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lundi 13 février 2017

# 37/313 - La Colonie pénitentiaire

Après Morgan Robertson prédisant le naufrage du Titanic, c'est avec Kafka que Pierre Bayard aborde la question de la prémonition en littérature : "L'idée selon laquelle Kafka aurait décrit des régimes politiques à venir traverse toute la critique depuis plus d'un siècle comme une rengaine. Sur quels textes précis se fonde-t-elle pour supposer chez l'écrivain tchèque une capacité anticipatrice ?"(p. 26).
Le premier de ces textes est bien sûr Le Procès, roman demeuré inachevé, où un certain Joseph K. est arrêté un beau matin à son domicile, sans que le motif de cette arrestation lui soit notifié. Malgré toutes ses démarches, il ne la connaîtra jamais et finira exécuté par deux hommes, hors de la ville.
Le second texte est également inachevé : son dernier roman, Le Château, où un narrateur, nommé K., parvenu dans un village pour y exercer la fonction d'arpenteur, est ensuite en butte à une administration labyrinthique et opaque, émanation du château dominant le village, dans lequel il semble presque impossible de pénétrer. Là aussi, malgré toutes ses tentatives, K. ne parviendra jamais à établir fermement son statut dans cette communauté.
A ces deux romans, Pierre Bayard écrit qu'il convient d'ajouter cette nouvelle singulière qu'est La Colonie pénitentiaire. Un officier présente à un explorateur une machine conçue par l'ancien commandant de la Colonie, et dont la particularité est de tracer sur le corps du condamné le texte de la loi transgressée. La sentence là encore non seulement n'est pas connue du condamné, mais celui-ci ignore qu'il a été condamné et d'ailleurs il n'a même pas eu l'occasion de se défendre.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Kafka aurait ainsi pressenti les régimes totalitaires du XXème siècle. Pierre Bayard cite par exemple Claude David dans sa préface aux Œuvres complètes :
Entre l'invention de la herse de "La Colonie pénitentiaire" et l'apparition des premiers camps de concentration, peu d'années se sont écoulées : vingt ans, diront certains, dix ou quinze ans tout au plus, diront d'autres, selon leurs convictions. Kafka aurait-il e le don de prophétie ?
"Or Kafka, précise Pierre Bayard, ne pouvait avoir connaissance des systèmes que son œuvre donne après coup le sentiment de décrire. Mort en 1924, il n'a pas assisté à la montée du nazisme, puisque Hitler deviendra chancelier près de dix ans plus tard. Et il en va de même des régimes communistes, les plus proches de ce qu'il dépeint dans ses romans."

Ceci dit, il ne faudrait pas croire que Kafka jouait sciemment au prophète. Rien dans sa correspondance ou dans son Journal ne permet d'affirmer qu'il donnait une quelconque valeur prémonitoire à ses écrits - dont l'humour est une composante tout aussi essentielle (j'ai beaucoup souri personnellement à la lecture de La Colonie pénitentiaire). "La question n'est pas de savoir, dit justement Pierre Bayard, si les écrivains, tel Tirésias, voient l'avenir ou en annoncent les périls, mais si l'écriture peut se révéler dans certains cas, parfois à l'insu même de ceux qui y recourent, un dispositif apte à saisir des signes que la pensée rationnelle consciente est incapable de recevoir."

Et c'est bien à ce stade de la réflexion que nous rejoignons le neurochirurgien Hughes Duffau, dont nous connaissons déjà la complicité qu'il éprouvait avec le personnage de l'arpenteur K dans Le Château. Plus loin, dans son livre, il relate un congrès sur le cerveau à Saint-Malo où il subit un feu roulant de questions visant à le remettre en cause :

