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mercredi 20 mai 2026

Ithaque t'a donné le beau voyage

Paris, 2 janvier 1944

[...] J'ai retrouvé dans Hölderlin, la lettre à Bellarmin avec ses terribles vérités sur les Allemands. Il est de fait qu'en ce pays, l'homme supérieur ressemble à Ulysse, raillé, sous sa figure de mendiant, par d'indignes usurpateurs. Quelle vérité encore dans ce passage : "Le servilisme gagne et, avec lui, le courage grossier. [...]

Ernst Jünger, Second Journal parisien 

Le week-end dernier, répétition de Dialogues avec Leucò, à la MJCS de La Châtre, avec les camarades de Théatralacs. Et le samedi soir, nous nous retrouvâmes presque tous au Moulin Barbaud pour le dîner. Sardines grillées au feu de bois, entre tilleul et cerisier (mais nous les avons dégustées à l'intérieur - il faisait encore trop frisquet pour manger dehors). Je suis incapable de me rappeler comment la conversation s'orienta à un moment donné sur une personnalité qui m'était jusqu'à ce jour totalement inconnue : Arthur Lehning, un Néerlandais, né de parents allemands le à Utrecht et mort le à Lys-Saint-Georges, autrement dit un village à une vingtaine de kilomètres de La Châtre, où mes parents, si je ne me trompe, vécurent quelques mois.

Cet Arthur Lehning n'était pas un Néerlandais quelconque : il a sa notice dans le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, où il est désigné comme "militant anarchiste et anarcho-syndicaliste allemand, archiviste et historien du mouvement libertaire international." 

Arthur Lehning
 

Le site Partage Noir (qui revendique Production et diffusion de documents anarcho-compatibles) nous en dit beaucoup plus, notamment sur son engagement artistique.  Ayant découvert à Paris, en 1924, les  courants les plus modernes de la peinture, il crée, entre janvier 1927 et juin 1929, la revue i10, "considérée comme la suite et le pendant des tendances développées dans « De Stijl » ou « Bauhaus ». Éditée en quatre langues (hollandais, allemand, anglais et français), elle  recevra des contributions de nombreux artistes, philosophes et écrivains qui deviendront célèbres (Mondrian, Lissitzky, Kandinsky,  Hans Arp, Kurt Schwitters, Ernst Bloch, Walter Benjamin,  Le Corbusier, Upton Sinclair...). C'est dans i10 que Lehning intervient pour exiger la libération de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens condamnés à mort aux USA.

Je dois cette découverte à Jean-Claude Moreau, alias le Doc, dont un ami (grand archiviste lui-même et promoteur d'une immense bibliothèque édifiée dans un ancien poulailler industriel), l'a un jour conduit au hameau du Plessis chez Toke Van Helmond, la compagne de Lehning, qui fut aussi sa secrétaire. C'est au cimetière de Lys Saint-Georges que l'anarchiste centenaire repose aujourd'hui, et sur sa pierre tombale serait inscrit le vers de Du Bellay, Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. C'est du moins le souvenir que Jean-Claude en avait.

La réalité est légèrement différente. L'article de Partage Noir m'a mis sur la piste : l'auteure concluait en reprenant la fin d'une contribution autobiographique d'Arthur Lehning parue lors d’un colloque tenu à l’Université d’Oldenburg, ayant pour thème « L’anarchisme dans l’art et la politique », et dédié à son 85ème anniversaire :

[…] On m’a souvent posé la question pour comprendre pourquoi je ne suis pas découragé, puisque, il faut bien le constater, peu de réalisations concrètes sont issues de mes idées. Ceci est vrai, sans aucun doute. Cependant il existe aujourd’hui toute une série de mouvements qui ­ sans se reconnaître de l’anarchisme ­ en appliquent pourtant les idées-forces libertaires […] Pour moi, le plus important est et reste le fait que je n’entrevois aucune raison de changer mes idées, uniquement parce qu’elles sont très éloignées de la réalité et d’autant moins que l’Histoire ne cesse de les confirmer. J’ai eu l’occasion d’entendre, il y a quelques années, Luis Llach reprendre en musique un poème de Constantin Cavafy, « Ithaque » . Ithaque n’est pas seulement cette île de l’archipel grec, mais elle s’apparente pour moi à l’Utopie. Aussi, pour mieux comprendre cette Utopie, lisons ces quelques vers :

Quand tu partiras pour Ithaque
Souhaite que le chemin soit long
Riche en péripéties et en expériences
[…]
Souhaite que le chemin soit long,
Que nombreux soient les matins d’été, où
Avec quels délices !
Tu pénètreras dans des ports vus pour la première fois.
[…]
Garde Ithaque sans cesse présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,
Mais n’écourte pas ton voyage :
Mieux vaut qu’il dure de longues années,
Et que tu abordes enfin ton île aux jours de ta vieillesse,
Riche de tout ce que tu as gagné en chemin.
[…]
Ithaque t’a donné le beau voyage :
Sans elle tu ne te serais pas mis en route
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre,
Ithaque ne t’a pas trompé.

 

 

Arthur Lehning a aussi écrit un essai titré "Ithaka"

C'est un autre activiste libertaire, Thom Holterman, qui va nous éclairer sur l'importance de ce poème. Holterman rencontre personnellement Arthur Lehning pour la première fois, pendant une conférence d’études internationale à Linz (Autriche) :  

Je me souviens que nous avons surtout parlé de son travail aux Archives Bakounine. Après, nous nous sommes rencontrés encore deux ou trois fois personnellement, toujours pendant une conférence d’études internationale. C’est en ce temps, alors que je suis en train d’écrire ma thèse de doctorat de droit, qui tourne autour de la relation entre anarchisme et droit, que nous échangeons des lettres. 

Puis nous nous perdons de vue. Vers la fin de l’année 2000, je vais vivre à trente kilomètres de distance de Lys Saint-Georges (Indre), où il s’était retiré avec sa femme Toke. Mais il ne me reste plus qu’à aller saluer Toke et aller au cimetière à Lys Saint-Georges. Là, Arthur Lehning a trouvé son Ithaque, l’île grecque modeste, dont il parle à la fin de son discours à l’occasion de son doctorat honoris causa à l’université d’Amsterdam (8 janvier 1976). Sur la pierre tombale, on trouve l’inscription : « Ithaque t’a donné le beau voyage » (Cavafy). 

Lehning a expliqué que l’île elle-même n’est pas grand-chose. Ithaque lui a donné l’occasion de faire un voyage magnifique. Dans la vie, le plus important n’est pas de trouver le lieu de séjour, le but le plus important est le voyage, les rencontres… Or, dans la pensée de Lehning, il n’y a pas de Terre promise. C’est une conséquence de sa pensée anti-religieuse."

Ithaque t’a donné le beau voyage, il s'agissait donc de Cavafy et non de Du Bellay. 

Apprenant cela, je réalise immédiatement que ce poème ne m'est pas inconnu : le numéro du Magazine littéraire consacré à Homère (lire Le coffre au trésor), en faisait mention. Dans l'article de Jacques Lacarrière que j'avais cité parce qu'il s'ouvrait sur Calypso, mais c'est Constantin Cavafy qui était au cœur de son propos, Cavafy qui ne dit pas autre chose que Lehning, à savoir que, pour Ulysse, "les épreuves et les rencontres, loin d'être pour lui des entraves, lui furent autant d'enseignements."

