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jeudi 15 janvier 2026

Guerre & guerre forever

4 juillet 1915. Atmosphère lourde, on espère l'orage, car tout est languissant sous la chaleur. Ma toile aussi, après un départ brillant je patauge, mais m'en sortirai. - Entendu hier un beau mot de Normand - C'est d'un monsieur qu'il s'agit. - Moi, c'est une habitude, chaque année je prends mon bain, même si je n'en ai pas besoin -. Les jours passent, vertigineusement, c'est divin ; n'était le cauchemar de la guerre qui continue et menace de durer longtemps encore, hélas !

 Félix Vallotton, Journal 1914-1921, La Bibliothèque des arts, 1975, p. 79.

A la brocante de Saint-Martin d'Auxigny, je n'avais pas trouvé seulement la bande dessinée Groenland Manhattan, mais aussi  trois tomes d'une édition de la Bibliothèque des Arts, Lausanne-Paris, consacrés à la correspondance et au Journal du peintre suisse Félix Vallotton.

 

J'aime beaucoup Félix Vallotton, dont le nom ne se retrouve pas par hasard dans quelques billets de ce blog (le dernier en date remonte au 14 janvier 2025, presque un an jour pour jour, nous avions alors visité le musée d'Orsay et admiré plusieurs de ses tableaux). Je n'avais jamais jusque-là eu connaissance de ses trois volumes et leur présence sur les étagères de cette brocante par ailleurs peu fournie en littérature était en soi une petite énigme. J'ai commencé à lire le Journal, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas joyeux. Le contexte y est pour quelque chose bien sûr, la guerre a éclaté mais le Suisse Vallotton (naturalisé français en 1900) enrage de suivre les événements de l'arrière. N'était son âge (49 ans), il se serait volontiers engagé, comme l'a fait dès le début de la guerre son compatriote Blaise Cendrars. La cohabitation avec sa belle-fille Madeleine est très compliquée, et il a l'impression de stagner dans son art, sans compter que la guerre ne favorise pas les ventes : l'atrabilaire Vallotton est dégoûté par ces bourgeois qui tentent de profiter de la dèche des artistes pour acquérir des œuvres à vil prix. Il jure alors de ne pas se laisser faire.

E. m'a alors informé que le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne présentait jusqu'en fin février une rétrospective de l'artiste, Vallotton forever. Et l'idée d'une virée à Lausanne a surgi. Elle est prévue pour début février, en compagnie d'un ami de E., Robert, suisse aussi, originaire de Bâle mais vivant en France dans la campagne près d'Auxerre.

Sur ce (ça n'a au départ rien à voir), j'avais commencé la lecture de Guerre & guerre, un roman de Lazlo Krasznahorkai, publié en Hongrie en 1999 et édité seulement en 2013 chez Cambourakis. Je le lus dans sa version poche de la collection Babel, l'illustration de couverture représentant un détail de La Chute des anges rebelles de Pieter Bruegel.

 


Il est justement question d'anges dans le roman de LK, ainsi que nous l'annonce la quatrième de couverture : 

Petit historien employé dans un poussiéreux centre d’archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D’une force poétique bouleversante, celui-ci relate l’éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l’Histoire par l’extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer à l’humanité le message porté par le mystérieux texte.
C’est à New York, au “centre du monde”, qu’il décide d’accomplir cette tâche, avant d’entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d’un refuge pour ses compagnons…
 

Le texte est ici plus prudent, évoquant seulement des "figures angéliques". En effet, jamais les quatre personnages ne sont désignés comme des anges dans le manuscrit trouvé par Korim comme dans le roman lui-même. Kasser, Flake, Bengazza et Toot, ainsi sont-ils dénommés mais ces noms eux-mêmes sont sujets à caution car il est écrit que les villageois, qui les avaient recueillis et soignés à la suite du naufrage du navire qui les transportait, avaient décidé "de les appeler en fonction du nom qu'ils avaient compris ou cru comprendre le premier jour", et "tout le monde savait que ces quatre noms à la sonorité si étrange n'étaient qu'approximatifs, et sans doute éloignés de la réalité."

