vendredi 21 août 2026

De l'ours et des gouffres

"Vurth a été un haut lieu du druidisme. C'est du moins ce que disent les villageois, qui font état d'un dolmen dissimulé dans la forêt. Il y a bien quelques amas de pierres, vestiges de bâtiments moyenâgeux perdus au milieu des broussailles, mais, de dolmen, nulle trace. Quoi qu'il en soit, lorsque j'aborde en voiture la descente vers l'église, lorsque se dévoile à moi, dans la brume matinale, cette forêt compacte comme la fourrure d'une bête, j'ai le sentiment de rentrer dans le ventre de la terre. Je suis, y parvenant, dans une joie très grande qui se renouvelle chaque matin, et dont l'intensité me rend anormalement fragile. Certains jours, je suis très affaiblie, sans cesse au bord des larmes, et d'autres, dans une grande révolte. Mais cette fragilité peut exister à Vurth. Peut-être est-elle même la condition nécessaire de mon travail."

Caroline Lamarche, L'ours, Gallimard, 2000, p. 68-69. 

De la fragilité, au sujet de laquelle j'écrivais dans le dernier article, We are all frail, j'en avais trouvé deux témoignages dans L'ours, le roman de Caroline Lamarche, un des huit livres dénichés à Angles s/l'Anglin. Et le premier que j'ai lu au retour de ce magique village. C'était le troisième roman de l'écrivaine belge, court (143 pages seulement), mais dense, mystérieux, émouvant. Difficile de définir ce qui fait le charme très singulier de son écriture. Le très bref résumé qu'elle donne elle-même sur son site n'en donne certainement pas les clés : "Pour écrire, une femme veut devenir chaste. Armée de ce projet étrange, elle rencontre un prêtre. Lecteur passionné, ami jaloux et caustique, il réveille en elle le souvenir d’un amour d’enfance : celui qu’elle a éprouvé pour Blas, le guide de montagne, averti avant tous de l’invisible présence de l’ours." La revue de presse, à mon sens, pas davantage. Une curiosité tout de même : Jérôme Garcin et Michel Braudeau usent de la même expression pour qualifier son écriture (et je suppose que l'un n'a pas copié sur l'autre) : 

Caroline Lamarche écrit sur le fil du rasoir. On sent, à chaque page, que la lame peut couper. C’est à la fois une caresse et une brûlure.

Jérôme Garcin, Le nouvel Observateur, 9/2/2000

Tout l’art de Caroline Lamarche tient dans cette façon de frôler des gouffres sans y tomber, d’avancer sur le fil du rasoir entre le pur et l’impur avec une grande sobriété de moyens et une impeccable justesse de ton.

Michel Braudeau, Vogue, Mars 2000

Sur le fil du rasoir, frôler les gouffres, tout ceci m'évoque le pont Sirat qui, dans la tradition islamique (sourate 19 verset 71), est le pont (As-sirât) tendu au-dessus de l'Enfer que chaque être doit traverser le Jour du Jugement dernier pour atteindre le Paradis. Plus fin qu'un cheveu et plus tranchant qu'une épée, sa traversée dépend des actions accomplies sur Terre. 

 

Mais si j'écris aujourd'hui à partir de L'ours, c'est parce le roman cite une autre écrivaine qui a récemment traversé ces pages, je veux parler de Sylvia Plath. C'est Rebecca Solnit qui rappelait ces lignes écrites à dix-neuf ans :

Être née femme, c'est là ma tragédie, Oui, mon désir dévorant de me mêler aux routiers, marins et soldats, aux piliers de bar - pour faire partie d'un groupe, anonyme, à l'écoute, enregistrant tout - est gâché par ma condition féminine, une fille qui risque toujours d'être agressée et frappée. Ma curiosité débordante pour les hommes et leur vie est souvent prise pour un désir de les séduire, ou comme une invitation à plus d'intimité. Oui, mon Dieu, je veux parler au plus de gens possible et avec le plus de profondeur possible. Je veux pouvoir dormir dans un pré, prendre la route vers l'ouest, marcher librement la nuit.