"J'ai traduit, écrit Lacarrière, ce poème il y a des années et je l'ai relu très souvent sans que jamais s'efface ou s'affadisse en moi l'émotion éprouvée dès sa première lecture. Car il ne s'agit pas seulement d'un poème nous parlant d'Ithaque mais du murmure même de la mer nous livrant, à travers l'odyssée d'Ulysse et la voix du poète, le sens profond, secret, révélateur de tout voyage."



mardi 12 mai 2026

Des rêves et des serpents

A Nunki Bartt, 

"Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d’Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent , et que d'horreur lui-même se les creva."

Cesare Pavese, Les Dialogues avec Leucò

Ce court paragraphe est l'introduction de Pavese au dialogue dit Les Aveugles, entre Œdipe et Tirésias.  Tirésias que j'ai l'honneur d'interpréter dans le cadre de l'adaptation de Jean-Claude Moreau (alias le Doc) pour la compagnie Théatralacs. Un texte difficile, dans un registre de langue très dense bien éloigné de la conversation familière, que j'ai peiné à apprendre, et sur lequel je dois revenir régulièrement pour le bien garder en mémoire. Mais plaisir ensuite, il faut le dire aussi, de cette richesse, de la somptuosité verbale de Pavese.

Je porte ce texte sans avoir la prétention de tout comprendre, il me résiste encore en certaines de ses parties, et sans doute n'en viendrai-je pas à bout, mais cela a peu d'importance : l'essentiel est que je le fasse entendre au spectateur, qu'il fasse à son tour chemin en lui. Je ne suis que passeur. De même mes camarades de jeu.

Nunki Bartt, projet d'affiche 
 

Daniela Vitagliano, dans son article déjà cité ailleurs, écrit que dans ce "troisième dialogue (I ciechi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d’un fond mythique, et à l’idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Œdipe fait allusion à l’histoire des serpents que Tirésias frappa avec son bâton, ce qui lui valut d'être transformé en femme pendant sept ans. Tirésias affirme qu'il n'y a pas de dieu au-dessus du sexe : "C'est le roc, te dis-je. Beaucoup de dieux sont des bêtes fauves, mais le serpent est le plus ancien de tous les dieux. Quand il se tapit dans la terre, voilà que tu as l'image du sexe. Il y a en lui la vie et la mort. Quel dieu peut incarner et comprendre tout cela ? "

Or, continuant à relire chaque nuit quelques pages du Second Journal parisien d'Ernst Jünger, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur cette entrée du 13 juillet 1943, à Paris :

Nuit fiévreuse, agitée, inaugurée par des alertes. J'ai rêvé de serpents ; ils étaient sombres, noirs et dévoraient d'autres serpents multicolores, couleur de soleil. Lorsque  je rêve de ces animaux, qui jouent un si grand rôle dans les songes, je n'éprouve, la plupart du temps aucune répulsion [...] La force originelle de ces animaux, c'est d'incarner la vie et la mort, puis encore le bien et le mal - à l'instant même où l'homme a obtenu du serpent la connaissance du bien et du mal, il a reçu la mort. Donc, la vue du serpent est pour tout homme une expérience bouleversante - presque plus forte que celle du sexe, auquel il se rattache d'ailleurs. (C'est moi qui souligne)

Pavese et Jünger, ces deux écrivains qui semblent si éloignés, par leur tempérament et leur histoire, se rejoignent pourtant sur le plan du mythe. 

Le serpent est encore évoqué à la toute fin du dialogue : "Il y a un gros serpent dans chaque jour de la vie, et il se tapit et nous regarde. T'es-tu jamais demandé, Œdipe, pourquoi les malheureux deviennent aveugles en vieillissant ? *" Comment comprendre ce passage ? Daniela Vitagliano, dans la thèse qu'elle a consacrée aux Dialogues avec Leucò (2019)**, écrit que "la cécité est perçue comme un état à atteindre pour cesser d'être hanté par ce que l'on a vu. (...) Si l'on s'en tient à une interprétation littérale de cette phrase, elle suggère une fin tragique pour les malheureux, ceux qui ont « vu » la force primordiale (qui, à son tour, les observe), et qui, de ce fait, sont conscients, deviennent aveugles dans leur vieillesse, puisqu'ils savent déjà tout. 

Mais si l'on se réfère au sens métaphorique de « vieillir », c'est-à-dire à la perte de vigueur, on pourrait y voir une métaphore de la virilisation de l'homme malheureux. En perdant sa vigueur, il devient aveugle, moins désirable, moins enclin à répondre à l'appel du sexe."
 
Vitagliano risque ensuite une autre lecture possible : "En effet, si l'on lit cette phrase d'un seul trait, en attribuant rythmiquement la particule pronominale « si » au verbe « accecare » — qui, entre autres choses, se trouve beaucoup plus souvent à la forme pronominale qu'« invecchiarsi » —, le sens change. La cécité que l'on s'inflige soi-même, lorsqu'on vieillit et que l'on prend conscience de ses actes, est une prédiction de ce qui arrivera à Œdipe. À tel point qu'il répond : « Je prie les dieux pour que cela ne m'arrive pas. »"
 

 

 

Si l'on revient à Jünger, il n'est peut-être pas inutile de remarquer que son livre le plus célèbre, Sur les falaises de marbre, a précisément pour source un rêve, qui le conduisit à écrire à la fin février 1939, à Überlingen, près de la frontière suisse, un récit allégorique dénommé La Reine des serpents. Qui deviendra au printemps suivant, près de Hanovre, au presbytère de Kirchhorst, le livre que l'on connaît. Dans un entretien avec Julien Hervier, en 1986, Jünger revient sur le sens de l’œuvre, et l'on ne s'étonnera pas de retrouver une nouvelle fois les rêves et les serpents. 

J. H. — Pourtant vous n'avez pas hésité à mettre le nazisme en question dans Sur les falaises de marbre, même si ce fut sous une forme voilée.

E. J. — Je l'ai effectivement fait, mais, en même temps, j'avais été interpellé par la muse, si je puis dire : la situation politique avait atteint son point de concentration poétique, et c'est en conséquence de cela que l'œuvre a pris une portée politique. Mais la signification politique ne suffit pas : il nous faut revenir aux serpents, aux chiens, aux détenteurs de la puissance, aux martyrs, tel le prince Sunmyra qui incarne une sorte de pressentiment du comte Stauffenberg. Toutes les données politiques sont éphémères, mais ce qui se dissimule derrière de démoniaque, de titanique, de mythique, cela reste constant et garde une valeur immuable : les Falaises conservent aujourd'hui tout leur sens, dans d'autres régions que celles où nous vivons. Mais à l'époque, on a tout de suite dit « le Grand Forestier, c'est Goering ». Mais ça pouvait tout aussi bien être Staline ; et c'est d'ailleurs comme cela que j'ai pu me défendre. En fait, quand je décris un type, ce type peut être représenté aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, avec plus ou moins de force. Pour moi, Staline ressemble bien plus que Goering au Grand Forestier. En rêve, on rencontre d'abord le type. Puis, dans la réalité, on rencontre l'incarnation de ce type sous une forme affaiblie. L'inverse est également possible : que l'on connaisse des gens, des personnalités, et qu'en rêvant d'eux on atteigne leur vérité profonde. Léon Bloy l'a très bien montré. Les gens parlent de diableries et de messes noires, alors qu'il leur suffit d'aller chez l'épicier du coin. (C'est moi qui souligne)