Je reviendrai sur le roman dans un article ultérieur (je l'ai fini hier soir et il est si dense, si mystérieux, si foisonnant qu'il nécessite une méditation approfondie), je voudrais juste ici consigner une résonance singulière avec le premier motif de cet article.

Le pauvre Korim traverse bien des tribulations dans la grande cité new-yorkaise, où il encore plus perdu que la jeune Inuit Minik dont j'ai raconté l'histoire dans le billet précédent. Ne parlant pas l'anglais, ne disposant que d'un dictionnaire, il parvient néanmoins à survivre, hébergé par un interprète hongrois alcoolique et violent. C'est un autre Hongrois, Gyuri Szabo, dont l'appartement est rempli de mannequins de vitrine, qui va l'aider à revenir en Europe. Des photographies tapissent les murs, "en fait, la même photographie recouvrait tout l'appartement, une seule photo déclinée sous différents formats, petit, moyen, grand, panoramique, la même photo, représentant la même chose : une armature en forme de demi-sphère couverte de panneaux de verre (...)", et Korim est fascinée par ces photos, qu'il passe toutes en revue pendant la nuit et le sommeil de son hôte, et au matin, il voit alors "dans un espace entièrement vide entouré de murs blancs une structure qui semblait infiniment légère, et délicate, peut-être s'agissait-il d'une habitation, dit-il en s’éloignant d'une photo avant de passer à la suivante, une construction primitive, lui expliqua l'homme un peu plus tard, une cabane préhistorique, la réplique d'un igloo, du moins son armature, faite de tubes en aluminium et de panneaux de verre de tailles irrégulières, et cela se trouve où ? demanda Korim, à Shaffhausen, répondit l'homme, et où se trouve Shaffhausen ? en Suisse, près de Zurich, là où le Rhin rejoint les montagnes du Jura, et c'est loin ? demanda Korim, ce Shaffhausen, c'est loin ? " (p. 315)

La Suisse. J'étais saisi. L'histoire avait commencé à Budapest, s'était déplacée en Amérique, à New York, et allait donc s'achever en Suisse, que Vallotton m'avait désigné et qui se trouvait être aussi le but de notre petite expédition. Bon, ce n'était pas Lausanne, mais Zurich, pas d'emballement. C'est juste une fiction. Juste une fiction ? Eh bien non, car l'igloo du roman existe bel et bien, et par là LK tentait une sorte de greffe inédite entre le réel et la fiction. L'igloo décrit a été créé par Mario Merz, figure emblématique du mouvement italien de l’arte povera. Et sur la photo ci-dessous, c'est bien à Shaffhausen qu'il pose devant un de ses igloos.

 

C'est à Shaffhausen que l'histoire de Korim avait pris fin. Une fin réelle, un QR code permet de poursuivre  sur un site Wordpress nommé Guerreetguerre. LK explique son projet :

Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. » 

 

László Krasznahorkai, le gardien et Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.


Le dernier message publié sur ce blog remonte au 28 août 2015, LK s'adresse alors aux lecteurs de l'édition poche chez Babel :

Cher lecteur

Je comprends que tu aies envie de voir de tes propres yeux la dernière phrase de György Korim.

Jusqu’ici, il suffisait de suivre les indications figurant sur le rabat de la couverture de Guerre & Guerre.

Désormais tu devras te rendre à Bâle si tu veux savoir ce que Korim a fait graver sur la plaque, car cette plaque, ainsi que l’igloo créé par Mario Merz et où Korim aurait souhaité finir sa vie, se trouvent maintenant au Raussmüller de Bâle.

Si tu souhaites pousser l’aventure un peu plus loin, et voir l’endroit où la trajectoire de Korim, au-delà de la dernière page du roman, s’est arrêtée dans la réalité, alors, avant d’aller, ou après être allé à Bâle, suis les instructions de Guerre & Guerre et rends-toi aux anciennes « Hallen für neue Kunst » de Schaffhausen. À gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque. Et l’endroit où Korim a mis fin à ses jours.

Bon voyage !

László Krasznahorkai.

Bâle, la ville de Robert le Suisse. Nous n'aurons hélas pas le temps d'y aller, pas plus qu'à Shaffhausen. Une autre fois. 

