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mercredi 1 octobre 2025

Hypnos et Thanatos


Le baron Étienne Félix d'Hénin de Cuvillers (1755-1841) est le premier, en 1812, à utiliser le préfixe hypn (hypnose, hypnotisme, hypnotiseur) pour rendre compte du magnétisme animal cher à Mesmer

Mais c'est surtout après la publication en anglais en 1843 de l'ouvrage du chirurgien écossais James Braid Neurypnology ; or the rationale of nervous sleep, considered in relation with animal magnetism, que le terme « hypnotisme » se répand parmi les médecins français pour désigner un sommeil ou un somnambulisme provoqués volontairement et artificiellement. La forme courte « hypnose » qui apparaît vers 1880, d'abord pour désigner l'état hypnotique, provient d'un mot grec ancien signifiant "sommeil" : ὕπνος, húpnos (hypnos).  

Dans la mythologie grecque, Hypnos  est le dieu du sommeil, l'équivalent de Somnus chez les Romains. Il est le fils de Nyx et le frère jumeau de Thanatos, la Mort. Il est aussi le père de Morphée, dieu des rêves et des songes. Homère fait mention de Hypnos dans l’Iliade, pendant l'épisode de la mort de Sarpédon.

« Purifie Sarpédon, hors de la mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux du fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vêtements immortels. Puis, remets-le aux jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche peuple de la grande Lycie. »

Tête d’une statue en bronze représentant Hypnos, copie romaine d’un original hellénistique (env. 275 av. J.-C.), British Museum, Londres.

On se souvient que Mathias Enard est venu à Berlin pour rendre visite à une amie chère (désignée par E.), victime d'un grave accident cérébral.  

 "En 2002, la première lettre que je reçus de E., à Barcelone, alors que nous ne nous connaissions pas encore, mentionnait (elle parlait de mon premier roman, dont elle venait d'en lire le manuscrit) les jumeaux Hypnos et Thanatos. Cette coïncidence, lorsqu'elle me revint en mémoire, lorsque me revint en mémoire ce message que j'avais oublié et dont, par une simple recherche informatique dans ma correspondance, je pus m'assurer de la réalité, cette coïncidence secoua un moment l'univers autour de moi, comme s'il s'était mis à trembler - bien évidemment le premier courrier de E. évoquait les personnages de ce roman de guerre que je venais d'achever et ne contenait aucune prémonition d'aucune sorte quant à son état actuel, mais les mots, comme l'étendue d'eau que les ondes provoquées par un caillou, par une branche, plissent jusqu'à l'infini, avaient troublé un moment la réalité autour de moi, car la seule personne avec qui j'aurai pu, alors, partager nos craintes et nos réminiscences était E. elle-même. (p. 93)
Cratère dit d'Euphronios, en calice attique à figures rouges (H. 47, 5 cm ; diamètre 55,1 cm), env. 515 avant J.-C. Musée archéologique national, Cerveteri (Italie). © Wikimedia Commons.

Sur cet ébranlement provoqué par une simple (?) coïncidence, je reviendrai au prochain article.


 

 

 

 

jeudi 25 septembre 2025

L'orme de Buzancy

Retour au récit de Mathias Enard, Mélancolie des confins, Nord. Est-ce le fait d'avoir détourné mon attention, le temps de deux autres articles portant sur des sujets différents, mais je dois confesser ma difficulté à saisir ici et maintenant l'amorce de ce nouveau billet. Je ne sais pas où commencer. Je lis et relis sans pouvoir me décider. Le ciel maussade, la fraîcheur de l'air, la grisaille de ce début d'automne me plombent légèrement le moral, et ce ne sont les désespérantes nouvelles du monde qui vont me sortir du marasme. 

Il faut tout de même avancer. Au chapitre suivant - la croisade contre soi - Mathias Enard évoque les séances d'hypnose commencées le 25 septembre 1922, voici donc 103 ans jour pour jour, rue Fontaine, chez André Breton. Le poète et sa femme Simone reçoivent ce jour-là Man Ray et sa compagne Kiki, René Crevel, Paul et Gala Eluard, Max Morise et surtout Robert Desnos. Je dis"surtout"parce que c'est lui, Desnos, qui va vite s'avérer le plus réceptif à l'hypnose. Ses sommeils hypnotiques deviendront célèbres, il écrit, dessine, à carnets entiers (plus de cinq cents pages de ce jour à avril 1923). Man Ray photographie le phénomène.

