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mardi 6 décembre 2022

Lichens et Titanic

"Dans nos moments de confusion
souvent j'éprouve le besoin
de contempler un lichen.
Apportez-moi une montagne
et je vous montrerai ce que je veux dire."


         Hans Magnus Enzensberger, Ecriture braille, 1964.

J'ai terminé l'article précédent, consacré à Rainer Maria Rilke, en évoquant un ancien billet du 17 janvier 2017 où j'avais cité des extraits d'un même texte extrait de l'ouvrage de Pierre Desgraupes sur le poète. Le titre en était Le Titanic fera naufrage, lui-même titre de l'essai de Pierre Bayard paru en 2016, et qui commençait par ces mots : " L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility, pour décrire l'odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard." Et j'enchaînai ainsi : "Ainsi commence le nouvel essai de Pierre Bayard, tout entier consacré à ces anticipations littéraires de l'avenir. Le paradoxe de la phrase illustre bien le caractère renversant de son hypothèse : les écrivains - il le montre avec force à travers plusieurs exemples puisés chez les plus connus, comme Kafka, et chez les moins connus, Frantz Werfel ou Eugène Zamiatine, par exemple - nous livrent des vues prémonitoires où catastrophes naturelles, guerres et accidents se taillent il est vrai la part du lion. Est-ce pour cela que ces oiseaux de malheur ne sont guère convoqués pour peser sur la marche du monde ? C'est pourtant ce que préconise l'essayiste, qui en appelle à leur confier des responsabilités politiques et à les associer aux recherches de la science. On ne sait trop à quel point Pierre Bayard ajoute foi à cette revendication, mais son humour très pince-sans-rire doit nous inciter à la prudence."

Au moment où je publie, le 2 décembre à 10 h 15, je m'aperçois qu'un article de Diacritik vient de paraître deux heures plus tôt, intitulé Yves-Noël Genod, « Titanic, hélas ». Evoquant la fin d'un spectacle mis en scène par Yves-Noël Genod, sur la péniche La Pop amarrée sur le bassin de la Villette*. J'ai envie bien sûr de signaler cette résonance, mais bon, je m'en abstiens cette fois-ci.


Oui, mais le Titanic ne se laisse pas si facilement oublier : le lendemain le voici qui redébarque, si j'ose dire, dans le chapitre 14 de L'impitoyable aujourd'hui, cet essai de l'historienne Emmanuelle Loyer qui est si délectable que je n'en lis qu'un chapitre par jour (il y en a 20, et il m'en reste encore quatre à l'heure où j'écris). J'aurai l'occasion d'en reparler plus longuement, mais restons sur ce chapitre 14, Halluciner l'histoire - c'est le titre -, où elle commence justement par évoquer l'essai de Pierre Bayard :

"Ecrire la catastrophe, c'est la reconnaître lorsqu'elle a eu lieu ; c'est comprendre et décrire comment elle a vampirisé les décennies qui l'ont suivie et estampillé les lieux qu'elle a touchés - souvent bien au-delà de leur géographie initiale.
Mais ce peut être aussi écrire, en somnambule, les yeux ouverts sur un avenir sombre, la catastrophe à venir. Pour prédire la catastrophe, il faut d'abord l'imaginer. En réalité, comme le plaide Pierre Bayard dans un stimulant essai et exemples à l'appui, les portes de l'anticipation sont largement ouvertes à la littérature qui accouche bien souvent de prémonitions étonnantes de justesse, jusqu'à un degré parfois troublant de précision dans la prédiction." (p. 231)

Et jamais deux sans trois : le lendemain encore, 4 décembre, voici que Bernard Umbrecht publie dans son Saute-Rhin (blog inscrit dans ma catégorie Autres sentes) un hommage à l'écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger (1929-2022), qui vient de disparaître le 24 novembre dernier. Il s'intéresse ici essentiellement au versant poétique de son oeuvre, à travers trois contributions d'amis. Or la troisième est Weitere Gründe dafür, daß die Dichter lügen / Encore des raisons qui font que les poètes mentent, un extrait de Le naufrage du Titanic, Une comédie. Chant 18. NRF Gallimard.1981.


