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vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 


Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


dimanche 5 avril 2020

Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes

"Revenons au calme des noyers. Rien n'est plus calme apparemment qu'un noyer : il ne pousse pas très vite, son bois est donc solide, son feuillage est aéré et le vent ne casse généralement pas un noyer (à moins qu'il soit déjà mal en point). A observer les deux noyers, il est évident que les ramages ne se mélangeront pas. Le fait qu'ils soient si près les incite à grandir un peu plus que s'il n'y en avait qu'un, plus fins que s'il n'y en avait qu'un seul. S'il n'y en avait qu'un, son tronc et ses branches seraient plus épais. Et ses racines ... je n'y reviens pas ! La timidité supposée des noyers cache des complots, des menaces muettes, des récompenses en belles et gouteuses noix, des déceptions car certains noyers  veulent absolument être ingrats. Le noyer ne cache pas une belle âme, il ne cache pas une vilaine âme, le noyer fait ce qu'il peut. Mis en allées il peut être sublime : les allées de noyers de Lacs sont idéales dans notre paysage un peu vide.

Le Doc  (communication personnelle)


Confinés, les camarades de la team Baxter § Baxter n'en sont pas moins prolifiques. Faut-il revenir sur la genèse de cette société secrète ? Je ne suis pas sûr que cela soit très éclairant, mais essayons tout de même : l'inventeur du nom c'est Nunki Bartt, peintre de son état, à la suite d'une virée dans la campagne castraise, sur les terres du Doc, à la recherche d'une hypothétique voie romaine et de tuileaux invisibles, à quelques jets de sagaie de l'usine Fenwal, anciennement Baxter, spécialisée dans la poche de sang (on voit déjà à ce simple énoncé l'entrelacement farouche de l'archaïque et du moderne).

Nunki Bartt, L'usine Baxter, 2020, Acrylique et poscas sur toile, 81 x 100 cm.


D'autres expéditions suivirent, dont les plus marquantes furent Angles-sur-Anglin, Tours et Nouans-les-Fontaines où nous découvrîmes La Pietà de Jehan Fouquet, un grand tableau sur bois du XVème siècle toujours visible dans l'église paroissiale. Une oeuvre étonnante qui inspira grandement notre bon peintre. Le confinement a donc réduit nos marges de manoeuvre mais qu'à cela ne tienne, une correspondance fougueuse a pris le relais, dont le grand ordonnateur fut cette fois-ci le mal-nommé Doc (dont les compétences en médecine sont franchement douteuses). "Je vous propose, écrivait-il, à la date du 21 mars, une baxter dérive adaptable au confinement que nous pratiquons." Il enchaînait ainsi : " Le système de contraintes que je propose est d’une simplicité quasi débile. Juste avant le Grand Confinement j’ai pu me procurer le premier volume de l’édition des œuvres complètes de Roberto Bolaño. J’ai donc un « baxter-terrain » dont je souhaite explorer avec vous quelques points de vue.  Plus de la moitié de ce qui  compose ce volume a déjà été publié en français. Mais le reste,  ce sont les poésies de Bolaño. Théoriquement, nous voilà au Saint des Saints, puisque le détective sauvage Roberto  n’a jamais été qu’un vagabond sur la piste de la « Poésie »." Je vous passe quelques détails et je vais directement à la proposition dans sa concrétude la plus concrète : "Sans aucune précaution particulière je vous propose un premier  poème (page 414). Il y aura un suivant. Et à un moment ça s'arrête.   Seul, confiné, « je rêve ».  Il y a l’ami, les terres de la Curiosité et l’âne. Cet âne, substitut de la moto de l’ami, me fait penser à l’âne de Giordano Bruno. Son aspect n’a rien d’enchanteur. Il est pourtant la vérité du courage et de l’espérance. "

Je ne vous recopie pas tout le poème de Bolaño, mais en voici tout de même la fin :

Et parfois je rêve que Mario* arrive
Avec sa moto noire au milieu du cauchemar
Et que nous partons vers le Nord,
Vers les villes fantômes où demeurent
Les lézards et les mouches.
Et tandis que le rêve  me transporte
D’un continent à l’autre
A travers une douche d’étoiles froides et indolores,
Je vois la moto noire, comme un âne d’une autre planète,
Séparer en deux les terres de Coahuila.
Un âne d’une autre planète
Qui est le rêve débridé de notre ignorance,
Mais qui est aussi notre espérance
Et notre courage.
Un courage innommable et vain, c’est bien vrai,
Mais retrouvé aux marges
Du rêve le plus ancien,
Dans les partitions du rêve final,
Sur le sentier confus et magnétique
Des ânes et des poètes.

Maurits Cornelis Escher, 1929, dans la Valle del fiume (La Crevaison)

Ce poème est puissant, mais revenons un moment sur Giordano Bruno et son âne. Nuccio Ordine y a consacré un livre entier, Le Mystère de l'âne, essai sur Giordano Bruno (Belles Lettres, 2005), que l'éditeur présente ainsi : "Analysée ici pour la première fois, la conception brunienne de l'asinité réserve d’autant plus de surprises qu’elle repose sur une forte contradiction: à l’asinité négative (oisiveté, arrogance, unidimensionalité) s’oppose en effet une asinité positive (labeur, humilité, tolérance) que notre tradition culturelle a trop souvent perdue de vue. L’âne, dans la perspective ouverte par Nuccio Ordine, a la double nature des Silènes d’Érasme: derrière son ingrate apparence se dissimulent des trésors." 