 

"Le verre en est la caractéristique. Ce sont des verres brisés. Ce qui intéresse Merz est le matériau même, plus que l’espace qu’il dessine. Et pour expliquer une part de cet usage, l’artiste précise que lorsqu’on regarde une maison bombardée, ce sont les restes de verres brisés qui demeurent, comme d’autres matières en morceau. Et ce qui demeure peut permettre de reconstruire la maison. Pour compléter, l’artiste souligne que lorsqu’on regarde un verre brisé, ce qui paraît étrange et inerte, est en vérité un souvenir dynamique de destruction. Enfin, lorsque l’Igloo est construit uniquement à partir de verres brisés, le spectateur est rappelé à la fragilité des choses et de lui-même. Mais pas seulement : c’est aussi une manière d’affirmer encore que rien n’est irrévocable et définitif en art."

        Christian Ruby 

jeudi 8 janvier 2026

C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot.

Le 7 janvier est toujours pour moi un jour très particulier. Anniversaire de ma petite sœur Marie emportée en décembre 2019 par la maladie. L'an dernier, j'y consacrai ici un billet, Cette nuit je la dispute aux chiens de l'insomnie. Cette année, c'est sur Facebook que j'ai posté un petit texte d'hommage. Je n'y reviens pas. Juste après, je suis allé marcher avec l'ami Nunki Bartt dans ce que l'on appelle la vallée verte, mais que la neige avait transfiguré en vallée blanche. Dans la prairie près de l'Indre où un troupeau de moutons vit en liberté, nous goûtions le crissement de nos pas dans la poudreuse, une sensation devenue rare ici à Châteauroux. 




Au fil de notre conversation errante je lui appris la mort de Béla Tarr, le cinéaste hongrois, à l'âge de 70 ans (il était né le 21 juillet 1955 dans la ville de Pecs, au sud-ouest de la Hongrie). Une mort qui passera assurément inaperçue aux yeux du grand public, et ne déclenchera aucune passion ou polémique à la mesure de celles qui ont suivi le décès de Brigitte Bardot.

Mais pour nous deux au moins, Béla Tarr nous importe plus que BB. Même si je n'ai pas encore visionné son grand œuvre, Satantango (1994), film sur l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, adapté du roman (que j'ai lu, lui, en 2019) du lauréat du récent prix Nobel de littérature Laszlo Krasznahorkai, scénariste de plusieurs de ses films. Fresque longue de sept heures que Nunki lui-même avoue ne pas avoir regardé encore jusqu'au bout. Mais il y a aussi, entre autres, Damnation (1987), Le Cheval de Turin (2011, son film-testament), et Les Harmonies Werckmeister (2000). Il me parla de la scène inaugurale de ce dernier film, à ses yeux remarquable. Et ceci me rappela une ancienne lecture, celle de la philosophe Marie-José Mondzain dans Images (à suivre), De la poursuite au cinéma et ailleurs, que Stéphanie m'avait offert à la Noël 2012. J'avais découvert Marie-José Mondzain à travers la conférence qu'elle avait donnée à La Rochelle en octobre 2002, pour les Rencontres nationales des Enfants de cinéma à laquelle j'assistais en tant que coordinateur départemental École et cinéma. J'en conserve un souvenir éblouissant. Une des rares conférences (quelques années plus tard, il y eut celle d'Heinz Wismann, à Strasbourg), où j'ai essayé de tout noter, où j'avais vraiment l'impression d'entrer dans l'intelligence des choses. Dix ans plus tard, je lus donc cet essai (publié chez Bayard en 2011), et je me souvins donc de ce passage sur Béla Tarr. Je vérifiai ce soir-même qu'elle évoquait bien cette ouverture des Harmonies (d'ailleurs un marque-page demeuré dans le volume était précisément placé à cet endroit).


