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samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique


lundi 20 avril 2026

Je n'avais encore pris que des chimères

"Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l’Égypte ; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres ; il avait saisi des villes et des royaumes ; ses mains étaient pleines de puissantes réalités ; je n'avais encore pris que des chimères."

Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe 

Je veux voir une autre manifestation de l’attracteur étrange dans le soudain revival d'un article ancien, #77/313 Le reliquaire de Vivant Denon, publié le 31 mars 2017, parvenu dans le top 5 des articles les plus consultés, alors que je n'ai opéré aucun lien avec icelui dans les derniers articles. Il partage cependant un point commun avec eux, à savoir qu'il évoque Napoléon à travers le peintre Antoine-Jean Gros. Je devais à l'époque cette découverte à Jean-Paul Kauffmann, dont je venais de lire Outre-Terre, récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon, soit dit en passant, une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. Kauffmann commente dans ce livre le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.

 

Ce tableau, réalisé dans l'hiver 1808 après que le baron Gros ait gagné le concours organisé par Vivant Denon, est exposé précisément dans l'aile Denon, salle 77 (salle Mollien). "Malgré le blanc de la neige, écrit Jean-Paul Kauffmann, - ou plutôt à cause de ce blanc - cette peinture est noire. Gros, en voilà un qui n'a pas transigé avec le sujet qu'on lui a imposé. Sa peinture suscite le malaise comme d'ailleurs tout ce qui touche à Eylau" (Outre-Terre, p. 29). La notice du Louvre  précise que les espions de la police suspectèrent ce tableau de rendre la guerre impopulaire : "Toutefois, Napoléon apprécia l’œuvre et lors de la distribution des récompenses aux artistes, il remit sa propre croix de la Légion d'honneur au peintre."

Je rappelle dans l'article que Vivant Denon avait bien précisé l'anecdote à illustrer : " Le moment est celui où Sa Majesté visitant le champ de bataille d'Eylau pour faire distribuer des secours aux blessés, un jeune hussard lituanien [l'homme à la natte], auquel un boulet avait emporté le genou, se soulève à la vue de l'Empereur et lui dit : César, tu veux que je vive, eh bien ! qu'on me guérisse, je te servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre." 

 

Je rapporte ensuite que Kauffmann écrit que son ami, le peintre Édouard Trémeau, "compare le geste du bras de Napoléon  à la main levée de Dieu allant vers celle d'Adam, sur le mur de la chapelle Sixtine, pour lui donner vie". "La veille, poursuit-il, l'église était une position stratégique. Dans le tableau elle est devenue le reliquaire de la bataille, la châsse où est enfermé ce qui n'appartient plus au monde sensible mais à un principe supérieur, spirituel, l'âme d'Eylau."

Il me semble aujourd'hui que, bien plus que la main de Dieu dans la Sixtine, c'est le rite royal du toucher des écrouelles que le geste de Napoléon veut suggérer. D'ailleurs n'est-il pas question de guérir dans la supplique du hussard lituanien ? L'historien Jean-Philippe Chimot, dans ce même article déjà signalé, La vérité sur le mensonge, écrit lui-même : "L’autre grand succès esthétique de Gros, Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau joue sur le même spectre que Jaffa : montrer que le chef, au-delà de la guerre, de la mort, de la souffrance, pense à soigner les plaies… qu’il a ouvertes !"

Il n'est peut-être pas inutile de relire la fin de cet article de 2017. J'y écrivais donc que Jean-Paul Kauffmann cherchera pendant tout son séjour à pénétrer dans cette église d'Eylau, mais que celle-ci, reconvertie en usine, est inaccessible à la visite. Il essaiera tout de même de passer outre et, profitant que les esprits soient occupés par la reconstitution de la bataille, s'introduit par l'arrière. Mais il n'en accèdera pas pour autant au clocher, malgré le bakchich donné à une vieille femme qui gardait l'entrée. Il apprendra juste ce qui est fabriqué dans cette église-usine : des vitrines frigorifiques... 

Poursuivons : "Il y a bien sûr un aspect de dérision dans cette information qui conclut d'ailleurs l'ouvrage, mais après tout n'est-ce pas d'une certaine façon cohérent avec la fonction de reliquaire qu'il attribue un peu plus haut à l'église ? la vitrine conserve les produits des magasins comme le reliquaire abrite les restes des saints. Et je m'amuse de voir ce mot reliquaire suivre de peu celui de Vivant Denon, lui-même créateur d'un reliquaire des plus étranges, conservé, peu de gens le savent, au Musée-Hôtel Bertrand à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre."

 

Et je terminai ainsi : "J'ai consacré en 2016 plusieurs articles à ce reliquaire et à son curieux propriétaire, véritable fondateur du musée de Louvre. Il était au cœur d'un autre attracteur étrange dont j'ai cherché à surprendre et répertorier les ramifications pendant plusieurs mois. Je ne vais pas y revenir maintenant, mais je vous livre tout de même la description par Arnauld Le Brusq du contenu de ce reliquaire :

"C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne] Arnauld Le Brusq, Monuments, L'insulaire, 2006, p. 44 "

Par curiosité, je me reporte aujourd'hui, en 2026, à ce beau livre d'Arnauld Le Brusq, déniché dans un obscur recoin de Noz dix ans plus tôt, en mai 2016. Relisant ce chapitre d'où j'ai extrait la citation au-dessus, Traversée de la grande galerie du Louvre, je tombe sur ce passage :