 

Il me souvient alors que j'ai acheté un livre de Giordano Bruno en revenant de Grenade, le 8 février 2019.  J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'ai quitté le RER à Saint-Michel et je suis allé à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, je suis passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vois en devanture ce livre de Bruno, Le Banquet des Cendres. Bruno ne m'était pas inconnu, la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates avait même exacerbé ma curiosité envers l'ex-dominicain brûlé vif pour hérésie en 1600 à Rome, sur le Campo dei Fiori. Je fis donc l'acquisition du volume, en même temps qu'un roman de mon bien-aimé Adalbert Stifter, L'homme sans postérité (et je ne peux oublier que c'est Nunki Bartt qui me le fit découvrir à travers cette extraordinaire nouvelle, Cristal de roche).

Je l'avais acheté, mais je ne l'avais pour ainsi dire pas lu. Cette mention de Bruno par le Doc m'incita à le reprendre. Il y a des signes qu'il faut suivre. Sur ce, deux jours plus tard, le 23 mars, je publie un nouvel article qui ne traite pas du tout de ce sujet-ci et qui prend pour titre le célèbre vers de Hölderlin, Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Où j'évoque entre autres Paul Virilio, dont le concept d'accident intégral me semble si bien convenir aux temps que nous vivons.

Le 25 mars, je réponds aux deux amis en leur racontant l'histoire de la librairie Sillage : 

"Dans la vitrine, un livre me fit aussitôt de l'oeil : le Banquet des Cendres (La Cena de le Ceneri), de Giordano Bruno. Je l'achetai ainsi qu'un roman de Stifter. Je l'avais commencé, puis abandonné, remis à plus tard plus exactement.
Je le rouvre donc, et vois sur la page de titre

"Le Banquet des Cendres
décrit en
Cinq dialogues
pour
Quatre interlocuteurs
avec
Trois considérations
sur deux sujets

Au refuge unique des Muses"

5, 4, 3, 2, 1, Bruno dévidait la séquence numérique.
Bolaño/Bruno, Giordano/Roberto, des rythmes et des rimes existent donc de l'un à l'autre, du philosophe brûlé à Rome à 52 ans à l'écrivain mort d'insuffisance hépatique à Barcelone à 50 ans. Tous les deux vagabonds."

Le Doc me demande aussitôt : "Tu parles d'une libraire "Sillage" à Paris. A t'elle une renommée particulière ? Une histoire particulière ?" Mais c'est Nunki Bartt qui répond,le 26 mars, avec la verve qu'on lui connaît : 
"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz  (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm ** (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes,  je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "
Le lendemain, 27 mars, Bartt, de sa propre initiative, ayant lu ce que j'avais écrit sur Virilio,  m'apportait (dûment muni d'une attestation de déplacement dérogatoire, il va s'en dire) L'horizon négatif, un ouvrage publié en 1984 aux éditions Galilée, sises au 9 de cette même rue Linné. J'avais donc sous les yeux ces deux ouvrages achetés dans la même librairie, à peu de temps de distance, en toute indépendance. Et soudain, je fus frappé par plusieurs coïncidences :


Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle.
Et pour parachever cette collision  qui n'avait été rendue possible que par la proposition de dérive bolanienne du Doc, Bartt m'adressa une photo prise lors de son retour à Déols :


Ce petit monolithe rappelle furieusement la stèle de Trinity. L'inscription du Lion's club, de forme carrée, s'inscrit là aussi dans le triangle minéral. Autre détail troublant : le ginkgo biloba, que l'on voit à l'arrière-plan, objet du don lion's clubien, est réputé comme ayant été  la première espèce d'arbre à repousser après l'explosion de la bombe atomique le 6 août 1945 à Hiroshima. Mieux : un Ginkgo biloba, nous dit Wikipedia, situé à moins d'un kilomètre de l'hypocentre a survécu, les études scientifiques réalisées par la suite ont prouvé sa résistance aux agents mutagènes.

Ces coïncidences - littéralement pétrifiantes (Breton)-, en ce temps de désastre, ne sont  peut-être pas seulement anecdotiques.
Pour finir, ce dernier dessin reçu hier de l'ami Gary Tupolev, au format carré, inhabituel chez lui :

______________________
*
"On ne peut rien imaginer de R B sur cette piste poussiéreuse  si on n’y trouve pas de temps en temps  son compagnon « Ulysse », connu comme  Mario Santiago Papasquiaro , dont le vrai nom d’état civil était (dixit Wikipedia) José Alfredo Zendejas Pineda." 


** Germanique ? là je crois que le Bartt se mélange les pinceaux étymologiques, le nom vient de l'hébreu כְּפַר נַחוּם (« Kfar Nahum », Kfar désignant le village et Nahum la compassion, la consolation ; il s'agit littéralement du « village du Consolateur ». Mais le bougre a peut-être son explication.

lundi 26 août 2019

Par la lucarne du versant est

- Vous n'êtes pas entré par la lucarne du versant est ? Vous me décevez quelque peu.
- Non, je suis passé par la porte tout bonnement, veuillez m'en excuser, mais en matière d'alpinisme je ne suis pas de taille.
- J'aurai mauvaise grâce à vous le reprocher, je suis très mauvais escaladeur moi aussi, car sujet au vertige. Et pour la spéléologie, c'est encore pire. Claustrophobe invétéré.
- C'est Bartt qui va être déçu. Il semble qu'après la découverte du causse, un gouffre de 800 mètres n'ait rien pour lui faire peur.
- Je l'attendrai au bivouac. De fait, j'eusse été un très mauvais compagnon de voyage pour l'expédition au Mont Analogue. Cela n'a pas empêché Daumal de se signaler à nouveau par trois fois ces temps derniers.
- Ah bon ? Le contraire m'eût étonné, à vrai dire. Vous ne jurez plus que par lui.
- Persiflez tant que vous voudrez. Le fait est que, sans rien chercher, je suis retombé dessus à plusieurs reprises. Tout d'abord avec cette page du livre de Maxime Préaud, Cécile Reims graveur (2000), que j'ai consulté pour la rédaction d'un article commandé par le magazine La Bouinotte.


