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mercredi 18 février 2026

Alors je tuerai tout le monde et je m’en irai.

 

Père Ubu

Je viens donc te dire, t’ordonner et te signifier que tu aies à produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré. Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin à phynances. (On apporte le voiturin.)

Stanislas

Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura tantôt six semaines à la Saint Mathieu.

Père Ubu

C’est fort possible, mais j’ai changé le gouvernement et j’ai fait mettre dans le journal qu’on paierait deux fois tous les impôts et trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce système j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai. 

Alfred Jarry, Ubu Roi, Acte III, scène 4 

 

René Auberjonois, ‘Ubu roi’ (détail), 1935. Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne.
 

Je ne cesse en ce moment de croiser le nom de Michel Foucault. Il est cité dans le dernier article, Ils ont écrit leurs visages, titre du dernier livre de l'historienne Arlette Farge, avec qui le philosophe avait écrit Le Désordre des familles Lettres de cachet des Archives de la Bastille au XVIIIᵉ siècle (Gallimard, 1982). Il est également  très souvent cité dans Guerres et Capital d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato

J'ai pris conscience par la même occasion que si je l'avais toujours connu, je l'avais en fait très peu lu. Et que c'était donc une formidable lacune. Mais l'attracteur étrange a, semble-t-il, pris les choses en main et m'a très opportunément dirigé vers une armoire contenant moult livres de philosophie et de sociologie, parmi lesquels s'imposa à moi Les anormaux, Cours au Collège de France (1974-1975), dans une édition conjointe Seuil/Gallimard de mars 1999. 


 
J'empruntai le livre et en commençai bientôt la lecture, fort docilement, par le premier cours, celui du 8 janvier 1975. Lequel commence avec la lecture par Foucault de deux rapports d'expertise psychiatrique en matière pénale. La note 11 précise que de fréquents rires dans la salle accompagnèrent cette lecture. "Textes grotesques, dit Foucault, - et quand je dis "grotesque", je voudrais l'employer en un sens absolument strict, du moins un petit peu serré ou sérieux. J'appellerai "grotesque" le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, ou, si vous voulez, l’ubuesque, ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, […] on devrait, en tout cas, définir une catégorie précise de l’analyse historico-politique, qui serait la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque. La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir." (p. 12) 
Plus loin, il affirme que cette mécanique du grotesque est fort ancienne dans les structures et le fonctionnement politique de nos sociétés, et qu'on en trouve des exemples éclatants dans l'histoire romaine, et surtout dans l'histoire de l'Empire romain, où "de Néron à Héliogabale, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, a été perpétuellement mis en œuvre."
 
 
Richard Kraft (2017), site

 
Impossible en lisant ces lignes de ne pas penser à Donald Trump. Comme je m'ouvrais à E. au téléphone de cette trouvaille, elle me dit à son tour que son amie Eve venait de lui envoyer un texte de Cynthia Fleury évoquant lui aussi le grotesque. Un peu plus tard, je ne tardai pas à retrouver l'écrit en question, assurément une tribune dans Libération datée du 22 mai 2025. Or, elle commence ainsi : "Donald Trump aux Etats-Unis, Vladimir Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine, Javier Milei en Argentine… Michel Foucault parlerait d’une démultiplication de la «souveraineté grotesque». Et elle cite précisément ce même passage des Anormaux que je viens de transcrire. Elle poursuit en soulignant que  "la «souveraineté grotesque» n’est pas une anomalie ponctuelle, mais une composante structurelle du pouvoir, révélant comment certains dirigeants, en assumant ouvertement un caractère outrancier ou absurde, parviennent paradoxalement à renforcer leur domination. [...] Ce grotesque, loin de déclencher une résistance collective ou une dénonciation unanime du ridicule, agit souvent comme un catalyseur de pulsions semblables chez une partie significative de la population. En effet, l’affichage explicite d’une souveraineté ubuesque produit paradoxalement une légitimation de comportements jusque-là réprimés ou marginalisés. Dès lors que la figure au sommet du pouvoir assume ouvertement le grotesque, elle offre implicitement une autorisation à chacun de laisser libre cours à ses propres dérives : paroles extrêmes, violences verbales, théories complotistes ou mépris assumé des faits deviennent monnaie courante. Plutôt que d’être rejetée, cette logique grotesque séduit parce qu’elle libère l’individu des contraintes habituelles du rationnel, du moral ou de l’institutionnel. Ainsi, loin d’affaiblir ceux qui incarnent cette souveraineté grotesque, ce phénomène favorise au contraire une contagion des comportements outranciers, accélérant le délitement des normes démocratiques et des garde-fous de l’État de droit."(C'est moi qui souligne)
 
 
Source : Dangerousminds

Foucault est né en 1926 à Poitiers, c'est donc le centième anniversaire de sa naissance que l'on célèbre cette année. Hier, sur France Culture, on pouvait écouter l'émission "Avec philosophie" qui traitait de la prison, dans le cadre de la série Michel Foucault, archéologue du pouvoir.
 