 

L'hypnose n'est autre qu'un produit dérivé du "magnétisme animal" cher à Mesmer. On a vu qu'après avoir dû quitter Vienne il s'était établi à Paris, où il avait connu un succès presque immédiat. Contrecarré quelques années plus tard par les plus hautes autorités. Soumis par décision royale à une double commission d’examen de l’Académie des sciences et de la Société royale de médecine, le magnétisme animal est déclaré officiellement, en août 1784, n’avoir aucune valeur scientifique. "Malgré ses protestations,  écrit l'historien Bruno Belhoste, Mesmer voit sa doctrine renvoyée dans la catégorie infamante des fausses sciences, voire des charlataneries ; ses partisans sont chassés de la faculté de médecine ; lui-même ne s’en relèvera pas. En 1837, un nouveau rapport du médecin Frédéric Dubois reprend l’argumentaire des commissaires royaux de 1784 pour prononcer une deuxième condamnation, avalisée par l’Académie de médecine. Le retour en grâce ne viendra qu’en 1882, avec une note de Jean-Martin Charcot, chef de service à la Salpêtrière, à l’Académie des sciences sur le rôle de l’hypnose. Charcot et ses disciples prennent cependant bien soin de distinguer l’hypnose d’un magnétisme animal qui reste totalement déconsidéré dans les milieux scientifiques, même s’il n’a pas cessé, en fait, d’être pratiqué depuis Mesmer."

L'un des disciples de Mesmer est Amand Marc Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, colonel d’artillerie commandant le régiment royal de Strasbourg. Féru de physique et de mathématiques, il s’est instruit auprès du maître autrichien à Paris, et il commence d’expérimenter le magnétisme auprès de jeunes soldats malades. Mais c'est dans son domaine seigneurial de Buzancy, en Soissonnais, que sa vocation va prendre un virage essentiel. L'historien Jean-Pierre Peter raconte ces débuts dans un article de La Revue d'Histoire du XIXe siècle

Son régisseur se plaint à lui des maux de dents de sa fille. Puységur la magnétise, – un peu par jeu, dira-t-il. Le mal s’apaise. Le résultat impressionne assez pour que le lendemain on le requière à la ferme pour un jeune valet, nommé Victor, qui souffre d’une forte pneumonie. Crachats sanglants, fièvre, vive douleur de côté. Une fois magnétisé, Victor se trouve déjà mieux. Puisque c’est ainsi, il faut continuer le traitement.

Les choses prennent alors une forme toute nouvelle. Contrairement aux sujets nobles et riches qu’à Paris les passes magnétiques de Mesmer mettaient en état de transe convulsive, le paysan Victor, lui, s’endort, et Puységur en est fort surpris. Craignant d’avoir commis quelque erreur, il prolonge ses passes magnétiques. Et l’endormi se met à parler. Les yeux fermés, il dit voir à l’intérieur de son propre corps le siège de son mal. Il nomme ce mal et, dans les termes d’un savoir commun de l’époque, il sait en qualifier la nature, il en précise l’étiologie, prédit le jour et l’heure de sa guérison, indique de quelle façon et par quels moyens elle interviendra. Nous sommes le 4 mai 1784. Les jours suivants viendront confirmer ces prédictions. Et les mêmes phénomènes surprenants s’y reproduisent, s’amplifient même : sommeil profond, l’esprit en éveil. Des personnes présentes autour de lui, Victor, les yeux fermés, peut percevoir, chacune à chacune, l’état de santé de leurs organes et fonctions. De là, diagnostic, pronostic, et traitement proposé.

Passionné par l’expérience, Puységur la tente auprès d’autres sujets, accumule les résultats, est assiégé de demandes. De toute la région les gens accourent pour se faire soigner. La plupart se déclarent soulagés par les passes. Nombreux sont ceux qui s’endorment, parmi lesquels certains se mettent à manifester cet éveil somniloquace, ces facultés d’autoscopie, de pronostic, de diagnostic des maladies d’autrui, de suractivation des fonctions intellectuelles, dont Victor avait inauguré la série. En ces premiers jours de mai 1784, d’abord pris de vertige, Puységur comprend l’importance de ce qu’il vient de faire apparaître : selon lui, une dimension jusqu’alors inconnue de la nature de l’homme.