Le jour suivant, alors que nous passions quelques jours chez des amis près d'Aix-en-Provence, j'ai remarqué dans leur bibliothèque un livre qui s'intitulait A la Verticale de soi. Ouvrage d'une championne d'escalade, Stéphanie Bodet. L'ouvrant au hasard, je choisis d'abord de lire un chapitre qui se nomme Vertiges. C'est là qu'elle cite René Daumal, page 244 : "Je songeais que la vie ne tarde pas à nous retirer "ce manteau de puissance" pour reprendre la belle expression de Christian Bobin. Lorsqu'il vient à glisser de nos épaules, on a froid soudain, on vacille et on réalise enfin que cette nudité est une grâce qui permet de redevenir humble et humain. A l'avenir, se méfier de la réputation, me disais-je. Et se défier de soi car "sait-on bien toujours si l'on vit ou si l'on joue ?"comme l'écrit René Daumal dans sa correspondance."
- La grimpeuse a des lettres...
- Elle a en poche un Capes de lettres et a même enseigné un temps. Enfin, pas longtemps, l'appel de la roche la séduisait plus que l'appel de la cloche.
- Vous réfléchissez longtemps pour produire de telles formules à la noix ?
- Et enfin, il y a eu le commentaire de Rémi Schulz à propos de son article du 4/4/2012, La mode Daumal, où il relate une de ses plus fabuleuses coïncidences, autour de l'achat d'une page de dessins et de calculs de Daumal jeune.
- Bon d'accord, mais l'autre jour vous mettiez Daumal en rapport avec Sebald. Vous avez oublié ?
- J'y viens. Mais tout d'abord...
- Encore une digression...
- A peine... La veille de notre escapade caussenarde et poulignesque, je suis passé à la librairie Arcanes. Le livre que j'avais commandé n'était pas arrivé mais j'ai flashé immédiatement sur un inédit de Frances A. Yates, Le Théâtre du Monde, édité chez Allia. Magnifique édition, soit dit en passant, comme souvent avec cette petite maison.


- Frances A. Yates, l'auteur de L'Art de la mémoire. Vous en avez parlé plusieurs fois sur Alluvions.
- Ravi que vous vous en souveniez. Ce livre, par ailleurs, n'est pas vraiment une nouveauté : il a été publié en 1969, il a donc fallu un demi-siècle pour qu'il passe la Manche. Il se trouve qu'au retour de notre périple jurassique et brennou, j'ai procédé à une petite recherche sur internet. A ma requête "Frances Yates + Allia", je tombe en page 2 (page 3, aujourd'hui) sur une mention du site Norwich.


L'article, vieux de dix ans, évoque un autre livre de Yates édité chez Allia, Fragments autobiographiques.
- En quoi ce site Norwich vous interpelle-t-il ?
- Je prends votre excellente mémoire en défaut. Ceci dit, votre oubli est compréhensible, je n'ai pas reparlé de ce site et de son auteur, Sébastien Chevalier, depuis octobre 2012. Et si j'en ai parlé c'est qu'il évoquait principalement Sebald, comme en témoigne le sous-titre "Du temps et des lieux chez W.G. Sebald et quelques autres." Je suis curieux alors de savoir si le blog est toujours actif et je me rends donc sur la page d'accueil. Le dernier billet publié remonte au 18 mai de cette année (il est titré d'ailleurs 18.5). J'ai fait une copie d'écran :


- Je vois maintenant pourquoi vous parliez l'autre jour du 18 mai 44, naissance de Sebald, trois jours avant la mort de Daumal. Ici, dans Austerlitz, dans la dernière page de son dernier livre, Sebald (qui vivait et enseignait la littérature à Norwich, en Angleterre, d'où le nom du blog de Chevalier) se glisse dans l'histoire avec cette mention de Max Stern, 18.5.1944.
- Il n'aimait pas ses deux prénoms Winfried et George, et préférait qu'on l'appelle Max. Mais l'affaire ne s'arrête pas là.
- Il fait trop chaud cet après-midi. Que diriez-vous d'une bonne bière ?
- Un peu de patience, vil soiffard ! Je disais donc que l'affaire ne s'arrêtait pas là. Je sursautai aussi sur cette mention de Drancy. Car il en était fortement question dans le livre que j'avais entamé deux jours avant, Une île, une forteresse, sur Terezín, d'Hélène Gaudy. Par exemple, page 266 : "C'est de la gare de Bobigny qu'est partie Ginette Kolinka, qu'est parti mon grand-père, comme tous ceux qui ont quitté Drancy pour Auschwitz à partir de 1943."


