaiement ouvre dans sa bouche la voie à l’irreprésentable. Moïse est bègue parce qu’il a reçu dans sa bouche ce qui ne peut pas se dire. L’irreprésentable est ce qui affecte le langage.
Car c’est précisément parce que la parole lui manque, parce qu’il fait l’expérience de l’impossibilité de se représenter Dieu, que celui-ci l’a choisi pour être sa bouche — pour «être la bouche de l’absolu», comme dit Adorno dans son commentaire de Schoenberg. Précisément parce que la parole fait défaut à Moïse, il transmettra mieux qu’aucun autre la puissance unique, éternelle et invisible de la parole divine. L’impossibilité sera le langage même de l’irreprésentable."
Yannick Haenel écrit après les attentats terroristes du 13 novembre 2015. Pardon de le citer longuement, mais ce qui est dit là touche, me semble-t-il, à l'essentiel :
"Depuis ce soir d’octobre où j’ai vu Moïse et Aaron à l’Opéra Bastille, je pense tout le temps aux difficultés de Moïse, à ses derniers mots : « O Wort, du Wort, das mir fehlt ! » « Ô Verbe, Verbe qui me fait défaut ! ». Au lendemain des tueries du 13 novembre, j’ai commencé à lire un livre de Jacques Derrida qui s’appelle Donner la mort. [...] J’étais encore sous le coup de Moïse et Aaron, tout se mélangeait dans ma tête, le désert blanc de la parole qui manque, les flaques de sang autour du Veau d’or, les nuits blanches passées à regarder BFM-TV, à attendre sur l’écran de l’ordinateur l’arrivée des tweets de Libération et du Monde, l’impossibilité d’en parler à ma fille, trop petite pour entendre certains mots, le tourment, puis la colère politique face à l’indécence des discours et la rapacité de la domination et je pensais à Moïse: Moïse viens! me disais-je, viens nous parler de l’impossibilité, viens nous dire à quel point il est important que la parole défaille, que le verbe manque. J’écoutais l’opéra de Schoenberg au casque, la gorge nouée, et je lisais Derrida. [...] j’ai lu ce livre qui est entre autres un commentaire de Crainte et tremblement, le livre de Kierkegaard consacré au sacrifice d’Isaac par Abraham, à ce qu’on nomme, dans la tradition juive, la ligature d’Isaac : un livre dont le sujet est le moment irreprésentable de la mise à mort, l’instant impossible où le père lève le couteau vers la gorge de son fils bien-aimé parce qu’une voix, encore plus inconnue que celle qui parle à Moïse, bien plus aride — une voix du désert, impérieuse, énigmatique —, le lui a demandé.
[...] Je ne vais pas parler des attentats du 13 novembre; je préfère ne rien avoir à en dire. La défaillance est aussi une parole, je m’en remets à sa justesse. Je préfère parler de Derrida et de Kierkegaard, de la manière dont leur pensée s’est mise à nourrir la recherche qui s’était ouverte pour moi dix jours plus tôt avec l’opéra de Schoenberg — à approfondir cette séquence où des voix qu’on n’entend pas se mettent à parler et, chaque fois, demandent l’impensable. La parole qui parle en silence, qu’est-ce que c’est? Et qui sont ces solitaires, Moïse, Abraham, qui entendent cette parole?
L’irreprésentable, dit Kierkegaard, c’est ce qui se passe dans la tête d’Abraham. Personne ne sait ce qu’Abraham a pensé au moment où une voix lui a demandé de sacrifier son fils et au moment où il l’a fait: non seulement, comme dit Kierkegaard, il «n’a pas laissé de lamentations», mais il n’a pas non plus parlé de son geste à qui que ce soit. Le silence d’Abraham est aussi vertigineux que le sacrifice qu’il a accompli: c’est l’objet du livre de Kierkegaard, qui en explore le labyrinthe éthique."
A la suite de Canetti, je me demandais le 11 septembre 1992 si la loi ne serait pas cette vibration qui ne pouvait naître que sur la toile de fond du silence. Ce son fondamental qu'approcherait seule, paradoxalement, une parole bégayante. Et certes, je ne sais plus trop aujourd'hui ce que je voulais signifier avec ces mots mais je m'en remettais encore à Kafka, Kafka disant encore :"La mission de l'écrivain est de mener ce qui est isolé et mortel jusqu'à la vie infinie, de transformer ce qui est hasard en ce qui est conforme à la loi." Et j'ajoutais : "Peut-on dire, avec Pierre de Boisdeffre, que Kafka, s'il n'a pas non plus reculé devant cette tâche, ne l'a pas non plus accomplie ? Peut-on affirmer, toujours avec le même, qu'il a seulement creusé "le puits de Babel" et que la seule chose définitive qu'il ait découverte, c'est la souffrance ? " (Je finissais en disant "je n'en suis pas si sûr").