 Marie-José Mondzain écrit : "Janos, le poète obstiné, apparaît à l'orée du film comme metteur en scène du scénario le plus colossal de tout l'univers, puisqu'il fait jouer aux corps de ses compagnons de taverne la rotation de la Terre, de la Lune et des étoiles autour des feux du soleil. Et nous voyons dans la salle du bistrot où ils s'enivraient, des hommes pauvres, laids et balourds se mettre à tournoyer doucement sur eux-mêmes et autour du soleil. Chaque homme est une planète, leur danse est celle des constellations. Rien de plus beau que ces tourbillons de la chair devenue éthérée. C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot. [...] Quand la taverne doit fermer, le soleil, la lune et les étoiles sont invités à partir par le patron impatient. Valuschka lui dit alors doucement : "Mais monsieur Hagelmayer, ce n'est pas fini." Il y a dans l'univers une poursuite infinie, un mouvement perpétuel qui connaît tour à tour le flux de la lumière et les ténèbres de l'éclipse." (p. 98) 

Marie nous a quittés, Béla Tarr nous a quittés, mais nous ne nous résignerons pas à la perte. C'est à la lumière qu'ils nous ont laissée dans le cœur, à travers la danse cosmique des ivrognes, que nous inaugurons cette nouvelle année, celle des vingt ans d'Alluvions. 

 

 

jeudi 5 décembre 2019

Germinal toujours recommencé

Hier soir. Je replonge dans le numéro 4 de la revue Zadig. Que j'ai achetée pour la première fois, curieux tout d'abord de lire la conversation avec Annie Ernaux, écrivaine admirable dont toute la vie et l'oeuvre sont marqués par les rapports de classes sociales. Je n'ai pas été déçu, et depuis je lis chaque soir un nouvel article, en suivant fidèlement, une fois n'est pas coutume, le fil du sommaire. Hier soir, c'était donc Michel Quint, qui évoquait sa région natale, Les Hauts d'enfance. Là encore, beau texte, sensible et mélancolique.
J'enchaîne avec l'essai de Claude Rétat, directrice de recherches au CNRS, Art vaincra ! Louise Michel, l'artiste en révolution et le dégoût du politique, ouvrage de la petite maison d'édition Bleu autour, sise à Saint-Pourçain  sur Sioule, dans l'Allier, et dont je ne manque jamais de visiter le stand aux Rendez-vous de l'Histoire à Blois (où Claude Rétat avait même donné une conférence à laquelle je n'avais pu assister) . J'avais choisi ce livre car il présente une facette largement ignorée de la célèbre communarde (1830 -1905), son oeuvre de romancière, musicienne et poète.


Le volume était resté dans la pile toujours plus importante des livres en attente. Aucune urgence apparente et pourtant c'est lui que je suis venu chercher dimanche soir après avoir lu un nouveau chapitre du Tango de Satan  de László Krasznahorkai (roman puissant, mais dur et exigeant, que je ne puis lire que lentement) - j'éprouvais le besoin d'une échappée, d'un saut hors de la boue hongroise. Mais pourquoi Louise Michel ? Je n'en sais rien, je n'obéissais là qu'à une sorte d'instinct, c'était celui-là et pas un autre, ou bien est-ce l'Attracteur étrange qui me dictait mon choix ? Hypothèse à considérer avec attention car, en y revenant donc hier, je m'avisai que je n'avais pas noté alors sur mon cahier vert une coïncidence pourtant singulière.