Le long du tunnel maintenant à ciel ouvert sous sa verrière,
la Grande Galerie autrefois lieu de passage le long de la Seine
dans la demeure des rois, désormais dévolue à la religion de
l’art depuis que les rois ne sont plus, un miracle chasse l’autre,
ici ils touchèrent les écrouelles, Le Roi te touche, Dieu te gué-
rit,
l’un après l’autre, la succession des rois de France qui
s’avance, tout équipés de l’attirail sorti de la nuit des temps,
tout couverts des fleurs de lys tombées du ciel, coiffés de la
couronne, l’épée au côté, le sceptre doré en main, oints de
l’huile coulée de la sainte ampoule et précédés de la statue de
la Vierge à la main d’ivoire bénissante pour exécuter cette
cérémonie magique, le toucher des écrouelles, sise au gré des
pérégrinations royales, entre deux chevauchées, après chasse
ou guerre, ici ou là, en tout lieu transitoire, chapelle reculée,
jardin d’église ou bien ici même dans la Grande Galerie où
défilait devant eux la longue colonne des scrofuleux venus des
quatre coins du monde d’alors, Italiens de Pérouse et de
Lombardie, d’Urbin et de Bologne, Albigeois et Toulousains
du Pays d’Oc ou du Haut-Adour, Portugais, Flamands,
Suisses et Espagnols et même Bretons de Guingamp, tous
dans l’attente de la guérison, Le Roi te touche, suivant cette
même espérance qui lançait les pèlerins sur les chemins des
grands sanctuaires, Dieu te guérit, poussés vers le Capétien, la
foule gourmeuse dans l’attente de la guérison. Nettoyée de ses
péchés. Régénérée dans le délire du toucher comme dans la
folie du voir. Miracle.
Puis, c’était un peu plus tard : le 2 avril 1810, le cortège
du mariage de Napoléon Ier (le mâle) et de Marie-Louise de
Habsbourg (la femelle) parcourut toute la longueur de la
Grande Galerie entre temps devenue musée, défila devant la
double haie des chefs d’œuvre de la peinture alors rangés par
écoles pour déboucher au Salon Carré où fut donnée la béné-
diction sous le voile, dans un frôlement de la religion de l’art
et de la religion tout court sous les auspices de l’éternelle pro-
création, ce bourdonnement d’insectes accolés le temps d’un
vol nuptial, Marie-Louise, fade nymphe tout de même après
les gracieux papillonnements de Joséphine, déjà lourde du
héros guerrier attendu comme devant sortir d’elle, l’héritier,
là pour ça, pondeuse, un œuf, pour attendrir la victoire et
tempérer l’éclat des armes par la douce majesté d’une reine et
d’une mère, tandis que le fécondateur, l’initiateur de la race,
portait déjà son regard au-delà, ailleurs, plus loin, lui qui
mimait sur le mode emphatique le doux délire royal du tou-
cher des écrouelles en tendant son doigt guérisseur vers les
pestiférés de Jaffa.
Redite. Depuis lors il n’y eut plus de main
assez vertueuse pour guérir les écrouelles ni de sainte ampoule
assez salutaire pour rendre les rois inviolables
. [C'est moi qui souligne]

 

« Louis XIV touchant les malades des écrouelles », tableau de Jean-Baptiste Jouvenet, peint vers 1690


vendredi 30 mai 2025

Marie d'Egypte et le vertige

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles. Saints, martyrs, ascètes appartenant tous à la tradition orthodoxe et parfois à la tradition copte d’Égypte. Revenu en France, désireux de se documenter, il s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur eux,"si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants".  Ce livre, à l'instigation d'un ami, il décide donc de l'écrire*, et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte :

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ?

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

 

Sainte Marie l'Égyptienne, José de Ribera, huile sur toile, 1641, Montpellier, Musée Fabre.

L'écrivain évoque le désert copte dans Sourates (1982) : "Horizon, infini à l'intérieur de soi. Le soleil insoumis, le vent de feu, la neige immaculée du sable ne font que susciter au sein de l'homme, de l'ermite la tentation d'une ombre dense, d'un refuge dans la nuit de l'être, la pénombre des yeux fermés, du corps clos. Le désert effrite les âmes et les corps comme il effrite les monts et les rocs. Il dénude jusqu'au subconscient ne laissant plus en nous que l'écorché de nos phantasmes, le blanc squelette des pulsions desséchées."

Dans Chemins d'écriture, il poursuit ainsi : " Pulsions desséchées. Cette image est prémonitoire. Je ne savais pas, quand je l'ai conçue, que j'écrirais Marie d’Égypte** deux ans plus tard et que l'ascèse de la sainte prostituée qui assèchera, desséchera, craquellera son corps peu à peu, le rendant aussi fragile et transparent qu'une mue d'insecte, exprimerait très exactement cette image."

 

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne***. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)


"Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."

Par ailleurs, on retrouve Jean-Paul Kauffmann dans Chemins d'écriture à travers cette photo des pages 182-183 :

La légende dit : "J'ai choisi cette photo de Sylvia et de moi devant la maison des cœurs parce qu'elle a été prise, lors de son passage, par le journaliste Jean-Paul Kauffmann, retenu trois ans en otage au Liban et aujourd'hui enfin libéré."
 

___________________

* Ce sera Les Hommes ivres de Dieu, qui eurent trois éditions successives en 1961, en 1975 et en 1983. 


** Ce sera son premier roman (1983).

*** Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique.  "

samedi 12 avril 2025

Bourges à double tour

"A Bourges, j'allais changer d'époque. Je faisais l'expérience de la singularité, une nouvelle façon de voir les choses, un système de valeurs inconnu."

Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, p. 265. 

Ce n'est pas la première fois que Jean-Paul Kauffmann évoque son séjour de jeunesse à Bourges, en 1961. Dans son récit précédent, Venise à double tour (Équateurs, 2019), après le compte rendu de son entrevue avec don Antonio, archidiacre du chapitre de la basilique Saint-Marc, il insère, sans qu'il y ait de rapport évident avec ce qui précède, l'épisode de son job de vacances à la cathédrale Saint-Etienne. 

Avant de s'y pencher plus avant, rappelons que Venise à double tour raconte la quête de JPK sur les églises closes de la ville (et elles sont nombreuses). Installé pendant plusieurs mois dans un appartement de la Giudecca, il ne cesse de trouver les moyens pour se faire ouvrir ces édifices qui abritent parfois des œuvres remarquables :"Mon séjour à Venise, je vais le consacrer à forcer les portes de ces sanctuaires. Approcher des administrations réputées peu localisables, régentées par une hiérarchie aussi contournée qu'insaisissable. La burocrazia." (p. 20)

 

On devine déjà que l'affaire ne sera pas simple. Il y faudra bien des rencontres, beaucoup de patience, de l’opiniâtreté même et, parfois, un brin de bonne fortune, pour réussir à pénétrer dans quelques-unes de ces églises de l'ombre et du secret. On suit l'écrivain dans son périple vénitien comme on suivrait un détective un peu foutraque dans un polar poisseux.