Je n'ai pas plus de certitude aujourd'hui. Et puis je m'aperçois que ce retour à La Châtre s'est étiré en longueur et que je n'ai encore rien dit ou presque de Chagall et d'Olivier Clément. Et qu'il me reste encore des choses à dire autour de cet article de Yannick Haenel. Ce sera l'affaire d'un autre jour.
_________________
* Pour mémoire, voici cette fameuse scène finale :
Et ils résumèrent leur vie.
Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ?
-- C'est peut-être le défaut de ligne droite, dit Frédéric.
-- Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment.
Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils étaient nés.
Frédéric reprit :
-- Ce n'est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand tu voulais faire une histoire critique de la Philosophie, et moi, un grand roman moyen âge sur Nogent, dont j'avais trouvé le sujet dans Froissart : Comment messire Brokars de Fénestranges et l'évêque de Troyes assaillirent messire Eustache d'Ambrecicourt. Te rappelles-tu ?
Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient :
-- Te rappelles-tu ?
Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle d'armes au bas de l'escalier, des figures de pions et d'élèves, un nommé Angelmarre, de Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de vieilles bottes, M. Mirbal et ses favoris rouges, les deux professeurs de dessin linéaire et de grand dessin, Varaud et Suriret, toujours en dispute, et le Polonais, le compatriote de Copernic, avec son système planétaire en carton, astronome ambulant dont on avait payé la séance par un repas au réfectoire, -- puis une terrible ribote en promenade, leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des vacances.
C'était pendant celles de 1837 qu'ils avaient été chez la Turque.
On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l'eau, derrière le rempart ; même en plein été, il y avait de l'ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges, près d'un pot de réséda, sur une fenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d'oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d'une voix rauque.
Ce lieu de perdition projetait dans tout l'arrondissement un éclat fantastique. On le désignait par des périphrases : " L'endroit que vous savez, -- une certaine rue, -- au bas des Ponts. " Les fermières des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le sous-préfet y avait été surprise ; et c'était, bien entendu, l'obsession secrète de tous les adolescents.
Or, un dimanche, pendant qu'on était aux Vêpres, Frédéric et Deslauriers, s'étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.
Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu'il faisait, l'appréhension de l'inconnu, une espèce de remords, et jusqu'au plaisir de voir, d'un seul coup d'oeil, tant de femmes à sa disposition, l'émurent tellement, qu'il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son embarras ; croyant qu'on s'en moquait, il s'enfuit ; et, comme Frédéric avait l'argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.
On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n'était pas oubliée trois ans après.
Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l'autre ; et, quand ils eurent fini :
-- C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Frédéric.
-- Oui, peut-être bien ? C'est là ce que nous avons eu de meilleur !, dit Deslauriers.
** Son nom complet est Pierre Jules Marie Raoul Néraud Le Mouton de Boisdeffre. Son trisaïeul paternel, le botaniste Jules Néraud, fut un ami de George Sand. Il est curieux de penser qu'à cent mètres à peine de chez Boisdeffre habitaient rue Notre-Dame Fred Deux et Cécile Reims. Quoi de commun entre le grand bourgeois, diplomate et "homme de lettres", et le fils de prolo et la petite Juive ? Je doute qu'ils se soient rencontrés, rien ne l'indique en tout cas, et jamais il ne fut question de Boisdeffre dans nos conversations. Peut-être se sont-ils croisés au hasard des rues et des promenades, sans savoir même ce qu'ils étaient les uns et les autres.
Bertrand Poirot-Delpech, qui rédigea sa nécrologie dans Le Monde, le 25 mai 2002, écrit à son sujet :
"Gaulliste, catholique, posément centre droit, il s'est ingénié à irriter tour à tour les familles dont il se sentait proche. Ses écrits sur Tolstoï, Goethe, Gide, Kafka, Barrès, Jouhandeau, Malraux, se ressentent de sa passion d'adolescent pour la littérature d'avant-guerre, dont il regrettait que ses thèmes nocturnes aient été démodés par les nihilismes du nouveau roman et de l'absurde théâtral, stigmatisés dans un pamphlet parodique, La cafetière est sur la table.
La critique spiritualiste des années 1960 lui savait gré de cet attachement aux valeurs anciennes, de ses indulgences pour Brasillach ou Mgr Lefebvre, mais pas au point de l'accueillir dans les hauts lieux de la conformité. Même dans les journaux bien pensants, il peinait parfois à y placer sa copie. Trop jaloux de sa liberté pour connaître les reconnaissances dont il avait rêvé, Pierre de Boisdeffre était aussi trop rangé pour atteindre à la singularité d'autres fous de livres plus marginaux comme Roger Stéphane ou Jacques Brenner, à côté de qui on le rangera sans doute. Mauriac, dont il aurait aimé connaître la réputation de soufre tempéré, voyait, dans sa rondeur et sa voix perchée, les traits d'un "chanoine des Lettres". C'était dit avec une moquerie affectueuse que les collégiens du milieu n'ont cessé de lui témoigner."