- Mais ce livre, il me souvient que vous l'aviez acheté aux rencontres de Chaminadour, à Guéret, en septembre 2017, il y a presque deux ans. Vous m'y aviez traîné et je dois dire que je n'ai rien regretté : la romancière était d'ailleurs présente mais vous aviez été trop timide pour lui réclamer une dédicace.
- Chaminadour ce n'est pas un salon du livre. Elle était en pleine conversation , je n'ai pas osé l'interrompre.
- Donc vous avez attendu deux ans pour lire ce livre.
- C'est ça. A vrai dire, je l'avais commencé à l'époque puis vite interrompu, je ne sais plus pourquoi, et je ne sais pas non plus la raison qui m'a décidé à le reprendre, précisément le 19 août, au milieu de cinquante livres encore à lire qui s'entassent dans la bibliothèque et ses parages. C'est de l'ordre de l'intuition, une intimation de l'Attracteur étrange...
- Votre fameux Attracteur étrange... Là, désolé, je coince, et je ne suis pas le seul...
- Je vous comprends, c'est dur à avaler. Vous n'êtes qu'un attracto-sceptique de plus... Voyez tout de même cet ouvrage d'Hélène Gaudy. Le sujet, Terezín, l'ancienne forteresse militaire devenue ghetto modèle de Theresienstadt, antichambre d'Auschwitz, est au coeur d'Austerlitz de Sebald, qui décrit la quête de son personnage principal sur les traces de sa mère disparue en ces lieux. Un peu plus bas, sur la page d'accueil de Norwich, je lis : "PS: Pendant ce temps, je poursuis moi aussi mon enquête, paresseusement, sur d’autres carnets que Norwich. Pour des raisons pratiques, j’ai rapatrié l’un d’eux, Extractions, sous WordPress. Ce sera donc Extractions (2). Sa particularité : se limiter strictement à la récolte de matériaux." Je clique alors sur ce nouveau carnet et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est plutôt en déshérence puisque le dernier article remonte à juillet 2017. En fait il a migré vers un Tumblr. Néanmoins, l'une des dernières extractions est précisément un extrait de "Une île, une forteresse."

Voici l'extrait : "Rassemblement des Juifs allemands dès 1938 dans des immeubles qui leur sont réservés, trains interdits sauf quand il s’agira de les déporter, décret empêchant de leur vendre des articles de maroquinerie: ils deviennent des voyageurs sans bagages, évincés de la vie publique, cantonnés à un quartier, une rue, un immeuble, un appartement, une chambre, un châlit dans une chambrée.
On ne se déplace plus, on est déplacé, envoyé à l’Est ou, dans une symétrie absurde, empêché sous peine de représailles de s’éloigner de plus de 30 km de son domicile.
Tout se restreint, s’atrophie, les loisirs, les professions, l’habitat, les déplacements. L’ombre nous tient lieu de forêt, et une bassine d’eau remplace la rivière, écrit Helga Weissowa dans son journal commencé en 1938, à l’âge de 8 ans, et tenu jusqu’à la fin de la guerre parce que son père lui a dit: Dessine ce que tu vois." (Une île, une forteresse, p.27)"
-  [...]
- Vous avez toujours envie d'une bière ? J'ai une bonne artisanale.

lundi 14 janvier 2019

Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre

"Cette obscure clarté qui tombe des étoiles"
Pierre Corneille (Le Cid, IV, 3)
L'oxymore est cette figure de style qui assemble deux termes contradictoires, deux termes qui normalement devraient se repousser l'un l'autre. C'est un défi au bon sens, une subversion des évidences. Un autre exemple en est le sous-titre du Shakespeare d'Eugène Green : ou la lumière des ombres. Comment les ombres peuvent-elles prétendre à la lumière ? N'en sont-elles pas l'exact contraire ? L'auteur va plus loin, il écrit que le théâtre de Shakespeare se situe au début d'une époque que l'on nomme le baroque, et que l'essence de cette époque est précisément un oxymore, "où le développement de la mentalité rationnelle, avec un modèle mécanique de l'univers, côtoyait dans les esprits une foi en Dieu comme réalité suprême, non plus visible dans sa création, mais caché." Oxymore aussi, selon Green, la langue même du poète, cet anglais qui n'était à l'origine qu'un créole saxo-normand, et oxymore encore sa personnalité complexe associant "un artiste exigeant et un homme d'affaires pragmatique, exerçant ses deux facettes de lui-même sur le même terrain."

L'Angleterre, comme toute l'Europe, vivait à la charnière du XVIe et du XVIIe siècle une crise spirituelle qui se traduisit de diverses manières, Green cite "l'athéisme matérialiste de quelques esprits forts, la spiritualité "monadiste" de Giordano Bruno, ou l'intégrisme doctrinaire des puritains", mais il ajoute que "la réponse la plus générale, et qui est responsable de la plupart des œuvres que nous a léguées cette civilisation, c'était d'accepter de vivre un oxymore où, d'une part, on continuait à rendre le monde naturel indépendant de toute force extérieure à ses lois, mais où, d'autre part, à travers une recherche spirituelle et mystique, on traquait des signes de Dieu, caché sous les apparences du monde". [C'est moi qui souligne]


Quelques jours après avoir vu ce film magnifique, La Sapienza, j'ai ressorti le jour de Noël - reprise chrétienne de la fête solsticiale d'hiver où dans la nuit la plus longue de l'année surgit la promesse de l'aube (ce pourquoi la messe est dite à minuit car c'est au cœur de la nuit, au plus profond de l'ombre, que germe la lumière nouvelle) - ressorti, disais-je, d'une étagère de livres en attente, deux ouvrages qui s'y trouvaient côte à côte, compagnons de poussière et de silence. Cela m'apparaissait comme une nécessité. Le premier était une méditation scientifique de Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres, dont le titre, et le tableau de Turner de la couverture, disent déjà la proximité thématique avec la pensée de Green ; le second était une autre méditation, artistique celle-ci, sur la vie et l’œuvre du grand peintre Nicolas de Staël : Le Vertige et la Foi de Stéphane Lambert. Trois citations ouvraient chacun de ces volumes, et chaque fois la troisième citation était de Paul Celan, sur lequel je me suis un peu penché en janvier de l'année dernière, à l'occasion de la lecture du livre d'Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine et la venue presque dans le même temps du comédien Nicolas Bouchaud avec son spectacle sur Le Méridien. D'ailleurs la citation choisie par Stéphane Lambert est issue du Méridien : "Celui dont l'art obsède le regard, et la pensée, jamais ne garde conscience de soi. L'art déporte le Moi au plus loin." La citation d'Ameisen est, elle, extraite de Von Schwelle zu Schwelle, 1955 :

Parle aussi toi,
parle en dernier
dis ta Parole.