"Au lieu d'un échange courtois entre confrères partageant le même idéal humaniste, la rencontre s'est peu à peu transformée en un étrange procès à l'issue duquel je devais être à tout prix être puni pour avoir commis une faute irréparable. Les organisateurs me bombardaient de questions sans écouter mes réponses. En somme, ils voulaient me voir perdre pied, m'humilier publiquement. Et c'est là, à cet instant, que je me suis senti comme Joseph K., le héros de Kafka dans Le Procès, convoqué devant des juges sans jamais connaître la raison de sa condamnation. J'ai déjà dit combien la lecture de ce roman m'avait marqué. Cette fiction soudain s'inscrivait dans la réalité. Je prenais alors pleinement conscience du pouvoir d'anticipation des œuvres littéraires, de leur capacité à rendre visible ce que la science ne pourra jamais vraiment expliquer : ici, en l'occurrence, la peur irrationnelle de mes contradicteurs devant l'évidence des faits et la violence qui en découle."(p. 222, c'est moi qui souligne)
On pourrait croire devant cette remarquable convergence de vues avec Pierre Bayard que Duffau a dû lire Le Titanic fera naufrage, mais celui-ci a été publié en août 2016 tandis que L'erreur de Broca a paru sept mois plus tôt, en janvier 2016. La coïncidence est d'autant plus forte que c'est ce même mot d'anticipation que choisit finalement Pierre Bayard, "de préférence aux termes de voyance et de prophétie couramment utilisés," pour rendre compte de l'ensemble des phénomènes étudiés.

Jean-Claude Pardou, dessin pour La Colonie pénitentiaire (détail), Galerie du Bourdaric

Hughes Duffau revient une dernière fois sur Kafka dans son ultime chapitre. Il relate alors une conversation avec une étudiante :

"Je lui rappelai mon impression persistante : la sensation que nous vivons dans une société telle que l'avait anticipée Franz Kafka, une société absurde, écrasée par le poids de la hiérarchie justement, des lois aveugles tombées du haut des institutions pour broyer les individus. Nous sommes entourés de machines qui nous déchiquettent les uns après les autres, comme dans la nouvelle de ce grand auteur intitulée "La Colonie pénitentiaire".(p. 259)
Il aura cité in fine les trois mêmes œuvres de Kafka que Pierre Bayard, mais au-delà de cette nouvelle coïncidence, ne négligeons pas ce qui les différencie :  ce ne sont pas seulement les régimes totalitaires que l'écrivain a anticipés, mais tout aussi bien, si l'on en croit Hughes Duffau, notre propre société d'aujourd'hui. Sa vision est encore d'actualité, et cela doit nous tenir éveillés.
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NB : Les saisissants dessins de Jean-Claude Pardou, qui engagent avec le texte de Kafka un rapport qui dépasse de loin la pure et simple illustration, sont extraits d'un livre d'artiste publié aux Editions du Bourdaric. Une exposition aura lieu à la galerie, à Vallon Pont d'Arc en Ardèche, du 17 mai au 18 juin. A deux pas de la grotte Chauvet...

samedi 11 février 2017

# 36/313 - L'arpenteur du cerveau

Je venais de terminer l'article sur Chiharu Shiota lorsque j'ai regardé sur la table du salon les trois volumes rapportés l'avant-veille de la médiathèque. L'un d'entre eux s'imposait comme une évidence : L'erreur de Broca, sous-titré Exploration d'un cerveau éveillé, du professeur Hughes Duffau (Michel Lafon, 2016). L'illustration de sa couverture m'évoquait bien sûr les réseaux de fils de la plasticienne japonaise ; sa lecture, que j'entrepris aussitôt et qui suspendit toutes les autres en cours, me conduit à bouleverser encore une fois le programme de ces chroniques.




Neurochirurgien, Hughes Duffau est le pionnier en France d'une technique originale : la chirurgie éveillée, qu'il a apprise aux États-Unis, à Seattle, du professeur Georges Ojemann, lui-même continuateur du canadien Wilder Penfield, dont les travaux étaient tombés plus ou moins dans l'oubli. Il a opéré ainsi des tumeurs cérébrales, plus de six cents à ce jour, avec moins de 1% de séquelles. Et parfois, il a procédé à une ablation jusque dans la fameuse aire de Broca, qui est sensée être l'aire de la parole, depuis que le médecin anatomiste Paul Broca, en 1861, publia les résultats de l'autopsie du cerveau d'un certain Leborgne, dit Tan-tan, qui ne pouvait plus parler, sinon répéter inlassablement la même syllabe "tan". Broca avait découvert une  lésion située dans le lobe frontal gauche, en une zone qu'il jugea donc être celle de la parole. La recherche en neurologie s'orienta alors vers une classification des zones cervicales en fonction des facultés associées. Une approche dite localisationniste qui fut dominante pendant 150 ans... Malgré les travaux d'un autre neurologue, Pierre Marie (1853 - 1940), élève de Charcot, le père de la psychopathologie, qui, entrevoyant le fonctionnement cérébral en réseaux, "expliquait pourquoi les patients pouvaient être aphasiques, non pas du fait d'une lésion d'une région spécifique du cerveau, mais d'un ensemble de structures anatomiques complexes."

