Affichage des articles dont le libellé est Pline l'Ancien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pline l'Ancien. Afficher tous les articles

lundi 26 janvier 2026

Moby Dick et les salamandres géantes

Dimanche matin, je me suis levé tard, j'avais assez mal dormi, j'étais las, fatigué, vaguement déprimé. L'assassinat en pleine rue à Minneapolis d'un infirmier de 37 ans, Alex Pretti, par les miliciens de l'ICE, c'était une insupportable injustice de plus. L’article que j'avais écrit la veille n'avait reçu que quatre pauvres visites, et l'impression de parler dans le désert n'avait jamais été aussi forte. Je ne jouissais malheureusement pas de ce "calme de salamandre"qu'évoque Ernst Jünger le 25 juin 1940, expression qui m'était assez énigmatique, ce qui était sans doute la raison pour laquelle j'avais choisi d'en faire le titre du billet.

 

Et puis, à 11 h 37, je reçus un commentaire d'Alain Sennepin. L'auteur de L'incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXe siècle, et rédacteur du blog Le retour du tigre en Europe. Il relevait la citation de Jünger puis la faisait suivre d'un extrait de Moby Dick.

Le calme des vieilles troupes… Moby-Dick, chapter 76 « The Battering-Ram » : I trust you will have renounced all ignorant incredulity, and be ready to abide by this; that though the Sperm Whale stove a passage through the Isthmus of Darien, and mixed the Atlantic with the Pacific, you would not elevate one hair of your eye-brow. For unless you own the whale, you are but a provincial and sentimentalist in Truth. But clear Truth is a thing for salamander giants only to encounter…

Il avait donc donné le texte anglais. Je me reportai tout d'abord à la traduction d'Armel Guerne, chapitre 76, Le Bélier, dernier paragraphe :

Représentez-vous bien la chose, à présent, c'est que le cachalot porte et pousse infailliblement devant soi cette insensible, imprenable et inentamable paroi, cette fortification vivante, plus légère que l'eau . imaginez-vous comment il nage retranché derrière cette masse énorme, mais toute en vie, formidable à tel point qu'on n'en peut prendre mesure qu'à la corde, comme on fait du bois empilé, oui, imaginez-vous, dis-je, que tout cela obéit à une seule et même volonté unique exactement comme le plus minuscule des insectes. Ainsi, lorsque j'aurai par la suite à insister sur les manifestations particulières et les concentrations d'énergies spéciales de la puissance fabuleuse partout répandue, partout recélée dans ce monstre ; lorsque j'aurai à vous raconter tels hauts faits à vous casser la tête de ce héros, j’aime à croire que vous aurez quitté tout scepticisme de pure ignorance et que je vous trouverai prêt à me suivre sans sourciller . et que même si je vous dis que le cachalot s'est creusé de la tête un passage à travers l’isthme de Darién, mêlant ainsi au Pacifique l’Atlantique, pas un poil de vos arcades ne se haussera. Car si vous méconnaissez le cachalot, vous n'êtes, en fait de vérité, qu’un petit provincial et un individu suspect de sentimentalité. La vérité, la claire vérité est une affaire de géants, faite pour les grandes salamandres seulement : quelles chances pourraient avoir de la trouver un petit provincial, je vous le demande ? Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? (C'est moi qui souligne)

Je me reportai ensuite à la traduction plus récente de Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto. En voici la fin, légèrement différente :

Mais la claire Vérité, seules les salamandres géantes peuvent la rencontrer ; combien minces, alors, les chances d'un provincial ? Qu'advint-il au frêle garçon qui souleva le voile de la redoutable déesse à Saïs ?

Il y avait un appel de note sur le passage des salamandres : "Melville se fait ici l'écho de la vieille croyance selon laquelle les salamandres vivaient dans le feu, née sans doute d'une confusion avec les génies que les alchimistes associaient à l'activité du feu. Sir Thomas Browne, que Melville connaissait bien, dénonce avec vigueur le bien-fondé de cette "tradition" (Essai sur les erreurs populaires, livre III, chap.XIX, "De la salamandre").