Bourges surgit donc sur ces entrefaites aux deux tiers du livre. JPK donne des détails qui n'apparaissent pas dans L'Accident, précisant par exemple qu'il commentait les scènes du Jugement dernier qui figuraient sur le tympan du portail central. "Le portail central ! s'exclame-t-il. Déjà le seuil à franchir pour s'introduire à l'intérieur ! A force d'arpenter les nefs , le sanctuaire n'avait plus de secrets pour moi. J'en connaissais tous les recoins."

Il raconte ensuite qu'il découvre un jour, dans une des chapelles de l'abside, une porte ingénieusement dissimulée au milieu d'une boiserie, qu'il suffisait de faire pivoter pour accéder à un passage donnant accès à tout l'arrière-décor de la cathédrale : "C'est une manie chez moi depuis le début : je veux m'introduire dans les lieux prohibés. "Interdit au public", "staff only", à la vue de ces inscriptions, je ne cherche pas aussitôt à entrer, mais j'essaie d'abord de comprendre ce qui bloque. Où est le code caché ? Quel est le sésame ?" Il rapporte alors comment il entraîne une jeune Berruyère dont il était amoureux dans ce dédale ignoré des touristes : "Nous restions des heures dans l'une des deux tours, alors inaccessibles aux visiteurs. De ce lieu interdit, appuyés à la balustrade, nous regardions, bien au-delà de la vieille cité, les faubourgs et la campagne au loin." Et pourtant, malgré les heures passées, le moment ne vint jamais pour le jeune Breton de déclarer sa flamme. Trop timide, dit-il dans L'Accident. Il est plus prolixe dans Venise à double tour : "L'alphabet occulte des entailles et marquages sur les poutres provenant d'arbres abattus au XIIIe siècle, les chapiteaux grossièrement sculptés de figures monstrueuses, tout ce monde clandestin à la fois nous menaçait et échauffait notre imagination. Aucun bruit. Nous étions intimidés par cet envers de voûtes et de coupoles. Parfois je croisais son regard noir intense et ses yeux moqueurs - ou peut-être méprisants. Attendait-elle un geste de ma part ? Les coulisses de cette cathédrale ont gardé pour moi une charge érotique."

Cathédrale Saint-Etienne (Wikimedia Commons)
 

Je me demande si cette porte dérobée dans une chapelle de l'abside existe toujours, si elle n'a pas été bloquée depuis 1961 (c'est le plus probable). Il est bien tentant d'aller le vérifier, je ne l'ai pas fait jusqu'à présent, mais un de ces jours peut-être...

mercredi 9 avril 2025

Le Chemin du Dragon

"J'ai adoré Bourges et sa cathédrale, les jardins de l'archevêché, les vieilles rues médiévales, son atmosphère balzacienne. Un côté confidentiel et relégué, comme esseulé au milieu de la carte de France. Elle reste pour moi l'une des villes les plus attachantes de ce pays."

Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, p. 265

Ces dernières semaines, les thèmes et les motifs s'entrelacent au point qu'il m'est difficile de présenter un tableau clair de la situation. Différentes pistes demandent à être explorées, au risque de la perte et de la confusion. Après l'épisode de l’œil de Pierre Chanteau et de la poussière de Pierre Soulages, je dois en quelque sorte rebrousser chemin et revenir sur ce thème des Rogations suscité par la lecture de L'Accident de Jean-Paul Kauffmann.

Les Rogations furent en effet au cœur d'un article ancien de Fragments de géographie sacrée, écrit par l'ami Robin Plackert. Il citait déjà Philippe Walter, qui les présentait comme une fête agraire où, par « des rites ambulatoires, il s'agit de protéger les récoltes en pleine croissance non seulement à un moment critique de l'année où les risques de gelée n'ont pas encore disparu mais également à une période où la sécheresse peut être dramatique. C'est la saison très redoutée de la lune rousse dont on souligne encore les méfaits dans certains terroirs. Le roux et la rouille* sont d'ailleurs l'aspect dominant de toute la période des Rogations ; ils sont au cœur de ce mythe saisonnier. On notera cependant les silences ou les faiblesses de l'explication liturgique sur certains détails de la fête ( les dragons processionnels ou la triade festive par exemple). » (Mythologie chrétienne, Imago, 2005, p.136)

 

Il signale ensuite que cette fameuse fête n'a pas échappé au regard acéré de celui qui mit en lumière la géographie sidérale des pays d'Oc, à savoir Guy-René Doumayrou, qui mentionne lui aussi les Dragons des Rogations survivant encore en plusieurs cités du Languedoc. Il montre l'existence d'un Axe des Rogations, qu'il rapproche de la visée du premier mai :


 

« On a été tenté de l'appeler « axe du premier mai », parce qu'il vise le lever héliaque aux alentours de cette date. Toutefois, comme on le trouve souvent balisé en ligne droite sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, on ne peut l'associer à une position trop précise du soleil dans sa divagation saisonnière. On peut en revanche, sans craindre d'errer, le mettre en rapport direct avec le temps des Rogations puisque, tout aussi bien, l'ethnologie a déjà revalorisé ce vocable d'origine chrétienne pour désigner le groupe fabuleux, beaucoup plus archaïque, des dragons processionnels que l'on sortait pour célébrer ce « rite » destiné à faire descendre les dons du ciel sur la terre. Axe des Rogations donc, cet orient, dont le trait part du soleil levant au début mai pour s'éteindre avec le soleil couchant du début novembre, sera plus justement encore appelé le Chemin du Dragon. » (Évocations de l'Esprit des Lieux, p. 110)
Un peu plus loin, Doumayrou affirme que « le pays de Mélusine, serpente médiévale, ne pouvait manquer d'avoir le sien, le traversant de Poitiers à La Rochelle en passant par Niort, selon un azimut qui est, cette fois, effectivement celui du premier mai. Mais il est issu de Vézelay où rayonna, quelque temps, un des centres les plus importants de la Chrétienté, en l'honneur de Marie-Madeleine. La pleureuse aux longs cheveux n'était pas un dragon, sans doute, mais c'était une « moins que rien », déchue comme Lucifer, pourtant si fort illuminée par l'amour de l'homme divin qu'elle s'éleva à une dignité qui l'égalait presque à la vierge mère. [...] L'axe Vézelay - La Rochelle, qui frôle Bourges, dont la cathédrale est dédiée à saint Etienne le lapidé, l'homme dissous par la pierre brute, et traverse les marécages de la Brenne, gouffre ombilical des Gaules, pour aboutir à ce port dont le nom, La Roche-Hélios, la Pierre-Soleil, annonce la métamorphose, au bout du pays qu'illustrèrent les miracles de la Mère Lucine, est le chemin d'étoiles de la Femme Perdue, dragon humanisé."(id. p. 112, c'est moi qui souligne)

L'axe  des Rogations est indiqué sur cette carte, filant vers Prague.
 