Pierre Marie représenté sur le tableau Une leçon clinique à la Salpêtrière.
Hughes Duffau s'inscrit dans cette  optique, négligée à l'époque de Pierre Marie. Son intuition découle de l'observation des patients traités pour l'épilepsie par le Pr Ojemann : pourquoi ces patients auxquels le neurochirurgien avait enlevé un lobe dans une région supposée inopérable continuaient-ils à avoir une activité cérébrale relativement satisfaisante ? Hughes Duffau fait alors l'hypothèse de la plasticité du cerveau, conçu non comme une juxtaposition de zones indépendantes, spécialisées dans telle ou telle fonction, mais comme une architecture de réseaux connectés entre eux et susceptibles de se reconfigurer en cas de problème. Autrement dit, le cerveau est capable de se réparer lui-même : "J'ai constaté, explique-t-il dans un entretien à L'express, en octobre 2014, qu'il n'existait pas deux cerveaux semblables. Selon la localisation et la taille de la tumeur, des fonctions peuvent se déplacer ailleurs dans le même hémisphère, ou bien passer d'un hémisphère à l'autre. La plasticité du cerveau, c'est-à-dire sa capacité à réorganiser les connexions entre les neurones, est plus phénoménale encore qu'on ne l'imaginait."

Dans la vidéo ci-dessous, pour ceux que ça intéresse (et que ne traumatise pas la vue d'un crâne ouvert), on peut visionner le détail d'une intervention en chirurgie éveillée :


Quand on demande à Hughes Duffau comment il est possible de réaliser une opération à cerveau ouvert sur un patient sans l'endormir, il répond tout d'abord que cet organe a la particularité de ne pas ressentir la douleur.

J'ouvre d'abord la boîte crânienne à l'aplomb de la tumeur, sous anesthésie générale. Puis l'anesthésiste réveille le patient et, deux heures durant, l'orthophoniste lui demande de nommer des objets, de compter, de bouger son bras. Pendant ce temps, je sonde la surface du cerveau avec un stimulateur électrique. Une légère décharge perturbe la zone en regard. Si le patient continue à parler et à bouger normalement, je sais alors que je peux intervenir sans dommage à cet endroit avec un bistouri à ultrasons. En revanche, si le patient confond les mots ou reste coi, je dépose un repère à l'emplacement testé pour me garder d'y toucher par la suite. Tel un géomètre-topographe, je dresse un relevé sur le terrain des fonctions présentes dans cette partie découverte du cerveau. [C'est moi qui souligne]
Le neurochirurgien ne cesse d'insister tout au long de son livre sur le pouvoir créateur de l'être humain. Pour lui, les œuvres des artistes sont aussi essentielles que les œuvres des chercheurs. "A leur façon, dit-il, elles nous expliquent dans une forme concentrée, abstraite ou poétique, au moyen d'images et de métaphores, les paradoxes de notre condition humaine." Chiharu Shiota élaborant ses enchevêtrements de fils blancs ne réédite-t-elle pas à l'échelle macroscopique le foisonnement arachnéen des réseaux de fibres blanches qui sillonnent le cerveau dans sa profondeur ? Et Hughes Duffau lui-même se sent une sorte de complicité avec K. l'arpenteur du Château, le roman inachevé de Kafka :"Nous sommes tous les deux des géomètres : les cartographes des territoires énigmatiques qui sous-tendent l'organisation cérébrale et humaine."

De façon surprenante et inattendue, je retrouvai à ce moment-là de ma lecture tout un pan de l'essai de Pierre Bayard, dans Le Titanic fera naufrage. On va voir comment au prochain épisode.