Cette note laisse de côté un détail : pourquoi géantes les salamandres ? C'est que la salamandre ici ce n'est pas le petit amphibien que l'on connaît mais un reptile légendaire, une sorte de dragon, qui était réputé vivre dans le feu et s'y baigner, et ne mourir que lorsque celui-ci s'éteignait. Wikipédia : "Mentionnée pour la première fois par Aristote, elle est décrite comme un animal extrêmement venimeux, capable d'empoisonner l'eau des puits et les fruits des arbres par sa seule présence (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 29, 23). "

Une salamandre. Illustration du XIVe siècle.

Mais pourquoi les salamandres géantes sont-elles seules à pouvoir rencontrer la Vérité ? La Vérité est-elle assimilable à un feu dévorant, qui vous consume en sa présence ? Si contempler la Vérité revenait à s'exposer à un danger mortel, alors on saisit la logique de la dernière phrase : Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? Qui fait référence à un poème célèbre de Friedrich Schiller, "La statue voilée à Saïs", où un jeune homme entre dans le temple d'Isis de cette ancienne cité du delta du Nil, et soulève le voile de la déesse. Il en meurt peu après.

Dans la note du § 49 (« Des facultés de l’esprit qui constituent le génie ») de la Critique de la faculté de juger,  Kant affirme : « On n’a peut-être jamais rien dit de plus sublime ou exprimé une pensée de façon plus sublime que dans cette inscription du temple d’Isis (la mère Nature) : "Je suis tout ce qui est, qui était et qui sera, et aucun mortel n’a levé mon voile.

Je découvre ceci sur Kant et la sentence isiaque, une page très riche du site du philosophe Jacques Darriulat. Un long paragraphe est consacré à la ballade de Schiller composée en 1795 : « L’Image voilée de Saïs ; das verschleierte Bild zu Sais ». Poème qui inspire directement Isis de Gérard de Nerval : 

« Enfant d’un siècle sceptique plutôt qu’incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l’ensemble des croyances chrétiennes, me verrai-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l’avaient été à tout nier ? Je songeais à ce magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre, et qui n’emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l’ensemble des traditions religieuses du genre humain ! Ainsi périssait, sous l’effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui, au nom d’une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. O nature ! O mère éternelle ! Etait-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes ? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs ! le plus hardi de tes adeptes s’est-il donc trouvé face à face avec l’image de la Mort ? » (Les filles du feu, dans Nerval, Œuvres complètes, vol. I, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 299-300).

Le sujet est trop vaste pour le cadre de ce seul article. Pour celles et ceux que ça intéresse, on peut suivre cette émission avec Pierre Hadot, qui a consacré un essai au Voile d'Isis.

 

Je terminerai en évoquant cet article du Wall Street Journal, que j'ai croisé hier sur Facebook, et que nous devons à Holman Jenkins. J'y retrouvai une allusion directe à Moby Dick, The White Whale :

Dès 2019, Le Boston Globe avait représenté Trump en Achab ballotté par Moby Dick :

Dessin : Christopher Weyant
  

Merci infiniment à Alain Sennepin, dont le commentaire si inattendu m'a puissamment reboosté ce dimanche-là. 

 

vendredi 6 octobre 2017

# 239/313 - Le Bélier pense à moi

" -Jean Roudaut. Dans l'Arrière-Pays, dont une réédition paraît chez Skira, vous évoquez le roman Les Sables rouges, lu dans l'enfance. Quelles furent vos autres lectures d'enfant ou d'adolescent ?
-Yves Bonnefoy. C'est vrai, j'ai cité, il y a déjà longtemps, Dans les sables rouges, ce récit d'une colonie de la Rome impériale restée vivante, et toujours à parler latin, dans des galeries souterraines du lointain désert de Gobi. Mais plusieurs autres livres de cette nature rêveuse ont compté tout autant pour moi au seuil de l'adolescence, et je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi."