 

samedi 14 février 2026

Ils ont écrit leurs visages

[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.

Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)

Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.


Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans. 

 

Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."

Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).

C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la reconstitution de la marine fédérale, accélérée par les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."

 

Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."

Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement  les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.

C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins. 

Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement ce rapport de dépendance :

Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement (…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ; j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux, quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain, la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité, ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.

Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio,  que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."

Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).

 

J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)

La galère, dit-elle plus loin,  est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.

 

Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité : 

"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es  depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)

N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?

______________________

* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :

Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).

L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak — qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des centaines de morts dans le camp britannique).

En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient, Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.

Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)


 ** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.

"En temps de guerre, comme l’effectif de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).

Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet, le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur » (accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France, alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la Royale consommait des marins sans jamais en former."

 

mardi 16 septembre 2025

Malaise dans la vie intérieure

"Quand on danse, on fait appel au côté mécanique du corps, le squelette, mais aussi au côté sensuel. Le corps est toujours émotionnel car il porte les traces de toutes les expériences possibles, depuis mon enfance mais aussi depuis là d'où je viens : mes parents, mes ancêtres... Un corps est toujours un corps social. C'est une façon d'organiser l'espace. C'est une façon de penser le monde, c'est la chose la plus naturelle, donc la plus spirituelle."

Anne Teresa de Keersmaeker, Quand elle danse, Entretiens avec Laure Adler, Seuil, 2025, p. 128-129. 

 

"Le corps est toujours émotionnel (...) Un corps est toujours un corps social." Découvrant ces paroles de ATdK, je ne pouvais pas ne pas repenser à ces deux livres lus récemment. Le très récent Explosive modernité, Malaise dans la vie intérieure, de la sociologue Eva Illouz (Gallimard, 2025) et le plus ancien Effusion et Tourment, le récit des corps, Histoire du peuple au XVIIIe siècle de l'historienne Arlette Farge (Odile Jacob, 2007).

Ce qui m'avait convaincu de me plonger dans le premier, c'est ce passage de la quatrième de couverture : "Ce livre est l’exact opposé d’un manuel de développement personnel : il ne nous invite pas à ausculter sans fin notre « moi », mais à ouvrir notre intériorité à l’analyse sociale pour y découvrir que ce qui nous hante est avant tout l’écho des forces à l’œuvre dans notre vie collective." Quand je vois à Cultura, par exemple, les mètres linéaires consacrés à cette para-littérature de l'intime, comparés aux maigres rayonnages accordés à la sociologie et à la philosophie, je suis chaque fois ébahi. J'y vois un symptôme, la preuve de ce malaise dont parle Eva Illouz dans le prolongement du Malaise dans la civilisation de Sigmund Freud. Les nouveaux charlatans font des best-sellers en prétendant vous guérir. Le monde va mal mais il ne dépend finalement que de vous d'aller bien. 

Illouz contre l'illusion : "Les émotions, de même que le langage, ne sont pas cantonnées à notre for intérieur. Elles sont liminales (du latin limen, seuil). Ma jalousie pour mon voisin, ma peur de l'étranger, mon amour de la patrie sont autant de manières de créer, négocier et maintenir le seuil entre moi et le monde. Pour le dire autrement : les émotions constituent (pour la plupart) le dialogue que nous menons sotto voce avec le monde." (p. 27) Et un peu plus loin :"La modernité occulte ainsi les répercussions considérables, véritablement explosives, de la vie moderne dans cette chambre d'écho qu'est l'intériorité de l'individu. Elle nous enjoint de trouver en nous-mêmes les moyens de guérir des blessures qui sont pourtant souvent infligées par les puissantes forces sociales de la modernité." (p. 29)

 

Effusion et tourment, l'essai d'Arlette Farge, je l'avais acheté, lui, lors d'une brocante à la Halle au blé, à Bourges, le 30 mars dernier. Il attendait paisiblement son heure, noyé dans une pile d'autres ouvrages glanés dans le même temps. Je ne sais pas exactement pourquoi je me suis lancé dans sa lecture, au même moment où je lisais Eva Illouz. Mais l'intuition qui m'a mû alors n'était pas vaine : entre la sociologue des émotions décrivant les mécanismes subtils et souvent délétères de notre modernité et l'historienne du peuple en chair et en os du siècle des Lumières, il y eut immédiatement, malgré le décalage des temporalités, des résonances, dont la plus saisissante fut une même citation de Pierre Bourdieu. Un extrait des Méditations pascaliennes (Seuil, 1997), dans la page 168, mis en exergue de l'introduction d'Eva Illouz, La civilisation émotionnelle :