D'un belge l'autre. D'Henri Van Lier, l'anthropogéniste génial, à l'écrivain et scénariste Charly Delwart, dont j'ai découvert à la médiathèque, sur la table des nouveautés, sa Databiographie, publiée chez Flammarion. Son projet est de se décrire par le chiffre, le graphique, le diagramme. Une idée qui lui serait venue en lisant une statistique qui disait qu’il y a sur la Terre 200 000 loups sauvages pour 400 millions de chiens : "Une comparaison simple, qui décrit ce que le monde est devenu, ce qu’on a perdu en animalité, en sauvagerie. Je me suis demandé quels chiffres, appliqués à ma vie, seraient aussi parlants. J’ai commencé à lister et à organiser des éléments de tous ordres : pratique, existentiel, intime, physique, mental, en me demandant ce que ça raconterait de moi, à 44 ans. Dans une époque de big data, je voulais investiguer le little data." Fort bien, mais on pouvait craindre une sinistre cohorte de données comme celles que recueillent ces applications mobiles permettant de suivre en temps réel sa santé quotidienne, inaugurant le règne du « self management », où les bonnes âmes veulent voir la promesse d'une "médecine prédictive, préventive, personnalisée et participative". Selon Benoît Thieulin, directeur de l’agence La Netscouade et ancien président du Conseil National du Numérique, «
la rencontre du Big Data et de la santé ouvre un cycle d’innovations
sans précédent. On est dans le même type de saut vertigineux que la
découverte des antibiotiques ». Les multinationales du numérique ne s'y sont pas trompés : on peut lire sur le site même de Sanofi que "Forts de leur maîtrise dans la collecte, gestion et traitement des
données, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) tirent
naturellement leur épingle du jeu et des partenariats se forment avec
les laboratoires pharmaceutiques. Sanofi s’est ainsi associé à Google, via sa filiale santé Verily, pour fonder Onduo. Cette coentreprise a pour mission de concevoir et développer de nouveaux objets connectés dans le domaine du diabète."
Bref, Delwart allait-il nous servir la version littéraire de cette gouvernance par les nombres qu'a si bien décrite le juriste Alain Supiot ? Bien heureusement non. Il n'est que de voir la datavisualisation du bandeau : surface que j'aurais pu acheter avec le budget dédié à ma psychanalyse. Cela nous en dit plus sur le monde d'aujourd'hui, ses inégalités fabuleuses, ses contrastes de richesse, que sur l'ego de Delwart. L'humour qui traverse l'ouvrage de part en part me l'a fait dévorer en deux jours. On s'amuse beaucoup, même si l'entreprise reste toujours très sérieuse, mais l'émotion pointe aussi parfois : "Ma fille de sept ans m'a fabriqué successivement, pour mes quarante-trois et mes quarante-quatre ans, en papier en en trois dimensions : la maison idéale pour écrire (avec un petit ordinateur à l'intérieur) et le musée idéal (avec des tableaux de peintres que j'aime et un d'elle). Elle me dit que le jour de ma mort, car c'est aussi important qu'un jour d'anniversaire, elle me fabriquera un cimetière en papier, avec quelqu'un qui prie."(p. 335)
C'est que les graphiques ne sont pas le tout de l'ouvrage : la moitié demeure sous forme de notes plus ou moins brèves, qui commentent et prolongent les dits-graphiques. Et ce que ces notes expriment le plus souvent, c'est un questionnement. D'ailleurs, dès le prologue, le ton est donné : "J'ai question à tout. C'est mon mode de fonctionnement depuis toujours. Je me demande en permanence ce que font les gens, pourquoi ils le font, à quoi ils pensent, autant de possibilités de mener une journée, une existence."