Ce n'est pas tout. Il se trouve que lors de ma dernière sortie à la médiathèque, à la recherche d'Adèle Blanc-sec, j'ai rapporté par la même occasion le Lichens de Vincent Zonca. Rien à voir en apparence, sauf que l'une des deux citations épigraphes de ce livre consiste en ces vers de Hans Magnus Enzensberger que j'ai reproduits en tête de cet article. On retrouve l'écrivain dans le corps de l'ouvrage, par exemple à la page 75 où Vincent Zonca évoque la famille des Graphidaceae, "le lichen préféré des écrivains et donc le mien. L'espèce la plus connue est le Graphis scripta, appelé aussi "lichen script", "lichen à écriture secrète", très commun dans les campagnes françaises. Ses organes de fructification (les apothécies) dessinent sur le thalle de petits traits fendus, qui peuvent être simples, ramifiés, ou encore en forme d'étoiles et ressemblant à s'y méprendre à une écriture ou à une ponctuation (...)".


Et Zonca poursuit ainsi : "Ils sont nommés lirelles, du latin lira, le sillon de la charrue, comme s'ils étaient tracés par un soc : ils renvoient, en cela, à l'imaginaire (lira a donné en français "délire", c'est-à-dire "sortir du sillon"- et à l'écriture (en latin, le sillon de la charrue, c'est aussi le "vers", versus, de poésie). Tapissant les branches ou s'enroulant autour des rameaux des feuillus, ces lichens sont une invitation au déchiffrement : lire les lirelles, les voir et les toucher, comme du braille - titre d'un recueil du poète allemand Hans Magnus Enzensberger (né en 1929) :

Le lichen  a son graphisme
ses inscriptions son écriture
chiffrée qui décrit
un silence prolixe
Graphis scripta.

On le retrouve aussi à l'ouverture du livre III, à côté d'Henri Michaux (dont je ne peux me retenir de citer l'aphorisme extrait de Poteaux d'angle : "Faute de soleil, sache mûrir dans la glace"), avec ces deux vers issus de La Fureur de la disparition (1980) : "Le lichen sur le poteau/survit." Qui me fait aussitôt penser à ces poteaux de béton lichenisé que j'aime à photographier lorsque je vais me promener sur les berges de l'Indre, sur le chemin dit du Lavoir (un lavoir qui n'existe plus).


Dans l'index des noms propres, Enzensberger voisine avec un autre poète, français celui-ci, qui a porté aussi une haute attention au lichen : Antoine Emaz (qui faisait ici même le sujet de l'épisode 6 de Cristal noir). C'est même lui qui donne la raison du sous-titre de Lichens, Pour une résistance minimale, à travers un texte d'entretien donné pour la revue Nu, en 2006 :

"Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d'écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C'est fou ! On n'est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l'espoir pour la poésie, je n'ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s'est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l'économie, du lectorat, pour qu'il ne puisse plus rien lui arriver. [...] Donc l'espoir - on va parler d'un espoir raisonnable - existe. La poésie n'est pas un feu d'artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. [...] Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie pour renaître dès qu'elles redevient acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait." (p. 190-191)

 


Finissosn en reparlant de l'autre Adèle, Adele Bloch-Bauer, dont Gustav Klimt fit le portrait au début du siècle dernier. J'ai écarquillé les yeux lorsque je l'ai vue à la une du numéro 4 du magazine Le musée idéal.


Je n'ai pu faire autrement que d'acquérir l'exemplaire. L'article de la revue ne m'apprit pas grand chose de plus, mais quand j'en eus fini la lecture, et que je retournai au livre de Zonca, il se trouva que la page sur laquelle je l'avais laissé se terminait ainsi, par l'évocation de Prunus blanc et prunus rouge en fleurs, de Chen Hongshou : " On retrouve, sur le tronc, ces ornements de lichens foliacés (Parmotrema), dont le vert clair, prolongé par les étendues de quelques mousses ou lichens lépreux sur l'écorce, contraste, à droite, avec le rouge complémentaire des bourgeons et des fleurs. C'est que, dans la peinture japonaise, les lichens font fleurs, elles sont esthétiquement des fleurs des fleurs au même titre que celles du prunus. Ce tableau m'évoque le raffinement et les contrastes de certaines toiles expressionnistes de Gustav Klimt." (p. 313, je souligne) C'est par ailleurs la seule apparition de Klimt dans l'ouvrage.**