 

__________________

* «Cʼè un grosso serpe in ogni giorno della vita, e si appiatta e ci guarda. Ti sei mai chiesto, Edipo, perché gli infelici invecchiandosi accecano?» (Toutes les traductions données ici sont de Google)

** Merci à Violette pour m'avoir permis d'accéder à ce document (rédigé en italien). 

 

 

dimanche 10 mai 2026

Silent Friend

Pendant le déjeuner, parlé avec Hattingen de montres et de sabliers. Dans le ruissellement du sablier, c'est encore le temps non mécanisé, le temps du destin qui passe. Le temps que nous sentons dans le murmure des forêts, dans le pétillement du feu, dans la mer qui se brise, dans le tourbillonnement de la neige.

Ernst Jünger, Second Journal parisien, Paris, 11 avril 1943. 

Vu le 15 avril dernier, à l'Apollo, Silent Friend de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Une belle expérience de cinéma que ce film qui entrecroise trois histoires situées dans des temps différents. Le point commun entre elles est justement cet ami silencieux, un arbre vénérable et imposant, un ginkgo biloba femelle, dans le jardin botanique d'une université allemande. En 2020, en pleine période de confinement, il est le sujet d'étude d’un chercheur en neurosciences hongkongais interprété par Tony Leung Chiu-wai. Invité à une conférence autour de ses recherches sur le cerveau des bébés, il a été immédiatement fasciné par le gingko* et a décidé de mener une expérience en branchant des capteurs, ce qui n'est guère du goût du gardien du jardin, présence sourde et hostile.

La seconde histoire, tournée en noir et blanc, se déroule en 1908, où l'on assiste à l'entretien d'admission de Grete, une jeune femme passionnée de botanique (Luna Wedler), soumise aux questions tracassières  d'un jury misogyne, qui tente de la déstabiliser en l'interrogeant sur la sexualité des plantes.. Elle réussira néanmoins à intégrer la faculté (c'est une grande première pour une femme) avant de trouver, par nécessité, un travail en parallèle de photographe. Au départ assistante, elle va réaliser d'extraordinaires photos de fleurs et de légumes, dont mon amie E. me révélera la parenté avec celles du photographe allemand Karl Blossfeldt, que je ne connaissais pas.

Acanthus mollis ; Karl Blossfeldt (1928)
 

En 1928, à l'âge de 63 ans et quatre ans seulement avant sa mort, Blossfeldt publie son premier livre de photographie, Urformen der Kunst (Les Formes originelles de l'art). Les 120 plaques du livre capturent différentes espèces végétales dans des détails remarquables, presque comme au microscope, congelées sous de nouvelles formes qui leur confèrent une qualité abstraite (Figure 2).

 

Grete examinant les plantes dans Silent Friend (Figure 1) et Karl Blossfeldt, « Silphium laciniatum » (1928) (Figure 2)

La troisième histoire se passe en 1972, où Hannes, un jeune étudiant esseulé venu de sa campagne, qui se plaît à lire Goethe et Rilke en écoutant le Lohengrin de Wagner, rencontre Gundula une jeune femme plongée dans une recherche autour d'un géranium, explorant comment les plantes réagissent, ou ne réagissent pas, à la présence et aux actions des personnes qui les entourent. Gundula partie en randonnée, le timide Hannes prend soin de la plante. Lorsqu’il se rend compte que la plante « réagit » à son entrée ou à sa sortie de la pièce, à ses mouvements et ses cris, il se prend de passion pour l’expérience. 

Il va sans dire que je partage l'admiration de Nicolas Moreno, de la revue de cinéma Tsounami : "Décadrage, gros plans qui changent la valeur des échelles, jeux de lumières, le film se ressent avec l’intensité d’un nouveau-né : il faut tout percevoir, tout entendre, saliver comme devant un plat, pour (res)sentir l’odeur d’un jardin botanique à travers la toile-cinéma. Les régimes d’images respectifs des trois temporalités participent à cette valse sensorielle : le noir et blanc des temps primitifs de la photographie se mêle aisément au psychédélisme du 16 mm des années 1970 et au numérique clinique du présent."

On pourra lire aussi avec profit un article (en anglais) d'Anastasia Eleftheriou, qui met en exergue la proximité du film d'Enyedi avec la pensée de Goethe :

La neuro-imagerie clinique se juxtapose à des gros plans tactiles de plantes au fur et à mesure qu’elles gonflent et s’ouvrent, synthétisant à nouveau l’observation scientifique et l’expérience sensorielle. Le film construit une arche visuelle et narrative autour de cette expérience commune, qui culmine dans une scène dans laquelle la pluie tombe sur les feuilles du ginkgo (Figure 4) qui est parallèle au Dr. Wong debout sous la pluie les yeux fermés. Encore une fois, nous ne sommes pas loin du monde de Goethe, qui a même écrit un poème intitulé « Ginkgo Biloba » (Figure 5), dans lequel la feuille de ginkgo est comparée au locuteur lyrique, une figure d’unité qui tient la division en elle-même.  Dans le film d’Enyedi, l’arbre et le scientifique pluviaux, sont de même façonnés par des schémas qui traversent la frontière entre la plante et la personnalité. 
Dr. Wong installant des neurotransmetteurs sur le Ginkgo dans la cour centrale de l’Université de Marburg (Figure 3) et  Ginkgo ‘profitant’ de la pluie (Figure 4)

 

Goethe, Ginkgo Biloba, 1815 (Original dans le musée Goethe, Düsseldorf) [Figure 5]

Le lendemain, poursuivant ma lecture du second Journal parisien d'Ernst Jünger (dont Goethe est une source d'inspiration toujours présente), je lis à la date du 21 avril 1943 ce passage où il exprime son amour des grands arbres de la capitale :

A midi, chez Gruel. Sur mon chemin, j'ai cueilli à nouveau une des feuilles fraîches du figuier de l'église de l'Assomption dont la verdure me réjouit depuis trois ans déjà.  C'est dans cette ville l'un de mes arbres favoris - un autre, c'est le vieil acacia fortement taillé qui s'élève dans le jardin du Palais de la Légion d'Honneur. On peut y ajouter peut-être encore le pawlonia du jardin de Banine.

_________________

* Extrait de l'article d'Amélie Poinsot dans  Médiapart :

« Tous les personnages du films sont des outsiders : ils ne font pas partie du système, précise Ildikó Enyedi. Y compris le ginkgo, qui a été importé de Chine et du Japon il y a près de trois cents ans pour être planté dans des jardins botaniques européens. Il vient d’ailleurs, et il se retrouve tout seul dans un jardin. »

L’arbre, qui a frôlé l’extinction il y a environ 2,5 millions d’années, est considéré aujourd’hui comme une espèce en danger. En Europe, il est comme les animaux sauvages originaires d’autres continents enfermés des zoos : il vit dans un espace clôturé, au côté d’autres plantes comme lui ramenées d’une autre terre. Tandis qu’à l’extérieur de cette conservation muséifiée, la biodiversité ne cesse de décliner.