Parle -
Mais ne sépare pas le Non du Oui.
Donne à ta parole aussi le Sens :
donne-lui l'Ombre.

Regarde tout autour :
vois, comme cela devient vivant à la ronde -
Auprès de la Mort ! Vivant !
Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre.
"Parle - Mais ne sépare pas le Non du Oui." N'est-ce pas l'oxymore qui se trame ici encore ? Ce duo-duel de la lumière et de l'ombre, ne le retrouvai-je pas à la page 49 de l'essai de Lambert, lorsque celui-ci aborde la période marocaine de Nicolas de Staël ?
"La lune jetait son éclat feutré dans la nuit. Depuis le Maroc - la révélation du Maroc ! l'illumination marocaine ! - il avait traqué la lumière dans les moindres recoins où elle allait se cacher. Il l'avait poursuivie dans l'ombre, là où elle  donnait à la couleur une autre coloration. La lumière qui éclairait sombrement son esprit en cette nuit de cogitation, il avait essayé d'en saisir la juste réverbération comme s'il s'était appliqué à recueillir le feu caché dans l'obscurité. Comme ceux qui avaient peint au fond des grottes en sachant que l'autre lumière, à l'extérieur, celle qui tombait du ciel, était l'ombre de Dieu et qu'il ne fallait pas y toucher sous peine de se brûler les yeux !"
Un peu plus loin, page 80, on retrouvera explicitement cette oxymorique "lumière de l'ombre", avec le Maroc toujours à l'arrière-fond :
"Ce ciel allait brutalement se refermer au-dessus de lui, image obscurcie se confondant avec celle de la mer dans la nuit, surface sombre où onduleraient faiblement les reflets de la lune à la manière d'une berceuse pour endormir les enfants. Mais avant d'en arriver là, calfeutré dans sa tour, il aurait fini par atteindre cette fameuse lumière de l'ombre, équilibre du jour et de la nuit (point de contact entre la vie et la mort, atmosphère matricielle dont on en sait dire encore si elle aboutira à l'enfantement ou à la disparition), dont il avait tant rêvé lorsque, à vingt ans, il avait séjourné de longs mois au Maroc afin d'y faire l'apprentissage  sur le vif du dessin et de la couleur." [C'est moi qui souligne]*
Et il semblait que chaque jour apportait maintenant son présent de clarté : le lendemain, reprenant une énième fois ce vieux 10/18 de Guy-René Doumayrou, Géographie sidérale, qui m'accompagne depuis bientôt trente-neuf ans, depuis que j'en ai fait l'acquisition sur les trottoirs de la brocante de l'avenue des Marins, je lis page 13, placée sous le titre VOIR EMOUVOIR, ce paragraphe qui n'a gagné que plus d'actualité encore à l'heure du réchauffement climatique et de l'effondrement de la biodiversité :
"Soleil d'une lucidité qui l'oblige à fouiller l'au-delà des apparences, l'homme debout ne se lasse point, en dépit des balancelles du progrès, de poursuivre les horizons terrestres. Et au fond de toutes les satisfactions, le gouffre d'une incompréhensible lumière d'ombre le maintient impitoyablement en alerte ; or voici que se creusent les houles de la plus tragique détresse parce qu'on a voulu égarer cette longue quête sur les plages fétides de la réplétion, et encore n'est-ce rien. Mortelle, excusez du peu : la civilisation se découvre enfin nuisible. Elle s'aperçoit que pour avoir trop pétri la terre à ses menus plaisirs elle en a perdu l'amitié, et que le pire peut advenir." [C'est moi qui souligne]
De même, reprenant ma lecture, décidément bien erratique, de l'essai de Frances A. Yates sur L'art de la mémoire, je ne pouvais pas ne pas voir comme une nouvelle pierre ajoutée à l'édifice ce chapitre sur Le secret des "Ombres" de Giordano Bruno. Ce livre, De umbris idearum, parut à Paris en 1582 où il fut dédié à Henri III : "(..) Les Ombres, écrit Yates, descendent clairement du Théâtre hermétique de la Mémoire que Camillo avait montré à François 1er, grand-père du roi au pouvoir."




Curieusement (mais on pourrait tout aussi bien dire "logiquement"), c'est sur le site consacré à Chris Marker que j'ai retrouvé ce schéma du système de mémoire de Giordano Bruno (correspondant à la planche 11 du livre de Frances A. Yates). Souvenons-nous que c'est à partir d'un texte de Marker que s'est mis en route une série d'articles sur l'art de la mémoire
Je n'ai pas trouvé de meilleur résumé de la complexe tentative de Bruno que celui donné sur un blog justement intitulé lombredesidées, rédigé par un anonyme qui se surnomme l'Ombre :
"Dans ce livre à la forme étrange, il livre une méthode pour mettre en ordre ses souvenirs afin d’atteindre la divinité. Il lui suffit pour cela de combiner l’ars memoriae des Anciens avec les roues combinatoires de Raymond Lulle ; d’articuler une théorie des images mnémotechniques et une théorie de l’infini mécanique. Pour Bruno, les Idées sont les étoiles qui brillent au firmament. L’homme ne peut les atteindre, ni se les approprier ; il doit se contenter de leurs images, c'est-à-dire pour Bruno de leurs ombres. Cette ombre portée, ce reflet de la pensée, s’incarne dans une image qui la synthétise. Il suffit alors de placer ces images sur des cercles concentriques qui tournent les uns dans les autres pour mettre en relation les idées entre elles, former des combinaisons nouvelles, créer des rapports inattendus entre les choses. Les cercles combinatoires contiennent en puissance la totalité des pensées possibles ; en les faisant jouer, on peut suivre des filiations secrètes entre les images de notre esprit, et finalement ressaisir notre mémoire en une unité immense qui se confond avec le cosmos."[C'est moi qui souligne]