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* "Ce week-end, à contrecœur et presque en douce, Yves-Noël Genod faisait ses adieux à la scène, sur la Seine. Dans la cale d’une péniche parisienne, ses fans s’entassaient sous des manteaux, des plaids, et quelques gilets de sauvetage pour entendre son Titanic, hélas (c’est le titre), révérence tirée à une carrière qui prenait l’eau. Tandis que l’artiste disparaissait dans le noir, main dans la main avec une vieille dame au dos voûté, maquillée de fards colorés et gantée jusqu’aux coudes comme les chanteuses de music-hall, le froid et l’émotion faisaient naître de la buée sur les hublots. Que s’est-il donc passé, dans la société, pour qu’on doive se passer des dingueries d’Yves-Noël Genod ?" Eve Beauvallet, dans Libération (article réservé aux abonnés).

** Il me faut aussi dire deux mots de Munch, dont Le Cri décidément me poursuit (sur un mode plutôt cocasse, on va le voir, fort heureusement). M'étant rendu chez la coiffeuse de la rue de Strasbourg pour une action disciplinaire sur ma chevelure, je me trouvai en voisinage de shampouinage (le salon est mixte) avec une dame qui informa l'assemblée qu'elle était allée avec une sienne copine voir l'exposition à Orsay de Munch et de Rosa Bonheur. Elle me montra même la photo qu'elle avait prise de la lithographie du Cri qui siège là-bas.

Enfin, ayant repris la lecture de Résonance, l'imposant essai d'Hartmut Rosa (quatre ans que je suis sur ce livre, c'est fou), et revenant en arrière au hasard, j'ouvris directement sur la page 329 où je lus ces lignes (que j'avais donc parcourues mais que j'avais depuis longtemps oubliées) : "Ecouter le Voyage d'hiver de Schubert ou l'opéra rock The Wall de Pink Floyd (ou s'absorber dans Le Cri d'Edvard Munch) sur un mode de résonance dispositionnelle, c'est donc éprouver simultanément  deux modes de relation au monde : c'est être touché, ému, saisi par la forme même que le traitement esthétique confère à l'aliénation existentielle soit faire à la fois l'épreuve d'une résonance et d'une aliénation, les deux étant non pas fondues en une forme hybride mais unies par un rapport d'intensification réciproque : plus l'aliénation représentée ou modelée est "authentique", crédible et irrésistible, plus l'effet de résonance est grand."

jeudi 10 décembre 2020

Résonances à la porte de bronze

Le 28 novembre dernier, j'ai eu 60 ans. Comme me l'écrivait un grand ami - par ailleurs président de l'honorable confrérie des Tasons - "nous voilà rendus à l'âge de notre millésime, ça a de la gueule." A cette formule sur carte postale bleue, sa douce et lui-même avaient joint un cadeau magnifique : Cathédrale Cardon, de ce dessinateur que j'avais connu par Le Canard enchaîné, et dont la poésie dépassait de loin la stricte charge politique.


Les grands dessins pleine page, qu'il n'est pas usurpé de qualifier de vertigineux, sont précédés d'un texte de l'artiste, signé de son nom complet, Jacques-Armand Cardon, évoquant son enfance pendant la seconde guerre mondiale : père prisonnier en Allemagne qui succombe à un bombardement, exode en Bretagne, toute la famille dans une seule chambre, résistants pendus aux poteaux et aux balcons, instituteur aux yeux crevés, et puis in fine, au retour à Paris, cet éblouissement : Notre-Dame, un choc visuel qui ne le quittera plus : "La guerre nous avait tellement éparpillés, explique-t-il sur France Culture, qu'il fallait regrouper quelque chose dans un récipient. Et la Cathédrale de Notre-Dame de Paris s'est imposée à moi directement. C'est dans ce monument-là où j'ai pensé que la cuisine, ce que j’avais l'intention de dire, ce que la vie me forçait encore à dire pour m'en débarrasser, allait trouver son espace dans ce que représentait cet énorme bâtiment."    