Mais le propos de la cinéaste n’est pas là. « Je ne voulais pas faire un film militant, je ne cherche pas à enseigner quelque chose, à blâmer les gens pour la façon dont ils traitent la nature. Je voulais montrer la beauté de la science à une époque où la recherche scientifique et les libertés académiques sont attaquées très largement. Mes personnages ne sont pas des activistes. Mais ils résistent avec leur curiosité. »


mercredi 22 avril 2026

De la destruction comme élément de l'histoire naturelle

"Kirchhorst, 14 février 1945.

Nuit agitée. Les Anglais ont adopté une tactique d'usure : ils font tournoyer sans relâche des appareils isolés au-dessus de la région ; ces avions lancent de temps à autre une bombe, pour que la tension ne diminue pas. 

Toute la journée aussi, les alertes se sont suivies. Il paraît que Dresde a été violemment bombardée. Ce serait la destruction de la dernière ville qui fût restée intacte ; on aurait lâché sur elle des bombes incendiaires par centaines de milliers. D'innombrables réfugiés ont péri sur les places. (...)"

Ernst Jünger, Second Journal parisien. 

Je reviens à l'essai de Patrick Boucheron, Peste noire. Et précisément à cette page 52 où il évoque Bonaparte à Jaffa, et le tableau d'Antoine-Jean Gros. Il écrit que cette grande peinture d'histoire, qui prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David "est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche  celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau."

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)
 

Il enchaîne avec ce paragraphe où j'eus la surprise de voir cité le cher Sebald,  l'auteur qui a de loin le plus grand nombre de libellés sur ce blog :

Voir et ne pas voir. Voir aujourd'hui ce que les femmes et les hommes du XIVe siècle ne pouvaient pas voir, et ainsi "violer un secret qui angoissait l'humanité depuis l'apparition de la peste dans le monde", comme l’écrivait Paul-Louis Simond en 1898 - et en même temps suivre la ligne de regard de ceux qui ne voient pas, afin de dévoiler nos propres aveuglements. Cela W.G. Sebald l'a écrit magnifiquement, dans De la destruction comme élément de l'histoire naturelle*. Ces récits en lambeaux des bombardements des villes allemandes par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale explorent, par fragments, un déni de mémoire, du fait de "l'effroi abyssal menaçant alors de saisir tous ceux qui ouvraient réellement les yeux au milieu des ruines". Mais encore : "Même s'il s'agissait là des preuves indubitables d'une catastrophe s'étendant au pays tout entier, il n'était pas toujours simple de collecter des renseignements plus précis sur les modalités et l'ampleur de la destruction. Le besoin de savoir était contredit par la tendance à fermer les yeux.

Patrick Boucheron écrit encore, un paragraphe plus loin, que, "comme l'auteur d'Austerlitz, nous devons travailler à restaurer la lisibilité de l'histoire en faisant droit à la constellation des images." Que veut-il dire par là ? Je ne sais trop, mais il nous invite à regarder à nouveau Les Pestiférés de Jaffa :

Bonaparte brave la mort  et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles, mais il est aussi saint Thomas qui doute du sacrifice du Christ - celui qui veut voir pour croire, mais qui, ce faisant, n'ouvre pas les yeux sur la vérité. Voici pourquoi il est encadré par ces deux figures d'ombre. A droite, l'homme aux yeux écarquillés ; à gauche, l'homme aux yeux bandés. **Il faut à la fois, pour comprendre ce que l'on a comprendre, la peste des Anciens et la yersinia pestis des Modernes, voir et ne pas voir, croire et ne pas croire, savoir ce que l'on sait aujourd'hui et ne pas savoir ce qu'ils ne savaient pas hier.

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)

 

L'Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, vers 1603, Postdam
 

Je m'aperçois, après coup, que j'ai déjà évoqué ce tableau du Caravage, dans Sept Œuvres de miséricorde, article du 6 janvier 2013, consacré à un récit de l'écrivain aujourd'hui disparu, Mathieu Riboulet. J'écrivais ceci :

Un autre espace sert de base de départ, le haut plateau calcaire lozérien, où le narrateur vit habituellement, hébergeant parfois des marginaux au corps souffrant. Le récit ira ainsi de voyages en retour au haut pays. Il retrouve Andreas à Berlin, et Le Caravage à Postdam, au palais Sanssouci, avec son Incrédulité de saint Thomas, dont un détail est d'ailleurs reproduit sur le bandeau de l'ouvrage.


 "La plaie est largement ouverte où l'index de Thomas disparaît, il n'en dégoutte pas le moindre sang (je rappelle que nous sommes après la Résurrection) ; elle a donc à la fois la portée symbolique voulue par l'évangile de Jean et l'aspect réaliste voulu par le peintre avec ses allures d'entaille au flanc d'un macchabée. Qu'y a-t-il dans le corps de l'autre que je veuille posséder avec tant d'ardeur dans le désir, que je veuille extirper avec tant d'acharnement dans le combat, dont je veuille vérifier la présence avec tant de précision dans le Livre ?" (p. 52)

__________________________ 

 * Sur ce livre de Sebald, voir aussi ici.

 ** Il me semble que Boucheron confonde ici droite et gauche...

lundi 13 avril 2026

Souffle du monde des équarrissoirs

"Le souffle du monde des équarrissoirs est parfois si sensible qu'il éteint en moi tout désir de travailler, de former des images et des pensées. Le crime, par sa nature, répand l'étouffement, le désarroi ; la maison de l'homme devient inhospitalière, comme si une charogne y était cachée."

 Ernst Jünger, Premier Journal parisien, Vorochilovsk, 2 décembre 1942.

Ernst Jünger signale que la peste est annoncée par une hécatombe de rongeurs. La progression de l'épidémie est examinée et combattue par un cordon de stations de moindre importance que l'Institut de la peste de Vorochilovk (aujourd'hui Stavropol) : "on veille tout particulièrement à détruire les rats et, pour ce travail, il existe même une corporation spéciale, les "dératiseurs", qu'"on trouve dans tous les kolkhozes." Or, dans Peste noire, Patrick Boucheron souligne que cette chasse aux rats, longtemps prescrite par les pasteuriens, est aujourd'hui reconnue inefficace, à la suite, justement, des échecs des politiques d'éradication de la peste conduites en Union soviétique des années 20 aux années 70 environ : "Elles accompagnaient l'intensification agricole de l'Asie centrale, avec l'emploi massif d'insecticides organochlorés, dont l'efficacité diminuait au fur et à mesure de la sélection d'insectes de plus en plus résistants. Si bien que, lorsque les puces infectées ne trouvaient plus de rongeurs à piquer, puisque les populations de gerbilles et de gerboises étaient décimées, elles se retournaient  vers des hôtes de substitution comme l'homme - d'où l'augmentation des cas humains enregistrés au Kazakhstan, qui a amené l'URSS à adopter une nouvelle stratégie de contrôle des écosystèmes, en modélisant le comportement des vecteurs et des hôtes sauvages." (p. 51-52)

Selon lui, le modèle scientifique standard de transmission de la peste ne suffit plus à rendre compte de ce que les sources historiques nous apprennent  des épidémies du passé. "Bref, avoue-t-il, tout va devenir, je le crains, beaucoup plus compliqué."Il propose alors de regarder le tableau d'Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa.