Dans le premier chapitre, intitulé Le microbe, Claude Rétat cite ce passage d'une interview de Louise Michel dans Le Temps du 6 décembre 1895 : "L'esprit révolutionnaire se communique par un travail obscur et qu'on ne peut suivre. C'est peut-être un microbe." Elle développe ensuite cette affirmation :
"Louise Michel est pire, ou mieux, que myope : elle est aveugle, reconnaissant l'obscur et, du même mouvement, revendiquant l'art, avec un certitude de toucher, de déclencher, sans savoir exactement où, quand, quoi et comment. L'heure de la révolution est, chez elle, la grande inconnue, imprédictible, imprévisible : en images, elle se représente comme l'instant où tout le travail de sape, longtemps invisible, bascule en effondrement.
     Aveugle, elle l'est de par l'objet même de sa vision, le monde futur, celui qui doit suivre la Révolution. A ceux qui "craignent l'inconnu", "nient la lumière de demain" ou "veulent qu'on leur précise ce qui sera dans cette lumière", elle répond qu'on ne peut "demander aux protées aveugles des lacs souterrains de se rendre compte du jour que verront leurs descendants jetés hors des cavernes par les cataclysmes." [C'est moi qui souligne]
Il me souvint alors que quelques heures plus tôt, en visite chez mes parents à Aigurande, en pause entre deux parties de belote, j'avais changé de chaîne sur la télévision du salon qui tournait comme souvent à vide, personne ne regardant plus le biathlon de la Chaîne 21. J'avais mis Arte et tombé au milieu d'un reportage sur les entrailles du sol, où de bien curieuses créatures subsistaient dans les grottes. Je n'avais pas suivi le documentaire jusqu'à son terme, juste quelques minutes, mais il me semblait qu'il s'agissait bien de ces fameux protées dont parlait Louise Michel. Je vérifiai en me rendant sur le site d'Arte.tv et revisionnait l'émission : il s'agissait bien du protée, Proteus anguinus, amphibien appartenant au même ordre que les tritons et les salamandres, qui intrigue furieusement les
scientifiques car il est capable de jeûner 48 mois tandis que sa longévité peut atteindre 80 à 100 ans.


D'autres résonances apparurent alors : tout d'abord dans le texte de Michel Quint, qui avertissait : "Ne négligeons pas Wattrelos où j'ai habité entre 55 et 67 en tant que ville frontalière." et qui précisait ceci : "Wattrelos comportait encore, dans les années cinquante et soixante, des zones vertes, emblavées, sur ces lisières belges, avec des mares à tritons et salamandres."

Et ce n'est pas la seule. Le second chapitre de l'essai de Claude Rétat se nomme Germinal. Un rapport de la préfecture de police daté du 17 février 1886 note que dans une réunion publique organisée par des groupes anarchistes, Louise Michel a soutenu Zola et vanté Germinal "parce que cet écrivain avait exposé des idées anarchistes dans son oeuvre". Dans un poème de jeunesse écrit vers 1850, en un temps où elle était atteinte, dirait-elle plus tard, de "rougeole religieuse", on peut lire :

                Versez, grands cieux ardents, versez votre rosée.
Des souffles ennemis la terre reposée
     A germé le Sauveur. (...)

Claude Rétat explique qu'il s'agit là d'un décalque du latin liturgique, d'une paraphrase d'un texte chanté au premier dimanche de l'Avent, dès la première page du missel : "Rorate, coeli, desuper et nubes pluant justum - Aperiatur terra, et germinet salavtorem" - Cieux, versez votre rosée, et que les nues pleuvent le juste. Que la terre s'ouvre et qu'elle germe le sauveur."
"La terre a germé le sauveur" traduit "germinet salvatorem". "En latin, précise Retat, le verbe germinare est transitif (et signifie produire, faire germer), en français "germer" est en revanche intransitif. En utilisant transitivement le verbe français, Louise Michel fait donc un latinisme." Que l'on retrouve bien plus tard, en 1891, dans son roman La Chasse aux loups, "qui met en scène l'apothéose d'une Commune future : "Un bourdonnement énorme emplissait l'univers, germant la liberté."(page 203). Puis, page 222 :

Sur l'immense hécatombe, vingt ans ensevelis, fleurissait la vengeance et l'on entendit parler le spectre de mai.*
L'Europe entière était debout.
Il semblait que les peuples se rapprochassent comme des hommes, se serrant les mains par-dessus les frontières.
La Russie [...] se démantelait.
L'Italie, l'Espagne rejetaient, comme un volcan sa lave, les institutions pourries ou vermoulues.
Quelque chose d'une révolution géologique se mêlait à l'époque - l'humanité germait des sens nouveaux.
"Le lecteur, poursuit Claude Rétat, reconnaît le "germinet" latin (métamorphosé, sans le sauveur désormais), et mieux encore. Ces volcans en éruption, cette révolution géologique mêlée à la révolution sociale ne crachent pas seulement leur lave, ils recrachent aussi, retravaillé, transformé, converti, le texte latin d'origine. "Que la terre s'ouvre" est devenu : "Quelque chose d'une révolution géologique"... C'est bien l'avent du missel, devenu séisme et tremblement de terre : Louise Michel arrange la nativité au bénéfice de la Révolution." (p. 53)

Vertigineuse germination : ne venais-je pas de la lire quelques minutes plus tôt, encore une fois, dans les mots de Michel Quint ?