Il dit encore, dans cette même émission, ce qui constitua la première résonance à ce nombre symbolique de 60 que j'avais donc atteint ces jours-ci : "Ce livre s'écrit depuis 60 ans, on est comme un scaphandrier qui descend soi-même pour faire remonter à la surface des épaves ou des visions profondes. Il y a du ressenti physique, des malaises, de l'intranquillité permanente, sans le père qui est là pour vous rassurer, il faut avoir une résilience, essayer de compenser l’absence par un surcroît d'imaginaire. Il a fallu que je me débarrasse noir sur blanc, c'était lourd à porter."   

Quand j'eus enlevé le papier cadeau bleu de chez Mollat, je posai le volume sur la table basse du salon, sur un autre livre, cadeau personnel celui-ci, le Chardin d'Alexis Merle du Bourg, de chez Citadelles et Mazenod, que je venais de recevoir peu de temps avant.

Je m'avisai alors seulement de la cohérence de l'association : il en va un peu comme de ce jeu où il faut passer d'un mot à un autre en changeant une seule lettre à chaque fois : Cardon - Chardon - Chardin. On notera aussi que le RD central chez Cardon et Chardin se retrouve en miroir dans cathéDRale, ce qui, outre la syllabe initiale commune, montre que le titre de ce livre n'est nullement anodin.

A ce premier présent amical cardonien, s'ajoutèrent les livres offerts par ma compagne : le premier était Politique de la mélancolie, un recueil d'essais autour de W.G. Sebald, édité par Muriel Pic, elle-même contributrice. C'était fort bien vu, d'autant plus remarquable qu'elle ignorait que j'avais commandé peu avant le dernier texte de Muriel Pic, Affranchissements, publié au Seuil dans la collection Fiction § Cie. Lequel arriva trois jours plus tard, et je le lus pour ainsi dire sur-le-champ, comme s'il devait me donner une réponse aux questions que je me posais sourdement. C'est bien sûr toujours une illusion, mais j'eus au moins le plaisir d'y observer toute une chaîne de résonances (je venais de reprendre la lecture du grand livre d'Hartmut Rosa - Résonance, une sociologie de la relation au monde - et j'étais donc plus que jamais attentif à tout ce qui pouvait s'inscrire dans cette perspective). Ou, dit autrement, un bouquet de ces lucioles, petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences crevant à la surface des jours.


Ce fut tout d'abord, dès l'incipit du récit, cette mention de William Carlos Williams, le grand poète américain lié à sa ville de Paterson, que j'ai souventes fois évoqué en ces pages. Un peu plus loin, c'est le tour du grand-oncle de la narratrice, Jim, né en 1923, mort en 2001. Comment ne pas penser à Jim Jarmusch, le réalisateur du film Paterson ? Curieusement, il n'en sera jamais fait mention (mais il est vrai que le cinéma n'apparaît guère dans le récit de Muriel Pic).

Traçant le portrait de cet oncle Jim, célibataire et bossu à cause du mal de Pott, une sorte de tuberculose osseuse, elle en vient à parler de cette lame du Tarot parfois dénommée l'Hermite, avec un h (représentée dans le livre - qui use de la photo et du dessin à l'instar de son modèle sebaldien). Encore une fois, c'est une figure connue à laquelle j'ai consacré peu ou prou quelques articles en 2016. Dans l'un de ceux-ci - L'hôte le plus étrange que Riva ait connu - je cite ce passage d'un livre de Sebald,  Vertiges, où le Dr K. assiste au départ de la jeune Génoise, ondine, sirène, nymphe, ainsi  qu'il la désigne, génie des eaux en tout cas, qui lui évoque, au moment précis où elle franchit, "d'un pas incertain, écrit-il, l'étroite passerelle pour monter à bord du vapeur", une scène datant de quelques jours, où, autour d'une table avec une poignée de personnes, une jeune Russe, très riche et très élégante, "par ennui et par désespoir", précise-t-il encore, leur avait tiré les cartes à tous.

"Comme il en va la plupart du temps en ces circonstances, il n'en était rien ressorti de bien sérieux et l'épisode avait plutôt tourné au futile et au ridicule. Seulement, quand la dame russe en était arrivée à la jeune fille de Gênes, les cartes avaient présenté une combinaison sans équivoque, et elle lui avait annoncé que jamais elle ne contracterait ce qu'on a coutume d'appeler les liens du mariage. Le Dr K. avait alors ressenti une étrange inquiétude à l'idée que cette jeune femme vers qui le portait toute son inclination et que pour lui-même, depuis qu'il l'avait aperçue, il appelait, à cause de ses yeux vert d'eau, la sirène, que cette jeune femme et personne d'autre s'entendait prédire par les cartes une existence de célibataire, en dépit du fait que rien en elle ne laissait présager la vieille fille ; si ce n'est peut-être la coiffure, dut-il s'avouer en la voyant pour la dernière fois, en train d'esquisser de la main gauche, la droite reposant sur le garde-corps, un peu maladroitement, le signe voulant dire : tout est fini."

