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vendredi 17 mars 2017

# 65/313 - Gueule de roche

Photo : Etienne Bailly

Après avoir écrit la chronique d'hier, j'ai découvert qu'Arte avait judicieusement programmé un documentaire très récent sur Otto Dix : Otto Dix ou le regard impitoyable, réalisé par Nicolas Graef. Il est encore possible de le visionner pendant quelques jours,  ne vous en privez pas.



Cela m'a confirmé dans ce que je pensais. Après son arrestation, la nature devient son sujet principal, car il était devenu trop dangereux de pratiquer une figuration critique. "J'étais condamné au paysage, expliqua-t-il. La peinture de paysage était une sorte d'émigration. Je n'avais plus la possibilité de représenter des individus mais on peut toujours tirer quelque chose de n'importe quoi."
Pour Andreas Schalhorn, du Cabinet des estampes de Berlin, "le paysage peut être aussi un reflet du monde, charger de tensions, plomber et illustrer aussi l'esprit du peintre. Ses tableaux offrent une vue large mais empreinte d'une grande mélancolie."


Otto Dix affirmait lui-même que c'était sa façon de résister aux nazis. Résistance qui s'exprime, selon Ingrid Mössinger, par le fait que ses paysages sont déserts : "Les seuls personnages humains qu'on y voit sont des gens qui suivent un cercueil. On peut donc dire que ces paysages sont une vision hostile d'un pays qui lui est hostile."


Un tableau de 1942, la même année que le « Landschaft Im Böhmischen Mittelgebirge », illustre bien la position du peintre face au régime : dans L'Autoportrait avec palette devant un rideau rouge, Otto Dix se représente, selon Sven Beckstette, "en artiste capable de lire l'avenir, et il s'appuie pour cela sur le modèle classique du visionnaire, il n'a pas les yeux noirs mais un regard d'aveugle. On voit derrière lui un grand rideau rouge, mais qui laisse apparaître dans un coin un tableau. On peut interpréter ce détail en disant que ce paysage représente le désastre de façon prémonitoire, mais on peut aussi y voir une allusion à son statut d'artiste rejeté par les nazis, contraint de dissimuler son tableau parce qu'il reçoit de la visite. (...) Il se voit comme un artiste qui décrit les phénomènes de son temps, et les anticipe, mais aussi comme un artiste interdit qui est obligé de travailler de manière clandestine."



Zoomons encore un peu sur cette montagne à l'arrière-plan.


N'y a-t-il pas encore une fois une grande ressemblance avec le sphinx des glaces ?



jeudi 16 mars 2017

# 64/313 - Le sphinx d'Otto Dix

Je venais juste de terminer la chronique précédente où j'avais rencontré pour la première fois Le Sphinx des glaces de Jules Verne, suite affirmée des Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Poe. Le sphinx des glaces qui donne son titre au roman n'apparaît qu'à la fin de celui-ci :
« Et alors se dessina, à un quart de mille, une masse qui dominait la plaine d’une cinquantaine de toises sur une circonférence de deux à trois cents. Dans sa forme étrange, ce massif ressemblait volontiers à un énorme sphinx, le torse redressé, les pattes étendues, accroupi dans l’attitude du monstre ailé que la mythologie a placé sur la route de Thèbes. »
 Cécile Wajsbrot (Incidences climatiques en littérature 5) :
"Résultante des diverses sources d’inspiration de Jules Verne, le sphinx du titre, à dix pages de la fin, est la figure – mi-animale mi-végétale mais surtout fabuleuse – vers laquelle convergent la science, (puisque les fluides, le magnétisme, les aimants, la couleur fuligineuse oxydée sont ici convoqués) et le fantastique – la forme mythologique (avec des ailes en plus – celles de l’albatros ?), une illusion des sens, les hallucinations de Pym. Un pôle magnétique revêtant l’aspect d’un animal mythologique détient le secret d’Arthur Pym tel qu’il ne put jamais le dévoiler dans le récit transmis par Poe. Le corps de Pym est là, l’objet de la quête, aimanté par le sphinx, aimanté par son désir d’exploration de contrées inconnues, « la tête inclinée, une barbe blanche qui lui tombait jusqu’à la ceinture » — le blanc est ensevelissement, de nouveau, signe de mort. La mission de Dirk Peters s’achève, « il tomba à la renverse… mort… » — les deux romans s’unissent dans un même dénouement."
 Voici l'illustration originale de George Roux, reproduite dans Wikipedia :


Or, quelques minutes plus tard, arpentant Facebook, je découvre un tableau d'Otto Dix, mis en ligne par Michel Le Brun-Franzaroli, « Landschaft Im Böhmischen Mittelgebirge », 1942, autrement dit "Paysage dans les Monts de Bohême".

Je suis immédiatement saisi par la ressemblance avec le sphinx des glaces. "Le torse redressé, les pattes étendues", la fente noire du regard signent ce massif  qui s'impose avec force au premier plan, surplombant le village paisible, devant l'horizon bucolique d'une chaîne montagneuse. Ce tableau peint en pleine guerre (1942) étonnerait presque quand on connaît les terribles visions d'Otto Dix, traumatisé par son expérience de la Grande Guerre. Mais il ne faut pas s'y fier : ce sphinx ne vient-il pas défier de sa présence menaçante l'apparente tranquillité du lieu ?

Regardez le tableau peint de la même région de Bohême, vers 1809, par Caspar David Friedrich :

Caspar David Friedrich, Böhmische Landschaft mit dem Milleschauer
Si l'on enlève le sphinx du tableau d'Otto Dix, on jurerait retrouver le somptueux paysage aux courbes harmonieuses, aux couleurs veloutées, de l’œuvre de Friedrich.
Sur une vue légendée des "Böhmische Mittelgebirge", on peut constater que le peintre a fidèlement reproduit le paysage :


La montagne-sphinx d'Otto Dix ne serait-elle pas le Kost'alov ? D'autant plus que j'apprends, en googlisant ce nom, que cette colline (481 m) porte en son sommet les ruines d'un château médiéval.


N'oublions pas maintenant que cette région de Bohême, près de la frontière avec l'Allemagne, appartenait au pays des Sudètes, à forte minorité allemande, qui fut annexé par Hitler en 1938, provoquant les désastreux accords de Munich censés éviter la guerre. Cette même année, Otto Dix est arrêté et emprisonné pendant deux semaines par la Gestapo. L'année précédente, en 1937, ses œuvres ont été déclarées « dégénérées » par les nazis. "Quelque 170 d'entre elles sont retirées des musées et une partie est brûlée ; d'autres sont exposées lors de l'exposition nazie « Art dégénéré » (Entartete Kunst)" (Wikipedia). Il sera d'autorité envoyé sur le front en 1944, et fait prisonnier en Alsace.

Alors je ne peux pas m'empêcher de voir dans cette peinture de paysage de prime abord inoffensive une charge subtile contre les forces de mort qui déferlent sur l'Europe et veulent réduire au silence les artistes de sa trempe.