Dès lors, il se détermine à fixer par écrit tout ce qui se produit. Il avertit par courrier ses correspondants scientifiques. Il publie une première brochure, puis d’autres, dont il tirera bientôt la matière d’un livre en deux volumes, imprimé à Londres en 1786, les Mémoires et Suite des mémoires sur la découverte du magnétisme animal. (en ligne sur Gallica)

On retrouve Puységur dans le Bulles de Peter Sloterdijk, où le philosophe écrit qu'il effectuait de préférence ses traitements sous des arbres magnétisés auxquels ses patients étaient accrochés par des cordes - "ce sont ces arbres magiques de la tradition de la médecine populaire, et dont il a fallu attendre une période récente pour que l'on rappelle la signification dans l'histoire de l'esprit." (p. 254) En note de bas de page, il cite son propre ouvrage, L'Arbre magique : La naissance de la psychanalyse en l'an 1785, Flammarion, 1998. 

 

La couverture de l'édition allemande représente d'ailleurs l'orme de Buzancy sous lequel Puységur installait ses patients.


 Jean-Pierre Peter explique dans son article le recours de Puységur à cet orme : 

(...) lorsque dès les premiers jours la foule des mal-portants afflua auprès de lui, Puységur, débordé par leur nombre, usa à l’improviste d’un expédient. Il y avait, auprès de la fontaine de Buzancy, un grand orme. Le marquis le « magnétise » et y fait attacher des cordes aux maîtresses branches. Les patients s’y agrippent et la plupart y trouvent du mieux-être. Le choix par Puységur d’un grand vieil arbre pour y établir une source d’énergie vitale curative, au cœur du village et à côté d’une fontaine, nous fait apparaître comme significatif cet accord culturel sensible, entre lui et la population, sur des représentations cosmiques communes concernant les forces telluriques. 

Un peu plus loin, il écrit :

Ces capacités très spéciales qu’il découvre, et qu’il pose comme proprement humaines et naturelles, Puységur les rapporte à un sens interne qui, nous l’avons dit, fait du sujet mis en état de somnambulisme artificiel un passeur susceptible d’ouvrir entre les êtres souffrants un échange libératoire, un chemin de guérison.

Tel est donc le somnambulisme artificiel, une forme spécifique de transe calme, intéressante parce que le sujet y est comme extérieur à lui-même, à mesure qu’il se trouve plus profondément ancré en soi, par une symbiose avec celui qui l’y a conduit, et dans une ouverture soudaine à l’être de ceux qui l’entourent. Dans une alliance aussi et un don réciproque. Rappelons les termes de la lettre au sujet de Victor : « […] mon homme, ou, pour mieux dire, mon intelligence, […] quand il est en crise, je ne connais rien de plus profond, de plus prudent, et de plus clairvoyant » *. Ici, par ces mots, de plein gré, un grand seigneur fait, d’une certaine façon, d’un valet de ferme son égal et son complémentaire. Le processus d’identification, propre aux divers phénomènes de possession ou d’adorcisme, semble ici jouer fortement, mais en miroir, à double sens, chacun habité par l’autre. Mais nous ne sommes ici ni dans le vaudou ni dans le chamanisme. Étrange mécanisme, hors de tout modèle pensable à son époque – peut-être encore à la nôtre.

Passage en résonance avec ce paragraphe de Mathias Enard qui suit l'évocation des séances hypnotiques des surréalistes :

Suffoquer dans le vertige d'autrui, d'autrui accompagnant soi vers soi, entre la sûreté en soi et l'appartenance à autrui, voilà peut-être l'espace qui s'ouvrait avec l'hypnose, avec la transe, un élément mystique, c'est-à-dire qui joignait le mythe, le mystère et la mystification. Même si aujourd'hui les psychiatres ou les neurologues en savent un peu plus quant au fonctionnement neurologique de l'hypnose, ou en tout cas à celui de ses effets, bien des recoins du triangle rêve-sommeil-veille nous restent obscurs. (p. 87)

Goya, Colin-Maillard, 1797

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*  A. M. J. de Puységur, Mémoires pour servir à l’histoire du magnétisme animal, 1784, p. 27. 

mardi 9 septembre 2025

Mesmer et Mademoiselle Paradis

"L'hypnose, le magnétisme animal, comme l'appelait Franz Anton Mesmer, le premier médecin magnétiseur de l'histoire au XVIIIe siècle, avait, me semble-t-il, quelque chose de très littéraire que l'aventure de Gerlach ne faisait que confirmer - l'hypnose s'adressait à l'imagination, au fluide de l'imagination, à l'aspect ductile, presque façonnable de la psyché humaine : le bloc de terre sur le tour du potier, auquel la paume de la main, humide, immobile pourtant, imprime un mouvement qui fait se lever, se tordre, se creuser la glaise jusqu'à lui donner forme - mais rien dans le geste de la main ou dans la pulpe du doigt ne laisse deviner a priori cette forme en soi." (p. 69-70)