Et elle poursuivait ainsi : "En lisant ce passage si longtemps après l'avoir inclus dans mon livre, je me demande qui elle aurait pu devenir si on lui avait remis les clés de la ville, comme on disait à l'époque, et la liberté qui allait avec, les clés des collines et de la nuit, je me demande si son suicide à trente ans dans sa cuisine n'est pas en partie lié au confinement des femmes dans des espaces domestiques et des définitions restrictives."(p. 118)

Or, voici le passage de L'ours où il est question de Sylvia Plath : 

- Je veux devenir chaste pour avoir plus de temps, pour qu'il n'y ait dans ma vie que la famille et l'écriture. Écrire est la seule chose qui me donne la capacité de vivre, ce qui est assez pratique car on n'a pas le droit de se tuer quand on a des enfants.
Le prêtre me rappelle que la poétesse Sylvia Plath a mis sa tête dans le four à gaz de sa cuisine après avoir bordé ses enfants dans leur lit. (p. 18)

A la vérité, il y en a un second, page 81, qui fait écho au premier :

Je fais un rêve : Vivian se trouve dans le chalet de la Pena Vieja, avec le prêtre. Le prêtre et Vivian dans la mansarde, sur le lit de Blas. Le prêtre fait l'amour à Vivian. Dans une petite pièce à côté, qui sert de débarras, je repasse des piles de linge.
Je tais ce rêve, et la douleur d'avoir vu le prêtre pour la première fois actif dans les bras d'une femme qui écrit, et qui n'est pas moi. Moi, je m'affaire à des tâches ménagères, comme Sylvia Plath avant son suicide.

Et puis je suis retombé comme par hasard sur un hors-série de Télérama que j'avais à peine parcouru, Des vies d'écriture. Sur la couverture, le nom de Sylvia Plath. Qui m'incite à plonger à l'intérieur et à lire A maux couverts, l'article de Nathalie Crom, paru initialement en septembre 2011. Intéressant en ce qu'il fait bien apparaître que l'espace domestique où elle a choisi de mourir ne doit pas être non plus considéré comme espace purement négatif. Nathalie Crom parle de la vocation poétique très précoce de Sylvia Plath, qui écrit : "la poésie est une discipline tellement tyrannique, il faut se porter jusqu'à un tel point, une telle vitesse, dans un espace si petit... qu'on est obligé de lâcher tous les accessoires." Et Crom précise que "ces accessoires, dont le geste poétique ne saurait s'encombrer, c'était notamment, dans l'esprit de Sylvia Plath, tout ce qui a trait au quotidien, à l'espace domestique : les gestes mille fois répétés, les objets insignifiants, ce qu'elle appelait ses précieux "petits lares et pénates". Tout ce qui leste l'individu, qui l'"ancre dans la vie" et le soustrait aux excès. Tout ce qui l'inscrit dans le temps."

 

Sylvia Plath © La Table Ronde

Mais c'est la proximité du gouffre qu'elle évoque aussi un peu plus loin, avec ses électrochocs subis à vingt ans, au seuil d'une dépression dont elle ne sortira pas :

 "Sans fin, ses poèmes, ses récits, ses écrits intimes sonderont, sans apitoiement, avec acuité, ironie et une sorte de lucidité crâne, les profondeurs du gouffre en elle creusé par le doute et l'angoisse : "J'ai peur, je ne suis pas solide, je suis creuse. Je sens derrière mes yeux un antre de paralysie muette, un abîme de l'enfer, du rien qui fait semblant. [...]" Tenaillée par cette mélancolie maladive - "La lune est ma mère"-, elle ne résiste pas à se pencher au bord du précipice, ne recule jamais quand il s'agit d'y descendre. C'est là son "intégrité désespérée" que soulignait Steiner : "Je connais le fond, dit-elle. Je le connais par le pivot de ma grande racine : c'est ce qui te fait peur. Moi, je n'en ai pas peur : je suis allée là-bas " (Ariel)."

George Steiner, qui dans sa préface à l’édition Quarto des Œuvres (Gallimard, 2011), soulignait la « très puissante rhétorique de la sincérité » de Sylvia Plath,  n'apparaît sans doute pas par hasard dans L'ours, deux pages après la première mention de Sylvia Plath (et l'on y retrouve le thème de la chasteté):

Dans le message qu'il m'écrit le soir-même, il [le prêtre] précise : "Le terme de chasteté, outre tout ce que nous en avons déjà dit, je voudrais mettre en corrélation avec un autre vocable : celui de courtoisie, ce "tact du cœur" selon George Steiner, ce qui me donne l'idée qu'on pourrait se toucher des yeux, c'est-à-dire à distance, mais non moins intensément pour autant." (p. 20)

 

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