"Ma mère, née à Leforest comme moi, retrouvait une sorte de parfum de pays natal sur la lessive qu'elle suspendait : la suie crachée par les hautes cheminées de Roubaix laissait des traces sur le linge propre. Ce n'est pourtant  et surtout pas une région à regrets, à nostalgie, c'est une région à cicatrices refermées, nettoyées, prête à d'autres moissons, comme un jardin, un potager, un verger neufs après de tristes récoltes, des abandons, où tout ce qui a disparu, s'est éteint, a laissé des graines, de la germination en train. Germinal toujours recommencé. Un jardin de mémoire, fertile." [C'est moi qui souligne]

Les protées, Germinal, c'était étonnant (me lasserais-je un jour de ces échos étourdissants ?), mais ce n'était pas encore fini. Il devait me rester encore un peu d'énergie à dissiper dans la lecture car je me tournais pour finir vers un de mes livres de chevet, le Cambouis du poète Antoine Emaz. D'un autre recueil de notes, Planche, j'avais extrait l'autre jour des passages pour ma petite soeur qui lutte contre la maladie, et c'était aussi en pensant à elle que je l'ouvris comme d'habitude, au hasard. Mais ce hasard suivait les pentes creusées par l'Attracteur étrange car voici que je lus :
"Ne pas se substituer à l'historien ou au journaliste. Mais on n'est pas non plus hors temps.
Sur ce point, je déteste le chiffon rouge de l'"universel reportage", agité au nom de Mallarmé par ceux qui ne veulent pas entendre parler d'une articulation poésie/social, poésie/politique, poésie/engagement..." (p. 42)
L'universel reportage... Je venais juste de lire cette expression page 40 de l'essai de Claude Rétat :
"La préface que Mallarmé écrit au Traité du verbe de Ghil, en 1885, oppose à la "fonction de numéraire facile et représentatif" du langage (ce parler "commercial" de "l'universel reportage", qu'il répudiera à nouveau dans Crise de vers) le "Dire" du poète, "rêve et chant", pointe "d'un art consacré aux fictions".


Et comment ne pas frémir en parcourant les lignes qui suivaient immédiatement, alors que j'écris à quelques heures de cette grève qui s'annonce massive, en ce 5 décembre maintenant advenu :
"Il serait absurde de replier mécaniquement l'univers de Mallarmé sur celui de Louise Michel : tel n'est pas l'objet. Mais il serait absurde aussi d'isoler a priori chaque auteur comme une monade. Ainsi, du côté de Louise Michel, dire une grève, c'est bien dire une absente et la radicalité d'une absence. Car cela revient pour elle à évoquer l'inconnu futur, le ce-qui-n'est-pas-encore, le point même de la rupture radicale, et pour cela un absolu de la grève auquel aucune des grèves réelles ne satisfait. Grève-rêve : les deux mots marchent de pair sous sa plume, et délibérément. " Le rêve c'est la réalité", écrivait-elle dans un fragment de jeunesse. "Le rêve c'est la vie", dit-elle toujours dans les années 1890. Le gréviste et celui qu'elle appelle le "chasseur d'étoiles" sont le même homme." [C'est moi qui souligne]


__________________________
* C'est-à-dire de mai 1871, la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune (note de Claue Rétat).