La mention de Bourges m'intéresse au plus haut point. Outre que la ville a été traitée de nombreuses fois sur ce site, elle est devenue encore plus importante pour moi depuis la rencontre avec E. Cela est la première raison, mais il se trouve également que Bourges occupe tout un chapitre de L'Accident, où JPK évoque son cousin Georges Rousseau, curé de son état, qui convainquit ses parents de lui faire poursuivre ses études dans un pensionnat. C'est le même homme qui lui dénicha "ce qui pouvait ressembler à un job d'été, sauf que je n'étais pas payé. Je fus envoyé à Bourges où se trouvait une antenne de Pax Christi, une association œuvrant pour la réconciliation franco-allemande. Encore la filière catho !" (p. 263) Or, c'est très précisément à la cathédrale Saint-Étienne - celle-là même dont parle Doumayrou -,  que le jeune Kauffmann officiait comme guide dans la journée. Il accueillait les visiteurs à la grange aux dîmes, située en face du portail Nord, où une exposition était consacrée au Miserere de Georges Rouault. A l'époque, il ignorait tout du peintre, mais à présent il affirme connaître par coeur les cinquante-huit planches de la série : "Elles m'ont accompagné tout au long de ma vie. Le souvenir de l'une de ces eaux-fortes dénommée Demain sera beau, disait le naufragé ne m'a pas quitté pendant mes trois années libanaises.. J'en répétais le titre chaque jour - il y avait aussi l'estampe intitulée Le dur métier de vivre -, j'apprenais que l'espoir est une illusion. Il permet de gargner du temps mais ne résout rien. Je ne savais pas que l'univers tragique de Rouault allait s'accorder au mien car ce séjour à Bourges fut placé avant tout sous le signe de la joie."(p. 264)

 

Georges Rouault, Demain sera beau, disait le naufragé, Eau-forte et aquatinte sur papier vélin d'Arches  

Georges Rouault, Le dur métier de vivre, Eau-forte et aquatinte sur papier vélin d'Arches  

Je reviendrai un autre jour sur Bourges et JPK, je voudrais juste terminer en évoquant une autre découverte pendant notre petit séjour à Rodez. Après le musée Soulages et le musée Fenaille avec ses statues-menhirs, nous avions visité le petit musée Denys Puech, et j'avais eu la surprise de tomber sur un autre tableau représentant les Rogations. Jusque-là je n'avais guère trouvé sur le net que le tableau de Jules Breton, or voici que s'offrait à moi La procession des Rogations (La bénédiction des troupeaux) par le peintre aveyronnais Théodore Richard (1848).


 
                           La procession des Rogations (La bénédiction des troupeaux) Détail


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* Le roux et la rouille sont abordés dans l'article Robert le diable ou le Teigneux.

mardi 25 mars 2025

Robert le Diable ou le Teigneux

"Aux Kerguelen se trouvaient rassemblés l'harmonie de cette campagne parcourue dans les premiers instants du jour et l'univers mythologique inventé par Poussin. Je rends grâce à ces Rogations qui ont habité tant de mes rêves. Ne relevaient-ils pas d'un mécanisme de survie ? Une sorte de restauration ou de compensation effaçant la menace du jour."

Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, Equateurs, 2025, p. 199. 

A ce moment du récit, Jean-Paul Kauffmann raconte comment il a survécu pendant ses trois années de détention au Liban, comment la hantise de la mort qui le harcelait pendant la journée s'effaçait pendant la nuit, laissant la place aux rêves, à ces rêves "qui se déroulaient dans cette région lointaine et radieuse de l'enfance". Aucun cauchemar en ces nuits d'otage. Qui ne gardaient que les souvenirs qu'il dit enchantés. Nuits qui n'avaient semble-t-il qu'un objectif : "réunir ce qui se désagrégeait."

Alors il me faut revenir sur ces Rogations, ces processions de plein champ, menées de grand matin, et retourner voir ce qu'en dit Philippe Walter, professeur de littérature française du Moyen Age à Grenoble-III. Le mot Rogations - qu'on peut rapprocher du latin rogare, demander (et JPK rappelle justement les Ora pro nobis et les Te rogamus audi nos ("Nous Te supplions, entends-nous") qu'il devait répéter à la suite de l'abbé Brionne)-, pourrait bien être aussi, selon lui, "une approximation sonore destinée à effacer dans les mémoires un nom probablement indo-européen de la même famille que Robigo et Robert. Le mythe fossilisé (et christianisé) pouvait alors en toute impunité se transposer dans la fête chrétienne des Rogations et dans certains récits médiévaux comme le roman de Robert le diable." (Mythologie chrétienne, Imago, 2005, p. 137)

 Robert le Diable, Paris, BnF ms fr. 25 516, xiiiexive.
 

Un premier récit anonyme du xiie siècle relate l’histoire légendaire d’un certain Robert le Diable, fils d'Aubert, duc de Normandie. Walter le décrit comme un nouvel Attila qui incendie tout sur son passage, particulièrement les abbayes, torture pèlerins et marchands, trucide moines et religieuses, viole les femmes et veut même décapiter les chevaliers vaincus en tournoi. Cette barbarie s'explique par les circonstances de sa naissance : sa mère, la duchesse Yde, stérile, lasse de prier Dieu pour la venue d’un enfant, se tourne vers le diable qui exauce ses prières. Ainsi fut conçu Robert le Diable, dont la rédemption adviendra par sa conversion religieuse. 