G. Bruno, De umbris idearum, 1582, Roues de mémoire


En passant nous avons renoué avec Raymond Lulle, apparu dans l'article sur La Sapienza. Lulle dont nous savons l'intérêt que lui porte Eugène Green. Mais ce n'est pas hasard non plus si l'on retrouve Giordano Bruno dans Le Pont des Arts. C'est Pascal qui offre à son amie, l'étudiante en philosophie, un exemplaire de Des fureurs héroïques.


Dans la présentation réalisée par Les Belles Lettres, chez qui le volume est édité, la citation liminaire témoigne d'une langue charnelle et torrentielle qui me  donne furieusement (c'est bien le mot approprié) envie de découvrir plus avant l’œuvre d'un homme dont l'on se contente le plus souvent d'évoquer la biographie.
 « Voici tracé sur le papier, imprimé dans les livres, placé devant les yeux et entonné aux oreilles un bruit, un fracas, un vacarme d'allégories, d'emblèmes, de devises, d'épîtres, de sonnets, d'épigrammes, de volumes, de prolixes dossiers, de sueurs d'agonie, de vies consumées, le tout accompagné de cris à assourdir les astres ; de lamentations dont les échos retentissent jusqu'aux antres infernaux, de tortures qui frappent de stupeur les âmes vivantes, de soupirs qui font s'évanouir de compassion les dieux immortels, et tout cela pour ces yeux, pour ces joues, pour ce buste, pour ce blanc et pour ce vermeil, pour cette langue, ces dents, ces lèvres, ces cheveux, ce vêtement, ce manteau, ce gant, cette chaussure, cette pantoufle, cette réserve, cette risette, cette petite moue, cette fenêtre veuve, ce soleil éclipsé, ce remue-ménage, ce dégoût, cette puanteur, ce sépulcre, cette latrine, ces menstrues, cette charogne, cette fièvre quarte, ce déni de justice, ce tort extrême de la nature, laquelle par l'apparence d'une surface, par une ombre, un fantôme, un enchantement circéen mis au service de la génération, nous donne l'illusion trompeuse de la beauté. »
 __________________________
* Nicolas de Staël, dans une lettre envoyée de Marrakech à Emmanuel Fricero : "je veux rester longtemps parti ou mieux, ne plus m'arrêter de travailler". Ce qui attire le commentaire suivant de Guitemie Maldonado dans son très bel ouvrage Nicolas de Staël (Citadelles et Mazenod, 2015) : "Comme si travail et mouvement étaient devenus également nécessaires à celui qui souhaite, par leur association et dans le bel oxymore "rester parti", s'inventer une position qui, il faut bien l'admettre, a toutes les apparences de l'intenable."

mardi 25 décembre 2018

La Sapienza

Acte I. (L'épisode Gilets jaunes a remis au goût du jour ces vieilles divisions du théâtre classique, profitons-en). Je me replonge dans L'art de la mémoire de Frances A. Yates, au chapitre VII, Le Théâtre de Camillo et la Renaissance italienne. Et j'enchaîne avec le chapitre suivant, Le lullisme  comme art de la mémoire. Le lullisme, c'est-à-dire le mouvement de pensée initié par Raymond Lulle (Ramon Llul en catalan), né aux environs de 1235 à Majorque, île à l'époque placée à la croisée des trois cultures, chrétienne, juive et arabe. Sénéchal et troubadour, il a la trentaine passée une illumination sur le mont Randa, où il affirme avoir eu durant cinq nuits consécutives des visions du Christ en croix. Il vend alors ses biens, quitte sa famille et se consacre à un triple projet : "écrire des livres dénonçant les erreurs des infidèles ; fonder des collèges pour l'enseignement des langues en vue de la prédication ; évangéliser les musulmans."(Louis Sala-Molins, Encyclopaedia Universalis) Et des livres, Lulle en écrivit beaucoup, presque trois cents, en arabe, en latin mais aussi en catalan, dont les thèmes "vont du roman à la mystique, en passant par les sciences, la logique, la philosophie, la théologie, l'ascétique, la lutte contre l'averroïsme, la croisade, la pédagogie, la politique, le droit."

Raymond Lulle (gauche) et Thomas le Myésier (droite) :in Electorium parvum seu breviculum (vers 1321) - Wikipedia
"Par l'un de ses aspects, l'Art de Lulle, écrit Frances A. Yates, est un art de la mémoire. Les attributs divins qui en sont la base se disposent d'eux-mêmes selon une structure trinitaire à travers laquelle l'Art devenait, aux yeux de Lulle, un reflet de la Trinité ; et il pensait que l'Art devait être utilisé par les trois facultés de l'âme, que saint  Augustin définit comme le reflet de la Trinité en l'homme. En tant qu'intellectus, c'était un art qui permettait de connaître ou de découvrir la vérité ; en tant que voluntas, c'était un art qui permettait d'entraîner la volonté à l'amour de la vérité ; en tant que memoria, c'était un art de la mémoire qui permettait de se rappeler la vérité."(p. 189)

Acte II. 22 heures. J'interromps ma lecture pour regarder Des livres § vous, l'émission d'Adèle Van Reeth sur LCP. La semaine dernière c'était Jean-Luc Mélenchon et l'historien Gérard Noiriel qui étaient invités, mais cette fois-ci place au théâtre avec Georges Forestier, auteur d'une nouvelle biographie de Molière, Agathe Sanjuan, conservateur de la bibliothèque de la Comédie Française et Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre de l’Odéon et metteur en scène de L'école des femmes. La discussion est tout à fait intéressante, mais ce qui va être déterminant pour moi c'est cette séquence de la fin de l'émission où les invités présentent trois livres de chevet. Et Georges Forestier propose alors un essai de celui que je connaissais surtout comme cinéaste, Eugène Green : Shakespeare ou la lumière des ombres.