dimanche 10 novembre 2019

Perec et Houellebec hongrois

Partant à l'étranger, j'aime emporter un livre d'un écrivain du pays que je vais découvrir. L'an dernier, à Porto, j'avais avec moi le Livre de chroniques d'Antonio Lobo Antunes, livre choisi entre plusieurs possibles. Mais cette année, je n'avais pas le choix, le seul auteur hongrois disponible dans ma bibliothèque était Imre Kertész, avec son Journal de galère, publié en 1992, traduit et paru en français chez Actes Sud en 2010, que j'avais acheté en décembre 2016 à La Châtre, et que je n'avais toujours pas lu... Ah, il en faut du temps parfois pour qu'une oeuvre nous parvienne... Pas lu, ce n'est pas tout à fait vrai, je l'avais commencé à l'époque, mais j'avais rapidement abandonné. Et la raison de cet abandon m'est rapidement revenu : c'est un ouvrage qui ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil. C'est rude, éprouvant souvent, très spéculatif, sans beaucoup de notations concrètes (il y en a tout de même, et quand elles sont là, elles sont souvent très belles). Et j'ai sans doute fait l'erreur de mettre charrue avant boeufs, car je n'ai pas lu avant cela le maître livre de Kertész, Être sans destin. Fiction inspirée de son expérience d'adolescent déporté à Auschwitz puis à Buchenwald, qu'il mettra très longtemps à écrire et qui sera largement ignorée à sa parution en 1975. Ce n'est guère qu'après la chute du mur que Kertész sera enfin reconnu : il recevra le Nobel en 2002 ainsi que plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu’en Allemagne. Le Journal de galère porte bien son nom, en relatant la difficile genèse de cette œuvre aujourd'hui considérée comme capitale.

Je me suis cependant accroché, et cette fois je suis allé au bout, non sans mal, et sans assurance d'en avoir compris tout le propos. Les visites de Budapest, ville d'une beauté parfois sidérante, divisée par ce majestueux Danube que je voyais pour la première fois, me donnèrent envie d'explorer plus avant la littérature de ce petit pays à la langue aussi opaque que la plupart des visages de ses habitants (combien rare y est le sourire, c'est ce qui ne cessera de m'étonner). Et dans mes rêves commencèrent à apparaître des noms d'écrivains, cités par Kertész ou me remontant en mémoire, oui des noms plus que des images, et je me mis en quête, non le mot est trop fort, disons que j'étais prêt à saisir l'occasion d'en savoir plus si elle se présentait.
Nous croisâmes donc des librairies, grandes, avec des étages, mais quasiment désertes. L'une, pas très loin de l'appartement réservé, offrait un café fort agréable. J'en profitai pour faire un tour du propriétaire. A part quelques ouvrages touristiques, aucun livre en français, alors même que les livres en anglais avaient droit à quelques rayonnages. J'ai cru un instant avoir vu un livre sur Perec, mais il ne s'agissait pas de Georges mais d'un bouquin de cuisine - le bretzel se disant perec dans la langue magyare.
Le troisième jour, visitant le quartier juif d'Erzsébetváros, la pluie un tantinet battante nous fit nous réfugier dans un très beau café littéraire (petite précision liminaire, parler de quartier juif est un peu usurpé car ce quartier ne tire pas son nom du fait qu’y était regroupé l’ensemble de la communauté juive, mais parce que c’était l’ancien ghetto de Budapest pendant la 2ème Guerre Mondiale, à partir de 1944. Ce sont les nazis hongrois, les Croix fléchées, qui cantonnèrent 70 000 Juifs de Budapest dans un minuscule périmètre, organisèrent eux-mêmes les déportations vers Auschwitz et procédèrent à de nombreuses exécutions sommaires le long du Danube. Une des plus sombres pages de l'histoire hongroise).


Dans ce beau café paisible, où les tables s'étageaient en amphithéâtre, avec de pleins rayonnages de livres, un Français avait droit aux plus hautes positions : Szerotonin de Michel Houellebecq trônait au-dessus de tout le monde. Comme autre auteur français, je n'ai guère vu qu'Anna Gavalda (mais je n'ai pas fait d'enquête fouillée et exhaustive). Ceci dit, malgré pléthore de livres, une seule personne en lisait un, un livre, un vrai, tous les autres (et nous-mêmes aussi, il faut se mettre dans le lot) surfions sur les smartphones et les ordinateurs.