Philippe Walter rapproche ce récit d'un très ancien texte mythologique hindou, l'Aitareya Brâhmana, qui racontait déjà l'histoire du roi Hariçcandra qui n'avait pas de fils (bien qu'il disposa de cent femmes) et qui fut aidé par le dieu Varuna, le roi des eaux, en échange du sacrifice de ce fils à venir. Le roi accepta et vint au monde Rohita, "le rouge". De même, le Robert médiéval est "un personnage rouge (ou roux) primitivement attaché à la "rouille" des Rogations." La rouille est une maladie cryptogamique qui affecte les céréales. Dans la mythologie romaine, Robigus (associé à sa sœur Robigo) était le dieu des cultures céréalières et de la gelée. Possédant le redoutable pouvoir de provoquer la rouille, on les fêtait le 25 avril lors des Robigalia au cours desquelles on procédait au sacrifice d'un chien roux. Le flamine de Quirinus, qui était chargé du rituel, "invitait la rouille (Robigo) à frapper plutôt les armes que les blés. Il souhaitait que la menace céleste s'en prenne plutôt à ce qui est nuisible aux hommes (le fer des armes) qu'à ce qui leur est indispensable pour vivre (les récoltes)."

La bénédiction des blés en Artois, Jules Breton, 1857, Musée d'Orsay
 

Philippe Walter rattache Robert le diable au mythe de l'homme aux cheveux roux qui parcourt tout l'imaginaire occidental : "Le conte folklorique du Petit Jardinier aux cheveux d'or l'a perpétué dans la tradition populaire. Il confirme le caractère féérique de cet être hors du commun qui possède une nette ascendance de héros mythique."

Ce conte (nommé aussi le Teigneux dans certaines versions) commence ainsi (l'incipit est particulièrement parlant compte tenu de ce que nous venons d'apprendre sur la rouille) :

Il était une fois un homme sauvage à la peau brun-rouge comme du fer rouillé. On l’avait trouvé, allongé, au fond d’un marais. Le roi l’avait fait mettre en cage, devant son château. La clé de la cage, c’est la reine qui la gardait.

Tous les jours le petit prince vient jouer autour de la cage avec sa balle d’or.
Un matin, la balle tombe dans la cage. L’homme sauvage refuse de la rendre à moins que l’enfant ne lui ouvre la porte.
« La clé est cachée sous l’oreiller de ta maman ! »
Le petit prince veut sa balle ! Il vole la clé et ouvre la cage. Mais quand il voit fuir l’homme sauvage, il prend peur et crie : « Ne m’abandonne pas ! »
Alors l’homme revient sur ses pas, et prend l’enfant sur ses épaules. [...]

Je finirai par une citation de l'anthropologue Charles Stépanoff, à savoir le paragraphe terminal de la section consacrée aux cosmologies paysannes, paragraphe où l'on retrouve entre autres les Rogations :

"Dans toutes ces conceptions, qui forment ce que l'on peut appeler la cosmologie paysanne, nous voyons que l'activité humaine n'est pas à l'origine de l'existence des espèces domestiques, pas plus que de leur fécondité et de leur régénération périodique. La vie et les productions humaines ne se suffisent pas à elles-mêmes, elles ont besoin d'apports extérieurs qui viennent à la fois du ciel et de la terre. Le domestique a besoin du sauvage, le champ a besoin de la forêt et de la lande, le terrestre a besoin du céleste, l'humain a besoin d'un au-delà de l'humain. La fécondité des animaux et des plantes domestiques, dont dépend la vie paysanne, est le résultat non seulement du travail agricole, mais aussi de l'influence de la Lune, des sources miraculeuses, de la rosée de la Saint-Jean, de la bûche de Noël, des rameaux, des rogations, des prières, etc. L'humain n'est jamais dans un face-à-face souverain avec les animaux et les plantes : entre eux s'interposent une dynamique créatrice céleste et des forces vitales terrestres qui les insèrent dans le réseau d'une communauté morale multi-espèces." (p. 283, c'est moi qui souligne)

 

Légende de Robert le Diable, le meurtre du professeur et l’adoubement de Robert                            Maître de l’Apocalypse de Jean de Berry, Grande Chronique de Normandie, Paris, BnF ms fr. 5 388, fol. 10r, premier quart du xve siècle, Paris.


vendredi 14 mars 2025

De ma fenêtre #4

Je réactive une ancienne série (ancienne, oui, elle date de 2014), une suite de billets inspirée du spectacle offert de la fenêtre de la chambre qui me sert de bureau. 

La splendeur du crépuscule le 11 mars au soir m'avait saisi, ce n'était pas la première fois bien sûr. 

Les nuages, les merveilleux nuages... Je n'aimerais pas vivre dans un pays où le ciel est toujours bleu, ou, pire, dans un pays où le ciel est trop souvent d'un gris laiteux (les films de Jia Zhang-ke m'ont donné cette vision désespérante de la Chine). 

Le mot même de nuage est un rêve (rien à voir avec le cloud britannique, d'une lourdeur absolue). 

Lundi matin déjà,  j'avais été ébloui par les nuages qui me rappelaient ceux des peintures de Poussin . 

La couverture du livre de Jean-Paul Kauffmann, L'Accident, dont j'ai parlé tout récemment,  s'inspirait de L'Été de Poussin, un tableau important dans le récit.



mardi 11 mars 2025

L' Accident

6 mars 2025. Je vois à Arcanes le dernier récit de Jean-Paul Kauffmann, L'Accident. Je l'achète et le commence aussitôt revenu à la maison, délaissant donc d'autres lectures en cours. C'est que j'entretiens avec Jean-Paul Kauffmann un rapport particulier. Avec ses livres, dois-je préciser, car je n'ai jamais rencontré l'homme. Oui, ses livres qui, toujours, ont suscité des résonances, éveillé des échos, et c'est encore le cas avec ce dernier ouvrage où l'écrivain enquête cette fois sur son enfance, et où il dévoile plus qu'auparavant l'horreur de ce qu'il vécut en tant qu'otage à Beyrouth trois longues années, entre 1985 et 1988.

 

Quel lien entre cette enfance dans le village breton au nom si singulier de Corps-Nuds et l'enlèvement au Liban ? C'est ce que raconte le livre, dont le cœur est cet accident survenu le 2 janvier 1949, où dix-huit jeunes hommes de la commune, revenant d'un match de football dans un camion Dodge conduit trop vite par le fils du maire, trouvent la mort à cause d'un virage raté et de la chute dans un étang. Une tragédie dont le village d'une certaine manière ne se relèvera jamais.

