mercredi 20 mai 2026

Ithaque t'a donné le beau voyage

Paris, 2 janvier 1944

[...] J'ai retrouvé dans Hölderlin, la lettre à Bellarmin avec ses terribles vérités sur les Allemands. Il est de fait qu'en ce pays, l'homme supérieur ressemble à Ulysse, raillé, sous sa figure de mendiant, par d'indignes usurpateurs. Quelle vérité encore dans ce passage : "Le servilisme gagne et, avec lui, le courage grossier. [...]

Ernst Jünger, Second Journal parisien 

Le week-end dernier, répétition de Dialogues avec Leucò, à la MJCS de La Châtre, avec les camarades de Théatralacs. Et le samedi soir, nous nous retrouvâmes presque tous au Moulin Barbaud pour le dîner. Sardines grillées au feu de bois, entre tilleul et cerisier (mais nous les avons dégustées à l'intérieur - il faisait encore trop frisquet pour manger dehors). Je suis incapable de me rappeler comment la conversation s'orienta à un moment donné sur une personnalité qui m'était jusqu'à ce jour totalement inconnue : Arthur Lehning, un Néerlandais, né de parents allemands le à Utrecht et mort le à Lys-Saint-Georges, autrement dit un village à une vingtaine de kilomètres de La Châtre, où mes parents, si je ne me trompe, vécurent quelques mois.

Cet Arthur Lehning n'était pas un Néerlandais quelconque : il a sa notice dans le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, où il est désigné comme "militant anarchiste et anarcho-syndicaliste allemand, archiviste et historien du mouvement libertaire international.

Arthur Lehning
 

Le site Partage Noir (qui revendique Production et diffusion de documents anarcho-compatibles) nous en dit beaucoup plus, notamment sur son engagement artistique.  Ayant découvert à Paris, en 1924, les  courants les plus modernes de la peinture, il crée, entre janvier 1927 et juin 1929, la revue i10, "considérée comme la suite et le pendant des tendances développées dans « De Stijl » ou « Bauhaus ». Éditée en quatre langues (hollandais, allemand, anglais et français), elle  recevra des contributions de nombreux artistes, philosophes et écrivains qui deviendront célèbres (Mondrian, Lissitzky, Kandinsky,  Hans Arp, Kurt Schwitters, Ernst Bloch, Walter Benjamin,  Le Corbusier, Upton Sinclair...). C'est dans i10 que Lehning intervient pour exiger la libération de Sacco et Vanzetti, anarchistes italiens condamnés à mort aux USA.

Je dois cette découverte à Jean-Claude Moreau, alias le Doc, dont un ami (grand archiviste lui-même et promoteur d'une immense bibliothèque édifiée dans un ancien poulailler industriel), l'a un jour conduit au hameau du Plessis chez Toke Van Helmond, la compagne de Lehning, qui fut aussi sa secrétaire. C'est au cimetière de Lys Saint-Georges que l'anarchiste centenaire repose aujourd'hui, et sur sa pierre tombale serait inscrit le vers de Du Bellay, Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. C'est du moins le souvenir que Jean-Claude en avait.

La réalité est légèrement différente. L'article de Partage Noir m'a mis sur la piste : l'auteure concluait en reprenant la fin d'une contribution autobiographique d'Arthur Lehning parue lors d’un colloque tenu à l’Université d’Oldenburg, ayant pour thème « L’anarchisme dans l’art et la politique », et dédié à son 85ème anniversaire :

[…] On m’a souvent posé la question pour comprendre pourquoi je ne suis pas découragé, puisque, il faut bien le constater, peu de réalisations concrètes sont issues de mes idées. Ceci est vrai, sans aucun doute. Cependant il existe aujourd’hui toute une série de mouvements qui ­ sans se reconnaître de l’anarchisme ­ en appliquent pourtant les idées-forces libertaires […] Pour moi, le plus important est et reste le fait que je n’entrevois aucune raison de changer mes idées, uniquement parce qu’elles sont très éloignées de la réalité et d’autant moins que l’Histoire ne cesse de les confirmer. J’ai eu l’occasion d’entendre, il y a quelques années, Luis Llach reprendre en musique un poème de Constantin Cavafy, « Ithaque » . Ithaque n’est pas seulement cette île de l’archipel grec, mais elle s’apparente pour moi à l’Utopie. Aussi, pour mieux comprendre cette Utopie, lisons ces quelques vers :