Entretien, in Magazine littéraire, novembre 1992, p. 96.

"(...) je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi." Cette réflexion de Yves Bonnefoy au début de son entretien avec Jean Roudaut me rappela immédiatement une case du roman graphique de Baudoin et Vargas, que je venais de relire la veille :


Le commissaire Adamsberg converse avec son adjoint Danglard. Et il profère donc cette phrase assez énigmatique : "Vous savez bien que je ne pense jamais à aucun truc. Ce sont les trucs qui pensent à moi. En ce moment, le Bélier pense à moi."
L'idée commune à Bonnefoy et Vargas, c'est donc bien une sorte d'inversion des rôles : c'est l'objet de la pensée qui devient en réalité le sujet de la pensée, et celui qui est censé être le sujet pensant devient simple vecteur de la pensée, ou disons le lieu où s'opère cette pensée. Bon, devant de telles affirmations d'aspect paradoxal, on a tendance à ne pas s'attarder, comme s'il s'agissait de simples ornements "littéraires"qu'il serait superflu de prendre véritablement en compte.
Pourtant, si je m'y penche vraiment - et sans doute aurais-je passé moi aussi mon chemin si la coïncidence textuelle ne m'était pas apparue - je ne peux pas ne pas penser à l'anthropologie que cherche à élaborer Eduardo Kohn, dans son livre Comment pensent les forêts, que j'ai évoqué ici, le 25 août.
Il y soutient qu'un autre type de pensée est possible, qui englobe l'humain et le soutient :
"Cet autre type de pensée est celui que les forêts pensent, le type de pensée qui pense à travers les vies des gens comme les Runa (ou les autres), qui interagissent intimement avec les êtres vivants de la forêt d'une façon qui amplifie la logique distinctive de la vie.
Ces êtres vivants enchantent et animent la forêt. Je propose une théorie de la réalité de l'enchantement et de l'animisme au-delà de l'humain, et je m'efforce de l'étayer et de la mobiliser conceptuellement dans le cadre d'une approche anthropologique susceptible de nous emmener au-delà de l'humain : c'est l'offrande que je fais, de la main gauche, pour contrer ce que nous tenons pour être les manières "droites" de penser l'humain." (p. 292)
Je ne veux pas m'avancer plus avant, du moins pour l'instant, sur ce terrain complexe, et je propose plutôt maintenant de nous pencher sur ce Bélier qui pense à moi (Adamsberg). Le Bélier n'est autre, dans l'histoire, que le tueur en série qui menace la vie du jeune Grégoire Braban, et qui doit son surnom à la marque qu'il laisse sur ses victimes.
Le Bélier, à cheval entre mars et avril, est le premier signe du zodiaque, qui débute avec l'équinoxe de printemps.
Or, le paon - que nous avons vu apparaître dans le texte de Bonnefoy sur Ravenne - est lui aussi un symbole de l'équinoxe de printemps. L'iconographie chrétienne et d'abord byzantine, "semble bien s'inspirer, écrit Jean Richer,* de ce qu'on lit au sujet du paon dans L'Histoire des animaux d'Aristote (VI, 564 B1) puis dans l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (Livre X, ch. 22) sur le fait que le paon perd son plumage à la chute des feuilles et qu'une nouvelle queue lui repousse à la frondaison, ce qui, incontestablement, renvoie aux équinoxes."
Par ailleurs, au Moyen Age, on croyait que la chair du paon était imputrescible, ce qui explique qu'on en ait fait un symbole d'immortalité.

Paons affrontés à un vase, sous deux coquilles, détail d’un sarcophage épiscopal conservé dans la basilique de St-Apollinaire-in-classe, Ravenne.
Pas de paon dans Les quatre fleuves, mais curieusement un autre gallinacé, une petite poule dont il me semble intéressant d'examiner la place et le rôle dans le récit.

________________________
* Jean Richer, Iconologie et Tradition, Symboles cosmiques dans l'art chrétien, Guy Trédaniel, 1984, p. 17.