Antoine-Jean Gros - Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (1804), Musée du Louvre.
 

"Cette grande peinture d'histoire, la première de l'épopée napoléonienne, prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David et fait écho à la grande architecture classique peinte par Nicolas Poussin. Elle est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau. Tandis qu'un vieux médecin incise le bubon d'un malade, le général en chef, nouveau roi thaumaturge, se contente de le toucher - en défiant du même coup le sacrifice christique. Cette image est en réalité une image de combat contre la propagande anglaise qui, dès 1803, accuse Bonaparte d'avoir empoisonné à l'opium les 1500 soldats de son armée lors du siège de Saint-Jean-d'Acre."

La peste avait frappé cruellement l'armée française sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. C'est pendant le siège de cette ville qu'une cinquantaine d'hommes furent atteints. Bonaparte suggère alors à à Desgenettes, médecin en chef de l'expédition, d'administrer de l'opium aux malades, autrement dit de les euthanasier. Desgenettes refusera.

A l'école primaire, on n'a pas manqué de nous rappeler la parole bravache de Bonaparte : « Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent ! »  Mais les manuels ont passé sous silence la violence insensée de celui que les Britanniques désignèrent comme le "boucher corse".

Le jour du règlement de compte du boucher corse, caricature de James Gillray, eau-forte et aquatinte, 1803                            (Les pays européens sont figurés sous la forme d'animaux dont certains sont déjà saignés).

Bonaparte confiera plus tard qu'il rêvait ni plus ni moins que d’une conquête de l’Empire ottoman et d’un retour en France par Constantinople.  

Son armée entre à Gaza le 26 février 1799. Le lendemain, installé au palais du Pacha, il dicte une lettre pour le général Desaix, en lui dépeignant la région : « Les citronniers, les forêts d’oliviers, les inégalités de terrain représentent parfaitement le paysage du Languedoc ; l’on croit être du côté de Béziers. » Quand on voit de nos jours l'ampleur des destructions sur la bande de Gaza, on ne risque plus de confondre...

Jaffa est assiégée en mars. L'émissaire envoyé par Bonaparte pour exiger la reddition de la ville est décapité et sa tête brandie au-dessus des remparts. Cette cruauté autorisa toutes les exactions. « Tout fut passé au fil de l’épée », résumera Bonaparte. Une bonne partie de la garnison ottomane parvient néanmoins à trouver refuge dans de vastes bâtiments au cœur de la ville, n'acceptant de se rendre que contre la promesse d'avoir la vie sauve. Les aides de camp Beauharnais et Crozier accèdent à cette demande. Mais Bonaparte se serait alors emporté : « Que veulent-ils que je fasse de tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour les nourrir, des bâtiments pour les déporter ? Que diable m'ont-ils fait là ? »

On fait fi de la promesse : les 3000 prisonniers sont exécutés en trois jours, et in fine à la baïonnette, histoire d'économiser les munitions. Napoléon n'exprima jamais de regret, affirmant même à un proche : "Je n’ai jamais été libre qu’en Égypte. Aussi m’y suis-je permis des mesures pareilles." En 1804, il confie à Madame de Rémusat : « En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. »

Pour se faire respecter en Palestine, il fallait, assurait-il, « être terrible avec ses ennemis ». 

Une leçon d'inhumanité que Trump et Netanyahou n'ont, semble-t-il, pas oublié.

 

vendredi 3 avril 2026

Du lazaret de Beyrouth



Du lazaret de Beyrouth, 23 juillet 1850 

« Si je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, ma chère Olympe, ce n'est
pas faute de bonne volonté. Enfin, aujourd'hui que nous sommes en prison,
je profite d'un moment. Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines,
et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous
prétexte de peste or, du moment qu'on arrive d'un pays étranger, on a la
peste, et je crois franchement qu'ils en ont peur. Nous sommes en ce moment
en suspicion de choléra (par suite du bateau qui venait de Malte où sévissait
cette maladie). Nous sommes claquemurés dans une presqu'île et gardés à
vue. L'appartement dans lequel je t'écris n'a ni chaises, ni divans, ni tables, ni
meubles, ni carreaux aux fenêtres. On fait même petits besoins par la place
des carreaux desdites fenêtres. Il n'y a rien de plus drôle que de voir nos
gardiens qui communiquent avec nous à l'aide d'une perche, font des sauts
de mouton pour nous éviter. et reçoivent notre argent dans une écuelle
remplie d'eau. » (Suivent des détails relatifs aux moyens de désinfection, fumigations asphyxiantes de soufre, etc.) « Quand on veut leur faire une peur atroce on n'a qu'à les menacer de les embrasser, ils pâlissent...  en résumé... nous rions beaucoup. » 

Gustave Flaubert, Lettre à Olympe Bonenfant

Fin octobre 1942, après deux années passées à l'état-major parisien du général Hans Speidel, Ernst Jünger part en mission dans le Caucase. Il y découvre une réalité bien éloignée du confort de la capitale française. A Kiev, logé au Palace-Hôtel, paraît-il le meilleur hôtel de la ville, il écrit qu'on avait beau tourner les robinets, ils ne distribuaient ni eau chaude ni rien du tout : "Il en était de même pour les chasses d'eau. Aussi une mauvaise odeur emplissait-elle tout le Palace-Hôtel." De là, il gagne Rostov puis Vorochilovsk (aujourd'hui Stavropol), au pied des montagnes du Caucase. Le 1er décembre, il visite l'Institut de la Peste où travaillent encore des savants et des employés russes."Le sol luxuriant de ce pays assure-t-il, est aussi l'Eldorado des épidémies et des maladies : fièvre ukrainienne, dysenterie, typhoïde, diphtérie et sorte de jaunisse épidémique dont on n'a pas encore trouvé l'agent pathogène. La peste, dit-on, reviendrait tous les dix ans ; c'est ainsi qu'elle est apparue en 1912, 1922 et 1932, et ce serait donc à nouveau son époque. Elle est apportée par des caravanes qui viennent de la région d'Astrakhan."