"C'est parce que le corps est là (à des degrés inégaux) exposé, mis en jeu, en danger dans le monde, affronté au risque de l'émotion, de la blessure, de la souffrance, parfois de la mort, donc obligé de prendre au sérieux le monde (et rien n'est plus sérieux que l'émotion, qui touche jusqu'au tréfonds des dispositifs organiques), qu'il est en mesure d'acquérir des dispositions qui sont elles-mêmes ouverture au monde, c'est-à-dire aux structures mêmes du monde social dont elles sont la forme incorporée."

Eh bien, ce même passage est présent, au mot près, à la page 48 de l'étude d'Arlette Farge, dans une section où elle rend compte du Tableau de Paris 1782-1789 de Louis-Sébastien Mercier, dont elle écrit qu'il "dresse un paysage du peuple de Paris sans concession et pourtant profondément humain".

 

Elle écrit que "la force du Tableau est de faire pénétrer le lecteur dans les prisons fangeuses, les métiers sordides, les cabarets de débauche, tandis que son sens de la description, fût-elle atroce et parfois dégoûtée, laisse toujours transparaître un désir de dignité pour l'homme et la femme du peuple. C'est une gageure au XVIIIe siècle qu'une telle écriture devienne le procès-verbal charnel, mouvementé, bouleversé, coloré des heures du jour et de la nuit." (p. 50)

Par ailleurs, Arlette Farge a écrit ce livre en prenant notamment appui sur les archives de police, dont les procès-verbaux, souvent minutieux, établissent les faits divers, querelles, incidents qui émaillent la vie des quartiers, rapports auxquels les historiens ont montré le plus souvent peu d'intérêt. "Les émotions, pourtant, affirme-t-elle, sont le fondement du lien social, qu'elles soient négatives ou positives." Et les émotions mettent le corps en branle : "Parler et simultanément toucher, comme cela arrive fréquemment entre voisins, ouvriers d'atelier, passants des carrefours ou amis de boisson, fait vibrer les corps, les met en alerte. [...] Le corps ne ment pas, lui que Nietzsche appelle "la grande raison", et le monde fébrile des sensations le fait passer d'un état à un autre."(p. 72)

Des corps souvent malmenés, abîmés par le travail. Ouvriers "tremblants de mercure", "peigneurs" aux doigts transpercés,  tondeurs aux poignets démis et foulés, tendons anesthésiés et doigts mutilés, etc. Corps dont longtemps on fit peu de cas. Arlette Farge relève que la description des souffrances au travail et des pathologies qui en découlent est resté une rareté, malgré le précurseur que fut l'italien Bernardino Ramazzini, avec son De morbis artificum diatriba (Traité des maladies des artisans) publié à Padoue en 1700, mais qui ne fut édité en France que 77 ans plus tard.

 

En évoquant ces corps mutilés du XVIIIe siècle, je ne peux m'empêcher de penser à ces autres corps mutilés du XXIème, ces teufeurs du film d'Oliver Laxe, Sirāt. Extrait d'un entretien du cinéaste sur le site Bande à part :

Tout le monde a noté que les « teufeurs » que vous montrez sont dans une forme de mise à nu, souvent mutilés, blessés. Qu’est-ce qui vous a poussé à cela ?

En tant qu’étudiant en psychologie, je pars du principe que nous sommes tous cassés. Mais les teufeurs le savent, tandis que, nous, nous ne le savons pas. Nous sommes plus attachés à une image idéalisée de nous-mêmes. Les teufeurs représentent mieux l’état d’esprit de l’être humain en 2025, selon moi. Un être humain plus honnête, plus proche de sa vérité. Et je vois en eux quelque chose qui me touche, notamment le fait qu’ils ont quand même besoin de transcendance. Et ce besoin n’est peut-être pas exprimé de la meilleure des manières, ils n’ont peut-être pas les meilleurs outils, car enfin, c’est très difficile d’être dans une démarche de transcendance aujourd’hui, à moins d’avoir une pratique spirituelle très orthodoxe, très rigoureuse. Sinon, pour le reste, c’est très compliqué. C’est donc quelque chose qui me touche : cet être humain va, comme il l’a fait durant des milliers d’années, danser dans des lieux pour prier et faire une catharsis avec son corps, célébrer sa blessure et sa petitesse, avec son incapacité à se transcender. Tout ça me parle en ces temps.