Le surgissement de Franz Anton Mesmer à cet endroit du récit de Mathias Enard a fait aussi remonter le souvenir de Bulles, le formidable premier tome de la trilogie "Sphères" du philosophe allemand Peter Sloterdijk. Lecture de l'année 2004, plus de vingt ans déjà, mais qui demeure prégnante. Mesmer y apparaissait à la page 244, désigné comme "le véritable instigateur de la médecine romantique magnétopathique." Alors qu'Enard écrit que Mesmer "est plus ou moins contraint de quitter sa ville de Vienne et son épouse en 1778 après une demie-guérison obtenue sur une jeune pianiste aveugle, Maria Theresia von Paradis", Sloterdijk, dans une note de bas de page, propose que "pour délimiter la période de floraison du premier classicisme de la psychologie des profondeurs à l'aide de dates-clés symboliques, on pourrait se référer à la migration de Mesmer de Vienne à Paris, en 1778, et à l'année de de publication de la dernière somme sur les traditions magnétopathiques, Du magnétisme de la vie et des effets magiques en général, de Gustav Carus, en 1856."

 

Je ne connaissais pas l'histoire de cette jeune pianiste aveugle, Maria Theresia von Paradis, elle vaut qu'on s'y attarde un peu. Fille de Joseph Anton Paradis, secrétaire impérial au Commerce et conseiller à la Cour de l'impératrice Marie-Thérèse, elle commença à perdre progressivement la vue à partir de l'âge de deux ans. La notice de Wikipedia affirme que Mesmer, avec ses séances de magnétisme initiées en 1776, "réussit à stabiliser provisoirement son état". Mesmer, dans son Précis historique des faits relatifs au magnétisme animal jusques en avril 1781, est plus radical : "Je lui rendis la vue", ne craint-il pas d'écrire.

Si Mesmer a dû quitter Vienne, c'est précisément à cause de Mademoiselle Paradis. Pour mieux la soigner, il l'avait accueillie à son domicile. Mais selon lui un complot se trama : on fit craindre à M. Paradis la perte de la pension que l'impératrice lui versait en raison de sa cécité, et il vint l'enlever de force. Le père entre, l'épée à la main, chez Mesmer, accompagné de la mère. Il est désarmé, la mère et la fille tombent évanouies. Quelle scène, s'écrie Mathias Enard. La rumeur publique gronde, le scandale couve, et Mesmer est obligé de rendre la jeune femme à ses parents et de quitter la capitale autrichienne. "Une chose semble à peu près certaine cependant, affirme Enard, Maria Theresia von Paradis, Marie-Thérèse du Paradis ne recouvrait la vue qu'en présence de Mesmer : elle était donc aveugle en son absence. On peut en conclure ce que l'on veut."(p. 75)

Il semble que les deux se rencontrèrent de nouveau à Paris où Maria Theresia se rendit pour une tournée en . Il veut assister à un concert qu'elle donne à la cour le mois suivant, mais il n'est pas le bienvenu et doit quitter la salle. Elle fera en tout quatorze apparitions à Paris, saluées par les critiques de l'époque. Elle aidera aussi Valentin Haüy à fonder la première école pour aveugles, qui ouvrira à Paris en 1785.

C'est en cette même année 1784, lis-je dans Sloterdijk, que Mesmer exposa les principes de sa méthode curative dans une loge secrète parisienne qu'il avait lui-même fondée, "devant un groupe d'élèves sélectionnés parmi lesquels on trouvait des célébrités actuelles et futures, comme les frères Puységur, le général La Fayette, l'avocat Bergasse, George Washington et le banquier Kormann."(p. 246)

 


Maria Theresa von Paradis avait-elle été amoureuse de Mesmer ? s'interroge in fine Mathias Enard. "Etait-ce l'imagination et la passion amoureuse qui l'avaient temporairement guérie comme, un siècle plus tard, ces patientes hystériques qui aimaient surtout le pouvoir que Jean Martin Charcot avait sur elles ?"

 

Séance de magnétisme animal autour d’un « baquet ». La légende indique : « Importante découverte par Mr Mesmer, Docteur en Médecine de la Faculté de Vienne en Autriche »

Département des estampes de la Bibliothèque nationale de France