Acte III. Je me souviens que sur Mubi je dispose d'un film d'Eugène Green, La Sapienza. Que la plateforme présente ainsi : "L’unique Eugène Green (Le monde vivant, Le fils de Joseph) part à la recherche du concept de sapience jusqu’en Italie, dans ce drame sage et mélancolique. Une ode à l’architecture baroque et à une ancienne civilisation. Avec l’acteur belge Fabrizio Rongione, régulier chez les frères Dardenne."


De fait, jusqu'à ce jour, je suis passé à côté du cinéma d'Eugène Green. J'ai le pressentiment que l'heure est venue de franchir le pas. Je pars donc pour une heure cinquante de quête tout à la fois fiévreuse et tranquille. Et les signes vont s'accumuler. C'est Molière tout d'abord qui est cité dans le film, lors d'une conversation entre Christelle Prot et Arianna Nastro portant sur Le malade imaginaire.


Et puis il y a les fantômes. Rappelez-vous cet article auquel m'avait conduit la recherche sur L'invention du fils de Leoprepes, de Jacques Roubaud, D’après mémoire. Les proses fantômes de Jacques Roubaud, de Nathalie Koble et Mireille Séguy. Dès l'introduction, il est question de "principes qui empruntent en grande partie à la memoria médiévale et à la conception augustinienne du fantôme comme double. En s’attachant essentiellement aux textes roubaldiens en prose, nous voudrions ici identifier quelques lignes de crête de cette entreprise littéraire singulière, qui non seulement travaille avec les fantômes (pour eux et contre eux), mais aussi les suscite, dans le jeu, la mélancolie et la résistance." Je ne veux pas ici reprendre - ce serait trop long - la réflexion des auteures, deux autres citations, assez longues, je m'en excuse, suffiront, je pense, à montrer l'importance du thème :
"Le mode de présence en absence de la bibliothèque de Warburg se donne ainsi comme le négatif de celui des textes fantômes qui hantent les livres de Roubaud : si ces textes n’existent pas dans le monde réel, ils auront cependant pu être grâce à l’existence fictive qu’il leur donne ; la bibliothèque de Warburg existe bien quant à elle, mais n’aura pas été présente dans son œuvre. C’est précisément cette présence négative, deuil d’une existence possible, qui fait de la bibliothèque de Warburg et de son Atlas – que son concepteur présentait comme une « histoire de fantômes pour grandes personnes » – le spectre familier qui hante avec insistance l’ensemble de cet immense édifice à courants d’air qu’est ‘le grand incendie de londres’."
"Dans le sillage des mnémonistes médiévaux, Jacques Roubaud a non seulement retenu des textes devenus fantômes dans sa mémoire, mais il s’est aussi servi de ces mains mnémoniques pour composer d’autres textes, à partir de ceux qu’il a mémorisés, fragmentés et « manipulés », ou bien à partir de ses propres écrits, devenus fantômes de sa mémoire. Comme nous le révèle notamment la toute dernière branche du grand incendie, la plus grande partie de l’écriture du cycle en prose, de la branche I au début de la branche V, a été en effet conditionnée et contrainte par l’usage de ces mains mémorielles, doubles des mains réelles du prosateur. Le procédé d’écriture, sa réinvention et son histoire, ainsi que son protocole d’utilisation sont décrits avec précision sur plusieurs chapitres de La Dissolution." [C'est moi qui souligne]
Au passage, qu'est-ce que c'est que ces mains mnémoniques ou mémorielles ? Eh bien ces mains sont tout bonnement celles de Johannes Mauburnus que j'évoquais dans le billet précédent.
"Dans l’ensemble des arts de mémoire qu’il a consultés et examinés en détail, l’auteur contemporain a finalement privilégié un « art de mémoire de poche », celui des « mains mnémoniques ». Il en a trouvé le principe dans l’ouvrage d’un théologien de la fin du Moyen Âge, le Rosetum de Mauburnus, qu’il a adapté à ses propres besoins :
[…] il s’agit […] d’un art de mémoire de poche, d’une variante sophistiquée du « nœud à mon mouchoir ». Dans la paume d’une main ouverte, fictive, mentale, bien éclairée des lumières de l’esprit, de taille raisonnable, disposer, dans un ordre choisi, immuable, des lieux de mémoire, plus ou moins nombreux, numérotés, les nombres permettant de suivre le parcours voulu par le mnémoniste. En chaque lieu placer, par la pensée, un fragment de ce dont on veut se souvenir. Passer et repasser en chaque lieu de la main mnémonique, selon l’ordre, et graver dans sa mémoire ce qui doit s’y trouver et retrouver. Quand l’heure vient, ouvrir la main, mentale bien entendu, bien l’éclairer de son attente et relire ce qui s’y trouve." (La Dissolution, p. 374.
[...] On retiendra ici de cette longue et complexe méthode d’écriture de la prose que la main mnémonique est un prolongement de la mémoire, articulé : chaque détail de la main a ses lieux, qui définissent des parcours possibles (multiples, grâce aux croisements des lignes), et permettent à la fois de mémoriser, de réutiliser, de reformuler un texte et d’en composer un autre, souvent en décalage spatio-temporel avec le moment réel d’écriture. Main gauche et main droite servent toutes deux de support mémoriel : le fantôme roubaldien est ambidextre, mais l’utilisation de l’une ou de l’autre main est aussi rigoureusement conditionnée. Non seulement la différence de dessin entre chaque main permet de multiplier les parcours, mais à chaque côté est assignée une tâche différente dans l’activité d’écriture de la prose :
[…] pour chaque couple de moments-prose consécutifs j’ai prévu deux mains mnémoniques : l’une pour la phase de récapitulation, l’autre pour la préfiguration."(ibid. p. 480, c'est moi qui souligne)
Les fantômes, donc, surgissent dans La Sapienza, à double reprise (j'ai dû mettre les sous-titres en anglais, une grande partie des dialogues du film étant en italien et non traduits dans la version française) :