Lisant ces lignes, je ne pouvais pas ne pas penser à Peste noire, le récent essai de Patrick Boucheron (Seuil, janvier 2026), et en particulier, au chapitre où il évoque Adrien Proust, le père de Marcel, professeur à la chaire d'hygiène de la Faculté de médecine de Paris, infatigable explorateur, écrit l'historien, de la géographie mondiale des épidémies : "Son périple de 1869, 14000 km dans les empires ottoman et russe sur la route du choléra, manifeste ce que l'historienne Nücket Varlik  a fort justement appelé un "orientalisme épidémiologique.""(p. 32)

 

Adrien Proust affirme en effet, en 1873, dans son Essai sur l'hygiène internationale, que les maladies infectieuses sont toutes exotiques et qu'elles ne nous parviennent que par importation. "Comme nous le savons aujourd'hui, poursuit Patrick Boucheron, c'est l'épidémie de choléra de La Mecque en 1865 qui amène les puissances européennes à organiser un système global de veille sanitaire, placé sous l'autorité des experts, système qui va plus tard déboucher sur la création de l'OMS en 1948. Si la question sanitaire est bien le laboratoire de l'internationalisme, elle est aussi le moteur d'une dynamique d'externalisation des quarantaines dans les ports asiatiques contre ce que l'on appelle les "pestes d'Orient", ce qui justifie la projection coloniale et oblige à des négociations avec l'Empire ottoman, qu'on appelle précisément "l'homme malade de l'Europe". La peste, c'est les autres, et la grande peste, le grand Autre." (p. 32)

Un dispositif quarantenaire spécifique pour les pèlerins de La Mecque fut donc établi. Ainsi, à l’entrée de la mer Rouge, les pèlerins asiatiques furent-ils contraints à une halte dans un lazaret situé sur l’île de Camaran. Quant aux pèlerins repartant vers les régions septentrionales du monde musulman, proches donc de l’Europe, on les retint dans un second lazaret situé à Tor, sur la côte ouest du Sinaï.

Sylvia Chiffoleau signale encore que "d’autres établissements quarantenaires secondaires sont établis sur les littoraux africains de la mer Rouge et le long de la voie de chemin de fer reliant Damas à Médine. Les pèlerins y sont soumis à un régime de contrôle sanitaire sévère, et à un enfermement dont la durée peut être longue si le choléra, puis la peste avec le retour de celle-ci à la fin du siècle, sont signalés au cours du pèlerinage. "

Entrée du bâtiment de désinfection, lazaret de Tor.

Les pèlerins n'étaient pas les seuls à être confrontés à l'ennui des lazarets. Dans une lettre du 7 octobre 1850 rédigée depuis le lazaret de Rhodes, Gustave Flaubert fulminait contre la quarantaine qui l'avait empêché de débarquer à Chypre : "Voici une des inventions les plus ineptes que l'homme ait jamais vues". Son voyage en Orient fut en effet émaillé de plusieurs séjours en lazaret, suite à des cas de choléra à Malte.

Plan schématique du lazaret de Djebel-Tor
 

Notons que ce dernier document trouvé sur Gallica est extrait d'un ouvrage du même Adrien Proust, La défense de l'Europe contre le choléra (1892). 

J'en reviens à Jünger, qui rapporte une conversation avec le professeur Hach, directeur scientifique de l'Institut, qu'il juge sympathique et dont il signale qu'il est frappé de cette sorte de bannissement que l'on appelle "Moins Six", signifiant qu'il n'a pas le droit de résider dans les six plus importantes villes du pays. Jünger termine sa note du jour par ce paragraphe saisissant :

Comme on fabrique aussi à l'Institut de la Peste de grandes quantités de vaccin, il a été immédiatement mis sous la protection des troupes allemandes. On lui a attribué également pour le ravitailler, un kolkhoze où l’État russe avait jusqu'alors occupé et nourri huit cents aliénés. Pour vider ce domaine au profit de l'Institut de la Peste, le service de sécurité allemand (SD) tua tous les malades. Un tel trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale par l'hygiène, de même qu'il met la propagande à la place de la vérité.

Le même jour, Jean Guéhenno écrivait dans son Journal des années noires : 

Il y a trois semaines, Hitler proclamait qu'il ne toucherait jamais ni à Toulon, ni à la flotte, ni à l'armée de l'armistice. Il craignait la fuite de la flotte vers Alger, la résistance de Toulon ? Sa proclamation lui valut d'occuper le reste de la France  aussi paisiblement que possible. L'opération  achevée, il déclare maintenant qu'il est contraint d'occuper Toulon  et il y entre. La flotte prise au piège n'a plus d'autre ressource que de se saborder. Elle eût mieux fait de ne pas cesser le combat depuis deux ans : on n'a pas de mérite à être dupe.  Mais ces messieurs de la marine n'aimaient pas les Anglais et ne voulaient pas se battre à leurs côtés. Il faut que la France fasse les frais de leur  vanité et de leur sottise.
Le croiseur Marseillaise coulé

 

dimanche 22 mars 2026

Requins qui les poussent en avant

Je poursuis la relecture du Journal parisien de Ernst Jünger, qu'il a tenu pendant la Seconde Guerre mondiale. Jünger, célèbre pour Orages d'acier, récit de la Guerre de 14-18 où il fût blessé à de nombreuses reprises et où il reçut la plus haute distinction de l'armée allemande.
Nationaliste convaincu, homme de droite si l'on veut, il refusa cependant toujours les propositions du parti nazi.
En 1940, il est mobilisé à nouveau. Et en 1942, il est affecté à l'État-major allemand de Paris. 

Le 8 février 1942, il écrit ceci :

"(...) Il ne fait aucun doute qu'il existe des individus qu'on doit tenir pour responsables du sang de millions d'êtres. Et ces individus sont avides de sang répandu, comme des tigres. Indépendamment de leurs bas instincts, il y a chez eux une volonté satanique, une froide jouissance à voir périr des hommes, et peut-être même l'humanité. (...)
Il faut aussi que l'on sache que nombre de Français approuvent de tels projets et sont avides de prendre du service comme bourreaux. "

J'ai frémi en lisant ces lignes, car juste avant je venais de regarder le documentaire de Jean Bulot sur Arte, Les soldats français du Reich, qui montre comment les engagés de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) quittant la France pour le front de l'Est, non seulement participent aux combats (assez médiocrement, semble-t-il), mais surtout s'associent aux crimes perpétrés par les nazis, ce qui a été peu documenté jusque-là.
D'autres, engagés dans la Waffen SS, parviendront à échapper à la mort sur le front et à l'épuration, et retrouveront une place dans la société sans renoncer à leur idéologie. Certains, comme Pierre Bousquet et Léon Gaultier, seront aux côtés de Jean-Marie Le Pen à la création du Front national.

 

Jünger, dans la même entrée de son Journal, a cette image forte, à méditer en cette période d'élections : "derrière les bancs de harengs, il y a des requins qui les poussent en avant."

mardi 10 février 2026

Le frêne de la Vallée-aux-Loups

Je poursuis la lecture en parallèle des journaux de Jean Guéhenno et de Ernst Jünger. L'écrivain allemand, capitaine de la Werhmacht, affecté à l’État-major de Paris, a rencontré, et même souvent dîné ou déjeuné avec bien des écrivains de l'époque (Morand, Guitry, Jouhandeau, Cocteau...). Il a aussi côtoyé Céline (qu'il appelle Merline dans son Journal parisien), dont il donne un portrait peu flatteur :

Paris, le 7 décembre 1941
L'après-midi à l'institut Allemand, rue Saint-Dominique. Là, entre autres personnes, Merline, grand, osseux, robuste, un peu lourdaud, mais alerte dans la discussion ou plutôt dans le monologue. Il y a, chez lui, ce regard des maniaques, tournés en dedans, qui brille comme au fond d'un trou. Pour ce regard, aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche : on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu. «J'ai constamment la mort à mes côtés» […]
Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n'exterminions pas les Juifs – il est stupéfait que quelqu'un disposant d'une baïonnette n'en fasse pas un usage illimité. « Si les Bolcheviks étaient à Paris, ils vous feraient voir comment on s'y prend ; ils vous montreraient comment on épure la population, quartier par quartier, maison par maison…» […]
J'ai appris quelque chose, à l'écouter parler ainsi deux heures durant, car il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme.
Jean Guéhenno au lycée Louis-le-Grand pendant l'Occupation en 1940.