Je me demandais alors quelle pouvait être cette combinaison sans équivoque décrite dans le texte. Une combinaison impliquant plusieurs cartes, j'écrivais que "celle qui s'impose à l'évidence pour un célibat, c'est précisément l'Ermite que j'ai évoqué récemment".


Muriel Pic écrit de son côté que "le tarot est un art d'imaginer juste à partir d'un nombre d'images données". Elle poursuit ainsi : "Je dispose devant moi celles que j'ai collectées à propos de Jim, photographies, timbres, cartes postales, dessins, cartes à jouer, livres, et bouts de textes. Les fragments se combinent pour raconter un épisode possible de sa vie, mais je dois continuellement rejouer la partie, car une seule configuration n'est pas suffisante pour saisir son personnage vernal et ses histoires d'affranchissements. Je les compte, cela fait soixante documents, nombre que la symbolique associe à la neuvième lame du tarot, qui représente le karma général de l'univers et désigne le globe terrestre." (p. 40-41)   

Je suis mitigé sur cette dernière phrase car je me demande où Muriel Pic a pris cette information sur le lien de 60 avec la lame de l'Ermite. Rien dans le Dictionnaire des Symboles de Chevalier et Gheerbrant ou dans L'univers inconnu du Tarot, la somme de Robert Grand, ne signale ce fait. Le karma, concept oriental, hindou ou bouddhiste, n'a pas grand chose à voir avec le tarot. Quant à la désignation du globe terrestre par 60, c'est là aussi un mystère. Ceci, par ailleurs, importe peu, Muriel Pic n'écrit pas un traité de symbolique et seul compte pour moi en définitive cette irruption du soixante dans sa narration.

Continuons donc de la suivre dans son cheminement sinueux. Page 63, dans un chapitre intitulé pas par hasard 0 (ils portent tous un millésime), elle confesse qu'au printemps 2017, elle s'est trouvée dans un profond désordre intérieur : "J'approchais du milieu de ma vie, je voulais tout envoyer promener, et je menais avec moi-même de longs entretiens sur le vertige." Tiens donc, le vertige... Elle ajoute aussitôt : "A présent, je me dis qu'il fallait sans doute en passer par là pour retrouver Jim." Elle retrouve alors dans ce grenier des enveloppes envoyées par Jim jusqu'à la fin de sa vie et qu'elle n'avait pas ouvertes depuis septembre 1998 : "Avec ces pensées troubles, j'ai commencé à ouvrir les enveloppes les unes après les autres, en suivant scrupuleusement leur ordre chronologique, sans doute pour vaincre le vertige qui m'envahissait de m'aventurer dans un imprévisible passé." (p. 65) Imprévisible passé, l'oxymore est beau (le futur ne serait donc pas seul à être imprévisible ?) : il y a bien de quoi craindre le vertige.

J'en étais là de ma lecture, en cette page 65, lorsqu'un autre ami m'appela au téléphone. Le Baroudeur, qui ne baroude guère en ces temps de pandémie, et qui me pose une question sur le sens de l'expression "au tournant du troisième millénaire avant J-C." Le IIIe millénaire av. J.-C s'étendant de 3000 à 2001 av. J.-C, le tournant se place donc à l'an 3000. (Bon, on a parlé d'autres choses aussi, il ne faut pas croire...).

Or, la phrase suivante du récit de Muriel Pic, après celle de l'imprévisible passé, était celle-ci :  "Et, de fait, j'ai revécu, enveloppe après enveloppe, puis timbre après timbre, , les dernières années de la vie de Jim et, avec elles, ce à quoi je ne m'attendais pas, notre passage au troisième millénaire." Une belle synchronicité.