Acte IV. Après le film, qui me laisse ébloui, je cherche sur le net  à en savoir plus sur le livre de Green sur Shakespeare. Cette recherche me conduit sur une émission de France Culture, Les chemins de la philosophie, animée, tiens donc, par Adèle Van Reeth, Profession philosophe (1/42) Eugène Green, un cinéaste spirituel . Dans les citations de la page web, je repère ceci :

"Le rapport à la philosophie d'Eugène Green
"Si vous trouvez un aspect philosophique dans mon travail ce n’est pas parce que j’ai lu beaucoup de philosophie mais plutôt parce que je ne peux pas m’empêcher de penser par rapport à mon expérience et mon être. Parfois ça me nourrit de trouver chez les écrivains du passé des choses qui ont un rapport avec ce qui m’intéresse dans la pensée.          
Mon courant de philosophie commence avec Platon et passe par saint Augustin, Pascal et aussi les grands mystiques comme Raymond Lulle ou saint Jean de la Croix. " [C'est moi qui souligne]
Raymond Lulle. Magnifique. Mais il y a encore plus fort. Sur l'ipad mini où je consulte la page, le son se déclenche tout seul, et c'est incroyable, j'entends parler du grand incendie de Londres ! Je note le temps sur la barre de défilement : 1 :58. Je sais que je n'aurai pas le temps cette nuit pour y revenir.
Mais ce soir, lorsque je retourne sur la page, rien. J'écoute l'émission de Green, mais il n'est pas du tout question du Grand Incendie. Je finis par comprendre que ce que j'ai écouté c'est le direct de cette nuit du samedi 22 décembre. Direct -je me reporte à la grille des programmes - qui était consacré aux Contes d'hiver à Londres (1ère diffusion : 26/12/1970) ! Une émission qui dure pas moins de cinq heures... J'ai donc consulté au moment même où le Grand Incendie était évoqué. Sauf que je me suis légèrement trompé...


Si vous écoutez bien à partir de 1 : 58 : 45, il est bien question de Londres et d'incendie, mais il ne s'agit pas du Great Fire de 1666, il s'agit des bombardements de la seconde Guerre mondiale... J'avais extrapolé. Mais pas de beaucoup, car en continuant l'écoute il est bel et bien question du Grand Incendie quelques minutes plus tard (à 2 : 01 : 40).

Acte V. Abandonnant FC et poursuivant la recherche, me voici conduit sur la vidéo d'une intervention d'Eugène Green à la librairie Mollat de Bordeaux. J'en reprends pour cinquante minutes...



Quand j'en termine, il est quatre heures et demie du matin. D'aucuns sortent de boîte. Quelle vie de dingue.

Épilogue.  Travaillant l'après-midi qui suit sur les mains de Mauburnus, je découvre un article écrit en catalan d'Anna Serra Zamora, de l'Université de Pompeu Fabra de Barcelone, Mans mnemoniques en l'Ars demonstrativa de Ramon Llull, publié le 15/12/ 2014, la même année que le film de Green. J'y trouve la main mnémonique de Mauburnus et celle d'Ignace de Loyola. L'auteure fait ensuite la relation avec des mains mnémoniques représentées dans les manuscrits de l'Ars demonstrativa, un livre de Lulle écrit en 1283.

 
11) Ars demonstrativa, 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 197r;
12) Ars demonstrativa, primera meitat del segle xv, Bèrgam MA 365, f. 7r;
13) Liber propositionum secundum Artem demonstrativam compilatus, a. 1494, San Candido, Biblioteca della Collegiata, VIII C.8, f. 210a.r;
14) Ars demonstrativa/ Liber propositionum secundum Artem demonstrativam compilatus, segle xvi, El Escorial, &.IV.6, f. 79v.


Anna Serra Zamora met les mains 11, 12, 13 en relation avec la figure S de l'Ars demonstrativa, représentant (si j'ai bien traduit du catalan) l'âme rationnelle ou psychologique, et la figure 14 avec la figure A (qui représente les seize dignités de Dieu - (bonitas, magnitudo, aeternitas, potestas, sapientia, voluntas, virtus, veritas, gloria, perfectio, justitia, largitas, simplicitas, noblitas, misericordia, dominium)).

Figura S de l’Ars demonstrativa.
15) 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 3v
Figura A de l’Ars demonstrativa.
17) 1289, Biblioteca Marciana (Venècia), Lat. VI, 200, f. 3v;
 Pour en finir, je ne peux m'empêcher de mettre à mon tour ces deux figures A et S en regard des coupoles des églises baroques qui constellent La Sapienza d'Eugène Green :