Jean Guéhenno ne faisait absolument pas partie de la coterie des écrivains collaborateurs. Bien que résidant à Paris même, il ne croisa donc jamais le chemin de Jünger. De celui-ci, les extraits que j'ai donnés jusque-là peuvent donner l'impression d'un esthète quelque peu égaré dans la guerre, avec son regard distancié, sans trop d'affect, d'observateur froid et méticuleux. Mais l'impression est trompeuse au moins en partie, car il arrive à l'auteur d'Orages d'acier de traverser des phases dépressives. Cependant, peu porté à l'épanchement, il ne le confesse pas sur l'instant, il en parle a posteriori, quand les mauvais moments ne sont plus qu'un méchant souvenir. Ainsi, à Vincennes, le 26 mai 1941, il écrit  : "La société de Höll est bénéfique : elle m'a arraché aux dangereuses ruminations où j'étais plongé depuis le début de l'année. Février a été marqué par une dépression durant laquelle j'ai, toute une semaine, refusé la nourriture ; sous tous les rapports, je vivais sur le capital de mon passé. Ma situation est celle d'un homme qui vit au désert entre un démon et un cadavre. Le démon pousse à l'action, la cadavre à la sympathie contemplative. Plus d'une fois déjà dans la vie, c'est l'homme des Muses qui m'a secouru lors de mes crises. Il sait encore tirer ses cadeaux des richesses superflues du monde."

L'entrée suivante du Journal, datée du 29 mai 1941, est dans la continuité : "Au flot de choses qui m'accablent, s'ajoute ceci : qu'on me charge de surveiller l'exécution d'un soldat condamné à mort pour désertion. J'avais d'abord songé à me déclarer malade ; mais c'était s'en tirer à trop bon compte, m'a-t-il semblé. Et je me suis dit aussi : peut-être vaut-il mieux que ce soit toi qui sois là que n'importe quel     autre. Et il est certain que j'ai pu, de mainte manière, rendre la chose plus humaine qu'il n'était prévu." 

Le soldat est un sous-officier allemand qui avait quitté son unité pour se livrer à des trafics commerciaux, dénoncé à la police par sa maîtresse française qu'il avait battue. Jünger se rend avec le juge dans un petit bois près de Robinson : "Dans une clairière, le frêne au tronc déchiqueté par les précédentes exécutions. On voit deux séries de traces : en haut, celles des balles visant la tête et, plus bas, celles des balles visant le cœur. Au fond des entrailles, parmi les menues fibres de l'écorce éclatée, dorment quelques noires mouches à viande. Elles concrétisent mon sentiment, à l'instant où je foule cet endroit : si propre que soit un lieu d'exécution, quelque chose rappelle toujours la voirie."

La voirie, il faut prendre ce mot dans son sens vieilli, celui donné par le Dictionnaire de l'Académie : "Lieu où l’on porte les ordures, les immondices ; charnier, fosse commune. On jeta le corps du malheureux à la voirie."

Jünger décrit très précisément les différentes phases de l'événement, l'arrivée du condamné, celle du camion des fossoyeurs, la lecture de la sentence (qui dure une petite minute mais qui lui paraît extraordinairement longue), le bandage des yeux, le ligotage au frêne avec deux cordes blanches, le morceau de carton rouge épinglé à la chemise à l'endroit du cœur, l'alignement du peloton, les commandements. A ce moment il dit retrouver sa pleine conscience : "Je voudrais détourner les yeux, mais je m'oblige à regarder, et je saisis l'instant où, avec la salve, cinq petits trous noirs apparaissent sur le carton, comme s'il tombait des gouttes de rosée. Le fusillé est encore debout contre l'arbre : ses traits expriment une surprise inouïe. Je vois sa bouche s'ouvrir et se fermer, comme s'il voulait former des voyelles et parler encore, à grand effort. Cette circonstance a quelque chose de confondant, et le temps, de nouveau, s'allonge."

Dans le dernier paragraphe de cette narration, Jünger écrit qu'il est pris au retour d'un nouvel accès de dépression, encore plus violent. Et il conclut ainsi : "Le médecin-major m'explique que les gestes du mourant n'étaient que des réflexes vides de sens : il n'a pas vu ce qui m'est apparu clairement de si affreuse manière." 

 


Il se trouve que quelques semaines plus tard, Jean Guéhenno se rend un dimanche, avec P... et M..., à la Vallée-aux-Loups, domaine investi par Chateaubriand en novembre 1807. Le 11 juillet, il apprend que "c'est au fond de ce parc si paisible que les Allemands fusillent les gens que leurs cours martiales condamnent, tout récemment un jeune Français accusé de gaullisme et un jeune aviateur allemand qui s'était attardé trois jours de trop chez sa maîtresse."

Je me demande si nous ne sommes pas sur le même lieu décrit par Jünger. Il n'évoque pas Chateaubriand, ni la Vallée-aux-Loups, mais il parle de petit bois près de Robinson. Mais Robinson n'existe pas en tant que tel, il doit s'agir de Plessis-Robinson (la notation de Jünger serait donc fragmentaire).

Le 21 août, Guéhenno retourne à la Vallée-aux-Loups. "J'ai voulu voir", dit-il. Ils suivent un chemin le long du jardin potager, sautent un petit mur, traversent un chemin. "C'est là. [...] L'arbre a été scié, déchiqueté par les balles à la hauteur du cœur d'un homme. Il a servi tout cet hiver, quatre ou cinq fois chaque semaine. La terre est au pied toute foulée. Il a perdu son écorce. Il est noir du sang qui l'a inondé. Il ne peut plus servir maintenant. Il a été trop de fois fusillé. Il a fini par s'écrouler, lui aussi. "

Guéhenno s'absorbe à le regarder, il remarque un V dans l'épaisseur du tronc. Qu'il imagine avoir été gravé au couteau par un jeune garçon français, "comme un tendre salut d'amitié et d'espérance à ceux qui sont venus mourir là et la promesse de les venger."

A quelques mètres un nouvel arbre est en service, un hêtre, à peine blessé encore : "Son écorce éclatée laisse voir pourtant déjà sa chair blanche avec des filets de sang toujours à la même hauteur, à la hauteur du cœur d'un homme. Aucune trace de balle au-dessus. les fusilleurs tirent bien."

Le 18 septembre, il note brièvement que l'arbre de la Vallée-aux-Loups était devenu un lieu de pèlerinage : "l'autorité occupante l'a fait sauter à la dynamite. Elle fusille ailleurs désormais."

Dans sa note du 11 juillet, Guéhenno avait écrit que lors de sa première visite, le docteur Le Savoureux leur avait caché l'histoire des fusillés, "par charité". Ce docteur n'était autre (je l'apprends en continuant mes recherches sur cette maison de Chateaubriand) que son propriétaire (il l'avait achetée en 1914 pour y créer un établissement de santé psychiatrique). Il y anima avec sa seconde femme un salon littéraire.