Quand tu partiras pour Ithaque
Souhaite que le chemin soit long
Riche en péripéties et en expériences
[…]
Souhaite que le chemin soit long,
Que nombreux soient les matins d’été, où
Avec quels délices !
Tu pénètreras dans des ports vus pour la première fois.
[…]
Garde Ithaque sans cesse présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,
Mais n’écourte pas ton voyage :
Mieux vaut qu’il dure de longues années,
Et que tu abordes enfin ton île aux jours de ta vieillesse,
Riche de tout ce que tu as gagné en chemin.
[…]
Ithaque t’a donné le beau voyage :
Sans elle tu ne te serais pas mis en route
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre,
Ithaque ne t’a pas trompé.

 

 

Arthur Lehning a aussi écrit un essai titré "Ithaka"

C'est un autre activiste libertaire, Thom Holterman, qui va nous éclairer sur l'importance de ce poème. Holterman rencontre personnellement Arthur Lehning pour la première fois, pendant une conférence d’études internationale à Linz (Autriche) :  

Je me souviens que nous avons surtout parlé de son travail aux Archives Bakounine. Après, nous nous sommes rencontrés encore deux ou trois fois personnellement, toujours pendant une conférence d’études internationale. C’est en ce temps, alors que je suis en train d’écrire ma thèse de doctorat de droit, qui tourne autour de la relation entre anarchisme et droit, que nous échangeons des lettres. 

Puis nous nous perdons de vue. Vers la fin de l’année 2000, je vais vivre à trente kilomètres de distance de Lys Saint-Georges (Indre), où il s’était retiré avec sa femme Toke. Mais il ne me reste plus qu’à aller saluer Toke et aller au cimetière à Lys Saint-Georges. Là, Arthur Lehning a trouvé son Ithaque, l’île grecque modeste, dont il parle à la fin de son discours à l’occasion de son doctorat honoris causa à l’université d’Amsterdam (8 janvier 1976). Sur la pierre tombale, on trouve l’inscription : « Ithaque t’a donné le beau voyage » (Cavafy). 

Lehning a expliqué que l’île elle-même n’est pas grand-chose. Ithaque lui a donné l’occasion de faire un voyage magnifique. Dans la vie, le plus important n’est pas de trouver le lieu de séjour, le but le plus important est le voyage, les rencontres… Or, dans la pensée de Lehning, il n’y a pas de Terre promise. C’est une conséquence de sa pensée anti-religieuse."

Ithaque t’a donné le beau voyage, il s'agissait donc de Cavafy et non de Du Bellay. 

Apprenant cela, je réalise immédiatement que ce poème ne m'est pas inconnu : le numéro du Magazine littéraire consacré à Homère (lire Le coffre au trésor), en faisait mention. Dans l'article de Jacques Lacarrière que j'avais cité parce qu'il s'ouvrait sur Calypso, mais c'est Constantin Cavafy qui était au cœur de son propos, Cavafy qui ne dit pas autre chose que Lehning, à savoir que, pour Ulysse, "les épreuves et les rencontres, loin d'être pour lui des entraves, lui furent autant d'enseignements."

"J'ai traduit, écrit Lacarrière, ce poème il y a des années et je l'ai relu très souvent sans que jamais s'efface ou s'affadisse en moi l'émotion éprouvée dès sa première lecture. Car il ne s'agit pas seulement d'un poème nous parlant d'Ithaque mais du murmure même de la mer nous livrant, à travers l'odyssée d'Ulysse et la voix du poète, le sens profond, secret, révélateur de tout voyage."



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