Pourtant, par une sorte de paradoxe, ce drame n'a pas enseveli l'enfance de JPK dans la noirceur. Cette enfance, il en parle comme d'un temps virgilien ; il écrit que les ennuis ont commencé pour lui après ses 11 ans (où il entre dans un pensionnat). L'état de bonheur, cette trêve, cette "sorte de relâche avant le déclenchement des hostilités de l'existence", ce répit "correspond au monde virgilien que j'ai connu à la faveur d'une fête, les Rogations, au milieu de la nature, ce réservoir inépuisable de symboles et de signes." (p. 190)

Ce passage m'a saisi : il renouait avec l'un des fils suivis ces derniers temps, que j'ai commencé à explorer dans l'article Saint Blaise, au-delà de l'humain, et que je n'avais pas encore développé plus avant. 

Il faut  rappeler ce que sont les Rogations, à savoir une cérémonie printanière de bénédiction des champs qui avait traditionnellement lieu au cours des trois jours précédant l'Ascension. L'imparfait est de rigueur car les Rogations, sans être aucunement abolis par l’Église, sont pratiquement passées d'usage. Dans les années 50, elles subsistaient donc en Bretagne et l'enfant de coeur JPK, surplis blanc à manches courtes et col carré sur soutanelle rouge, suivait de près le curé Brionne, en habit violet (JPK aime à se comparer au petit enfant de chœur rêveur de l'immense tableau Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet, qu'il revient voir régulièrement au Musée d'Orsay).

Un enterrement à Ornans, Gustave Courbet, 1849-1850 (détail)
 

"Cette circumambulation, écrit JPK, à travers les champs  encore en chaume où les alouettes couraient à ras le sol pour s'envoler me paraît aujourd'hui un fait incroyable par sa beauté et son évidence païenne. Il me semble que ce dernier aspect n'échappait pas à l'ancien professeur de philosophie, pétri de culture latine." Le curé Brionne ne devait sans doute pas ignorer que les Rogations étaient ni plus ni moins que la reprise d'une fête antique (les Robigalia), à la gloire de la déesse Cérès, lui demandant protection contre les calamités. Rogations instituées en 470 par l'évêque de Vienne, saint Mamert (l'un des saints de glace), et étendues à toute la Gaule par le concile d'Orléans en 511.

"Plus tard, poursuit JPK, au cours d'un long séjour à Rome, siège de la papauté et capitale de l'Empire romain, j'ai compris combien le christianisme avait assumé sans complexe cette part qui dans le paganisme répondait aux aspirations profondes du peuple. L’Église a dû ajuster nombre de coutumes gréco-romaines qu'elle n'a pu extirper. L'habillage chrétien cache un cœur polythéiste toujours tenace." Rome, le curé Brionne y avait suivi en 1929 les cours de théologie du Séminaire français, et c'est la ville de naissance du frère François Cassingena-Trévedy. Docteur en théologie de l'Institut catholique de Paris, il n'en prise pas moins les Rogations, qu'il évoque dans Paysan de Dieu, en parlant de ces "Rogations improvisées à Recoules, depuis l'église jusqu'à la croix communale située sur une saillie rocheuse du plateau et environnée par les vieux frênes que plantèrent jadis les conscrits de la guerre de 1914-1918 avant de partir au front. [...] J'ai ressuscité avec Géraud l'usage tombé depuis longtemps en désuétude et j'ai composé une prière toute neuve pour clore les litanies." (p. 66)

Litanies mineures était le terme employé en 470 par saint Mamert pour désigner la cérémonie (Philippe Walter, dans Mythologie chrétienne (Imago, 2005), rappelle que la litanie désigne une procession qui a un caractère d'expiation et de pénitence). Jacques de Voragine, dans sa Légende dorée, rappelle l'origine de la fête : 

Il y avait alors à Vienne de fréquents tremblements de terre, qui renversaient les maisons et bon nombre d’églises ; on entendait, la nuit, des bruits effrayants ; et, le jour de Pâques un feu tomba du ciel, qui consuma le palais du roi. Et, de même qu’autrefois Dieu avait permis aux démons d’entrer dans le corps d’un troupeau de porcs, les loups et autres bêtes féroces entraient librement dans les maisons, dévorant enfants et vieillards, hommes et femmes. Devant une telle réunion de calamités, l’évêque susdit ordonna un jeûne de trois jours, institua les litanies et obtint de cette façon la cessation du mal dont souffrait la ville. Plus tard l’Église décréta que cette Litanie serait observée par tous les fidèles.
La fête des Rogations est donc instituée pour restaurer un ordre naturel menacé. Jacques de Voragine encore :

Enfin cette fête s’appelle, aussi Procession parce que l’Église fait, ces jours-là, une grande procession où l’on porte des croix, où l’on sonne toutes les cloches, et où l’on invoque, en particulier, le patronage de tous les saints. On porte les croix et on sonne les cloches, pour effrayer les démons, ou bien encore on porte les croix pour effrayer les démons, et on sonne les cloches pour rappeler aux fidèles leur devoir de prier, en présence du danger de la tentation. Dans certaines églises, surtout dans les églises françaises, on a aussi l’habitude de porter en procession un dragon avec une longue queue gonflée de paille, et que l’on dégonfle devant la croix, le troisième jour : ce qui signifie que, avant la Loi et sous la Loi, le diable a régné en ce monde, mais que le Christ, par la grâce de sa Passion, l’a chassé de son royaume. Et l’on a également coutume de chanter, à ces processions, le cantique des anges : Sancte Deus, sancte fortis, sancte et immortalis, miserere nobis. (C'est moi qui souligne)
Cette mention des dragons est intrigante (voilà un aspect des Rogations que le frère François ne songe pas à restaurer). En cherchant à en savoir plus long, je suis tombé sur un intéressant compte rendu d'un séminaire sur les Processions et Rogations, organisé par l'IRHT (Institut de Recherche et d'Histoire des textes) le 8 décembre 2017. 