Le lendemain, j'atteins le chapitre 1949 bis, où Pic raconte que lors d'un séjour à la montagne, un jour de mauvais temps, elle furète dans la bibliothèque de ses hôtes et débusque une anthologie bilingue de poèmes de William Carlos Williams, traduits par Hans Magnus Enzensberger. Et elle lit pour la première fois le poème qui donne son titre au recueil, The Words, the Words, the Words. J'en donne ici le début et la fin :

Le parfum de l'iris, citron doux,
l'argent le transfigure, transfigure aussi
l'odeur de la femme, l'odeur du sarrasin. [...]

Dame derrière la haie, derrière le
mur :
membres de soie, front clair,
l'argent tombe à travers la diagonale
des feuilles sur toi
Debout, secoue tes robes
pour les renoncules, jaune frotté comme
l'or 

Elle pense que Williams a certainement écrit son poème avec des manuels de botanique sous les yeux. "Il aura pu lire, écrit-elle, le nom latin de l'iris jaune, Iris pseudacorus, et son nom vernaculaire, lingot d'or ou gold bar en anglais.* Dans le premier vers en tout cas, il est bien question de cet iris qui a la couleur du citron doux, l'iris jaune lingot d'or l'entrée du poème, tout comme la renoncule (ou bouton d'or) au dernier vers, les deux fleurs du premier printemps."

Bouton d'or (Ranunculus Repens)

 "Il est cependant évident, poursuit-elle, qu'outre un manuel de botanique, Williams écrit aussi avec un livre de beaux-arts sous les yeux ou avec le souvenir d'un tableau en tête. Il pense à l'iconographie de l'épisode mythologique de la pluie d'or, événement qui féconde Danaé, jeune fille au nom de fleur. [...] Danaé est une vierge aux longues tresses à la mode grecque qui habillent son cou d'oiseau, séparent en deux l'arrière de sa tête et dégagent sa nuque couverte de duvet. Elle a été enfermée dans une tour aux portes de bronze par son père."

Danaé et la pluie d'or, par Orazio Gentileschi (1563–1639) Cleveland Museum of Art

Portes de bronze... A ce stade, je frémis. Je frémis parce que ce sont les premiers mots du texte de Cardon : "Porte de bronze !... Porte de bronze !... opposait ma tante Antoinette, soeur aînée de ma mère, aux questions inopportunes. Outre le doigt sur les lèvres, sa sévérité affichée d'initiée imposait silence sans appel. Que pouvait donc bien celer cette porte imposante dont les lourds vantaux devaient résonner longtemps à chaque ouverture ?"

On retrouvera ce thème au terme du texte, quand s'impose la vision de la cathédrale au jeune Cardon :"Tout cela n'était que plaisir et regard gourmand. Ce que j'avais devant moi dépassait tout ce que j'avais pu imaginer pour la porte de bronze." 

J'en finis là pour aujourd'hui, de cette pluie de lucioles. Mais ce n'est pas terminé, il sera encore question de Cardon et de Pic, de Pic et de Cardon, et de bien d'autres choses.

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* Une fois encore, je suis obligé de mettre en doute les assertions de Muriel Pic. En cherchant une illustration de cet Iris, je ne trouve aucune mention de ce nom vernaculaire de lingot d'or. Ce n'est pas faute d'avoir cherché : sur Tela Botanica, l'encyclopédie botanique collaborative, à la section ethnobotanique, je découvre 32 noms communs de la fleur. Aucun ne correspond à lingot d'or. (ou gold bar).

[Ajout du 11/12 : Déniché ce matin, grâce à ma compagne, un Iris Lingot d'or qui pourrait bien être la matrice du récit picquien : l'Iris "Lingot d'or" de Gamm Vert, "n°1 de la jardinerie (13, 90 euros, produit actuellement indisponible). Le texte de présentation a peut-être même directement inspiré la traduction du poème. Qu'on en juge : "Un iris en harmonie de jaune. 'Lingot d'or' a des pétales blanc veinés de jaune citron doux, sépales jaune d'œuf ultra vif à barbes jaune orangé bordées de petites stries brunes." On retrouve en effet le "citron doux" du poème, qui traduit le sweet citron de Williams. Il reste que cette appellation "Lingot d'or" désigne ici un produit de la marque Gamm Vert, ce n'est pas à proprement parler un nom vernaculaire.]