Je lis aussi que pendant l'Occupation, il cache dans sa maison de santé  Jean Paulhan, ami très proche de Guéhenno, le docteur Henri Baruk, médecin chef de Charenton et le docteur Robert Debré de l'automne 1943 à l'été 1944. Robert Debré y rédige ses articles pour un journal médical clandestin et y crée le Comité médical de la Résistance dont il est le vice-président sous le pseudonyme de Flaubert. Mais il cache également le peintre Jean Fautrier qui y peint sa série des Otages dans la tour Velléda,

La tour Velléda, située dans le parc, où Chateaubriand aimait se réfugier pour écrire.
 

La notice Wikipedia de La Vallée-aux-Loups précise que Fautrier peint sa série de toiles des Otages alors qu'il entend les nazis fusiller des otages dans la vallée proche au lieu-dit L'Orme mort.

 

Fautrier, Tête d'Otage n°24, 1945.

mardi 3 février 2026

Le Roi Famine and the Gatling gun

"Nous vivons les jours les plus sombres. Je ne peux rien écrire sur ce cahier. L'offensive allemande se déchaîne en Grèce et en Yougoslavie et semble en passe de réussir. Il est difficile d'espérer. Rien à faire que d'attendre derrière nos barbelés. C'est une grande tristesse de regarder les autres se battre vainement et mourir pour notre délivrance."

Jean Guéhenno, Journal des années noires, 9 avril 1941. 

Trois jours plus tôt, le 6 avril, Ernst Jünger arrive à Paris. La tournée des grands ducs commence avec la Rôtisserie de la Reine Pédauque, se poursuit à Tabarin, le Bal Tabarin, situé au pied de Montmartre, où il assiste à une revue de femmes nues, et pour finir, au Monte-Cristo, "un petit établissement où l'on s'étale sur des coussins bas. Coupes d'argent, plateaux de fruits et bouteilles luisaient dans la pénombre de la salle comme dans une chapelle orthodoxe ; le soin de nous tenir compagnie incombait à des jeunes filles, presque toutes filles d'émigrés russes, mais nées en France, qui papotaient en plusieurs langues. J'étais assis auprès d'une petite demoiselle mélancolique, d'une vingtaine d'années, et j'eus avec elle, dans les fumées du champagne, des conversations sur Pouchkine, Aksakov, et Andréïev, dont elle avait connu le fils."

Lisant ceci ce matin, de retour de Bourges, je fus frappé d'une coïncidence : quelques instants plus tôt, dans ma boîte aux lettres, j'avais trouvé les cinq livres de mon abonnement aux éditions Mesures, dirigées par André Markowicz et Françoise Morvan. Et, parmi ces cinq livres, il y avait Le Roi Famine, de Léonid Andréïev, une pièce de théâtre publiée en 1908 et interdite de mise en scène du vivant de son auteur.

 

Jünger, je l'avais croisé aussi le jour précédent dans un essai acheté en mai 2021 mais que j'avais négligé de lire jusque-là : Guerres et Capital, d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato (Amsterdam, 2016). Deux citations de l'écrivain allemand figurent d'ailleurs en exergue du chapitre 9, Les guerres totales. A la page 192, est examiné le rôle essentiel de cette nouvelle arme qu'est la mitrailleuse, encore peu considérée par les armées européennes en 1914, à l'exception de l'armée allemande. Pourtant l'inventeur du premier modèle performant (the Gatling gun) faisait valoir non sans raison que la mitrailleuse "entretient le même rapport avec les autres armes à feu que la machine à coudre avec la simple aiguille."

L'usage de mitrailleuses dérivées de la Gatling permirent à l'armée anglaise de remporter à Ulundi une victoire définitive contre les Zoulous en 1879. En une demi-heure, l'affaire fut entendue. "Dix Britanniques furent tués et quatre-vingt-sept blessés, tandis que près de cinq cents Zoulous périrent durant la bataille. Chelmsford ordonna que le Kraal royal d’Ulundi soit brûlé. La capitale du Zoulouland se consuma durant des jours. Le massacre se poursuivit jusqu’à ce que plus un seul Zoulou vivant ne reste dans la plaine de Mahlabatini. Tous les blessés furent achevés en guise de vengeance pour l’effusion de sang subie à Isandlwana." 

L'incendie d'Ulundi
 

Ce n'est pas un hasard si les nouvelles armes sont d'abord testées dans les colonies. Mais elles ne sauraient y rester. "Aimé Césaire n'a cessé de le faire valoir, notent Alliez et Lazzarato : la violence coloniale, bannie de l'art occidental de la guerre, devait finir par se retourner contre les populations européennes. Après avoir mis à sac la planète entière, l'Europe déchaîne contre elle-même les méthodes d'abord expérimentées dans les colonies." (p. 193) Ainsi, plus deux tiers des morts au combat durant la Première Guerre mondiale auront été fauchés par des tirs de mitrailleuse. C'est à ce moment que les mêmes auteurs citent le combattant Ernst Jünger : "C'est quand même une misère. Si la préparation n'enfonce pas tout, si en face une seule mitrailleuse reste intacte, ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs lorsqu'ils chargeront à travers le no man's land. [...] Une mitrailleuse, une simple bande qui se déroule quelques secondes de temps - et ces vingt-cinq hommes , avec qui l'on pourrait cultiver une île étendue, pendent aux barbelés à l'état de ballots en loques." (La Guerre comme expérience intérieure, Christian Bourgois, 1997, p. 122-123)

 

Alliez et Lazzarato prolongent cette citation par ces mots, qui rejoignent ce que j'ai raconté plus haut  : "L'imaginaire continental et proto-colonial de l'île cultivée qui affleure à la surface de la prose de Jünger se charge de nous rappeler que la colonisation de l'Afrique à la fin du XIXe siècle est précisément faite à la mitrailleuse. Making the Map Red. La bataille d'Omdurman, au Soudan, le 2 septembre 1898, permet d'en mesurer l'efficacité : le général Kitchener perd 48 hommes, tandis que les Soudanais abandonnent 11000 morts et 16000 blessés sur le champ de bataille."

 

Une autre expression à la surface de la prose de Jünger me fait signe : "ces garçons splendides vont être tirés comme une harde de cerfs." L'un des articles anciens consultés plus de dix fois ces derniers jours se trouve être De la dernière harde aux falaises de marbre. J'y confrontai Sur les falaises de marbre, le célèbre roman de Jünger publié en 1939 et La Dernière Harde, de Maurice Genevoix, roman paru en 1938, en m'appuyant sur l'essai de Bernard Maris, L'homme dans la guerre, où il conduit avec brio la confrontation entre les œuvres des deux écrivains, en se fondant  essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14. 

J'écrivais donc en 2022 :  "La force de ce roman [ La Dernière Harde] est de nous faire vivre la forêt dans ses différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge." Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une vigueur et une volonté de vivre hors du commun."

Et je citais un passage de la belle introduction au roman par Mireille Sacotte, dont il me semblait qu'elle avait bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre. Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas la reconnaissance d'un nom."