"Lors de ces processions, rapporte la chercheuse Nicole Bériou, sont portés trois objets sacrés : les bannières, les croix, les trompettes pour faire de la musique. Ces objets symbolisent la patience ou l’élévation du cœur, la pénitence, le jugement dernier ou Jéricho. Ils donnent une vision large de l’histoire du salut. Un quatrième objet est porté, à savoir un dragon de grande taille qui se trouve, les deux premiers jours des Rogations, avant les bannières (ce qui signifie que les pécheurs appartiennent à la procession du Diable) et qui est à la fin de la procession, le troisième jour (ce qui signifie que les hommes se sont enfin convertis). En fait, cela veut dire que beaucoup de chrétiens appartiennent à la procession du Diable et bien peu à la procession de Dieu. Ce rituel existe depuis au moins le XIIe siècle, comme le montre Pierre Lombard dans le commentaire des psaumes qui parle du dragon qui passe de la première à la dernière place lors de la procession des Rogations. [...] Au début du XVIIIe siècle, on utilise encore des dragons de processions. Le dragon représente les forces qui menacent la civilisation. Cf. saint Marcel a vaincu un dragon à Paris. Les reliques de Marcel ont été transférées dans la cathédrale au plus tard au XIIe siècle. Le dragon processionnel est à la fois le dragon de saint Marcel qui a civilisé le monde sauvage et le Diable : il y a une interpénétration de plusieurs modèles (cf. Jacques Le Goff sur la culture folklorique)." (C'est moi qui souligne)

Combat de Saint Georges et du Dragon à Mons (Belgique), gravure
 

Oublions un instant le dragon, ce qui me frappe surtout c'est de lire une même ferveur chez JPK et FCT au souvenir de cette cérémonie, souvenir d'enfance chez l'un et reviviscence récente chez l'autre :

FCT : "Il y a beau temps que les hommes ont oublié les Rogations, mais le vert, le vert abyssal, le vert universel à lui seul les appelle et les justifie. Le vert tout seul chante, le vert chante de mémoire : Te rogamus, audi nos*... A travers les noms tutélaires des saints que le vent emporte, quelque chose revit ce matin, qui rend le vert encore plus vrai. (p. 66) 

JPK : "Tous, nous communiions dans cette grande force dynamique du printemps, une ivresse qui m'apparaît soixante-dix ans plus tard comme dionysiaque. Le sentiment de la nature, nous le partagions tous certainement même si la notion nous semblait abstraite. Plus que le sentiment, c'est le corps de la nature que je percevais personnellement, l'appréhension physique du paysage, en fusion avec le monde, comme si l'air, les arbres, les plantes formaient un prolongement de mon être." (p. 194) 

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* "Nous t'en prions, Seigneur, écoute-nous."

 

mardi 20 septembre 2022

Quatre doublons pour l'Incrédule

Interlude dans la série Cristal noir (une série dont nous sommes loin du bout : je compte y inscrire pas moins de quinze épisodes). Juste le temps de partager une autre étrange série, qui s'est déroulée les jours derniers. Tout commence le 14 septembre quand, en fin d'après-midi, je reviens de Mers-sur-Indre et traverse le petit village de Clavières, près d'Ardentes. Soudain, je n'en crois pas mes yeux (c'est histoire de dire, je leur accorde là pleine confiance) : je croise deux voitures qui se suivent et portent exactement le même nombre 666. Ceux qui sont familiers du site connaissent mon obsession des plaques d'immatriculation (lire à ce propos Jurassic Bartt), obsession que je partage (ceci ne vaut pas argument) avec David Lynch*. Depuis le temps que je scanne les plaques à tout bout de champ, c'est la première fois que j'épingle un doublon. Et puis quand même, ce n'est pas n'importe quel nombre. Le 666. Le nombre de la Bête dans l'Apocalypse. 

De fait, j'ai déjà croisé le 666 en septembre 2019, et il avait, semble-t-il, beaucoup à voir avec ce que Hans-Jürgen Grief nommait l'avant-dernière Apocalypse : la Shoah. Et c'est curieusement en se rendant à Ardentes à un rendez-vous médical pour mon fils Gabriel que j'ai enregistré ce jour-là plusieurs 666 (cf. Six parmi six millions). Un peu plus loin, quelques secondes plus tard, je consigne une petite réplique à la secousse principale avec un 066. 

Le lendemain, en sortant justement de chez Gabriel, nouvellement installé rue de la Gare, je surprends, garés l'un derrière l'autre, deux véhicules portant le nombre 020. Là, j'ai eu le temps de prendre une photo (pour les 666, il faut me croire sur parole).


Et presque au même moment où je prends cette photo, remonte une voiture affichant un 010 (mais je n'ai pas eu le réflexe de la flasher). Evidemment, je repense à mes deux 666. Deux jours de suite, des doublons. 

Le lendemain, vendredi 16 septembre, je découvre le dernier article de barbOtages, qui est titré En double. Il est question d'un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel.  Publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia.


L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont voici quelques passages significatifs : 

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Autant vous dire que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination : mes petits doublons trouvaient là une extraordinaire résonance littéraire. Je me félicitais d'avoir récemment cité Jean-Paul Kauffmann citant lui-même Sciascia : "Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation." (La chambre noire de Longwood, p. 267).

A Saint-Christophe, sur le côté de l'église, je surprends dans l'après-midi un nouveau double (il n'est pas parfait, 607 et 607(7), mais la perfection n'est pas de ce monde). A signaler que j'ai croisé à nouveau deux 666 (qui ne se suivaient pas mais presque) avenue Georges Lemoine, et, en soirée, un 666 (qui me bloqua un petit moment rue de la Gare) et un dernier 666 rue Raspail.


Le vendredi 17 septembre, je me rends avec mes deux filles Pauline et Violette aux rencontres littéraires Chaminadour, à Guéret. Yannick Haenel y marchait sur les grands chemins de Michel Leiris et de Georges Bataille. De beaux moments (l'événement mériterait une note entière, mais bon, ce sera pour une prochaine fois). Nous y retrouvons mon vieux complice, le Doc, qui a déjà une journée entière dans les neurones. Après une discussion Yannick Haenel-Pierre Michon, chaleureuse et parfois cocasse, nous gagnâmes une pizzeria éloignée (pas facile de se sustenter un samedi à Guéret), escorté d'un étudiant lillois qui faisait son master sur Bataille. C'est au retour, alors que je n'y pensais plus, que je tombai sur un double 927.


Personne, à part moi bien sûr, ne l'avait noté. J'explique alors que c'était le quatrième doublon, en quatre jours, ce qui fit rigoler le Doc. "Ah, on va voir bientôt ça sur Alluvions..." Le bougre connaît mes lubies, et je suis bien certain qu'il ne croit pas une seule seconde qu'il puisse y avoir autre chose que du bon vieux hasard derrière tout ça. Il me fait penser à Hector, le personnage du père dans Philémon, de Fred. Et à cet album très drôle, Le Voyage de l'Incrédule, où il suit Philémon dans le monde des lettres de l'Océan Atlantique, sans jamais quitter sa position de sceptique.