Je demandai à la jeune serveuse, dans mon anglais trébuchant, si la maison n'avait point par hasard quelques ouvrages dans la langue de Molière (non, je n'ai pas dit ça comme ça, pas parlé de Molière vous pensez bien). Non, dans le café il n'y en avait pas, mais je pouvais aller voir à la librairie, juste à côté. Eh oui, un long corridor vous faisait passer dans un autre vaste magasin à livres, où, comme d'habitude je ne vis aucun client. Juste une ou deux employées presque surprises, aurait-on dit, de voir surgir un quidam. Je m'enquiers à nouveau de la possibilité d'un écrit rédigé en dialecte hexagonal. On me redirige sur l'étage. J'y vis de belles étagères de littérature british et teutonne, mais évidemment point de française. L'employée présente à qui je m'adresse au seuil du découragement ouvre alors un carton qui, providentiellement, séjournait sur son présentoir. Elle en extrait une poignée de romans d'auteurs hongrois en Folio ou Livre de Poche. Une dizaine tout au plus. Je ne me sens plus de joie et je choisis un court roman de Sándor Márai, L'héritage d'Esther, ainsi que Tango de Satan, de Laszlo Krasznahorkai.
Je m'apercevrai un peu plus tard que je les ai payés plus du double que ce qu'ils m'auraient coûté en France. Et vous pouvez penser avec raison que rien ne pressait et que j'aurais pu attendre d'être revenu. Certes, mais acheter un livre sur place c'est un souvenir de voyage, et il n'est pas certain que ma ferveur hongroise eut perduré une fois de retour au bercail.

Je n'ai pas regretté. J'avais fini Kertész, je lus le petit Sándor Márai en une nuit ou presque. Autant le premier avait été aride, autant le second s'imposa par une fluidité étonnante. C'était tout bonnement une sorte de chef d'oeuvre.
D'ailleurs, à peine reposé le pied en France, j'achetai le Libération du week-end (Libération que je n'achète plus que rarement) parce qu'il contenait un long article de Philippe Lançon sur le Journal des années hongroises (1943-1948) de Sándor Márai, qui vient de paraître chez Albin Michel. Article magnifique, comme le plus souvent avec Lançon, rendant bien compte du destin tragique d'un écrivain majeur qui se résoudra  à l'exil en Amérique la mort dans l'âme : "Dès 1945, l’exil paraît à Márai la pire des solutions, peu à peu à l’exception de toutes les autres."
De cet article encore, j'extrais le passage suivant qui évoque précisément un café littéraire.

Terreur quotidienne

Márai possède 5 000 livres et il a beaucoup de souvenirs, d’inquiétude, de chagrin. Lui et sa femme sont mariés depuis vingt  ans. Leur unique enfant est mort en bas âge. On l’apprend incidemment : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l’hôpital. J’ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C’est le ton de Márai : celui d’un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos. La description de sa force joyeuse et de sa spontanéité égocentrique est un contrepoint solaire à ce qu’il voit d’un monde «au seuil de l’enfer». Une image anecdotique de cet enfer est ce qu’il reste d’un «café littéraire» : «On dirait une salle d’hôpital psychiatrique où, au lieu de travaux manuels ou de jeux de société, on occupe les malades avec des chimères et des rêves de grandeur. Des yeux où brûle une vanité ulcérée, des cheveux hirsutes, des visages suspicieux et grimaçants. La littérature est un service divin accessible à l’homme - qui consiste à définir le sens de l’existence et à décider du rapport de l’homme avec le monde - mais c’est aussi celui dont la majorité des prêtres est malade et blessée.»
Cette terreur quotidienne, on peut l'appréhender à travers la visite du bien-nommé Musée de la Terreur, sur l'avenue Andrassy, qui raconte les deux périodes noires de l'histoire du pays, le pouvoir génocidaire des Croix Fléchées et l'occupation soviétique.

Musée de la Terreur, Budapest
Ce matin-là, nous attendîmes une heure sous la pluie, dans la queue vers ce musée : au-dessus de nous, les lettres de la terreur laissaient passer les lourdes gouttes de pluie hongroise, tandis que sur le mur les médaillons des victimes de l'insurrection de 1956 s'alignaient au-dessus des chandelles de la mémoire.



Voici donc ce que je rapportai de ce voyage à Budapest, le souvenir de beaucoup de beauté entrevue mais aussi les stigmates du malheur des hommes. Devais-je me plaindre encore des sourires absents ?