Le même jour où je lisais Delwart, je me suis replongé aussi dans L'invitation au Talmud de Marc-Alain Ouaknin(Champs-essais, 2018, nouvelle édition), et je suis tombé immédiatement sur un passage affirmant que la pensée talmudique est une pensée de la question :
"Étonnante langue hébraïque qui nous enseigne que le mot "homme", adam, possède la même valeur numérique que le mot mah qui veut dire "quoi ?". Cela ne revient-il pas à dire qu'il est impossible de définir l'homme ? L'homme n'est-il pas justement cet être tout à fait singulier qui échappe à toute possibilité de définition ? Cet existant qui se définit par l'absence de définition possible ? L'essence de l'homme n'est-elle pas de ne pas avoir d'essence ? Paradoxe que la langue hébraïque énonce parfaitement. L'essence se dit mahout, de la racine mah, signifiant "quoi ?". L'essence, mahout, est la "quoibilité", néologisme que nous créons pour dire cette essence questionnante de l'homme, cette questionnabilité qui maintient l'être ouvert à la possibilité de ses possibles et de son futur." (p. 146)
Sur la question, Charly Delwart cite encore l'écrivain espagnol Javier Cercas, avec un extrait de son livre Le point aveugle, recueil de cinq conférences données à Oxford :
« Le roman n’est pas un genre responsif mais interrogatif : Écrire
un roman consiste à se poser une question complexe et à la formuler de
la manière la plus complexe possible, et ce, non pour y répondre ou pour
y répondre de manière claire et certaine ; écrire un roman consiste à
plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer
(à moins que la rendre insoluble soit, précisément, la seule manière de
la déchiffrer). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur
que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce
silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité
radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que
nous sommes. »
De son côté, Marc-Alain Ouaknin en appelait à Flaubert - "L'interprétation c'est la patience du sens : pour renoncer, selon l'expression de Flaubert, à la "rage de vouloir conclure" - mais aussi à Milan Kundera et à son Art du roman, en sa dernière partie, Le discours de Jérusalem. L'art du roman, un essai que j'avais adoré. Je vais chercher le Folio dans la bibliothèque, la date au stylo vert (ce qui me surprend car j'use rarement du vert) donne le 25 avril 1995, à Lyon. Et c'est encore en vert que sont soulignés certains passages. Il y a d'abord cette expression "la sagesse du roman". "Tous les vrais romanciers, écrit Kundera, sont à l'écoute de cette sagesse supra-personnelle, ce qui explique que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs oeuvres devraient changer de métier." Et puis, quelques lignes plus loin : "Il y a un proverbe juif admirable : L'homme pense, Dieu rit. Inspiré par cette sentence, j'aime imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c'est ainsi que l'idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser que l'art du roman est venu au monde comme l'écho du rire de Dieu." (passages précis soulignés en vert).
En cherchant pour ce billet le passage de Javier Cercas sur le point aveugle (par paresse, pour gagner du temps, copier-coller au lieu de recopier laborieusement), je suis parvenu sur un article de la revue en ligne Diacritik, écrit par Lucien Raphmaj en mars 2017. Où celui-ci invoque justement l'écrivain tchèque et son Art du roman :
"C’est au « premier moment du roman », celui inauguré par Don Quichotte selon Milan Kundera dans son Art du roman,
que Cercas souhaite s’alimenter, revenant sur l’hybridation des genres
si fertile désormais : « La littérature authentique ne rassure pas, elle
inquiète ; elle ne simplifie pas la réalité, elle la complique. Les
vérités de la littérature, surtout celle du roman, ne sont jamais
claires, précises et manifestes, mais ambigües, contradictoires,
polyédriques, fondamentalement ironiques »."
Cet article en appelait un autre, rédigé un an plus tôt par Christine Marcandier, toujours dans Diacritik, article où je trouvai la citation recherchée et qui se terminait par l'évocation d'un autre livre de Cercas, Mobile :
"Álvaro, le protagoniste de Mobile (comme avant lui Kafka ou ses personnages) travaille dans un cabinet juridique. Mais c’est surtout à la littérature qu’il a « subordonné » sa vie, la littérature qui, il le sait, est une « maîtresse exigeante« . Il se consacre à sa tâche, écrire « une œuvre ambitieuse de portée universelle« ,
de manière obsessionnelle, presque maladive. Après avoir hésité entre
plusieurs formes, il choisit le roman, maintes fois mis à terre, en état
de mort annoncé, pourtant toujours vivant puisqu’aucun autre « instrument ne pouvait capter avec une telle précision et une telle richesse de nuances la complexité infinie du réel« . En référence à Flaubert, il écrira donc « l’épopée inouïe de quatre personnages banals« , dont l’un, bien sûr, post-modernisme oblige, écrit justement un roman ambitieux. Le Mobile est l’épopée vertigineuse d’une écriture lancée dans sa propre recherche, l’aventure du roman et de son point aveugle, déjà."
Flaubert est encore ici à l'honneur - et je vous prierai de prendre acte du vertigineuse qui mériterait bien d'enrichir la contribution flaubertienne à l'inventaire des vertiges. Notons enfin que la photo de la couverture de Mobile, avec son escalier en spirale ouvrant sur un trou noir, appelle en écho le Vertigo hitchcockien.