Qu'à l'aller, j'ai noté un 607 suivi immédiatement d'un 670, et qu'au retour j'ai vu garés l'un en face de l'autre un 670 et un 671, n'ébranlerait pas davantage cet esprit fort... 

A Guéret, j'achète le Journal de Michel Leiris. A ce moment-là, je ne fais aucun lien avec l'article de Jacques Barbaut, qui cite Leiris parlant de Roussel. C'est en lisant une fois revenu la biographie dans ce Quarto que je tombe sur plusieurs mentions de l'écrivain de Locus Solus. Et je découvre aussi plus tard que Leiris a écrit une biographie (demeurée inachevée).


Par ailleurs, j'ai terminé le roman de Bernard Chambaz** emprunté mardi dernier à la médiathèque, La peau du dos. Je suis un peu déçu, je n'ai pas vibré comme dans ses précédents livres.


Et puis le lendemain je m'avise qu'il pourrait bien être un autre écho à mes doublons. Tenez, voici un extrait de la présentation de l'éditeur :

C’est l’histoire de deux jeunes hommes qui n’ont pas trente ans, deux exaltés. L’un a une passion pour la peinture. On le connaît. C’est Auguste Renoir. L’autre a une passion pour l’égalité et il sera le délégué à la police puis le procureur de la Commune de Paris. On le connait à peine. C’est Raoul Rigault.
Leur rencontre doit tout au hasard. La première a lieu dans la forêt de Fontainebleau alors que l’un peint sur le motif et l’autre fuit la police de Napoléon III. Renoir prête une blouse de peintre à Rigault pour lui porter secours et ils passent quelques jours ensemble. Ils marchent sur le chemin des merles, ils partagent des oeufs durs et une fiasque de vin, ils roulent des cigarettes, ils conversent, de tout et rien, des nuages dans le ciel, du régime impérial. Et puis ils rentrent à Paris.

Auguste Renoir - Raoul Rigault. R/R. Et même RR pour Raoul Rigault, comme Raymond Roussel.

Le 18 septembre, je fais le point. Résumons-nous. Si aucun autre signe n'apparaissait, on aurait la séquence 666 - 020 - RR - 607 - 927. RR désignant donc l'article de barbOtages, situé à la pliure.

Cela me semble cohérent, satisfaisant pour l'esprit. 
Le dimanche arrive, et rien ne viendra ce jour-là. Ce n'est pas faute de matière : nous nous rendons à la brocante de Moutier-Malcard, sémillant village creusois, juste après Mortroux. Sur le parking champêtre, moult automobiles. Je ne peux pas m'empêcher de lire les plaques, alors même que je suis partagé : je trouve que la séquence se tient et qu'on pourrait s'arrêter là, mais en même temps un nouveau doublon serait exaltant, détruirait mon algorithme pour peut-être en annoncer un autre, plus sophistiqué. 

Mais non, rien. Et ce lundi 19 n'a rien donné non plus. Fin, au moins provisoire, des doubles.

Les questions ne s'arrêtent pas là. A quoi ça rime tout ça, me direz-vous ? Y a-t-il un message derrière ? Un sens à cette séquence ? 

Et bien peut-être. Un autre fil s'est entrecroisé dans la chaîne. Mais je suis fatigué, ce sera pour un prochain épisode.

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"Les notions de destin et de chance sont une composante essentielle de la vision du monde de Lynch, et ses proches peuvent en attester. "J'habitais dans la même rue que lui et, quand nous tournions à Los Angeles, nous partions ensemble en voiture pour le plateau de Sailor et Lula, confirme Montgomery. Nous ne pouvions nous rendre sur place sans qu'il ait fait sa numérologie avec les plaques d'immatriculation que nous croisions et vu ses initiales sur au moins une plaque. Parfois il fallait continuer à tourner un moment jusqu'à ce qu'on ait croisé ces trois lettres, "DKL", sur une plaque. Les rares occasions où les lettres étaient dans cet ordre, c'était un présage extrêmement favorable."Lynch admet avoir "observé les plaques d'immatriculation" avant même le tournage d'Eraserhead, et que son chiffre de chance était le sept."

Kristine McKenna, L'espace du rêve (avec David Lynch), JCLattès, 2018, p. 355 (cité dans l'article Bron/Broen/Bridge)

** Dans un article pour AOC Media, Histoire(s) du cinéma et de l'Italie, du 24 mai 2018, Bernard Chambaz écrit :

"Les seules choses qui sont sûres en ce monde, ce sont les coïncidences. Leonardo Sciascia aimait répéter cet aimable paradoxe. Par gratitude, je le reprends à mon tour. Le jour même où je regarde enfin le film Novecento de Bernardo Bertolucci que je n’avais jamais revu depuis sa sortie en 1976, nous apprenons la rencontre entre les Cinq-Étoiles et la Ligue en vue d’un accord de gouvernement. Ce qui me frappe, instantanément, c’est le divario, le fossé entre les deux époques, entre ces deux morceaux de réel. Et ce constat vient confirmer un sentiment navrant : le reflux des connaissances historiques, la méconnaissance du passé et notamment de son feuilleté chronologique contribuent à expliquer la confusion qui règne dans le monde actuel." (C'est moi qui souligne)

On retrouve Sciascia (soit dit en passant, mort le 20 novembre 1989, à Palerme, comme Roussel) dans le paragraphe final :

"Cu tuttu ca sugnu orbu, la viu niura. C’est-à-dire : bien qu’aveugle, je la vois noire ; autrement dit : je vois que ça finira mal. C’est à Sciascia, vous l’auriez deviné, que nous devons cet adage en sicilien. Il rapporte la phrase d’un aveugle dans son village de Racalmuto lors de la déclaration de guerre de Mussolini à l’Angleterre et à la France, qui n’en demandait pas tant, la preuve, deux semaines plus tard Pétain s’abaissera à signer l’armistice. Sciascia ne souligne le pessimisme radical de cette phrase que pour mieux l’appliquer à la situation italienne en 1984. Une autre coïncidence sans doute. La disparition de Berlinguer et l’épiphanie de Big Brother."

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec l'actualité italienne : la probable arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, la présidente de Fratelli d'Italia, un parti post-fasciste.