dimanche 16 août 2026

Retour à Angles


Je déteste l'été. Je déteste le mois d'août jusqu'au 15. Passé le 15 août, j'ai l'impression de sortir d'un cauchemar. J'ai l'impression que lentement, tout s'améliore pour moi. Les orages de l'automne commencent. J'aime l'automne, et généralement en automne j'écris. En été, il est très rare que j'arrive à écrire.

Natalia Ginzburg, L'été (Août 1971), in Vie imaginaire, Ypsilon éditeur, 2025, p. 145.

Hier, samedi 15 août, nous avons traversé la Brenne par les petits villages, Luant, La Pérouille, Douadic, nous, c'est-à-dire le Doc, Nunki Bartt et moi, pour rejoindre Angles sur l'Anglin, et sa 35ème foire du livre qui dure trois jours dans les ruelles et sur les places de ce village magnifique aux confins du Poitou, du Berry et de la Touraine. Prairies ocres et asséchées, troupeaux de vaches consommant d'ores et déjà le foin de l'hiver, étangs parfois à sec. Ici aussi des incendies eurent lieu. Des Landes aux Ardennes, nulle région du pays n'est maintenant à l'abri.

Ce que j'écris ne reflète pourtant pas notre humeur de ce matin-là. Guillerette au possible. Il y avait un bon moment que nous n'avions point cavalé ensemble, les ennuis de santé, les obligations de l'un ou l'autre avaient espacé nos rendez-vous. Et c'était aussi la première fois que nous allions ensemble à cette fameuse foire du livre, dont j'avais raté les dernières éditions, après en avoir été un visiteur très régulier (mon premier article, Résurgence, évoquant cette foire du 15 août, remonte à octobre 2008).


L'arbre de Judée dans la cour de la mairie

 

On se gare près de la salle des fêtes et on rejoint à pied le centre du village, sans oublier de faire un petit détour par la rue Traversière, où habita Nunki Bartt qui, débarquant de Tours, eut un coup de foudre instantané pour ce village. Qu'il évoque dans un article de Baoubaxter (le site malheureusement en sommeil, comme cette maison ainsi désignée par son ami Jean Esquirol, avec qui il faisait les saisons de vendanges et de récoltes de noix). Petit extrait :

Lorsque nous rentrions d'une journée de labeur, à Angles sur l'Anglin (Vienne) sous les noyers des Prunières, à Lurais (Indre), le premier geste qui me venait était de faire jouer le lecteur de CD, dans lequel "La mémoire neuve" était insérée pour toujours. Janeck s'était tellement entiché du titre " Hear no more, Dear no more" (une courte chanson à deux voix, dont celle, très lumineuse, de Françoise Breut), qu'il ne tardait jamais à y associer la sienne, l'augmentant, très justement d'ailleurs, d'une nouvelle tessiture. Ainsi, à cette époque, la joie régnait dans cette bicoque de la rue Traversière (blottie entre la boulangerie et l'hôtel restaurant du village) que Jean, dit Janeck, avait baptisé : La maison du sommeil, en raison de son goût immodéré pour des siestes sybaritiques, qui l'emmenait, quelque fois, jusqu'à Katmandou. Ainsicet album était devenu, en quelque sorte, un antidote à notre fatigue et à notre abattement aussi parfois, lorsque survenaient les soudaines bourrasques ainsi que les premières pluies annonçant la fin de la longue route d'Automne et le départ inévitable de Jean pour son Ariège natal. Jusqu'à l'automne suivant,  tant désiré. 

 


Les premiers stands de bouquinistes ne sont pas avares en trésors : le Doc trouve les deux volumes de Marc Bloch sur Les caractères originaux de l'histoire rurale française qu'il cherchait encore très récemment (sur un stand où les documents sur les Waffen SS et la mémoire hitlérienne ne manquaient pas...).  Et il dégotte aussi un Tirésias, d'un certain Théophile, édité chez Pauvert. Lequel Théophile est en fait un pseudonyme de Marcel Jouhandeau. Tirésias"un traité du bon usage de l'obscène", nous promet la quatrième de couverture. J'aurais pu l'acquérir moi aussi, mais bon, je le lui laisse, c'est lui qui l'a découvert le premier. Je me rabats sur les Lettrines de Julien Gracq, publié en cette bonne année 1967, sur laquelle j'ai tant écrit.

 

Je ne vais pas faire la liste de nos trouvailles, juste préciser que la moisson fut bonne (huit volumes pour moi, sans me ruiner, puisque tout cela me revint à vingt-neuf euros tout compris, sept volumes pour le Doc, battu sur le fil, Nunki demeurant la besace vide, car lui importait surtout de déambuler dans la cité pleine de souvenirs, boire un pot au café Bellevue autrefois tenu par un ami qui avait fait le plan dessiné du village, arpenter la rive de l'Anglin et tremper avec moi nos orteils dans la rivière que les canoës n'avaient aucune peine à remonter à contre-courant). Il nous raconta comment il avait vendu alors une grande partie de sa bibliothèque pour financer son voyage à Lisbonne sur les traces de Pessoa. Tous ses Genet, et tous ses ouvrages mystiques (il avait traversé une crise spirituelle en ces temps reculés) y avaient passé. En remembrance de ce geste sacrificateur, je ne manquai pas d'acheter à vil prix un Saint Ignace de Loyola, dans l'excellente collection des Maîtres spirituels au Seuil.

La canicule avait légèrement desserré son étreinte mais nous eûmes bien chaud tout de même entre les murs de calcaire, surtout dans la remontée par le raide escalier du Truchon, qui relie le Château et la rue du Four banal. Un demi de Saint-Omer encore au café Bellevue, quelques emplettes du Doc à la petite épicerie qui jouxte le café, et nous voilà repartis par la route du Blanc. 

L'escalier du Truchon

 

Un petit arrêt à la source de Saint-Aigny,  la fontaine de Saint-Jean Baptiste (qui guérissait autrefois les teigneux par la vertu d'un jeu de mots sympathique), qui aurait aussi une haute teneur en sélénium comme celle des eaux de la station thermale de La Roche-Posay. Hélas, l'European Journal of Water Quality que je consulte ce jour révèle que "L'analyse des eaux de la Roche-Posay (Vienne) connues pour leur teneur en sélénium et celle des eaux de la source de Saint-Aigny (Indre), près du Blanc, réputées pour avoir des propriétés comparables, met en évidence la faible teneur en sélénium des secondes. On rapproche la teneur élevée en sélénium avec la présence d'un manteau de terrains détritiques tertiaires aux environs de La Roche-Posay, alors qu'ils sont absents à Saint-Aigny."

On y a quand même rempli nos gourdes. 

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