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dimanche 13 septembre 2026

Painter Working Reflection

Mais l’homme éveillé, celui qui sait, dit : Corps suis tout entier, et rien d'autre, et âme n’est qu’un mot pour désigner quelque chose dans le corps. Le corps est une grande raison, une pluralité à sens unique, une guerre et une paix, un troupeau et un pasteur.  

Ainsi parlait Zarathoustra, Friedrich Nietzsche, NRF Gallimard, Œuvres Complètes, partie I, chap. Des contempteurs du corps, p. 44. 

Les deux textes suivants du catalogue Lucian Freud Les autoportraits ont pour objet principal un tableau réalisé en 1993, Painter Working Reflection, [Peintre au travail, reflet], où le peintre se représente nu, face au spectateur, palette et couteau à peindre à la main, chaussé de vieux souliers usés sans lacets qui laissent à penser que le parquet de la pièce n'est pas dénué d'échardes. 

Painter Working Reflection, 1993
Huile sur toile, 101,6 X 81,7 cm

C'est en scrutant son propre corps dans un miroir posé verticalement face à lui que Lucian Freud a peint ce tableau. Alors que ses proches sont souvent représentés dans un grand relâchement, allongés, endormis, le regard absent ou fuyant, Freud apparaît concentré, le regard acéré. 

"Les miroirs, écrit Joseph Leo Koerner, ont longtemps été un objet indispensable dans l'atelier du peintre. Ils apparaissent souvent sous l'apparence de saint Luc occupé à peindre, servant à la fois de symbole de pureté de la Vierge, de métaphore du processus de création de l'image, de démonstration de la dextérité mimétique de l'artiste et d'outil de travail du peintre.

 Derick Bagaert, Saint Luc peignant la Vierge, v. 1480-1485

Koerner raconte ensuite que Richard Gerstl, le premier peintre viennois à se représenter nu, se suicida deux mois plus tard en se pendant au-dessus de son fidèle miroir en pied (il n'avait pu surmonter la fin de sa liaison avec Mathilde, la femme d'Arnold Schönberg). Il n'avait que vingt-cinq ans et avant de se pendre, il brûla une grande partie de son œuvre. 

Autoportrait nu avec palette -  Richard Gerstl,

 (1883-1908) - 1908 - Oil on canvas - 139,3x100 - Leopold Museum, Vienne

Beaucoup plus connu que Gerstl, Egon Schiele a réalisé plusieurs autoportraits nus, dont l'Autoportrait nu à la grimace, de 1910, deux ans après la mort de Gerstl. 

 

En voyant ce corps très maigre, torturé, je ne pouvais pas ne pas songer à celui de Niels Schneider dans L'inconnue. Pour ce rôle, l'acteur qui avait  déjà commencé à perdre du poids pour De Gaulle, dans lequel il incarnait le général Leclerc, a dû aller encore plus loin : « Arthur souhaitait quelque chose de pathologique, de presque morbide.». Si loin que ses proches peineront à le reconnaître. « Pour ma famille aussi, c’était dur de me voir aussi amaigri. Ça suscitait énormément d’inquiétude. Ils avaient l’impression de vivre avec quelqu’un d’autre. » Cette étrangeté à soi et à son corps a servi le rôle. « J’avais besoin de ressentir ce que c’était d’être étranger à soi. Quand je tournais tout avait un sens. Quand je ne tournais pas, je me retrouvais à la maison et dans la rue, avec ce corps-là, c’était beaucoup plus dur. Je ressentais une sorte de dégoût de moi-même. Mais ça m’a beaucoup aidé pour incarner ces personnages. »

Mais Gerstl et Schiele ne sont pas les premiers peintres à exposer leur nudité, ils ont en effet un illustre prédécesseur en la personne d'Albrecht Dürer, qui réalisa son Autoportrait nu pendant la période où il peinait, selon Koerner, à élaborer les figures d'Adam et Eve pour sa gravure Adam et Eve. La Chute de l'homme (1504). 

 

Autoportrait nu, v. 1506, plume, pinceau et encre noire, avec rehauts au blanc de plomb, 29, 5 x 15, 3 cm.                         Klassik Stiftung Weimar.

Joseph Leo Koerner :

Regardant son reflet dans un miroir plan provenant sans doute d'une manufacture de Nuremberg (sa ville s'enorgueillissait d'avoir crée la première guilde des miroitiers*) et dessinant avec énergie ce qu'il voit, Dürer devient son propre modèle insaisissable. Ses parties génitales sont pour lui comme pour les historiens d'art un sujet particulièrement intéressant - le concernant, à cause de faire saillie devant son torse en projetant leur ombre sur l'intérieur de la cuisse ; nous concernant, de par leur mise à nu dans une œuvre d'art exécutée voilà plus de cinq cents ans.


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* J'avais déjà croisé le route des miroitiers en lisant quelque temps plus tôt l'essai du philosophe Pascal Chabot, Nos vies encapsulées (Puf, 2026) :  "Les monades sont "miroirs du monde", dit Leibniz, convoquant dans sa métaphysique la technologie la plus raffinée et coûteuse de l'époque. Les miroirs étaient si prisés que Louis XIV n'a rien trouvé de royal que de décorer une galerie versaillaise de glaces, toutes fabriquées à Venise par la confrérie des Miroitiers, dont chaque membre risquait l’exécution s'il éventait le secret de leur artisanat. Nul ne devait savoir comment couler du verre sur un lit de mercure."(p. 74)